DISCIPLINE MONASTIQUE DES SOLITAIRES DE NITRIE ET DES CELLULES
Le désert de Nitrie était habité d'environ cinq mille solitaires, qui vivaient dans une grande union et s'appliquaient beaucoup
à l'étude des Livres saints. Ils étaient distribués en cinquante monastères. Sur quoi il faut observer que le nom de monastère est donné indifféremment dans les Vies des Pères à l'habitation d'un seul, ou de deux moines, ou d'un plus grand nombre. Et en effet, il était permis aux solitaires de Nitrie d'habiter seul, ou deux et trois ensemble, ou même en plus grand nombre, selon qu'ils le souhaitaient. Saint Amon, premier père, ou au moins restaurateur de l'état monastique dans ce désert, l'avait ainsi réglé dès le commencement.
Il y avait dans cette solitude une église fort grande et capable de contenir cette nombreuse multitude de religieux, qui s'y rendaient régulièrement le samedi et le dimanche, vaquant les autres jours de la semaine à leurs exercices de piété dans leurs propres monastères.
Cette église était desservie par huit prêtres ; mais il n'y en avait qu'un qui offrît le saint sacrifice, décidât les matières, et fit l'exhortation aux frères, tant qu'il vivait, les autres se contentaient de demeurer assis en silence auprès de lui. Ainsi personne ne pouvait rien proposer en public sans sa permission, ou qu'il ne le fît lui-même.
On avait suspendu dans la, même église trois disciplines à trois palmiers, dont l'une servait pour corriger les moines qui avaient commis quelque faute, les autres pour châtier les voleurs, s'il s'en rencontrait quelqu'un, ou ceux qui venaient par hasard dans ce lieu, et étaient convaincus d'avoir commis quelque méchanceté ; car alors on faisait embrasser un palmier au coupable, et après lui avoir donné un certain nombre de coups, on le renvoyait. C'est ici un exemple bien ancien de la discipline, que la ferveur des saints pénitents a rendue fréquente dans la suite. Pallade raconte ceci comme témoin oculaire. Nous allons recueillir de lui, de Rulin, et principalement de saint Jérôme ce qui reste à dire des saintes pratiques de ces solitaires ; car bien que ce que ce grand docteur en ait dit, puisse s'appliquer aux autres reli-
SOLTTAÎRES DE NÏÏRfE. — DISCIPLINE DES SOLITAIRES. kW
gieux des environs d'Alexandrie, qui n'était séparée du mont de Nitrie que par le vaste lac de la Maréote, il ne l'entend pas moins de ceux dont nous traitons ; ayant visité les uns et les autres, et ne les distinguant pas dans sa narration. Au contraire, il semble les désigner plus particulièrement, puisqu'il y joint en même temps la vie sainte des anachorètes voisins, qui n'étaient autres que les solitaires des Cellules, éloignés des autres de trois ou quatre lieues seulement.
1° Le premier devoir, dit saint Jérôme, auquel ils s'engagent et qui sert de lien à leur société, est d'obéir aux anciens et de faire ce qu'ils prescrivent. C'était une loi établie parmi les solitaires en général, que pour faire un fondement solide de vertu dans l'état monastique, il fallait commencer par soumettre sa volonté à celle d' autrui. Ceux qui ont le plus excellé dès le commencement dans le saint renoncement à leur volonté propre, ont été ceux qui ont élevé plus haut l'édifice de leur perfection. On en verra des exemples fréquents dans la suite de cet ouvrage. Ainsi, les Pères de la solitude donnaient pour première leçon à ceux qui venaient se ranger sous leur conduite, de se dépouiller de leur volonté, de la soumettre aveuglément à celle d'un supérieur, et de ne jamais raisonner sur les ordres qu'ils en recevaient. Ils leur ordonnaient même souvent des choses fort pénibles, ou qui paraissaient choquer le sens commun, afin de mieux les accoutumer à l'obéissance aveugle ; et Dieu a béni plus d'une fois la docilité des jeunes solitaires envers les anciens par des prodiges, qui leur faisaient toujours mieux sentir la nécessité et le mérite de l'obéissance.
Ceux qui venaient nouvellement dans le désert pour s'y sanctifier, à qui que ce fût qu'ils s'adressassent pour recevoir l'habit monastique, soit que ce fût dans un monastère, soit à quelque solitaire en particulier, devaient commencer par là. Si c'était à un monastère, on leur donnait un ancien pour les exercer dans l'obéissance autant que pour les instruire dans les autres devoirs
âb*> VIES DES PÈRES DES DÉSERTS,
de l'état religieux. Si c'était à un anachorète, ou il les envoyait au mon?3tère, ou bien dans le cas qu'il les reçût dans sa cellule en qualité de disciples, sa première leçon était d'obéir. Ceci était reçu si universellement, qu'il est très-rare de trouver des exemples contraires, et nous avons vu, en parlant de l'abbé Isaac, que son maître Crone, et ensuite l'abbé Théodore de Phermé, ne l'exerçant pas à son gré, comme les autres avaient accoutumé de faire, dans la pratique de l'obéissance, il en eut de la peine et s'en plaignit aux autres Pères du désert.
Les actes d'obéissance que les anciens prescrivaient à leurs disciples n'étaient pas à beaucoup près du goût de l' amourpropre. C'était, comme nous l'avons dit, des pratiques laborieuses, ou qui paraissaient choquer le sens, et qui auraient déconcerté un esprit trop raisonneur. Rien n'était plus capable de l'humilier et de l'assujettir aux lois du saint renoncement ; renoncement qui fait le véritable religieux, et sans lequel il ne s'élèvera jamais à une haute perfection. Ainsi Cassien appelle ces institutions monastiques, les institutions de ceux qui renoncent ; ce qui ne s'entend pas seulement de la retraite du monde, mais principalement du renoncement à soi-même, surtout par la pratique de l'obéissance. Et saint Jean Climaque, qui a écrit longtemps après Cassien, montre dans son Echelle sainte, qu'on observait la même méthode de son temps dans le désert du mont Sinaï ; ce qu'il avait sans doute vu pratiquer dans d'autres monastères ; car, après avoir parlé dans les trois premiers degrés du renoncement au siècle, il en vient à l'obéissance, qu'il met comme le premier degré et le premier exercice de ceux qui commencent dans la religion.
Ce qui devait encourager les novices à se laisser conduire par les anciens, c'est que ceux-ci ne leur proposaient pas leurs instructions comme venant d'eux-mêmes, mais comme les ayant reçues de ceux qui les avaient précédés, dont ils leur rapportaient fréquemment les paroles et les exemples.
Certes, les solitaires ne se piquaient pas beaucoup de transmettre à la postérité, par des histoires suivies, les actions des saints qui avaient habité les déserts ; aussi en avons-nous fort peu, et il faut avouer que leur modestie en ce point nous a privés de mémoires qui nous auraient beaucoup édifiés ; mais ils se contentaient de conserver parmi eux la tradition aux actes de vertu plus particuliers et des sentences des plus célèbres d'entre eux, et de se les transmettre de vive voix des uns aux autres, surtout dans les instructions qu'ils donnaient aux plus jeunes, que ceuxci ne manquaient pas, étant devenus vieux, de donner à leur tour à leurs disciples, comme ils les avaient appris de leurs maîtres dans la religion.
C'est pour cela que nous lisons souvent dans les Actes des Pères des déserts : Un ancien disait : On rapporte d'un ancien : Ce sont ici les instructions d'un ancien, et autres expressions semblables. Et c'est aussi delà que nous sont venus ces différents recueils des sentences des Pères de la solitude, qui sont aujourd'hui la principale partie de l'histoire monastique d'Orient. Ces bons religieux comprenaient combien il était important de transmettre successivement à ceux qui venaient après eux, les avis salutaires qu'ils avaient reçus eux-mêmes de leurs prédécesseurs et leurs pères dans la vie religieuse, parce que c'était leur transmettre en même temps leur esprit ; et ils concevaient, comme l'expérience ne l'a que trop prouvé dans la suite, que le relâchement et la décadence des Ordres viennent ordinairement de ce qu'on s'éloigne des documents des anciens, plus voisins de la ferveur primitive, et de ce qu'on substitue des usages nouveaux à ceux qu'on avait reçus d'eux. 'Nous nous sommes un peu étendu sur ce premier point, parce qu'il est fondamental, et qu'il mérite par conséquent une considération particulière.
2° On les distribue par décuries et par centuries, en sorte qu'un doyen ou décurion commande à neuf moines, et un centenier à dix décuries. Cette distribution était très-propre à main- 1. 30
tenir le bon ordre. Comment un seul supérieur aurait-il pu veiller exactement sur cinq mille religieux sans le secours des supérieurs subalternes ? Au lieu qu'il était fort aisé à un doyen, qui n'avait que neuf religieux sous lui, d'être attentii' à leur conduite, et d'en rendre compte au centenier, qui avait inspection sur dix décuries, et qui faisait son rapport au supérieur ou chef de tous les solitaires, lequel donnait en conséquence ses ordres pour le bien général et particulier de tous. On voit une distribution à peu près semblable dans la règle de saint Pacôme. Il y avait des familles, dont plusieurs composaient une maison, et plusieurs maisons un monastère, et chaque famille, chaque maison, chaque monastère avaient leurs prévôts ou. supérieurs subordonnés les uns aux autres, et tous soumis au supérieur général de la congrégation, qui, sur le rapport fidèle de ces supérieurs du second ordre, gouvernait cette multitude de moines avec plus de facilité et d'exactitude. Le grand point était défaire un bon choix de ces supérieurs subalternes. Il fallait, qu'ils eussent à cœur l'observance régulière; qu'ils fussent eux-mêmes très-exacts, afin que leur exemple parlât plus que leurs instructions, et servît de modèle; qu'ils eussent bien combattu leurs passions,, pour apprendre aux autres à les combattre ; qu'ils ne se laissassent pas aisément prévenir en faveur ni contre leurs frères, et qu'ils fissent de justes rapports.de leur conduite à ceux, à qui ils devaient en rendre compte, gardant, fidèlement la vérité et la justice, de peur que ceux-ci, trompés par des relations que la passion aurait dictées, n'agissent conformément. à la séduction. C'est pour cette raison qu'à Tabenne on était extrêmement attentif à. bien choisir, ces supérieurs subalternes, et que la règle détaille au long les bonnes qualités qu'ils devaient avoir; et il est hors de doute qu'on n'était pas moins attentif aux monastères de Nitrie et du voisinage d'Alexandrie à faire un bon choix des doyens et des centeniers.
3° Ils demeurent, en particulier d<ms> des cellules séparées les
unes des autres. Ce que dit ici saint Jérôme ne peut pas s'entendre absolument de tous les solitaires de Nitrie, mais d'une partie seulement, et de quelques autres monastères des environs d'Alexandrie et du reste de l'Egypte; car, comme nous l'avons déjà remarqué, les solitaires de Nitrie, selon l'institution de saint Ammon, pouvaient demeurer deux et trois dans une même cellule. Ceci nous donne occasion de parler, pour plus grand éclaircissement, des différentes demeures des solitaires, selon l'état différent qu'ils embrassaient. Ceux qui ont écrit sur la vie solitaire, ont distribué les moines en trois classes : celle des cénobites, celle des ermites et celle des anachorètes. Les cénobites vivaient dans la même enceinte d'un grand monastère dont les cellules étaient jointes les unes aux autres; les ermites n'avaient pas leurs cellules renfermées dans la même enceinte; mais elles n'étaient d'ailleurs séparées les unes des autres que par une distance raisonnable, et ils vivaient en société et sous la dépendance d'un supérieur. C'est ainsi que les solitaires du mont de Nitrie vivaient, du moins une partie, séparément; ou pour mieux dire, quelquesuns demeuraient seuls dans une cellule, d'autres deux ou trois ensemble, et d'autres en plus grand nombre, formant une communauté considérable qu'on pouvait appeler un grand monastère; tous ces religieux vivaient dans une étroite union et sous la dépendance des supérieurs, tant subalternes que généraux, destinéspour les gouverner. Et enfin les anachorètes habitaient bien à l'écart, et dans une cellule, ou même dans des cavernes ; de quoi l'on verra plusieurs exemples, comme on en a vu déjà dans les livres précédents. Saint Paul a été le grand modèle des anachorètes ; saint Antoine a été celui des ermites ; saint Pacôme celui des cénobites; et si l'on joint les solitaires des Cellules à ceux du mont de Nitrie, ils renferment entre tous ensemble ces trois différents états. Du reste, on ne distingue guère les anachorètes des ermites, et il y a si peu de différence des uns aux autres, qu'on les confond ordinairement.
Nous avons encore à remarquer ici, que bien que plusieurs solitaires de Nitrie vécussent deux ou trois ensemble, ils n'ont rien de commun avec certains moines dont saint Jérôme et Cassien ont beaucoup blâmé la conduite, et que le premier appelle Remoboth, et Cassien Sarabcïites. Ceux-là vivaient, à la vérité, trois ou quatre ensemble; mais outre qu'ils demeuraient au voisinage des villes, ou quelquefois dans les villes mêmes, ils vivaient sans dépendance d'un supérieur, et n'avaient que leur caprice pour règle. Voici ce qu'en dit saint Jérôme : « Ce sont des gens déréglés et universellement méprisés. Ils demeurent ensemble deux à deux, ou trois à trois, rarement en plus grand nombre; vivent dans l'indépendance et au gré de leurs désirs, etc. » Et Cassien faisant parler l'abbé Piammon dans sa dix-huitième conférence, dit d'eux : « Ils ne professent la vie monastique que pour participer par orgueil aux applaudissements qu'on donne aux véritables solitaires, et non pas pour en pratiquer les devoirs. Aussi évitent-ils de se renfermer sous la règle et la discipline d'un monastère, et de s'assujettir aux ordres d'un supérieur; parce qu'ils ne veulent pas apprendre à vaincre leur volonté pour suivre celle des anciens, etc. » On voit par là combien les solitaires de Nitrie qui vivaient deux ou trois ensemble, étaient différents de ces faux moines. Les premiers vivaient dans la dépendance des supérieurs et pratiquaient fidèlement les autres vertus monastiques. Les autres, au contraire, fuyaient le joug sacré de l'obéissance, pour conserver leur liberté, et n'avaient que l'habit de religieux, sans en avoir les vertus et sans en pratiquer les devoirs.
/i° // leur est défendu de se joindre ensemble avant l'heure de noue, et il n'y a que les décurions ou doyens qui aient la liberté de visiter ceux qui sont sous leur conduite, afin que si quelqu'un est attaqué par la tentation, ils puissent le secourir ci le consoler dans ses peines intérieures. Ce point d'observance nous apprend en premier lieu que ces saints religieux demeuraient dans leurs cellules jusqu'à l'heure de none, c'est-à-dire jusqu'à trois heures
après midi, vaquant en silence à la lecture, à la prière ou à l'oraison mentale ei au travail des mains, sans que personne osât les interrompre dans ces saints exercices. En second lieu, qu'il ne leur était pas permis d'entrer dans'les cellules les uns des autres, et qu'il n'y avait que les supérieurs, doyens ou centeniers à qui cela fût permis. En troisième lieu, que ces supérieurs les visitaient fréquemment, soit pour voir par eux-mêmes leur conduite dans leurs cellules, soit aussi pour les animer à remplir leurs devoirs ; pour les exciter à la ferveur ; pour leur donner en particulier les avis nécessaires; pour les affermir et les fortifier contre les tentations du démon, et pour les consoler dans leurs peines lorsqu'ils en avaient besoin. Ainsi ils remplissaient journellement à leur égard les deux principaux devoirs d'un supérieur qui sont la vigilance et la charité, sans lesquelles ils manquent essentiellement à leur charge, et sont plus propres à nuire qu'à conduire le troupeau que la Providence leur a confié.
5° Ils s'assemblent à l'heure de none pour chanter des psaumes et pour lire l'Écriture sainte. L'endroit où ils s'assemblaient pour cela n'était pas l'église du désert, à laquelle ils ne se rendaient que le samedi et le dimanche. C'était donc à une chapelle intérieure ou une salle assez vaste pour les contenir en grand nombre. Pallade nous donne une belle idée de leur ferveur dans vit. pp. i. la pratique de ce saint exercice. « A l'heure de none, dit-il, il 8,C' est permis à chacun de s'approcher des monastères et d'écouter les hymnes et les cantiques que l'on chante à Jésus-Christ, et les prières qu'on lui adresse avec tant de ferveur et de piété, qu'il y en a qui s'imaginent, en les entendant, que leur esprit est élevé dans le ciel, et qu'ils sont dans un paradis de délices. » Excellent modèle pour les religieux, lorsqu'ils sont au chœur appliqués à chanter les louanges de Dieu.
6° Après la prière, et tous étant assis, celui qu'ils appellent leur père se met au milieu d'eux et leur fait une exhortation spirituelle. Cette exhortation suivait immédiatement la lecture de la
sainte Écriture, et c'était ordinairement sur ce qu'on en avait lu que le supérieur la faisait. C'est ce qui paraît par les homélies ascétiques que nous avons dans la Bibliothèque des Pères, tant de saint Macaire que de quelques autres Pères des religieux. Il* n'y a pas apparence que ce fussent les doyens qui fissent ces exhortations, leur autorité s'étendait sur trop peu de moines, et était trop subordonnée pour qu'on leur donnât le titre de Père; du moins si on le leur donnait, il paraît par le sens de saint Jérôme que celui dont il parle avait une autorité plus considérable ; ainsi ce pouvait être le centenier, qui avait dix doyens au-dessous de lui ; ou celui qui était supérieur des centeniers mêmes, et gouvernait tous les monastères du désert, comme aurait été saint Amon. Il y a pourtant apparence que c'étaient les centeniers qui faisaient ordinairement cette fonction, celui qui était au-dessus d'eux ne pouvant que très-difficilement assembler tous les jours les religieux de tous les monastères; mais aussi pouvait-il en visitant ces monastères, y assembler, quand il voulait, dans chaque centurie, les religieux qui la formaient et leur faire tirie exhortation, comme faisait saint Pacôme et après lui saint Théodore le Sanctifié en visitant les monastères de Tabenne. Sain! Jérôme rapporte en ces termes avec quel respect et quelle piété ces fervents religieux écoutaient alors la parole de Dieu. « Tandis qu'il parle, dit-il, tous les autres gardent un profond silence, et personne n'ose ni cracher, ni lever les yeux. Ils ne lui applaudissent que par les larmes qu'ils répandent en silence, étouffant jusqu'aux soupirs que la componction fait naître. Mais lorsqu'on vient à leur parler du royaume de Jésus-Christ, de la félicité future et de la gloire qui leur est promise; alors levant les yeux au ( .-ici et laissant échapper quelques soupirs, ils disent en euxnai. 54. mêmes : Qui me donnera des ailes comme à la colombe, afin que je puisse m' envoler et me reposer. »
7° Cela fait, ils se séparent et vont se mettre à table, àkaque décurie avec son doyen. Il paraît par là que chaque doyen avec les
neuf religieux qu'il avait sous sa conduite, mangeaient ensemble *.
Saint Jérôme ajoute ce détail sur la discipline qu'on y gardait et les aliments qu'on y présentait : « Ils servent, dit-il, tour à tour chacun sa semaine. On y garde un silence exact, et on n'entend aucun bruit durant tout le repas. Ils n'ont pour toute nourriture que du pain, des légumes et des herbes, dont le sel fait tout l'assaisonnement. Il n'y a que les vieillards qui boivent du vin. Souvent on leur donne à dîner (car les autres religieux ne faisaient au un repas après l'exhortation que nous avons marquée). On en faisait de même aux jeunes, afin de -soutenir la vieillesse de ceux-là, et de fortifier la faiblesse de ceux-ci. »
Voilà le bon ordre qu'on observait à table, le silence qu'on y gardait, la frugalité du repas, la condescendance pour les vieillards, et la faiblesse de l'âge ; tout y prouve l'exactitude religieuse, la mortification et la charité.
8° Après le repas ils se lèvent de table, rendent grâces à Dieu, et se retirent dans leurs cellules^ où ils s'entretiennent jusqu'à Vêpres avec ceux de leur décurie. On voit ici l'usage ancien de rendre grâces au Seigneur après le repas; devoir dont tout chrétien doit s'acquitter fidèlement, pour remercier Dieu de la grâce qu'il nous a faite de nous donner notre pain de chaque jour, comme il nous a appris lui-même à le lui demander dans l'Oraison Dominicale. Nous ne savons pas quelle prière ces solitaires faisaient ; mais saint Jean Chrysostome nous en a conservé i-une formule, qui était apparemment en usage dans les monastères de Syrie, où il avait demeuré quelque temps, et qui sert à mous donner une idée de celle dont usaient les solitaires de Nitrie. En voici la teneur : ci Soyez-vous béni, Seigneur, qui nous nourrissez dès notre jeunesse. Vous qui distribuez la nourriture à tous les animaux, remplissez aussi nos cœurs d'une sainte joie, afin qu'ayant reçu de votre libéralité ce qui nous est nécessaire
* 11 est probable que plusieurs décuries mangeaient dans une môme salle, chacune pourtant séparée par des tables, et ayant son doyen à la tête.
pour le corps, nous abondions aussi en bonnes œuvres en Jésus- Christ Notre-Seigneur, qui vit et règne avec vous et le Saint-Esprit dans tous les siècles. Ainsi soit-il. Nous vous rendons gloire, ô Seigneur ! Nous vous rendons gloire, Dieu saint ! Nous vous rendons gloire, notre souverain Maître, qui nous avez accordé notre nourriture avec une bonté qui nous comble de joie. Remplissez nos cœurs de l'onction de votre divin esprit, afin que quand vous viendrez un jour rendre à chacun selon ses œuvres, nous ne paraissions pas devant vous couverts de honte ; mais plutôt avec la confiance d'être agréables à vos yeux. »
Les actions de grâces étant ainsi rendues à Dieu, ils se retiraient et avaient la liberté de s'entretenir quelques-uns ensemble ; mais ce n'était que sur des choses édifiantes. Saint Jérôme en marque les sujets les plus ordinaires : « Avez-vous remarqué, disent-ils, de combien de grâce le ciel a prévenu celui-ci ? combien celui-là est silencieux ? combien cet autre a l'air grave et modeste ? Ainsi ils consolent les faibles, et encouragent les fervents à s'avancer de plus en plus dans les voies de la perfection. » Tels étaient les sujets de leurs conversations ; elles roulaient sur les vertus qu'ils observaient dans les autres, et non point sur leurs défauts. Ainsi la médisance et la raillerie en étaient bannies. Elles roulaient sur les motifs que la piété fournit pour s'animer, s'encourager, se fortifier dans la pratique du bien, et pour s'exciter à la plus grande perfection ; et non point sur des plaisanteries, ni sur les nouvelles du siècle. C'étaient là de véritables conférences religieuses dont l'esprit du monde était banni, et d'où bien loin de sortir avec la conscience chargée de péchés de la langue, on sortait avec un cœur pénétré du désir de travailler toujours plus à sa perfection.
9° Lorsqu'ils ne font point leurs prières en commun, ils veillent en particulier dans leurs cellules durant la nuit. Un pieux auteur parlant des anciens solitaires, a remarqué qu'ils priaient la meilleure partie de la nuit, et il ajoute en même temps, avec juste
raison, que leur amour pour la pénitence et pour la contemplation était si grand, qu'ils ne donnaient qu'à regret à leur corps ce qui était nécessaire pour le soutenir, tandis que le temps qu'ils employaient à s'occuper de Dieu leur paraissait toujours trop court. Ainsi ils ne se contentaient pas des prières qu'ils faisaient dans le jour, ni de celles qu'ils faisaient en commun ; mais attirés par les charmes et les douceurs de la contemplation, comme dit le pieux auteur que nous venons de citer, ils dérobaient tout le temps qu'ils pouvaient prendre raisonnablement sur le sommeil pendant la nuit, pour vaquer avec plus de liberté à la prière et à l'oraison ; plus attentifs à nourrir spirituellement leur âme de la considération des biens célestes, qu'à satisfaire le corps par le repos naturel.
Ce que saint Jérôme ajoute tout de suite, fait voir que les veilles dont il parle là n'étaient pas précisément celles qui étaient commandées par la règle, comme les prières qu'on faisait en commun ; mais que c'étaient des veilles et des prières de subrogation, que les fervents religieux pratiquaient, et auxquelles on tachait d'exciter ceux en qui on ne reconnaissait pas la même ferveur ; aussi ne leur imposait-on pas des pénitences lorsqu'ils y manquaient, comme étant coupables d'une infraction à la règle ; mais on se contentait de les exhorter à être plus assidus à la prière, et à imiter l'exemple des plus fervents, en leur donnant une haute idée des avantages qui nous reviennent du saint exercice de l'oraison. «Il y en a, dit-il, qui ont soin de faire la ronde, et d'écouter à la porte des cellules, pour voir ce qu'ils font et à quoi ils s'occupent. S'ils en trouvent quelqu'un qui soit tiède et languissant dans ses devoirs, ils ne lui font point de réprimande ; mais faisant semblant de rien, ils le vont voir plus souvent et entrant les premiers en matière, ils lui font de l'oraison un portrait qui le gagne, au lieu de lui en faire une loi qui le gêne. »
10° On leur donne tous les jours quelque ouvrage à tâche, et quand ils l'ont fait ils le mettent entre les mains du doyen, qui le porte à l'économe, et celui-ci va tous les mois rendre compte au
supérieur avec une crainte respectueuse. On regardait parmi les solitaires le travail des mains comme un des principaux devoirs de la vie religieuse. On ne le laissait pas au choix des religieux ; mais on leur taxait Ge qu'ils devaient faire. L'obligation de le rendre au doyen faisait qu'ils ne pouvaient échapper là-dessus à *a vigilance du supérieur. Il fallait avoir fait ce qui était prescrit, ou donner des excuses légitimes. L'économe qui rendait compte au supérieur de ces ouvrages, n'en pouvait rien détourner pour l'employer à son gré : car tout était dirigé dans les monastères par l'obéissance. Ils s'occupaient à faire des nattes, des filets, des robes de lin, et autres choses à peu près semblables. Ils préféraient ces ouvrages à d'autres qui demandaient plus d'action ou d'agitation du corps ; à moins que ce ne fût pour le service commun des frères, comme de travailler à la cuisine ou au jardin, parce que les ouvrages qu'ils pouvaient faire assis, étaient moins propres à les distraire de la présence de Dieu et de la sainte récollection. Quelques-uns s'appliquaient aussi à transcrire des livres, et enfin l'oisiveté était bannie des monastères comme un vice des plus dangereux.
11° L'économe a soin aussi de goûter ce que l'on a préparé pour la nourriture des frères. Les cuisiniers des solitaires n'avaient pas beaucoup à faire pour apprêter ce qu'ils leur présentaient à manger. C'était plutôt la quantité, à cause du grand nombre des religieux, que l'assaisonnement qui les occupait; mais autant quela mortification de ces fervents religieux les aurait dispensés d'y chercher de si près, autant aussi la charité des supérieurs les obligeait à le faire avec la même charité. Ainsi chacun remplissait les devoirs de son état et y pratiquait les vertus religieuses. Les inférieurs n'exigeaient pas des apprêts recherchés par esprit de mortification et de pénitence; et les supérieurs, les économes, et les cuisiniers, travaillant pour les frères dans un esprit de charité, se piquaient d'y faire de leur mieux, et toujours pourtant dans les règles de la pauvreté et de la mortification religieuse.
12° Comme il 11 est pas permis de dire qu'on n'a point de robe,
de coule ou de natte pour coucher, l'économe règle toutes choses avec tant de discrétion et de sagesse, que personne ne demande rien, parce que rien ne leur manque. On peut remarquer ici deux points de grande conséquence. Le premier est la pauvreté de ces saints religieux; une robe, une coule, une natte pour se coucher, voilàleurs meubles. Ils étaient censés avoir ce qui leur était nécessaire avec si peu de chose ; et ils eussent regardé comme superflu ce qu'ils auraient eu au delà. Nous avons vu dans la vie de saint Pambon le jugement qu'il prononça, au rapport de saint Jérôme, de concert avec saint Macaire, Isidore et les autres anciens du mont de Nitrie, contre un religieux, dans la cellule duquel on avait trouvé après sa mort centocus qu'il avait amassés en filant du lin. Il montre assez combien l'avidité des biens du monde et la propriété étaient détestées par ces solitaires, et combien la pauvreté était estimée parmi eux. Le second est que, pour leur faire pratiquer cette vertu avec plus d'abandon d'eux-mêmes aux soins de la Providence et à la charité de leurs supérieurs, il ne leur était pas permis do demander ni robe, ni coule, ni d'autres meubles ; mais l'économe était chargé de veiller sur tous leurs besoins, et de les prévenir même avant qu'ils pussent s'en apercevoir. Les supérieurs d'alors regardaient comme un objet principal de leur devoir et de leur attention, d'ôter tout prétexte à leurs inférieurs de s'occuper des soins de la terre, et même de leur corps, tant pour l'habillement que pour la nourriture, afin que, dégagés par là de toute sollicitude temporelle, ils vaquassent uniquement au soin de leur âme et à leur avancement dans la perfection de leur état.
13° Si quelqu'un tombe malade, on le transporte de sa cellule dans une chambre plus grande; et les anciens en prennent un si grand soin, qu'il n'a pas sujet de désirer ni les délices des villes m les soins d'une mère. Saint Jérôme ne pouvait pas nous donner une idée plus avantageuse du soin qu'on prenait des malades, qu'en disant qu'ils n'avaient à désirer ni les délices des villes, ni
hlk VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.
les soins d'une mère. Ce n'est pas que ces solitaires, qui regardaient cette vie comme un exil, s'empressassent d'eux-mêmes de la prolonger par une attention excessive à conserver leur santé, ou à la recouvrer lorsqu'ils tombaient malades; mais autant ils étaient éloignés de se relâcher de leur pénitence, même dans le temps de la maladie, autant aussi les supérieurs se croyaient obligés de les soulager dans leurs infirmités ; en sorte qu'on peut dire qu'il y avait entre ceux-ci et les inférieurs, une espèce de saint combat, dans lequel la charité des supérieurs, qui ne cédait point à la mortification de leurs religieux , les obligeait, par les lois de l'obéissance, à recevoir avec humilité et docilité, tous les secours dont ils avaient besoin en qualité de malades, et que leur amour pour la pénitence les eût empêchés de rechercher euxmêmes, si peu ils faisaient de cas de leur corps -et de leur santé. Il faut rapporter à ceci ce que dit Pallade, qu'il y avait des médecins à la montagne de Nitrie, par lesquels les religieux n'étaient pas moins secourus que les étrangers qu'on recevait dans un hôpital qui se trouvait au même lieu, et dont nous parlerons plus bas.
14° Le dimanche ils ne s' occupent qu'à la lecture et à la prière. Ils s'y appliquent aussi en tout temps, après le travail manuel. Voilà toute l'occupation de ces saints solitaires, la lecture, la prière, le travail des mains. Ils passaient d'un de ces exercices à l'autre, et même pendant le travail ils n'interrompaient pas la prière, élevant souvent leurs cœurs à Dieu par de courtes et ferventes affections. Ainsi on ne souffrait pas parmi eux des causeurs, des donneurs de nouvelles, des religieux dissipés et vagabonds. Il fallait qu'ils fussent toujours appliqués à lire ou à prier ou à travailler. Et voilà des religieux qui étaient véritablement dans leur état.
15° Ils apprennent tous les jours quelque chose de la sainte Écriture. Les solitaires faisaient leur étude principale des saintes Écritures. C'était dans ces diverses sources qu'ils puisaient les sujets de leurs oraisons et de leurs considérations. Us faisaient de la lecture des Livres saints la nourriture spirituelle et journalière
SOLITAIRES DE NITRIE. — DISCIPLINE DES SOLITAIRES. à 75
de leur âme, et en y étudiant sans cesse la loi du Seigneur et les vérités de la religion, ils s'animaient à y conformer leur conduite. Ceux deNitrie étaient surtout en réputation de s' y appliquer beaucoup. Voici comme Rufm en parle : « Nous n'avons jamais vu une si forte méditation, une si grande intelligence des saintes Écritures, ni de si continuelles occupations dans la science des Saints. Cela était à un tel point qu'il n'en est aucun d'eux, qu'on ne puisse regarder comme un docteur en ce qui est de la divine sagesse ' . » 16° Ils jeûnent également durant toute Vannée, excepté en carême, où il leur est permis de redoubler leurs mortifications et leurs austérités. Depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte on change le souper en dîner, tant pour se conformer à la tradition de l'Eglise, que de peur qu'on ne se charge trop l'estomac en faisant deux repas par jour. C'était une loi générale des saints solitaires de ne faire qu'un repas par jour : encore était-il si modique, qu'ils n'y donnaient à leur corps que le pur nécessaire. En carême ils se contentaient de pain et d'eau ; au lieu qu'aux autres temps ils mangeaient des herbes et des légumes : j'entends ceux qui vivaient dans les monastères ; car quant aux anachorètes, c'était une règle universellement reçue parmi eux de se contenter de pain et de sel. Les anachorètes, dit saint Jérôme, sortant des monastères, n'emportent avec eux dans le désert que du pain et du sel. Nous pouvons ajouter que plusieurs
1 Tel est le témoignage que Rufm en a rendu ; mais nous devons faire remarquer ici que cet auteur, ayant donné dans les erreurs d'Origène, a voulu sans doute relever le mérite et la doctrine de quelques solitaires de Nitrie qui étaient tombés aussi dans ces erreurs, et que si la lecture des Livres sacrés servit à l'édification des saints religieux de ce désert, il y en eut qui en abusèrent, soit par une ignorance grossière, comme firent les anthropomorphites, qui prenant à la lettre ces paroles de la Genèse: Faisons l'homme à notre image et ressemblance, crurent que Dieu avait un corps comme nous ; soit pour n'avoir pas suivi les interprétations catholiques des saints Pères, comme firent les origénistes, qui s'attachèrent aux spéculations d'Origène, et adoptèrent ses erreurs. Ce qui fit dire à saint Jérôme, qu'ayant été au désert de Nitrie, il avait découvert dans cette multitude de saints solitaires qui l'habitaient, des aspics qui y étaient cachés ; voulant donner à entendre par là, les sectateurs d'Origène.
ne mangeaient pas même du pain, et qu'ils vivaient seulement d'herbes crues et de racines qui croissaient auprès de leurs cellules. Les cénobites devançaient l'heure du repas depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte. C'était une espèce d'adoucissement de la rigueur du jeûne dans ce temps de joie dans le Seigneur, à cause de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; mais s'ils dînaient alors, ce n'était pas pour souper ensuite sur le soir. Ils conservaient toujours leur usage de ne manger qu'une fois le jour. Telle est la règle que les cénobites, ou religieux conventuels d'Egypte gardaient, au rapport de saint Jérôme, et qui s'observait dans le désert de Nitrie.
Il faut ajouter ici ce que Pallade et Rufin disent de la charité des solitaires de Nitrie envers les étrangers, et de l'hospitalité qu'ils exerçaient. « Il y a, dit Pallade, sur la montagne de Nitrie, sept moulins qui servent aux solitaires dont j'ai parlé, et aux* anachorètes répandus dans la solitude (c'est-à-dire au désert des Cellules). Auprès de l'église, on a aussi bâti un hôpital, où l'on reçoit en tout temps les étrangers qui y arrivent, sans les congédier jusqu'à ce qu'ils se retirent d'eux-mêmes, quand ils y demeureraient deux ou trois ans. L'usage est qu'on ne les oblige à rien faire pendant la première semaine ; mais ensuite on les applique à divers ouvrages, qui au jardin, qui au moulin ou à la cuisine. S'il se trouve quelqu'un qui mérite qu'on prenne un soin de lui plus particulier (soit par rapport à sa qualité, ou pour la délicatesse de sa complexion.qui ne lui permet pas de faire des travaux pénibles) , on lui donne un livre à lire, sans lui permettre de parler à personne jusqu'à l'heure de sexte. »
Rufin raconte aussi en ces termes l'hospitalité qu'ils exercèrent envers lui et ses compagnons de voyage. « Aussitôt que nous approchâmes de Nitrie et qu'ils reconnurent que nous étions des frères étrangers, ils sortirent de leurs cellules, ainsi qu'un essaim d'abeilles, et accoururent au-devant de nous avec une extrême gaieté, et plusieurs d'entre eux nous apportèrent du pain et des
peaux de bouc pleines d'eau. Us nous menèrent ensuite à l'église en chantant des psaumes, et après ils nous lavèrent les pieds et les essuyèrent avec des linges, comme pour nous délasser de la fatigue du chemin ; mais c'était en effet pour attirer dans nos âmes une force spirituelle par la charité qu'ils exerçaient envers nous. Que dirai-je de plus de leur humanité, de leur chanté et du plaisir qu'ils témoignaient prendre à nous marquer leur affection par tous les services qu'ils pouvaient nous rendre ? Chacun s'efforçait comme à l'envi de nous mener dans sa cellule. ; et ce n'était pas seulement pour satisfaire aux devoirs de l'hospitalité, mais encore pour nous donner des instructions sur l'humilité, la douceur et les vertus qu'ils pratiquent d'une manière parfaite, et qu'on peut apprendre parmi eux comme étant des personnes entièrement séparées du monde. »
Il nous reste à parler des solitaires du désert des Celles ou Cellules ; c'est celui où, comme nous l'avons dit dans la Vie de ;aint Amon, saint Antoine planta une croix pour marquer l'endroit que devaient habiter ceux d'entre les disciples de ce saint, jui désiraient de vivre en anachorètes, après avoir vécu plusieurs innées au monastère dans l'exercice de l'obéissance. Voici ce pie Rufin raconte de la discipline qu'ils observaient. « Il y a, dit- 1, un autre lieu dans le fond du désert, éloigné d'environ dix nilles de Nitrie, qui porte le nom de Cellules, à cause qu'il y en a m très-grand nombre dispersées çà et là, et toutes séparées. C'est à que se retirent ceux, qui après avoir été élevés dans le monasère de Nitrie, et instruits dans la pratique de toutes les vertus eligieuses, désirent mener une vie plus cachée et plus retirée ; ar ce désert est très-vaste, et les cellules y sont tellement sépaées les unes des autres, qu'on ne peut ni se voir ni s'entendre. »
Il n'y a qu'un solitaire dans chaque cellule. On y garde un >rofond silence, et on y vit dans un grand repos : ils se trouvent eulement le samedi et le dimanche ensemble dans l'église, où ils e voient comme s'ils revenaient du ciel en terre. S'il arrive que
quelqu'un d'eux manque dans cette assemblée, ils conjecturent qu'il en a été empêché par quelque incommodité qui l'a retenu dans sa cellule, et ils vont le voir, non pas ensemble, mais les uns après les autres ; et s'ils ont quelque chose qu'ils croient pouvoir lui être agréable, ils ne manquent pas de le lui porter. C'est le seul sujet pour lequel on ose troubler leur silence et le repos de leur solitude, à moins qu'il n'y en ait quelqu'un qui soit très- capable d'instruire les autres par ses paroles, et de les consoler et fortifier par ses discours.
Plusieurs d'entre eux viennent de trois ou quatre milles à l'église, tant leurs cellules sont éloignées les unes des autres. La charité et l'affection qui les unit, non-seulement entre eux, mais aussi avec les autres solitaires, est si grande, qu'elle est un sujet d'admiration et de bon exemple à tout le monde.
Rufin ajoute que quand il s'en présentait plusieurs pour vivre en solitaires, aussitôt les frères se mettaient en grand nombre pour leur bâtir des cellules, et pendant ce temps on conduisait les nouveaux venus à l'église, d'où, revenant sur le soir, ils étaient introduits chacun dans la cellule qu'il devait habiter. Ils y trouvaient tout ce qui était nécessaire, chaque solitaire ayant apporté en secret ce qu'il fallait de petits meubles et de provisions pour leur entretien.
L'abstinence des solitaires était si grande, que quelques-uns se privaient de manger du pain et n'usaient d'eau que par mesure, ce qui, dans un tel temps, était une grande privation. Le plus grand nombre vivait de pain et de sel ; en sorte que, dans cette multitude de religieux (ils n'étaient pas moins de six cents), à peine s'en serait-il trouvé un seul qui mangeât de l'huile, bien que ce fût permis. Plusieurs d'entre eux, au lieu de se coucher, dormaient debout ou assis, et passaient souvent toute la nuit dans la contemplation des vérités divines.