L'ABBE THEODORE DES CELLULES
Cassien fait l'éloge de l'abbé Théodore dans ses Institutions monastiques. Il le représente comme un homme d'une grande sainteté et extrêmement habile, non-seulement dans tout ce qui regarde la science de la pratique des vertus, mais encore dans l'intelligence de l'Écriture.
Nous voulons rapporter ici la conférence que Cassien lui attribue et rappeler l'événement qui y donna lieu*
« Dans l'endroit de la Palestine, dit cet auteur, qui est proche le bourg de Thécué, il y a une vaste solitude qui s'étend jusqu'à l'Arabie ; et ce fat dans ce désert que demeurèrent fort longtemps d'excellents anachorètes, qui, après une vie très-sainte, furent
cruellement tués par des Sarrasins Nous fûmes vivement
peines du scandale que nous-mêmes, et quelques-uns de nos frères, ressentirent de cette mort ; et nous admirâmes comment Dieu pouvait souffrir que des hommes si éminents en piété et en toutes sortes de vertus, périssent par la main de ces impies.
« Nous allâmes donc, saisis d'une profonde tristesse, trouver dans ce dessein le saint abbé Théodore, qui était un homme éminent dans la vie active, en laquelle il était engagé. Il demeurait au lieu appelé des Cellules Nous lui fîmes nos plaintes
sur la mort de ces grands hommes, et lui dîmes que nous admirions la patience de Dieu, qui permettait que des personnes de ce mérite périssent d'une manière si déplorable, et qu'il était bien étrange que des saints qui eussent dû, par la force et le poids de leur sainteté, délivrer les autres d'un accident semblable, n'eussent pas pu se délivrer eux-mêmes des mains de ces sacrilèges. Enfin le priant de nous expliquer comment Dieu avait
pu consentir que des scélérats eussent tant de pouvoir sur ses serviteurs, le bienheureux Théodore nous répondit de la sorte :
« Cette question, mes frères, surprend d'ordinaire ceux qui, n'ayant que peu de foi et de lumière, croient que les saints doivent recevoir dans cette vie si courte la récompense de leurs mérites que Dieu leur réserve dans le ciel. Pour nous, nous avons d'autres pensées. Nous n'espérons pas en Jésus-Chris* seulement en cette vie, parce que nous serions alors, comme dit saint Paul, les plus misérables de tous les hommes, n'ayant aucune récompense sur la terre, et notre infidélité nous faisant perdre celle du ciel.
« Nous devons donc nous défendre de l'erreur de ces personnes, de peur que l'ignorance de la vérité nous tenant dans l'incertitude et dans la suspension au milieu des tentations, nous ne tombions dans la même défiance qu'eux, en regardant comme une injustice en Dieu; ou ce qui est encore plus horrible, comme une négligence et un abandonnement de tout ce qui se fait sur la terre, le refus qu'il fait de sa protection à ses plus grands saints, lorsqu'ils sont dans de semblables périls, et de ce qu'il ne rend pas le bien aux bons, et le mal aux méchants dès cette vie
« C'est pourquoi, mes enfants, pour nous délivrer de cette ignorance grossière, qui est la source et la racine de cette détestable erreur, nous devons savoir premièrement ce que c'est que le véritable bien, ou le véritable mal, et suivant dans ce discernement, non pas la fausse imagination du peuple, mais les oracles de l'Écriture, nous ne tomberons pas dans les égarements de ces infidèles et ces impies. »
Après ce prélude, l'abbé Théodore établit pour principe, que tout ce qui est en ce monde est ou bon, ou mauvais, ou indifférent. « 11 n'y a rien de véritablement bon, poursuit-il, que la vertu qui nous conduit à Dieu. Il n'y a rien de véritablement mauvais que le péché, qui nous sépare de Dieu. Les choses indifférentes sont celles qui tiennent un milieu entre le bien et le
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mal, et peuvent passer dans l'un ou dans l'autre, selon l'affection de celui qui en use, comme sont les richesses, la puissance, l'honneur, la force du corps, la santé, la beauté, la vie même, et la mort, la pauvreté, la faiblesse et la maladie, les injures et les autres choses semblables, dont on peut se servir bien ou mal indifféremment, selon les différentes qualités de ceux qui les possèdent.
« Cette distinction supposée, continue l'abbé Théodore, examinons si jamais Dieu a envoyé par lui-môme quelque mal à aucun de ses saints, ou s'il a permis que les autres lui en fissent. C'est ce que nous ne trouverons jamais ; car personne n'a jamais pu faire tomber dans le véritable mal, qui est le péché, celai qui en a aversion et qui lui résiste ; mais seulement ceux qui y ont consenti, et qui lui ont donné entrée en eux-mêmes par la mollesse de leur cœur et la dépravation de leur volonté. Le démon a bien employé tous ses artifices contre le bienheureux Job pour le faire tomber dans le péché, mais il n'a pas pu, par tous les maux qu'il lui a causés, le faire tomber dans ce véritable mal.
« Il ne faut donc pas croire que les maux que nous font quelquefois souffrir nos ennemis, ou toutes autres personnes, soient de véritables maux ; mais qu'ils sont du nombre des choses indifférentes. Quoique celui qui, étant transporté de fureur, traite mal un autre, s'imagine lui faire de grands maux; ils seront pourtant toujours tels que les croit, non celui qui les fait, mais celui qui les souffre. Ainsi quand on fait mourir un homme juste, il ne faut pas croire qu'il lui arrive quelque mal, mais seulement une chose qui peut être bonne ou mauvaise ; car la mort, qui est un mal, est un bien pour le juste, puisqu'elle le délivre de tous les maux.... La mort ne nuit point à l'homme juste ; et si la malice de ses ennemis prévient l'ordre de la nature en lui faisant souffrir une mort précipitée, le juste ne fait que s'acquitter plus tôt d'un tribut qu'il devait toujours nécessairement payer, et il reçoit la couronne éternelle comme le prix de ses souffrances et de sa mork »*
L'abbé Germain forma là-dessus cette difficulté. « Mon Père, dit-il, si la mort est si utile à l'homme juste, on ne doit pas accuser celui qui le tue, puisqu au lieu de lui nuire, il sert à son salut. »
« Nous ne parlons ici, répondit l'abbé Théodore, que des choses qui sont en soi bonnes ou mauvaises, et non pas de l'intention de ceux qui les font. La patience et la vertu du juste est sa couronne dans ses souffrances et dans sa mort, et non pas la justification de celui qui le tourmente ou qui le tue. Ainsi la cruauté du persécuteur sera punie pour le mal qu'il a voulu faire au juste, et le juste néanmoins n'a souffert aucun mal, parce que sa patience a changé en bien celui qu'on lui a voulu faire.
« La patience incomparable de Job n'a servi de rien au démon ; elle a servi à Job qui a souffert ces épreuves avec un courage invincible. Et Judas n'est pas exempt des supplices éternels, parce que sa trahison a contribué au salut des hommes; car il ne faut pas considérer quel est le fruit d'une action,, mais quelle est l'intention de celui qui agit.
Rom. 5. (< Nous savons, dit saint Paul, que tout contribue au bien de
ceux qui aiment Dieu. Quand il dit que tout contribue au bien il comprend dans ce mot de tout, non-seulement la prospérité ; mais ce qu'on appelle adversité. Et ce grand Apôtre montre luiii cor. 6. même qu'il a passé par ces maux, lorsqu'il parle de la sorte : Par les armes de la justice, tant de la gauche que de la droite, c'est-àdire, par la gloire et l'infamie, par la bonne ou la mauvaise réputation, etc.
« Tout ce qui passe donc pour prospérité, et qui tient la droite, comme la gloire et la bonne réputation, et tout ce qui passe pour adversité et qui tient la gauche, selon saint Paul, comme l'infamie et la mauvaise réputation, devient à un homme parfaitement juste des armes de justice, lorsqu'il les souffre avec un grand cœur et qu'il ne se laisse point abattre. Mais pour ceux qui changent à tout moment, et qui prennent une disposition de cœur différente, selon
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les différents événements de la vie, ils doivent écouter cette parole qui est dite pour eux : Le fou change comme la lune; et comme il est dit des sages et des parfaits, que tout leur contribue au bien, il est dit des personnes faibles et imprudentes : Tout devient un mal à l'homme imprudent, parce qu'il ne s'avance point dans la prospérité, et qu'il ne se corrige point dans l'adversité. »
« Les justes sont figurés dans l'Écriture par ceux qu'on appelle ambidextres, comme Aod dont il est parlé dans les Juges, qui se servait de la main droit 3 comme de la gauche. Cette figure s'accomplira dans nous, si ménageant avec soin la prospérité qui tient lieu de la droite, et l'adversité qui tient lieu de la gauche, nous nous servons de ces deux états comme de la main droite, en changeant en armes de justice, comme dit saint Paul, ce qui nous arrive dans la vie de bien ou de mal. »
Après ces belles réflexions sur le bon usage que les justes font de la prospérité et de l'adversité, l'abbé Théodore ajoute une digression très-utile sur les diverses causes des afflictions que Dieu envoie aux hommes, aux uns dans sa bonté, et aux autres dans sa colère.
r< Il y a, dit-il, trois raisons pour lesquelles tous les hommes sont tentés. Souvent c'est pour les éprouver, comme il éprouva Abraham, Job, et plusieurs autres Saints ; quelquefois c'est poulies purifier, comme lorsqu'il permet que pour de petits péchés que les Saints commettent, ou pour réprimer la complaisance qu'ils pourraient avoir de leur sainteté, ils soient accablés par diverses sortes de tentations. C'est dans ce sens que saint Paul dit : « Mon fils, ne négligez pas la correction du Seigneur, et ne vous lassez pas de ses réprimandes. » D'autres fois aussi, c'est pour les châtier, envoyant des afflictions pour punir ceux qui se les sont attirées par leurs crimes, selon ces paroles de David : Les p«| plaies dont Dieu frappe le pécheur sont en grand nombre.
« Quelquefois Dieu s'y propose sa seule gloire et la manifesta-
tion de ses merveilles , comme lorsque Jésus-Christ dit de l'aveugle-né, que ce n'était point lui qui avait péché, ni ses parents, mais que ce mal lui était arrivé afin que l'œuvre de Dieu fût manifestée en lui,
« Il y a d'autres punitions dont Dieu frappe sur l'heure lesj grands excès et les impiétés extraordinaires de quelques pécheurs non communs, comme Dathan, Goré et Abiron. On peut mettre en ce rang ces personnes détestables dont saint Paul dit, que Dieu les a abandonnées à des passions honteuses et au sens réprouvé, ce qui est la plus terrible de toutes les punitions.
« Enfin il y a encore d'autres causes de ces vengeances sévères que Dieu exerce contre ceux qui sont tombés dans de grands excès, et ce n'est pas pour expier leurs crimes, mais pour retenir les autres par leur exemple, et leur donner de la terreur. C'est ainsi qu'il se conduisit envers Jéroboam, Baasa, fils d' Ahia, Achab et Jézabel. »
Revenant après cette digression à son premier sujet* l'abbé Théodore dit, qu'on ne doit pas comparer le juste à la cire qui prend toutes les formes qu'on lui veut donner ; mais semblable à un cachet de diamant, il conserve inviolablement la figure que Dieu a empreinte dans son cœur, bien loin d'être altérée par les divers événements de la vie.
Là-dessus l'abbé Germain lui demanda si notre âme pouvait se conserver toujours dans un même état et une même disposition en cette vie. L'abbé Théodore lui donna pour réponse les admirables instructions que nous allons rapporter en substance.
« Nous reconnaissons dans notre religion qu'il n'y a que Dieu qui soit immuable, parce qu'il n'y a que lui qui par sa nature soit toujours bon, toujours plein, toujours parfait, sans qu'on y puisse jamais rien ajouter ni diminuer. Pour nous, nous devons, dans l'inconstance qui nous est propre, nous avancer toujours dans la vertu avec un soin infatigable et un exercice continuel, de peur que, cessant de nous avancer, nous ne nous relâchions
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aussitôt. L'âme ne peut demeurer ici dans un même état sans croître ou décroître dans la vertu. C'est perdre que de n'acquérir plus, et sitôt que le désir d'avancer nous quitte, nous sommes en danger de retomber. Semblables à une personne, qui fait à force de rames remonter une barque contre le cours d'un fleuve rapide, et qui doit nécessairement ou avancer en repoussant l'impétuosité de l'eau avec peine, ou reculer tout à coup si elle se relâche dans son travail.
« Voilà pourquoi il est d'une extrême importance à un solitaire de demeurer toujours dans sa cellule ; car autant de fois qu'il la quittera pour des voyages inutiles, il trouvera en y rentrant qu'elle lui sera toute nouvelle, et il sera aussi surpris et aussi troublé que s'il ne commençait que d'y demeurer. Aussi quand il laisse ralentir cette ferveur d'esprit qu'il avait acquise par une longue retraite, il ne peut plus la réparer qu'avec travail et avec grand' peine.
« Et ne croyons pas, quand quelqu'un tombe dans le crime, que cette chute lui soit arrivée tout d'un coup ; mais ou il y a eu quelque défaut essentiel dans le principe de sa conversion, ou s' étant relâché durant longtemps et les mauvaises habitudes s' étant fortifiées en lui à mesure que les vertus s'y affaiblissaient, après être tombé peu à peu aux yeux de Dieu, il est tombé tout d'un coup aux yeux des hommes. »