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Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs, et architectes

Andrea Mantegna, né d'une famille très modeste sur le territoire de Mantoue (i), et bien qu'ayant dans son enfance gardé les troupeaux, parvint à un si haut point, grâce à sa fortune et à son mérite, qu'il obtint d'être nommé chevalier, ainsi que nous le dirons en son lieu. Quand il fut un peu plus âgé, on le conduisit à la ville où il se mit à la peinture sous Jacopo Squarcione (2), peintre padouan, qui le prit dans sa maison et peu après, reconnaissant sa belle intelligence, l'adopta pour son fils (3). Et comme le Squarcione savait bien ne pas être le premier peintre du monde et qu'il voulait qu'Andréa en apprît plus qu'il n'en savait lui-même, il le fit étudier sur des moulages de statues antiques et, sur des tableaux sur toile qu'il fit venir de divers endroits, particulièrement de Toscane et de Rome (4). Andrea apprit ainsi beaucoup dans sa jeunesse. En outre, le voisinage de Marco Zoppo, Bolonais, de Dario da Trevisi et de Niccolo Pizzolo, Padouan,

(0 De Padoue. - En parlant de son père, dans un acte de 1492, Mantegna se dit fils de honorali ser Blaxii. Son père était donc notaire. La ville de Vîcence revendique aussi la naissance de Mantegna.

(2) Francesco Squarcione, né à Padoue en 1894, mort dans cette même ville en .474. Fonda une célèbre école de peinture. Appelé le père des peintres, il eut cent trente-sept élèves. j r> ^

(3) Avant qu'il ait eu 10 ans. - On lit dans le livre des Peintres de Padoue [aux Archives de la Commune]: 1441, Andrea, fmolo de M. Francesco Squarcwn

''T^Squarcione avait parcouru la Grèce et l'Italie et s'était formé une importante collection. 2, II. ^

LES VIES d'artistes

tous disciples de son maître et père adoptif, ne lui fut pas un médiocre stimulant dans son désir d'apprendre.

Il n'avait pas plus de dix-sept ans quand il peignit le tableau (i) du maître-autel de Santa Sophia, à Padoue, qui paraît l'œuvre d'un vieux maître exercé et non pas d'un jeune homme. Il fut ensuite alloué au Squarcione (2) de peindre la chapelle de Saint-Christophe, qui est dans l'église degli Eremitani di Sant' Agostino, à Padoue, travail qu'il donna à faire à Niccolo Pizzolo et à Andrea (3). Niccolo y exécuta un Dieu le Père, assis dans toute sa majesté, entre les Docteurs de l'Église (4), peinture qui ne fut pas estimée moins bonne que celles d'Andrea, dans le même lieu. En vérité, si Niccolo, qui produisit peu d'œuvres, mais toutes bonnes, s'était autant appliqué à la peinture qu'aux armes, il aurait été un peintre excellent, et peut-être aurait-il vécu plus longtemps qu'il ne le fit. Mais, comme il avait sans cesse les armes à la main et comptait de nombreux ennemis, il fut assailli et assassiné un jour qu'il revenait de son travail. Niccolo ne laissa pas d'autres œuvres que je sache, si ce n'est un autre Dieu le Père, dans la chapelle d'Urbano Perfetto (5). Andrea donc, étant resté seul, peignit dans la même chapelle les quatre Evangélistes (6), qui furent trouvés extrêmement beaux. Cette œuvre, ainsi que d'autres (7), faisant concevoir de lui de grandes espérances, il obtint de Jacopo Bellini, peintre vénitien et rival du Squarcione, la main d'une de ses filles (8), sœur de Gentile et de Giovanni. Ce qu'apprenant, le Squarcione se prit d'aigreur pour Andrea, au point qu'ils devinrent ennemis ; autant le Squarcione avait auparavant toujours loué ses œuvres, autant il les critiqua ensuite publiquement : il blâma en particulier et sans aucune mesure les peintures qu'Andréa avait faites dans la chapelle de Saint- Christophe, disant que ce n'étaient pas de bonnes productions, parce qu'il avait, en les faisant, imité les marbres antiques, de la copie desquels on ne peut apprendre parfaitement la peinture, parce que la pierre conserve toujours sa raideur et ne peut pas rendre la mollesse des

(1) Tableau inconnu, peinture perdue. Elle était signée : Andreas Mantinea patavinus ann. : sepleni el deceni naliis, sua manu pinxit 1448.

(2) Il y travailla avec ses élèves ; ces fresques existent encore.

(3) Andrea y travailla de 1453 à 1469.

(4, Cette fresque existe encore, derrière l'autel.

(5) La chapelle du Prefetto Urbano a été détruite.

(6) Attribués également à Marco Zoppo (peintures de la voûte).

(7) Quatre compartiments de la vie de saint Jacques.

(8) Niccolosa. Elle mourutavant lui, comme on le voit par le testament d'Andrea, fait le 1" mars 1504.

ANDREA MANTEGNA ^g^

chairs et des choses naturelles, qui se plient et font divers mouvements. Il ajoutait qu'Andréa aurait mieux fait ses figures et au elles auraient été plus parfaites s'il les avait peintes couleur de marbre et non pas de couleurs variées ; que ses peintures n'avaient pas l-i ressemblance d'objets vivants, mais de statues antiques en marbre ou d'autres choses semblables. Ces reproches piquèrent vivement Andrea mais, d'un autre côté, ils lui furent d'une grande utilité, parce que' reconnaissant qu'il y avait du vrai dans le dire du Squarcione, il se mit à travailler d'après le modèle et y réussit si bien que, dans une fresque qui lui restait à faire dans la dite chapelle, il montra qu'il savait tirer du modèle vivant autant de bien que des productions de l'art. Néanmoins, il ne cessa jamais de croire que les belles statues antiques étaient plus parfaites et avaient de plus belles parties que ne montre la nature. Ces excellents maîtres, d'après ce qu'il pensait et croyait voir dans ces statues, ont tiré de plusieurs modèles vivants toute la perfection de la nature qui rarement accompagne et rend manifeste la beauté dans un seul corps ; il est donc nécessaire de prendre une partie à l'un, une partie à l'autre. En outre, les statues lui semblaient plus finies et indiquer plus exactement les muscles, les veines, les nerfs qui sont recouverts par les chairs et qui ne se découvrent guère que chez les vieillards ou chez les gens décharnés, dont les peintres évitent de reproduire les corps, en outre pour d'autres raisons. On reconnaît qu'il s'est complu dans cette opinion pour toutes ses œuvres, dans lesquelles sa manière paraît toujours un peu tranchante et se rapprochant plus de la pierre que de la chair vive. Quoi qu'il en soit, dans cette dernière fresque, qui plut infiniment, il reproduisit le Squarcione sous les traits d'un soldat corpulent, qui a une lance et une épée à la main, et, entre autres portraits d'hommes illustres de son temps, il se représenta lui-même (i). En somme, cette œuvre, par sa beauté, lui valut une grande renommée.

Pendant qu'il travaillait à cette chapelle, il peignit encore un tableau (2) qui fut placé à l'autel de saint Luc, dans l'église de Santa Giustina, et après, il peignit à fresque l'arc au-dessus de la porte de Sant' Antonio, où il inscrivit son nom (3).

Il fit, cà Vérone, un tableau pour l'autel de San Cristofano et de Sant'

(1) Dans le Martyre de saint Christophe.

(2) Ce retable est actuellement à la Brera, à Milan; peint en 1453-54.

(3) Cette fresqae, représentant saint Bernardin et saint Antoine, existe encore, ainsi que l'inscription, datée 1452.

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Antonio (i) et quelques figures au coin de la piazza della Paglia. Dans l'église Santa Maria in Organo, appartenant aux Frères de Monte- Oliveto, il fit le tableau du maître-autel, qui est très beau (2), et pareillement celui de San Zeno (3). Pendant son séjour à Vérone, il produisit plusieurs tableaux qu'il envoya en différents endroits. L'abbé de la Badia de Fiesole, son parent et son ami, en eut un que l'on conserve aujourd'hui dans la bibliothèque de ce couvent et qui renferme la demi-figure de la Vierge tenant l'Enfant Jésus et entourée de têtes d'anges chantant d'une grâce admirables (4). Ce tableau fut regardé comme une chose rare et l'est encore maintenant.

Comme il avait été étroitement au service du marquis Lodovico- Gonzaga (5), pendant son séjour à Mantoue, ce seigneur, qui estima toujours beaucoup le talent d'Andrea et le favorisa, lui fit peindre, dans le château de Mantoue, pour la chapelle, un petit tableau (6} sur lequel sont des figures pas très grandes mais fort belles. Dans le même endroit, on voit de nombreuses figures en raccourci (7), grandement louées ; bien qu'il ait eu un mode de draper ses figures cru et maigre, et que la manière en soit toujours un peu sèche, on y remarque néanmoins toute chose traitée avec art et avec grand soin. Pour le même marquis, il peignit, dans une salle du palais San Sebastano, à Mantoue, le triomphe de César (8), qui est la meilleure chose qu'il ait jamais produite. Dans cette œuvre se distinguent, dans l'ordre magnifique du triomphe, la beauté et l'ornementation du char, celui qui raille le triomphateur, les parents, les parfums, les encens, les sacrifices, les prêtres, les taureaux couronnés pour le sacrifice, les prisonniers, le butin fait par les soldats, l'ordonnance des troupes, les éléphants, les dépouilles, les victoires et les villes prises représentées par différents chars, avec une infinité de trophées portées sur des lances, de casques, de cuirasses, de vases et d'ornements de tout genre. Dans la foule des spectateurs, on remarque une femme

(0 Vasari oublie de dire dans quelle église; tableau inconnu.

(2) Peinture perdue.

(3) Ce retable e;.t en place, sauf la predelle, dont deux morceaux sont au musée de Tours et un au Louvre; peint de 1457 à 1459. Commandé par Gregorio Corraro, abbé de cette église.

(4) Actuellement à la Brera, à Milan, sous attribution à Giovanni Bellini.

(5) 11 touchait un salaire mensuel de 75 livres, depuis 1459.

(6) Actuellement aux Offices ; tryptique ; Circoncision, Adoration des Mages, Ajscension.

(y) Fresques de la Camera degli Sposi; existent encore, signées, datées 1474. (8) Commencé en 1488, avant son voyage à Rome. Actuellement en Angleterre, à Hampton Court.

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