GIORGIONE DA CASTELFRANCO
nombreux miracles par suite de la vénération que lui portent beaucoup de fidèles. Giorgione travailla également ailleurs, à Castelfranco et dans le pays Trévisan ; il fit beaucoup de portraits pour les princes italiens, portraits qui ont été envoyés en pays étranger comme œuvres dignes de prouver que, si la Toscane a toujours été abondamment pourvue de grands maîtres, les pays voisins des monts n'ont pas toujours été moins favorisés du ciel.
On raconte que du temps qu'Andréa Verrocchio faisait sa statue équestre en bronze (i), Giorgione causait un jour avec quelques sculpteurs qui voulaient que la sculpture surpassât la peinture, comme pouvant montrer dans une même figure diverses positions et divers points de vue, suivant qu'on tournait autour, tandis que la peinture ne pouvait montrer qu'une seule partie d'une figure. Giorgione était d'avis que, dans une peinture, on peut montrer, sans qu'on ait à tourner autour et d'un seul point de vue, toutes les attitudes que peut prendre un homme, chose que la sculpture ne peut faire qu'en modifiant le site et le point de vue, en sorte qu'il n'y en a plus un seul, mais plusieurs. Il leur dit donc qu'il voulait, avec une seule figure peinte, en montrer le devant, le derrière et les deux côtés, ce qui leur fit se creuser le cerveau et il l'exécuta ainsi. Il peignit un homme nu, vu de dos et placé devant une fontaine d'eau limpide dans laquelle sa partie antérieure se reflétait. A son côté gauche était un corselet bruni, dont il s'était dépouillé, et qui donnait son profil vu de gauche, parce que dans le brillant de ces armes se reflétait toute chose. De l'autre côté se trouvait un miroir dans lequel on voyait l'autre profil de cette figure nue, idée originale et d'une belle invention, par laquelle il montrait ce qu'il voulait prouver et qui lui valut les éloges de tous. Il fit encore le portrait de Caterina, reine de Chypre (2), que j'ai vu jadis chez Messer Giovan Cornaro.
Pendant que Giorgione travaillait à sa gloire et à celle de sa patrie, et tandis qu'il se réunissait souvent avec ses amis pour faire de la musique, il s'éprit d'une femme, et tous deux se livrèrent avec ardeur à leur amour. Mais, en 1 5 1 1 , elle fut atteinte de la peste, et Giorgione, toujours assidu auprès d'elle, ne tarda pas à succomber à la contagion. Sa mort, à l'âge de 34 ans, afl^igea profondément ses amis, à qui son grand mérite le rendait cher, et fut une perte pour le monde entier (3)..
Il laissa deux excellents élèves : Sebastiano Viniziano, qui eut plus
(1) C'est-à-dire la statue du Colleone. Ce récit paraît invraisemblable, Giorgone avait dix ans en 1488.
(2) Peinture perdue,
(3) Ses restes furent portés, en i638, dans l'église San Liberale de Castelfranco^
tard l'Office du plomb, à Rome, et Titien de Cadore, qui non seulement égala, mais surpassa son maître (i).
Antonio da CORREGGIO
Peintre, né en 1 4g4 C^), mort en i534
Je ne veux pas sortir du pays que la nature, cette grande mère, pour ne pas être accusé de partialité, dota d'hommes aussi rares que ceux dont elle avait orné la Toscane, pendant tant et tant d'années, et parmi lesquels Antonio da Correggio (2), peintre éminent, fut doué d'un excellent et beau génie. Il s'appliqua à la manière moderne si parfaitement qu'en peu d'années, bien doué par la nature et assoupli par l'art, il devint un rare et merveilleux artiste. Il était d'un caractère très timide, et, pour soutenir sa nombreuse famille, il exerçait son art aux dépens de sa santé et au prix de fatigues continuelles; bien que poussé par une grande bonté dame, il trouvait néanmoins très lourd le devoir de supporter patiemment les maux qui affectent généralement les humains. Il était mélancolique dans le travail et se rendait esclave de son art, recherchant la difficulté quelle qu'elle fût, comme le prouvent une multitude de figures qu'il peignit à fresque et termina avec soin, dans la grande tribune de la cathédrale de Parme (3) ; dans cette peinture, les raccourcis rendant la perspective de bas en haut sont vraiment extraordinaires. Il fut le premier qui, en Lombardie, commença à peindre dans le style moderne ; aussi voit-on que, si son génie avait pu se développer à Rome, il aurait produit des merveilles et aurait donné du souci à quantité d'hommes qui furent estimés grands à son époque. En effet, ses œuvres furent telles, sans qu'il ait pu voir les antiques et les belles productions modernes, qu'on en peut conclure nécessairement que, s'il les avait vus, il aurait infiniment perfectionné sa peinture, et que, de progrès en progrès, il aurait atteint les dernières limites de l'art. Il est certain que personne ne pratiqua mieux que lui le coloris, et ne peignit avec plus de grâce et de relief, tant il sut mettre de souplesse dans ses chairs et de grâce dans ses travaux. Il fit encore, pour la même cathédrale, deux grands tableaux
(1) Titien fut le condisciple de Giorgione à l'école de Giovanni Bellini.
(2) Né à Correggio, fils de Pellegrino Allegri et de Bernardina Piazzoli. Son père était marchand et possédait quelque bien.
(3) Ces fresques, peintes entre i525 et i535, représentent l'Assomption de la Vierge ; payées i.ooo ducats d'or. En mauvais état.