‹ Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs, et architectesChapitre 16 sur 46 · FRA BARTOLOMMEO DI SAN MARCO · texte numérisé non relu

FRA BARTOLOMMEO DI SAN MARCO

quatre ans il s'y refusait, quand, se rendant aux prières de Bernardo del Bianco (i), il consentit à commencer le tableau représentant saint Bernard qui écrit et aperçoit la Vierge soutenue par des anges et portant dans ses bras l'Enfant Jésus (2). Il est plongé dans une extase si admirablement exprimée que celui qui considère attentivement cette peinture y découvre quelque chose de vraiment céleste, et Fra Bartolommeo y consacra autant d'ardeur que d'amour, ainsi qu'à l'arc peint à fresque qui est au-dessus. Il fit encore plusieurs tableaux pour le cardinal Jean de Médicis; il peignit pour Agnolo Doni une Madone d'une beauté extraordinaire, qui décore l'autel d'une chapelle, dans la maison de ce gentilhomme (3).

Dans ce temps, Raphaël d'Urbin vint à Florence pour se perfectionner dans son art ; il enseigna les vraies principes de la perspective à Fra Bartolommeo, avec qui il s'était intimement lié, et dont il étudiait le coloris. A cette époque. Fra Bartolommeo fit un tableau, avec une quantité de figures pour San Marco (4) ; après avoir été exposé plusieurs mois dans cette église, ce tableau fut envoyé, en présent, au roi de France. Il le remplaça à San Marco par un autre, également rempli de figures, et représentant le Mariage du Christ enfant avec sainte Catherine, religieuse (5). Il s'efi"orça d'y imiter le coloris de Léonard, surtout dans les teintes obscures, pour lesquelles il employa le noir de fumée des imprimeurs et l'ivoire brûlé ; c'est pourquoi ce tableau pousse beaucoup au noir aujourd'hui. Peu de temps après, il fit un autre tableau, placé vis-à-vis, et qui représente la Vierge entourée de saints (6). Il mérita de grands éloges pour avoir introduit dans la peinture une manière d'envelopper ses figures, en sorte qu'elles présentent une harmonie merveilleuse de couleurs, qu'elles paraissent en relief et vraiment vivantes.

Fra Bartolommeo, entendant vanter sans cesse les œuvres admirables de Michel-Ange faites à Rome, ainsi que celles du gracieux Raphaël, enthousiasmé par les récits des merveilles enfantées par ces divins artistes, se rendit, avec la permission du prieur, à Rome, où il fut hébergé par Fra Mariano Fetti, frère du Plomb, au couvent de San Silvestro. Il peignit pour lui deux tableaux de saint Pierre et de saint

(1) L'allocation du tableau est du 18 novembre 1504.

(2) Actuellement à l'Académie des Beaux-Arts : peinte en i5o6-i5o7.

(3) Actuellement Galerie Corsini, à Rome: peinte en i5i6.

(4) C'est une Vierge entourée de saints : au Louvre, datée mdxi.

(5) Actuellement au Palais Pitti.

(6) En place.

LES VIES D ARTISTES

Paul (i), mais il ne réussit pas aussi bien dans ce milieu qu'à Florence. Frappé d'étonnement à la vue de tant de chefs-d'œuvre anciens et modernes, il prit une si grande défiance de son talent, qu'il se hâta de partir, confiant à Raphaël le soin de terminer le tableau de saint Pierre, qui fut donné à Fra Mariano lorsqu'il eut été entièrement retouché par l'incomparable Sanzio.

Il revint à Florence où, souvent, il avait été critiqué comme ne sachant pas peindre le nu. Il voulut donc montrer qu'il était apte à toute partie de son art autant que n'importe qui, et fit, comme preuve, un tableau représentant saint Sébastien nu (2), avec un coloris semblable à celui des chairs, une douceur de figure et une beauté correspondant à celle de la personne, en un mot si bien réussi que tous les artistes s'accordèrent à le louer. On raconte que, tandis que ce tableau était exposé dans l'église les frères, ayant appris dans leurs confessionnaux que plusieurs femmes avaient été induites en tentation par la vue de la trop séduisante imitation de la nature, retirèrent le tableau de leur église et le mirent dans le chapitre où il ne resta pas longtemps, car il fut acheté par Giovan Batista della Palla, et envoyé au roi de France. Fra Bartolommeo s'était fâché un jour contre les menuisiers qui faisaient les cadres de ses tableaux, parce que, de même que nos ouvriers d aujourd'hui, ils couvraient avec les montants à peu près un huitième de la toile. Il chercha donc un moyen de ne plus mettre d'ornements à ses tableaux, fit cintrer le panneau de son saint Sébastien, y figura une niche en perspective que l'on croirait creusée dans le bois et plaça ensuite tout autour des corniches peintes. Il se servit du même procédé pour notre saint Vincent et le saint Marc. Le saint Vincent prêchant sur le Jugement dernier est peint à l'huile et sur bois, audessus de l'arc d'une porte qui conduit à la sacristie du couvent de San Marco (3). Dans son attitude et particufièrement dans la tête, on remarque la ferveur et l'exaltation des prédicateurs qui, pour ramener à la vertu les hommes plongés dans le vice, les menacent de la justice de Dieu.

Ayant entendu dire que sa manière était mesquine^ il voulut prouver qu'il savait faire les grandes figures, en exécutant, sur la façade de la porte du chœur, une figure de saint Marc l'évangéliste (4) de cinq

(1) Les cartons sont à l'Académie des Beaux-Arts à Florence; les tableaux au Quirinal.

(2) Actuellement chez M. Alaffre, à Pézenas; peint en i5i5.

(3) Actuellement à l'Académie des Beaux-Arts.

(4) Actuellement au palais Piiti.

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