II
LES VIES d'artistes
le plus possible, quand il s'agissait de peinture et de sculpture, auxquelles il se plaisait beaucoup, lui fit faire son portrait et celui de sa femme (i). Raphaël fit encore, pour Domenico Canigiani, un tableau (2) représentant la Vierge et l'Enfant Jésus accueillant avec joie le petit saint Jean porté par sainte Élisabeth qui, tout en le soutenant, regarde expressivement saint Joseph ; celui-ci, les deux mains appuyées sur un bâton, incline la tête vers elle, en s'émerveillant et en louant Dieu d'avoir permis à une vieille femme d'avoir un si petit enfant. Tous deux paraissent étonnés en voyant avec quel sens, dans un âge si tendre, les deux petits cousins se font fête, l'un révérant l'autre. Ce peintre excellent étudia à Florence les anciennes peintures de Masaccio; ce qu'il vit des travaux de Léonard de Vinci et de Michel-Ange le fit encore étudier davantage, et, par suite, perfectionner sa manière d'une façon extraordinaire. Il se lia en outre d'une étroite amitié avec Fra Bartolommeo de San Marco, dont il cherchait à imiter le coloris qui lui plaisait infiniment, tandis qu'en revanche il enseignait les règles de la perspective à ce bon père qui ne s'y était pas attaché jusqu'alors.
Mais, au plus fort de cette intimité, Raphaël fut rappelé à Pérouse où, d'abord, il acheva, à San Francesco, le tableau de Madonna Atalanta Baglioni, dont il avait fait le carton à Florence, comme nous l'avons déjà dit. Cette divine peinture, qui a encore la fraîcheur d'un ouvrage qui vient d'être terminé, représente une Déposition du Christ au tombeau (3). Raphaël imagina, dans la composition de cette œuvre, la douleur qu'éprouvent les parents les plus proches et les plus aimants en déposant au tombeau le corps d'une personne très chère et par laquelle on peut vraiment constater la grandeur, l'honneur et l'union de toute une famille. On y voit la Vierge évanouie, et les têtes de tous les personnages sont gracieuses dans leur douleur, particulièrement celle de saint Jean, qui, les mains croisées, baisse la tête d'une manière à remplir de pitié le cœur le plus dur. En vérité, celui qui considère le soin, l'amour, la grandeur d'art et la grâce dont cette œuvre est pleine, peut s'émerveiller à bon droit, parce qu'elle remplit d'étonnement qui la regarde, pour la majesté des figures, la beauté des draperies, et, en somme, par l'extrême bonté de toutes ses parties.
(0 Tous deux au Palais Pitti.
(2) Actuellement àia Pinacothèque de Munich.
(3) Galerie Borghése, à Rome ; signée : Raphael, vrbinas. pinxit.mdvii. La prédelle, renfermant les figures de la Foi, de l'Espérance et de la Charité, est à la Pinacothèque du Vatican.
RAPHAEL d'uRBIN
Ce travail terminé^ Raphael retourna à Florence où les Dei, citoyens ile cette ville, lui commandèrent, pour leur chapelle de l'église de Santo Spirito, un tableau d'autel qu'il commença et dont il avança beaucoup l'ébauche (i). Il fit en même temps un autre tableau que l'on envoya à Sienne ; mais, Raphaël étant parti, il fut remis à Ridolfo Ghirlandaio, qui eut à terminer la draperie bleue de la Vierge (2). Ce départ précipité fut causé par Bramante d'Urbin, qui était au service de Jules II, et qui écrivit à Raphaël, son compatriote et quelque peu son parent, qu'ayant parlé de lui au pape pour les peintures de certaines chambres, il pourrait y montrer tout son talent (3). Cette proposition plut à Raphaël, en sorte qu'il abandonna tous ses travaux de Florence et laissa inachevé le tableau des Dei. Arrivé à Rome, il trouva qu'une grande partie des chambres du palais étaient déjà peintes ou en train de l'être par d'autres maîtres. Ainsi Pietro della Francesca avait achevé un sujet, Luca da Cortona une paroi, don Bartolommeo della Gatta, abbé de San Clemente d'Arezzo, avait commencé quelque chose, et Bramantino de Milan avait peint aussi quelques figures dont la plupart étaient des portraits d'après nature que l'on estimait beaucoup.
Raphaël, à son arrivée, ayant reçu du pape Jules force caresses, commença dans la chambre de la Signature (4) une fresque représentant l'accord de la Théologie avec la Philosophie et l'Astrologie. Tous les savants du monde sont reproduits, et argumentent entre eux. A l'écart, quelques astrologues ont tracé des figures de géomancie et d'astrologie sur des tablettes que des anges portent aux Évangélistes qui les expliquent. Entre eux, Diogene, avec son écuelle posée auprès de lui, est couché sur des degrés, figure remarquable par l'expression de sa pensée et le désordre de ses vêtements. Aristote et Platon, l'un avec le Timée en main, l'autre avec l'Ethique, sont là entourés d'une nombreuse école de philosophes. On ne saurait décrire la beauté de ces astrologues et de ces géomètres, qui dessinent avec des compas quantité de figures et de caractères sur des tablettes. Parmi eux, sous les traits d'un jeune homme, d'une beauté souveraine, qui ouvre les bras d'admiration et penche la tête, est représenté Frédéric II, duc de Mantoue, qui se trouvait alors à Rome ; celui qui est penché à terre
Madone du Baldaquin, au palais Pitti.
(2) La belle Jardinière, au Musée du Louvre, signée : r\pha.ello vrb. mdviii sur la bordure de la robe.
(3) Vers i5o8.
(4) Sa première fresque est la Dispute du Saint-Sacrement. La description faite par Vasari d'une manière très confuse est un mélange de cette fresque et de celle de l'École d'Athènes.
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€t qui, un compas à la main, trace des cercles sur des tablettes, est, dit-on, le portrait de Bramante, architecte, rendu d'une manière si frappante qu'il ne saurait être plus ressemblant, s'il était en vie. A côté d'une figure qui se retourne en tenant le globe céleste et représente Zoroastre, on voit Raphaël, l'auteur de cette fresque, peint à l'aide d'un miroir. Il a un aspect jeune, rempli de modestie, mais accompagné d'une grâce aimable, et sa tête est couverte d'une barrette noire. Il serait impossible d'exprimer la beauté et la bonté que l'on remarque dans les têtes et les figures des Evangélistes, auxquels le peintre à donné une attention et une gravité toutes naturelles, particulièrement à ceux qui écrivent. Sans nous arrêter à des détails qui seraient trop nombreux, nous pouvons dire que Raphaël prouva par cet essai qu'il voulait occuper le premier rang parmi tous ceux qui tenaient des pinceaux. Il orna encore cette œuvre d'une belle perspective et de nombreuses figures terminées avec une manière si delicate et si douce, que le pape Jules fit jeter à terre toutes les peintures des autres maîtres, anciens et modernes, et voulut que Raphaël eut seul la gloire de tous les travaux qui avaient été faits jusqu'alors. Comme on devait aussi détruire les œuvres de Giovan Antonio Sodoma da Vercelli, qui étaient au-dessus de celles de Raphaël, celui-ci voulut au moins se servir de la distribution des peintures et des grotesques. Dans chacun des quatre médaillons, il peignit une figure allégorique, expliquant le sujet placé au-dessous, et tournée du même côté. Au-dessus du panneau représentant l'Accord de la Philosophie et de la Théologie, il y a une femme qui figure la Connaissance deschoses ; elle est assise sur un siège dont chaque montant est formé par une déesse Cybèle, ayant autant de mamelles que les anciens en donnaient à Diane Polymathe. Ses vêtements sont de quatre couleurs, symbole des quatre éléments : de la tête à la ceinture le peintre a figuré la couleur du feu, sous la ceinture celle de l'air, plus bas celle de la terre, et des genoux aux pieds celle de l'eau. Elle est accompagnée d'enfants très beaux. Au-dessus du Parnasse, du côté de la fenêtre qui donne sur le Belvédère, est représentée la Poésie, sous la figure de Polymnie couronnée de lauriers ; d'une main, elle tient un livre, et de l'autre une lyre antique. Les jambes croisées, elle lève les yeux au ciel, avec une beauté de visage i mmortelle, et elle est accompagnée de deux enfants pleins de grâce et de vivacité. Au-dessus de la Dispute du Saint-Sacrement, la Théologie, avec deux petits enfants, est entourée de livres et de plusieurs autres attributs ; elle est non moins belle que les deux autres. Au-dessus de la fenêtre qui donne surla cour, on voit la justice tenant ses balances