RAPHAEL D*URBIN
et levant lepée ; accompagnée, comme les autres, d'enfants d'une suprême beauté, elle surmonte le sujet de la jurisprudence. Dans les angles de la voûte sont quatre compartiments renfermant des sujets dessinés et peints avec le plus grand soin, mais dont les figures ne sont pas très grandes. Dans le premier compartiment, pour répondre à la figure de la Théologie, Raphaël a représenté le Péché originel. A l'école d'Athènes correspond l'Astrologie, posant les étoiles fixes et errantes à leur place. Relativement au Parnasse, on voit Marsyas qu'Apollon fait écorcher à un arbre. Enfin, à la peinture des Décrétales correspond le jugement de Salomon, quand il veut faire couper en deux un petit enfant. Ces quatre sujets sont pleins de sens et de sentiment; ils sont exécutés avec un dessin excellent et un coloris charmant.
La description de la voûte terminée, il nous reste à décrire ce que Raphaël peignit, paroi par paroi, au bas des choses indiquées ci-dessus. Surla paroi qui est du côté du Belvédère, où se trouvent représentés le mont Parnasse et la fontaine d'Hélicon, il fit, autour de cette montagne, une forêt ombreuse de lauriers, dont le vert feuillage semble doucement agité par un vent frais. Dans les airs, une infinité de petits Amours nus, ayant d'admirables visages, cueillent des rameaux de lauriers, en font des guirlandes, et les jettent çà et là sur la montagne. Il semble vraiment qu'un soufile divin s'exhale de la beauté des figures et de la noblesse de cette peinture, qui plonge dans l'admiration celui qui la regarde attentivement, et l'on ne peut comprendre comment il a été possible à un homme, avec les moyens imparfaits dont nous disposons, de forcer, grâce à l'excellence du dessin, des choses peintes à paraître vivantes. Ils sont également très vivants, ces poètes qu'on voit çà et là sur la montagne, les uns debout, d'autres assis, écrivant ou raisonnant, chantant ou discourant entre eux, par groupes de quatre ou de six, suivant qu'il a paru bon à Raphaël de les assembler. On y voit reproduits au naturel tous les plus fameux poètes, anciens et modernesqui vécurent jusqu'à son époque, et dont les portraits furent extraits, soit de médailles, de statues ou de peintures antiques, soit d'après l'original, pour les contemporains que Raphaël put peindre vivants. En commençant d'un côté, il y a Ovide, Virgile, Ennius, Tibulle, Catulle, Properce, Homère aveugle et chantant, la tête levée, ses vers qu'un autre écrit à ses pieds. Viennent ensuite, toutes en un groupe, les neuf Muses et Apollon, avec tant de beauté et de divinité dans les figures que la grâce et la vie émane de leur soufile, puis la docte Sapho, le divin Dante, le gentil Pétrarque, l'amoureux Boccace,
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qui sont réellement vivants, Tibaldeo (i) et une infinité de modernes. Toute cette histoire est peinte avec une grâce extrême et terminée à la perfection.
Sur une autre paroi, Raphaël représenta le ciel, avec le Christ, la Vierge, saint Jean-Baptiste, les Apôtres, les Evangélistes et les Martyrs sur les nuages, avec au sommet Dieu le Père, qui envoie l'Esprit saint sur tous, et particulièrement sur une foule de bienheureux qui adoptent le sacrifice de la Messe et disputent au sujet de l'Eucharistie placée sur l'autel. Parmi ces derniers, sont les quatre Docteurs de l'Eglise, qui ont autour d'eux une infinité de saints, à savoir : saint Dominique, saint François, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure,, Scot, Nicolo de Lira, Dante, Fra Girolamo Savonarola, et tous les théologiens chrétiens, dont quantité sont peints d'après nature. Dans les airs, quatre enfants tiennent ouverts les Evangiles; aucun peintre n'aurait pu former avec leurs figures chose plus gracieuse, ni de plus grande perfection. Les saints assis en cercle dans les airs, outre qu'ils paraissent vivants, sont vraiment mis en raccourcis et en perspective, de manière qu ils ne seraient pas plus vrais s'ils étaient en relief; ils sont en outre drapés très diversement avec de beaux plis dans les étoffes, et leurs têtes reflètent un air plus céleste qu humain, comme on le voit dans celle du Christ, qui est pleine d'autant de clémence et de piété que la représentation de la Divinité peut le montrer aux humains. Vraiment Raphaël reçut de la nature le don de douer les têtes d'un air infiniment doux et gracieux, comme le prouve encore la Vierge qui, les mains posées sur son sein, regarde et contemple son Fils ; ajoutons qu'il donna à l'ensemble une grandeur admirable, en imprimant aux saints Patriarches le caractère solennel de l'antiquité, aux Apôtres celui de la simplicité, aux Martyrs celui de la foi. Mais il montra encore plus de savoir et de génie dans les saints Docteurs chrétiens groupés de différentes manières, et discutant sur le sujet. Leurs têtes expriment bien une certaine curiosité, le tourment qu'ils éprouvent, en voulant atteindre la certitude de ce qui les tient en doute, appuyant leurs discussions de gestes, les oreilles attentives et les sourcils froncés; seuls les quatre Docteurs de l'Eglise, illuminés par l'Esprit saint, résolvent et dénouent toutes les difficultés, à l'aide des Saintes Ecritures que soutiennent les enfants qui volent dans les airs. Sur la face où est l'autre fenêtre, on voit d'un côté Justinien donnant les lois aux Docteurs qui les corrigent et au-dessus la Tempérance, la Force et la Prudence ;
(i) Musicien et poète peu connu qui avait débuté par la médecine. Mort en i537.
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de l'autre côté, le pape(i) donnant les Décrétales. Raphaël y représenta le pape Jules II, ainsi que le cardinal Jean de Médicis, qui devint pape sous le nom de Léon X, le cardinal Antonio di Monte et le cardinal Alexandre Farnèse, élevé plus tard à la papauté sous le nom de Paul III.
Son talent prit alors un tel essor que, par ordre du pape, il peignit la deuxième chambre, du côté de la grande salle. A la même époque, il fit le portrait à l'huile du pape (2), d'une telle vérité qu'il faisait trembler, comme s'il était vivant ; on le voit aujourd'hui à Santa Maria del Popolo, avec un très beau tableau de la Nativité fait à la même .époque. La Vierge couvre d'un voile l'Enfant Jésus, dont la beauté est telle, tant dans la tête que dans tous ses membres, qu'il montre être le vrai fils de Dieu (3). La tête et le visage de la Vierge ne sont pas moins beaux, et respirent l'allégresse et la piété. Saint Joseph, les deux mains appuyées sur son bâton, contemple tout pensif le roi et la reine du ciel; on ne montre ces deux peintures que les jours de fêtes solennelles.
Raphaël avait alors acquis cà Rome une grande renommée, et, bien qu'il eût une manière gracieuse que l'on trouvait très belle, bien qu'il eût vu et étudié sans cesse les antiques si nombreux de cette ville, il n'avait cependant pas encore donné à ses figures cette grandeur et cette majesté qu'il leur donna depuis. Il arriva dans ce temps que Michel- Ange fut forcé de fuir à Florence, après le tapage et la frayeur qu'il causa au pape dans la chapelle, et dont nous parlerons dans sa Vie. Bramante, qui avait la clef de la chapelle, la fit voir à Raphaël, en ami, afin qu'il pût comprendre les modes de peinture de Michel-Ange. Cette vue fut cause que Raphaël recommença aussitôt le prophète Isaïe(4), qu'il avait déjà terminé dans l'église Sant' Angostino, au-dessus de la sainte Anne d'Andrea Sansovino. Dans cette œuvre, ayant vu les peintures de Michel-Ange, il améliora et agrandit considérablement sa manière, à laquelle il donna plus de majesté. Aussi Michel-Ange, à son retour, en voyant l'ouvrage de son rival, pensa-t-il, et avec raison, que Bramante lui avait joué ce mauvais tour pour rendre service et augmenter la gloire de Raphaël.
Peu de temps après. Agostino Chigi, riche marchand siennois et ami de tous les hommes de mérite, confia la décoration d'une chapelle à Raphaël, et cela parce que celui-ci avait peint peu auparavant, dans
(1) Grégoire IX.
(2) Actuellement aux Offices.
(3) Madone de Lorette, original perdu.
(4) Existe encore ; fini en i5i2.
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une loggia de son palais, connu aujourd'hui sous le nom de Chigi in Trastevere (i), dans une très douce manière, Galathée sur la mer, sur un char tiré par deux dauphins et entouré de tritons et d'une foule de dieux marins (2). Raphaël ayant donc fait le carton pour cette chapelle, qui est à l'entrée de Santa Maria della Pace, à main droite en entrant par la porte principale, la peignit à fresque dans une nouvelle manière plus magnifique et plus grande que sa première. Il fit entrer dans cette composition, avant que la chapelle de Michel-Ange, qu'il avait cependant vue, ne fût livrée au public, des Prophètes et des Sibylles (3) qui sont considérés comme la meilleure et la plus belle de tant d'œavres qu'on lui doit ; on remarque dans les femmes et les enfants une grande vivacité et un coloris parfait. Il fit ensuite, à la prière d'un camérier du pape Jules II, le tableau du maître-autel d'Ara Cœli, sur lequel il représenta la Vierge portée sur des nuages, au milieu d'un admirable paysage, saint Jean, saint François et saint Jérôme, qu'il a peint sous la figure d'un cardinal (4). La Vierge a ce caractère d'humilité et de modestie qui est vraiment celui de la mère du Christ, et l'enfant, dans une belle attitude, joue avec son manteau; on découvre, en outre, dans la figure de saint Jean-Baptiste, les traces du jeûne qu'il s'impose comme pénitence ; ses traits laissent éclater la sincérité d'esprit et la franchise propres à ceux qui, vivant loin du monde, le méprisent, ou qui ne s'y montrent que pour flétrir le mensonge et proclamer la vérité. Saint Jérôme a la tête levée et les yeux tournés vers la Madone, dans une attitude contemplative ; on y lit la science et la sagesse dont il a donné des preuves dans ses écrits ; il a posé ses deux mains sur le camérier, ayant l'air de le recommander. Le portrait de ce dernier est si vivant, qu'on ne dirait pas que c'est une peinture. Raphaël ne manqua pas d'en faire autant dans la figure de saint François; à genoux, avec un. bras étendu et la tête levée, il regarde la Vierge, brûlant d'amour, comme le montre bien la peinture, par le dessin et le coloris ; on voit qu'il se sent ranimé et consolé par le regard plein de mansuétude de la Mère, par la vivacité et la beauté du Fils. Au milieu du tableau et au-dessous de la Vierge, Raphaël a représenté un enfant debout, qui lève la tête vers elle et tient un
(1) Ou la Farnésine, construite de i5og à i5io.
(2) Existe encore, mais en mauvais état ; peinte vers i5i4.
(3) tixistent encore. Les Sibylles seules sont de la main de Raphaël ;Timo teo Vitt fit les Prophètes sur les dessins de Raphaël.
(4) Madone de Foligno, à \a Pinacothèque du Vatican, peinte pour Sigismond Conti.
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<:artel : pour la beauté de son visage, correspondant à celle du corps, on ne saurait peindre d'enfant plus gracieux ni plus beau ; en outre , le paysage est unique comme perfection et beauté.
Continuant ensuite les chambres du Vatican, Raphaël représenta l'histoire du miracle du corporal d'Orvieto, ou de Bolsena(i), comme on l'appelle. On reconnaît sur le visage enflammé du prêtre, pendant qu'il dit la messe, la honte qu'il ressent de voir, à cause de son incrédulité, l'hostie distiller du sang sur le corporal ; hors de lui-même, les yeux hagards, devant toute l'assistance, il paraît rempli de coTifusion : le mouvement de ses mains rend admirablement le tremblement et Teffroi si naturels en pareille occasion. Raphaël groupa autour divers personnages, les uns servent la messe, d'autres, tant d'hommes que femmes, à genoux sur des degrés, troublés par la nouveauté de cet événement, font divers gestes dans de belles attitudes, quelques-uns exprimant le désir de s'avouer coupables. Une des femmes, assise à terre, dans le bas de la composition, tient un enfant à son cou et, entendant le propos que paraît tenir une de ses compagnes, au sujet de ce qui arrive au prêtre, se tourne, tout en écoutant, avec une grâce féminine, parfaitement appropriée et vivement rendue. De l'autre côté, se trouve le pape Jules, qui entend la messe, peinture admirable, où Raphaël reproduisit les traits du cardinal San Giorgio (2) et d'autres. Dans la partie interrompue par la fenêtre, il plaça une montée à deux rampes^ que le sujet laisse apercevoir en entier, et on peut se rendre compte que, si le vide de la fenêtre n'existait pas, il s'ensuivrait un mauvais effet. On peut donc dire avec raison que, dans la composition de quelque sujet que ce soit, jamais personne ne s'est montré, en peinture, plus savant ni plus habile que lui, comme le montre encore la peinture placée vis-à-vis et représentant saint Pierre en prison par l'ordre d'Hérode et gardé par des hommes en armes (3). L'architecture du cachot est si grande et simple, que les autres artistes, comparés à Raphaël, semblent en vérité mettre dans leurs ouvrages plus de confusion encore qu'il n'y met de beauté. Sans cesse il s'est efforcé de représenter les sujets tels que l'histoire nous les décrit, et d'y unir la grâce à la perfection. Qu'il a bien rendu l'horreur du cachot, dans lequel le vieillard est attaché avec des chaînes de fer et gardé par deux
(1) Arrivé en 1264, sous le pontificat d'Urbain IV. — Peint en i5i2. Raphaël commença la décoration de cette salle par la voûte, puis il fit la fresque d'HiiioJore et ensuite la Messe de Bolsène.
(2) Raftaello Riario.
(3) Peinte en 1514.
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soldais, ainsi que le profond sommeil des gardiens ! La splendeur éblouissante de l'ange est si vive qu'elle éclaire, au milieu des ténèbres de la nuit, jusqu'aux moindres détails de la prison, et fait briller les armes, qui sont polies au point qu'elles paraissent vraies plutôt que peintes. Il n'y a pas moins d'art et de talent dans la figure de l Apôtre délivré de ses chaînes et sortant de la prison, accompagné de l'ange ;. le visage de saint Pierre montre qu'il se croit le jouet d'un songe. On remarque encore la terreur et l'épouvante des autres gardiens en armes, qui entendent du dehors le bruit de la porte de fer ; une sentinelle, la torche à la main, réveille les autres, et tandis qu'elle les éclaire, les rayons de la torche se reflètent sur toutes les armes ; dans les endroits où ils ne pénètrent pas, ils sont remplacés par un rayon de lune. La Délivrance de saint Pierre étant placée au-dessus d'une fenêtre est moins bien éclairée que les autres peintures : le jour donne dans le visage du spectateur et lutte si bien avec les effets de lumière, représentés par le peintre, que l'on croit voir la fumée de la torche, la splendeur de l'ange et les profondes ténèbres de la nuit. Tout cela est si naturel et si vrai, telle est aussi la difficulté de l'entreprise réalisée par Raphaël, que l'on ne croirait jamais être en présence d'une peinture. Les ombres et lueurs, la fumée et la chaleur des flambeaux se reflètent si bien sur les armes, au milieu de la nuit qui les enveloppe, que l'on est en droit de regarder Raphaël comme le maître des autres peintres ; en ce qui concerne l'imitation de la nuit, la peinture n'a jamais produit d'oeuvre plus divine, ni plus universellement appréciée.
Dans la même salle, Raphaël représenta encore, sur une des parois restées nues, le Culte divin, l'Arche des Hébreux avec le candélabre, et le pape Jules II chassant l'Avarice de l'Eglise; la beauté et la bonté de cette peinture ne le cèdent en rien àl'eflet de nuit dont nous venons de parler. On y voit les portraits de quelques estafiers de l'époque, qui portent sur une litière le pape Jules, dont l'image est vivante (i). Tandis que des gens du peuple et des femmes font place pour lui livrer passage, on voit la furie d'un cavalier en armes, qui, accompagné de deux jeunes hommes à pied, heurte avec violence et frappe le superbe Héliodore, qui. par ordre d'Antiochus, veut dépouiller le temple de tous les dépôts faits par les veuves et les orphelins. Déjà l'on emporte des coffres et des trésors, mais la vue du châtiment d'Héliodore, abattu et durement frappé par les trois susdits, qui, étant une vision, ne sont vus et entendus que de lui, frappe les ravisseurs
(i) Entre autres Marc Antoine et Jules Romain. Peinture faite en i5i2.
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d'épouvante ; ils veulent fuir, mais trébuchent et tombent avec leurscharges, saisis du subit effroi qui s'est levé parmi les gens d'HéUodore. On aperçoit, à part d'eux, le grand prêtre Onias, revêtu de son costume pontifical, qui, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel, prie avec ferveur, en compassion des infortunés que l'on dépouille, et joyeux ensuite du secours inespéré que le ciel lui envoie. Par un caprice heureux, Raphaël a placé sur les soubassements plusieurs figures qui se tiennent aux colonnes, dans des attitudes pleines d'aisance, pour contempler cette scène, et tout un peuple qui, avec une curiosité mêlée d'étonnement et de crainte, attend le résultat de l'événement. Sur la voûte, il représenta quatre sujets : Dieu apparaissant à Abraham et lui promettant la multiplication de sa race, le Sacrifice d'Isaac, l'Échelle de Jacob et le Buisson ardent de Moïse, dans lesquels on distingue autant de science, d'invention, de dessin et de grâce que dans les autres ouvrages exécutés par lui.
Pendant qu'il créait avec bonheur tant de merveilles, le sort jaloux trancha les jours de Jules II (i), qui avait si libéralement encouragé son génie et qui était amateur de toute belle chose. Léon X fut élu pape (2), et voulut que l'œuvre suivît son cours. Raphaël se crut porté au ciel, heureux de rencontrer un si grand prince, chez qui l'amour de l'art était héréditaire, et qui lui accorda toute sa faveur. Aussi Raphaël prit à cœur de continuer son œuvre. Sur l'autre paroi, il représenta la marche d'Attila sur Rome, et sa rencontre au pied du Monte Mario avec le pape Léon III, qui, par ses seules exhortations, le força à rebrousser chemin (3). Il y figura saint Pierre et saint Paul dans les airs, l'épée i\ la main, et volant au secours de l'Église. Bien que l'histoire de Léon III ne rapporte pas ce fait, Raphaël l'introduisit dans sa composition, comme une fiction permise aux poètes et aux peintres, comme ornement et ne s'écartant pas de l'intention première de son œuvre. On voit dans les Apôtres cette fierté et cette hardiesse céleste que la divine volonté imprime à la face de ses serviteurs pour défendre la sainte religion. Attila en est impressionné; monté sur un cheval noir à balzanes, et marqué d'une étoile au front, aussi beau qu'il soit possible, il lève la tête dans une attitude épouvantée et se tourne pour prendre la fuite. A côté sont d'autres chevaux très beaux, un genêt surtout, tacheté et monté par un cavalier couvert d'écaillés
(1) Mort le 20 février i5 1 3.
(2) Le 1 1 mais i5i3.
(3) Erreur de Vasari ; lire saint Léon 1". Cette rencontre eut lieu dans le pays mantouan, près du Mincio.
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comme un poisson, dont la figure a été tirée de la colonne Trajane , sur laquelle on voit des hommes armés de la sorte : on croit que ce sont des armures faites en peau de crocodile. Le Monte Mario est en feu et rappelle qu'au départ des soldats les cantonnements restent toujours la proie des flammes. Raphaël peignit encore d'après nature les massiers qui accompagnent le pape, les cardinaux, les courtisans et les estafiers qui tiennent la haquenée sur laquelle est assis Léon X, en habits pontificaux. Tous ces portraits sont vivants, et une pareille œuvre est aussi agréable à l'œil qu'utile dans notre art, en particulier pour ceux qui sont privés de pareilles choses.
Dans le même temps, il fit, à Naples, un tableau qui fut placé à San Domenico, dans la chapelle où est le crucifix qui parla à saint Thomas d'Aquin. Il représente la Vierge, saint Jérôme vêtu en cardinal et l'ange Raphaël qui accompagne Tobie (i). Pour Leonello da Carpi, seigneur de Meldola, il peignit une Vierge, sur le visage de laquelle on remarque une dignité et une modestie dans l'attitude inimaginables (2). Elle est représentée adorant, les mains jointes, son Fils qui est assis sur ses genoux et caresse un petit saint Jean, en adoration devant lui, avec sainte Elisabeth et saint Joseph. Lorenzo Pucci, cardinal de Santi Quattro, ayant été nommé grand pénitencier, obtint de Raphaël qu'il fît un tableau pour la chapelle de San Giovanni in Monte, à Bologne, dans laquelle est déposé le corps de la bienheureuse Elena dall' Olio ; cette œuvre montre ce que pouvait produire la grâce et l'art par les mains délicates de Raphaël. On y voit sainte Cécile (3), éblouie par un chœur d'anges dans les cieux, s'arrêter à les écouter, absorbée par l'harmonie ; ses traits ofl"rent cette contraction que l'on remarque chez les gens en extase. A terre sont épars des instruments de musique qui paraissent non en peinture, mais réels et véritables; il en est de même des voiles et des vêtements d'or et de soie de la sainte, recouvrant un cilice merveilleux. Saint Paul, le bras droit reposant sur une épée nue, et la tête appuyée sur la main, reflète autant la profondeur de sa science que sa fierté transformée en gravité ; il a les pieds nus et il est vêtu d'un simple manteau rouge sous lequel on aperçoit une tunique verte, à la manière apostolique. On voit ensuite sainte Marie-Madeleine tenant à la main un vase de pierre fine, dans une pose gracieuse ; elle tourne la tête et semble toute joyeuse de sa
(1) Madone du Poisson, au Musée du Prado, à Madrid.
(2) Actuellement au Musée de Naples
(3) Actuellement à la Pinacothèque de Bologne.
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conversion. On ne saurait faire mieux dans ce genre et de même les têtes de saint Augustin et de saint Jean, évangéliste, sont très belles. En vérité, si le nom de peinture s'applique aux ouvrages des autres artistes, ceux de Raphaël peuvent être appelés des choses vivantes ; dans ses figures, la chair frémit ; on sent le souffle ; les sens sont en action ; en un mot, on y découvre une vivacité vivante. Outre la gloire qu'il avait déjà, cette œuvre lui attira une renommée infinie.
Raphaël fit ensuite un petit tableau, qui est maintenant chez le comte Vincenzio Ercolani, à Bologne, et qui représente un Christ en manière de Jupiter dans le ciel, environné des quatre Évangélistes sous la forme d'un homme, d'un lion^ d'un aigle et d'un taureau, tels que les décrit Ezéchiel (i). Le petit paysage, qui est au-dessous et doit représenter la terre, est d'une rare beauté et ce tableau est aussi beau dans sa petitesse que ses autres œuvres dans leur grandeur. Il envoya à Vérone, aux comtes de Canossa, un grand tableau de la même valeur, représentant la Nativité du Christ, qui renferme une sainte Anne et un effet d'aurore, admirables (2). On ne saurait faire de cette œuvre un éloge plus complet que de dire qu'il sort de la main de Raphaël. Il fit à Bindo Akoviti, lorsqu'il était jeune, son portrait qui passe pour un chef-d'œuvre (3), et un tableau de la Vierge (4) qu'il envoya à Florence, que l'on voit aujourd'hui dans le palais du duc Cosme, sur l'autel de la chapelle des salles neuves. Il représente une sainte Anne vieille et assise qui présente à la Vierge son Fils dont la beauté de corps et les traits pleins de charme communiquent leur gaieté à quiconque les regarde. Il mit, en outre, dans la figure de la Madone toute la beauté que Ton peut imprimer à la physionomie d'une vierge : ses yeux expriment la modestie, son front la pureté de l'âme, sa bouche la grâce et la candeur, outre que ses vêtements sont tels qu'ils montrent une simplicité et une pudeur infinie; enfin, je crois qu'il serait impossible de faire mieux. Il y a encore un saint Jean nu et assis, ainsi qu'une sainte non moins remarquable ; dans le fond, une fenêtre avec un rideau éclaire la chambre où se passe la scène.
Il fit à Rome un tableau de bonne grandeur, dans lequel il renferma les portraits du pape Léon X, du cardinal Jules de Médicis, et du cardi-
ci) Actuellement au palais Pitti.
(2) Madone de la Perle, au Musée du Prado, à Madrid.
(3) Actuellement à la Pinacothèque de Munich.
(4) Madone dell' Impannata, au palais Pitti. Au lieu de sainte Anne, lire sainte Elisabeth.
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liai de Rossi (i); ces figures ne paraissent pas peintes mais en relief. On peut distinguer le tissu du velours et on croit entendre le froissement du damas dont le pape est revêtu. Les fourrures sont d'une souplesse parfaite ; l'or^ la soie et le lustre des étoffes sont rendus avec une vérité incroyable. Il y a encore un livre relié en vélin et orné de miniatures, et une sonnette d'argent peinte de manière qu'on ne saurait dire combien c'est beau. Mais ce qui est au-dessus de tout éloge, c'est la boule d'or du fauteuil où siège le pape, et qui reflète en guise de miroir [si grande est sa clarté] les fenêtres, les épaules de sa Sainteté et les murailles de la salle. On peut dire avec assurance qu'aucun maître ne pourra jamais atteindre à cette perfection. Ce tableau, qui est encore à Florence dans la garde-robe du duc, valut une riche récompense à Raphaël. Il mit autant de perfection dans les portraits des ducs Laurent et Julien ; on les voit aujourd'hui, à Florence, chez les héritiers d'Ottaviano de' Medici (2). La gloire et la fortune de Raphaël s'accroissaient chaque jour ; aussi, pour laisser de lui un monument, éleva-t-il un palais dans le Borgo Nuovu, à Rome, que Bramante construisit en béton (3). La réputation que tant de beaux ouvrages avaient acquise à Raphaël s'étant étendue jusqu'en France et en Flandre, Albert Durer, peintre allemand d'un haut mérite, et graveur sur cuivre d'admirables estampes, lui paya son tribut d'hommages et lui envoya son portrait peint à la gouache, par lui-même, sur une toile extrêmement fine (4). Les lumières étaient obtenues au moyen de la transparence de la toile, sans employer de blanc, et les ombres étaient faites à l'aquarelle. Cette œuvre parut admirable à Raphaël, qui envoya à Durer plusieurs dessins de sa main (5), ce qui fut très agréable à Durer. La tête de Durer est actuellement à Mantoue, entre les mains de Jules Romain héritier de Raphaël.
Ayant considéré la manière des estampes faites par Albert Durer, et désireux de montrer ce qu'il pouvait faire dans ce genre, il le fit étudier à Marc Antoine de Bologne, dont les progrès furent si rapides que bientôt il lui fit graver ses premières œuvres, telles que le Massacre des Innocents, la Cène, le Neptune et la sainte Cécile dans l'huile bouillante. Marc Antoine exécuta ensuite un certain nombre de gravures pour
(0 Actuellement au Palais Pitti.
(2) Ces portraits sont perdus.
(3) Ce palais n'existe plus.
(4) Ce portrait est perdu.
(5) Il y en a un, à la collection Albertine de Vienne, avec une inscription de Durer, datée i5i5.
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Raphaël, qui les remit à Baviera, un de ses compagnons. Celui-ci avait soin d'une femme que Raphaël aima jusqu'à la mort (i), et dont il fit un très beau portrait qui paraissait vivant; ce portrait est aujourd'hui conservé à Florence, chez Matteo Botti, marchand florentin, et ami de tous les hommes de mérite, particulièrement des peintres.
Raphaël fit ensuite, pour le monastère des frères de Monte Oliveto, à Palerme, appelé Santa Maria dello Spasimo, un Portement de Croix que l'on regarde comme un chef-d'œuvre (2). On y reconnaît l'impiété et la rage des bourreaux qui conduisent le Christ au Calvaire ; le Christ, agonisant de son supplice prochain, est tombé à terre, succombant sous le poids de la croix, et se retourne, baigné de sueur et de sang, vers les deux Maries qui pleurent amèrement. On y voit en outre Véronique qui tend les bras et lui présente un linge, avec un sentiment d'ardente charité. La composition est pleine de soldats à cheval et à pied qui débouchent de la porte de Jérusalem avec les étendards de la justice, dans des attitudes variées et admirables. Ce tableau terminé, mais non conduit à sa place, courut les plus grands risques, carie vaisseau qui devait le conduire à Palerme fut battu d'une violente tempête et s'ouvrit en donnant contre un écueil. Tout périt, hommes et marchandises, le tableau seul échappa au danger ; renfermé dans sa caisse, il fut porté par les flots sur la côte de Gênes, y fut repêché et tiré à terre. On trouva la peinture intacte : la fureur des vents et de la mer semblait avoir voulu respecter sa divine beauté. Le bruit de cet événement arriva à Palerme et les moines s'empressèrent de réclamer leur tableau ; mais il fallut l'intervention du pape pour le faire rendre au couvent qui récompensa largement ceux qui l'avaient sauvé. Rembarqué de nouveau et conduit en Sicile, il fut placé à Palerme, où il est plus renommé que le Mont de Vulcain.
Tandis que Raphaël travaillait à ces œuvres qu'il ne pouvait refuser de faire, car elles étaient demandées par des personnages d'importance et parce qu'il aurait compromis ses intérêts, il continuait néanmoins à poursuivre ses travaux, dans l'ordre qu'il les avait commencés au Vatican. Il employait continuellement des auxiliaires qui avançaient le travail d'après ses propres dessins, et il revoyait toujours ce qu'ils avaient fait^ se servant ainsi des meilleurs aides qu'il pouvait trouver pour se
(1) Elle s'appelait Margherita. Ce portrait est peut-être celui de la tribune, aux Offices ; il y en a un autre dans la Galerie Barberini, à Rome, signé : Raphael vrbinas. Les attributions sont d'ailleurs douteuses.
(2) Actuellement au Musée du Prado, à Madrid.
soulager d'un pareil fardeau. Il ne tarda pas à livrer au public la chambre de la Tour Borgia, dans laquelle il avait peint un sujet sur chaque paroi : deux au-dessus des fenêtres et deux sur les grandes parois. L'un représente l'incendie du Borgo Vecchio, à Rome, ne pouvant être éteint, mais arrêté par le pape saint Léon IV, qui paraît à la loge pontificale du Vatican (i); elle retrace diverses scènes de désolation. D'un côté, des femmes, apportant de l'eau dans des vases qu'elles tiennent dans leurs mains ou sur leurs têtes, ont leurs cheveux et leurs vêtements mis en grand désordre par un vent furieux; d'autres personnages, qui cherchent à jeter de l'eau sur les flammes, sont aveuglés par la fumée qui les empêche de se reconnaître eux-mêmes. D'un autre côté, tel que Virgile décrit Enée portant Anchise, un vieillard infirme, mis hors de lui par sa maladie et la vue du feu, est enlevé par un jeune homme dans la figure duquel on reconnaît le courage, l'énergie et l'effort qu'il fait de tous ses membres pour résister au poids de ce corps qui s'abandonne sur lui ; une vieille femme, pieds nus et à moitié vêtue, le suit, fuyant le feu, avec un jeune enfant entièrement nu. Au sommet d'un mur en ruine une femme toute nue et les cheveux en désordre va jeter son enfant emmailloté dans les bras d'un homme échappé aux flammes et qui se dresse dans la rue sur la pointe des pieds, les bras étendus pour le recevoir. Le désir de sauver son fils et la souffrance causée par la chaleur ardente qui l'entoure se peignent énergiquement dans les traits de cette femme ; sur le visage du père, on voit la lutte du dévouement pour l'enfant avec la crainte de la mort. On ne saurait assez louer l'idée ingénieuse qu'a eue Raphaël de représenter une mère qui, les pieds nus, à peine vêtue, sans ceinture, les cheveux flottants et tenant une partie de ses habillements à la main, pousse ses fils devant elle en les frappant, pour les forcer à courir loin des flammes et des ruines : enfin quelques femmes agenouillées se tournent vers le saint pontife et le supplient de mettre fin à un si terrible incendie.
L'autre peinture (2) se rapporte également à Léon IV et représente le port d'Ostie occupé par une armée de Sarrazins venus pour s'en emparer. On voit les chrétiens se battre avec eux sur mer ; une quantité de prisonniers sont déjà venus au port et sortent habillés en galériens de certaines barques, sous l'escorte de soldats à la mine martiale qui les tirent par la barbe et les conduisent devant saint Léon, peint sous les traits de Léon X.
(1) C'est la dernière fresque entièrement peinte de sa main.
(2) Faite par les élèves de Raphaël.
RAPHAEL d'uRBIN
Les deux autres peintures représentent le sacre de François P"" par Léon X (i) et le couronnement de ce monarque. Le roi et le pape, l'un couvert de ses armes et l'autre de ses habits pontificaux, ont été peints d'après nature, ainsi que la plupart des assistants. On ne saurait décrire tous les détails des œuvres de Raphaël, mais elles parlent d'elles-mêmes. Ainsi les soubassements de cette salle portent les images des défenseurs et des bienfaiteurs de l'Église (2), phcC^ entre des termes. Comme la voûte de la salle avait été peinte par Pietro Perugino, Raphaël ne voulut pas la détruire, par reconnaissance et affection pour son ancien maître qui avait été le promoteur du haut rang qu'il tenait dans l'art.
La grandeur de cet homme était telle qu'il entretenait des dessinateurs dans toute l'Italie, ci Pouzzoles et jusqu'en Grèce, afin de se procurer tout ce qui pouvait être utile à son art. Il peignit encore une salle du Vatican avec des figures faites en grisaille et représentant des apôtres et d'autres saints (3) dans des niches. Avec l'aide de Jean d'Udine, son élève, qui excellait à peindre les animaux, il représenta tous ceux qui se trouvaient dans la ménagerie du pape. Outre les grotesques et les pavements variés dont il embellit le palais, il donna aussi le dessin des escaliers et des nouvelles loges (4) commencées par Bramante et restées inachevées à la mort de celui-ci, pour lesquelles il fit un modèle en bois, avec un ordre plus grand et plus orné que celui de Bramante. Léon X voulant montrer la grandeur de sa magnificence et de sa générosité, Raphaël fit les dessins des stucs, des sujets qui y furent peints et des distributions (5) ; quant aux stucs et aux grotesques, il en chargea Jean d'Udine et confia les figures à Jules Romain, quoique ce dernier s'en occupât peu. Ainsi Giovan Francesco, le Bologna, Ferino del Vaga, Pellegrino, Vincenzio da San Gimignano, Polidoro da Caravagio et beaucoup d'autres artistes travaillèrent aux sujets, aux figures et à tout ce qui était relatif à ce travail, que Raphaël voulut mener à fin avec une telle perfection qu'il appela Luca della Robbia de Florence (6) pour exécuter les carreaux du parquet.
(1) Celui de Charlemagne par Léon III. Peint en ibiy par ses élèves. On y voit effectivement les portraits de François 1" et de Léon X. L'autre fresque représente la Justification de Léon III.
(2) Repeints par Carlo Maratta.
(3) Détruits sous Paul IV.
(4) Loges de la Cour San Damase.
(5) Cin quante-deux sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament, appelés la Bible de Raphaël.
(6) Luca d'Andrea, petit-fils de Luca l'Ancien.