‹ Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs, et architectesChapitre 21 sur 46 · II · texte numérisé non relu

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LES VIES d'artistes

Certes, en ce qui concerne les peintures, les stucs, l'ordre et les compositions, on ne saurait faire ni imaginer œuvre plus belle. Aussi Raphaël fut-il chargé de la direction de tous les travaux de peinture et d'architecture que l'on faisait dans le palais. On raconte que sa bonté était telle que les maçons, pour qu'il pût obliger quelques-uns de ses amis, ne construisirent pas la muraille pleine et continue, mais laissèrent, au-dessus des anciennes chambres d'en bas, des vides et des ouvertures pour pouvoir y placer des tonnes, des conduits et des bois, et on se trouva forcé de remplir plus tard ces vides, qui affaiblissaient tellement le bas de l'édifice qu'il commençait à se crevasser de toutes parts. Il fit faire par Gian Barile, pour toutes les portes et les plafonds de bois, quantité de choses sculptées et terminées avec une grâce extrême.

Il donna des dessins d'architecture pour la Vigne du pape (i) et pour plusieurs maisons du Borgo, entre autres le palais de Messer Giovan Batista dall' Aquila, qui est une œuvre admirable (2). Il en dessina encore unpour l'évêque de Troja, qui le fit exécutera Florence, dans la Via San Gallo (3). Puis il peignit, pour les moines noirs de San Sisto, à Plaisance, le tableau du maître-autel représentant la Vierge entre saint Sixte et sainte Barbe, œuvre vraiment rare et admirable (4). Pour la France, il fit plusieurs tableaux, et, particulièrement pour le roi, un saint Michel combattant avec le démon (5), que l'on regarde comme une chose merveilleuse. Il y a représenté une roche brûlée dans les entrailles de la terre, dont les crevasses laissent échapper des flammes sulfureuses qui jettent les teintes les plus variées sur les membres de Lucifer brûlant. Lucifer manifeste la rage et la fureur de son orgueil envenimé contre celui qui s'acharne sur l'ange privé du royaume de paix et condamné aux peines éternelles. Le contraire se voit dans saint Michel qui, revêtu d'une armure d'or et de fer, joint à son air céleste un caractère de force et de courage qui imprime la terreur, ayant jeté Lucifer à la renverse, à l'aide de sa lance. Cette œuvre est si remarquable qu'elle lui valut, de la part du roi, une honorable récompense. Il fit ensuite plusieurs portraits de femmes, entre autres ceux de sa maîtresse et de Béatrix de Ferrare (6).

(1) Villa Madama, actuellement en ruines.

(2) N'existe plus.

(3) Palais Pandolfini.

(4) Madone de saint Sixte, au Musée de Dresde.

(5) Au Musée du Louvre, signé : Raphael, verbinas. pingebat. mdxviii.

(6) Portrait inconnu, peut-être d'une courtisane de Rome.

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Raphaël était d'un tempérament amoureux, très porté sur les femmes et empressé à les servir, ce qui fut cause que, se livrant à ses plaisirs, il rencontra chez ses amis plus d'indulgence et de complaisance peut-être qu'il ne convenait. Agostino Chigi, sonami intime, lui faisant peindre la première galerie de son palais (i), Raphaël ne pouvait se consacrer beaucoup à ce travail, à cause de l'amour qu'il portait à une femme. En sorte qu' Agostino se désespérait et que, par le moyen d'autrui et par d'autres expédients, il eut peine à obtenir enfin que cette femme vînt habiter chez lui, dans le lieu même où Raphaël travaillait ; grâce à cet arrangement, l'ouvrage parvint à sa fin. Il y fit tous les cartons et peignit lui-même plusieurs figures à fresque. Sur la voûte, il représenta l'Assemblée des dieux; on y remarque nombre de formes et de draperies inspirées de l'antique et rendues avec un dessin et une grâce admirables. Il peignit aussi les Noces de Psyché, avec les serviteurs de Jupiter et les Grâces qui répandent des fleurs sur la table. Sur les pendentifs de la voûte, il figura plusieurs sujets, entre autres Mercure qui, en volant, paraît descendre du ciel, Jupiter embrassant Ganymède avec une gravité céleste, le char de Vénus, Psyché transportée dans l'Olympe par Mercure et les Grâces. Dans les lunettes des arcs qui font le tour du portique, on voit des Amours en raccourci, volant et portant les armes et les attributs des dieux, la foudre et les éclairs de Jupiter, les casques, les épées et les targes de Mars, les marteaux de Vulcain, la massue et la peau de lion d'Hercule, le caducée de Mercure, la cornemuse de Pan, les râteaux agrestes de Vertumne : tous ces enfants sont accompagnés d'animaux dont le caractère est en rapport avec les attributs qu'ils portent, peinture et poésie vraiment admirables. Il fit faire par Jean d'Udine un entourage aux sujets avec des assemblages de fleurs, de feuillage et de fruits en festons qui ne sauraient être plus beaux. Raphaël donna encore le dessin des écuries des Chigi et d'une chapelle qui appartenait à Agostino, dans l'église de Santa Maria del Popolo, dans laquelle, outre les peintures (2), on éleva un magnifique tombeau. Il fit faire à Lorenzetto, sculpteur florentin, deux statues qui sont encore dans son atelier, au Macello de Corbi à Rome (3). Cet ouvrage échut à

(1) Delà Farnésine. L'histoire de Psyché fat peinte par les élèves de Kiiphael, sur ses dessins.

(2) Les dessins de Raphaël furent exécutés en mosaïque.

(3) Les deux statues de Lorenzo Lotto (un Élie et un Jonas), vraisemblablement sculptés d'après un modèle de Raphaël, sont en place dans la chapelle Chigi.

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Sebastiano de Venise, après la mort de Raphaël et celle d'Agostino (i).

Raphaël était alors parvenu à un tel point de grandeur que Léon X voulut qu'il commençât la grande salle supérieure du Vatican, où se trouvent les victoires de Constantin (2) ; il s'y mit aussitôt. Le pape désira pareillement faire tisser de riches tapisseries d'or et de soie de haute lisse, pour lesquelles Raphaël dessina et coloria lui-même tous les cartons, en même grandeur. On les envoya en Flandre et les tapisseries furent transportées à Rome aussitôt leur achèvement. Cette œuvre fut si admirablement exécutée qu'elle excite l'admiration à la regarder et à penser qu'on soit arrivé à rendre^ avec de simples fils, tous les détails des cheveux et de la barbe, toute la souplesse des chairs, et ces eaux, ces bâtiments, ces animaux que l'on ne croit pas tissés, mais peints au pinceau. Ces tapisseries coûtèrent 70.000 écus, et sont conservées dans la chapelle du pape (3).

Raphaël peignit sur toile, pour le cardinal Colonna, un saint Jean (4) qui est actuellement à Florence, chez Messer Francesco Benintendi. Il fit ensuite, pour le cardinal Jules de Médicis (5), vice chancelier, la Transfiguration du Christ (6) qui devait être envoyée en France ; il poussa à la dernière perfection ce tableau auquel il travaillait sans relâche. On y voit le Christ transfiguré sur le mont Thabor au pied duquel les onze Apôtres attendent son retour ; un jeune possédé leur est amené, afin que le Christ le délivre, lorsqu'il sera descendu. Agité par des convulsions violentes, l'enfant se jette en arrière, en poussant des cris et en roulant des yeux hagards ; il montre sa souffrance par sa chair, ses veines et son souffle qui dénotent la présence de l'esprit malin, et tout pâle il fait ce geste de frayeur. Un vieillard le soutient, qui le tient embrassé et assure son courage, les yeux grands ouverts et pleins de lumière. Ses sourcils relevés et son front plissé indiquent à la fois la résolution et la frayeur ; en même temps, regardant fixement les Apôtres, il semble mettre son espérance en eux et reprendre courage. Une femme, la principale figure de ce tableau, à genoux devant les disciples, se tourne vers eux, et, indiquant

(1) Survenue le 10 avril i52o.

(2) Peintures de ses élèves, particulièrement Jules Romain et Francesco Penni.

(3) Au nombre de dix, actuellement au Vatican. Les cartons sont au Musée de South Kensingtoojà Londres.

(4) Aux Offices.

(5) Qui fut pape sous le nom de Clément VIL

(6) Peinte pour la cathédrale de Narbonne, actuellement à la Pinacothèque du Vatican. La partie supérieure est seule de Raphaël ; le bas a été terminé par Jules Romain.

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du bras le possédé, appelle leur attention surson malheureux état ; les Apôtres, les uns debout, les autres assis ou agenouillés, témoignent la plus vive compassion. A la vérité, il y a dans cette peinture des figures si belles et des têtes d'un style et d'un caractère si neuf et si varié, qu elle a été regardée avec raison par tous les artistes comme l'ouvrage le plus célèbre, le plus beau et le plus divin qu'ait produit Raphaël. Que celui qui veut représenter le Sauveur resplendissant de l'éclat de sa divinité, aille le contempler dans cette œuvre ; il est sur la montagne, un peu réduit dans cette atmosphère lumineuse, entre Moïse et Elie, qui, illuminés, paraissent vivants dans sa clarté. Pierre, Jacques et Jean sont prosternés dans des attitudes belles et variées ; l'un se jette la face contre terre, un autre porte sa main devant ses yeux, comme pour se garantir des rayons et de la lumière intense qui émanent de la splendeur du Christ. Vêtu d'une robe plus blanche que la neige, les bras ouverts et la tête levée, il semble manifester l'Essence et la Divinité des trois personnes strictement réunies dans la perfection de l'art de Raphaël. Il semble s'être efforcé de mettre tout son génie à montrer la grandeur et la puissance de l'art dans la tête du Christ, après laquelle, une fois terminée, comme dernière chose restant à faire, il ne toucha plus à ses pinceaux, ayant été frappé par la mort.

Après avoir décrit les œuvres de cet artiste excellent, et avant de raconter les autres particularités de sa vie et de sa mort, il me semble utile, dans l'intérêt de nos artistes, de parler quelque peu de sa manière. Ayant dans sa jeunesse imité celle de Pietro Perugino, son maître, et l'ayant améliorée dans le dessin, la couleur et l'invention, il crut avoir fait beaucoup, mais il reconnut ensuite, dans un âge plus avancé, qu'il était encore bien loin du vrai. En voyant les peintures de Léonard de Vinci, qui n'eut pas d'égal pour ses têtes d'hommes et de femmes, et qui, pour la grâce des figures et des mouvements, surpassa tous les autres artistes, il resta émerveillé ; et comme la manière de Léonard lui plut infiniment plus qu'aucune autre qu'il ait vue, il se mit à l'étudier. Peu à peu, et à grand'peine, il abandonna la manière de Pietro, et chercha à imiter, autant qu'il sut et put le faire, celle du Vinci ; mais malgré ses efforts et son application, il ne put jamais le surpasser dans quelques difficultés. Bien qu'il paraisse à quelques-uns l'emporter de beaucoup en moelleux et dans une certaine facilité naturelle, par contre il ne lui fut point supérieur dans ce que j'appellerai une puissance terrible de composition et dans la grandeur de l'art, où peu d'artistes se sont

élevés à la hauteur de Léonard. Tout ce que l'on peut dire, c^est que Raphaël est de tous celui qui s'en est le plus rapproché^ particulièrement par la grâce du coloris. La manière qu'il prit de Pietro, quand il était jeune^ fut longtemps une grande gêne et un embarras pour lui, d'autant plus qu'il l'avait saisie avec facilité, car elle était maigre, sèche et pauvre de dessin. Aussi, ne parvenant pas à s'en défaire, eut-il beaucoup de difficulté à comprendre la beauté des nus et à triompher des difficultés des raccourcis, d'après le carton que fit Michel-Ange pour la salle du Conseil, à Florence. Tout autre qui eût manqué de courage, croyant jusqu'alors avoir perdu son temps, n'aurait jamais tenté ce que fit Raphaël, quelle que fût la grandeur de son esprit. S'étant dégagé de la manière de Pietro pour apprendre celle de Michel-Ange, pleine de difficultés dans toutes ses parties, de maître il devint pour ainsi dire nouveau disciple, et il s'efforça, avec une ardeur incroyable, de faire, étant déjà un homme, et en peu de mois, des études pour lesquelles il aurait eu besoin de longues années, et d'être encore à l'âge tendre où l'on apprend facilement toute chose. Lorsqu'il voulut changer et améliorer son style, il ne s'était pas encore adonné à Tétude du nu, avec cette application qui est indispensable, et il s'était borné seulement à le dessiner d'après le modèle, dans la manière de Pietro, son maître, en y ajoutant cette grâce qu'il tenait de nature. Il s'attacha donc à étudier le nu, à comparer les muscles des pièces d'anatomie et des écorchés aux sujets vivants, qui ne paraissent pas constitués de la même façon, quand ils sont sous la peau, que lorsqu'ils sont à découvert. Voyant ensuite de quelle manière ils sont recouverts de chair, et moelleux, étant en place, se rendant compte comment, en modifiant les points de vue, on arrive à d'agréables raccourcis, constatant les effets du gonflement, de l'abaissement ou de l'élèvement d'un membre, ou de toute la personne, en outre examinant l'enchaînement des os, des nerfs et des veines^ il devint excellent dans toutes les parties qui sont nécessaires à un grand peintre. Mais reconnaissant qu'à l'égard de la science anatomique il ne pouvait arriver à la perfection de Michel-Ange, en homme de grand jugement, il considéra que la peinture ne consiste pas seulement dans la représentation du nu, qu'elle a un champ plus large, et que parmi les plus grands peintres on peut compter ceux qui savent rendre avec intelligence et facilité les inventions de leurs sujets et tous leurs caprices ; il se convainquit que ceux qui, dans la composition de leurs sujets, savent ne pas les rendre confus par l'excès, ni pauvres par la sobriété, mais bien les approprier avec une belle invention et une sage ordon.

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nance, peuvent être appelés des artistes pleins détalent et de jugement. Après y avoir longuement pensé, il s'appliqua à réunir dans ses peintures la variété et l'originalité des perspectives, des édifices et des paysages, l'élégante manière de draper les figures, leur disposition, tantôt allant en se perdant dans les ombres, tantôt venant plus avant dans les parties éclairées, la beauté et la vivacité des têtes chez les femmes, les enfants, les jeunes gens et les vieillards, enfin à leur donner, selon le besoin, le mouvement et l'énergie nécessaires. Il sentit encore combien est important l'art de peindre avec vérité la fuite des chevaux dans les batailles et la férocité des soldats, de savoir rendre toutes sortes d'animaux, et surtout de peindre les portraits si ressemblants qu'ils paraissent vivants et que l'on puisse reconnaître pour qui ils sont faits. 11 étudia avec soin comment sont faits les vêtements, les chaussures, les armures, les coiffures de femme, les cheveux, les barbes, les vases, les arbres, les cavernes, les rochers, les feux, l'air troublé ou calme, les nuages, les pluies, la foudre, le temps serein, la nuit, les clairsde lune, les effets de soleil et beaucoup d'autres choses dont on a constamment besoin dans l'art de la peinture. D'après toutes ces considérations, Raphaël, ne pouvant égaler Michel-Ange dans la partie qu'il avait entreprise, résolut de chercher à l'égaler et peut-être à le surpasser autre part. Il se mit donc, non pas à imiter la manière de celui-ci. pour ne pas perdre inutilement son temps, mais à travailler de façon à devenir parfait dans les autres parties que nous avons énumérées. Si l'on avait vu agir ainsi quantité d'artistes de notre époque, qui, pour n'avoir voulu s'inspirer que des oeuvres de Michel-Ange, ne sont pas arrivés à l'imiter, ni à atteindre à tant de perfection, ils n'auraient pas peiné en vain, ni produit cette manière si dure, toute pleine de difiBcultés, sans charme, sans coloris et pauvre d'invention que nous voyons à présent. Ils auraient pu, au contraire, en cherchant à être universels et à imiter ses autres qualités, être de la plus grande utilité au monde autant qu'à eux-mêmes. Ayant reconnu que Fra Bartolommeo de San Marco avait un bon procédé de peinture, un dessin correct et une couleur agréable, quoiqu'il employât quelquefois trop de teintes obscures pour donner un plus grand relief à ses figures, il lui emprunta tout ce qui lui parut pouvoir lui servir et être conforme à ses idées, c'est à dire une manière mixte tant pour le dessin que pour le coloris ; en y mêlant des qualités puisées dans les belles œuvres d'autres maîtres, de plusieurs manières, il s'en créa une que l'on considéra ensuite toujours comme étant la sienne propre et qui a été et qui sera toujours infiniment admirée de tous les artistes. Cette manière se montre parfaite

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dans les Sibylles et les Prophètes de la fresque qu'il fit dans l'église della Pace, pour l'exécution de laquelle il tira un grand profit d'avoir vu les peintures de Michel-Ange dans la chapelle du pape. S'il avait su s'arrêter à cette manière et n'eût pas cherché à l'agrandir et à la varier, pour montrer qu'il entendait les nus aussi bien que Michel-Ange, il ne se serait pas privé d'une partie de sa renommée, car les nus qu'il exécuta dans la chambre de la Tour Borgia où se trouve l'incendie du Borgo, quoique bons, ne sont pas parfaits en tout point. On ne peut pas non plus être satisfait de ceux qu'il fit sur la voûte du palais d'Agostino Chigi, dans le Transtevère, qui manquent de cette grâce et de cette douceur qui lui étaient propres ; ce qui fut en grande partie causé parce qu'il faisait exécuter les peintures par ses élèves d'après ses dessins, erreur qu'il reconnut en homme sensé, car il voulut travailler seul et sans l'aide d'aucun autre à son tableau de la Transfiguration [actuellement à San Pietro a Montorio], où l'on trouve réunies toutes les qualités que doit présenter une bonne peinture. Si dans cette œuvre, comme par caprice, il n'avait employé le noir de fumée des imprimeurs, qui, de sa nature, devient tous les jours plus obscur et altère les couleurs auxquelles il est mêlé, je crois que cette œuvre serait encore aussi fraîche que lorsqu'il l'exécuta, tandis qu'aujourd'hui elle a beaucoup trop poussé au noir.

Après nous être ainsi étendu sur ces questions de l'art, plus peutêtre qu'il n'était nécessaire, pour en revenir à la vie et à la mort de Raphaël, je dis qu'ayant contracté une intime amitié avec Bernardo Divizio, cardinal de Bibbiena, celui-ci le tourmentait depuis plusieurs années pour le marier. Raphaël, sans avoir jamais expressément repoussé les propositions du cardinal, avait gagné du temps, en disant qu'il voulait attendre trois ou quatre ans, avant de se décider. Ce terme arrivé, au moment où il s'y attendait le moins, le cardinal lui rappela sa promesse, et Raphaël, se voyant lié, en galant homme, ne voulut pas manquer à sa parole, et consentit à épouser la propre nièce du cardinal (i). Comme il fut toujours peu désireux de subir cette chaîne, il en différait l'accomplissement, de sorte' que plusieurs mois se passèrent sans que le mariage eût lieu. Ce n'était pas sans un motif honorable qu'il agissait ainsi; après avoir servi pendant tant d'années la cour pontificale, il était créancier du pape Léon pour une forte somme et on lui avait donné à entendre qu'aussitôt qu'il aurait terminé les peintures de la salle auxquelles il travaillait, le pape lui donnerait un

(i) Marie Bibbiena, morte avant Raphaël.

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chapeau de cardinal, en récompense de ses peines, et pour honorer son mérite. Léon X, en effet, projetait une promotion nombreuse, et, parmi les candidats, certes plus d'un avait moins de mérite que Raphaël.

Celui-ci, pendant ce temps, continuait à se livrer, en secret et sans mesure, aux plaisirs de l'amour, et il arriva, une fois entre autres, qu'il abusa de ses forces; étant retourné chez lui avec une fièvre ardente, les médecins crurent qu'il s'était refroidi (i). Mais lui ne voulant pas avouer le désordre auquel il s'était livré, les médecins le saignèrent imprudemment, en sorte qu'il s'affaiblit encore davantage, alors qu'il avait besoin de réparer ses forces. Il fit donc son testament, et tout d'abord, en bon chrétien, renvoya de chez lui sa maîtresse, en lui laissant de quoi vivre honnêtement. Il partagea ensuite sa fortune entre deux de ses élèves, Jules Romain, qu'il aima toujours beaucoup, Giovan Francesco de Florence, surnommé II Fattore, et je ne sais quel prêtre d'Urbin, son parent. Il ordonna de restaurer de ses deniers, dans l'église de Santa Maria Ritonda (2), une des chapelles, qu'il choisit pour sa sépulture et repos éternel, et d'y élever un autel avec une statue en marbre de la Vierge ; il institua son exécuteur testamentaire Messer Baldassare da Pescia, qui était alors dataire du pape. Enfin, après l'aveu de ses fautes et ayant reçu l'absolution, il termina ses jours (3) à l'âge de trente-sept ans, le même jour que celui de sa naissance qui fut le vendredi-saint; il est à croire que son âme a orné le ciel, comme son génie a embelli le monde. Raphaël mort fut exposé dans la salle même où il travaillait ; derrière sa tête se trouvait le tableau de la Transfiguration, qu'il avait terminé pour le cardinal de Médicis; le rapprochement de cette image en quelque sorte vivante et du corps inanimé causait une douleur poignante à tous les assistants. Ce tableau fut placé ensuite par le cardinal au maître-autel de San Pietro in Montorio. Les obsèques de Raphaël furent célébrées avec tous les honneurs dus à son noble génie : il n'y eut pas d'artistes qui ne pleurât de douleur et ne tint à l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure. Cette mort accabla également toute la cour du pape, parmi

(0 II mourut probablement d'une fièvre paludéenne. Lettre d'Alf. Pauluzzi au duc Alphonse d'Esté, Rome, 7 avril i520 : Rapfi. da Urbino e morto di una febre continuo et acuta, che già octo giorni l'assalto. Il fut malade quinze jours.

(2) Autrement dit le Panthéon d'Agrippa.

(3) Le 6avrilî520. Après la mort de Bramante, Léon X, par bref du 1" août i5i5, l'avait nommé architecte et surintendant de Saint-Pierre, aux appointements de 3oo scudi d'or par an.

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laquelle Raphaël avait tenu un office de cubiculaire; il était si cher au pape que sa mort le fit pleurer amèrement. O heureuse, ô bienheureuse âme, comme chacun se plaît à parler de toi, à célébrer tout ce que tu fis, à admirer tout ce que tu as laissé ! La peinture, elle aussi, pouvait bien mourir, quand mourut ce noble ouvrier, car, en lui fermant les yeux, elle demeura comme aveuglée. Maintenant, c'est à nous, à nous qui restons après lui, d'imiter la bonne, que dis-je ! l'excellente manière dont il nous a laissé l'exemple; c'est à nous, comme sa vertu le mérite et comme l'exige notre gratitude, de conserver dans l'âme son aimable souvenir et de tenir toujours sur nos lèvres sa mémoire hautement honorée ! Car, en vérité, c'est par lui que nous avons la science, la couleur, l'invention poussées ensemble à cette perfection féconde qu'on pouvait à peine espérer; quant à le dépasser jamais, qu'aucun génie n'y pense! Et ce bienfait n'est pas le seul qui lui ait mérité notre reconnaissance. Il ne cessa, tant qu'il vécut de nous offrir le meilleur exemple à suivre dans nos rapports avec nos égaux et avec ceux qui sont placés au-dessus et au-dessous de nous. Parmi ses qualités si rares, j'en trouve -une qui m'étonne : le ciel lui donna le pouvoir de se comporter d'une manière tout à fait différente de la nôtre, à nous autres peintres. Tous les artistes qui travaillaient en commun, sous la direction de Raphaël, quel que fût leur degré de talent, étaient unis dans une telle concorde que toutes les mauvaises pensées s'évanouissaient à sa vue, et que cette union n'exista jamais que de son temps. Et cela provenait de ce qu'ils sentaient la supériorité de son caractère affable et de son talent, mais surtout à cause de sa bonne nature pleine de gentillesse et si débordante de charité que les hommes, les animaux mêmes l'affectionnaient. Si un peintre, même de ceux qui lui étaient inconnus, lui demandait un dessin, il laissait de côté ses propres ouvrages pour venir à son aide. Il eut constamment de nombreux élèves qu'il aidait et dirigeait avec un amour quasi-paternel. Aussi n'allait-il pas à la cour sans être accompagné d'une cinquantaine de peintres, tous hommes bons et vaillants, qui lui faisaient escorte pour l'honorer. En somme, il vécut non en peintre mais en prince. O peinture, art divin, tu pouvais t'estimer heureuse, possédant un maître dont le talent et les grâces aimables t'élevaient jusqu'au ciel ! Oui, tu pouvais te dire vraiment heureuse, car tes disciples, en marchant dans ses traces, s'inspiraient du grand exemple d'un homme qui, par la puissance de son génie et ses qualités attirantes, arriva à séduire la grande âme de Jules II et à s'acquérir la libéralité de Léon X. Heureux encore celui qui, guidé par ses leçons, put s'exercer sous ses

GUILLAUME DE MARCILLAT

yeux à la pratique de l'art, car, selon moi, quiconque a suivi ses traces est arrivé à bon port. Enfin, ceux qui l'imiteront dans ses travaux seront honorés dans ce monde, et ceux qui l'imiteront dans ses excellentes mœurs seront récompensés par le ciel.

Guillaume de MARCILLAT

Peintre verrier français, né en 146^, mort en i52g

Dans le temps où le ciel nous favorisait de la plus grande félicité que pût avoir notre art, florissait Guillaume de Marcillat ( i ), Français, qui, par son séjour constant à Arezzo et l'affection qu'il porta à cette ville, nous permet de dire qu'il la choisit pour patrie et qu'il fut appelé et considéré par tous comme Arétin.

Dans sa jeunesse, il avait cultivé le dessin en France et s'était occupé également de peinture sur verre, danslaquelleil représentaitdes figuresen couleur aussi harmonieuses que si elles étaient peintes à l'huile. En France, cédant aux prières de quelques-uns de ses amis, il se trouva présent au meurtre d'un de leurs ennemis, et fut obligé, pour se soustraire à la justice, de prendre l'habit de saint Dominique. Bien qu'il restât en religion, il n'abandonna pas les étud'es d? son art : au contraire, il s'y appliqua davantage et atteignit une grande perfection.

Le pape Jule II donna commission à Bramante d'Urbin de faire placer bon nombre de vitraux peints aux fenêtres de son palais du Vatican. En recherchant les plus habiles ouvriers dans ce genre. Bramante apprit qu'il y en avait en France plusieurs qui faisaient des choses vraiment merveilleuses, et il en vit la preuve chez l'ambassadeur français qui négociait alors auprès de Sa Sainteté, et qui avait dans son cabinet un vitrail monté dans un châssis et représentant sur un verre blanc une figure peinte avec une infinité de couleurs, toutes fondues au feu sur la vitre même. Aussi Bramantefit-il écrire en France pour les faire venir à Rome, en leur offrant de grosses provisions. Là-dessus, maître Claude, Français, le plus grand dans cet art qui connaissait l'habileté de Guillaume, fit en sorte, à force de promesses et d'argent, qu'il ne lui fut pas difficile de le faire sortir de son couvent, car l'envie et les mauvais procédés dont les moines usent entre eux donnaient à Guillaume encore plus le désir de s'en aller qu'il ne fallait de persuasion à Claude pour

(i) Né à Saint-Mihiel, sur la Meuse; fils de Pierre Marcillac.

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l'emmener. Ils vinrent donc à Rome où Guillaume changea l'habit de saint Dominique contre celui de saint Pierre (i). Bramante avait alors fait ouvrir deux fenêtres en travertin dans la salle du palais qui précède la chapelle, aujourd'hui embellie d'une voûte construite par Antonio da San Gallo, et aussi de stucs admirables de la main de Ferino del Vaga, Florentin. Les vitraux furentpeints par maître Claude et par Guillaume, mais, tout admirables qu'ils étaient, ils furent détruits pendant le sac de Rome (2), afin d'en tirer les plombs pour faire des balles. Beaucoup d'autres verrières peintes par eux dans le Vatican subirent le même sort ; il en reste une cependant, dans la chambre de l'Incendie (3), peinte par Raphaël, dans la Tour Borgia, et qui représente des anges soutenant les armes de Léon X. Ils firent encore, à Santa Maria del Popolo, dans la chapelle derrière la Madone, deux fenêtres (4) avec des sujets tirés de la vie de la Vierge ; ces œuvres furent très admirées par les connaisseurs, et acquirent à leur auteur autant de profit que de gloire. Maître Claude, buvant et mangeant avec excès, ce qui est le défaut de sa nation et qui est une chose pernicieuse, à cause de l'air de Rome, devint malade d'une fièvre si violente, qu'en six jours il passa à une autre vie. Guillaume, resté seul et comme perdu par la mort de son compagnon, peignit sans aide une verrière à Santa Maria de Anima, église des Allemands à Rome ; elle fut cause que Silvio (5), cardinal de Cortona, lui fit des offres et tomba d'accord avec lui devenir faire cà Cortona, sa patrie, quelques verrières et d'autres travaux. Il l'emmena donc à Cortona, et la première œuvre que Guillaume y fit fut la façade de sa maison tournée vers la place, qu'il peignit en clair-obscur, et sur laquelle il représenta Crotone et les premiers fondateurs de cette ville. Le cardinal, reconnaissant que Guillaume était non moins bonne personne que grand maître dans son art, lui fit peindre, dans l'église paroissiale de Cortona, la fenêtre de la grande chapelle, sur laquelle il représenta la Nativité du Christ et l'Adoration des Mages (6).

Guillaume avait bon esprit, du génie, une très grande pratique de la peinture sur verre, particulièrement dans la manière de ménager les

(1) Par un bref du 19 octobre iSog, Jules II l'autorise à sortir du couvent des Dominicains de Nevers et à prendre l'habit de saint Benoît ou celui des chanoines réguliers de Saint-Augustin.

(2) En 1527.

(3) Incendie du Bourg.

(4) Qui existent encore. ^

(5) Passerini. Guillaume est à Cortona en iSiy.

(Ò) Actuellement dans une maison particulière à Cortona.

GUILLAUME DE MARCILLAT

blancs dans les premières figures et les teintes obscures dans celles qui s'enfoncent de plus en plus dans le lointain. Ses figures se détachent du paysage et des édifices, aussi bien que si elles étaient peintes sur un tableau, ou plutôt si elles étaient en relief. Il eut de l'invention et de la variété dans ses compositions, qui sont riches et bien ordonnées, évitant adroitement les difficultés qui proviennent de la fragmentation du verre, ce qui paraissait, comme c'est la vérité, extrêmement difficile à ceux qui n'avaient pas sa grande pratique ni son habileté. Il dessinait ses peintures avec tant de soin que les enchâssures de plomb ou de fer venaient toujours se dissimuler dans les ombres ou les plis de ses draperies, de façon qu'on ne les remarque pas, et qu'au contraire elles donnent plus de précision aux contours et plus de vigueur aux ombres; ainsi il savait faire de nécessité vertu. Il ne se servait que de deux couleurs pour ombrer les verres qu'il soumettait à l'action du feu, l'une tirée des battitures de fer et l'autre de celles de cuivre. La première, étant noire, lui servait à ombrer les draperies, les cheveux et les édifices ; la seconde lui donnait une teinte tannée propre aux chairs. Il tirait aussi un grand parti d'une pierre dure qu'il faisait venir de France et de Flandre, connue aujourd'hui sous le nom d'améthyste, qui est rouge et sert à brunir l'or ; lorsqu'elle est mélangée avec de la gomme, après avoir été broyée d'abord dans un mortier de bronze et ensuite sur une plaque de cuivre ou de laiton, avec une molette de fer, elle fait divinement sur le verre.

Il n'avait pas beaucoup de dessin, quand il arriva à Rome, quoiqu'il fût très habile dans les autres parties de son art. En ayant bientôt reconnu l'inconvénient, il se mit à étudier sérieusement et, quoique déjà âgé, il améliora, peu à peu, son dessin, comme on peut s'en rendre compte parles verrières (i) qu il exécuta dans le palais du cardinal Silvio, à Cortona, l'œil-de-bœuf où se trouvent les armes de Léon X, dans la paroisse de cette ville, à main droite en entrant dans l'église, et deux petits vitraux, qui sont à la Confrérie de Jésus, sur l'un desquels il a représenté le Christ et sur l'autre San Onofrio, œuvres très différentes et bien supérieures à ses premières. Tandis qu'il demeurait à Cortona, mourut à Arezzo Fabiano, fils de Stagio Sassoli, Arétin et maître excellent dans les grands vitraux. Les fabriciens de 1 evêché avaient confié alors (2) à son fils Stagio, et à Domenico Pecori,

(0 Actuellement chez le comte Tommaso Passerini, à Cortona. Elles représentent la Prudence, la Force, la Tempérance et la Justice. (2) Le 23 août i5i3.

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trois grandes fenêtres de la chapelle principale, de vingt brasses chacune ; quand ces vitraux furent achevés et mis en place, ils ne satisfirent point les Arétins, quoique certes ils ne fussent pas sans mérite. Or il arriva qu'à cette époque Messer Lodovico Guillichini, médecin distingué et l'un des citoyens qui gouvernaient Arezzo, étant allé à Cortona pour soigner la mère du cardinal, se lia d'amitié avec Guillaume, au point qu'il passait, à causer avec lui, tout le temps dont il pouvait disposer ; le peintre, qui portait alors le titre de prieur, parce qu'il avait obtenu le bénéfice d'un prieuré, s'aifectionna beaucoup de son côté au médecin, et lorsque celui-ci lui demanda un jour s'il consentirait, avec l'assentiment du cardinal, à venir faire quelques ouvrages à Arezzo, il s'y montra disposé et s'y rendit, en eff"et, avec l'approbation du cardinal.

Staccio, ayant rompu son association avec Domenico Pecori, accueUlit dans sa maison Guillaume, qui débuta dans cette ville par un vitrail, dans la chapelle degli Albergotti, dédiée à sainte Lucie, à l'évêché. Il représenta cette sainte et saint Sylvestre, avec tant de vérité qu'on croirait les figures vivantes et non de verres transparents et colorés. Outre la représentation remarquable des chairs, les verre sont attaqués, c'est à dire dépouillés de leur épiderme et recouvert ensuite d une autre couleur, jaune sur verre rouge, blanc et vert su azur, chose extraordinaire et difficile. En réalité, la première couleur reste intacte d'un côté, soit rouge, azur ou vert, et l'autre côté, si on en enlève l'épaisseur d'un couteau, ou un peu plus, est blanc. Plusieurs, de peur de faire éclater les verres, par manque de pratique, ne se servent pas d'une pointe en fer pour les écailler, et, pour plus de sécurité, creusent les verres avec une roue de cuivre portant une dent de fer; ils usent ainsi les verres avec de l'émeri, de manière à les laisser blancs d'une parfaite netteté. Sur le verre devenu blanc de cette manière, si l'on veut peindre du jaune, il faut promener avec un pmceau de l'argent calciné, juste au moment où la vitre va être mise au feu; ces parcelles d'argent entrent en fusion, pénètrent le verre et donnent un jaune superbe.

C'est dans ces réelles difficultés que brillaient l'intelligence et l'art de Guillaume; c'est là surtout qu'il était sans égal. Car peindre à l'huile ou autrement sur le verre, c'est peu de chose ou rien ; lui conserver la transparence est peu difficile; mais fondre toutes les couleurs au feu, et faire qu'elles résistent à l'action de l'air et de l'eau et qu'elles durent indéfiniment, voilà un travail considérable et digne d'éloges. C'est ainsi que ce maître excellent fut digne d'une renommée infinie,

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personne dans son art ne l'ayant surpassé en dessin, en couleur et en composition.

Il fit ensuite le grand œil-de-bœuf de l'église susdite, représentant la Descente du Saint-Esprit, et pour San Giovanni, le Baptême du Christ au milieu du Jourdain. Saint Jean tient une coupe pleine d'eau, tandis qu'un vieillard déjà nu se déchausse, et que des anges préparent les vêtements du Christ ; au-dessus. Dieu le père fait descendre l'Esprit- Saint sur son Fils. Il peignit encore, au même endroit, le vitrail de la Résurrection de Lazare, enterré depuis quatre jours ; il est difficile de comprendre comment, dans un si petit espace, le prieur a pu rassembler tant de figures qui expriment la stupeur et l'épouvante : on croit sentir la puanteur du corps de Lazare, qui fait pleurer et se réjouir, à la fois^ ses deux sœurs, à la vue de sa résurrection (i). Qui veut voir ce qu'a pu produire la main du prieur, n'a qu'à regarder la verrière de la chapelle Saint-Mathieu (2), qui représente Jésus-Christ disant à Mathieu de le suivre, et celle de Saint-Antoine et Saint-Nicolas, ainsi que deux autres sur lesquelles le Christ chasse les vendeurs du temple, et pardonne à la femme adultère (3). Si grands furent les éloges, les caresses et les récompenses que les Arétins décernèrent aux travaux du Prieur, que celui-ci, satisfait, se résolut à élire cette cité pour patrie et de Français à devenir Arétin .

Considérant ensuite que l'œuvre du verrier est de peu de durée, à cause des ruines qui s'y produisent constamment, il désira s'adonner à la peinture, et fut chargé par les fabriciens de l'Evêché de peindre à fresques trois grandes voûtes (4). En récompense, les Arétins lui donnèrent un domaine de la confrérie de Santa Maria della Misericordia, voisin de la ville, avec de bonnes maisons dont il put profiter sa vie durant, et voulurent que, ses peintures terminées, les fabriciens les fissent estimer par un bon artiste (5), et lui en payassent entièrement le prix. Guillaume^ désireux d'imiter les beautés de la chapelle de Michel-Ange, fit ses figures d'une grandeur prodigieuse et, bien qu'il eût plus de cinquante ans, il prouva qu'il savait comprendre le beau et imiter le bon. Il y figura les principes du Nouveau Testament ; mais, au début, il fut efî"rayé de la grandeur du travail qu'il avait entre -

(0 Tous ces vitraux existent encore.

(2) Existe encore ; commandée ainsi que les suivantes par la fabrique, le 3i octobre iSig, pour le prix de i5 livres à la brasse.

(3) N'existent plus.

(4) Ces peintures existent encore.

(5) Qui fut Ridolfo Ghilandajo ; il les estima 400 ducats, en mai 1524.

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pris, et qui était nouveau pour lui, aussi envoya-t-il chercher à Rome maître Jean, miniaturiste français, qui, arrivé à brezzo, peignit à fresque un Christ, dans un arc au-dessus de Sant' Antonio, et une bannière que l'on porte dans les processions.

Le prieur exécuta encore le vitrail circulaire (i) de la façade de l'église de San Francesco, où il représenta le pape dans le Consistoire, les Cardinaux, saint François portant la rose de janvier et la règle de son ordre à approuver. Il montra dans cette œuvre combien il s'entendait à la composition, et que vraiment il était né pour peindre sur verre. Il y a encore de sa main quantité de verrières par la ville, toutes très belles, telles que, dans l'église della Madonna delle Lagrime (2), l'œil-de-bœuf représentant l'Assomption de la Vierge et les Apôtres, et un autre figurant l'Annonciation ; deux vitraux circulaires renfermant le Mariage de la Vierge (3) et un saint Jérôme, pour les Spadari; dans l'église San Girolamo, un vitrail circulaire de la Nativité et un autre semblable à San Rocco (4).

Il envoya des œuvres analogues en divers endroits, comme à Castiglion del Lago ; à Florence, sur la demande de Lodovico Capponi, et pour Santa Félicità, une verrière (5) qui tomba entre les mains des Jésuites qui s'occupaient de pareilles peintures à Florence. Ils la défirent entièrement, pour voir les procédés employés, en enlevèrent plusieurs morceaux qu'ils gardèrent et en mirent de nouveaux, finalement ils la rendirent autre qu'elle n'était primitivement.

Il voulut encore peindre à Thuile, et fit, dans la chapelle de la Conception, à San Francesco d'Arezzo, un tableau où l'on voit des têtes et des draperies fort bien exécutées (6) ; ce qui lui fit un très grand honneur, parce que c'était la première œuvre qu'il peignît à l'huile. Le prieur était une personne très honorable, qui se plaisait à arranger et à cultiver son jardin ; ayant acheté une très belle maison de campagne, il y fit de continuelles améliorations et^ en homme religieux, il eut toujours des mœurs excellentes ; il était constamment agité par le remords d'avoir quitté la maison des frères. Aussi fit il, pour San Domenico d'Arezzo, couvent de son ordre, une très belle verrière, dans la chapelle du maître-autel, où il figura une vigne sortant du corps de saint Domi-

(1) Existe encore.

(2) Église de la S. S. Annuziata; ces vitraux existent encore.

(3) Commandé le 29 octobre i525, pour le prix de 16 livres à la brasse.

(4) Ces deux vitraux n'existent plus.

(5) Actuellement au Musée National ; elle représente Jésus porté au tombeau,

(6) Ce tableau a disparu.

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nique, et dont les branches sont formées d'une quantité de saints, formant l'arbre de la religion, au sommet duquel sont la Vierge et le Christ, qui épouse sainte Catherine de Sienne, peinture très estimée et d'une grande maîtrise, dont il refusa le prix, voulant s'acquitter ainsi de ce qu'il devait à son ancien ordre (i).

Il envoya à Pérouse, pour l'église de San Lorenzo, un très beau vitrail et en peignit un grand nombre d'autres pour les environs d'Arezzo. Il s'occupa aussi d'architecture et fit beaucoup de dessins d'ornements et plusieurs constructions pour les Arétins et leur territoire, entre autres les deux portes en pierre de San Rocco, et l'ornement en macigno dont on entoura le tableau de Maestro Luca (2), à San Girolamo.

Il composa encore deux autres ornements, le premier pour la Badia d'Anghiari, et le second pour la confrérie della Trinità, à la chapelle del Crocifisso ; puis il dessina, pour la sacristie, un lavabo très riche qui fut parfaitement exécuté par le sculpteur Santi. Comme il se plaisait à travailler sans relâche, l'hiver comme l'été, à peindre sur le mur, tâche qui de sain vous rend infirme, il fut atteint d'une hydrocèle dangereuse que les médecins lui percèrent, mais qui, en peu de jours, lui fit rendre son âme à Celui qui la lui avait donnée. Comme il avait une dévotion particulière pour les ermites des Camaldules, qui résident sur la crête de l'Apennin, à vint milles d'Arezzo, il leur laissa ce qu'il possédait et voulut être enterré chez eux. A Pastorino de Sienne, qui fut son élève pendant de longues années, il laissa ses verres, ses dessins et ses outils. Ses autres élèves furent Maso Porro de Cortona et Battista Borro d'Arezzo (3), qui sut l'imiter et enseigna les premiers principes à Benedetto Spadari et à Giorgio Vasari de la même ville. Il vécut 62 ans et mourut l'an 1537 (4). Ce fut lui qui porta dans la Toscane l'art de peindre le verre, avec cette habileté et cette finesse qui le distinguent, et qui lui valurent de si grands éloges.

(1) Ce vitrail a disparu.

(2) Luca Signorelli.

(3) Mort à Florence en i553.

(4) Il fait son testament, le 3o juillet 1529, sanus menle licei corpore languens, et meurt le même jour.

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Simone CRONACA

Artiste florentin^ né en j45j^ mort en i5o8

Simone Cronaca (i) fut vraiment un homme heureux dans son temps, parce qu'il sut bien faire et trouva toujours à être employé dans des œuvres qui furent toutes grandes et magnifiques. On raconte de lui que tandis qu'Antonio PoUaiuolo était occupé à Rome aux tombeaux de bronze qui sont dans Saint-Pierre (2), il arriva chez lui un tout jeune homme de ses parents, nommé Simone, qui avait été forcé de s'enfuir de Florence, à cause de quelques ennuis, et qui avait beaucoup de goût pour l'architecture, ayant travaillé chez un constructeur en bois. Il se mit à étudier les beaux monuments de l'antiquité, et à les mesurer avec la plus grande exactitude. En peu de temps, il montra que ses études lui avaient fait faire de grands progrès, et il en tira parti dans quelques menus travaux. Là-dessus, s'étant mis en tête de retourner à Florence, il quitta Rome, et, arrivé dans sa patrie, comme il était beau parleur, il se plaisait à raconter les merveilles de Rome et des autres villes qu'il avait visitées, ce qui le fit nommer le Cronaca [chroniqueur], car il paraissait vraiment être une chronique vivante. Il était devenu si habile qu'on le considérait comme le meilleur architecte de Florence, grâce à son jugement sûr et comme ayant l'esprit plus élevé que ceux qui exerçaient le métier. Ses œuvres montraient combien il savait imiter les œuvres antiques, observer les règles de Vitruve et suivre les exemples laissés par Filippo Brunellesco. A cette époque, vivait à Florence Filippo Strozzi l'ancien, ainsi appelé aujourd'hui pour le distinguer de son fils ; ce riche seigneur voulut laisser de lui à sa patrie et à ses enfants un souvenir durable dans la construction d'un magnifique palais. Benedetto da Maiano, appelé à cet efîet^ lui fit le modèle d'un bâtiment complètement isolé, qui ne put pas être exécuté dans son ensemble, parce que quelques propriétaires voisins refusèrent de céder leurs maisons (3). Benedetto commença sa construction comme il put, et acheva presque entièrement l'extérieur avant la mort de Filippo Strozzi (4). La façade est d'ordre rustique et graduée de la manière suivante : les bossages du premier rang des

(1) Né le 3o octobre 1457, fils de Tommaso d'Antonio Pollaiuo li [Livra des Baptêmes de Florence.]

(2) Vers 1498.

(3) La première pierre fut posée le 16 juillet 1489 (d'après les Riccordi de Filippo Strozzi.)

(4) Arrivée le 14 mai 1491.

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