‹ Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs, et architectesChapitre 27 sur 46 · LORENZO DI CREDI · texte numérisé non relu

LORENZO DI CREDI

reconnaître l'un de l'autre (i). A côté de la grande église de San Jacopo, à Pistoia, on voit de Lorenzo une Madone sur un tableau parfaitement exécuté (2), et à l'hôpital del Ceppo, il s'en trouve une autre qui est une des meilleures peintures de la ville (3).

Lorenzo fit beaucoup de portraits ; il laissa le sien, qu'il avait peint lui-même, dans sa jeunesse, à Gianicopo de Florence, son élève, ainsi que quantité d'autres choses, parmi lesquelles sont les portraits de Pietro Perugino et d'Andrea del Verrocchio (4), son maître. De lui est aussi le portrait de 5cn savant ami Girolamo Benivieni (5). Pour la Compagnie de San Bastiano, derrière l'église des Servi, à Florence, il exécuta un tableau qui renferme la Vierge, saint Sébastien et d'autres samts (6) ; à Santa Maria del Fiore, il peignit un saint Joseph (7) pour l'autel consacré à ce bienheureux. Puis ilenvoya à Montepulciano un tableau, qui est dans l'église de Sant' Agostino (8) : 1 on y voit le Christ sur la croix, la Vierge et un saint Jean peints avec un soin extrême. Mais la meilleure œuvre que Lorenzo fit jamais, celle où il a mis le plus d'application, celle où il a fait le plus d'efforts pour se surpasser lui-même, est dans une chapelle de Cestello ; c'est un tableau qui représente la Vierge, saint Julien et saint Nicolas (9). Qui veut savoir combien il est nécessaire de terminer avec soin une peinture à l'huile, pour en assurer la conservation, n'a qu'à regarder ce tableau qui est exécuté avec une recherche telle qu'on ne saurait la surpasser.

Il peignit, étant encore jeune, un saint Barthélémy (10), sur un des pilastres d'Or San Michele ; pour les religieuses de Santa Chiara, à Florence, un tableau de la Nativité du Christ avec des bergers et des anges (11), dans lequel il s'appliqua, entre autres choses, à rendre les plantes avec tant de vérité qu'elles paraissent naturelles. Dans le même endroit, il fit un tableau de Marie-Madeleine pénitente (12); dans le

(1) Ces deux tableaux n'ont pas été retrouvés.

(2) L'oratoire où se trouve ce tableau est actuellement réuni à l'église.

(3) Actuellement dans l'église Santa Maria delle Grazie; commandée par l'hôpiial Santa Mana Nuova, et peinte en i5io.

(4) Ce dernier portrait est aux Offices.

(5) Actuellement chez M. Giuseppe Volpini, à Florence.

(6) Collection Backer, à Londre.

(7) En place.

(8) labienu perdu.

(9) Au Musée du Louvre.

(10) Tableau encastré dans un pilastre, adroite en entrant, (n) A l'Académie des Beaux-Arts.

(12) Au Musée de Berlin.

LES VIES d'artistes

palais d'Ottaviano de' Medici, un tableau rond représentant la Vierge (i); pour San Friano, un tableau (2) ; pour San Matteo, de l'hôpital de LelmO;, plusieurs figures (3); pour Santa Reparata, l'ange Michel sur un tableau (4) ; et pour la confrérie dello Scalzo, un tableau remarquable par la finesse de l'exécution (5) Il fit, en outre, un grand nombre de Madones et d'autres peintures qui sont à Florence, dans les maisons de divers citoyens.

Lorenzo, ayant amassé par son travail quelque argent, se retira, en homme qui préfère le repos à la richesse, à Santa Maria Nuova (6), où il vécut et eut un appartement commode jusqu'à sa mort. Il se montra partisan zélé de Fra Girolamo de Ferrare, et sa vie fut toujours celle d'un homme de bien, empressé à rendre service toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Finalement, parvenu à l'âge de 78 ans, il mourut de vieillesse et fut enseveli à San Pier Maggiore, l'an 1530 (7).

Ses productions sont d'un tel fini que toutes autres peintures, à côté des siennes, paraissent des ébauches grossières et mal nettoyées. Il laissa à sa mort beaucoup d'ouvrages inachevés, et, entre autres, un tableau de la Passion du Christ, fort beau, qui est tombé entre les mains d'Antonio da Ricasoli, et un autre également beau (8), qui a été envoyé à Castiglione par Messer Francesco, chanoine de Santa Maria del Fiore, auquel il appartient. Il ne se souciait pas de faire de grands tableaux, à cause de la peine extrême et du temps qu'il lui fallait pour les terminer et surtout à cause du soin minutieux qu'il mettait à broyer ses couleurs. Il purifiait, en outre, et distillait lui-même ses huiles de noix et composait sur sa palette des tons qu'il conduisait par gradation depuis le plus clair jusqu'au plus obscur, vraiment avec trop de minutie, car parfois sa palette était chargée de vingt-cinq ou trente de ces tons et pour chacun il réservait un pinceau particulier. Il ne soufî"rait point qu'on fît le moindre mouvement dans son atelier, tant il redoutait la poussière. Cette recherche excessive n'est pas plus

(1) Aux Offices.

(2) Œuvre perdue : sujet inconnu.

(3) Ibid.

(4) Peint en i523 ; dans la sacristie du Dôme.

(5) Baptême de Jésus-Christ, actuellement aux Offices ; c'est une copie du tableau de VeiTocchio, à l'Académie des Beaux-Arts.

(6) Le i" avril i53i, avec la condition qu'on lui paye une rente de 36 florins, sa vie durant.

(7) Le livre de Santa Maria Nuova : Mori il sopradello Lorenzo addi XII di giennaio i536 (style commun ibìj).

(8) Une Nativité du Christ, dans la collégiale de Castiglione Fiorentino.

BALDASSARE-PERUZZI

louable qu'une négligence contraire, car en toute chose il faut garder un terme moyen et se tenir éloigné des extrêmes, qui sont communément vicieux.

BAIvDASSARE PERUZZI

Peintre et Architecte siennois, né en 1481, mort en i536

De même que sept villes se disputèrent l'honneur d'avoir vu naître Homère, de même trois nobles cités de la Toscane : Florence, Volterra et Sienne réclament Baldassare Peruzzi comme leur propre enfant (i). Chacune des trois, en effet, a le droit de le revendiquer, car Florence étant en proie aux fureurs de la guerre civile, Antonio Peruzzi, noble citoyen de cette ville, se réfugia à Volterra, pour y vivre plus tranquillement; il s'y maria en 1482, et, en peu d'années, y donna le jour à un fils nommé Baldassare et à une fille nommée Virginia. Mais la guerre le poursuivit encore dans cette retraite. Volterra ayant été mise à feu et à sang (2), Antonio y perdit toute sa fortune et se retira à Sienne où il vécut dans la pauvreté.

Baldassare, en augmentant d'âge, recherchait la société des beaux esprits et se liait particulièrement avec les orfèvres et les dessinateurs. Comme ces arts lui plaisaient, il se donna tout entier au dessin et, son père étant mort peu de temps après, il se livra à la peinture avec tant d'ardeur qu'en peu de temps il fit des progrès merveilleux, imitant la nature et les ouvrages des meilleurs maîtres. Il put ainsi subvenir aux besoins de sa mère et de sa sœur, et continuer à étudier la peinture.

Outre plusieurs choses à Sienne qui ne méritent aucune attention (3), ses premières œuvres furent, dans une chapelle de Volterra, près de la Porta Fiorentina, quelques figures d'une telle grâce qu'elles lui valurent l'amitié d'un peintre de cette ville, nommé Piero, qui habitait le plus souvent Rome et que le pape Alexandre VI employait à peindre dans le Vatican. Piero emmena Baldassare à Rome; mais, la mort du pape ayant mis fin à ses travaux, Baldassare entra dans l'atelier du père de Maturino, peintre médiocre, mais qui, à cette époque de

(1) En réalité, né à Sienne, le 7 mars 1481 (Livre des Baptêmes). Son père Giovanni di Salvestro di Salvadore Peruzzi, tisseur, était de Volterra.

(2) En 1472.

(3) En i5oi, il aide Pintwricchio d;ins ses peintures de la chapelle San Giovanni, au dôme de Sienne.

LES VIES d'artistes

peinture ordinaire, était toujours chargé de nombreuses commandes.- Celui-ci ayant mis devant Baldassare un panneau plâtré, sans lui donner de carton ni de dessin, lui demanda d y représenter une Madone. Baldassare prit un charbon et, en un clin d'œil dessina, avec une grande sûreté, ce qu'il voulait peindre, puis mettant la main aux couleurs, il peignit en peu de jours un tableau si beau et si bien terminé, quii txcita l'admiration du maître de 1 atelier et de tous les artistes qui le virent. Aussi lui alloua-t-on, dans l'église de Sant' Onofrio, la chnpelle du maître-autel qu'il peignit à fresque (i), avec une belle manière tt une grâce extrême. Il fit ensuite deux autres petites chapelles à fresque, dans l'église San Rocco a Ripa (2) Commençant ainsi cà avoir de la réputation, il fut conduit à Ostie, où il peignit en clair-obscur, dans le donjon du château, différents sujets, et entre autres une bataille dans le style antique. Ces peintures sont regardées comme les meilleures qu'il ait faites ; il est vrai qu'il y fut aidé par ( esareda Milano (3).

Etant ensuite retourné à Rome, il se lia étroitement avec Agostino Chigi, Siennois, soit parce que Agostino aimait naturellement tous les gens de talent, soit parce que Baldassare se faisait passer pour Siennois. Avec l'aide de cet homme considérable, il put étudier les antiques de Rome, particulièrement en ce qui concerne l'architecture, de laquelle, en concurrence de Bramante, il retira rapidement grand fruit, ce qui lui procura honneur et profit. Il s'appliqua aussi à la perspective et obtint, dans cette partie de l'art, une telle perfection que peu d'artistes de nos jours ont pu l'égaler, ce que l'on voit manifestement dans toutes ses œuvres

Le pape Jules II ayant fait construire, dans son palais pontifical, une galerie et une volière, Baldassare y représenta, en clair-obscur, les douze mois de l'année, avec les travaux qui se font dans chaque mois (^); il fit entrer dans ces compositions des maisons, des théâtres, des palais, des amphithéâtres et d autres édifices admirablement agencés. Il décora ensuite, avec plusieurs artistes, différentes salles dans le palais de San Giorgio (5), pour le cardinal Raffaello Riario, évêque d'Ostie. Ces ouvrages lui acquirent une grande renommée;

(1) Ces peintures, qui ont été altérées par des retouches, existent encore.

(2) Existent encore.

(3) Cesare da Sesto. Peruzzi peignit la voûte de la chambre d'Héliodore, au Vatican

<4) N'existent plus.

(5) Palais de la Chancellerie; ces peintures ont été détruites.

BALDASSARE-PERUZZI

mais ce qui contribua le plus à sa gloire, ce fut le modèle du palais d'Agostino Chigi (i), d'une grâce et d'une élégance si parfaites qu'on le croirait sorti de terre, et non pas bâti. Il l'orna extérieurement de peintures en terre verte fort belles ; la salle est décorée de colonnes en perspective, qui la font paraître beaucoup plus grande qu'elle ne l'est réellement. Ce qui est vraiment merveilleux dans cet édifice, c'est une galerie, du côté du jardin, où Baldassare représenta Méduse changeant les hommes en pierre, et Persee coupant la tête de Méduse. Fra Sebastiano de Venise a laissé dans ce palais quelques ouvrages dans sa première manière, et le divin Raphaël y a représenté, comme nous l'avons déjà dit, Galathée enlevée par des dieux marins.

A la 1 ace, dans la chapelle de Messer Fernando Ponzetti, depuis cardinal, à main gauche en entrant dans l'église, il peignit à fresque, avec beaucoup de soin, plusieurs sujets tirés de l'Ancien Testament (2), et quelques figures de grandes dimensions Mais il montra bien plus combien il s'entendait àia peinture età la perspective, en représentant, près du maître-autel de la même église, pour Messer Filippo de Sienne clerc de la chambre (3), la Vierge au milieu d'une foule de personnages et montant les degrés du temple, pendant qu'un gentilhomme, vêtu à lantique et descendu de son cheval, fait l'aumône à un pauvre tout nu et miséreux (4). Lors de la belle fête que fit le peuple romain au Campidoglio, quand on donna le bâton de capitaine de la Sainte- Eglise au duc Julien de Médicis(5), de six peintures qui furent fliites par six peintres excellents, celle de Baldassare, haute de sept cannes et large de trois et demie, représentant Julia Tarpeia trahissant les Romains, fut jugée, sans contestation, la meilleure de toutes. Mais ce qui causa l'admiration générale fut une décoration de théâtre pour une comédie, telle qu'on ne pouvait rien imaginer de plus beau.

Ayant été ensuite appelé à Bologne par les fabriciens de San Petronio (6), qui lui demandèrent un modèle pour la façade de cette église, il fit deux projets en grand, avec leurs coupes, l'un dans le goût nouveau l autre selon le style gothique, on conserve encore ce dernier comme une chose précieuse dans la sacristie de San Petronio (7). Il

(!) La Kar nésine, construite de iSogà i5io. C-js peintures existent encore. ( >) Existent encore.

(3) Fil'pp.) Sergardi.

(4) Cette peint .âi e existe encore, le dessin en est aux Offices. (S En i5i5.

(6) En i522.

(7) Ce dessin existe encore, avec d'autres.

LES VIES d'artistes

accompagna ces projets de dessins si remarquables qu'on ne saurait assez en louer les beautés et les recherches ingénieuses, pour se servir des vieilles constructions et y raccorder en bonne proportion les nouvelles. Dans la même ville, il dessina en clair-obscur, pour le comte Giovambatista Bentivogli, une Nativité du Christ avec les Mages, dans laquelle c'est merveille de voir les chevaux, les chars, la suite des trois rois, ainsi que tous les détails d'architecture (i). Le comte Bentivogli fit ensuite peindre ce dessin par Girolamo Trevigi, qui le termina àia perfection.

Baldassare donna encore le dessin de la porte de l'église de San Michele in Bosco, beau couvent des Moines de Monte Oliveto (2), hors de Bologne, ainsi que le plan et le modèle du dôme de Carpi, qui fut construit suivant les règles prescrites par Vitruve ; puis i. commença les travaux de l'église de San Niccolà, dans la même ville, mais il se trouva forcé de les abandonner pour revenir à Sienne faire les dessins, des fortifications, qui furent ensuite élevées d'après ses projets.

Etant de retour à Rome, et après la construction de la maison qui est en face de celle des Farnèse, ainsi que d'autres, il fut employé par le pape LéonX dans de nombreux travaux. Ce pontife, voulant terminer la construction de l'église de Saint-Pierre, commencée par Jules II sur les dessins de Bramante, mais effrayé de la grandeur de l'édifice et de la faiblesse des points d'appui, demanda à Baldassare un nouveau modèle, plein de magnificence et de génie, et si judicieux que plusieurs de ses parties furent utilement employées ensuite par les autres architectes (3). En vérité, cet artiste fut si intelligent, d'un jugement si rare et si sûr, qu'il n'a jamais eu son égal en architecture, ce qui provient sans doute de ce qu'à son talent d'architecte il joignait une belle et bonne manière de peindre. Le tombeau d'Adrien VI a tté élevé sur les dessins de Baldassare Peruzzi (4), qui est également l'auteur des peintures que l'on voit autour de ce monument sculpté en marbre par Michel Agnolo de Sienne, avec l'aide de Baldassare.

Lorsqu'on représenta, devant le pape Léon X, la comédie du cardinal Bibbiena, intitulée la Calandra, Baldassare en fit 1 apparat et les décors, qui ne furent pas moins beaux que ceux dont nous avons déjà parlé. Il s'acquit par ses ouvrages d'autant plus d'honneur que

(i) Actuellement à la Galerie Nationale de Londres. {2) Couvent supprimé; l'église existe encore.

(3) Nommé archi. ecie de Saint-Pierre, après la mort de Raphaël le 1" août i520, au salaire de i5o ducats. Il y reste jusqu'au 6 mai 1527; on l'y retrouve de i53o. à i53i, et de mars i535 jusqu'à sa mort.

(4) Eglise Santa Maria de Anima; tombeau terminé en 1529.

BALDASSARE PERUZZI

depuis un long laps de temps l'usage de la comédie, et conséquemment des scènes et des décors, était tombé en désuétude et avait été remplacé par des fêtes d'un autre genre. Avant et après que l'on représentât la Calandra, qui fut une des premières comédies écrites en langage vulgaire, Baldassare fit, du vivant de Léon X, deux décorations qui furent admirtes, et qui ont ouvert la voie à ceux qui en ont fait de notre temps. On ne saurait imaginer avec quelle habileté il sut représenter dans un espace si resserré tant de rues, de palais, de temples originaux, de loges, d'entablements qui faisaient l'illusion de la réalité, ainsi qu'une place, peinte et petite, qui paraissait de grandes dimensions. Il disposa également l'éclairage, les lumières intérieures qui assurent l'effet de la perspective, ainsi que toutes les choses nécessaires à la scène et dont l'usage s'était perdu, comme nous l'avons déjà dit. Ce genre de spectacle, lorsqu on lui donne son développement complet, surpasse, à mon avis, tout ce qu'on peut concevoir de plus somptueux et de plus magnifique.

Lors de l'élévation du pape Clément Vîl, en 1524 (i), Baldassare fit l'apparat de cette cérémonie et termina à Saint-Pierre la façade de la grande chapelle en pépérin, commencée par Bramante; dans la chapelle où est le tombeau en bronze du pape Sixte, il peignit en clair-obscur les Apôtres, qui sont dans des niches derrière l'autel (2). Il donna aussi un fort beau dessin pour le tabernacle du Saint-Sacrement (3).

Survint l'année 1527. Dans le sac cruel de Rome, le pauvre Baldassare fut fait prisonnier par les Espagnols, et non seulement il y perdit tout s©n avoir^ mais il eut encore à subir toutes sortes d'outrages et de mauvais traitements. Sa physionomie, à la fois noble, aimable et sérieuse, le fit prendre pour quelque haut prélat déguisé, ou tout au moins pour un homme apte à payer une grosse rançon. Fmalement, ces barbares impies ayant su qu'il était peintre, l'un d'eux, qui conservait la mémoire de Bourbon, lui fit faire le portrait de cet infâme capitaine, l'ennemi de Dieu et des hommes (4). Baldassare, sorti de leurs mains, s'embarqua pour Porto Ercole, d'où il gagnait Sienne ; mais, en route, il fut si complètement dépouillé qu'il

(i| Le 19 novembre i523.

(2, Un seul subsiste: saint Pierre, transporté dans la grotte nouvelle du Vatican.

(3) Remplacé par celui duBernin.

(4) i-e 29 septembre 1629, Baldassare, à Sienne, se dit débiteur de i5o écus d'or envers un Siennois, pour payer : residuum laglie eidem magisiro Baldassari in urbe fade per quosdam ex mililibus exercitus imperialis, tempore ciduenlus Borbonis au urbem.

LES VIES D 'artistes

arriva à Sienne en chemise. Ses amis le reçurent honorablement et le secoururent; peu après il reçut une provision du gouvernement, pour restaurer les fortifications de cette ville, dans laquelle, ayant fi xé son séjour, il eut deux fils. Outre ces travaux publics (i), il fit de nombreux projets de constructions particulières, et donna le dessin de l'ornementation de l'orgue, dans l'église del Carmine. Sur ces entrefaites, l'armée combinée de l'empereur et du pape ayant mis le siège devant Florence Sa Sainteté envoya Baldassare au camp, auprès de Baccio Valori, son commissaire, pour que celui-ci l employât comme ingénieur dans les travaux du camp et du siège. Mais Baldassare aimant mieux la liberté de son ancienne patrie que la faveur du pape, et ne craignant pas la colère de ce puissant pontife, ne vou lut pas accepter pareille commission (2). Clément VII conserva un vif ressentiment de ce refus; mais, la guerre terminée. Baldassare désirant retourner à Rome, les cardinaux Salviati, Trivulzi et Cesari no, qu'il avait servis en plus d'une occasion, réussirent à le faire rentrer en grâce auprès du pape. Il revint donc librement à Rome (3), où il donna aux seigneurs Orsini les dessins de deux palais qui furent élevés près de Viterbe et d'autres édifices dans la Fouille. Comme il n'interrompait pas cependant ses études d'astrologie, de mathématiques et autres, il commença un livre sur les antiquités de Rome et un commentaire de Vitruve qu'il accompagna de belles figures, dont une partie se trouvent aujourd'hui chez Francesco da Siena, son élève. Pendant son séjour à Rome, il contruisit encore le palais Massimi (4), dont la façade est circulaire et munie d'un vestibule à colonnes doriques bien disposé et bien proportionné, mais la mort l'empêcha de voir la fin de cet ouvrage.

Quels que fussent le talent et les productions de ce noble artiste, il en tira peu de profit; des papes des cardinaux et d'autres grands personnages l'occupèrent sans jamais le récompenser dignement, ce qui peut provenir, non pas tant de leur peu de libéralité, que de la timidité et de la trop grande modestie de Baldassare, quoique d'ailleurs les grands soient souvent moins généreux qu'ils devraient l'être. A la fin de sa vie, accablé par la vieillesse, Baldassare se trouva

(i) On a de nombreux documents, au sujet de ses travaux, de 1527 à 1529. En i53o, il est de nouveau à Rome.

(2 II est au contraire envové par la Seigneurie de Sienne, le 28 septembre 1529, au camp devant Florence, et donne d'utiles cons-ils pour le siège.

(3) En i53o.

(4) Près de Sant* Andrea della Valle.

ANDREA DEL SARTO

pauvre et chargé de famille, après s'être toujours comporté honorablement ; il tomba gravement malade, et le pape Paul III, reconnaissant trop tard la perte qu'il allait faire, ordonna à Jacopo Melighi, trésorier de Saint-Pierre, de compter au pauvre artiste cent écus, accompagnés d'offres de service. Mais, la maladie s aggravant, il ne tarda pas à succomber (i). Sa mort avait peut-être été hâtée, comme on le soupçonne par un poison donné par un de ses rivaux, qui ambitionnait sa place d'architecte de Saint-Pierre, dont il tirait deux cent cinquante écus. Les médecins le reconnurent trop tard, et il mourut, regrettant la vie, moins pour lui-même que pour sa pauvre famille, en voyant dans quelle mauvaise situation il la laissait. Il fut amèrement pleuré par ses enfants et ses amis, et fut honorablement enseveli, dans la Rotonde, à côté de Raphaël d'Urbin (2). Sa réputation s'accrut après sa mort, et ses talents furent d'autant plus regrettés que le pape Paul III résolut alors d'achever l'église de Saint-Pierre ; on sentit de quelle utilité Peruzzi aurait été à Antonio da San Gallo, pour vaincre certaines difficultés que rencontra cet architecte.

Sebastiano Serlio de Bologne hérita, en partie, de Baldassare ; dans son 3^ livre d'Architecte et dans le 4^ des Antiquités de Rome, il mit à profit les travaux antérieurs de Baldassare dont beaucoup de dessins sont dans la marge et dont les livres de Serlio sont aussi directement inspirés.

Baldassare laissa de nombreux élèves, et l'on a conservé de lui (3) quantité de dessins de fortifications, de temples, de théâtres et d'autres édifices antiques. Il eut pour amis Domenico Beccafumi, habile peintre de Sienne, et le Capanna, qui, entre autres travaux qu'il exécuta à Sienne, fit deux façades, celle des Turchi et celle que l'on voit sur la place.

ANDREA del SARTO

Excellent peintre florentin, né en i4S6ymort en i53i

Après avoir écrit la Vie d'un grand nombre d'artistes excellents, qui par le coloris, qui par le dessin ou l'invention, nous voici parvenus au très excellent Andrea del Sarto. La nature et l'art montrèrent en lui

(1) l e 6 janvier i536.

(2) La tombe de Peruzzi a disparu.

(3) Actuellement aux Ofnces.

LES VIES d'artistes

tout ce que peut faire la peinture à l'aide du dessin, du coloris et de l'invention . ( ertes, si Andrea avait eu un caractère plus ferme et plus hardi, autant qu'il possédait l'entente judicieuse et profonde de son art, il aurait été indubitablement sans égal. Mais une certaine timidité d'esprit, sa nature simple et naïve ne laissèrent jamais éclater en lui cette vive ardeur et cette fierté qui, jointes à ses autres qualités, l'auraient rendu un peintre vraiment divin. Pour cette raison, il lui manqua cette grandeur imposante, ces allures larges et magnifiques qu'on a vues chez beaucoup d'autres peintres. Ses figures, quoique simples et pures, sont bien entendues, sans erreurs, et, au bout du compte, d'une grande perfection. Ses têtes d'enfants et de femmes sont naturelles et gracieuses, celles de jeunes gens et de vieillards sont admirables de vivacité et de caractère, les draperies d'une beauté merveilleuse et les nus supérieurement compris. Enfin, si son dessin est simple, ses couleurs sont rares et vraiment divines.

Il naquit à Florence l'an 1478 (i), d'un pére qui fut toujours tailleur, [sarto], c'est pourquoi il fut toujours appelé ainsi par tous. A l'âge de sept ans, il fut mis en apprentissage chez un orfèvre, mais, suivant une inclination naturelle il montrait beaucoup plus de goût pour le dessin que pour le maniement des outils qui servent à travailler l'or et l'argent. Gian Barile, peintre florentin, mais grossier et de basse extraction, ayant remarqué sa bonne manière de dessiner, le prit avec lui, lui faisant abandonner l'orfèvrerie, et le mit à la peinture. Andrea commençant à la pratiquer avec beaucoup de plaisir, reconnut que la nature l'avait créé pour cela, et il se mit en peu de temps à produire certaines oeuvres en couleur qui firent s'cmerveiller Gian Barile et les autres artistes de la ville. Après trois ans de travail et d' tudes continuelles, il fut juge par Gian Barile être appelé à un succès extraordinaire, en sorte que celui-ci en parla à Pietro di Cosimo, tenu pour un des meilleurs peintres d'alors, et le lui confia. Andrea se livra à l'étudeavec une ardeur infatigable, et la nature, qui l'avait fait naître peintre, opera si puissamment en lui, qu'il peignit avec la même grâce que s'il eût travaillé depuis cinquante ans. Aussi Piero conçut-il pour son élève une vive affection ; il apprenait avec un plaisir incroyable que, lorsqu'Andrea avait du temps à lui, particulièrement les jours de fête, il passait, avec d'autres jeunes gens, toute la journée à dessiner, dans la

(i) Le 16 juillet i486, d'après le registre des Baptêmes. Son père s'appelait Angelo di Francesco. Lui-même, dans son testament de 1527, s'intitule Andreas Angeli Francisci^ piclor.

ANDREA DEL SARTO

salle du Pape, d'après le canon de Mich'^l-Ange et celui de Léonard de V Vinci, et que, malgré sa jeunesse, il surpassait les autres dessinateurs, florentins ou étrangers, qui se pressaient en nombre infini pour les étudier. Parmi ceux-ci, Andrea se lia intimement avec le peintre Francia Bigio, dont le caractère et la conversation lui plurent, et inversement ; étant devenus amis, Andrea dit à Francia qu'il ne pouvait plus supporter l'humeur fantasque de Pietro déjà vieux, et q /il voulait avoir son atelier à lui, ce qu'entendant Francia, qui était forcé de faire la même chose, Mariotto Albertinelli, son maître, ayant abandonné la peinture, il lui proposa de prendre un atelier commun, pour le plus grand avantage des deux (i). Dans un atelier, piazza del Grano, qu'ils choisirent, ils firent de concert une quantité d'ouvrages, entre autres, les rideaux (2) qui couvrent le tableau du maître-autel dans l'église des Servi, et qui leur turent commandées par un sacristain,, proche parent du Francia. Sur celle de ces toiles qui est tournée vers le chœur, ils firent une Annonciation, et sur l'autre, qui est devant, une Déposition de Croix, semblable à celle du tableau qui était dans cet endroit, de la main de Filippo et de Pietro Perugino (3).

A cette époque, les membres de la Compagnia dello Scalzo (4), dédiée à saint Jean-Baptiste, avaient coutume de se rassembler à Florence, au commencement de la Via Larga, en face du jardin de San Marco, dans un oratoire construit récemment par divers artistes florentins qui, entre autres choses, l'avaient orné d'une cour de premier accès, entourée d'une petite colonnade. Quelques uns d'entre eux, voyant qu'Andréa arrivait à se placer au nombre des meilleurs maîtres, mais étant plus riche en bonne vo onté qu'en écus, résolurent de lui faire peindre à fresque et en clair obscur, autour de leur cour, douze sujets tires de la vie de saint Jean-Baptiste (5). Andrea se mit à l'œuvre et représenta dans le premier, saint Jean baptisant le Christ (6), avec tant de soin et dans une si bonne manière, que cette peinture accrut infiniment son crédit et sa réputation et lui valut de nombreusses commandes de personnes qui comprirent tout ce que promettait un si brillant début. Dans cette première manière, Andrea fit^ entre autres

(i) Andrea est immatriculé à l'Artdes Médecins et Pharmaciens le 12 déc mbre i5o8. {2) Ces rideaux n'existeni plus: peints par Andrea Feltrini, en i5io (3i r^ctiiellement à i'Accidé.nie des Beaux-Arts.

(4) Supprimée en 1785.

(5) Existent encore, mais en mauvais état.

(6) En i5i4.

LES VIES D*ARTISTES

choses, un tableau (r) que Filippo Spini conserve aujourd'hui avec grande vénération, en mémoire d'unsi grand artiste.

Peu de temps après, à San Gallo, dans l'église des frères Eremitani Osservanti, de l'ordre de Saint-Augustin, hors la Porta a San Gallo, on lui donna a faire, pour une chapelle, un tableau du ( hrist, quand il apparaît en jardinier à Marie-Madeleine (2) ; cette œuvre, pour son coloris et une certaine morbidesse, est harmonieuse et douce dans son ensemble, et elle fut cause que, peu de temps après, il en fit deux autres (3) pour la même église. Ces trois ouvrages sont aujourd'hui à San Jacopo tra Fossi (4) au coin agli Alberti. Ces œuvres terminées, Andrea et le Francia partirent de la Piazza del Grano et prirent un nouvel atelier à la Sapienza, près du couvent della Nunziata ; il arriva qu'Andréa et Jacopo Sansovino, encore très jeune, qui travaillait en sculpture dans le même endroit, sous la direction d'Andrea Contucci, se lièrent d'une si étroite amitié qu'ils ne se quittaient ni le jour ni la nuit. Presque toutes leurs conversations roulaient sur les difficultés de l'art; aussi n'est-il pas étonnant qu'ils soient devenus l'un et l'autre des maîtres excellents.

Il y avait à cette époque, dans le couvent des Servi, un sacristain chargé des cierges, nommé Fra Mariano dal Canto alle Maccine, qui, à force d'entendre louer Andrea et dire qu'il faisait des progrès merveilleux en peinture, conçut un vif désir qu'il résolut de satisfaire à peu de frais En simulant le désintéressement, il aborda Andrea qui était un homme doux et bon, et, sous prétexte de lui rendre service, il lui dit qu'il voulait l'aider dans une chose qui lui rapporterait honneur et profit et qui le ferait connaître de telle sorte qu'il serait pour toujours à l'abri de la pauvreté. Déjà maintes années auparavant. Alesso Baldo vi netti avait peint une Nativité du Christ dans le premier cloître des Servi, sur la paroi qui est contre la Nunziata, et, de l'autre côté, Cosimo Rosselli avait commencé une scène dans laquelle saint Philippe, fondateur de l'ordre des Servi, prend l'habit, mais il ne l'avait pas terminée, parce qu'il était mort pendant qu'il y travaillait Le sacristain, désirant grandement voir l'entreprise se continuer, pensa de faire en sorte, pour son avantage, qu'Andréa et le Francia, qui d'amis étaient devenus concurrents, luttassent l'un contre l'autre et fissent chacun une partie du travail ; outre qu'il devait être bien servi, la dépense serait moindre et l'efl^ort produit par

(1 ) I ableau inconnu.

(2) Actuellement à l'Académie des Beaux-Arts. {h Au p lais Pitti.

(4) Eglise supprimée dans le courant du xix* siècle.

ANDREA DEL SARTO

chacun plus considérable. S'en étant donc ouvert à Andrea, il le persuada d'entreprendre cette œuvre, en lui montrant que, cet endroit étant public et très fréquenté, il serait bientôt connu des étrangers, non moins que des Florentins, et qu'ainsi, loin de chicaner sur le prix, loin de se faire prier, il devait plutôt solliciter avec instance ce qu'on avait la bonté de lui offrir ; que, du reste, s'il ne voulait pas s'en charger, on avait sous la main le Francia, qui s'était offert pour se faire connaître, et qui s'en remettait entièrement à lui pour le prix. Toutes ces raisons furent autant de stimulants pour qu'Andréa se décidât à se charger de cette entreprise, d'autant plus qu'il avait peu de caractère ; mais ce que le sacristain lui dit du Francia le détermina surtout et ils engagea par un écrit qui lui réservait tout l'ouvrage et le préservait de toute concurrence. Le sacristain, ayant ainsi embarqué Andrea et lui ayant avancé quelque argent, voulut qu'il se mit immédiatement à continuer la vie de saint Philipe (i), dont chaque histoire ne devait lui être payée que dix ducats, disant qu'il y mettait du sien et qu'il agissait plus dans l'intérêt d'Andrea que pour l'utilité et les besoins du couvent. S'appliquant donc à cette œuvre avec grande ardeur, en homme qui pensait plus à l'honneur qu'à l'utile, Andrea termina en très peu de temps les trois premières histoires, qu'il découvrit aussitôt Dans la première, saint Philippe, déjà religieux, habille un pauvre; dans la deuxième, tandis qu'il réprimande des joueurs qui blasphèment et se moquent du saint, tournant en ridicule ses adjurations, la foudre tombe du ciel, frappe l'arbre sous lequel ils se tenaient, tue deux d'entre eux et inspire aux autres la plus incroyable épouvante. Les uns, se saisissant la tête à deux mains, se précipitent, tout étourdis en avant ; ceux-là prennent la fuite, en poussant des cris ; une femme, mise hors d'elle par le coup de tonnerre et par la peur, se sauve avec tant de naturel qu'elle paraît vraiment vivante. Au milieu de ce fracas, un cheval brise son lien et montre, par la violence de ses soubresauts et de ses mouvements, toute la terreur que peut occasionner un accident imprévu. On voit, par l'ensemble, combien Andrea pensait à la variété des événements qui peuvent se produire, avec des considérations certainement très belles et qui sont nécessaires à quiconque exerce la peinture. Dans la troisième histoire, saint Philippe délivre une femme du démon. Ces peintures attirèrent à Andrea une grande réputation, qui l'encouragea à en faire deux autres à la suite. Dans l'une, saint Philippe mort est entouré par les frères qui le pleureur; un enfant ressuscite en touchant sa bière. La dernière histoire de ce côté repré-

(i) En i5o9.

LES VIES d'artistes

sente quelques enfants recevant T habit de saint Philippe des mains des religieux.

Après avoir ainsi achevé un côté de la cour, jugeant qu'il retirait de ses peines trop d'honneur et pas assez de profit, Andrea résolut de ne pas continuer le reste de l'ouvrage, bien que le frère s'en plaignit beaucoup ; mais ce dernier ne voulut pas lui causer d'ennuis, à cause de leur traité, pourvu qu'Andréa lui promît deux autres peintures qu'il devait faire, tout à loisir, et moyennant une augmentation de prix ; c'est ainsi qu'ils se remirent d'accord. Grâce à ces œuvres, Andrea, étant plus connu, reçut la commande de plusieurs tableaux et d'ouvrages d'importance. Entre autres, le général des moines de Vallombrosa le chargea (i) de peindre, dans le monastère de San Salvi, hors la Porta alla Croce, une Sainte Cène, sur une des parois du réfectoire, et, sur la voûte, quatre médaillons contenant les portraits de saint Benoît, de San Giovanni Gualberto, de l'évêque San Salvi et du cardinal San Bernardo degli Uberti, de Florence (2), religieux de ce couvent. Un cinquième médaillon, placé au centre, renferme la Trinité, figurée par une tête à trois faces. Ces fresques, habilement exécutées, firent estimer Andrea ce qu'il était réellement en peinture.

Par l'entremise de Baccio d'Agnolo, il eut ensuite à peindre à fresque, dans la ruelle qui va d'Or San Michele au Mercato Nuovo, et sur un coin, l'Annonciation en petites proportions qu'on y voit encore (3) et qui ne fut pas très estimée, ce qui provint peut-être de ce qu'Andréa, qui réussissait bien quand il ne cherchait pas à se sur passer ou à forcer la nature, voulut dans cette œuvre, dit-on^ se surpasser et la traiter avec un soin trop minutieux. Entre autres tableaux qu'il fit ensuite à Florence et qu'il serait trop long d'énumérer on peut citer, parmi les plus remarquables, celui qui est actuellement chez Baccio Barbadori et qui représente une Vierge en pied tenant son Fils, avec sainte Anne et saint Joseph, traités dans une belle manière Il fit pareillement un tableau remarquable, qui est chez Lorenzo di Domenico Borghini, et une Vierge pour Lionardo del Giocondo Deux petits tableaux peints pour Carlo Ginori furent ensuite achetés par le magnifique Ottaviano de' Medici ; l'un est dans sa belle villa d Campi, et l'autre chez son fils Bernadette (4),

(1) Le i5 juin ibig.

(2) Toutes ces peintures existent encore.

(3) Elle est presque détruite.

(4) Tous ces tableaux sont perdus.

ANDREA DEL SARTO

Pendant ce temps, le sacristain des Servi avait confié au Francia Bigio une des fresques de la cour, dont nous avons déjà parlé. Celui-ci n'avait pas encore achevé d'élever la clôture, lorsqu'Andrea, mis en éveil, parce qu'il lui paraissait que le Francia était plus habile et plus expéditif dans la pratique des couleurs à fresque, fit, comme par rivalite, les cartons des deux histoires promises au sacristain et destinées à prendre place dans le coin, entre la porte latérale de San Bastiano et la petite porte qui, de la cour, donne accès dans la Nunziata. Les cartons faits, il se mit à peindre les fresques, et, dans la première il représenta la Nativité de la Vierge (i), avec un groupement de figures bien proportionnées et agencées avec grâce, dans une chambre où quelques femmes, amies et parentes, revêtues des costumes du temps, viennent visiter et entourent l'accouchée. Autour du feu, quelques femmes, de condition inférieure, lavent la fillette qui vient de naître, tandis que d'autres préparent les langes et rendent divers offices réclamés par la circonstance. On voit encore un enfant qui se chauffe au feu, vraiment vivant, un vieillard étendu sur un lit de repos, très naturel, et des servantes qui apportent à manger à la mère de la Vierge, avec des gestes pleins de vérité. Toutes ces figures et quelques petits anges qui volent en semant des fleurs sont peints avec un tel art qu'ils paraissent vivants.

Dans l'autre histoire, Andrea fit les trois mages d'Orient qui, guidés par l'étoile, viennent adorer le petit Enfant Jésus. Il les représenta descendus de cheval, comme s'ils étaient prêts d'arriver au but de leur \ oyage, et cela parce qu'il n'y a que l'espace des deux portes entre cette scène et la Nativité du Christ peinte par Alesso Baldovinetti. Les trois rois sont suivis de leur cour et de gens qui conduisent des chariots et des bagages de toute espèce ; parmi ces gens, on remarque, dans un coin, trois personnages couverts de l'habit florentin et peints d'après nature. Le premier, en face du spectateur et en pied, est Jacopo Sansovino ; le second est Andrea del Sarto ; un bras en raccourci, il paraît indiquer qu'il est l'auteur de cette œuvre, et s'appuie contre le Sansovino, derrière lequel on voit la tête de profil du musicien Aiolle (2). Des enfimts grimpent sur une muraille pour voir passer les étranges animaux, qui accompagnent le magnifique cortège des trois rois. Cette fresque ne le cède en rien à la précédente, et, dans l'une et dans lautre, Andrea resta supérieur non seulement à lui-même,

(i) Terminée en i5i4, signée : mdxiiii Andreas faciebat.

12) Ne en 1492, et qui, à partir de i53o, vécut toujours en France.

mais encore au Francia Bigio, qui, de son côté, termina la siennt.

Dans le même temps, Andrea fit, pour la Badia de San Godenzo, appartenant au même ordre, un tableau (i) qui fut très estimé, et pour les religieux de San Gallo, un tableau représentant l'Annonciation (2)^ dans lequel on voit une union de couleurs très agréable et quelques têtes d'anges accompagnant l'archange Gabriel, doucement fondues, et d'une beauté de visage parfaitement rendue.

Andrea peignit ensuite un tableau de figures en petites dimensions, pour Zanobi Girolami, sur lequel on voit un trait de 1 histoire de Joseph, fils de Jacob (3), et, pour les membres de la Compagnie de Santa Maria della Neve, derrière les sœurs de Sant' Ambrogio, sur un petit tableau, les trois figures de la Vierge, de saint Jean-Baptiste et de saint Ambroise (4). Cette œuvre terminée fut posée plus tard sur l'autel de cette Compagnie. Andrea, cependant s'était lié, grâce à son mérite avec Giovanni Gaddi, qui fut ensuite clerc de la chambre, et qui faisait alors continuellement travailler Jacopo Sansovino, en homme qui appréciait les arts du dessin. La manière d'Andrea lui plaisant, il lui fit faire pour soi un tableau d'une Vierge admirable (5), qui fut estimée la plus belle œuvre qu'Andréa eût peinte jusqu'alors, tant à cause des modèles qu'il employa que de toutes les difficultés ingénieuses qu'il résolut. Il fit ensuite un autre tableau de la Vierge, pour Giovanni di Paulo, mercier, qui plut infiniment à tous ceux qui le virent, et, pour Andrea Sertini, un autre tableau représentant la Vierge, Jésus-Christ^ saint Jean et saint Joseph, exécutés avec tant de soin qu'ils furent toujours estimés depuis, à Florence, être une peinture des plus remarquables (6). Toutes ces œuvres valurent à Andrea une telle renommée dans sa patrie, que, parmi tant de peintres jeunes et vieux qui travaillaient alors, il était regardé comme un des meilleurs. Il était donc très honoré, et, bien qu'il se fît peu payer, il se trouvait en état de secourir sa famille et de vivre à l'abri des ennuis et des dégoûts qu'éprouvent ceux qui vivent pauvrement. Mais, s'étant épris d'une jeune femme qui, peu de temps après, étant restée veuve, devint sa femme, il eut à soufirir et à peiner le reste de sa vie, plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, car, outre les embarras inhérents à sa

(1) Une Annonciation, au palais Pitti.

(2) Id., signée : andrea del sarto.

(3) Collection Cowper, en Angleterre.

(4) Tableau perdu.

(5) Qui est toujours dans la famille Gaddi-Poggi.

(6) Ces deux tableaux sont perdus.

ANDREA DEL SARTO

nouvelle cond.fon, il eut à en supporter bien d'autres, en homme qui éta,t en pro.e tantôt à la jalousie et tantôt à mille autres souffrancesd)

Pour en revenir à ses ouvrages, qui furent aussi nombreux oue preceux, ,1 fit après ceux dont nous avons parlé ci-dessus, pour un frère mmeur de Santa Croce, qui était directeur des sœurs de San Francesco m v-a Pentolini et qui appréciait beaucoup la peinture, un tableau destme a l'égl.se des sœurs et représentant la Vierge debout sur un p.edestal octogone, aux angfes duquel sont assises des harpies (2) ; d une ma.n elle tient à son cou son Fils qui, dans une très belle attuude la serre tendrement dans ses bras ; dans l'autre, elle a un hvre ferme et elle regarde deux petits enfants nus qui la soutiennent et I encadrent A droite de la Madone est un saint François dont la tete expnme cette bonté et cette simplicité qui furent vraiment dans ce b.enheuretax. Les pieds de ces figures sont d'une rare beauté - il en est de men.e des draperies qu'Andréa savait jeter, avec des plis très riches et des fro.ssures si harmonieuses que, tout en enveloppant les figures elles laissaient toujours apercevoir le nu. A la droite de la Vierge est encore un saint Jean, beau jeune homme occupé A écrire l'Évan-^ile Cette œuvre paraît enveloppée de nuées transparentes au-dessus de^ édifices, et les personnages semblent se mouvoir, en sorte que ce tableau est aujourd'hui considéré comme un des plus rares et des plus beaux qu Andrea ait produits. Il fit encore pour le Nizza, menuisier, un tableau de la Vierge (3) qui n est pas moins estimé que ses autres œuvres.

LArt des Marchands ayant ensuite décidé de remplacer par des chars de triomphe en bois, à l'instar de ceux des anciens Romains, les bannières et les cierges que les villes et les forteresses faisaient passer processionnellement, en guise de tribut, le matin de la Saint-Jean devant le duc et les principaux magistrats, parmi les dix que Ion construisit, Andrea en orna quelques-uns de sujets à l'huile et en grisaille qui furent très admirés. Chaque année, on devait augmenter le nombre de ces chars jusqu'à ce que le moindre château eût le sien, ce qui aurait ete dune magnificence extraordinaire; mais malheureusement, on renonça à ce projet, l'an 1527.

Tandis qu'Andréa enrichissait ainsi Florence de ses productions et que sa renommée grandissait chaque jour, la Compagnia dello Scalzo decida qu Andrea terminerait la décoration de sa cour, où il avait déjà

(1) Elle s'appelait Lucrezia di Bacciodel Fede.

(2) Aux Olïices, signé: tm. san. flou. fac. mdxvii <3) Perdu.

LES VIES d'artistes

peint le Baptême du Christ (i). Andrea, s'étant volontiers remis à cette œuvre, y fit deux histoires, et, pour orner la porte d'entrée, deux belles figures de la Charité et de la Justice. La première histoire représente saint Jean prêchant à la foule, dans une attitude pleine de fierté ; sa maigreur atteste l'austérité de sa vie et son visage est tout esprit et réflexion. Pareillement la variété et la vivacité des auditeurs sont merveilleuses ; ils restent étonnés d'entendre cette nouvelle et rare doctrine. Mais le génie d'Andrea s'appliqua encore davantage dans la deuxième fresque où l'on voit saint Jean baptisant la multitude; les uns se dépouillent de leurs vêtements, les autres reçoivent le baptême, ceuxlà attendent que ce soit leur tour d'être baptisés, et tous sont animés de l'ardent désir d'être lavés du péché. Ces figures sont si bien exécutées en clair-obscur, qu'elles paraissent être de vivantes histoires en marbre, pleines de vérité. Je ne dois pas cacher que, pendant qu'Andréa était occupé à ces peintures et à d'autres, parurent quelques gravures sur cuivre d'Albert Durer, desquelles il se servit, et dont il tira plusieurs figures qu'il arrangea à sa manière, ce qui a fait croire à certaines gens, non pas qu'il soit mal de se servir adroitement des bonnes choses d'autrui, mais qu'Andréa manquait d'invention.

Vers ce temps, Baccio Bandinelli, dessinateur très estimé, eut envie d'apprendre à peindre à l'huile. Sachant qu'à Florence personne ne savait mieux le faire qu'Andréa, il lui demanda son portrait, qui fut très ressemblant, comme l'on peut en juger encore à présent. Ainsi, en le voyant faire cette œuvre et d'autres, Baccio observa la manière de son coloris ; mais, soit à cause des difficultés qu'il rencontra, soit par insouciance, il abandonna son projet et revint plus judicieusement à la sculpture.

Andrea fit pour Alessandro Corsini un tableau plein de petits anges qui entourent la Vierge assise à terre et ayant son Fils à son cou (2) ; pour un mercier qui tenait boutique à Rome et qui était son grand ami, il peignit une tête admirable. Pareillement Giovambatista Puccini, Florentin, à qui le mode de faire d'Andrea plaisait extraordinairement lui demanda un tableau d'une Vierge (0, poux être envoyé en France comme il le trouva parfaitement réussi, il le garda pour lui et ne l'envoya pas autrement. Néanmoins, comme il faisait du trafic et des affaires en France, et comme on lui avait prescrit de s'efforcer d'ame-

^1) Ces fresques, commencées en i5n, interrompues en i5i8 par le voyage e France, furent reprises en i522, et terminées en iSaô..

(2) Au musée de Munich(?)

(3) Tableau inconnu.

ANDREA DEL SARTO

lier des peintures excellentes, il donna à peindre à Andrea un tableau d'un Christ mort et soutenu par des Anges, qui d'un air triste et plein de pitié contemplent le Sauveur, tombé dans une telle misère pour racheter les péchés des hommes (i). Cette œuvre, une fois terminée, plut universellement, en sorte qu'Andréa, prié par plusieurs, la fit graver à Rome par Agostino Veneziano ; mais, comme elle ne réussit pas trop bien, il ne voulut plus jamais donner quelque œuvre à faire graver. Le tableau fut envoyé en France, où il ne plut pas moins qu'.iux Florentins, si bien que le roi, toujours plus désireux d'avoir de ses œuvres, lui en demanda, ce qui fut cause qu Andrea, persuadé par ses amis, se décida à se rendre peu après en Frnnce.

A cette époque, c'est-à-dire l'an 15 15, les Florentins, ayant appris que le pape Léon X voulait leur faire la grâce de se montrer dans sa. patrie (2), prcp irèrent, pour le recevoir, les fêtes les plus somptueuses ; ils disposèrent des arcs de triomphe, des façades, des temples, des statues colossales et d'autres décorations avec une telle profusion et une telle magnificence, que l'on n'avait encore rien vu de plus beau. Il est vrai que jusqu'alors Florence n'avait jamais possédé dans son sein autant d'artistes de talent. A l'entrée de la Porta San Pier Gattolini, Jacopo di Sandro et Baccio da Montelupo construisirent un arc de triomphe tout historié. Giuliano del Tasso en fit un autre à San Felice in piazza, ainsi que plusieurs statues à Santa Trinità, et une copie de la Colonne Trajane sur le Mercato Nuovo. Antonio, frère de Giuliano da San Gallo, éleva un temple octogone sur la Piazza de' Signori, et Baccio Bandinelli une statue colossale sur la Loggia. Entre la Badia et le palais du Podestat, le Granacci et Aristotile da San Gallo bâtirent un arc de triomphe, et au Canto de' Bischeri, le Rosso en plaça un autre, remarquable par la beauté de l'ordonnance et la variété des figures. Mais ce que l'on admira surtout, ce fut la façade en bois de Santa Maria del Fiore, qu'Andréa peignit en grisaille avec tant de perfection, que l'on n'aurait pu désirer mieux. Elle avait été construite en bois par Jacopo Sansovino, qui l'avait également enrichie de bas-reliefs et de statues, en sorte que le pape déclara que cet édifice n'aurait pas été plus beau, lors même qu'il eût été en marbre. C'était une invention de Laurent de Médicis, père de Léon X, quand il était vivant. Jacopo Sansovino fit encore, sur la place de Santa Maria Novella, un cheval semblable à celui de Rome. Une multitude d'ornements couvraient la salle du Pape,

I I) Musée de Vienne, signé : and. sar. flo. fac:. (2) 11 vint le 14 novembre i5i2.

LES VIES d'artistes

dans la Via della Scala, et la moitié de cette rue était pleine de belles peintures exécutées par divers artistes, mais pour la plupart dessinées par Baccio Bandinelli. En un mot, l'entrée de Léon X à Florence, qui eut lieu le 3 septembre 15 16 offrit un apparat qui fut le plus grand et le plus beau qu'on ait jamais vu.

Revenons à Andrea. Sollicité de nouveau de faire un autre tableau pour le roi de Fiance, il termina promptement une très belle Madone (i), qui fut expédiée aussitôt, et que les marchands vendirent quatre fois plus .cher qu il ne l'avaient eux-mêmes payée. Justement alors Baccio d'Agnolo venait de sculpter, pour une chambre de Pier Francesco Borgherini, diverses espèces de sièges, de coffres et un lit en noyer. Borgherini. voulant que les peintures fussent en harmonie avec 1 excellence des autres travaux, chargea Andrea d'une partie des peintures en petites dimensions et représentant quelques faits de l'histoire de Joseph (2), dont plusieurs sujets avaient déjà été trait», s avec succès par le Granacci et Jacopo da Pontormo. Andrea s'efforça de l'emporter sur ses deux concurrents et y réussit parfaitement. Pendant le siège de Florence, Giovambatista della Palla essaya d'enlever ces peintures des parois où elles étaient fixées, pour les offrir au roi de France, mais, comme elles tenaient de manière que toute Foeuvre aurait été gâtée, on les laissa en place avec une Vierge du plus haut prix.

Andrea fit ensuite une tête de Christ, que les frères des Servi ont placée actuellement au-dessus de l'autel della Nunziata (3) ; elle est si belle, selon moi, que je ne sais si l'esprit humain est capable d'en imaginer une plus belle, en tant que tête de Christ. Les chapelles de l'église de San Gallo, hors la porte du même nom, renfermaient, outre deux tableaux d'Andrea, quantité de peintures qui ne Ks valaient pas. Comme il s'agissait d'en faire exécuter une nouvelle, les frères agirent auprès du possesseur de la chapelle, pour qu'il allouât cette œuvre à Andrea Celui-ci se mit aussitôt à l'œuvre et représenta quatre personnages debout, discutant le mystère de la Trinité (4). Saint Augustin, que distinguent ses habits épiscopaux et sa physionomie vraiment africaine, se tourne avec véhémence vers saint Pierre martyr, qui brandit un livre ouvert, dans une attitude et avec un geste vraiment terribles.

(1) Au Musée du Louvre.

(2) Deux de ces tableaux sont au palais Pitti; l'un d'eux est signé: andrea del SARTO FAciEBAT. Ccux du Pontormo sont aux Offices.

(3) Touj ours en place. - ■ i^) Au palais Pitti, signé: and. sar. flo. fac.

ANDREA DEL SARTO

Saint François, d'une main tenant un livre et de l'autre se pressant la poitrine, paraît animé d'une si vive ferveur, que son âme se Fond, pour ainsi dire, dans ses paroles. Il y a en outre un saint Laurent, qui écoute en silence, comme un jeune homme et paraù se rendre à l'autorité de ses aînés. Des deux figures agenouillées nii occupent le bas du tjbleau, la Madeleine, richement vêtue, est le portrait fidèle de la femme d'Andrea, car il ne peignait jamais de tête de fem ne que d'après la sievne, et si par hasard il prenait un autre modèle, soit par l'hibitude qu'il avait pris de la dessiner, de l'avoir devant les yeux, et plus encore dans son esprit, il en arrivait à ce que toutes les têtes de femmes qu'il faisait lui ressemblaient. L'autre est un saint Sébastien nu, qui paraît plutôt vivant que peint. Certainement, cette œuvre, parmi tant de peintures à l'huile, fut considérée par les artistes comme la meilleure, tant y brillent la science des proportions dans les figures et la justesse de l'expression dans les visages. Les têtes de jeunes gens y respirent la douceur, celles des vieillards la dureté, et celles des hommes mûrs participent de ces deux caractères. En somme, cette composition est d'une rare beauté dans toutes ses parties ; elle est aujourd'hui à San Jacopo tra Fossi, au Canto agli Alberti, avec d'autres peintures du même auteur.

Tandis qu'Andréa allait ainsi vivant misérablement à Florence du produit de ces ouvrages sans pouvoir se tirer d'affaire, les deux tableaux qu'il avait envoyés en France étaient vus par François P^ et parmi tant de peintures qui lui avaient été expédiées de Rome, de Venise et de Lombardie, ils étaient jugés de beaucoup supérieurs à tous les autres. Comme le roi en faisait le plus grand éloge, on lui dit qu'il serait facile d'attirer Andrea en France à so i service, ce qui fut très agréable au roi. Il donna donc des ordres pour que ce projet se réalisât et qu'on payât à Florence l'argent nécessaire pour le voyage ; A drea se mit donc joyeusement en route pour la France, emmenant avec lui A "drea Sguazzella, son élève (i). Arrivés à la cour, ils furent accueillis par le roi avec beaucoup de faveur, et le premier jour ne se passa pas sans qu'Andréa éprouvât la libéralité et la courtoisie de ce roi magnanime, qui lui fit présent de bonnes sommes d'argent et de riches habits. S'étant ensuite mis au travail, il se rendit si agréable au prince et à la cour, qu'il reçut des caresses de tout le monde, et qu'il lui semblait que sa fortune l'avait conduit d'une extrême misère à la suprême félicité. Il fit d'abord le portrait du Dau-

{\) Fin mai i5i8. . .

phin (i), à peine âgé de quelques mois tel qu'il était dans ses langes^ peinture qu'il porta au roi, et pour laquelle il reçut en don trois cents écus d'or, puis un tableau de la Charité (2), qui fut très admiré, et que le roi estima autant qu'il le méritait. Il assigna au peintre une grosse pension et lui promit qu'il ne manquerait de rien, faisant toute chose pour le retenir, car il aimait le mode de faire et la rapidité de travail de cet homme facile à contenter. En outre. Andrea, ayant su gagner les bonnes grâces des courtisans exécuta pour eux de nombreux travaux ; certes, s'il eût considéré d'où il était parti et le point où le sort l'avait amené, il n'y a pas de doute qu'il serait arrivé au rang le plus brillant, sans parler des richesses qu'il aurait amassées. Mais, un jour qu'il travaillait, pour la reine-mère, à un saint Jérôme pénitent (3), il reçut de Florence des lettres de sa femme qui (n'importe pour quelle raison) le firent songer au départ. Il dema da donc au roi son congé, lui disant qu'il voulait aller à Florence ; que ses affaires mises en ordre, il reviendrait auprès de Sa Majesté de toute façon ; que, pour être plus en paix il ramènerait sa femme avec lui ; enfin qu'il rapporterait des peintures et des sculptures de prix. Le roi lui donna de l'argent pour cela en toute co: fiance, et Andrea jura sur l'Evangile qu'il reviendrait avant peu de mois.

Arrivé sans accident à Florence (4). il ne songea, pendant plusieurs mois, qu'à se divertir avec sa belle femme et ses amis. Finalement, le temps fixé pour son retour fut passé, et il arriva que les plaisirs l oisiveté et des constructions (5) qu'il entreprit, mangèrent son argent, et celui du roi. Néanmoins, il voulait repartir, mais les larmes et les prières de sa femme turent plus d'empire sur lui que ses intérêts et les serments faits au roi. Pour faire plaisir à sa femme, il ne s'en retourna donc pas, et cette manière d'agir irrita le roi à tel point, que, de longtemps, il ne put regarder d'un bon œil aucun peii tre florentin, et il jura que, si jamais Andrea lui tombait entre les mains il lui causerait plus de déplaisir que de plaisir, sans le moindre égard pour son talent. Ainsi Ai drea, resté à Florence et tombé du sommet de la félicité dans la misère, chercha à se tirer d'embarras et à passer le temps le mieux qu'il put.

(1) Mort en i536 Peinture perdue.

(2) Au Musée du Louvre, signée: Andreas sartus florentinus me pinxit m. d. xviii. Transportée sur toile

(3) Tableau inconnu.

<4) En i5i9; Sguazzella resta en France.

{5) l e i5 octobre i52o, il achète un terrain, via del Mandorlo, pour y construire une maison.

ANDREA DEL SARTO

Lorsqu'il s'en alla en France, la Compagnia della Scalzo, pensant qu'il ne devait plus jamais revenir, avait alloué le reste des peintures de la cour au Francia Bigio, qui y avait déjà peint deux histoires, quand Andrea revint à Florence. La Compagnie fit en sorte qu'il reprit ce travail qu'il continua en faisant quatre histoires, l'une à côté de l'autre. Dans la première, saint Jean, prisonnier, est amené devant Hérode. Dans la deuxième, on voit le Festin d'Hérode et la Danse d'Hérodiade, avec des figures bien appropriées à ce sujet. Le troisième représente la Décollation de saint Jean, dans laquelle le bourreau, à dtmi-nu, est une figure remarquablement dessinée, ainsi que toutes les autres. Dans la quatrième. Hérodiade présente la tête de saint Jean à sa mère ; on y voit quelques figures plongées dans Tétonnement, qui sont faites avec de belles considérations. Ces peintures ont été, pendant un temps, l'objet des études d une foule de jeunes gens, qui sont aujourd hui d'excellents maîtres. Hors la Porta a Pinti, au coin de la rue qui se dirige vers les Jésuites, il fit à fresque, dans un tabernacle, une Vierge assise tenant Tenfant Jésus (i), et accompagnée d'un petit saint Jean qui rit, non moins remarquable par sa vivacité et sa gentillesse que par la perfection avec laquelle il est peint. La tête de la Vierge est le portrait d'après nature de la femme d Andrea. Ce tabernacle, à cause de l'incroyable beauté de la peinture, fut laissé sur pied, l'an 1530, pendant le siège de Florence, quand on détruisit le couvent des Jésuites et quantité d'autres édifices fort beaux.

Vers cette époque, Bartolommeo t'anciatichi l'ancien, qui faisait en France de grandes afl^aires commerciales désirant laisser de lui un souvenir à Lyon, éciivit à Baccio d'Agnolo de demander à Andrea et de lui envoyer un tableau de l'Assomption de la Vierge avec les Apôtres autour du sépulcre (2). Andrea conduisit cet ouvrage presque entièrement à fin; mais le panneau s'étant fendu plusieurs fois, tantôt il y travailla, tantôt il le laissa de côté, si bien que le tableau n'était pas entièrement fini à sa mort. Plus tard, Bartolommeo Panciatichi le jeune recueillit dans sa maison cette peinture qui est vraiment digne d'éloges, à cause des admirables figures des Apôtres et celle de la Vierge entourée par un chœur de petits anges, tandis que d'autres la soutiennent et la portent avec une grâce extrême. Dans le fond du tableau, Andrea s'est représenté parmi les Apôtres avec tant de vérité qu'il paraît vivant. Au bout du jardin des Servi, et sur deux coins, Andrea

(1) Existe encore, en mauvais état.

(2) Actuellement au palais Pitti, de même qu'un tableau analôgue; commandé en i526 par Margerita Passerini.

LES VIES d'artistes

fit deux peintures représentant la Vigne du Seigneur (i), c'est-à-dire, quand on la plante quand on la lie aux ceps, et ensuite quand ce père de famille appelle au travail ceux qui se tiennent oisifs, parmi lesquels un, à qui l'on demande s'il veut prendre du travail, s'est assis et se frotte les mains, en se demandant s'il doit y aller, de la même manière que l'on voit se tenir les fainéants qui ont peu d'envie de travailler. L'autre peinture (2) est beaucoup plus belle; le mim^ père de famille les fait payer tandis qu'ils murmurent et se plaignent. Entre autres, un qui compte son argent parait vivant, tant il est absorbé par ce qui l'intéresse; il en est de même du fermier qui les paye. Ces peintures sont faites en clair-obscur, et travaillées à la fresque avec une extrême habileté professionnelle. Il fit ensuite dans le noviciat du mêmî couvent, au sommet d'un escalier, une Pietà, peinte à fresque, dans une niche, qui est très belle (3). Il peignit encore un petit tableau à l'huile représentant une Pietà et une Nativité (4), dans une chambre du couvent occupée par le général Angelo d'Arezzo. Il fit, pour Zanobi Bracci, qui désirait vivement avoir de ses œuvres, un tableau d'appartement représentant la Vierge agenouillée et qui, appuyée à un rocher, contemple le Christ couché sur des linges et regardant en souriant sa mère, à laquelle saint Jean debout semble dire, en le montrant, que c'est le vrai fils de Dieu (5). Derrière eux. saint Joseph, la tête appuyée sur ses mains posées sur un rocher, livre son âme à une douce béatitude, en voyant la génération humaine divinisée par la naissance de Jésus.

Le cardinal Jules de Médicis ayant été chargé par le pape Léon X de faire orner de stucs et de peintures la voûte de la grande salle du Poggio a Calano, palais et villa de la famille Médicis, situé entre Pistola et Florence, le soin de présider à ces travaux et de les payer fut confié au magnifique Ottaviano de' Medici, comme à un homme qui, ne dérogeant pas de ses ancêtres, s'entendait à cette tâche, et aimait tous les artistes, se plaisant à rassembler dans son palais les œuvres d'art des meilleurs maîtres. Il voulut donc, donnant la direction de tout le travail au Francia Bigio, qu'il n'en peignit que le tiers, qu'Andréa en fit le deuxième tiers, et Jacopo da Puntormo le dernier tiers. Mais il n'obtint pas que cette œuvre fût terminée, bien qu'il les

(1) Le mur tomba en 1704 et avec lui les peintures.

(2) L'autre peinture existe encore, mais entrés mauvais état.

(3) Actuellement aux Offices.

(4) Peintures perdues.

(5) Au palais Pitti.

ANDREA DEL SARTO

pressât et quel que fût l'argent qu'il leur donnât ou qu'il leur promît. Andrea seul termina avec beaucoup de soin, sur une paroi, une scène représentant César qui reçoit le tribut de toat le règne animal (i); il fit tous ses efforts pour surpasser le Francia et Jacopo, et y introduisit des difficultés qui n'étaient plus en usage, en y ménageant une magnifique perspective et un escalier très difficile à rendre, qui est orné de statues et aboutit au trône de César. Parmi les esclaves qui portent des animaux ou des oiseaux, on remarque un Indien vêtu d'une casaque jaune et l'épaule chargée d'une cage, avec des perroquets dedans ou au-dessus. Divers personnages conduisent des chèvres indiennes, des lions, des girafes, des panthères, des loups-cerviers et des singes ; entre autres belles fantaisies qui complètent cette fresque divine, nous citerons encore le nain qui est assis sur l'escalier. Il tient une boite dans laquelle est un caméléon, si bien fait que l'on ne peut imaginer rien de mieux proportionné que cette étrange bête, si difforme qu'elle soit. Il est vraiment déplorable que la décoration de cette salle n'ait pas été terminée, car elle est dans son genre la plus belle salle du monde (2).

De retour à Florence, Andrea fit, sur un tableau, un saint Jean- Baptiste nu et à mi-corps (3), pour Giovan Maria Benintendi, qui le donna plus tard au seigneur duc Cosme. Pendant que les choses se passaient de cette manière, Andrea songeait souvent à la France, en soupirant du fond du cœur, et s il avait espéré trouver le pardon de la faute commise, il n'y a pas de doute qu'il y serait retourné. Pour tenter la fortune et voir si en cela son talent ne lui viendrait pas en aide, il peignit, sur un tableau, un saint Jean-Baptiste deml-nu (4), avec l'intention de l'envoyer au grand maître de France (5), afin que ce seigneur s'employât à le faire rentrer en grâce auprès du roi. Mais, je ne sais pour quel mDtif, il ne le lui envoya pas autrement; 0:taviano de' Medici, qui était grani admirateur de son talent, le lui acheta ainsi que deux Madones (6), qui sont aujourd'hui dans son palais.

Peu de temps après, Zanobi Bracci lui fit faire, pour M^' de Beaune (7), un tableau qu'Andréa exécuta avec tout le soin imagi-

(0 Existe encore, peinte en i52i.

(2) Terminée par Alessandro Allori, en i58o.

(3) Au Palais Piui.

( \) Au Palais Pitti.

(5) Anne de Montmorency, mort en 1567.

(6) Tabi aux inconnus.

(7) B ron de Semblançay, surintendant des finances, pendu en 1527.

666 LÉS VIES d'artistes

nable, dans l'espoir qu'il lui ramènerait la faveur de François I". au service duquel il désirait retourner. Il fit encore un tableau pour Lorenzo Jacopo, d'une grandeur bien supérieure à ses dimensions habituelles, et qui renferme une Vierge assise, tenant son fils dans ses bras, avec deux autres figures qui l'accompagnent et sont assises sur des escaliers : ce tableau n'est pas inférieur comme dessin et comme coloris à ses autres œuvres. Il peignit pareillement un tableau de la Vierge pour Giovanni d'Agostino Dini, et le portrait d'après l'original de Cosimo Lapi, qui est si beau qu'il paraît vivant (i).

L'an 1523, la peste éclata à Florence et dans quelques endroits des environs ; grâce à l'entremise d'Antonio Brancacci, pour fuir la peste et pour trouver quelque travail, Andrea alla à Mugello, pour faire un tableau, chez les religieuses camaldules de San Piero a Luco. Il y emmena sa femme, sa belle-fille, sa belle-sœur et un de ses élèves. Étant tranquille dans ce Heu, il commença le tableau, et comme les vénérables religieuses l'accablaient chaque jour davantage de prévenances et de soins, lui, sa femme et sa suite, il apporta à cette œuvre toute l'application imaginable. Ce tableau (2) représente le Christ mort, pleuré par la Vierge, saint Jean l'évangéliste et la Madeleine ; ces figures sont si vivantes qu'elles paraissent avoir le souffle et l'esprit. On reconnaît dans saint Jèan la douce affection qui animait cet Apôtre, de même que l'amour dans la Madeleine éplorée et une extrême douleur dans le visage et l'attitude de la Vierge, qui émeut profondément saint Pierre et saint Paul contemplant le corps du Sauveur du monde étendu sur les genoux de sa mère. On peut dire avec vérité que ce tableau a talu plus de célébrité au monastère de San Piero que toutes les constructions qu'on y a élevées, si magnifiques et si extraordinaires qu'elles soient.

Ce tableau terminé, comme le danger de la peste n'était pas encore passé, Andrea resta quelques semaines de plus dans ce couvent, où il était bien vu et bien traité. Pour ne pas demeurer dans l'inaction, il employa ce temps à peindre non seulement la Visitation qui est dans l'église, en guise de couronnement d'une vieille peinture, audessus de la crèche, mais encore, sur une petite toile, une très belle tête du Christ (3), à peu de chose semblable à celle qui est sur l'autel de la Nunziata, mais non terminée. Ayant ainsi passé sans danger le

(i)res tableaux sont perdus.

<2) Termine en 1524 ; au palais Pini. La prédelle est toujours dans l'église de Luco.

(3) Tableau perdu.

ANDREA DEL SARTO

temps de la peste et ayant laissé aux religieuses une œuvre qui peut lutter avec les meilleures qui aient été faites de nos jours, il revint à Florence et peignit sur un tableau, pour son intime ami Bicchieraio da Gambassi, la Vierge avec l'Enfant Jésus dans les airs, et, au dessus, quatre saints (i) ; sur la prédelle, il plaça le portrait de Bicchieraio et de sa femme. Zanobi Bracci lui demanda aussi, pour une chapelle de sa villa de Rovezzano, un très beau tableau de la Vierge allaitant son Enfant, avec un saint Joseph (2) ; ces figures ont tant de relief qu'elles paraissent se détacher du tableau, qui est aujourd'hui chez Messer Antonio Bracci, fils de Zanobi. A la même époque, Andrea fit encore, dans la cour dello Scalzo, deux autres histoires représentant l'Apparition de l'Ange àZacharie dans le temple, et la Visitation de la Vierge, belle à merveille.

Lorsque Frédéric II, duc de Mantoue, traversa Florence pour aller se présenter à Clément VII, il vit, au-dessus d'une porte du palais Médicis, le célèbre portrait de Léon X, peint par Raphaël, où ce pape est représenté entre le cardinal Jules de Médicis et le cardinal de' Rossi. En homme qui appréciait de si belles peintures, il désira vivement l'avoir en sa possession ; aussi, quand il fut arrivé à Rome, le demanda-t-il en don au pape, qui le lui accorda gracieusement. On écrivit donc à Ottaviano de' Medici, qui avait sous sa tutelle Hippolyte et Alexandre, de le faire mettre en caisse et de l'expédier à Mantoue. Cette chose déplut infiniment au magnifique Ottaviano, qui ne voulait pas priver Florence d'une pareille peinture, et s'étonna que le pape y eût renoncé si facilement. Néanmoins, il répondit qu'il ne manquerait pas de servir le duc. mais que le cadre étant mauvais, il en faisait faire un neuf, et qu'aussitôt qu'il serait doré il enverrait le portrait à Miintoue, ce qu'il faisait pour mérager, comme on dit vulgairement, la chèvre et le chou. Il fit appeler secrètement Ai drea, lui raconta ce qui se passait et lui dit qu'il n'y aurait d'autre remède que de faire une copie aussi exacte que possible et de l'envoyer au duc, à la place de l'original, que l'on tiendrait soigneusement caché. Andrea promit de faire ce qui serait en son pouvoir, et se pourvut d un panneau complètement semblable en grandeur et dans toutes ses p.irties, qu'il peignit en secret chez Ottaviano. Il reproduisit tout (3), et jusqu aux

(0 Au pafais Pitti. Les 4 Saints sont : saint Jean-Bapiiste, sainte Marie-Madeleine, saint Sébastien et saint Roch.

^2) Tableau perdu.

(3) En 1524. La copie faite par Andrea est aciueikment au Musée de Naples ; l'original au palais Pitti.

moindres taches de saleté, avec une si merveilleuse fidélité que, quand il eut achevé son travail, Ottaviano, qui cependant était un excellent connaisseur, fut incapable de distinguer l un de l'autre ni la copie de Toriginal. Après avoir caché le tableau de Raphaël, on envoya le tableau d Andrea, avec un cadre semblable, au duc de Mantoue qui en fut ravi, Jules Romain, peintre et élève de Raphaël^ ne s'étant aperçu de rien et ayant donné au tableau les plus grands éloges. Jules Romain serait toujours resté da s la même opinion s'il n'eût été désabusé par Giorgio Vasari qui, protégé dans son enfance par Ottaviano, avait été admis à voir travailler Andrea. Après avoir montré ui>e foule- da tiquités à Giorgio, qui 1 avait rencontré à Mantoue, Jules lui recommanda le portrait de Léon X comme la meilleure peinture de la ville. « C'est une très belle chose, lui répondit Vasari, mais elle n'est pas pour cela de la main de Raphaël. — Comment î s'écria Jules, ne sais-je pas ce qu'il en est, moi qui reconnais mes propres coups de brosse? — Vous croyez les reconnaître, reprit Giorgio, mais vous vous trompez, car ce tableau est de la main d'A drea del Sarto, et, pour vous le prouver, voici la marque qu il y mit à Florence, pour ne pas les confondre quand ils y étaient tous deux. /> Là-dessus, le tableau fut retourné et Jules Romain, s'étant assuré du fait, dit: « J estime ce morceau autant et même infiniment plus que s'il était de la main de Raphaël, car il est vraiment extraordinaire qu'un artiste éminent puisse imiter à ce point la manière d'un autre. » Ainsi, grâce au jugement de Messer Ottaviano, le duc fut satisfait et Florence ne fut pas privée d'une œuvre remarquable qui est actuellement da is la garde-robe du duc Cosme. Pe-dant qu'Andréa peignait ce portrait, il fit encore, pour Ottaviano, un tableau renfermant la seule tête du cardinal Jules de Médicis, qui fut ensuite le pape Clément, copiée du tableau de Raphaël et fort belle; cette tête fut donnée plus tard par Messer Ottaviano au vieil évêque de' Marzi ( i )

On lui commanda pour Pise un tableau divisé en cinq compartiments, pour la Madone de Sai' te Agnès, le long des murs de la ville, entre la vieille citadelle et la cathédrale. La Madone miraculeuse se trouve placée entre deux de ces compartiments, qui représentent saint Jea -Baptiste et saint Pierre. Dans les trois autres, Andrea peignit sainte Catherine martyre, sainte Agnès et sainte Marguerite. Ces figures de femmes sont regardées comme les plus gracieuses et les plus belles qui soient jamais sorties de sa main (2).

(1) Tabieau non retrouvé.

(2) Ces cinq figures sont actuellement dans le chœur du dôme de Pise.

ANDREA DEL SARTO

Messer Jacopo, frère des Servi, avait relevé une femme d'iin vœu, sous la COI dition qu'elle ferait faire une Madone au-dessus et à l extérieur de la porte latérale de la Nunziata, qui conduit au cloître Jacopo alla trouver Andrea et lui dit que la somme affectée à cette destination n'était pas forte, mais que, néanmoins, il lui paraissait juste que cet ouvrage fût exécuté par lui, Andrea, qui s était acquis tant de réputation par ses travaux dans ce même lieu. Andrea, bonne et douce personne, se laissant entraîner par les insinuations du religieux et par l'amour de la gloire, répondit qu'il s'en chargerait volontiers ; bientôt après il se mit à 1 œuvre et représenta la Vierge assise, avec l'Enfant Jésus à son cou et U'i saint Joseph appuyé sur un sac et les yeux fixés sur un livre ouvert. Cette fresque (i), par la pureté du dessin, la grâce du coloris et la vigueur du relief, montre qu Andrea avait de beaucoup surpassé tous les peintres qui avaient travaillé avant cette époque.

Pour achever la décoration de la cour dello Scalzo, il ne manquait plus qu'un compartiment à remplir ; Andrea, qui avait agrandi sa manière en voyant les statues que Michel-Ange avait, en partie commencées et en partie finies, pour la sacristie de San Lorenzo, mit la main à cette dernière peinture et représenta la Naissance de saint Jean- Baptiste. Cette fresque, infiniment supérieure en beauté et en relief à celles qu'il avait déjà faites dans le même endroit, est la plus haute expression de sa nouvelle manière. Dans cette œuvre, entre d'autres belles figures, il y en a une qui représente une femme portant le nouveauné à sainte Elisabeth, couchée sur un lit ; de Zacharie, qui écrit le nom de son fils sur un papier posé sur son genou, on peut dire qu il ne lui manque que le soufile. Aussi belle est une vieille, assise sur un escabeau, laquelle rit avec malice en songeant à la maternité tardive d'Elisabeth ; son attitude, son air sont aussi vrais que la nature même. Après avoir terminé cette œuvre, qui est certainement digne de tout éloge, Andrea peignit, pour le général du couvent de Vallombrosa, un tableau renfermant quatre belles figures de saints : saint Jean- Baptiste, San Giovanni Gualberto, fondateur de cet ordre, saint Michel et saint Bernard, cardinal et religieux de l'ordre, avec quelques petits anges qu'on ne saurait imaginer plus vivants ni plus beaux. Ce tableau (2) est à Vallombrosa, dans une chapelle située sur le sommet d'un rocher où certains moines, séparés de leurs frères, vivent presque en ermites,

(1) Appelée la Madonna del Sacco, d. tèe i525. Cette même année, il est cité dans le vieux Livre des Peintres, de la manière suivante : Andrea d'Agnolo del Sarlo, dipintore, i525.

(2) Actuellement à l'Académie des Beaux-Arts, daté i528.

LES VIES d'artistes

dans des chambres appelées les cellules. Il fit ensuite un tableau que Giuliano Scala envoya à Serrezzana, et sur lequel est représentée la Vierge assise tenant son Fils entre différents saints, dont deux en demifigures jusqu'aux genoux (i); on estime que ce tableau n'est pas inférieur aux autres œuvres d'Andrea. Une Annonciation (2), renfermée dans un cadre demi-circulaire, formait le couronnement de ce tableau ; elle fut abandonnée, en paiement d'une dette d'argent, à Giuliano Scala qui la plaça dans sa chapelle de l'église des Servi.

Andrea s'était engngé^ de longues années auparavant, à peindre une Cène (3) dans le réfectoire de San Salvi, à l'époque où il décora un arc avec quatre figures. Cette promesse était restée oubliée, quand un abbé, homme d'esprit et de jugement, s'en souvint et voulut qu'Andréa la réalisât. L'artiste n'opposa aucune résistance, et, tout en y travaillant de temps en temps^ entièrement à son aise, il acheva en peu de mois cette fresque, qui est regardée à bon droit comme le morceau le plus facilement dessiné et le plus vigoureusement peint qu'il ait jamais fait et même qui se puisse faire. Il donna de la grandeur, de la majesté et une grâce infinie à toutes les figures, en sorte que les paroles me manquent pour parler convenablement de cette œuvre, qui frappe de stupeur tous ceux qui la voient. Aussi n'est-il pas étonnant que sa beauté l'ait préservée, Tan 1529, pendant le siège de Florence, quand les soldats et les pionniers détruisirent les faubourgs de la ville, tous les monastères, les hôpitaux et les édifices environnants. Ils avaient déjà abattu l'église et le campanile de San Salvi, et commençait à détruire le couvent, quand ils arrivèrent devant la Cène du réfectoire. A la vue de cette merveilleuse peinture, leur chef, qui peut-être en avait entendu parler, les arrêta etleur ordonna d'épargner le reste du couvent, se réservant d'en venir à cette extrémité lorsqu'on ne pourrait plus fiiire autrement.

Andrea peignit ensuite, pour la confrérie de San Jacopo, dite // Nicchio j sur une bannière destinée à être portée dans les processions, un saint Jacques qui caresse un enfant habillé en flagellant, en le prenant par le menton, et un autre qui tient un livre à la main (4). Il fit ensuite le portrait d'un frère convers de Vallombrosa, qui, pour les besoins de la communauté, résidait toujours dans leur maison de campagne ; cet

(1) Musée de Berlin, daté i528.

(2) Au palais Pitti.

(3) Commandée le i5 juin ibig par don Ilario Panichi, abbé de San Salvi, pour 38 florins d'or. Cette fresque existe encore.

(4) Aux Offices.

ANDREA DEL SARTO

homme, qui était l'ami d'Andrea, voulut être représenté sous une treille que battaient la pluie et le vent, comme cela lui arrivait souvent Quand Andrea eut achevé cet ouvrage, comme il lui restait des couleurs et de la chaux, il prit une tuile^ appela sa femme Lucrezia et lui dit: «Viens ici, je vais faire ton portrait, afin que Ton voie à quel point tu es bien conservée à ton âge, et que l'on reconnaisse en même temps comme tu es loin de ressembler à tes premiers portraits.-»^ Mais Lucrezia, qui avait peut-être d autres idées, ayant refusé de poser, Andrea, comme par pressentiment de sa fin prochaine, se peignit lui-même sur sa tuile, à l'aide d'un miroir, et avec une telle perfection qu'il paraît vivant. Ce portrait (i) est maintenant chez Madonna Lucrezia, sa veuve (2), qui vitencore.il fit pareillement le portrait d'un chanoine de Pise, son ami et ce portrait, aussi beau que naturel, est encore à Pise (3).

Il commença, pour la Seigneurie (4), des cartons d'après lesquels on aurait peint, sur les dossiers d'appui de la tribune publique, de belles fantaisies au-dessus des divers quartiers de la ville, avec les bannières des différents Arts portées par des enfants, et, en outre, les images de routes les vertus entremêlées à celles des fleuves et des montagnes les plus célèbres du domaine de Florence. Mais cette œuvre resta inachevée, à cause de la mort d'Andrea ; il en fut de même pour le tableau presque terminé qu'il fit pour les moines de Vallombrosa, et qui était destiné à leur abbaye de Poppi, dans le Casentin. On y voit une Assomption de la Vierge environnée d'une foule de petits anges et accompagnée de saint Gualbert, saint Bernard cardinal, sainte Catherine et San Fedele ; ce tableau (5) est actuellement tel qu'il est, inachevé, dans l'abbaye de Poppi. Pareille chose arriva encore à un petit tableau (6) qui devait aller, une fois termiiié, à Pise. Il laissa complètement terminé un fort beau tableau, qui est aujourd'hui dans la maison de Filippo Salviati et plusieurs autres.

Presque dans le même temps, Giovambattiste della Palla avait acheté tout ce qu'il avait pu trouver, à Florence, de peintures et de sculptures précieuses, faisant copier celles qu'il ne pouvait avoir, et dépouillant ainsi la ville sans scrupules, afin de composer pour le roi

(1) Aux Offices, salle des portraits.

(2) Morte en 1570.

(3) Portrait perdu.

(4) Décret du 3o octobre i 525. *

(5) Au palais Pitti.

(6) Une Madone, actuellement dans le Dôaie de Pise, autel de la Madonna delle Grazie.

LES VIES d'artistes

de France In plus riche collection que l'on pût voir. Comme il désirait qu'Andréa rentrât en grâce auprès du roi et se remît à son service, il lui fit peindre deux tablenax. Dans le premier, Andrea représenta le Sacrifice d'Abraham (i) avec tant de soin, que l'on jugea qu'il n'avait rien produit de mieux jusqu'alors. Le visage d'Abraham exprime divinement cette fermeté et cette foi ardente qui le poussaient à immoler sans hésiter son propre fils ; en même temps, il est tourné vers un ange admirable qui arrête le coup meurtrier. Je ne dirai rien de l'attitude et des vêtements du vieillard ; ils sont au-dessus de tout éloge. Quant à Isaac, ce tendre et bel enfant, tout nu, paraît trembler de fniyeur, par crainte du supplice, et à demi mort, sans avoir été frappé. Son cou a été hâlé par le soleil, durant le voyage de trois jours, tandis que le reste de son corps, protégé par ses habits qui gisent à terre, est d'une extrême blancheur. Pareillement le bélier, au milieu des épines, paraît vivant ; il y a encore un âne qui paît sous la garde des serviteurs d'Abraham, et un paysage si admirablement exécuté, que celui même où le fait se passe ne pouvait être ni plus beau ni autrement. Après la mort d'Andrea et l'emprisonnement de Battista della Palla (2), Filippo Strozzi acheta ce tableau et le donna au seigneur Alfonso Davalos, marquis del Vasto, qui l'envoya dans l'île d'Ischia, près de Naples, où on le mit en compagnie d'autres peintures remarquables. L'autre tableau représentait une très belle Charité avec trois enfants (3); il fut vendu par la veuve d Andrea à Domenico Conti.

Sur ces entrefaites, le magnifique Ottaviano de' Medici, voyant combien Andrea, à cette date, avait amélioré sa manière, voulut avoir un tableau de sa main. Andrea, désireux de bien le servir, parce qu'il était l'obligé de ce seigneur qui avait toujours favorisé les beaux génies et en particulier les peintres, lui fit une Madone assise à terre, avec l'Enfant Jésus à cheval sur ses genoux et tournant la tête vers un petit saint Jean porté par sainte Élisabeth (4). Lorsque Andrea eut achevé cette Sainte Famille, qui est dessinée avec un soin incroyable, il la porta à Ottaviano ; mais, comme le siège avait été mis devant Florence, ce seigneur avait bien d'autres pensées en tête ; il le remercia beaucoup, s'excusa de ne pas prendre son tableau et lui dit de le donner à qui il voudrait. Andrea ne répondit autre chose que le tableau, ayant été fait

(1) Ce tableau est au Musée de Lyon, et la copie dont il est parlé plus bas au Musée de Dresde, ou inversement.

(2) Dans la citadelle de Pise, où il mourut.

(3) Collection Ashburnham, à Tun bridge-Wells, en Angleterre.

(4) Au palais Pitti.

ANDREA DEL SARTO 5yj

pour lui, serait toujours à lui. « — Vends-le, répliqua Ottaviano, vends-le, et sers-toi de l'argent que tu en auras, car, vois-tu, je sais ce que je dis. » Andrea s'en alla donc avec son tableau, mais, quelques sommes qu on lui en offrit ailleurs, il ne voulut jamais le vendre. Après le siège et la rentrée des Médicis à Florence, il le présenta de nouveau à Ottaviano qui, cette fois, le prit volontiers et le lui paya, en guise de remerciements, le double du prix convenu. Cette Sainte Famille orne aujourd'hui la chambre de Madonna Francesca, femme du magnifique Ottnviano et sœur du très révérend Salviati, laquelle n'estime pas moins les belles peintures que son mari. Andrea fit un autre tableau, presque semblable à celui de la Charité, dont nous avons parlé ci-dessus, pour Giovanni Borgherini ; il renferme une Vierge, un petit saint Jean qui tend h Jésus une boule figurant le monde, et la tête d'un saint Joseph, très belle (i).

Paolo de Terrarossa, ami de tous les peintres, ayant vu lebauche du Sacrifice d'Abraham, dont nous avons parlé plus haut, en demanda une copie à Andrea, qui la lui fit volontiers, et de telle sorte que, malgré sa petite dimension, elle ne le cède en rien à l'original, qui est plus grand. Elle plut infiniment à Paolo, qui lui en demanda le prix, estimant qu'elle devait coûter ce qu'elle valait réellement; mais, Andrea lui ayant dit un chiffre véritablement dérisoire. Paolo, presque honteux et levant les épaules, lui donna ce qu'il voulait. Il envoya ensuite le tableau à Naples, et c'est le plus beau qu'il y ait en cet endroit.

Pendant le siège de Florence, quelques capitaines avaient déserté la ville et emporté la solde de leurs compagnies. Andrea fut requis (2) de peindre, sur la façade du palais du Podestat donnant sur la place, ces traîtres, et quelques autres citoyens, qui, ayant fui, avaient été déclarés rebelles. Il dit qu'il le ferait, mais afin de ne pas recevoir le surnom des Pendus, comme Andrea dal Castagno, il sema le bruit qu'il avait chargé de ce travail un de ses élèves nommé Bernardo del Buda. Puis, ayant fait construire en planches un grand atelier, où il entrait et sortait denuit, il représenta ces figures avec une rare perfection. Les soldats déserteurs peints sur la façade de la Mercatanzia Vecchia ont été, il y a déjà longtemps, passés à la chaux, pour qu'on ne puisse plus les voir, et les citoyens rebelles peints tout entiers de sa main, sur la façade du Palais du Podestat, ont également disparu.

(0 Tableau perdu.

(2) En i53o.

Dans les derniers temps de sa vie, Andrea étant très intimemeni lié avec les directeurs de la Compagnia di San Bastiano (i), qui est derrière les Servi, il leur fit un saint Sébastien à mi-corps (2), d'une telle beauté qu'il parut bien que c'étaient les derniers coups de pinceau qu'il avait à donner.

Le siège de Florence terminé, Andrea attendait toujours que les choses s'arrangeassent, bien qu'il eût peu d'espoir d'être jamais rappelé par le roi de France, Giovambattista della Palla ayant été mis en prison, quand Florence, après la capitulation, se remplit de vivres et de soldats. Parmi ceux-ci se trouvaient des lansquenets malades de la peste, qui épouvantèrent la ville et la laissèrent ensuite infectée. Soit qu'Andréa en eût été atteint, soit qu'il eût mangé avec excès, après avoir beaucoup souffert de la disette pendant le siège, toujours est- il qu'un jour il tomba gravement malade. Il se mit au lit sans savoir quel remède apporter à son mal et sans être bien soigné, sa femme se tenant le plus loin de lui qu'elle put, par crainte de la peste. On dit qu'il mourut (3) ainsi, sans que presque personne s'en aperçût. Les membres de la Compagnia dello Scalzo déposèrent, sans aucun apparat, son corps dans leur sépulture ordinaire de l'église des Servi, qui est située non loin de la maison qu'il habitait. Sa mort fut une perte immense pour les arts et pour sa patrie, car il n'avait que quarantedeux ans, et jusqu'à son dernier jour, il ne cessa de marcher de progrès en progrès, de sorte que plus il aurait vécu, plus il aurait élargi les limites de l'art.

Il n'y a pas de doute que, s'il se fût fixé à Rome, lorsqu'il y alla pour voir les restes de l'antiquité et les ouvrages de Raphaël et de Michel-Ange, il aurait donné à ses compositions plus de richesse et de grandeur, et serait arrivé un jour à plus de finesse et de force dans ses figures, ce qui n'est arrivé effectivement qu'à ceux qui sont restés quelque temps à Rome, à étudier les œuvres précitées et à les considérer attentivement. Il avait, de nature, une manière si douce et si gracieuse dans le dessin, un coloris si chaud et si facile, aussi bien dans la fresque que dans la peinture à l'huile, que, s'il avait séjourné dans cette ville, il aurait surpassé tous les artistes de son temps. Quelquesuns croient que l'abondance des sculptures et des peintures anciennes et modernes qu'il rencontra à Rome et que la vue de tous ces élèves de

(1) Le 2 février 1529, il est inscrit membre de la Compagnie.

(2) Tableau perdu.

(3) Le 22 janvier i53i. [Livre de la Compagnie de saint Sébastien, aux Archives de Florence.]

ANDREA DEL SARTO

Rnpiiacl qui dessinaient avec un aplomb et une hardiesse qui lui ôtaient, <à lui, si timide, tout espoir de les surpasser, furent cause qu'il s'effraya et trouva meilleur de retourner à Florence. C'est là qu'en méditant, peu à peu, sur ce qu'il avait vu, il perfectionna son talent au point que ses ouvrages sont très estimés et très admirés, et qu'en outre il eut plus d'imitateurs après sa mort que pendant sa vie. Les personnes qui ont de ses tableaux les conservent précieusement et celles qui en possédaient, et qui ont voulu les vendre, en ont tiré trois fois plus qu'elles ne les avaient achetés ; attendu qu'il eut toujours un prix médiocre de ses œuvres, tant à cause de sa timidité naturelle que parce que certains sculpteurs sur bois, qui exécutaient les plus beaux ameublements des maisons des citoyens, ne lui faisaient jamais faire aucune commande, pour servir leurs amis, sauf lorsqu'ils le savaient tout à fait dans le besoin, et alors il se contentait du moindre salaire. Mais cela n'empêche pas que ses productions ne soient très précieuses et à bon droit estimées, car il fut un des plus grands et meilleurs maîtres que nous ayons eus jusqu'à présent.

Quand il dessinait des objets d'après nature, pour les mettre en œuvre il faisait des esquisses à peine ébauchées, car il lui suffisait de voir le mouvement général; ensuite, quand il voulait les reproduire, il les conduisait à perfectior). Ainsi les dessins lui servaient plutôt pour garder le souvenir de ce qu'il avait vu, que pour ;copier ensuite ses peintures d'après eux. Il eut quantité de disciples, mais tous ne firent pas le même apprentissage sous lui, quelques-uns restèrent peu et d'autres lontemps, non à cause de lui mais par la faute de sa femme qui, sans égard pour aucun, leur commandait impérieusement et ne les laissait pas en repos. Après sa mort, les dessins d'Andrea et tout ce qui touchait son art parvinrent par héritage entre les mains de Domenico Conti, qui fit peu de profit dans la peinture, et à qui une nuit, tous les dessins, les cartons et ce qui lui provenait d'Andrea, furent volés, sans qu'on ait jamais su par qui, mais on soupçonna que ce fut un artiste. Ne voulant pas se montrer ingrat, après de tels bienfaits reçus de son maître et désireux de lui donner, après sa mort les honneurs qu'il mérita, il fit en sorte que courtoisement Raffaello da Montelupo lui fit une table en marbre très ornée, qui fut encastrée dans un pilastre de l'église des Servi, avec une épitaphe composée par le s.ivant Messer Pier Vettori.

Quelque temps après, des fabriciens de cette église, plus par ignorance que par haine de sa mémoire, mécontents que cette pierre eût été posée sans leur permission, firent en sorte qu'elle fut enlevée.

LES VIES d'artistes

et qu'on ne l'a pas encore replacée autre part. Peut-être la fortune voulut-elle nous montrer que non seulement le destin peut agir sur les hommes pendant leur vie, mais encore sur leur mémoire, aprèsleur mort. Bien au contraire, les œuvres et le nom d'Andrea sont assurés d'une longue durée et mes écrits contribueront, je l'espère, à perpétuer leur mémoire. Concluons donc que, si Andrea manqua de caractère dans le cours de sa vie, se contentant de peu, il n'en est pas moins vrai que dans l'art il eut un génie élevé et expéditif, qu'il fut habile dans tout genre de travail ; ses œuvres, outre l'ornement qu'elles apportent aux lieux où elles sont placées, ont été d'une grande utilité aux artistes, pour la manière, le dessin et le coloris, le tout avec moins d'erreurs que n'en a commis tout autre peintre florentin. En effet, comme on l'a dit plus haut, il entendit parfaitement les ombres et les lumières, la fuite des objets dans les parties obscures ; il peignit ses œuvres avec une douceur qui ne manque pas d'énergie ; il montra, en outre, la manière de peindre la fresque avec une parfaite union de couleurs et sans grandes retouches à sec, ce qui fait paraître toute œuvre sortie de ses mains comme peinte en un seul jour. Aussi peut-il être donné comme exemple de toute façon aux artistes toscans et tenir entre les génies les plus renommés la palme la plus louangeuse et la plus honorée.

Le ROSSO

Peintre florentin, né en i4g4, mort en t54i

Si le Rosso (i), peintre florentin, ne vit pas ses œuvres appréciées à Rome et à Florence par ceux qui pouvaient les payer leur prix, il obtint, en France, toute la gloire qu'un artiste quelconque puisse ambitionner. Il ne pouvait espérer plus grande faveur, ni plus grande considération, parce qu'il fut bien vu et jugé, par ce grand roi de France, supérieur à n'importe quel autre de son métier. Outre son talent comme peintre, il avait une belle tournure, une manière de parler agréable et sérieuse, il était bon musicien et avait de profondes connaissances en philosophie ; ce qui importe plus que ses autres grandes qualités, il fut toujours très inspiré dans la composition de ses figures, avec un dessin fier et ferme, une manière légère, pleine

(/) Giovambattista, fils de Jacopo di Guasparre. Né, d'après le Livre des baptêmes de Florence, le 8 mars 1494, immatriculé à l'Art le 26 février i5i6.

LE ROSSO

d'originalité et de hardiesse. En architecture, il fut excellent et original et. quoique pauvre, il fut toujours riche d'esprit et de grandeur d'âme. Ceux qui, dans les difficultés de la peinture, arriveront au rang qu'il tint, seront toujours célèbres, comme le sont ses œuvres qui n'ont pas d'égales pour une certaine bravoure et sont exemptes de cette consomption qu'une infinité de peintres ne peuvent éviter, quand ils veulent faire paraître grandes des œuvres absolument nulles.

Dans sa jeunesse, il dessina d'après le carton de Michel-Ange, mais il ne voulut suivre les leçons que de très peu de maîtres, ayant de certaines opinions sur l'art contraires à leurs manières, comme on peut le voir dans un tabernacle peint à fresque, hors la Porta a San Pier Gattolini de Florence, à Marignolle, qu'il exécuta pour Piero Bartoli, et où il représenta un Christ mort(i). Au-dessus de la porte de San Sebastiano de Servi, étant encore dépourvu de barbe, il peignit les armes de la famille Pucci, accompagnées de deux figures (2), à l'époque où Lorenzo Pucci fut créé cardinal par le pape Léon X (3) ; il réussit complètement dans cet ouvrage, ce qui étonna d'autant plus les artistes du temps qu'ils s'attendaient à le voir échouer, et ce qui l'encouragea à continuer.

Ayant fait pour Maestro Giacopo, frère des Servi, qui s'occupait de poésie, un tableau renfermant la Vierge et saint Jean l'évangéliste, à mi-corps, il se laissa déterminer par ce religieux à peindre dans la cour du couvent, à côté de la Visitation peinte par Giacopo da Pontormo, une Assomption, dans laquelle on voit un ciel rempli de petits anges nus, qui dansent en couronne autour de la Vierge ; si le coloris de cette œuvre avair eu la maturité qu'il sut y mettre plus tard, elle aurait égalé, voire surpassé les fresques voisines (4).

Le directeur de l'Hôpital de Santa Maria Nuova lui avait commandé (5) un tableau (6) ; le voyant ébauché, cet homme* qui n'entendait rien à l'art, prit tous les saints qui y étaient représentés pour autant de démons, car le Rosso avait l'habitude, dans ses ébauches à l'huile, de donner à ses figures un air cruel et désespéré, qu'il adoucissait ensuite peu à peu. Le directeur donc prit la fuite, et refusa le tableau, disant qu'on l'avait trompé. Le Rosso peignit aussi, au-

(0 N'existe plus,

(2) Peinture détruite, qui fut payée cinq écus.

(3) Le 23 septembre i5i3.

(4) Existent encore.

{5) Le 3o janvier i5i8.

{6) Destiné à être placé à Ognissanti; c'est une Vierge, actuellement aux Offices,

LES VIES d'artistes

dessus d'une autre porte qui donne dans le cloître du couvent des Servi, les armes du pape Léon, soutenues par deux enfants : cette peinture est aujourd'hui fortement endommagée. Chez plusieurs citoyens, on voit de lui des tableaux et de nombreux portraits. Lorsque le pape Léon X vint à Florence (i), le Rosso éleva un bel arc de triomphe, au Canto de' Bischeri. Puis il peignit pour le seigneur de Piombino un Christ mort (2), et il décora une petite chapelle ; pareillement à Volterra, il peignit une magnifique Descente de Croix (3), Son mérite et sa réputation s'étant accrus, on lui confia dans l'église de Santo Spirito, à Florence, le tableau des Dei (4). Raphaël s'en était d'abord chargé, mais d'autres travaux le forcèrent à l'abandonner ; le Rosso exécuta cet ouvrage remarquable par la grâce et la beauté du dessin, et par la vivacité du coloris. Jamais aucune peinture n'a produit de loin un plus grand effet que celle-ci ; elle ne fut pas alors, appréciée comme elle le méritait : mais, avec le temps, on en reconnut toute la beauté, car il est impossible de faire mieux dans l'union des couleurs. Les dégradations de lumière sont si habilement ménagées, que les figures se font mutuellement ressortir ; en un mot, cette œuvre peut lutter avec celles des plus grands maîtres. A San Lorenzo, il peignit, pour Carlo Ginori, le tableau du Mariage de la Vierge (5), qui fut regardé comme une admirable chose. Pour Giovanni Bandini, il fit un tableau qui fut, je crois, envoyé en France, et dans lequel il avait représenté Moïse tuant l'Égyptien (6), on y voit des nusmagnifiques. Un Jacob à la fontaine, que lui commanda Giavanni Cavalcanti, passa en Angleterre (7).

Le Rosso se rendit ensuite à Rome, où il était attendu avec impatience, et où l'on désirait voir de ses œuvres, car il s'y était fait connaître par quelques dessins admirables, étant donné qu'il dessinait avec un fini et une pureté remarquables. Il fit, dans l'église della Pace (8), au-dessus des peintures de Raphaël, le plus pitoyable de ses ouvrages. Je ne puis m'expliquer cela que par une sorte de fatalité.,

(1) Le 14 novembre i5i2,

(2) C'est peut-être celui du musée du Louvre.

(3) Dans le Dôme, chapelle de Saint-Charles.

(4) Une Madone, actuellement au Palais Pitti ; remplacée dans l'église par une copie faite p 'r Francesco Petrucci.

(5) Deuxième chapelle adroite.

(6) Aux Offices.

(7) Tableau perdu.

(8) La chapelle d'Angelo Cesi, à côté de celle d'Agostino Chigi, fut commandée au Rosso le 26 avril 1524.

LE ROSSO

qui a atteint encore plusieurs autres maîtres. L'artiste qui change de pays, change en même temps tellement de nature, de facultés et d'habitudes, qu'on le prendrait souvent pour un autre, tant il se trouve étourdi et désorienté. C'est ce qui put arriver au Rosso, à cause de l'air de Rome, et pour avoir vu les œuvres étonnantes d'architecture et de sculpture qui y sont^ ainsi que les peintures et les statues de Michel-Ange, qui forcèrent Fra Bartolommeo et Andrea del Sarto à fuir de Rome, sans y avoir rien produit. Du reste, quelle qu'en soit la cause, le Rosso ne fit jamais rien de si mauvais ; et, cela est d'autant plus frappant que son tableau se trouve en parallèle avec les œuvres de Raphaël d'Urbin.

A la même époque, il peignit, pour l'évêque Tornabuoni, son ami, un très beau Christ mort soutenu par deux anges, lequel tableau appartient aujourd'hui aux héritiers de Monsignor della Casa (i). Il donna aussi à Baviera (2) les dessins de toutes les divinités païennes qui furent gravées par Jacopo Caraglio, et parmi lesquelles on remarque Saturne se changeant en cheval, et Pluton enlevant Proserpine. Il exécuta ensuite une ébauche de la Décollation de saint Jean-Baptiste^ qui est aujourd'hui dans une petite église de h place Salviati, à Rome.

Sur ces entrefaites, arriva le sac de Rome. Le pauvre Rosso fut fait prisonnier par les Allemands, qui le traitèrent avec barbarie ; ils le dépouillèrent depuis les pieds jusqu'à la tête, le forcèrent de porter des fardeaux et de déménager presque toute la boutique d'un charcutier. Il parvint enfin à s'enfuira Pérouse, où il fut généreusement hébergé par un peintre nommé Domenico de Paris (3), qui lui fournit de quoi se vêtir ; en retour, le Rosso lui donna le carton d'un tableau des Mages, que l'on voit chez lui aujourd'hui, et que l'on regarde comme une très belle chose. Mais il ne resta pas longtemps à Pérouse ; ayant appris qu'au Borgo était arrivé l'évêque Tornabuoni (4), également échappé au sac de Rome, il le rejoignit, car il était son grand ami. Il y avait à ce moment-là au Borgo Rafi^aello dal Colle, peintre et élève de Jules Romain, que la confrérie des Battuti avait chargé d'exécuter, à peu de frais, un tableau dans l'église de Santa Croce (5). Cet artiste eut la générosité d'abandonner son travail au Rosso, afin

(1) Tableau perdu.

(2) Voir la vie de Kaphaël.

(3) Domenico di Paris Alfani.

(4) Nommé a cet évêché en 1524; mort en iSSg.

(5) Lire Santa Chiara ; le tableau est perdu ; il en reste une copie au Dôme^

LES VIES d'artistes

qu'il restât quelque chose de lui dans la ville ; la confrérie s'en fâcha, mais levêque arrangea la chose. Le tableau terminé lui acquit de la réputation et fut mis à Santa Croce ; c'est une déposition de Croix, exécutée avec beaucoup de soin et remarquable par je ne sais quoi de ténébreux dans les couleurs devant rendre l'éclipsé qui arriva au moment de la mort du Christ. Il alla ensuite exécuter de nombreuses peintures à Arezzo, et pendant ces travaux, il exhuma, dans l'évêché d'Arezzo, où il se trouvait, des cadavres d'après lesquels il fit de magnifiques études d'anatomie. Il approfondissait sans cesse les connaissances de son art, et peu de jours se passaient sans qu'il dessinât le nu d'après nature.

Il avait toujours désiré finir ses jours en France, pour s'arracher, comme il le disait, à la misère et à la pauvreté, dans laquelle se traînent les artistes en Toscane et, en général, dans le pays où ils sont nés. Il résolut donc de partir. Pour avoir plus de facilité en toute chose et paraître universel, il se mit à apprendre la langue latine, lorsqu'un événement vint tout à coup précipiter son départ. Le jeudi-saint, pendant l'ofiRce des ténèbres, un jeune enfant d'Arezzo, son élève, se trouvait dans l'église, et, comme il secouait les flammèches d'une torche de résine allumée, il fut réprimandé et quelque peu frappé par des prêtres. Le Rosso, qui était assis près de cet enfant, s'en étant aperçu, se leva furieux et en vint aux mains avec l'un des prêtres. Alors grande rumeur, personne ne sachant de quoi il s'agissait, des épées furent tirées contre le pauvre Rosso, qui prit la fuite et se retira adroitement de la bagarre sans avoir été blessé ; mais s'estimant offensé, sans s'embarrasser de travaux commencés à Arezzo, pour lesquels il avait reçu plus de 1 50 écus d'or, il partit pendant la nuit et se rendit, par la route de Pesaro, à Venise. Il fut retenu dans cette ville par Messer Pietro Aretino, pour lequel il dessina Mars endormi à côté de Vénus, et dépouillé de ses armes par les Grâces et l'Amour ; ce sujet fut gravé ensuite (i).

De Venise, le Rosso passa en France (2), où il fut reçu avec force caresses par les gens de la nation florentine. Ayant peint plusieurs tableaux, il les donna au roi François P', à qui ils plurent beaucoup, et qui les fit placer dans la galerie de Fontainebleau. Mais le roi apprécia surtout la tournure et la manière du Rosso, qui était grand de sa personne, roux de barbe et de cheveux, comme son nom

( i) Ce tableau n'existe plus, mais le dessin est au Louvre.

(2) Vers i53o II apparaît pour la première fois dans les comptes royaux en i532, avec le titre de peintre ordinaire du roi et une provision mensuelle de 14 livres tournois.

LE ROSSO

l'indique, et qui se comportait dans toutes ses actions avec gravité et jugement. Il lui donna aussitôt une pension de quatre cents écus et une maison à Paris, que le Rosso habita peu, car il demeura le plus souvent à Fontainebleau, où il avait un logement et où il vivait en grand seigneur. Il fut bientôt nommé surintendant des bâtiments (i), des peintures et de tous les embellissements du château, et construisit d'abord une galerie au-dessus de la basse-cour, qui ne fut pas voûtée, mais reçut un plafond richement orné. Il fit exécuter ensuite, d'après ses dessins, si l'on m'a dit la vérité, vingt-quatre sujets à fresque tirés, je crois, de l'histoire d'Alexandre le Grand (2). Aux deux extrémités de cette galerie, on voit deux tableaux à l'huile, dessinés et peints de sa propre main, avec tant de perfection qu'il serait difficile de voir rien de mieux (3) ; dans l'un de ces tableaux, il a représenté Bacchus et Vénus. L'autre tableau renferme un Cupidon, une Vénus et plusieurs belles figures ; mais le Rosso s'appliqua surtout à celle de Cupidon. Le roi, enchanté de ces travaux, le prit en grande affection, et, peu de temps après, lui donna un canonicat de la Sainte-Chapelle de Paris, en y joignant des rentes et d'autres avantages ; aussi le Rosso vivait-il en seigneur comme nous l'avons déjà dit. Il avait à son service un grand nombre de domestiques et de chevaux, tenait table ouverte et se montrait très généreux avec tous ses amis et surtout avec ses compatriotes. Il peignit encore une autre salle, appelée le Pavillon, où il mit de riches ornements de stuc, des figures en ronde-bosse, des festons et toutes sortes d'animaux. Il y peignit aussi ci fresque toutes les divinités antiques, qu'il représenta assises. Enfin, dans plusieurs autres salles, il exécuta également quantité de peintures et d'ouvrages en stuc, très remarquables, dont une partie a été gravée (4). Il donna aussi des dessins d'orfèvrerie qu'il serait trop long de détailler ; qu'il suffise de dire qu'il composa un buffet complet pour le roi, et des caparaçons pour couvrir les chevaux de la cour dans les mascarades, les fêtes et les triomphes. L'an 1540, lorsque l'empereur Charles-Quint vint en France, se fiant à la bonne foi du roi, le Rosso et le Primaticcio de Bologne furent chargés de la conduite de toutes les décorations qu'or-

(1) En i535. Son nom disparaît des comptes royaux en 1540.

(2) Existent encore, mais entièrement repeints, au xix.'' siècle, par Abel de Pujol.

(3) Ces deux tableaux sont perdus.

(4) Il reste de lui quelques fresques mythologiques sous le portique de la Porte Dorée (restaurées par Picot, sous le règne de Louis-Philippe) et les treize peintures de la vie de François I", dans la galerie du même nom. La salle du Pavillon n'existe plus.

LES VIES d'artistes

donna François P*" pour recevoir un si grand empereur. Une partie des chambres qu'avaient élevées le Rosso à Fontainebleau furent détruites après sa mort par le Primaticcio, qui a fait dans cet endroit de nouvelles et plus grandes constructions (i).

Les artistes suivants travaillèrent avec le Rosso, en stuc et en relief, et furent aimés de lui plus que tous les* autres : Lorenzo Naldino, Florentin, maître François d'Orléans, maître Simon de Paris, maître Claude, également de Paris, maître Laurent de Picardie et plusieurs autres. Le meilleur de tous fut Domenico del Barbieri, qui est peintre et excellent maître en stuc, de même que dessinateur unique, comme le montrent ses œuvres qui ont été gravées. Pareillement, les peintres qu'il employa dans les travaux de Fontainebleau furent : Luca Penni, frère de Giovan Francesco di II Fattore^ qui fut élève de Raphaël ; Léonard de Flandre, peintre de talent, qui exécutait parfaitement en couleurs les dessins du Rosso ; Bartolomeo Miniati, Florentin ; Francesco Caccianimici et Giovambattista da Bagnacavallo. Ces derniers le servirent pendant que Francesco Primaticcio alla, sur l'ordre du roi, à Rome, pour faire reproduire en bronze le Laocoon, l'Apollon et plusieurs autres antiques remarquables. Je passe sous silence les sculpteurs, les maîtres en bois et quantité d'autres, dont le Rosso se servit dans ces travaux, parce qu'il n'est pas nécessaire de parler de tous, bien que plusieurs d'entre eux aient produit des œuvres dignes d'éloges.

Le Rosso fit ensuite, de sa propre main^ un saint Michel qui est admirable, et, pour le connétable de Montmorency, un Christ mort, d'une grande beauté, que l'on voit au château d'Ecouen. Puis il s'occupa d'un recueil d'anatomie qu'il voulut faire graver en France. Par toutes ces œuvres, il s'était rendu si cher au roi que, peu avant sa mort, il se trouva avoir plus de mille écus de rente, sans comprendre les appointements de sa charge qui étaient considérables. De rrianière qu'il ne vivait plus en peintre, mais en prince, ayant un grand nombre de domestiques, de chevaux, une maison pleine de tapisseries, d'argenterie et de meubles de prix. Mais la fortune, qui ne sourit jamais longtemps à celui qui se fie trop à elle, le fit mal finir, de la plus étrange façon. Tandis qu'un peintre florentin, nommé Francesco di Pellegrino, qui était de ses amis, travaillait avec lui dans son intimité, quelques centaines d'écus furent volés au Rosso, qui, ne soupçonnant personne d'autre que Pellegrino, le fit saisir par la justice

(i) Pareil sort arriva à quantité de constructions et de peintures du Primaticcio.

Page 1