‹ Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs, et architectesChapitre 30 sur 46 · FRA GIOCONDO ET LIBERALE · texte numérisé non relu

FRA GIOCONDO ET LIBERALE

Fra GIOCONDO et LIBERALE, de Verone

Le premier né en i433 {?), mort en i5iS ; le second, né en 145 1,

mort en i536

Fra Giocondo (i), quand il prit l'habit de saint Dominique, fut appelé non pas seulement Fra Giocondo, mais Fra Giovanni Giocondo. Comment ce nom de Giovanni tomba-t-il dans l'oubli ? Je l'ignore ; ce que je sais, c'est que celui de Giocondo lui resta seul. Bien que la littérature fût sa principale occupation, — car non seulement il était excellent philosophe et théologien, mais encore helléniste distingué, ce qui était rare à cette époque, où les belles lettres commençaient à renaître en Italie, — il fut en outre excellent architecte, comme en témoignent Scaliger et le docte Budée dans son livre de Asse et dans ses Annotations sur les Pandectes. Grand lettré, s'entendant parfaitement à l'architecture et à la perspective, il demeura de longues années auprès de l'empereur Maximilien et enseigna le grec et le latin au docte Scaliger (2), qui raconte l'avoir entendu soutenir devant l'empereur plusieurs discussions sur des sujets épineux. Quelques personnes qui vivent encore racontent aussi, comme une chose dont elles se souviennent parfaitement, qu'à l'époque où l'on reconstruisit le Ponte della Pietra, à Vérone^ cette ville étant encore sous la domination de l'empereur Maximilien, Fra Giocondo fut celui qui donna les moyens de fonder, avec une solidité à toute épreuve, la pile du milieu du pont, que les eaux de l'Adige avaient plusieurs fois renversée (3). Il fit en sorte qu'elle fût toujours entourée d'une double rangée de grands pilotis juxtaposés, qui empêchèrent l'eau, dont la rapidité est extrême en cet endroit, de produire de nouvelles excavations dans le fond qui est tellement mobile qu'on ne pouvait autrement y jeter les fondations. Ce procédé s'est vérifié être excellent, parce que, de ce moment jusqu'à présent, cette pile a duré dans le meilleur état, et l'on espère qu'en ne s'écartant point des recommandations de Fra Giocondo, elle se conservera éternellement.

Dans sa jeunesse. Fra Giocondo résida plusieurs années à Rom^, et

(1) Dans une lettre adressée à son oncle, Simone Ciarla, le 1" juillet i5i4, et parlant de sa nomination comme architecte de Saint-Pierre, Raphaël écrit: Mi ha dalo un compagno, frale dollissinio e vecchio de pia de oclanla anni.... ha nome Fra Giocondo. Il était donc né vers 1433.

(2) Jules-César Scaliger, père de Joseph Scaliger.

(3) Cepont, autrefois en bois, fut refait en pierre, l'année i520. Fra Giocondo n'y a donc pas coopéré.

LES VIES d'artistes

s'adonnant à l'étude des antiques, non seulement en ce qui concerne les ruines, mais aussi les inscriptions qui sont sur les tombea'ux et d'autres curiosités, il en réunit une grande quantité qu'il releva à Rome et dans d'autres villes d'Italie, et en composa un livre magnifique, dont il fit don à Laurent l'Ancien de Médicis. Ce livre est mentionné par Poliziano dans ses Mugellane (i), et il s'est appuyé souvent de son autorité, appelant Fra Giocondo un homme très expert dans toutes les antiquités. Fra Giocondo écrivit aussi sur les Commentaires de César des annotations qui ont été imprimées (2) ; le premier, il donna le dessin du pont que César jeta sur le Rhône et dont la description qu'il donne dans ses Commentaires avait été mal comprises jusqu'alors.

Etant à Paris, au service du roi Louis XII, il construisit sur la Seine deux ponts admirables (3), couverts de boutiques, travaux vraiment dignes de la grandeur d'âme du roi et du merveilleux génie de Fra Giocondo. Outre les incriptions qu'on mit sur ces ponts et qu'on y voit encore, il mérita que Sannazar composât à sa louange ce beau distique :

locundus geminum imposuit, tibi, Seqiiana, pontem; Hune tu jure potes dicere Pontifìcem.

Il fit encore, pour Louis XII, dans tout le royaume, quantité d'autres ouvrages (4) ; mais il me suffit d'avoir mentionné les plus importants.

Se trouvant ensuite à Rome, au moment de la mort de Bramante, il fut chargé, avec Raphaël d'Urbin et Giuliano da San Gallo, de continuer les travaux de Saint-Pierre (5). Comme cette église menaçait ruine de divers côtés, pour avoir été élevée avec trop de précipitation, et pour d'autres raisons que nous avons déjà mentionnées, ces trois architectes résolurent de reprendre presque entièrement les fondations. Des personnes qui vivent encore et furent présentes à cette opération racontent qu'elle s'efiectua de la manière suivante : On creusa sous les fondations, à des intervalles judicieusement choisis, quantité de puits larges, profonds et carrés, que l'on remplit de moellons piqués, et,

(1) Miscellanee. — Poliziano les avait écrits dans la villa de Cafaggiolo in Mugello.

(2) Par Aide Manuce l'Ancien, Venise i5i3.

(3) Entre autres le pont Notre-Dame, i5o7-i5i2, restauré en 1660 sous le règne de Louis XIV.

(4) Peut-être le château de Gaillon, construit pour le cardinal d'Amboise en ]5o5, Tancienne Cour des Comptes à Paris, en 1604, détruit par un incendie en 1787, ainsi que la grande salle dorée du Palais de Justice.

(5) Nommé architecte de Saint-Pierre en i5i4, aux appointements annuels de 3oo ducats d'or.

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