FRA GIACONDO ET LIBERALE
et en continuant à parler des artistes, nous citerons, à Vérone, Liberale (i), disciple de ce Vincenzio di Stefano (2), qui, l'an 1463, laissa une Madone fort estimée dans l'église d'Ognissanti, à Mantoue. Liberale imita ensuite la manière de Jacopo Bellini, sous lequel il travailla, quand Jacopo peignit la chapelle de San Niccolo, à Vérone et dont il suivit constamment la tradition. Son premier ouvrage fut, à San Bernardino de Vérone, dans la chapelle du Monte della Pietà, une Déposition de croix, avec certains anges qui tiennent en main les mystères de la Passion, et que la mort du Sauveur remplit d'une amère tristesse (3). Liberale montra maintes fois qu'il savait faire pleurer les figures, comme en témoignent une foule de tableaux que possèdent divers gentilshommes véronais, et celui des Maries entourant le Christ mort, dont il orna la chapelle des Buonaveri, à Santa Nastasia de Vérone (4). Il se plut à faire de petites peintures exécutées avec un tel soin qu'elles paraissent des enluminures, comme on peut s'en rendre compte au Dôme de cette ville (5), où il y a un tableau de sa main représentant l'Adoration des Mages (6), avec un nombre infini de petites figures, de chevaux, de chiens et de divers autres animaux. A San Vitale, dans la chapelle degli Allegri, il peignit un tableau représentant San Metrone, confesseur véronais et homme d'une grande sainteté, entre saint François et saint Dominique (7). A la Vittoria, église et couvent des frères ermites, il fit, dans la chapelle de San Girolamo, pour la famille degli Scaltritegli, un saint Jérôme, cardinal^ un saint François et un saint Paul très estimés (8). L'église de San Giovanni in Monte possédait de sa main une Circoncision et d'autres ouvrages, qui ont été détruits il y a peu de temps.
Ayant été ensuite appelé à Sienne (9) par le général de l'ordre des moines de Monte Oliveto, il enlumina plusieurs livres, de si heureuse manière qu'on lui confia pareillement à peindre divers manuscrits de la bibliothèque Piccolomini ainsi que quelques livres de plain- chant de
(0 Fils de Magislri Jacobi a Biado de S. Joanne in Valle (document de i5i5) Né en 1451, d'après l'Anagraphe de Vérone.
(2) Fils de Stefano da Revio, mentionné dans la vie de Scarpaccia.
(3) Cette peinture n'existe plus.
(4) Ibid.
(5) Chapelle Calcasoli.
(6) Existe encore.
(7) En place.
(8) Actuellement à la Pinacothèque de Vérone.
(9) Liberale est à Monte Oliveto dès 1467. Il reste de lui quatre missels, à la cathédrale de Chiusi, signé : M. Q. R. Y. - En 1469, il va à Sienne et effectue des travaux analogues, de 1470 à 1474.
LES VIES d'artistes
la cathédrale. Liberale aurait fait un plus long séjour ii Sienne et y aurait mené à fin divers travaux qu'il avait entre les mains, si l'envie et les persécutions ne l'eussent forcé à partir. Il revint à Vérone avec huit cents écus qu'il avait gagnés et qu'il prêta aux moines de Santa Maria in Organo de Monte Oliveto, moyennant une rente pour vivre. De retour à Vérone, il cultiva presque exclusivement la miniature le reste de sa vie. Il aurait voulu peindre, à Sant' Eufemia, la chapelle des Rivi, que cette famille fit décorer en mémoire du capitaine Giovanni Riva, lequel commandait une compagnie d'hommes d'armes à la journée du Taro ([) : mais l'entreprise fut confiée à des étrangers et l'on chercha à s'excuser auprès de Liberale, en lui disant que la vieillesse avait trop afiaibli sa vue. Lorsque les peintures de la chapelle qui étaient pleines d'erreurs furent découvertes, Liberale ne put s'empêcher de dire que ceux qui les avaient allouées avaient eu encore une plus mauvaise vue que lui.
Finalement, a3''ant atteint l'âge de 84 ans et plus, il se laissait mener par sa famille et particulièrement par une de ses filles mariée, qui le traitait de si méchante manière que, s'étant séparé d'eux, il se rapprocha de Torbido, dit le Moro, alors jeune et son élève aimé, qu'il ins titua son héritier et avec lequel il alla demeurer, disant qu'il aimait mieux donner son bien à un ami du talent qu'à de mauvais parents Il mourut bientôt, le jour de sainte Claire, l'an 1536, à l'âge de 85 ans et fut enseveli à San Giovanni in Valle.
Baccio d'AGNOLO
Architecte florentin, né en 1462, mort en i543
Dans sa jeunesse, Baccio (2), s'appliquant avec succès à la marque terie, fit les stalles du chœur de Santa Maria Novella, où se trouvent un saint Jean-Baptiste et un saint Laurent d'une rare beauté. Il exécuta, dans la même manière, l'ornementation de cette chapelle, celle du maître-autel de la Nunziata (3), et le bufî'et d'orgue de Santa Maria Novella (4), ainsi qu'une foule d'ouvrages analogues, pour la
(1) Bataille de Fornoue, le 6 juillet 1495.
(2) Bartolommeo d'Agnolo di Baglioni, né le 19 mai 1462, d'après le Livre des baptêmes de Florence.
(3) N'existe plus dans cette forme.
(4) Actuellement dans l'église de Rueil, près de Paris. La cantoria est au Musée de South Kensington, à Londres,
BACCIO d'agnolo
commune ou pour des particuliers, à Florence, sa patrie, d'où il s'en alla ensuite à Rome, où il se consacra, avec beaucoup d'application, à l'étude de l'architecture.
De retour à Florence, il éleva plusieurs arcs de triomphe en bois, lors de la venue du pape Léon X. Ces travaux ne l'empêchèrent pas de tenir ouverte sa boutique. Aussi, l'hiver, des citoyens distingués et les premiers artistes de l'époque, tels que Raphaël d'Urbin, dans sa jeunesse, Andrea Sansovino, Filippino, leMaiano, le Cronaca, Antonio et Giuliano da San Gallo, le Granacci, et d'autres jeunes gens, florentins ou étrangers, s'y rassemblaient pour tenir de beaux discours et discuter d'importance sur les arts ; Michel-Ange y prenait part aussi, mais plus rarement.
S'étant donc consacré de cette manière à l'architecture et ayant fait quelques essais de ce qu'il savait, il commença à être en crédit à Florence, au point que les constructions les plus considérables de l'époque lui furent confiées. Piero Soderini étant gonfalonier, Baccio, avec le Cronaca et d'autres architectes, fut appelé aux délibérations (i) qui eurent lieu au sujet de la grande salle du palais ; il y sculpta de sa main, et sur le dessin de Filippino, le cadre en bois du grand tableau ébauché par Fra Bartolommeo. En compagnie des mêmes artistes, il fit l'escalier qui conduit à la grande salle, ainsi que les colonnes et les portes de marbre de la salle que l'on appelle aujourd'hui celle des Deux-Cents.
Sur la Piazza di Santa Trinità, il construisit un palais très orné à Tintérieur (2), pour Giovanni Bartolini, puis il dessina les jardins de Gualfonda pour le même (3). Comme ce palais fut le premier édifice où l'on vit des fenêtres carrées ornées de frontons, et la porte accompagnée de colonnes soutenant l'architrave, la frise et la corniche, cette innovation de Baccio lui attira le blâme des Florentins, qui l'accablèrent de railleries et de sonnets satiriques. Ils attachèrent à la fiiçade des guirlandes de feuillages, comme on fait aux églises les jours de fête, disant que son bâtiment avait plutôt la forme d'une église que d'un palais. Baccio fut sur le point de perdre la tête ; toutefois il passa outre, en songeant qu'il était dans la bonne voie et que son édifice se tenait. A la vérité, la corniche de tout le palais a trop de hauteur, mais le monument a toujours été fort admiré.
(1) Le 17 février 1497. On a encore les comptes de ces divers travaux.
(2) Actuellement l'Hôtel du Nord.
(3) Appartenant aujourd'hui à la famille Strozzi.
LES VIES d'artistes
Pour Lanfredino Lanfredini, il bâtit une maison (i) le long de l'Arno, entre le Ponte a Santa Trinità et le Ponte alla Carraia ; il commença ensuite, sur la Piazza de' Mozzi^ la maison des Nasi, qu'il ne termina pas (2). La belle et commode habitation des Taddei est également de lui (3). Il donna à Pierfrancesco Borgherini les dessins de la maison que celui-ci construisit au Borgo Sant' Apostolo (4), et dans laquelle on remarque la richesse des ornements des portes et la : beauté des cheminées. Baccio y sculpta, pour l'ameublement d'une chambre, des coffres en noyer couverts de petits enfants, d'un fini que ' personne aujourd'hui ne serait capable d'égaler. Il fournit de plus les plans de la magnifique villa que Borgherini éleva sur la colline de Bellosguardo (5); pour Giovan-Maria Benintendi, une antichambre et des cadres d'ornement pour des tableaux de maîtres excellents. Il ûl le modèle de l'église San Giuseppo da Santo Nofri et éleva la porte qui fut sa dernière œuvre. Il présida à la construction du campanile de Santo Spirito, à Florence, mais il n'en vit pas l'achèvement ; le duc Cosme a ordonné, de nos jours, de le terminer sur le dessin de Baccio. ^ On lui doit aussi le campanile de San Miniato al Monte (6), qui ne put pas être détruit par l'artillerie du prince d'Orange pendant le siège de Florence, et dont la renommée est due autant au mal qu'il causa aux ennemis, qu'à la bonté et la beauté que Baccio sut mettre dans sa construction.
Grâce à son mérite et à Tamitié que lui portaient ses compatriotes^ Baccio, ayant été nommé architecte de Santa Maria del Fiore, donna les dessins de la galerie extérieure qui fait le tour de la coupole que la mort de Filippo Brunelleschi avait fait laisser de côté, bien qu'il en eût fait les dessins aujourd'hui perdus, à cause de l'incurie des fabriciens. Baccio, ayant donc refait le dessin et le modèle de cette galerie, fit exécuter toute la partie qui se trouve face au Canto de' Bischeri (7) ; mais Michel-Ange Buonarroti, à son retour de Rome, voyant qu'on â abattait les pierres d'attente laissées à dessein par Brunelleschi, fit tant^ de bruit que l'on arrêta les travaux. Il lui semblait, disait-il, que BaccioB avait fait une cage à grillons, que cette ^mmense masse de la coupole ^ demandait une chose plus grande, faite sur un autre dessin, avec plus
(1) Palais Corboli.
(2) Palais Torrigiani.
(3) Palais Pecori Giraldi, via de' Ginori.
(4) Qui appartient aujourd'hui à la famille Rosseti.
(5) Appartenant à la famille Castellani.
(6) Commencé le 6 février 1524, non terminé.
(7) Aujourd'hui, via del Proconsolo.
de science et de beauté qu'il n'y en avait dans le dessin de Baccio et il ajoutait qu'il montrerait comment on devait opérer. Il présenta donc un autre modèle et la chose fut discutée longuement entre artistes et connaisseurs^ en présence du cardinal Jules de Médicis ; finalement ni l'un ni l'autre de ces projets ne fut mis à exécution. Celui de Baccio fut vivement blâmé, non parce qu'en lui-même il était mal proportionné, mais parce qu'il était mesquin, en raison de l'immensité de l'édifice ; voilà pourquoi la galerie n'a jamais été achevée. Baccio s'occupa ensuite du pavement de Santa Maria del Fiore et de diverses entreprises importantes. Il avait la charge d'entretien des principaux monastères et couvents de Florence et de quantité de maisons particulières. Il était encore robuste et possédait toutes ses facultés, lorsqu'il mourut en 1543(1), à l'âge de 83 ans environ.' Il fut enseveli dans l'église de San Lorenzo par ses fils Giuliano (2), Filippo et Domenico, qui tous trois exercèrent l'art de la sculpture en bois; mais Giuliano, qui était le second, s'adonna plus particulièrement à l'architecture. Grâce à la faveur du duc Cosme, il succèda à son père dans la place d'architecte de Santa Maria del Fiore et dans la conduite de tous les autres travaux que Baccio avait commencés.
Il mourut l'an 1555. Giuliano avait un digne rival dans son frère Domenico, qui le surpassait comme sculpteur en bois et qui de plus entendait fort bien l'architecture, ainsi qu'en témoigne la maison de Bastiano da Montaguto, qui fut construite d'après ses dessins, dans la Via de' Servi (3). On trouve dans cette maison plusieurs sculptures en bois de la main de Domenico. Il est l'auteur de la belle terrasse de la maison des Nasi, commencée par son père Baccio. S'il n'était pas mort prématurément, on croit qu'il aurait certainement dépassé de beaucoup son père Baccio et son frère Giuliano.
MARC ANTONIO, de Bologne
Né vers 144S, était déjà mort en i534
et autres graveurs (4)
Comme, dans les chapitres consacrés à la théorie de la peinture, on s'est peu occupé de la gravure sur cuivre, car il suffisait alors d'indiquer
(1) Le 6 mai 1543.
(2) Giuliano était l'aîné; né en 1491.
(3) Actuellement Palais Boutourlin.
(4) Dans cette vie, les noms propres, qui étaient pour la plupart mal rapportés par Vasari, ont été rectifiés.
LES VIES d'artistes
le mode de graver sur argent, avec le burin, outil d'acier à quatre angles dont la pointe est taillée de biais, et qui a une taille aiguë, nous reviendrons au premier sujet dans cette Vie, pour en dire tout ce qui semblera nécessaire.
Le mode de graver les planches fut inventé par Maso Finiguerra (i) de Florence, vers l'an 1460 de notre salut ; toutes les fois qu'il gravait des plaques d'argent pour les nieller, il en faisait une empreinte en terre qu'il couvrait de soufre fondu, dont il remplissait les creux de noir de fumée, et à qui il donnait l'apparence de la plaque d'argent, en y passant une couche d'huile. Il imagina ensuite d'appliquer sur le soufre ainsi préparé et noirci une feuille de papier humectée, en pesant dessus avec un rouleau parfaitement lisse, ce qui reproduisit ses dessins imprimés, comme s'ils eussent été exécutés à la plume.
Finiguerra fut suivi par Baccio Baldini (2), orfèvre florentin, qui, ne sachant pas bien dessiner, ne fit que des estampes dont la composition et le dessin appartenaient à Sandro Botticello (3). Andrea Mantegna, ayant entendu parler de cette invention, à Rome, en profita pour graver plusieurs de ses œuvres, comme nous l'avons raconté dans sa Vie. Le procédé passa ensuite en Flandre, où Martin (4), excellent peintre d'Anvers, exécuta beaucoup d'estampes, et en envoya en Italie un grand nombre qui toutes étaient signées de cette façon : M C (5) ; les premières qu'il publia représentaient les cinq Vierges folles avec leurs lampes éteintes et les cinq Vierges sages avec leurs lampes allumées, et un Christ en croix, avec saint Jean et la Madone à ses pieds. Cette dernière pièce était si belle que Gherardo, miniaturiste florentin, la copia au burin et y réussit parfaitement ; mais il ne poursuivit pas son essai, car il survécut peu de temps. Martin publia ensuite les quatre Évangélistes renfermés dans des médaillons ; et sur de petites feuilles, Jésus-Christ avec les douze Apôtres, Véronique avec six saints, dans la même grandeur, et quelques armoiries de seigneurs allemands soutenues par des figures nues ou habillées et par des femmes. Il publia pareillement saint Georges tuant le dragon, Jésus-Christ devant Filate qui se lave les mains, et la mort de la Vierge, entourée de tous
(1) Né en 1426, mort le 24 août 1464 et enterré à Ognissanti ; plusieurs de ses œuvres sont au Musée National de Florence.
(2) Né en 1436, mort après 1480.
(3) Ce sont les illustrations de l'Enfer de Dante, publiées en 1481.
(4) Martin Schœn, né à Ulm vers 1420, mort à Colmar en 1488.
(5) Erreur de Vasari. Ce monogramme est celui de Martin Van Cleef ; celui de Schœngauer était le suivant : M. a. S.; on connaît 120 gravures de lui.
MARC ANTONIO
les Apôtres ; cette gravure, de plus grand format, est une de ses meilleures. Une autre représente la Tentation de saint Antoine, tourmenté et porté dans les airs par une infinité de démons, sous les formes les plus variées et les plus bizarres que l'on puisse imaginer ; elle plut tellement à Michel-Ange dans sa jeunesse, qu'il se mit à la reproduire en peinture.
Après Martin, Albert Durer (i), d'Anvers, commença, avec plus de dessin, un meilleur jugement et de plus belles inventions, à produire de pareilles estampes, s'efforçant d'imiter la nature et de se rapprocher du style italien qu'il tint toujours en haute estime. Étant encore fort jeune, il grava de sa main, en les signant de son nom (2), plusieurs œuvres qui furent regardées comme aussi belles que celles de Martin. L'an 1503, il publia une petite Vierge où il se montra supérieur à luimême et à Martin, et ensuite plusieurs feuilles renfermant chacune deux chevaux dessinés d'après nature et extrêmement beaux. Il fit pareillement l'Enfant prodigue, lequel, en costume de paysan et agenouillé, les mains jointes, lève les yeux au ciel, tandis que des pourceaux confiés à sa garde mangent dans une auge ; des constructions dans le genre allemand, très belles, forment le fond du paysage. Il fit un petit saint Sébastien lié, les bras au-dessus de la tête, et une Vierge assise avec l'Enfant Jésus à son cou, et éclairée de dos par une fenêtre ; comme petite planche, on ne saurait voir plus beau. On lui doit aussi une femme flamande à cheval, escortée par un valet à pied, puis une grande planche représentant une nymphe enlevée par un monstre marin, pendant que ses compagnes se baignent ; dans la même grandeur, Diane frappant une nymphe qui s'est jetée pour être défendue dans les bras d'un satyre (3) ; dans ce dernier sujet, qui est buriné avec une habileté parfaite, Albert Durer voulut montrer qu'il savait rendre le nu.
Bien que ces maîtres étrangers fussent alors très estimés dans leur pays, chez nous autres Italiens, leur œuvres ne sont estimées qu'à cause de la précision de leurs tailles ; je crois volontiers cependant qu'Albert Durer était dans l'impossibilité de faire mieux, parce qu'il n'avait d'autre facilité, quand il voulait faire des nus, que de travailler d'après des modèles de son pays qui devaient être mal bâtis, comme la plupart des Allemands, bien que beaucoup de ces gens-là aient une superbe tournure, lorsqu'ils sont couverts de leurs habits. Il grava en petit diverses
(r) De Nuremberg, 14711528.
(2) Ou plutôt de son monogramme ; on connaît 104 numéros de lui.
(3) Gravure appelée la Jalousie.
LES VIES d'artistes
planches contenant des paysans et des paysannes de Flandre qui jouent de la cornemuse, dansent et vendent des poulets ou d'autres produits. Il représenta un dormeur dans une étuve, que Vénus induit en tentation, tandis que l'Amour saute avec des échasses, et que le diable souffle dans l'oreille du dormeur avec un soufflet (i). Il fit également deux saint Christophe différents (2), portant le Christ enfant ; les cheveux et toutes les autres parties de ces figures sont traités avec un soin incroyable. Après ces œuvres, voyant que la gravure sur cuivre exigeait un temps énorme, et se trouvant pourvu d'une foule de compositions diversement dessinées, il se mit à graver sur bois (3), procédé qui permet à ceux qui ont un meilleur dessin d'en montrer plus largement la perfection. L'an 15 10, il publia deux petites estampes de la sorte, l'une représentant la Décollation de saint Jean, et l'autre la Présentation de sa tête à Hérode, assis à table (4), puis un saint Christophe, saint Sixte pape, saint Etienne et saint Laurent (5). Voyant que ce mode était beaucoup plus facile que la gravure sur cuivre, il fit un saint Grégoire qui chante la messe avec l'assistance d'un diacre et d'un sous-diacre (6). Et, son talent se développant, il fit dans un grand format, l'an 15 10, quatre sujets de la Passion du Christ (7), auxquels il avait l'intention d'en ajouter huit autres. Ceux qu'il exécuta représentent la Cène, l'Arrestation du Christ dans le jardin des Oliviers, sa Descente aux Limbes et sa glorieuse Résurrection. Il peignit aussi à l'huile le second de ces sujets (8) : ce précieux tableau est aujourd'hui à Florence, chez le seigneur Bernadetto de' Medici. Bien que les huit 4utres sujets de la Passion aient été imprimés avec la signature d'Albert Durer, il ne nous paraît pas vraisemblable qu'ils soient de sa main, car ils sont mauvais, et l'on n'y trouve dans les tètes, les draperies et les accessoires, aucune ressemblance avec sa manière. Il est à croire qu'ils ont été faits après sa mort par des artistes qui se sont peu souciés de nuire à sa renommée, et qui n'ont songé qu'au gain. Et ce qui nous le fait croire, c'est que l'an 15 11, il pubha toute la vie de la Vierge (9), en vingt feuilles de la même grandeur, avec tant de perfection, qu'il
(1) Gravure appelée l'Oisiveté.
(2) Datés de i52 i .
(3) La série de TApocalypse^ gravée sur bois, fut publiée en 1498.
(4) Datée i5ii.
(5) Gravure inconnue.
(6) Datée i5ii, elle fut copiée par Marc Antoine.
(7) Série de douze numéros, dite la Grande Passion [l'édition avec texte en i5ii].
(8) Tableau perdu.
(9) Publiée d'abord sans texte, ensuite avec texte en i5ii;Marc Antonio en copia dix-sept numéros.
est impossible de rien voir de mieux pour l'invention, la perspective, l'architecture, les costumes et les têtes de vieillards et de jeunes gens. Certes, si cet homme si rare, si universel, avait eu la Toscane pour patrie, et avait pu étudier les chefs-d'œuvre de Rome, comme nous avons pu le faire, il aurait été le meilleur peintre d'Italie, de même qu'il fut le plus éminent et le plus célèbre qu'aient jamais eu les Flamands.
Dans la même année 1511, continuant à donner libre cours à ses caprices, il grava sur bois, dans la même grandeur, quinze scènes empruntées aux terribles visions que saint Jean évangéliste eut dans l'île de Pathmos, et qu'il décrivit dans son Apocalypse. Sa riche et capricieuse imagination le rendait bien propre à traiter de tels sujets : aussi figura-t-il les divers épisodes de l'Apocalypse (r), leurs animaux et leurs monstres symboliques, avec une si merveilleuse habileté, que ce fut un véritable trait de lumière pour bon nombre de nos artistes qui se sont grandement servis de ses belles et riches inventions.
Albert Durer exécuta encore sur bois un admirable Christ nu, entouré des mystères de la Passion, et pleurant sur nos péchés, en se couvrant la figure des mains ; cette planche, bien que de petites dimensions, est tout à fait remarquable. Depuis, sentant ses facultés s'augmenter, et voyant que ses œuvres étaient très estimées, il fit encore quelques gravures sur cuivre, qui excitèrent unétonnement universel. C'est alors qu'il grava, sur une demi-feuille, la Mélancolie, entourée de tous les instruments qui amènent l'homme et quiconque s'en sert, à être mélancolique (2) ; il est impossible de produire au burin rien de plus fin. On lui doit encore trois petites Madones, très différentes et d'une taille extrêmement fine ; mais la description de toutes ses productions m'entraînerait trop loin. Qu'il suffise donc de savoir, pour le moment, qu'après avoir dessiné et gravé trente-six planches d'une Passion du Christ (3), il s'associa avec Marc Antonio de Bologne pour les publier à Venise, ce qui fut cause que se sont faites tant de choses merveilleuses dans cet art, en Italie, comme nous le dirons plus loin.
Parmi les nombreux disciples que Francesco Francia avait à Bologne, on distingua, comme le plus habile de tous, un jeune homme appelé Marc Antonio (4) ; étant resté de longues années auprès du Francia,
(1) Cette série est de 1498 ; c'est une de ses premières œuvres. 16 feuilles : édition allemande 1498, latine i5ii.
(2) Datée 1514.
(3) Série dite la Petite Passion, Sy feuilles, i5ii, copiée par Marc Antoine ; il y a une autre série de 16 feuilles.
(4) Raimondi, de son nom de famille.
LES VIES d'artistes
et ayant été très aimé de lui, il s'attira le surnom de de Franci. Il était meilleur dessinateur que son maître et maniait le burin avec une facilité et une grâce remarquables, faisant, comme c'était alors l'usage, des ceintures et d'autres objets niellés très beaux, car il était vraiment excellent dans ce métier. Poussé par le désir si naturel de courir le monde et de connaître les méthodes des autres artistes, il prit congé de Francia, et se rendit à Venise, où il fut très bien accueilli par les artistes de cette cité.
Sur ces entrefaites, quelques Flamands étant venus à Venise et ayant apporté des gravures sur bois et sur cuivre d'Albert Durer, Marc Antonio les vit exposées sur la place Saint-Marc. Stupéfait de la manière du travail et du mode de faire de Durer, il dépensa dans leur acquisition presque tout l'argent qu'il avait apporté de Bologne, et acheta, entre autre choses, la Passion du Christ, gravée sur bois en trente-six feuilles in-quarto et nouvellement publiée par Diirer, qui commençait par le Péché d'Adam et son Expulsion du Paradis, et se terminait par la Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres. Marc Antonio, considérant quel honneur et quelle fortune aurait pu acquérir celui qui se serait adonné à cet art en Italie, résolut de s'y appliquer de tous ses eftbrts. Il commença par contrefaire les gravures d'Albert Diirer qu'il avait achetées, en étudiant leurs tailles; elles étaient en si grande vogue que chacun voulait en avoir. Il grava donc sur cuivre les trente-six feuilles de la Passion et de l'Histoire du Christ gravée sur bois, sans Oublier la marque de Durer qui était A D (i), et il réussit dans son imitation au point que ses estampes furent vendues et achetées pour être d'Albert Diirer, sans que de longtemps l'on s'aperçût de la contrefaçon. On en écrivit à Diirer, en Flandre, en lui envoyant un exemplaire des contrefaçons de Marc Antonio ; Diirer, furieux, partit de Flandre et vint à Venise, où il se plaignit à la Seigneurie ; mais il obtint seulement qu'à l'avenir Marc Antonio ne se servirait plus de son nom, ni de sa marque dans ses œuvres (2).
Marc Antonio alla ensuite à Rome et se consacra tout entier au dessin, et Albert Diirer, de retour en Flandre, y trouva un rival qui avait déjà produit plusieurs gravures d'une finesse extrême, c'est Lucas de Hollande (3), qui, bien que moins bon dessinateur que Diirer, ne
(2) Cette histoire paraît inventée. Diirer n'alla qu'une seule fois à Venise, en i5o6.
(3) Appelé généralement Lucas de Leyde, 1494-1533. On connaît de lui cent soixante-quatorze estampes.
(i) Inexact. Son chirtre était
MARC ANTONIO
laissait pas de l'égaler en beaucoup de choses, pour le burin. Parmi beaucoup de grandes et belles planches, les premières sont de 1509 et représentent dans des médaillons un Portement de Croix et un Crucifiement (i). Il publia ensuite un Samson, un Davida cheval, un saint Pierre martyr avec ses bourreaux (2), et un David jouant de la harpe devant le roi Saiil. Peu de temps après, Lucas exécuta une grande gravure d'une taille très fine, où l'on voit Virgile exposé dans une corbeille suspendue à une fenêtre (3), ainsi que des figures et des têtes si merveilleuses qu'Albert Durer se creusa la tête pour combattre son rival et publia quelques estampes d'une telle perfection que l'on ne saurait faire mieux. Pour montrer tout son savoir, il fit un Chevalier armé et à cheval (4), représentant la Force humaine, et si bien exécuté qu'on distingue le brillant des armes et delà robe noire du cheval, ce qui estdifficile à rendre dans un dessin. Cet homme fort est accompagné de la Mort, tenant un sablier, du diable et d'un chien poilu rendu avec toutes les plus grandes finesses possibles. L'an 15 12, parurent de sa main seize petits sujets de la Passion du Christ (5), où l'on admire les figures les plus belles, les plus gracieuses et en même temps les plus vigoureuses que l'on puisse imaginer. Aiguillonné par cette concurrence, Lucas de Hollande grava douze feuilles semblables et fort belles, mais pas aussi parfaites que celles de Durer, sous le rapport du burin et du dessin. Il fit, en outre, un saint Georges encourageant la jeune fille condamnée à être dévorée par un dragon, Salomon adorant les idoles, le Baptême du Christ, Pyrame et Thisbé, Assuérus et la reine Esther, agenouillée devant lui.
De son côté, Albert Durer, ne voulant pas être surpassé par Lucas (6)? ni en quantité, ni en bonté d'œuvres produites, grava une figure nue sur un nuage, et la Tempérance avec des ailes admirables, tenant en main une coupe d'or et une bride ; le paysage de cette planche est très fin (7). Il exécuta ensuite un saint Eustachc agenouillé devant un cerf, dans les cornes duquel apparaît le Crucifix (8), gravure admirable, particulièrement à cause de quelques chiens, dans des attitudes variées,
(1) Cette série de iSog comprend neuf médaillons. Ce ne sont pas de ses premières œuvres.
(2) Le David et le saint Pierre n'existe pas.
(3) Publiée en i525.
(4) Planche dite le Cavalier avec la Mort et le Diable, i5i3.
(5) Quatorze feuilles datées i52i.
(6) L'histoire de cette rivalité a été inventée par Vasari,
(7) Ces deux planches sont appelées la Grande et la Petite Fortune, (S) Gravure dite le saint Hubert,
LES VIES d'artistes
qui ne sauraient être plus beaux. Parmi les nombreux enfants que Durer a gravés pour décorer des armoiries et des devises, on remarque ceux qui soutiennent un écu renfermant une figure de la Mort, coiffée d'un casque surmonté d'un coq dont les plumes sont traitées avec une telle délicatesse qu'il est impossible d'obtenir une taille plus fine avec le burin. Dernièrement, Diirer a publié (i) un saint Jérôme vêtu en cardinal et occupé à écrire, avec un lion qui dort à ses pieds ; le soleil traverse les vitres des fenêtres et envoie des rayons si vifs dans la chambre où le saint écrit, que c'est une merveille à regarder. On y voit, en outre, des livres, des horloges, des manuscrits et une foule d'autres accessoires supérieurement rendus. Peu après, l'an 1523, il fit un petit Christ avec les Apôtres (2) ; c'est une de ses dernières productions. On lui doit aussi plusieurs portraits, tels que ceux d'Erasme, de Rotterdam, du cardinal Albert de Brandebourg, électeur de l'Empire, et le sien propre (3). Tout en s'occupant beaucoup de gravure, il n'abandonna pas la peinture ; il peignit au contraire continuellement des panneaux, des toiles et d'autre œuvres toutes précieuses. De plus, il laissa de nombreux écrits relatifs à la gravure, à la peinture, à la perspective et à l'architecture.
Pour revenir à la gravure, les œuvres de Durer furent cause que Lucas de Hollande s'efforça de suivre ses traces. Après les estampes mentionnées plus haut, il grava sur cuivre quatre sujets tirés de l'histoire de Joseph, les quatre Evangélistes, les trois anges qui apparurent à Abraham dans la vallée de Mambré, Suzanne au bain, David en prière, le triomphe de Mardochée, Loth enivré par ses filles, la Création d'Adam et d'Eve, Dieu défendant à nos premiers parents de manger le fruit d'un arbre qu'il leur montre, et Caïn tuant son frère Abel ; toutes ces planches furent publiées l'an 1529 (4). Mais les œuvres qui, plus que toute autre, augmentèrent sa réputation, furent un Crucifiement de Jésus et un Ecce Homo{^^. Ces deux planches, de grandes dimensions et renfermant beaucoup de figures, sont regardées comme très précieuses, ainsi qu'une Conversion de saint Paul sur le chemin de Damas. Ces divers morceaux suffisent pour montrer que Lucas peut être compté parmi les maîtres qui ont excellé dans le travail du burin. Les compositions de ses sujets sont plus conformes aux règles de l'art
(1) En i5i4.
(2) Cette série est inconnue. Il y a cinq gravures représentant des Apôtres ; c'est peut-être celles dont Vasari veut parler.
(3) Gravure sur bois,
(4) Cette date n'est pas exacie. La Suzanne est de i5o8, le Mardochée de i5i5, l'Histoire de Joseph, de i5i2, Loth et ses filles, de i53o.
(5) Daté i5io; grande planche contenant plus décent personnages.
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que celles d'Albert Durer ; leur arrangement est si clair, qu'il semble que la scène que Lucas a voulu représenter n'a point dû se passer autrement. En outre, les estampes de Lucas se distinguent par une ingénieuse dégradation de tailles ; les objets qui s'éloignent progressivement sont exprimés à l'aide de touches légères habilement calculées, qui, peu à peu, échappent à l'œil, tout comme dans la nature les lointains se perdent de vue insensiblement. On n'obtiendrait rien de plus harmonieux avec les couleurs : aussi ces considérations ont-elles ouvert les yeux à beaucoup de peintres. Il fit encore beaucoup de petites estampes représentant des Madones, les douze Apôtres avec le Christ, des Saints et des Saintes, des armures, des casques et différentes fantaisies, entre autres un paysan qui, se faisant arracher une dent, éprouve une telle douleur qu'il ne s'aperçoit pas qu'une femme lui dérobe sa bourse. Les œuvres de Durer et de Lucas ont été causes qu'après eux quantité de Flamands et d'Allemands ont gravé des planches semblables, très belles.
Mais n'oublions pas Marc Antonio. Arrivé à Rome, il grava sur cuivre une très belle planche, d'après Raphaël d'Urbin, et représentant Lucrèce qui se donne la mort, exécutée avec tant de soin et dans une si belle manière que Raphaël, l'ayant immédiatement reçue de plusieurs de ses amis, se décida à faire graver les dessins de quelquesunes de ses compositions. A peu de temps de là, Marc Antonio grava donc un dessin du Jugement de Paris, où Raphaël s'était plu à introduire le char du soleil, les nymphes des bois, celles des fontaines et celles des fleuves, ainsi que quantité de magnifiques accessoires ; la gravure de Marc Antonio excita à Rome une profonde admiration. Il grava ensuite le Massacre des Innocents, où l'on voit des nus admirables, le Neptune entouré de petits sujets de l'histoire d'Enée, un très bel enlèvement d'Hélène, dessiné par Raphaël, et le Martyre de sainte Félicité, plongée dans Thuile bouillante, tandis que ses fils sont décapités. Ces planches acquirent tant de réputation à Marc Antonio qu'elles étaient plus estimées que celles des Flamands, à cause de leur beau dessin et que les marchands en tiraient de grands profits.
Depuis plusieurs années, Raphaël avait pour broyeur de couleurs un apprenti nommé Baviera et, comme il savait quelque chose, Raphaël le chargea d'imprimer les gravures de Marc Antonio et d'en faire la vente en gros et au détail. S'étant donc réunis, ceux-ci imprimèrent un grand nombre de planches, qui leur valurent un gain considérable. Toutes ces gravures furent signées par Marc Antonio de la manière suivante : pour indiquer le nom de Raphaël Sanzio d'Urbin R S, pour
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celui de Marcantonio, M F (i). Elles représentent Vénus embrassée par l'Amour, d'après un dessin de Raphaël, et Dieu bénissant la race d'Abraham ; on voit dans celle-ci la servante avec deux enfants (2). Ils gravèrent ensuite les médaillons que Raphaël avait peints dans le Vatican, c'est-à-dire, la Philosophie, la Poésie, la Théologie et la Jurisprudence ; puis une petite planche, d'après le mont Parnasse, qui est dans la même chambre ; Enée emportant Anchise pendant l'incendie de Troie, dessin d'après lequel Raphaël avait l'intention de faire un petit tableau ; puis la Galathée sur un char tiré par-les dauphins et entourée de tritons qui enlèvent une nymphe. Après avoir achevé ces ouvrages, Marc Antonio reproduisit sur cuivre des figures séparées, dessinées par Raphaël, à savoir : Apollon tenant un instrument de musique, l'Amour offrant un rameau d'olivier à la Paix, les trois Vertus théologales, les quatres Vertus morales, le Christ avec les douze Apôtres ; la Madone du tableau d'Ara cœli sur une demi-feuille ; également la Vierge avec saint Jérôme, l'ange Raphaël et le jeune Tobie que le Sanzio envoya à San Domenico de Naples; sur une petite feuille, une Vierge assise sur une chaise et embrassant l'enfant Jésus demi-vêtu, enfin une foule d'autres Mctdones tirées de différents tableaux peints par Raphaël. Il grava ensuite un saint Jean-Baptiste, jeune et assis dans le désert, et la sainte Cécile de l'égUsc de San Giovanni in Monte, qui est une fort belle gravure. Raphaël ayant terminé tous les cartons des tapisseries qui furent ensuite tissées de soie et d'or pour la chapelle du pape, et qui représentent l'Histoire de saint Pierre, de saint Paul et de saint Etienne, Marc Antonio grava la Prédication de saint Paul, la Lapidation de saint Etienne et la Guérison de l'aveugle. Ces estampes furent si belles, grâce à l'invention et au -dessin de Raphaël, ainsi qu'au travail au burin de Marc Antonio, qu'il n'était pas possible de voir mieux. Il grava ensuite, d'après Raphaël, une magnifique Descente de croix, où l'on remarque surtout la Vierge évanouie, et peu de temps après le Portement de croix (3), d'après le tableau de Raphaël, qui fut envoyé à Palerme ; puis une belle et grande estampe, d'après un dessin de Raphaël représentant le Christ dans les airs, avec la Vierge, saint Jean-Baptiste et sainte Catherine à genoux, ainsi que saint Paul, apôtre, debout. Les planches de toutes ces gravures étaient presque usées par le tirage lorsqu'elles
(1) Ou M, M A, A M F. La plus grande partie ne sont pas signées. On connaît trois cent quatre-vingt-trois numéros gravés parlai.
(2) Cette planche représente Noé.
(3) Gravé et signé par Agostino de Venise, i5ij.
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disparurent ou furent dérobées par des Allemands, pendant le sac de Rome. Il grava de profil le portrait du pape Clément VII, avec le visage rasé, sous forme de médaillon, puis deux portraits de l'empereur Charles-Quint, jeune et plus âgé, celui de Ferdinand, roi des Romains (i), qui lui succéda à l'Empire, celui de Messer Pietro Aretino, poète fameux, dessiné à Rome d'après nature et dont le portrait est le plus beau que Marc Antonio ait jamais fait : peu de temps après, les douze empereurs romains en médaillons. Raphaël envoya quelquesunes de ces estampes en Flandre à Albert Diirer, qui loua beaucoup Marc Antonio et donna à son tour à Raphaël, outre différentes gravures, son propre portrait qui fut très admiré.
La réputation de Marc Antonio s'augmentait chaque jour et la gravure était venue en tel honneur que de nombreux élèves se groupèrent autour de lui, pour apprendre. Ceux qui y firent le plus de profit furent Marco (2) de Ravenne, qui signa ses estampes du chiffre de Raphaël R S, et Agostino (3) de Venise, qui signa A V. Tous deux gravèrent plusieurs dessins de Raphaël, cà savoir la Vierge avec le Christ mort étendu et à ses pieds saint Jean, la Madeleine, Nicodème et les autres Maries ; pareillement, mais en plus grand, la Vierge avec les bras ouverts et les yeux tournés vers le ciel, dans une attitude éplorée, devant le corps de son Fils. Agostino fit ensuite une grande Nativité du Christ, avec les bergers, les anges et Dieu le Père dans le haut ; autour de la cabane sont des vases de formes antiques et modernes. Une autre planche représente un brûle-parfums composé de deux femmes ayant sur la tête un vase percé de trous. Sur une gravure, on voit un homme changé en loup, qui s'avance pour dévorer un dormeur couché dans un lit (4). Puis il représenta Alexandre ofirant la couronne royale à Roxane, tandis que des Amours volant dans les airs arrangent ses cheveux, ou bien jouent avec les armes du héros (5).
Agostino et Marco gravèrent, d'après Raphaël, la Cène du Christ avec les Apôtres, sur une grande feuille l'Annonciation et deux sujets des noces de Ps3'ché, que Raphaël avait peintes peu auparavant. Du reste, on peut direque Marco et Agostino ont gravé, entre eux deux, presque tout ce que Raphaël a jamais peint ou dessiné. Comme il
(1) Gravé par Agostino, 1534.
(2) Marco Dente da Ravenna, tué pendant le sac de Rome, en 1527.
(3) Agostino de Musis ; ses estampes sont datées de lôog à i53ò.
(4) Histoire de Lycaon et de Jupiter.
(5) Gravé par Caraglio.