II. H
LES VIES d'artistes
passe tous les autres en commodité, en grandeur, en majesté, et qui est regardé comme le plus beau peut-être qui soit en Italie.
Si nous laissons de côté les constructions particulières, la Scuola ou Fraternità della Misericordia (i), œuvre considérable, qui a déjà coûté cent trente mille écus, sera, si on l'achève, le plus magnifique édifice de toute l'Italie. On doit encore au Sansovino l'église de San Francesco della Vigna où habitent les Frati de' Zoccoli ; c'est une construction considérable dont la façade est d'un autre maître (2). La loggia qui est autour du campanile de San Marco, d'ordre corinthien, fut élevée sur ses dessins (3), avec une riche ornementation de colonnes et de quatre niches ; elles renferment quatre figures, un peu moins grandes que nature, en bronze et d'une souveraine beauté, qui sont dues à sa main, avec divers sujets et figures en bas-relief. Cette loggia fait une base admirable au campanile qui a deux cent quatre-vingt-douze pieds de haut sur trente-cinq de largeur au pied.
De tous les édifices élevés par le Sansovino, le plus beau, le plus riche et le plus solide est la Zecca de Venise, tout en fer et en pierre ; il n'y est pas entré une pièce de bois, par crainte du feu. A l'intérieur, elle est distribuée avec tant d'à-propos et de commodité, pour le service de tant d'ouvriers, qu'il n'y a pas, dans le monde entier, de Monnaie si bien ordonnée et plus solide. Jacopo la construisit en bossage, genre qui causa beaucoup d'étonnement à Venise où jusqu'alors il n'avait pas été employé.
Il y a encore de sa main l'église de Santo Spirito (4) dans les lagunes, qui est très gracieuse ; la façade de San Gimignano (5) qui illumine vraiment la place, celle de San Giuliano dans la Merceria ; à San Salvadore, le riche tombeau du prince Francesco Veniero (6). Sansovino construisit aussi, au Rialto, sur le canal Grande, les Fabbriche Nuove delle Volte, qui sont si commodes que presque chaque jour il s'y tient un marché où accourent les gens du pays et des environs. Plus admirable encore est la construction toute nouvelle qu'il fit pour les TiepoH, à la Misericordia. Ce grand palais, situé sur le canal et comprenant plusieurs appartements vraiment royaux, avait des fon-
(1) Commencée en i5o8, sur le modèle de Leopardi ; continuée par Pietro Lombardo, reprise vers i532 par le Sansovino. Restée inachevée.
(2) D'Andrea Palladio.
(3) Commandée en 1540. Le campanile s'est écroulé le 14 juillet 1902, écrasant la loggia de Sansovino, qui a été rétablie dans son état primitif.
(4) Démolie ultérieurement.
(5) Démolie en 1807.
(6) Mort en i556 ; ce tombeau existe encore.
JACOPO SANSOVINO
dations si mal établies dans l'eau, que l'on pouvait s'attendre à voir l'édifice s'écrouler avant peu d'années. Le Sansovino refit en sous-œuvre toutes les fondations, en pierres énormes posées dans le canal, tandis que l'on soutenait le bâtiment avec des étais merveilleux, et que ses possesseurs continuaient à l'habiter en toute sécurité.
Pendant qu'il était occupé à ces constructions, il n'a jamais cessé pour cela de produire journellement des œuvres belles et importantes de sculpture en marbre et en bronze. Au-dessus du bénitier des religieuses de la Ca Grande (r), il y a de lui un saint Jean-Baptiste en marbre, très beau et très estimé (2). A Padoue, dans la chapelle du Santo, il y a un grand bas-relief, en marbre^ de sa main, en figures de demi-relief représentant un miracle de saint Antoine de Padoue (3). Au bas des escaliers du palais de Saint-Marc, il fait, en ce moment (4)^ deux statues colossales, en marbre, hautes de sept brasses, à savoir un Neptune, et un Mars, emblèmes de la puissance que la sérénissime république possède sur terre et sur mer.
Pour le duc de Ferrare, il fit un Hercule, et, pour la chaire de l'église Saint-Marc, il jeta en bronze six bas-reliefs (5) d'une brasse de hauteur sur une brasse et demie de largeur, contenant des sujets tirés de la vie de saint Marc l'évangéliste. La même église lui doit les portes en bronze de la sacristie, couvertes de sujets empruntés à la vie du Christ, et la Madone en marbre, grande comme nature, qui est sur la porte d'entrée (6). Il est aussi l'auteur de la belle Madone en marbre portant l'Enfant Jésus, que Ton voit au-dessus de la porte de l'Arsenal (7).
Non seulement tous ces travaux ont illustré et orné la république, mais encore ils ont valu à Sansovino une immense réputation, l'amitié des seigneurs vénitiens et le respect des autres artistes ; on n'entreprenait aucun ouvrage de sculpture et d'architecture sans le consulter. Et certes, il avait bien mérité d'occuper le premier rang parmi les maîtres de Venise et d'être aimé et vénéré par les nobles et par les plébéiens, car Venise lui doit sa rénovation presque complète et la connaissance de la vraie et bonne architecture.
(1) Santa Maria de' Frari.
(2) Existe encore.
(3) Une jeune fille noyée et ressuscitée. Signé: Jacobiis Sansovinas, sciilp. et architec. fïoren.
(4) En 1567, au pied de la Scala de' Giganti. En place.
(5) Dans le presbytère de l'église ; il fit également les statues des quatre Evangélistes placées sur le jubé.
(6) Existent encore.
(7) N'existent plus.
LES VIES d'artistes
Les connaisseurs disent que Sansovino, tout en étant inférieur à Michel-Ange, lui fut supérieur en certaines choses ; en effet, il n'eut pas son pareil pour les draperies et la beauté de ses têtes de femmes et d'enfants. Il était âgé de 93 ans lorsqu'un jour, se sentant fatigué, il se mit au lit. Etant resté un mois et demi dans cet état, ses forces diminuèrent peu à peu et il mourut le 2 novembre 1570 (i). Il fut enseveli avec pompe dans sa chapelle de l'église San Gimignano.
Il eut de nombreux élèves, entre autres, parmi les Toscans, Bartolommeo Ammanato, qui, tout récemment, a terminé un Neptune de marbre, haut de dix brasses et demie ; mais comme la fontaine (2) au milieu de laquelle il doit être placé n'est pas encore achevée, nous n'en parlerons pas davantage.
De quelques Membres de TAcadémie du Dessin
(Kxtrait)
Pour dire quelque cliose des sculpteurs appartenant à notre Académie et de leurs œuvres, sur lesquels, cependant, je m'étendrai peu, car ces maîtres sont vivants et jouissent, pour la plupart, d'une grande réputation, je commencerai par Benvenuto Cellini (3), comme appartenant aux plus anciens et aux plus respectables. Benvenuto, citoyen florentin, aujourd'hui sculpteur, n'eut point d'égal dans l'orfèvrerie, quand il s'y appliqua dans sa jeunesse, et fut peut-être maintes années sans en avoir, de même que pour exécuter les petites figures en rondebosse et en bas-relief et tous les autres ouvrages de cette profession. Il monta si bien les pierres fines et les orna de chatons si merveilleux, de figurines si parfaites et quelquefois si originales et d'un goût si capricieux, que l'on ne saurait imaginer rien de mieux. Il en est de même des médailles d'or et d'argent qu'il grava, étant jeune, avec un soin incroyable. Il fit à Rome, pour le pape Clément VII, un bouton de chape sur lequel il représenta un Père éternel d'un travail admirable ; il y monta un diamant taillé en pointe, entouré de plusieurs petits
(1) Le 27 novembre 1570, d'après l'inscription de son tombeau, placé depuis dans l'oratoire privé du séminaire della Salute.
(2) C'est la fontaine monumentale de Jean Bologne, sur la place de la Seigneurie.
(3) Né le 3 novembre i5oo, mort le i3 février i5yi. II ne reste de ses œuvres énumérées ici que les médailles, le Persée et le Christ de l'Escurial.
DE aUELaUES MEMBRES DE l'aCADïïMIE DU DESSIN
enfants ciselés en or avec un rare talent, ce qui lui valut, outre son salaire, une charge de massier. Clément VII lui ayant commandé un calice d'or dont la coupe devait être supportée par des figures représentant les Vertus théologales, Benvenuto conduisit presque entièrement à fin cet ouvrage avec un art merveilleux. De tous les artistes qui, de son temps, s'essayèrent à graver les médailles du pape, aucun ne réussit mieux que lui, comme le savent très bien tous ceux qui en possèdent ou qui les ont vues. Aussi lui confia-t-on la gravure des coins de la Monnaie de Rome, et n'a-t-on jamais vu de plus belles pièces que celles qui furent alors frappées à Rome. Après la mort de Clément VII, Benvenuto retourna à Florence où il fit des coins, avec la tête du duc Alexandre, pour la Monnaie ; ces coins sont d'une telle beauté que l'on en conserve aujourd'hui plusieurs empreintes comme de précieuses médailles antiques, et c'est à bon droite car Benvenuto s'y surpassa lui-même.
S'étant ensuite consacré à la sculpture et à la fonte du bronze, il fit en France quantité d'ouvrages en bronze, en argent et en or, pendant qu'il était au service du roi François F''. De retour dans sa patrie et étant entré au service du duc Cosme, celui-ci lui commanda d'abord plusieurs pièces d'orfèvrerie et ensuite quelques sculptures; c'est alors que Benvenuto jeta en bronze Persée venant de couper la tête de Méduse. Cette statue est sur la place du Duc, non loin de la porte du palais, sur un piédestal en marbre orné de magnifiques figurines de bronze de la grandeur d'une brasse et d'un tiers ; étudiée avec le plus grand soin dans toutes ses parties, elle est bien digne de la place qu'elle occupe auprès de la Judith du célèbre Donato. Il est vraiment étonnant qu'après ne s'être exercé pendant tant d'années qu'à ciseler de petites figures, Benvenuto soit parvenu à mener à bonne fin une statue d'une si grande dimension. On lui doit aussi un Crucifix en marbre, en rondebosse et grand comme nature, qui est, dans son genre, le morceau le plus beau et le plus rare que l'on puisse voir. Le duc le conserve précieusement dans son palais et le destine à la chapelle ou petite église qu'il y fait construire. Je pourrais m'étendre davantage sur le compte de Benvenuto qui, dans toute sa conduite, s'est constamment montré intrépide, fier, ardent, énergique, terrible, et qui n'hésite pas à dire le fond de sa pensée aux princes, non moins audacieux avec eux que dans ses ouvrages. Mais je ne dirai rien de plus, attendu qu'il a lui-même écrit sur sa vie et sur ses ouvrages avec beaucoup plus de méthode et d'éloquence que je ne saurais peut-être le faire. Il a composé deux traités, l'un sur la sculpture et l'autre sur l'orfèvrerie, la fonte et le jet des métaux et les
autres parties de cet art (i). Que ce court sommaire de ses œuvres les plus remarquables soit donc suffisant.
Nous avons encore dans notre Académie Jean Bologne (2), de Douai, jeune sculpteur flamand très remarquable, qui, par son mérite, a su entrer fort avant dans les bonnes grâces de nos princes. Il vient de terminer, avec de beaux ornements de métal, la fontaine de la place San Petronio (3), à Bologne, devant le palais de la Seigneurie ; on y voit des sirènes très belles aux quatre coins, entourées d'enfants et de mascarons très curieux. La pièce principale, au milieu de la fontaine, est un Neptune haut de six brasses, qui est d'une belle coulée, bien étudié et parfaitement exécuté. Pour passer sous silence tous les ouvrages que Jean Bologne a exécutés en terre, en cire et en autres matières du même genre, je dirai seulement qu'il a sculpté en marbre une admirable Vénus (4), et presque terminé, pour le duc, un Samson combattant contre deux Philistins (5), de grandeur naturelle. Il a fait en bronze un Bacchus plus grand que nature (6) et un Mercure volant, très ingénieux, qui n'est posé que sur une jambe et sur la pointe du pied (7); cette dernière statue fut envoyée à l'empereur Maximilien. Mais si, jusqu'à présent, Jean Bologne a fait de nombreux et beaux ouvrages, il est à penser qu'à l'avenir il en fera encore de plus beaux et de plus nombreux, car le duc qui, dernièrement, lui a donné un logement dans son palais, lui a commandé une Victoire, haute de cinq brasses, surmontant un prisonnier (8), qui doit être placée en face de celle de Michel-Ange, dans la grande salle ; Jean Bologne aura plus d'une occasion encore de déployer amplement son talent dans d'importantes entreprises.
(1) Imprimés à Florence en i568. Sa vie, écrite par lui-même, fut imprimée pour la première fois à Florence en lySo.
(2) Né vers i53o, mort le i3 août i6o8, et enterré derrière le chœur de l'Annunziata.
(3) Existe encore.
(4) Statue inconnue.
(5) En Espagne.
(6) Perdu.
(7) Au Musée National ; une réplique au Louvre.
(8) Au Musée National ; groupe appelé la Vertu surmontant le Vice.