‹ Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs, et architectesChapitre 38 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

LES VIES d'artistes

enchaîné sur le Caucase et déchiré par l'aigle de Jupiter ; Sisyphe aux Enfers portant un rocher et Titus dévoré par un vautour (i). Toutes ces figures, à l'exception de Prométhée, furent livrées à Sa Majesté, ainsi qu'un Tantale grand comme nature, peint sur toile et à l'huile. Il fit encore un merveilleux tableau de Vénus et d'Adonis (2); la déesse s'est évanouie, et le jeune homme est sur le point de la quitter, entouré de ses chiens. Sur un tableau de même grandeur, il représenta Andromède liée au rocher, et Persée la délivrant de l'orque marine ; on ne saurait voir de peinture qui ait plus de charme. Il en est de même d'une Diane au bain, métamorphosant Actéon en cerf, et d'une Europe assise sur le taureau qui l'emporte à travers la mer (3). Ces peintures sont auprès du roi catholique qui les estime beaucoup à cause de la vivacité de leur coloris. Il est vrai que, dans ces tableaux, Titien observa une méthode complètement différente de celle qu'il avait suivie dans sa jeunesse; ses premières productions se distinguent par un fini incroyable, qui permet de les regarder de près comme de loin; ses derniers ouvrages, au contraire, sont traités à grands coups de pinceau, de sorte que de près on ne voit rien, et que de loin ils paraissent parfaits. Beaucoup d'artistes, pour paraître habiles, ont voulu imiter cette méthode, mais ils n'ont produit que des peintures ridicules. Celd provient de ce qu'ils ont pensé que Titien procédait avec prompti-j tude et sans rencontrer de difficultés ; ils se sont trompés car on recon-' naît que Titien est revenu à maintes reprises sur ses premières touches. Cette méthode est aussi judicieuse que surprenante, parce qu'elle donne aux peintures un cachet de vérité et de grand art, tout en cachant le travail.

Sur un tableau, haut de trois brasses et large de quatre, Titien a fait dernièrement un Christ enfant au sein de la Vierge et adoré par les Mages, avec un grand nombre de figures hautes d'une brasse (4); c'est une œuvre de beaucoup de charme, dont il fit une copie non moins belle qu'il donna au vieux cardinal de Ferrare (5). Un autre tableau, où il représenta le Christ livré aux insultes des Juifs (6), fut placé à Milan, dans une chapelle de l'église de Santa Maria delle Grazie.

(1) Ces tableaux furent détruits dans l'incendie du palais du Pardo.

(2) A l'Escurial, terminé en i554.

(3) De ces trois tableaux, seule la Diane existe encore. [Au Musée de Madrid].

iSf)!.

(4) Au Musée de Mndrid.

(5) C'est peut-être le tableau de la Galerie Nationale, à Londres.

(6) Au Musée du Louvre, signé : titianus f.

TITIEN

Pour la reine du Portugal, il exécuta un magnifique Christ flagellé, un peu moins grand que nature. A Ancóne, sur le maître-autel de San Domenico, il fit dans cette dernière manière pleine de taches dont nous venons de parler, un Christ en croix, aux pieds duquel se tiennent la Vierge, saint Jean et saint Dominique (i). Dans l'église des Crucicchieri (2), à Venise, il peignit le tableau qui est au-dessus de l'autel de saint Laurent, et qui représente le supplice de ce saint ; le martyr, en raccourci, est couché à demi sur le gril posé sur un grand feu qu'attisent plusieurs bourreaux. Comme la scène se passe de nuit, deux valets portent des torches qui illuminent les endroits où n'arrive pas la réverbération du brasier ardent qui est sous le gril. Il y a, en outre, un rayon céleste qui perce les nuages, et^ absorbant la lueur des torches et celle du brasier, éclaire le saint et les principaux acteurs; outre ces trois éclairages distincts, dans le lointain, il y a des gens aux fenêtres d'un édifice, ayant près d'eux des lanternes et des flambeaux. Somme toute, ce tableau est entièrement peint avec art et jugement.

Dans l'église San Sébastiano, à l'autel de saint Nicolas, il y a, de la main de Titien, un petit tableau (3) que lui avait commandé l'avocat Niccolo Grasso, et qui contient un saint Nicolas assis sur un siège de pierre, et accompagné d'un ange tenant une mitre. Il fit ensuite, pour être envoyé au roi d'Espagne, une sainte Marie-Madeleine, à mi-corps (4), dont les épaules, le cou et la poitrine sont voilés par ses cheveux épars. Levant la tête, et les yeux fixés au ciel, elle montre, par leur rougeur et par ses larmes, la sincérité et la violence de ses remords. Cette figure, malgré son extrême beauté, loin d'exciter des idées lascives, inspire un profond sentiment de compassion à celui qui la regarde attentivement. Lorsque ce tableau fut achevé, il plut de telle sorte à Silvio, gentilhomme vénitien, qu'il en donna cent écus à Titien, qui fut donc obligé d'en foire un autre, non moins beau, pour l'envoyer au roi catholique. Parmi quantité de portraits que Titien fit pour ses amis et d'autres personnages de son temps nous citerons, pour être bref, celui delà signora Irène (5), belle jeune fille lettrée, musicienne et assez experte en dessin; le cardinal Bembo,

(1) En place. Le tableau de la Flagellation est perdu.

(2) Église des Jésuites, tableau en place. 0) En place, i563.

(4) Au Musée de Naples, i56i, avec de nombreuses répétitions au palais Pitti et en Angleterre.

(5) Spilimbergo, dans le palais de cette famille, à Maniago.

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qu'il avait déjà peint une première fois (i) et qu'il reproduisit après son élection au cardinalat ; le médecin Fracastor, et pour Monsignor Giovanni della Casa, Florentin, homme illustre par son nom et ses écrits, un très beau portrait d'une dame (2) que ce seigneur aima quand il était à Venise. Aussi l'artiste mérita-t-il que l'écrivain l'honorât dans le très beau sonnet qui commence ainsi :

Be7î vegg'io, Tipaììo, in forme nove

L'idolo mio, die i begli occhi apre e gira.

Dernièrement il a envoyé au roi d'Espagne une Cène d'une beauté extraordinaire, qui n'a pas moins de sept brasses de longueur (3).

Outre les ouvrages que nous venons de mentionner et beaucoup d'autres moins importants que nous passons sous silence, pour être bref, Titien a chez lui, à l'état d'ébauche, les œuvres suivantes: un martyre de saint Laurent (4), semblable au premier, et qu'il destine au roi catholique, une grande toile du Christ en croix entre les larrons et les bourreaux, commencée pour MesserGiovanni d'Anna; un tableau commencé pour le doge Grimani, père du patriarche d'Aquilée ; et trois immenses toiles destinées au plafond de la salle du grand palais de Brescia (5). Il y a quelques' années, il commença, pour Alphonse P% duc de Ferrare, un tableau où il représenta une jeune fille nue s'inclinant devant Minerve, accompagnée d'un autre personnage : dans le lointain, on aperçoit la mer et Neptune monté sur son char (6). Alphonse avait lui-même indiqué le sujet de cette composition : sa mort en arrêta l'achèvement. En ce moment, Titien a presque entièrement conduit à fin un Christ apparaissant à Madeleine, sous la forme d'un jardinier (7), en grandeur naturelle ; un autre tableau de même grandeur qui représente la Vierge et les autres Maries déposant le Christ au tombeau (8) ; une Madone que l'on peut regarder comme une des plus belles choses qui se trouvent dans sa maison ; son propre

(1) Le premier portrait est perdu: le deuxième, peint vers 1540, est dans la Galerie Barberini, à Rome.

(2) Elisabetta Quirini, portrait perdu.

(3) Dans le réfectoire de l'Escurial, signé titianvs f. c. ; ce tableau a été coupé et est entièrement repeint.

(4) Peint et envoyé à Philippe II, en iSôy; placé sur le maître-autel de la vieille église de l'Escurial.

(5) Détruites par l'incendie du 18 janvier ibyb.

(6) Actuellement palais Doria, à Rome.

(7) Galerie Nationale à Londres. (Pi) Au Louvre.

TITIEN

portrait, achevé depuis quatre ans déjà, et un saint Paul, à mi-corps, qui est absorbé dans la lecture et qui semble pénétré de l'Esprit-Saint (i).

Titien êst arrivé à l'âge de soixante-seize ans environ (2), en s'occupant de tous ces travaux, et d'une infinité d'autres que je passe sous silence, pour ne pas être fastidieux. Il a joui constamment d'une excellente santé et d'un extrême bonheur ; jamais il n'a reçu du ciel que des faveurs et de la félicité. Dans sa maison de Venise ont passé tous les princes, écrivains ou gens de bonne compagnie, qui de son temps ont habité cette ville, ou bien l'ont traversée ; outre son talent, il est de manières affables et d'une grande urbanité. Il eut à Venise quelques concurrents, peu redoutables à la vérité, et que du reste il a surpassé aisément par l'excellence de son art et par son habileté à captiver la bienveillance des grands. Il a gagné énormément, ses ouvrages lui ayant été toujours très bien payés; mais il aurait dû, dans ces dernières années, ne travailler que comme passe-temps, afin de ne pas diminuer sa réputation par des œuvres moins bonnes, sa main se ressentant de son grand âge. "Bien des peintres sont allés lui demander des leçons, mais il n'y en a qu'un petit nombre que l'on puisse dire être ses disciples ; car il a fort peu enseigné, et chacun a appris plus ou moins, selon ce qu'il a su prendre des œuvres du maître (3).

Paris Bordone est celui quia le plus approché de lui. Né à Trévise (4)

(1) Ces tableaux n'ont pas été retrouvés. Le portrait est peut-être celui des Offices.

(2) Mort centenaire, de la peste en iSyô; enterré aux Frari. Son dernier tableau fut une Déposition de croix, terminée par Palma le jeune, et conservée à l'Académie de Venise.

(3) En i5i2, Titien épousa une certaine Cecilia de Venise, qui lui donna quatre enfants dont trois vécurent: Pomponio, ecclésiastique né en i525, mort après 1594; 2° Orazio, né avant i53o, mort en iSyô, peintre ; 3" L ivinia, née vers i53o, année de la mort de Cecilia, mariée et morte vers 1573. Son père l'a fréquemment reproduite dans ses tableaux.

Le frère aîné de Titien Francesco, 1475-1560, fut peintre et soldat. Deux cousins de Titien furent également peintres ; Césare, auteur du traité Degli abiti antichi e moderni, et Fabrizio. On relève encore sur l'arbre généalogique de la famille les noms d'autres membres qui furent peintres.

Mort de Titien, 27 août 1576; Fede del piovano'di San Canciano, i585, 27 zugnio alli chiaris Sig. Avvog. et a qualunga Magist. Faccio Fede io pre Domenego Thomasini, piovan della giesia di San Cancian qualmente nel 1576 ali 27 agosto, Mosse il mag. m. Tizian Vecelio, pitor, qual stava in Biri grande nella mia contradacome apon per notu B, livro appresso di me : e fu sepolto ali Fra menori. Inq. fidem digiesia, ali 17 zugnio i 585, idem presbut supra scripsi et sigillavi. Titien mourut de la peste le 27 août 1576 et fut enterré aux Frari.

(4) En i5oo.

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d'un père trévisan et d'une mère vénitienne, il fut conduit à Venise, à l'âge de huit ans, et confié à quelques-uns de ses parents. Après avoir appris la grammaire et être devenu un excellent musicien, il entra dans l'atelier de Titien, mais n'y demeura que peu d'années, car, voyant que le maître n'était guère empressé à enseigner à ses élèves, malgré qu'ils le priassent beaucoup, il se sépara de lui. Il éprouva un vif chagrin de la mort de Giorgione (i), dont la manière lui plaisait souverainement et qui, de plus^ avait la réputation de bien enseigner et avec dévouement tout ce qu'il savait. Pâris^ réduit pour toute ressource à étudier avec ardeur les productions de Giorgione, en profita de telle sorte et les reproduisit avec tant de bonheur, qu'il ne tarda pas à se trouver en haut crédit; Aussi, à peine âgé de dix-huit ans, fut-il chargé d'exécuter un tableau pour l'église de San Niccolo de' Frati Minori. Titien, l'ayant appris, fit si bien qu'il lui enleva cette commande, soit qu'il voulût empêcher ce jeune homme de montrer son talent précoce, soit qu'il fût poussé par l'amour du gain.

Pâris, ayant été ensuite appelé à Vicence pour peindre une fresque à côté du Jugement de Salomon laissé par Titien dans la galerie où se rend la justice, alla bien volontiers dans cette ville, et représenta l'histoire de Noé et de ses enfants. Cette fresque ne le cède en rien à celle de Titien (2), soit pour l'exécution, soit pour le dessin, en sorte qu'on pourrait les croire sorties de la même main. De retour à Venise, il fit à fresque, au bas du pont du Rialto, plusieurs figures nues qui lui valurent d'être choisi pour décorer diverses façades de maisons. Appelé ensuite à Trévise, il peignit pareillement quelques façades et y fit plusieurs portraits. Dans le dôme de cette ville, on a de lui un tableau placé au milieu de la nef, lequel lui fut demandé par le vicaire, et qui représente une Nativité du Christ; on y voit pareillement une Résurrection de sa main. A San Francesco, il fit une autre Nativité pour le chevalier Rovere, et d'autres tableaux à San Girolamo, à San Lorenzo, à Ognissanti, ce dernier (3) contenant une foule de saints et de saintes, doiit les têtes, les attitudes et les costumes sont d'une beauté et d'une variété remarquables. A San Polo, il décora trois chapelles (4) ; la plus grande renferme Jésus ressuscitant au milieu d'une multitude d'anges; la seconde, des saints environnés d'anges ; et la troisième, la Vierge présentant saint Dominique au Christ placé sur un nuage. Tous ces tra-

(1) En i5ii.

(2) Toutes deux ont été détruites.

(3) A l'Académie de Venise.

(4) En 1559,

TITIEN

vaux l'ont fait connaître pour un vaillant maître et un bon citoyen.

A Venise ensuite, où il a presque toujours habité, il a fait de nombreux ouvrages, à différentes époques ; mais le plus beau et le plus digne d'éloges est une histoire peinte dans la Scuola di San Marco, près de San Giovanni e Polo, et qui a pour sujet l'Anneau de saint Marc, rendu par un pêcheur à la Seigneurie de Venise (i). Autour d'un magnifique édifice siègent le Sénat et le Doge ; plusieurs des sénateurs sont peint d'après nature avec une grande perfection. La beauté de cette fresque fut cause que le peintre commença à être recherché par plusieurs gentilshommes; ainsi, dans la grande maison des Foscari, près de San Barnaba, il exécuta quantité de peintures, parmi lesquelles, un Christ retirant des limbes les saints pères ; ce tableau est très estimé. Quatre autres se trouvent à San Giobbe in canal Reio (2), à San Giovanni in Bragola, à Santa Maria della Celeste et à Santa Marina (3). Mais Pâris, s'apercevant que qui veut être employé à Venise est forcé d'aller faire sa cour à celui-ci et à celui-là, en homme tranquille et ennemi de ces procédés, se décida à aller travailler au dehors, pour n'avoir pas à mendier de l'ouvrage dans son pays. L'an 1588, il profita d'une occasion favorable pour passer en France (4), et entrer au service du roi François. Il fit, pour ce souverain, bon nombre de portraits de femmes et difi'érents ouvrages (5); pareillement, pour Monseigneur de Guise, un très beau tableau d'église et un tableau d'appartement représentant Vénus et Cupidon. Le cardinal de Lorraine lui fit peindre un Ecce Homo, un Jupiter en compagnie d'Io et plusieurs autres compositions. Il envoya au roi de Pologne un Jupiter avec une nymphe que l'on admire beaucoup; puis il expédia en Flandre une sainte Marie-Madeleine dans le désert, et une Diane se baignant avec ses nymphes dans une fontaine ; ces deux derniers tableaux lui furent commandés parle Milanais Candiano,qui les destinait à la reine Marie de laquelle il était médecin. A Augsbourg(6), il conduisit à fin, dans le palais des Fugger, des travaux si importants qu'ils lui valurent 3.000 écus; dans la même ville, on voit encore de lui, chez les Priner, un immense et beau tableau où il mit en perspective les cinq ordres d'architecture, et, chez le cardinal d'Augsbourg, un tableau de chevalet. On voit aussi de ses œuvres à Crema, à Civitate di Belluno

(1) A l'Académie de Venise.

(2) Celui-ci en place et représentant trois saints.

(3) Ces deux églises sont supprimées.

(4) En 1559.

(5) Le Louvre conserve de lui un tableau de Vertumne et Poaione, et deux portraits.

(6) Il ne reste rien de lui.

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et à Milan, dans l'église Santa Maria presso San Celso, un tableau de la Vierge avec un très beau paysage (i). Aujourd'hui Paris est âgé de soixante-quinze ans ; il vit tranquillement dans sa maison et ne travaille plus que pour répondre aux demandes de quelques princes et à celles de ses amis (2).

Je ne passerai pas sous silence que la mosaïque, aujourd'hui presque universellement abandonnée, se maintient florissante à Venise, grâce aux encouragements du Sénat, et surtout grâce à Titien, qui n'a rien négligé pour que cet art fût toujours en vigueur à Venise, et que l'on accordât d'honorables provisions à ceux qui l'ont exercé. C'est ainsi qu'on a posé quantité de nouvelles mosaïques à Saint-Marc, et qu'on a rénové presque toutes les anciennes. Cet art est actuellement porté plus loin qu'il ne l'a jamais été à Rome et à Florence, du temps de Giotto, d'Alesso Baldovinetti, de Ghirlandajo et du miniaturiste Gherardo. Tout ce qui s'est fait en ce genre, à Venise, a été exécuté d'après les dessins et les cartons coloriés de Titien et d'autres excellents peintres. C'est ainsi qu'on est arrivé à la perfection de celles que l'on voit sous le portique de Saint-Marc, entre autres celle du Jugement de Salomon (3), dont la beauté est telle que l'on ne saurait vraiment mieux faire avec les couleurs. Dans le même endroit, Lodovico Rosso a laissé l'arbre généalogique de la Vierge (4), tout couvert de Sibylles et de Prophètes faits dans une manière agréable, en pierres bien assemblées et avec un vigoureux relief. Aucun mosaïste n'a mieux travaillé, de nos jours, que Valerio et Vincenzio Zuccheri de Trévise (5), dont on voit plusieurs oeuvres à Saint-Marc, particulièrement celles relatives à l'Apocalypse, où ils ont placé, autour du trône du Père Eternel, les quatre Évangélistes sous figure d'animaux, les sept candélabres et une foule d'accessoires qui^ de loin, paraissent peints à l'huile. Ils ont également produit quantité de portraits, parmi lesquels nous citerons ceux de Charles-Quint, de son frère Ferdinand et de l'empereur Maximilien, aujourd'hui régnant. En vérité, il est déplorable que cet art de la mosaïque, si précieux par sa beauté et sa durée, ne soit pas plus cultivé par les artistes et pas plus encouragé par les princes. Aux mosaïstes que nous venons de nommer^ ajoutons Bartolomeo Bozzato (6), qui

(1) En place.

(2) Mort à soixante-dix ans, en iSyo.

(3) Fait par Vincenzo Bianchini, en i538.

(4) Ibid., de 1542 à i552.

(3) De leur vrai nom, les Zuccati.

(6) Girolamo Bozza.

JACOPO SANSOVINO

travailla à Saint-Marc, en concurrence des Zuccheri, de manière à mériter les plus grands éloges; tous ont profité de la présence et des conseils de Titien.

Jacopo SANSOVINO

Sculpteur et architecte, né en i486, mort en iSjo

La famille des Tatti (i), à Florence, est mentionnée dans les livres de la commune dès l'an 1300; venue de Lucques^ elle fut toujours riche en hommes d'honneur et de talent, et la maison de Médicis la favorisa hautement. De cette famille naquit Jacopo, au mois de janvier 1477; son père Antonio était un homme de bien, et sa mère s'appelait Francesca. Dans son enfance, on lui enseigna les premiers éléments des lettres ; y ayant fait preuve de beaucoup de vivacité d'esprit, il se mit peu après à dessiner de lui-même, montrant dans une certaine manière que la nature le poussait plus vers le dessin que vers les lettres. Il n'allait plus qu'à contre-cœur à l'école et apprenait à regret les arides principes de la grammaire. Ce que voyant, sa mère lui fit apprendre secrètement le dessin, parce qu'elle désirait que son fils devînt sculpteur, et tirant peut-être un heureux augure du hasard qui avait fait naître Jacopo et Michel-Ange (2) dans la Via Santa Maria, près de la Via Ghibellina comme si elle eût été stimulée par la réputation naissante de Michel-Ange, encore très jeune à cette époque. L'enfant fut mis peu après chez un marchand, pour apprendre le commerce, mais il montra pour ce métier encore plus de répugnance que pour les lettres, et fit en sorte qu'il obtint de son père la permission de suivre librement ses inclinations naturelles. Il y avait alors à Florence Andrea Contucci dal Monte Sansovino, localité près d'Arezzo, devenue célèbre de notre temps pour avoir donné le jour au pape Jules III. Andrea, qui était regardé en Italie et en Fspagne comme le statuaire et l'architecte le plus habile qu'il y eût après Michel-Ange, était occupé à deux figures en marbre (3) ; ce fut à lui qu'on confia Jacopo, pour qu'il apprît la sculpture. Reconnaissant que le jeune homme serait un jour un sculpteur éminent, Andrea n'épargna aucun soin pour lui enseigner tout ce qui

(0 Cette famille était originaire de Poggibonsi , Jacopo, né le 3 juillet i486, fils d'Antonio del Tatta [Livres des Baptêmes, Archives de Santa Maria del Fiore.]

(2) Michel-Ange mquitau château de Caprese. d:ins ie Casentin, en 1475.

(3) Au-dessus de la porte principale de San Giovanni.

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pouvait le faire passer pour son disciple. L'attachement qui survint entre le maître et l'élève fut tel que, dès le début, on n'appela plus Jacopo de' Tatti, mais bien del Sansovino, nom qu'il conserva toujours. Une étroite amitié d'enfance, qui unissait Andrea del Sarto et Jacopo, leur fut très utile à l'un et à l'autre, parce qu'ils s'entr'aidèrent mutuellement, comme on peut s'en rendre compte par le tableau de San Francesco, peint par Andrea pour les religieuses de la Via Pentolini (i), où il y a un saint Jean évangéliste, copié d'après un beau modèle en terre que Jacopo avait exécuté, en concurrence de Bviccio da Montelupo, pour l'Arte di Porta Santa Maria, qui voulait orner d'une statue en bronze, haute de quatre brasses, une niche pratiquée au coin d'Or San Michele, vis-à-vis des Cimatori. Bien que le modèle de Jacopo fût plus beau que celui de Baccio, celui-ci, grâce à sa réputation de vieux maître, obtint la commande; le modèle de Jacopo appartient aujourd'hui aux héritiers de Nanni Unghero. Sansovino, étant grand ami de Nanni, fit pour lui quelques modèles de grands enfants en terre, et celui d'un saint Nicolas da Tolentino. Toutes ces statues furent ensuite exécutées en bois, grandeur naturelle, avec l'aide du Sansovino, et placées dans la chapelle de ce saint, qui est dans l'église de Santo Spirito.

Cet ouvrage, ainsi que d'autres, avait rendu Jacopo célèbre parmi les artistes de Florence. Comme on le considérait comme un jeune homme de beau génie et d'excellentes manières, Giuliano da San Gallo, architecte du pape Jules II, le conduisit à Rome, à sa grande satisfaction. Comme les antiques du Belvédère lui plurent infiniment, il se mit à les dessiner, et Bramante, architecte du pape, qui tenait le premier rang et habitait le Belvédère, ayant vu de ses dessins, ainsi qu'une statuette nue couchée et en terre, qui tenait un vase destiné à servir d'encrier, le prit tellement en amitié qu'il le chargea, avec l'Espagnol Beruguetta, Zaccheria Zacchi da Volterra et le Vecchio (2) de Bologne, de modeler en cire le groupe de Laocoon, pour le jeter en bronze. Lorsque les modèles furent achevés. Bramante les montra à Raphaël pour savoir quel était celui des quatre qui se comportait le mieux ; Raphaël jugea que Sansovino, malgré sa jeunesse, avait de beaucoup surpassé tous les autres. Le cardinal Domenico Grimani conseilla alors à Bramante de faire jeter en bronze le Laocoon de Jacopo ; le groupe réussit parfaitement àia fonte, et dès qu'il fut réparé, on le remit au cardinal Grimani. Il le conserva aussi précieusement que s'il eût été antique, et le légua,

(1) C'est la Madonna delle Arpie, de iSiy, aux Offices.

(2) Domenico Aimo, de son vrai nom.

JACOPO SANSOVINO

en mourant, à la sérénissime république de Venise, qui, après l'avoir gardé durant plusieurs années dans la salle du Conseil des Dix, le donna, en 1534, au cardinal de Lorraine qui le transporta en France (i).

Tandis que Sansovino augmentait chaque jour sa réputation à Rome par ses études de l'art, Giuliano da San Gallo, chez lequel il demeurait au Borgo Vecchio, tomba malade et se fit porter en litière à Florence pour changer d'air. Jacopo obtint alors, par le crédit de Bramante, un logement dans le palais de Domenico della Rovere, cardinal de San Clemente, au Borgo Vecchio, et fut mis en relation avec Luca Signorelli, Bramantino de Milan et Bernardino Pinturicchio. Dans le même palais logeait Pietro Perugino qui peignait alors, pour le pape Jules, la voûte de la chambre, dans la tour Borgia ; Pietro, ayant vu la belle manière de Sansovino, lui fit faire, pour s'en servir, quantité de modèles en cire, entre autres, un Christ descendu de la croix, en haut relief, avec des échelles et des figures, qui fut une œuvre remarquable. Ce Christ, ainsi que d'autres œuvres de même sorte, et les modèles de diverses compositions, fut recueilli par Monseigneur Giovanni Caddi ; elles sont toutes à présent dans sa maison de Florence, sur la Piazza di Madonna (2).

Bramante, désirant que Jacopo fût connu du pape Jules II, lui fit confier la restauration de quelques antiques ; Jacopo s'acquitta de cette tâche avec tant d'application et d'adresse que Sa Sainteté et tous les artistes s'accordèrent à dire que l'on ne pouvait fiiire mieux. Ces éloges l'aiguillonnèrent au point que, ne tenant pas compte de la gracilité de sa complexion, et s'étant livré à quelques excès de jeunesse, il tomba malade et dut retourner à Florence, où l'air natal, la force de la jeunesse et les soins des médecins lui rendirent bientôt la santé.

A cette époque, Messer Pietro Pitti, qui était chargé de faire sculpter en marbre une Madone destinée à la façade du Mercato Nuovo, où est l'horloge, pensa que, comme il y avait à Florence quantité de valeureux jeunes artistes et d'anciens maîtres, il fallait allouer le travail à celui qui présenterait le meilleur modèle. Il en demanda un à Baccio da Montelupo, Zaccheria Zacchi da Volterra, Baccio Bandinelli et au Sansovino. Ce dernier fut proclamé vainqueur par Lorenzo di Credi, peintre excellent et homme judicieux, ainsi que par les autres juges, les artistes et les connaisseurs. Mais, bien que cette œuvre lui eût été

(0 On en a perdu la trace.

(2) Elles sont actuellement au Musée de South-Kensington, à Londres.

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allouée, Averardo da Filicaia, qui était son ennemi et qui favorisait grandement Bandinelli, n'épargna rien pour traîner en longueur la livraison du bloc de marbre qui lui était nécessaire. Ce que voyant, d'autres citoyens confièrent à Jacopo l'exécution de l'un des grands Apôtres en marbre, destinés à Santa Maria del Fiore. Jacopo fit aussitôt un modèle qu'il céda après à Messer Bindo Altoviti, et suivant lequel il sculpta un saint Jacques merveilleusement beau, et traité avec autant d'habileté, en ce qui concerne les draperies, les bras et les mains. Cette statue est restée dans l'Œuvre, du jour où elle a été terminée par le Sansovino, jusqu'à l'année 1565, époque à laquelle elle a été mise en place (i). Dans le même temps, il fit, pour Messer Giovanni Gaddi, une Vénus en marbre placée sur une niche et admirable ; il en est de même du modèle qui est dans la maison de Messer Francesco Montevarchi, grand ami de ces arts, mais ce modèle a péri dans l'inondation causée par l'Arno, l'an 1558. Il fit encore un enfant en étoupe et un cygne admirable en marbre, pour le même Giovanni Gaddi, avec beaucoup d'autres œuvres qui sont dans sa maison. Pour Messer Bindo Aldoviti, il fit faire une cheminée qui coûta fort cher, toute en macigno, sculptée par Benedetto da Rovezzano : elle est placée dans le palais Altoviti, à Florence. Bindo lui demanda également un bas-relief de petites figures, destiné à prendre place sur la frise de cette cheminée. Elle renferme Vulcain et, les autres dieux, et c'est une œuvre remarquable. Bien plus beaux sont deux enfants en marbre, qui étaient sur l'amortissement de cette cheminée, et qui tenaient dans leurs mains les armes des Altoviti. Ils ont été enlevés par le seigneur don Luigi da Toledo, qui habite le palais dudit Messer Bindo, et qui les a placés sur une fontaine, dans son jardin de Florence, derrière les frères Servi. Deux autres enfants, également en marbre, d'une beauté extraordinaire, sont de la main du même, dans la maison de Giovan Francesco Ridolfi : ils tiennent de même des armes de cette famille. Toutes ces œuvres firent regarder Sansovino, dans tout Florence, et par les hommes de l'art, comme un maître gracieux et excellent (2). Giovan Bartolini lui demanda ensuite un jeune Bacchus, en marbre et grand comme nature, qu'il destinait à orner une maison qu'il avait bâtie dans son jardin de Gualfonda. Le modèle de Sansovino plut tellement à Giovanni que celui-ci s'empressa de lui envoyer un bloc de marbre ; de son côté, Jacopo se mit au travail avec une telle ardeur que sa main semblait ailée comme son esprit. Pour

(0 A l'un des pilastres du grand arc de la nef. Statue commandée le 20 juin i5ii ; terminée en i5i3.

(2) Toutes ces œuvres paraissent perdues.

JACOPO SANSOVINO

faire une œuvre parfaite, et bien que ce fût en hiver, il exécuta son Bacchus entièrement d'après le modèle, faisant poser nu, dans son atelier, une bonne partie de la journée, un de ses apprentis nommé Pippo del Fabbro. Sa statue (i), une fois achevée, fut regardée comme le plus beau morceau qui eût jamais été produit par un maître moderne; Jacopo y résolut une grande difficulté qu'on n'avait pas encore abordée, en faisant tenir à son Bacchus, au bout du bras levé en l'air, une coupe de marbre à peine posée dans les doigts entr'ouverts. Cette figure, en outre, a une attitude tellement naturelle, de quelque côté qu'on la voie, les bras et les jambes sont si bien proportionnés et si bien attachés au torse, qu'à la voir et à la toucher, elle semble être de la chair. Tant que Giovanni vécut, elle resta à Gualfonda où elle fut visitée et admirée par tous les Florentins et par les étrangers : mais, après la mort de Giovanni, elle fut donnée par son frère Gherardo au duc Cosme, qui la conserve précieusement dans ses appartements, avec une foule d'autres belles statues en marbre. Il fit encore pour Giovanni un crucifix en bois, fort beau, qui est dans son palais avec quantité d'antiques et d'œuvres de Michel- Ange.

L'an 1515,1a venue de Léon X à Florence ayant donné lieu à de riches décorations, non seulement Sansovino donna le dessin de plusieurs des arcs de triomphe en bois qui furent dressés dans différents endroits de la ville, mais encore, il fit, en compagnie d'Andrea del Sarto, pour Santa Maria del Fiore, une fiiçade en bois, ornée de statues et de bas-reliefs. En la voyant, Léon X dit que c'était grand dommage que l'on n'eût pas fait ainsi la véritable façade de ce temple, commencée par Arnolfo da Cambio. Le pape, à son retour de Bologne, où il eut une entrevue avec le roi François P'", ayant résolu de faire mettre une façade en marbre à San Lorenzo, tandis que l'on attendait de Rome Raphaël et Michel-Ange, Jacopo fit un dessin qui fut universellement approuvé, et d'après lequel Baccio d'Agnolo exécuta un très beau modèle en bois. Michel-Ange ayant présenté de son côté un modèle, il lui fut ordonné, ainsi qu'au Sansovino, d'aller à Pietrasanta. Y ayant trouvé des marbres en grande quantité, mais d'un transport difficile, ils perdirent du temps, et trouvèrent, à leur retour à Florence, que le pape était parti pour Rome. Ils le suivirent avec leurs modèles, et Jacopo arriva au moment précis où Michel-Ange montrait son modèle à Léon X, dans la tour Borgia. Jacopo comptait au moins être chargé, sous la direction de Michel-Ange, d'une partie des statues de l'ornementation, car il avait la parole du pape, mais il

(i) Aciuelleiiienl au Muf.ée National.

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ne tarda pas à s'apercevoir que Michel- Ange voulait être seul(i). Toutefois, pour ne pas avoir fait un voyage inutile, il se décida à rester à Rome et à s'y occuper à des travaux d'architecture et de sculpture. Il exécuta alors en marbre, pour le Florentin Giovan Francesco Martelli, une Madone tenant l'Enfant Jésus et plus grande que nature, qui fut placée sur un autel, à la façade intérieure de Sant' Agostino, à main droite en entrant (2). Peu de temps après, il fit, pour l'autel de la chapelle construite dans l'église des Espagnols, à Rome^ par le cardinal Alborense, un saint Jacques qui fut très admiré et lui valut une grande réputation.

Pendant qu'il sculptait cette statue, il fit le plan et le modèle et commença à faire construire l'église de San Marcello, appartenant aux frères des Servi ; c'est une très belle œuvre. Continuant à être employé dans des œuvres d'architecture, il fit, pour Messer Marco Coscia, une admirable loggia sur la route qui va de Rome au Ponte Molle, par la Via Flaminia. Pour la Compagnia del Crocefisso, dans l'église San Marcello, il fit un Crucifix en bois, destiné à être porté dans les processions, très agréable à voir ; pour le cardinal Antonio di Monte, il commença une grande bâtisse dans sa vigne, hors de Rome, sur l'Acqua Vergine. On peut lui attribuer un fort beau buste en marbre du vieux cardinal di Monte susdit, qui est aujourd'hui dans le palais du seigneur Fabiano, à Monte San Savino, au-dessus de la salle principale. Il fit construire encore le palais de Messer Luigi Leoni, très commode et, in Banchi, un palais destiné à la famille Gaddi, qui fut ensuite acheté par Filippo Strozzi : il est certes commode et très beau, avec une foule d'ornements (3).

A cette époque, et à l'exemple des Allemands, des Français et des Espagnols, qui avaient déjà construit à Rome, où étaient en train d'y construire des églises nationales, et qui y faisaient célébrer la messe, la nation florentine, appuyée par Léon X, avait demandé à en faire autant. Le pape ayant donné pouvoir à Lodovico Capponi, alors consul de la nation, il fut décidé que l'on élèverait, à l'entrée de la Strada Giulia, sur le bord du Tibre, une immense église dédiée à saint Jean- Baptiste, et qui surpasserait en magnificence, en grandeur et en richesse, les églises des autres nations. Raphaël d'Urbin, Antonio da San Gallo, Baldassare Peruzzi et Sansovino ayant présenté des dessins,

(1) Jacopo s'en plaint amèrement dans une lettre injurieuse adressée à Michel- Ange le 3o juin 1617.

(2) Cette Vierge est en place.

(3) Toutes ces œuvres paraissent perdues.

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celui de ce dernier fut préféré par le pape, pour avoir^ conformément au plan que l'on voit dans le second livre d'architecture de Sebastiano Serlio^ projeté de placer une tribune à chacun des quatre angles de l'édifice, et une plus grande au milieu. Tous les chefs de la nation florentine s'étant rangés à l'avis du pape, on commença à jeter les fondations de 1 église qui devait avoir vingt-deux cannes de longueur. Comme on voulait que la façade fût sur l'alignement des maisons de la Strada Giulia, le terrain se trouva insuffisant, et l'on fut forcé d'empiéter de quinze cannes sur le lit du Tibre. Cela plut à beaucoup de gens, comme étant plus coûteux et grandiose de jeter les fondations dans l'eau; on commença donc le travail qui nécessita une dépense de plus de quarante mille écus, qui auraient suffi à faire la moitié de la bâtisse. Sur ces entrefaites, Jacopo, directeur de la construction, en surveillant les travaux de fondation, fit une chute et se blessa grièvement ; oblige de se faire porter à Florence pour se guérir, il laissa à Antonio da San Gallo le soin de terminer les fondations. Mais la mort^ en frappant Léon X, enleva à la nation florentine son principal appui, et l'exécution de l'église resta suspendue durant le règne entier d'Adrien VI ; enfin, sous Clément VII, Sansovino fut rappelé pour suivre le plan initial. Il se remit donc à l'œuvre, et entreprit en même temps le tombeau du cardinal d'Aragon et celui du cardinal Aginense. A ce moment il était pour ainsi dire maître de Rome, les seigneurs lui confiaient les travaux les plus importants, trois papes l'avaient honoré deleurfaveur, et Léon X, entre autres, l'avait nommé chevalier deSaint- Pierre, dignité qu'il vendit pendant sa maladie. Déjà il avait commencé à sculpter les ornements et achevé les modèles des figures destinées aux tombeaux des deux cardinaux, lorsque Dieu, pour châtier Rome et abaisser l'orgueil de ses habitants, permit que le connétable de Bourbon livrât cette ville au pillage, le 6 mai 1527. Ce désastre contraignit Jacopo à s'enfuir de Rome et à se réfugier à Venise, pour de là passer en France, où depuis longtemps le roi l'avait invité à se rendre. Mais le prince Andrea Gritti le détermina à se fixer à Venise ; précisément, peu de jours auparavant, le cardinal Domenico Grimani lui avait fait entendre que le Sansovino se trouvait à point à Venise, pour restaurer les coupoles de l'église Saint-Marc qui, à cause de leur vétusté, de la faiblesse des fondations et de la mauvaise construction de leurs chaînages, s'étaient ouvertes et menaçaient ruine. Gritti le fit donc appeler, et, après de longues pntrevues, lui fit accepter la tâche d'évicer la ruine entière des coupoles. Il en garnit d'abord l'intérieur de solides armatures en bois, puis il les entoura, en dehors, d'un cercle en fer, en

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leur assurant une solidité à toute épreuve en renouvelant les fondations des piliers qui leur servaient de supports. Ce travail excita l'admiration de Venise et contenta au plus haut point le prince Gritti ; bien plus, il montra au sérénissime Sénat de quoi le Sansovino était capable, et^ comme l'architecte des procurateurs de Saint-Marc venait de mourir (c'est la plus haute charge que ces seigneurs donnent à leurs ingénieurs et à leurs architectes), ils le nommèrent à cette place, en lui donnant la maison afférant à la' charge, avec un honorable traitement (i).

Etant donc entré dans cet office, il commença à l'exercer, en ayant l'œil à tout, tant sur les constructions que sur l'observation des marchés et sur la tenue des livres, consacrant tous ses soins à tout ce qui regardait l'église de Saint-Marc, les commissions qui sont en grand nombre et tous les marchés qui se négocient dans cette procuratie. Il fut d'une amabilité extraordinaire avec les procurateurs, empressé à bien les servir, et à amener ce qu'ils demandaient pour la grandeur, la beauté et l'ornementation de l'église, de la ville et de la place publique (ce que n'avait jamais fait aucun autre chargé de cet office). Il leur procura diverses ressources et profits, grâce aux inventions que son génie subtil et délié sut trouver, et toujours en ne leur occasionnant que peu ou point de dépense. C'est ainsi que l'an 1529, comme il se trouvait entre deux colonnes de la place quelques boutiques de bouchers et, entre d'autres colonnes, des baraques en bois pour les besoins naturels des passants (chose grossière et honteuse, tant pour la dignité du palais et de la place publique, que pour les étrangers qui entraient à Venise, du côté de San Giorgio, et tombaient d'abord sur cette malpropreté), Jacopo montra au prince Gritti l'honnêteté et l'à-propos de sa pensée, et fit enlever boutiques et baraques. Les boutiques furent placées là où elles sont maintenant, avec quelques places réservées pour les vendeurs de légumes, ce qui donna à la procuratie sept cents ducats de plus de revenu, tout en contribuant à l'embeUissement de la place et de la ville. Peu de temps après, voyant que, dans la Merceria, et en allant au Rialto, près de l'Horloge, il suffisait de jeter à terre une maison qui payait vingt ducats de loyer, pour pratiquer une rue qui irait à la Spadaria, il amena ainsi la hausse des loyers pour les maisons et les boutiques des environs ; en supprimant cette maison, il augmenta leurs revenus de cent cinquante ducats l'an. Il construisit en outre, dans cet endroit, FOsteria del Pellegrino, et une autre au

(i) Nommé le 1" avril 1529.8011 traitement fut successivement porté de 80 ducats à 200 ducats en 1544.

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Campo Rusolo, avec quatre cents ducats de plus. Il rendit les mêmes services aux procurateurs dans les constructions de la Pescarla et d'autres occasions diverses, maisons, boutiques et autres, en plus d'un endroit, en sorte que finalement la procuratie, voyant ses revenus augmentés de plus de deux mille ducats, pouvait à juste titre l'aimer et le voir de bon œil (i).

Ensuite, par l'ordre des procurateurs, il mit la main à l'admirable et riche construction de la Libreria, à côté du Palais Public. Les ordres de l'architecture dorique et corinthien, aussi bien que ceux des sculptures, des corniches, des colonnes, des chapiteaux et des demi-figures font de cette œuvre une merveille, sans qu'on ait regardé le moins du monde à la dépense. Ce bâtiment renferme des pavements extrêmement riches, des stucs, des peintures dans les salles, les escaliers publics, sans parler de l'entrée principale aussi commode que richement décorée, et qui témoigne par sa grandeur et sa majesté de quoi était capable le Sansovino.

Cette manière de faire fut cause que dans cette ville, où jusqu'alors on n'avait jamais pensé à autre chose qu'à faire les maisons et les palais dans un seul style, chacun suivant toujours les mêmes idées, avec les mêmes mesures et dans les errements anciens, sans jamais apporter de modifications, suivant le site où l'on se trouvait, ou selon le but que l'on voulait atteindre, fut cause, dis-je, que l'on commença à construire les édifices publics et privés sur de nouveaux dessins, avec un meilleur ordre, et selon la doctrine antique de Vitruve. D'après le dire des connaisseurs et de ceux qui ont vu différentes parties du monde, cette méthode est sans égale.

Il construisit ensuite le palais de Messer Giovanni Delfino (2), place sur le canal Grande, au delà du Rialto, et face à la Riva del Ferro ; il coûta trente mille ducats. Il construisit pareillement celui de Messer Lionardo Moro, à San Girolamo, qui est d'une grande valeur et assez semblable à une forteresse. On lui doit le palais de Messer Luigi de' Garzoni, plus large de treize pas en tous sens que le Fondaco de' Tedeschi ; toutes les commodités y sont réunies, au point que Feau court par tout le palais : orné de quatre figures très belles du Sansovino, il est à Ponte Casale in contado. Plus beau encore est le palais de Messer Giorgio Cornaro (3), sur le canal Grande, qui, sans aucun doute, sur-

(1) Il fut affranchi de la taxe militaire en même temps que Titien.

(2) Qui appartient actuellement aux comtes Manin ; il ne reste du Sansovino que la façade.

(3) Existe encore.

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