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Les vies obscures roman pyrénéen

Ce roman n'a presque rien de romanesque, fait remarquer Gustave Téry dans sa préface spirituelle. Il est plutôt l'histoire vécue d'un adolescent qui, par la réflexion et l'étude, se libère des préjugés héréditaires pour se consacrer tout entier à l'œuvre, si nécessaire, de l'éducation du peuple.

PRÉFACE

Je n'ignore pas qu'à notre époque où la production intense et, pour ainsi dire, mécanique, sévit jusque dans le domaine littéraire, la plupart des écrivains ne gaspillent pas leur temps à écrire une préface. Quelques-uns sans doute, tout comme moi, désireraient avertir le lecteur afin qu'il essaie de saisir l'inexprimable qui, fatalement, reste entre les pages d'une œuvre qu'ils ont créée, qu'ils ont aimée. Craignent-ils de paraître ambitieux, plus encore : ridicules, en reprenant un usage qui peut sembler suranné ? Il a fleuri, cependant, à l'époque où les auteurs, grands ou petits, à défaut de la gloire qui n' appartient qu'aux Maîtres, recherchaient la sympathie de ceux qui les lisaient.

Pourquoi te dissiwMlerais-je que je n'ose pas rompre moi-même avec la mode puisque mode il y a, même en littérature ? Aussi ai-je longtemps hésité : Dédicace ? Préface ? Et j'aurais laissé volontiers ces deux mots pour être en paix avec moi-même. J'écris donc ces pages pour que tu les lises, toi, tout au moins. Si quelque lecteur s'intéresse assez à cette œuvre qui est en partie la tienne, que je désirais grande et belle comme notre

rêve et qui est — je m'en aperçois — chétive et par trop imparfaite, il goûtera, à déjaut d'autre satisfaction, celle de surprendre un secret.

Mais notre conversation ne lui paraitra-t-elle pas trop grave ? N'aurai-je pas l'allure orgueilleuse d'un constructeur de systèmes quand je veux simplement expliquer le titre de ce livre afin que Ion puisse y trouver autrt chose qu'une description des Pyrénées et une intrigue volontairement réduite ?

Des intrigues ? Du romanesque ? Mais nous en sommes gavés, inondés et c'est peut-être ce qui nous gâte. Sous prétexte d'idéalisme, on dédouble notre personnalité dont une partie rêvasse pendant que l'autre croupît. Comme la princesse russe qui pleure au théâtre pendant que son cocher meurt de froid dans la nuit d'hiver, sur son siège, nous nous laissons captiver par des chimères au lieu d'observer, de méditer, de faire constamment e^ort pour comprendre la vie, pour tâcher de la rendre meilleure et plus belle.

Voilà pourquoi j'ai cherché hors de la voie commune et facile, tout en restant l'humble disciple des grands observateurs, des vrais psychologues qui, depuis Balzac, se sont longuement penchés sur les scènes innombrables de la Comédie humaine.

Bien que je sache que, pour acquérir gloriole et profit, il soit prudent de ménager cette mode que le caustique La Bruyère lui-même conseillait de respecter, j'ai voulu réagir et montrer, après nombre d'autres — je ne l'ignore point — que toute œuvre sincère, profonde et peut-être féconde, doit venir du peuple même et lui revenir. Ce

PREFACE

qui nous a toujours intéressés, tous les deux, ce ne sont pas les tableaux élégants de milieux mondains et, partant, superficiels, les analyses savantes d'aristocratiques psychoses. Ce monde-là ne vit pas, ne travaille pas, ne pense pas... ou si peu !

Nous avons étudié les milieux et les régions que nous avons traversées, non à toute vitesse comme des touristes à cervelle vide, mais en nous fixant assez longuement à chaque étape pour regarder, pour observer. Ainsi, sou- Vent sympathiques, parfois indignés, jamais indifférents, nous avons étudié sans qu'on y prenne garde, nos compagnons dans la souffrance, nos frères dans la vie et dans la mort.

Qu'en avons-nous induit ?

Rien n'est plus décevant ni plus démoralisant que ce culte de la vie riche, du grand monde qui paraît gagner tous les jours davantage et transformer les intellectuels en arrivistes et jouisseurs. C'est pour cela que, sans poser au sociologue, j'ose croire que ce que nous considérons comme l'élite n'est pas toujours l élite, que ceux que nous nommons avec envie les dirigeants, sont trop souvent les dirigés. Pourquoi ? Non seulement la force matérielle et brutale avec laquelle les révolutions nous ont appris à compter, mais l énergie même qui est une sous cent aspects sans doute, ont pour réservoir immense et profond, les foules douloureuses et innombrables qui ont vécu, qui vivent, qui viendront. Ce n'est pas un seul nuage qui peut s' enorgueillir de lancer la foudre : celle-ci n'éclate que par l' accumulation formidable des nuées.

PREFACE

Cette vérité n'est qu'un vulgaire truisme pour qui sait observer, méditer quelques heures chaque jour. Comment se jait-il que nombre de prétendus philosophes l'ignorent ou la méconnaissent ? Est-ce pour cela que, au moment oii l'état politique dans toutes les nations, même sous l'étiquette royale ou impériale, évolue vers la démocratie, c'est-à-dire Vers l'affranchissement de tous les asservis, vers le libre épanouissement des vies humbles, des vies obscures à la lumière, qu'il subsiste encore, dans le domaine artistique et littéraire, des caractères archaïques et irrationnels ?

Et, cependant, un fait parmi cent autres : il n'existe plus aujourd'hui de grands hommes, de génies incontestés comme autrefois. Il n'y a plus un Homère, un Dante, mais, depuis le seiziènie siècle, une pléiade d'abord, une multitude ensuite de bons écrivains et de penseurs. Encore des critiques haineux et maladroits ont-ils exaltés plusieurs médiocres pour repousser dans l'ombre quelques esprits d'élite. Les découvertes scientifiques mêmes sont actuellement et ne peuvent être que le résultat d'une collaboration. Les génies, phares très peu nombreux mais puissants, qui trouaient de leur clarté surhumaine la nuit profonde des siècles quand la masse ne pensait pas, ne vivait pas mais végétait, ont disparu ; des lueurs plus humbles mais plus nombreuses parviennent aujourd'hui à faire une clarté presque complète. Grâce au progrès indéniable de tous, la tâche de chacun devient plus restreinte, plus facile et moins glorieuse tout en restant indispensable au bonheur commun par le progrès.

Ah ! des rhéteurs à l'esprit étroit bourré d'erreurs,

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embrumé de préjugés pédanîesques, ont raillé le grand Hugo parce qu'il osait dire que le poète est éducateur, qu'il doit être digne de son nom qui signifie créateur et de sa noble tâche de pasteur d'hommes. Il avait raison, le Maître, de croire à la démocratie en marche, de montrer sa rédemption malgré la poigne des ploutocraties et la rigueur du destin des Jean Valjean. C'est peutêtre grâce à lui, dans une large mesure, que nous assistons aujourd'hui à révolution formidable des masses populaires qui n'ont plus seulement des muscles pour servir, mais un cerveau pour juger et vouloir. De nombreux ouvriers, de nombreux paysans sont beaucoup plus instmits, plus raisonnables, plus généreux que la plupart des élites, princes et rois, du passé.

Il m'a donc paru nécessaire de contribuer, pour ma petite pari, à montrer que les gens du peuple ne sont plus ceux de la Terre ou de la Bête humaine. Non, nous ne sombrons pas, nous ne déclinons point. Le progrès plane toujours, souverain et radieux comme la Minerve car,quée de l'Acropole, pour qui sait examiner longuement, impartialement les faits. Jamais, au contraire, il n'a été plus répandu, plus rapide qu'aujourd'hui et tout le mérite en revient, après les penseurs, aux éducateurs du peuple. Sans doute, on constate des reculs momentanés. Mais c'est une loi univercelle. Comme les sauvages à leurs premier contact avec les hommes civilisés, comme les Barbares Vainqueurs de Carthage et pressés de boire aux coupes d'or, les pauvres êtres lassés de misère et de nuit ne peuvent, du premier coup, contempler ïldéal dans toute sa splendeur. Serons-nous plus sévères pour eux qui

ne savent pas que pour ceux qui pourraient bien agir et ne veulent que mal jaire ?

Si l'on Veut connaître le but de ce livre, j'avoue qu'il est un filial hommage à la joule innombrable des hommes qui, depuis les origines, se sont raidis et ont lutté contre la douleur, de ces hommes d'autant plus admirables que leurs armes étaient plus précaires et leur tâche plus rude. On a dit avec raison que le passé doit être pour nous la lampe qui éclaire l'avenir. C'est bien en fouillant ce passé, que l'on est ému de l'effort douloureux et tenace de ceux dont nous ne connaissons que les découvertes, que les bienfaits. A vous, nos aïeux, grâce à 'qui nous pouvons tous goûter, au moins de temps à autre, un peu de joie, de paix et de beauté, va le pieux souvenir de ceux qui, pauvres ou riches, possèdent la seule vraie noblesse : celle de l'esprit. Et s'il fallait placer une épigraphe — mais elle paraîtrait prétentieuse aux sceptiques selon la mode — j'écrirais volontiers en tête de ce livre :

— A tous ceux qui, dans la nuit de plus en plus profonde des âges, ont vécu, ont souffert et sont morts pour que nous soyons meilleurs et plus heureux, un jour.

Je n'oublierai pas de te remercier, toi dont le nom ne sera pas écrit ici parce qu'il te plaît de goûter la douceur profonde des humbles, de m'avoir compris, de m'avoir aidé. Ce petit livre renferme un peu de notre cœur à

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tous les deux. Nous l'avons longuement médité, puisque, déjà, il y a sept ans, dans notre bel A gênais aux coteaux fleuris et aux plaines polychromes, émus de la grandeur dame de ces multitudes qui vivent et tombent, ignorées, nous avions songé aux Vies Obscures.

Mais le cadre manquait. Nous ne voulions pas décrire après Marcel Prévost, ces beaux et riches paysages que Stendhal vantait déjà. Et c'est quand nous avons connu le Comminges, après avoir souvent admiré, de loin et de près, cette chaîne immuable de lignes mais éternellement changeante de couleurs des Pyrénées, que nous avons dit : Voilà notre cadre.

L'idée directrice est née bien vite lorsque nous avons visité la grotte préhistorique de Gargas, les alignements d'Espiau et, surtout, ce merveilleux témoin du passé qu'est Saint-Bertrand dont les monuments chrétiens couvrent les merveilles gallo-romaines. C'est là que nous avons constaté, admiré les efforts incessants de ces populations pyrénéennes qui plongent dans le passé par tant de liens dont la plupart sont encore tangibles et qui, grâce à leur ancienne civilisation, possèdent des qualités plus nombreuses et précieuses qu'ailleurs.

De r observatoire splendide qu'est Saint-Gaudens, la petite ville calme où meurent tous les bruits, où l'on peut, sans distraction importune, évoquer les siècles passés, nous avons plané sur ces montagnes lourdes de forêts, sur ces vallées merveilleuses, jusqu'aux pics aigus et glacés de la grande chaîne qui semblent, là-bas, trouer le ciel. Nous avons observé les ruines et les hommes. Notre imagination a eu peu de chose à jaire puisque.

^Ill

sous la trame de la fiction indispensable, il est jacile d'apercevoir la chaîne solide de l'histoire.

C'est pour que l'on connaisse mieux ce peuple trop méconnu — souvent et c'est le plus triste par ses fils eux-mêmes — pour qu'il prenne enfin conscience de ses origines, de sa force et qu'il puisse ainsi se montrer digne de sa destinée, que nous avons écrit très simplement ce livre modeste.

Modeste et simple, il t'a plu parce que tu le crois utile. Je te l'offrirais en hommage si, déjà, il ne t'appartenait.

Juin 1909. L'express vient de quitter Boussens et file vers Bayonne dans un grondement sourd, martelé par le bruit des pistons, coupé par le halètement de la machine. Il fait lourd. Les voyageurs somnolent. Dans les wagons de deuxième classe surtout, la chaleur est insupportable. Debout dans le couloir, les mains cramponnées à la tige de cuivre, le front collé à la glace ternie par la fumée, une jeune fille de quinze à seize ans contemple le paysage. Elle voit le village de Roquefort groupé au pied du coteau abrupt où se dressent encore quelques débris de l'ancien château, la charmante vallée du Salât avec, dans le lointain bleuté, la cheminée de la papeterie de Mazères et le clocher blanchâtre de Cassagne. Puis des montagnes surgissent, s'accusent. Deux chaînes apparaissent : la première comme un talus sombre, la seconde comme un décor léger qui touche, scmble-t-il, le ciel très bleu. La lumière crue du soleil estompe les contours dans un poudroiement argenté.

Quelques pics portent encore des coulées étincelantes de neige.

Dédaigneuse de la vallée aux prairies riches, aux aibres feuillus, la jeune fille ne voit et n'admire que la montagne. Elle est émue. Elle éprouve le besoin d'exprimer ses impressions, de parler du beau spectacle qu'elle aperçoit.

— Gaston, dit-elle, viens !

Un jeune homme élégamment vêtu, pose V Action Française qu'il était en train de parcourir et se lève :

— Que veux-tu, sœurette ?

. — Viens donc voir ce beau panorama, au lieu de lire continuel lem.ent tes journaux ennuyeux. C'est beaucoup plus intéressant que la politique.

— Ne te moque pas de la politique, petite sœur, ii en faut. Surtout aujourd'hui, nous devons en faire, tu le sais bien, pour sauver cette pauvre France. Et puis je le connais, le paysage. Ce n'est pas la première fois que nous venons ici.

— Non, mais il y a quatre ans que nous n'étions venus. Et il me semble que je n'avais jamais vu ces montagnes aussi belles. Tiens ! Vois donc ces ruines. Qu'est-ce ?

— Je crois que c'est le château de Montespan.

— Montespan ? J'ai vu ça en histoire, au pensionnat.

— Oui, c'est le nom d'une favorite, je veux dire d une reine, sous Louis XIV le grand.

— Si elle était reine sous Louis XIV, elle était donc sa femme ?

— Oui et non... Enfin je t'expliquerai cela p!ds tard.

Et le jeune homme, un peu embarrassé, se hâta, pour détourner la conversation, de désigner à sa sœur une montagne qui se dressait, solitaire, comme une pyramide

gigantesque bâtie pour abriter le tombeau d'un Pharaon de Titans.

— Regarde cette montagne. C'est le pic Cagire. Dans le pays, on l'appelle Cagire comme si elle était une personne. Autrefois, on la divinisait, paraît-il.

— Qu'elle est haute ! C'est la plus élevée de toutes ?

— Non ; mais comme elle est près de nous, elle paraît dominer celles qui sont plus éloignées. Elle est très belle. Remarque les deux pointes et le cirque creusé à son sommet.

A mesure que le train avançait, la silhouette de la montagne changeait peu à peu. Elle semblait s'élargir. Une autre montagne, plus basse, comme décapitée, lui faisait suite. Les deux jeunes gens regardaient, silencieux, la vallée si jolie de la Garonne et le clocher de Miramont au pied de son coteau feuillu.

Le train stoppait. Une voix traînante cria :

— Saint-Gaudenss ! Saint-Gaudenss !

— Ils en m.ettent des s, dit le jeune homme en souriant.

— Allons, descends, Marguerite, ajouta-t-il en ouvrant la portière.

— Je ne vois personne ! murmura la jeune fille avec un air désappointé.

— Bah ! toujours en retard l'oncle ! répliqua le jeune homme en sautant lestement sur le quai avec sa valise. Tiens ! le voilà !

— Un gros homme joufflu, rougeaud, larmoyant, le nez Doursouflé comme une pomme cuite au four, le ventre proéminent et légèrement pointu sous le gilet, comme une pastèque, se disputait avec l'employé qui gardait la porte.

— Un ticket ? Je vais vous en donner, moi, des tickets ! Et depuis quand ne permettez-vous plus d'aller

attendre les voyageurs ? Je suis de Saint-Gaudens, vous pouvez me laisser passer, il me semble.

Mais déjà les deux jeunes gens étaient à côté de lui.

— Bonjour, mon oncle ! Bonjour, tonton !

— Bonjour, mes petits ! Si je suis en retard ce n'est pas de ma faute, on m'empêchait de passer.

— Fallait donner deux sous, comme tout le monde, dit l'employé en fermant gravement les yeux.

— La Compagnie est assez riche ! répliqua le vieillard. Gaston, où vas- tu ?

— Je vais donner ma valise à l'omnibus.

— Diable ! Tu n'as pas la force de la porter jusqu'à la maison, toi, un ancien soldat 7 Allons, allons, apprends donc l'économie, que diable !

— Oh ! mon oncle, il fait si chaud ! Nous pourrions bien prendre l'omnibus pour monter en ville, proposa la jeune fille.

— Comment ! vous n'êtes pas fatigués d'être assis depuis Toulouse ?

Que ferez-vous quand vous aurez soixante ans comme moi ?

Les jeunes gens sortirent de la gare et se dirigèrent vers la ville. La route était encombrée de piétons, de véhicules, de troupeaux de moutons et de gros bétail.

— C'est jeudi, jour de marché, expliqua l'oncle.

Ils gravirent un escalier, traversèrent le boulevard du Midi et se dirigèrent vers une vieille m.aison de style dixhuitième siècle qui se dressait à côté de la halle aux grains.

Le portail de fer rouillé grinça. Une clochette fêlée tinta faiblement.

— C'est le portail qui annonce et non la cloche, remarqua le jeune homme.

Ils pénétrèrent dans un immense vestibule dallé et

obscur qui avait l'odeur fade des pièces où ne pénètrent pas librement l'air et la lumière. Une vieille servante, la tête couverte d'un foulard noir, s'avança :

— Où est madame ? demanda le vieillard d'une voix un peu rude.

— Elle est au salon, monsieur, avec madame et mademoiselle d'Estancarbon, répondit doucement la servante.

— Nous pouvons donc y aller sans façons : ce sont des amies. Donne la valise à Ursule, petit. Elle la montera dans la chambre.

— Mais nous ne sommes guère convenables dans cette tenue, mon oncle, fit remarquer le jeune homme.

— Je t'ai dit que c'était sans façons.

Et il poussa la porte du salon après avoir heurté du bout des doigts.

— Je vous demande pardon, mesdames. Mais j'ai hâte de vous présenter mon neuveu et ma nièce : M. Gaston et M"* Marguerite Galié. Ils arrivent de Toulouse et vont rester longtemps avec nous. M""^ Peyresourde est pressée d'embrasser ses neveux.

— Bonjour, mesdames !... Bonjour, ma tante ! Les deux jeunes gens embrassaient en même temps la

pauvre vieille M™ Peyresourde qui, douce, toujours soumise et accueillante, paraissait avoir grossi pour ressembler à l'oncle. Son visage rougeaud rayonnait. Ses yeux étaient humides. Une de ses boucles grises s'était défaite et pendait, mélancolique, le long de sa joue.

— Allons, Marguerite, va causer avec Raymonde. Et toi, Gaston, viens présenter tes hommages à M"" d'Estancarbon, une amie de ta mère.

— Vous avez connu maman, Madame 7 demanda le jeune homme, tout ému, pendant que M. Peyresourde se retirait après quelques mots d'excuses.

— Oui, Monsieur. C'est drôle tout de même d'appeler (( Monsieur » un ancien bébé que l'on a caressé sous le menton pour lui faire faire risette. Je vous ai vu tout petit, petit. Puis, nous sommes allés en Amérique, où M. d'Estancarbon avait de gros intérêts. Nous ne sommes rentrés que l'an dernier. C'est pour cela que nous ne nous étions pas revus.

Votre mère est morte quelques années après notre départ. Je l'ai beaucoup pleurée, parce que je l'aimait bien. Elle était si douce, si affectueuse. Je vous souhaite à tous deux de lui ressembler.

Et M"^ d'Estancarbon embrassa Marguerite, qui venait de s'approcher d'elle pour entendre parler de sa mère.

— Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers, dit tristement M'"'' Peyresourde. Et elle ajouta, pour essayer de dissiper l'émotion qui les étreignait tous :

— Heureusement, nos deux jeunes gens sont déjà des personnes sérieuses. Et ils ont un père si distingué, si bon.

— Oh ! pas aussi bon que maman, répondit un peu élourdiment la jeune fille.

— Allons, sœurette, répliqua Gaston d'un ton grondeur, mais avec un regard très doux qui exprimait toute son affection pour Marguerite, tu ne veux pas que papa te cajole comme une maman ? C'est un homme. Mais il nous aime bien, tu le sais. C'est pour nous faire une vie douce qu'il est allé s'enterrer en Indo-Chine. Tous les pères ne sont pas aussi bons pour leurs enfants et nous devons bien aimer le nôtre.

— J'aime beaucoup papa, dit lentement la fillette en baissant les yeux, mais j'adorais maman.

Et elle se mit à pleurer.

— Quel cœur d'or, cette mignonne, dit M"^ d'Es-

tancarbon en l'embrassant. Allons, fillette, ne pleurez plus. Il faut s'incliner devant la volonté divine. Dieu vous la rendra, un jour, votre maman, qui doit être bien heureuse, au ciel, d'être aimée ainsi.

En prononçant ces dernières paroles, elle regardait Raymonde d'un air de reproche. Mais celle-ci ne parut pas comprendre l'allusion. Elle se leva et prit le bras de Marguerite.

— Venez donc voir la dentelle que j'ai apportée aujourd'hui à M™ Peyresourde. C'est moi qui l'ai faite, toute seule, d'après un modèle de la Haute Mode. Connaissez-vous ce journal } Il est très chic...

Gaston regardait Raymonde, gentille dans sa robe claire, légèrement échancrée au col. II lui trouvait un certain charme malgré sa mine un peu froide et hautaine, malgré son ton légèrement prétentieux.

— Diable, pensa-t-il malicieusement. Elle n'a pas l'accent des bords de la Garonne, cette petite.

— Vous allez donc rester longtemps ici ? reprit jyjme f]'£stancarbon, qui venait de surprendre, en maman perspicace, le regard de Gaston. Tant mieux ! Nous ferons ample connaissance et je suis sûre que vous vous amuserez bien pendant ces vacances. Nous avons une auto qui nous permettra de faire de belles randonnées en montagne. Vous serez des nôtres, n'est-ce pas 7

— Oui, madame, je vous remercie beaucoup. J'aime tant la montagne.

— Elle e?^t si belle ! cria joyeusement Marguerite de l'extrémité du salon.

— J'accepte avec grand plaisir, madame, ajouta le jeune homme. Je connais très mal les environs de Sam^- Gaudens. J'ai passé un jour à Luchon, il y a deux ans, avec papa. C'est tout. Et j'ai entendu beaucoup vanter les Pyrénées centrales que l'on découvre d'ici.

— Il ose parler de la montagne, riposta malignement Marguerite en s'adressant à Raymonde, et, dans le train, figurez- vous, je ne pouvais l'arracher à son journal. Avoue-le donc que tu préfères la politique, vilain garçon ?

Un peu décontenancé, Gaston répondit :

— Mais... on peut aimer les deux, ce me semble.

— Tiens ! questionna M™^ Peyresourde, tu t'occupes de politique 7 Eh bien ! en voilà un blanc-bec. Tu songes à être ministre quelque jour, peut-être ? Ah ! mon pauvre ami, ce n'est pas elle qui te fera vivre, crois-le. Demande-le à ton oncle plutôt. Il n'a jamais voulu être seulement conseiller municipal.

— C'est peut-être un tort, permettez-moi de vous le dire, ma chère amie, dit gravement M""^ d'Estancarbon. Mon mari a accepté volontiers les fonctions de maire afin d'empêcher un certain républicain de le devenir. Que voulez-vous ? Si nous les laissons toujours faire, ces gens-là, ils nous mangeront et ne nous laisseront que les yeux pour pleurer. En ont-ils commis déjà assez d'infamies !

— Oui, madame, approuva impétueusement Gaston. Il faut que nous la démolissions, Marianne ! Elle n'a que trop duré. Ventre saint-gris ! comme disait notre bon roy Henri IV, il faut bouter les juifs et les francs-maçons hors de France et faire revenir notre bien-aimé duc d'Orléans. Il faut que notre patrie redevienne la fille aînée de l'Eglise, la terre glorieuse de Jeanne d'Arc et de saint Louis.

— Que je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, s'écria M'"" d'Estancarbon. Mais vous allez faire partie du Comité que nous venons de fonder ici. Jusqu'à présent, hélas ! il n'est pas très nombreux. Nous ne sommes que six, dont quatre dames. C'est honteux. Ah I les

hommes ! dès que le sous-préfet leur fait risette et leur promet les Palmes académiques ou le Mérite agricole, ils se disent et ils se croient radicaux socialistes.

— A bas l'article 445 ! ajouta Gaston avec un grand geste.

— Allons ! nous aurons en vous une bonne recrue, dit M™ d'Estancarbon. Voulez- vous que nous allions faire une petite promenade, ma chère amie ? ajouta-t-elle en s'adressant à M"® Peyresourde. Il fait beau. Nous pourrions aller jusqu'à la Caoue. M"" Marguerite et M. Raymond verraient nos belles m^ontagnes et nous pourrions continuer de causer.

— Volontiers ! répondit M"*^ Peyresourde. Je mets ma capote et je suis prête. Vous excuserez mon mari. Il est occupé jusqu'à ce soir avec les métayers.

— Allons ! fillettes. Mettez vos chapeaux. Nous allons prendre l'air.

Les jeunes filles précédaient Gaston, accompagnant les dames, et causaient déjà gentiment comme deux compagnes. Les dernières voitures quittaient la halle aux grains que l'on balayait déjà dans un tourbillon de poussière. Devant le Palais-de-Justice aux colonnes énormes, disproportionnées, quelques plaideurs ou hommes de loi circulaient par petits groupes. Des voitures et des bestiaux encombraient les avenues de Luchon et de Montréjeau.

— Prenons le trottoir, conseilla M"* Peyresourde, nous serons tranquilles.

— Que de jolis jardins, dit Gaston, après qu'on eût parcouru quelques centaines de mètres. On aime les fleurs à Saint-Gaudens. Toutes ces villas sont charmantes.

On arriva ainsi à la Caoue. Pendant que les deux dames s'asseyaient sur un banc, à l'ombre, les trois

jeunes gens s'avançaient à l'extrémité de la pelouse et contemplaient la belle plaine de Rivière et son cadre magnifique.

Le soleil, caché par un nuage suspendu sur le pic du Midi, colorait l'horizon d'une teinte éclatante jaune soufre. Sur ce fond d'or se découpaient les montagnes arrondies du premier plan et les sommets aigus de la chaîne centrale. Cagire, le pic de Gar, les monts de Barousse et de Bigorre étaient sombres, teintés d'un violet qui, très foncé à l'Est, s'éclaircissait de plus en plus vers l'Ouest où traînaient sur les croupes des reflets d'améthyste. Et les montagnes de Luchon avec la pomte du Queyrat, étincelaient, blanches de neige, sous les rayons du soleil.

Au pied des monts, des taches claires de villages : Labarthe avec le trou jaunâtre de sa carrière, Ardiège, Cier et, tout là-bas, à peine distinct, à la base d'une pyramide, un petit clocher blanc : Gourdan. En diagonale, de l'Ouest à l'Est, quelques plaques moirées, coupées par les rideaux d'arbres, dissimulées en partie par les méandres : la Garonne.

Une impression très douce et jusqu'alors inconnue envahit Gaston. Il sentit tout à coup la beauté complète, intense de ce coin de terre, le charm.e puissant et inexprimable de la montagne toujours grandiose, jamais semblable à elle-même.

— Que c'est joli ! disait Marguerite.

— C'est très beau vraiment, ajouta Raymonde. Gaston voulut parler. II ne sut que dire. Un coup de

sifflet vint de la plaine avec un léger grondement.

— Tiens ! un train, dit-il.

Et il s'arrêta, confus, se jugeant très sot. Il se méprisait sincèrement de n'avoir su trouver... que ça ! Et il ajouta, sans trop réfléchir :

— Je voudrais être peintre ou poète.

N'est-ce pas ? dit Raymonde en le regardant.

Il se retourna, surpris, plongeant un instant son regard dans les grands yeux clairs de la jeune fille. Elle ne baissa pas les paupières. Ce fut lui qui détourna les yeux.

Comme ils revenaient lentement par l'allée des Rencontres et l'avenue de Montréjeau, Raymonde, toujours un peu froide et lointaine, semblait-il, dit cependant :

— j'aime tous ceux qui ont un idéal et qui admirent la nature.

Il y eut un moment de silence, puis Marguerite approuva en imitant le ton grave de Raymonde :

— Moi aussi.

— Tiens ! répliqua railleusement Gaston, tu as donc un idéal déjà, petite fille ?

— Mais oui, j'en ai un.

— Veux-tu nous le dévoiler ?

— Ah ! non, par exemple, vilain moqueur !

— Me le direz-vous, à moi ? demanda Raymonde avec un joli sourire qui adoucit et transforma son visage.

— Oui, je vous le confierai, à vous, parce que je sais que vous ne vous moquerez pas de moi.

Gaston ne répondit pas. Mais il se sentit heureux de l'amitié qui naissait entre les deux jeunes filles. Quelque chose de mystérieux semblait déjà l'attirer vers M'"" d'Estancarbon et Raymonde. Il éprouvait de la sym.pathie pour ces deux femmes vraiment distinguées et intelligentes, malgré leurs manières trop bourgeoises et prétentieuses.

On arrivait au bout de la rue de la République.

— Tiens ! Félix nous attend, dit M"" d'Estancarbon en désignant du regard une magnifique limousine qui stationnait devant la halle aux grains.

Déjà, le chaufîeur les avait aperçus, sautait à terre et mettait le moteur en marche.

— A.U revoir, mes bons amis, venez bientôt nous voir.

M'"'' d'Estancarbon serra aimablement les mains de Gaston et embrassa Marguerite.

— A bientôt ! se dirent les deux jeunes filles. Raymonde hésita un instant, puis, sur un coup d'œil

de sa mère, serra la main de Gaston qui, galamment, s'inclina avec un sourire. Elle eut un joli regard qui le caressa et monta dans la voiture. L'auto démarra, souple et puissante, avec un ronronnement de plus en plus aigu et disparut.

— Ce sont de braves gens ! déclara M""" Peyresourde.

— Oui ! approuva négligemment Gaston. Et il monta dans sa chambre située au premier étage.

Quelle chambre ! Cinq mètres sous plafond, six mètres de largeur et presque autant en longueur ; deux fenêtres hautes comme un vitrail de cathédrale ; une cheminée dans laquelle on aurait pu loger facilement la table à toilette ; et un lit à grands rideaux lourds.

II ouvrit une fenêtre. On apercevait la halle maintenant déserte, une petite place et le Palais-de-Justice. La nuit venait.

Soudain, un carillon tinta dans le crépuscule. Gaston était à l'âge où les cloches émeuvent. Son âme, encore très jeune, vibrait avec elles et des sentiments obscurs, mais très doux, naissaient pour lui dans leur chanson. Il entendit un air r^uilleret ; puis, lugubre, le Dies irœ tomba sur la ville. Le jeune homme revit sa m.ère malade, morte, les funérailles, la douleur inexprimable de son père, le désespoir de sa sœur. Son cœur se s«^rra sous l'étreinte des douleurs anciennes que ce chant funèbre

faisait renaître. On l'appela pour le dîner. Il descendit.

— Que faisais-tu donc ? questionna M'^^ Peyresourde.

— J'écoutais le carillon. Quelqu'un est mort sans doute puisque l'on sonne longuement le Dîes îrœ ?

— Non, c'est l'usage.

— Diable, dit Gaston, le carillonneur n'est pas d'humeur gaie. Est-il nécessaire de nous jouer ainsi des airs d'enterrement ? L'Eglise ne manque pas de belle musique qui incite au recueillement et à la prière. Pourquoi rappeler ainsi les douleurs passées à ceux qui ont perdu un être cher ? Et les malades ? Ils doivent être contents d'entendre ça!...

— Voyez- vous ce gaillard, s'il critique, plaisanta la tante en s'adressant à son mari qui venait d'entrer, un livre de comptabilité à la main. Je ne m'étonne plus qu'il veuille faire de la politique.

M. Peyresourde regarda son neveu, posa son livre, mais ne dit rien. On se mit à table dès que Marguerite fut descendue.

Le repas terminé, la vieille servante leva le couvert, recouvrit la table d'un tapis sur lequel M. Peyresourde étala son journal : c'était La Dépêche.

— Tiens, dit Gaston, vous lisez ce (( canard » 7

— Oui, répliqua M. Peyresourde. Pourquoi ?

— Mais vous savez bien qu'il est condamné par l'archevêque. C'est une feuille impie !

— C'est possible, répondit l'oncle, mais on m'a enseigné dans ma jeunesse que les évêques et les prêtres n étaient pas de très bons juges de journaux et de livres. Si nous avons la liberté de la presse, ce n'est certes pas de leur faute. Jamais je n'ai vu rien de mauvais dans ce journal. Il est bien renseigné et puis j'en ai

l'habitude. D'ailleurs, mon garçon, lis ce que tu voudras, hein ? et laisse-moi la même liberté.

Il souffla sur son lorgnon, l'essuya, et se mit à lire. Décontenancé, Gaston se retourna vers sa tante qui regardait coudre Marguerite et disait :

— C'est très bien de coudre, petite ! Les jeunes filles d'aujourd'hui ne savent que broder et faire de la dentelle. La couture, le travail ne sont plus à la mode. Et quand elles sont mariées, elles ne savent pas poser une pièce ni assujettir un bouton...

Le jeune homme l'interrompit :

— Quand pourrai- je revoir M""^ d'Estancarbon 7 Je je suis pressé vraiment de connaître ce club qu'elle a fondé ici pour la rénovation de la France. Il faut qu'à Saint-Gaudens, comme partout, nous luttions pour le bon combat.

M""^ Peyresourde, un peu gênée, ne répondit pas. Mais son mari avait abandonné son journal et contemplait Gaston en souriant.

— Alors tu veux t'embrigader avec ces pauvres femmes qui se croient des Jeanne d'Arc ? railla-t-il. Vas-y mon garçon. Mais je t'avertis. Tout le monde se moquera de toi. Que voulez-vous faire ? Démolir la République ? Elle est solide, mon petit, et tu auras des cheveux blancs avant de réussir. Repose-toi donc tranquillement et tu chercheras ensuite à te créer une situation plus honorable que celle de conspirateur.

— Mais, mion oncle...

— C'est entendu. Bonsoir ! Va conduire Marguerite dans sa chambre, et allons dormir. Il est au moins dix heures.

Et pendant que les deux femmes pliaient l'ouvrage, il ajouta en frappa sur l'épaule de Gaston :

— Naïf ! Jamais les affaires n'ont mieux marché que

maintenant. Le bétail se vend bien, le foin est joli, la volaille est chère. Mes métayers ont de l'argent et moi aussi. A quoi bon s'occuper de politique ?

— Et la religion que l'on exécute et les scandales qui éclatent tous les jours...

— Tu en aurais vu d'autres si tu étais moins jeune. Et tes journaux en font naître à plaisir, sans doute. Quant à la religion, on n'y a pas touché. N'es-tu pas libre d'aller à la messe quand bon te semble 7 Nous sommes attachés à nos traditions et à nos croyances à Saint-Gaudens ; mais nous voyons bien qu'on les respecte aujourd'hui autant qu'autrefois. J'aime la religion, il en faut. Mais je ne suis ni clérical, ni jésuite. Et j'espère, mon ami, que tu n'es râ l'un ni l'autre. Sans cela, gare à ton père ! Allons, embrasse-moi et bonsoir. Tu ne veux pas te coucher encore ? A ton aise. Ici, nous allons au lit de bonne heure pour nous porter bien.

Le vieillard mit son lorgnon dans son étui, plia le journal et monta dans sa chambre. Gaston, resté seul, songeait. La menace de son oncle avait éveillé en lui une foule de pensées contradictoires. D'un côté, il voulait rester fidèle à ses croyances ; de l'autre, il comprenait maintenant combien il risquait de mécontenter son père.

Paul Galié était un ingénieur sorti de l'Ecole centrale qui, ne s'intéressant qu'à ses machines, avait laissé sa femme s'occuper comme elle l'entendait de l'éducation de ses enfants. M""" Galié, très pieuse, presque mystique à la fin de sa vie, quand la maladie la minait, avait tenu à les faire élever dans des pensions catholiques. Le jeune homme suivait bien des cours au lycée, mais il était conf=tamment sous l'influence des prêtres ou de personnes dévotes qui avaient soin d'écarter de son esprit tout ce qui pouvait le rendre libre.

Il avait surtout subi l'influence d'un répétiteur, l'abbé

Viales, qui leur faisait des leçons d'histoire afin de compléter, disait-il, celles que les jeunes gens entendaient au lycée. Cet abbé, très distingué et muni d'un sérieux bagage de connaissances historiques, savait faire revivre, dans ses entretiens, les époques disparues. Il intéressait beaucoup ses élèves. Gaston, un peu rêveur et paresseux, avait volontiers négligé les études scientifiques pour mieux se consacrer à l'histoire. îl était devenu le disciple favori de l'abbé Viales qui, assez sentimental au fond, s'était attaché à lui.

Ils ne s'étaient pas perdus de vue pendant les deux années de service militaire de Gaston. Comme il était frêle et précédé de recommandations puissantes, on l'affecta au service de l'intendance, où il écrivait deux heures par jour, puis fumait des cigarettes ou lisait. Chaque soir, il se rendait chez l'abbé qui avait organisé un petit cercle pour ses anciens élèves soldats à Toulouse. Là, dans une vieille maison de la rue Fourbastard, on causait, on discutait longuement, on s'occupait surtout d'histoire et de politique, car il est facile de glisser de l'une à l'autre.

Gaston était donc resté l'élève ou, mieux, le disciple de l'abbé Viales qu'il considérait touionrs comme son maître en histoire et son directeur de conscience. Il savait qu'il pouvait compter sur l'entière discrétion et sur le bon cœur de l'abbé. Aussi, tout de suite, songea-t-il à lui écrire pour lui demander conseil.

Le départ de son père, les hasards de la vie, l'amenaient chez de vieux parents vraiment libéraux sinon voltairiens, alors qu'il était, lui, catholique ultramontain et camelot du roy. Allait-il se fâcher avec eux? Allait-il laisser savoir à son père combien son fils différait de lui } Pour la première fois, Gaston se rendait compte de tout ce qui le séparait de sa famille.

Il écrivit longuement à l'abbé Viales. Puis, comme il n'avait pas encore sommeil, il voulut aller jeter la lettre à la poste. Les rues étaient sombres et complètement désertes. Il s'arrêta de temps à autre pour respirer l'air frais de la nuit qui repose et apaise. Quelque chose comme un regret, presque un rem.ords, le poignait.

Il resta un long moment à sa fenêtre, puis se coucha. I! fit un rêve bizarre. Devenu Dunois, le bâtard d'Orléans, il suivait une Jeanne d'Arc qui était tantôt M"" d'Estancarbon et tantôt Raymonde.

Devant lui, dans le camp ennemi, il reconnaissait très bien, sous leurs casques, son père, son oncle et jusqu'à M™ Peyresourde qui, sanglotante, à deux genoux, demandait grâce...

Les d'Estancarbon, vieille famille noble du Nébouzan, possédaient à quelques kilomètres de Saint-Gaudens, sur la route de Toulouse, une très belle propriété. Gaston y était déjà venu plusieurs fois depuis son retour. Il s'y plaisait beaucoup. Raymonde paraissait un peu moins froide et, visiblem.ent, tenait à se montrer charmante. Marguerite et elle s'aimaient maintenant comme deux soeurs.

M. d'Estancarbon, qui avait eu le mérite de refaire une fortune très compromise par son père, ne songeait qu'à l'automobilisme. Chaque année, il vendait sa voiture pour en acheter une autre munie des derniers perfectionnements. Chauffeur expérimenté, il conduisait le plus souvent lui-même et enseignait volontiers à Gaston le mécanisme des manettes et des leviers.

Ce jour-là, une petite pluie fine, tombée dans la nuit, avait rafraîchi l'air et nettoyé les routes. M. d'Estancarbon, gros rougeaud surnourri, irrémédiablement

chauve, huma l'air avec satisfaction et vint rejoindre les jeunes gens assis sur la terrasse.

— Désirez-vous faire une promenade ?

— Je veux bien, répondit Gaston, si ces demoiselles sont de cet avis.

— Oh ! oui, s'écria Marguerite, toute joyeuse.

— Où allons-nous 7

— Je propose le Pont-du-Roi que vous ne connaissez pas encore, dit M. d'Estancarbon. Il est deux heures. Nous y serons à trois heures et demie. Nous pourrons pousser une pointe en Espagne et rentrer pour dîner. Au retour, nous vous laisserons à Saint-Gaudens. Allons-y.

Un quart d'heure après, l'auto filait à grande allure vers Saint-Gaudens qu'elle traversait en deux minutes. Gaston était assis à côté de M. d'Estancarbon qui tenait le volant. M™'' d'Estancarbon et les jeunes filles étaient à l'intérieur de la limousine.

Valentine, Labarthe, Ardiège furent brûlées, selon l'expression du conducteur. Il fallut prendre en deuxième vitesse les pentes de Cier-de-Rivière et du vallon sauvage qui conduit à Barbazan. La route est pittoresque, mais difficile et dangereuse pour une automobile. Elle serpente au pied de la montagne avec de brusques crochets, escalade de nombreux mamelons peu considérables, mais à pente raide et coupe des villages : Luscan, Galié, dont la vieille porte domine encore le cimetière sur le rocher.

Puis ce fut une glissade après les à-coups : on traversait la plaine des Frontignes avec ses beaux champs de blé et de maïs au milieu desquels se dressent en files régulières les érables taillés en gobelets qui supportent les vignes.

On aperçut le vieux donjon de Fronsac, puis on

traversa Chaum, et les montagnes de Saint-Béat apparurent.

— Voyez la carrière de marbre, à droite, dit M""' d'Estancarbon aux jeunes filles ; on distingue les rails du petit funiculaire qui descend les blocs.

Saint-Béat, si pittoresque dans son défilé, fut bientôt dépassé et l'auto reprit la troisième vitesse pour gagner la frontière. Quelques maisons parurent. Une brusque secousse souleva l'auto.

— Allons bon, grommela M. d'Estancarbon. J'avais oublié ce sacré torrent d'Arlos. Heureusement, ma voiture est solide.

Et il ne prêta aucune attention ni au paysage ni aux recommandations de prudence que Wf^ d'Estancarbon, un peu effrayée, lui faisait.

Après Fos, il fallut ralentir, car la route était défoncée par les charrois. Les montagnes de droite et de gauche se rapprochaient. On croyait aller vers une impasse. Mais à chaque détour, un nouveau morceau de route apparaissait à gauche. La Garonne, écumante, grondait, à droite, entre des prés étroits ombragés de frênes et de hêtres.

Un triangle de terrain planté d'arbres, un hangar à gauche, un beau pont de marbre en face : le Pont-du- Roy. L'auto stoppa. M. d'Estancarbon sauta à terre pour examiner le moteur. Pendant ce temps, sa femme montrait une petite construction de l'autre côté de la Garonne, au pied de la montagne.

— Voici l'ancien casino espagnol où l'on jouait gros jeu à la roulette. Mais il est fermé maintenant.

Un carabinier espagnol passa lentement, l'arme au bras, en inspectant soigneusement les pentes abruptes où l'on voyait quelques moutons et quelques chèvres.

— Si nous allions acheter des cigarettes à Pontau ?

proposa M. d'EstancarboR. Nous avons le temps. Vous pourriez dire ensuite que vous avez vu l'Espagne.

Chacun s'installa de nouveau et l'auto reprit sa route. Comme celle-ci était de plus en plus tortueuse et encombrée de pavés qu'on n'avait pas pris la peine de cor> casser, on était obligé d'aller lentement. Les voyageurs pouvaient donc à loisir contempler la vallée très étroite, mais très verte de la Garonne et les immenses pentes brunâtres, déboisées et ravinées qui la dominent.

On arrivait à Pontau. Quatre soldats espagnols étaient assis devant une maisonnette peinte en ocre jaunâtre sur la façade de laquelle on lisait : Carahineros Veteranos. Cinq ou six femmes assises sur le seuil de leur maison enluminée de couleurs criardes, regardaient les étrangers.

Après avoir acheté des cartes postales et quelques paquets de cigarettes, on repartit. M. d'Estancarbon, dès que le Pont-du-Roy fut franchi, voulut profiter de la pente et faire de la vitesse au retour. Cependant, il fallut s'arrêter à l'entrée de Fos, au pied de la vieille tour du Sériail, pour la douane.

Puis l'auto reprit en grande vitesse la route de Saint- Béat. Le soir tombait. Le conducteur voulut encore accélérer l'allure. L'air frais sifflait délicieusement aux oreilles et les champs, les prés, les montagnes semblaient fuir, dans une course folle, des deux côtés de la route. On arrivait à Saint-Béat.

Tout à coup, Gaston aperçut un attelage au milieu de la chaussée. C'était une lourde charrette tramée par trois mulets. Le charretier sommeillait sans doute dans la voiture. La trompe beugla. La sirène emplit la vallée de son crissement aigre. Mais l'auto avait à peine modéré son allure.

Brusquement, un homme sauta hors de la charrette et bondit à la bride du premier mulet qui, épouvanté, se

jeta à gauche. Un cri jaillit, suivi d'une clameur poignante. Le malheureux charretier, frappé par l'un des gcirde-boue de l'automobile, avait été jeté à quelques mètres et gisait, sanglant, sur la route.

Grâce à l'habileté de M. d'Estancarbon, l'auto s'était glissée à droite, le long du fossé et les mâchoires puissantes des freins l'avaient tôt immobilisée.

Déjà Gaston s'était précipité vers le pauvre diable qui, secoué d'un tremblement convulsif, respirait péniblement, par saccades et gémissait :

— Ah ! . . . ah !.. . bon dieu de dieu ! . . . ah !.. .

Les femmes, terrifiées, restaient prostrées dans la voiture et pleuraient. M. d'Estancarbon regardait, stupide.

Gaston se fâcha tout rouge, brusquement. Ses nerfs exacerbés le firent crier :

— Eh ! bien. Qu'est-ce vous faites 7 Allons-nous laisser ce pauvre homme sur la route 7

— Non, non, j'arrive ! répondit enfin M. d'Estancarbon un peu pâle et oppressé.

Il aida Gaston à placer le charretier dans l'automobile. On confia la charrette à un paysan qui venait d'arriver et l'on partit à petite allure vers Saint-Béat. On s'arrêta à la première pharmacie pour faire panser la victime. Un docteur vint qui ausculta, palpa, non sans faire gémir et crier le blessé.

— Allons, s'il n'y a pas de complications, il s'en tirera.

M. d'Estancarbon soulagé fit transporter l'homme chez lui dans une cabane située près des carrières de marbre, donna un billet de cent francs à l'un de ses camarades en disant :

— Soignez-le bien et adressez-vous à moi si vous n'en avez pas assez. Voici ma carte.

— Merci, dit l'homme, poli, mais sévère. Vous

auriez mieux fait de ne pas l'esquinter, tout de même, avec vos sacrées machines que le diable emporte !

M. d'Estancarbon voulut répliquer, mais craignit une dispute. Il sortit.

Le retour fut lent et morne. M"" d'Estancarbon pleurait. Raymonde et Marguerite étaient pâles. On n'échangea pas un mot.

Comme on montait la côte de Valentine, lentement, sous un ciel criblé d'étoiles qui laissait deviner les montagnes proches, Gaston dit simplement :

— Vous alliez trop vite ! Ce n'était pas prudent ! Alors M. d'Estancarbon tempêta :

— Mais aussi, pourquoi cet imbécile dormait-il dans sa voiture ? S'il avait été à sa place, à la tête de ses chevaux, ça ne serait pas arrivé. Ils m'embêtent à la fin ces charretiers qui ne pensent qu'à boire et à dormir.

Et, après un silence qui pesa, il prononça, sauvage :

— Tant pis pour lui, après tout. J'en suis de mes cent francs et de mon auto abîmée. Il n'y perd rien, lui. Ces carcasses de dur-à-cuire se raccommodent bien vite.

Gaston n'insista pas. Mais il sentit toute la rudesse de son hôte. Il comprit que ce descendant des hobereaux n'avait pas plus d'humanité que ses ancêtres qui considéraient les travailleurs comme des bêtes de somme. Sûrement, M. d'Estancarbon n'aurait pas parlé de la sorte si la victime de l'accident avait été une personne distinguée. Mais c'était un pauvre diable pour lui, une chair à souffrances qui ne valait pas qu'on la plaignît beaucoup.

Aussi est-ce avec un soulagement réel qu il descendit de l'automobile pour rentrer chez les Peyresourde. Il serra la main de son voisin, descendit et salua les dames.

M""* d'Estancarbon, déjà consolée et souriante comme toujours, lui dit :

— A propos, venez demain, à deux heures, pour le Comité.

Plein de tristesse et de lassitude, il faillit répondre non. Mais Raymonde, encore très pâle, le regarda si gentiment qu'il accepta.

— C'est entendu, à demain. Mes hommages, Madame.

Le fréinc et cordial shake-hand de Raymonde secoua un peu sa mélancolie.

En rentrant, il embrassa Marguerite.

— Tu as eu peur ?

— Oui. M^is je te félicite, mon grand frère. Tu n'as pas perdu de temps, toi, pour soigner ce pauvre homme. Je n'aime plus M. d'Estancarbon. C'est un méchant, un sans-cœur.

Il fallut narrer toute l'histoire à M. et M"* Peyrescurde. L'oncle donna son appréciation en ces termes :

— D'Estancarbon ? 11 est maboul. Il l'a rapporté de Cuba. Ça lui est bien égal d'écraser quelqu'un pourvu qu'il puisse dire qu'il a fait du 80 à l'heure. Il n'est pas mauvais au fond, mais il se croit sorti de la cuisse de Jupiter parce qu'il est noble. Tu vois, mon gaillard, ce qu'ils valent, tes réactionnaires 7 Ils considèrent les pauvres diables comme des chiens.

— Allons, tu exagères ! protesta doucement M'"^ Peyresourde.

— Non, il a raison, répondit brusquement Marguerite. Je le dirai à Raymonde, moi, que son papa n'a pas de cœur.

— Et pourquoi le lui diras-tu ? demanda Gaston. Crois-tu que M"" Raymonde ne le sache pas ? Après tout, cela ne nous regarde pas, sœurette.

Le lendemain matin, vers huit heures, la bonne annonça M'"' d'Estancarbon.

— Voulez-vous venir avec moi ? dit-elle. Je tiens K savoir comment va ce pauvre homme que nous avons failli tuer hier. Papa m'a permis de partir avec Félix à Irt condition que vous m'accompagniez. Maman serait bien venue, mais elle ne peut pas se lever de bonne heure et elle veut préparer un thé très chic pour ce soir en l'honneur du général Cabanac, président du Comité royaliste.

Gaston, plus ému qu'il ne voulait le paraître, répondit:

— Nous viendrons avec plaisir, mademoiselle. Marguerite, va mettre un chapeau, vite.

On les laissa un instant dans la salle à manger. Ils se regardèrent, un peu gênés d'être seuls.

Raymonde, la première, rompit le silence.

— C'est un grand malheur que cet accident. Croyez bien que papa en est désolé. Je lui ai fait promettre d'être plus prudent à l'avenir. Je lui ai même dit que je ne sortirais plus avec lui. Je préfère que l'auto soit menée par Félix. Il est plus raisonnable. Jamais il n'a eu d'accident, lui.

— Oh ! les accidents peuvent toujours arriver, répondit Gaston. Votre père n'a pas eu de chance, voilà tout. Mais il n'aurait pas dû aller si vite, surtout en arrivant a Saint-Béat.

— Vous ne lui en voulez pas trop ? questionna timidement Raymonde.

— Moi, lui en vouloir ? Pourquoi 7

— Oh ! j'ai bien senti que vous n'approuviez pas du tout sa conduite, allez. Il y avait un peu de gêne entre nous quand nous nous sommes quittés, hier soir. Et cela

m*a fait de la peine, car je voudrais que nous soyons bons amis. Papa tient beaucoup à vous, vous savez. Marguerite entrait.

— Allons, je suis prête. Partons.

Trois quarts d'heure plus tard, ils étaient auprès du blessé qui allait aussi bien que possible. Félix apporta un panier de vin vieux que Raymonde offrit avec un sourire en disant :

— C'est ma part que je vous offre, puisque je n'en bois jamais. Ce vin vous donnera des forces.

Gaston souriait aussi, touché de la grâce avec laquelle la jeune fille parlait à ces braves gens. Ceux-ci, très flarttés de cette visite, en oubliaient presque leur peine.

On reprit la route de Saint-Gaudens. En laissant Gaston et Marguerite chez eux, Raymonde eut soin de leur rappeler une dernière fois la réunion de l'aprèsmidi.

Vers deux heures, l'auto revint prendre le frère et la sœur et les transporta rapidement chez M. d'Estancarbon. Celui-ci attendait.

— je vous avais bien dit qu'il n'aurait rien de grave, le bonhomme. Avec un autre chauffeur, il aurait été broyé. Mais j'ai su m'y prendre, hein ? Enfin, je suis bien content tout de même.

Raymonde arriva bientôt et entraîna Marguerite dans le jardin. Les deux hommes, restés seuls, s'assirent sut la terrasse.

— Le général finit de lire son journal en fumant une vieille pipe, continua M. d'Estancarbon. Nous l'avons eu à déjeuner. Quelle barbe ! Ils ont causé tout le temps de politique avec ma femme. Moi, je m'en moque, vous savez. Et vous 7

Gaston, un peu gêné, n'osa dire tout ce qu'il pensait.

— Evidemment, ce n'est pas très amusant. Mais nous

devons nous occuper de ces questions très graves qui...

Un pas lourd traîna dans le vestibule et un homme parut, de taille moyenne, rougeaud, moustache et, barbiche blanche, un chapeau cronstadt enfoncé jusqu'aux oreilles, le ruban rouge à la boutonnière d'une jaquette d'alpaga noir.

Gaston se leva.

M. d'Estancarbon le présenta au général qui le félicita tout de suite.

— C'est bien, mon garçon, de vous intéresser à notre cause. Elle est noble et juste. Il faut que nous arrachions la France aux francs-maçons et aux juifs. L'Allemagne, en ce moment, nous menace et je m.e demande ce que nous deviendrions si une guerre éclatait.

jy|me (]'E,j:itancarbon parut bientôt sur le seuil, vêtue d'une robe élégante qui la rajeunissait. Elle pria le général et Gaston d'entrer dans le salon où devait avoir lieu la réunion du Comité. Un homme d'une trentaine d'années et deux dames d'un âge incertain, mais manifestement supérieur à la quarantaine, étaient déjà assis.

La maîtresse de la maison procéda très rapidement aux présentations obligatoires. Gaston apprit qu'il avait devant lui M. Ligarol, future gloire du barreau, et les deux demoiselles Puymaurin, bienfaitrices et zélatrices de plusieurs sociétés catholiques.

Le fauteuil de la présidence fut offert au général Cabanac. Celui-ci voulut parler, m.ais comme son discours, assez obscur du reste, déviait sur Jeanne d'Arc et menaçait de durer trop longtemps, M. Ligarol intervint cavalièrement pour demander la discussion des questions à l'ordre du jour.

Aucune ne parut bien intéressante. Comme l'on s'entretenait des moyens d'assurer un recrutement moins incer tain des troupes royalistes. M. Ligarol s'éleva énergique

ment contre certains prêtres qui, malgré la loi de Séparation, refusaient d'entrer ouvertement en lutte contre la République.

— Nous ne pourrons rien faire, conclut-il, si le clergé tout entier ne marche pas franchement avec nous.

Les dames approuvèrent et saisirent l'occasion de vanter leurs confesseurs. Mais le général fut sévère :

— Mesdames ! c'est très bien ce que vous dites. Je veux bien croire à la sympathie de vos abbés, mais je n'en vois aucun ici.

Et, fatalement, la discussion changea d'objet. Depuis plusieurs jours, des bruits de guerre circulaient. La question du Maroc, toujours pendante, provoquait des froissements entre la France et l'Allemagne. Gaston exprima brutalement son opinion.

— Ils nous ennuient, ces Prussiens, depuis longtemps. Et je ne serais pas fâché qu'ils nous procurent l'occasion de reprendre l'Alsace et la Lorraine.

Le général se montra circonspect. Il déclara que les Allemands étaient très forts, que nous risquions de courir à un désastre et qu'il fallait être prudent.

Cette timidité fit bondir M. Ligarol qui devint agressif.

— Comment, mon général ! vous, un soldat, parler ainsi ? Je comprend que des journalistes qui changent plus souvent d'opinion que de linge, laissent voir une certaine frayeur quand nous sommes près de la guerre alors qu'ils l'annoncent et la demandent même quand nous sommes sûrs de la paix. Il y a un tas de nationalistes qui m'énervent. Ils crient : a A Berlin ! » quand tout le monde est tranquille et vendent leurs titres de rente dès qu'ils apprennent que Cambon et de Bulow^ se sont regardés de travers.

Mais, vous, les soldats, devriez être fiers d'avoir enfin l'occasion de sortir l'épée du fourreau, de venger nos

affronts, de laver nos hontes. Je la souhaite, moi, la guerre !

— Que de sang serait versé ! protesta timidement M™^ d'Estancarbon. Je prie Dieu de nous épargner cette calamité.

— A quelque chose malheur est bon. Madame, continua Ligarol. La guerre victorieuse et même désastreuse nous permet de renverser la République en cinq sec. Tandis que maintenant, allez-y voir. Essayez. Voilà cinq ans que nous nous occupons de politique militante. Nous sommes sept. Sept dans toute la ville de Saint-Gaudéns. N'est-ce pas lamentable ?

— Nous ne serions pas plus nombreux pour tenter un coup de force en cas de guerre, fit remarquer le gênérai.

— Ce ne serait pas la même chose. Une poignée d'hommes conscients et résolus saurait commander à une armée hésitante. Il suffirait de savoir profiter des circonstances. L'amertume d'une défaite comme l'ivresse d'une victoire pourraient aisément tourner à notre profit. Un berger ne commande-t-il pas à tout un troupeau ?

— Vous êtes trop confiant, jeune homme, railla le général. Nous ne sommes plus au temps de l'obéissance passive. La discipline n'est plus comme autrefois. Si un chef se hasardait à vouloir entraîner ses soldats contre le gouvernement, ses soldats eux-mêmes le fusilleraient. Vous parlez en officier de réserve, maintenant.

— Je crois avoir raison et vos arguments sont trop faibles pour me faire changer d'avis, renchérit Ligarol, très rouge et dont les doigts maigres se crispaient sur le dossier de la chaise à laquelle il s'appuyait. Je le répète, si nous étions guidés autrement que nous le sommes, A nous avions de vrais chefs, hardis et persévérants, à notre tête, nous aurions déjà réussi. Mais il y en a qui craignent

toujours de déplaire à quelqu'un ou de casser quelque chose.

M™^ d'Estancarbon, voyant que la discussion s'envenimait, fit apporter le thé et s'ingénia à changer la conversation en racontant l'accident de la veille. Gaston, interrogé, fut complimenté par les deux vieilles demoiselles. On lui demanda pourquoi il désirait faire partie du club royaliste. Ses explications furent chaudement approuvées, même de Ligarol qui l'entraîna sur la terrasse en lui offrant un cigare.

— Je vous admire, sincèrement. Monsieur, dit Gaston. Vous êtes vaillant et convaincu. Malheureusement, vous ne paraissez pas suivi.

— Ce sont des poules mouillées ! répliqua rageusement Ligarol. Cabanac est ramolli et finira par devenir jacobin, vous verrez. Les femmes ne comptent pas. On ne devrait même pas les admettre, car elles ont la langue trop longue et l'enthousiasme trop bref. Nous sommes deux : vous et moi. Mais à nous deux, nous ferons quelque chose.

— Quoi ?

— Le moment n'est pas encore venu. Nous en reparlerons plus tard.

C'est ainsi que Gaston fit la connaissance de Ligarol, vague étudiant en droit rongé d'ambition, à qui trois ou quatre mille francs de rente étaient loin de suffire. Il se laissa prendre à ses allures affectueuses et ils furent bientôt amis. Souvent, Ligarol restait chez Peyresourde pour dîner et passer la soirée en famille. Marguerite l'attirait et il causait volontiers avec elle. La jeune fille ne demandait pas mieux. Grand, assez distingué, toujours vêtu avec une certaine élégance, (( le juriste » comme le nommait Gaston, lui plaisait beaucoup. Malgré la différence d'âge, les jeunes gens comprirent

bientôt qu'ils s'aimaient. Avec l'assentiment des Peyresourde, Ligarol écrivit à M. Galié pour lui demander la main de sa fille.

II éprouvait sinon de l'amour, du moins une sympathie très vive pour Marguerite qui devenait de plus en plus charmante. De bonnes nouvelles étaient arrivées récemment du Tonkin, L'ingénieur était sur la trace d'un filon de minerai de cuivre et escomptait de gros bénéfices à réaliser. Cette considération ne laissait pas Ligarol indifférent, car il avait déjà écorné sérieusement son patrimoine. Aussi résolut-il de hâter le plus possible la réalisation de son rêve et chaque après-midi, on le voyait arriver, toujours très bien habillé, chez les Peyrescurde qui le retenaient souvent à dîner.

Après ces dîners, d'une simplicité bourgeoise, Marguerite et Gaston faisaient de la musique, toutes fenêtres ouvertes et les voisins, circulant par groupes dans la rue, en profitaient. Les militaires qui se promenaient, placides, séduits par cette musique, restaient insensibles aux œillades des bonnes fanfreluchées du café des Soupirs. Ligarol qui possédait une voix de baryton assez agréable, condescendait parfois à chanter un air d'opéra populaire. Alors, il y avait foule devant la maison des Peyresourde. On délaissait le boulevard du Midi, lieu classique de promenade, les soirs d'été, pour venir l'entendre.

Des jours coulèrent agréables pour les amoureux qui se suffisaient à eux-mêmes, mais plutôt monotones '^t ennuyeux pour Gaston. Ligarol s'aperçut que son futur beau-frère avait une mine plutôt résignée et il proposa, un soir, la classique villégiature d'août à Luchon.

Justement, les Peyresourde possédaient une villa assez agréable dont le premier étage seulement était loué. Quant à Ligarol, toujours grand seigneur, il avait déjà

retenu sa chambre dans une maison meublée des allées d'Etigny.

Les malles furent vite bouclées et l'on partit, un jour de beau soleil, après déjeuner, par le train de midi seize. Le voyage fut charmant. La gaîté folle des trois jeunes gens avait gagné M""" et M. Peyresourde. Pas un détail du paysage ne passa inaperçu. Ce furent tout d'abord les chaum.es jaunâtres et les prés frais de la plaine de Rivière que coupaient çà et là, en damier, des champs de pommes de terre et de maïs. Mais, après le changement de train à Montré] eau, le paysage devint plus varié. Lentement, le convoi gravit la rampe du Bazert, passa à côté des usines à chaux saupoudrées de poussière blanche et glissa, rapide, vers Loures. Un cirque grandiose borné au Sud et à l'Ouest par les montagnes trapues et boisées de la Barousse, s'ouvrit à droite et une nef gothique, flanquée 'de contreforts, se dressa seule, au pied de la montagne verte.

— Saint-Bertrand-de-Comminges, dit Ligarol. Voilà la cathédrale. Dans cette plaine s'élevait autrefois la ville romaine de Lugdunum-Convenarum, l'une des plus importantes de la Gaule. Grandeur et décadence. Voyez. : Il y a tout j'i!=':e quatre maisons là-bas, maintenant.

Des rideaux de peupliers cachèrent bientôt l'église. Les jeunes gens contemplaient toujours le paysage.

— Tenons-nous à gauche, conseilla Ligarol, bien renseigné. C'est plus intéressant.

De la plaine de Saléchan, on aperçut les quatre villages des Frontignes, rouges et blancs sur le fond vert des croupes couvertes de champs bien cultivés. La tour de Fronsac apparut, puis les pointes si pittoresques du pic de Gar chanté par Hérédia, avec la trouée de Samt-Béat.

De la rampe qui grimpe à flanc de montagne, après Marignac, se voyaient les jolis villages de Gaud et de Cierp dont les toits bleutés luisaient doucement dans la verdure. Au fond du couloir étroit, dans un lit encombré de rochers dont quelques-uns énormes, la Pique bondissait, écumante. A certains endroits, elle était resserrée entre deux gros blocs et bouillonnait, toute blanche, en rongeant ses rives. A d'autres, à demi-calme, elle paraissait bleue, d'un bleu assombri par les ramures que les arbres jetaient, comme un rideau, au-dessus d'elle.

Son grondement perpétuel s'entendait par intermittences quand le halètement de la machine et le grincement désagréable des roues dans les courbes, ne le couvraient point. Un bruit clair de cascades s élevait, de temps à autre, et l'on apercevait un torrent qui disparaissait sous la voie.

— Que c'est joli. Peau, dans les montagnes, dit Marguerite. Comme c'est frais ! Je voudrais pouvoir me promener ici.

— Et l'on y prend de belle truites, ajouta le pratique Ligarol.

— On pourrait bien y venir de Luchon 7 interrogea Gaston.

— Oui, les trains sont nombreux en été et nous trouverions facilement à déjeuner, car il existe, dans cette vallée de Layrisse, d'excellentes auberges.

Un village parut, sur la montagne à droite, puis un autre, étalé au bord de la Pique et de la route, à gauche.

— Nous approchons de Cier. Attention ! 11 faut tâcher d'apercevoir le Néthou, dit Ligarol, excellent cicérone.

— Comment ! on voit le Néthou d'ici ? interrogea Gaston sceptique.

— Mais oui, il suffit d'être averti.

Le train ralentissait brusquement. Une double rangée d'acacias boules courait, à gaUche et à droite. Ligarol, guettait par la portière de gauche, en grommelant :

— Sacrés acacias ! Pourvu que nous n'en ayons pas un, juste en face !

Mais ses désirs furent comblés. Leur vv^agon stoppa dans un espace libre et il montra, dans l'échancrure en V de la montagne dentelée qui barrait l'horizon, une petite pointe blanche qui se détachait, très pure, sur le fond brunâtre de la chaîne et dans l'outremer intense du ciel. Un léger nuage, ténu comme un souffle dans l'air glacé, planait au-dessus du pic étincelant.

— Voilà le Néthou, dit Ligarol, l'air satisfait. Marguerite s'approcha pour voir et le jeune homme

s'empressa de lui céder la place. Mais déjà le train repartait et le mont fantôme disparut bientôt.

Les montagnes, toujours fraîches et boisées, mais de plus en plus hautes, glissaient des deux côtés de la voie. Des ravins s'ouvraient, immenses, avec dans la teinte bleutée de leurs abîmes, des coulées laiteuses de cascades. Un village, accroché aux flancs de la montagne, avec un clocher brunâtre, attira Tes regards.

— Je crois que c'est Sodé, dit M. Peyresourde. J'y suis allé une fois et j'ai sué passablement. Les ascensions, c'est bon pour les Anglais qui sont un peu loufoques et ne savent comment dépenser leur argent. Moi, je préfère la plaine.

Marguerite, pénétrée de la beauté des cîmes, protesta :

— Eh ! bien, je voudrais gravir ces pentes et aller bien haut, jusqu'à la neige que j'aperçois là-bas, par

plaques, près du port de Vénasque. Ce doit être si bon <le respirer l'air pur des sommets !

Nous irons au Vénasque, mademoiselle, proposa

Ligarol. Ça n'est pas terrible. 11 suffit de partir le matm de bonne heure.

Le train stoppait. Encadrée de beaux platanes, ils virent la gare de Luchon. Des porteurs se précipitaient, sautaient sur les marchepieds, et, bon gré, mal gré, s'emparaient des bagages de tout voyageur proprement vêtu. Au dehors, des fouets claquaient, appelant les clients. Une rangée de cochers d'omnibus, à casquette galonnée et chiffrée d'or, brandissaient, enseignes bizarres, d'énormes tambours de basque sur lesquels se lisaient les noms des hôtels et amusa Marguerite.

Ligarol prit congé pour chercher un omnibus. M. Peyresourde, toujours économe, dit :

— Partons à pied. J'enverrai Maria chercher la malle, ce soir, avec la brouette.

Ils s'engagèrent sous les magnifiques platanes de l'avenue qui conduit en ville. A tout moment, il fallait se glisser entre les troncs gigantesques pour éviter d'être écrasé par une automobile ou une voiture, tant la circulation était intense. Ils arrivèrent bientôt à leur villa située à côté du casino.

Elle était très jolie, cette villa et sans prétention aucune. La façade, toute simple, s'apercevait, grisâtre, avec des boiseries ocre derrière des sapms et des tilleuls. Un pont de bois jeté sur la Pique, donnait accès dans un petit parc qui l'entourait. Quelques corbeilles de géraniums et de glaïeuls se dressaient en teintes vives, sur le fond vert des pelouses encadrées d'allées bien sablées. Les chambres y étaient assez grandes, sobrement, mais confortablement meublées.

Quand on arriva, les* locataires étaient assis devant

la maison. Une jeune femme en robe blanche faisait de la dentelle à côté d'un homme grisonnant qui, le dos tourné au portail, écrivait sur une petite table volante encombrée de volumes. Au bruit des pas sur le sable, ils se levèrent et M. Peyresourde, après avoir galamment offert ses hommages à la jeune femme, présenta son neveu et sa nièce.

Gaston fut tout surpris de constater que M. Rapert était encore jeune malgré ses cheveux gris. Mais son visage long, au teint mat, aux yeux fiévreux qu'une barbe très noire émaciait encore, était inquiétant. On sentait qu'une maladie grave minait lentement cet homme. Et cependant, nerveux, actif, le regard tantôt brillant et aigu, tantôt très doux, il paraissait animé d'une activité extraordinaire.

Pendant que les trois femmes causaient ensemble et que M. Peyresourde, après quelques compliments, visitait la maison de fond en comble. M. Rapert et Gaston faisaient ample connaissance. Passionné pour les études historiques, ce professeur était venu à Luchon afin d'étudier de près certains points qui l'intéressaient tout particulièrement. Le pays l'avait charmé et les études commencées l'enthousiasmaient. Il le déclara tout de suite et annonça à Gaston qu'il allait demander un congé d'un an, d'abord pour se reposer, ensuite pour continuer ses travaux archéologiques et historiques.

— Un autre sera très heureux, dit-il, d'avoir ma chaire au lycée de Douai. Moi, je m'ennuie à mourir dans ce pays d'usines, de brouillards et de betteraves. De plus, voilà longtemps que je cherche le sujet d'une thèse intéressante et je le trouverai sûrement ici.

Mais, ajouta-t-il après ces confidences, et vous, monsieur Gallié, que comptez-vous faire après les vacances?

— Je ne sais pas encore, répondit Gaston avec l'air

ingénu d'un enfant à qui ses parents ont épargné les soucis niatériels. Mon père veut que je me repose pendant quelque temps.

— Se reposer, c'est bon pendant un mois ou deux, fît remarquer le professeur, mais il ne faudrait pas laisser sans emploi vos jeunes années. C'est très joli d'avoir le baccalauréat et d'être libéré du service militaire. Mais la vie commence à peine pour vous.

D'ailleurs, s'empressa-t-il d'ajouter en riant — car il craignait d'avoir froissé le jeune homme — pardonnez mon indiscrétion. Elle est peut-être causée par le désir que j'ai de trouver un compagnon d'excursion. Je n'aime guère me promener seul en montagne.

— Je serai très heureux et très flatté de vous accompagner, monsieur, répondit Gaston. Mais je dois vous dire que mon excellent camarade Ligarol, étudiant en droit, est en ce moment à Luchon : je ne puis guère l'abandonner.

— Qu'à cela ne tienne, nous serons trois, dit M. Rapert. Vous me ferez les honneurs de vos montagnes luchonnaises, avec lesquelles je n'ai eu que de brèves entrevues jusqu'à présent. Elles sont si belles. Admirez ce fond de décor. C'est un paysage de féerie !...

Par delà les peupliers et les frênes qui bordent la Pique, son doigt désignait la croupe majestueuse de Superbagnères, avec, nichée dans la verdure sombre des sapins, la Chaumière, aux murs rehaussés de lignes rouges. Une autre montagne se dressait, à gauche, au-dessous du clocher et des toits bleus de Saint-Mamet. Et. dans l'intervalle, s'éri7eaient tout droits en plein ciel, les flancs ravinés de la Montagnette et l'arête déchiquetée du port de Vénasque. Bruns et teintés de rose par le soleil qui glissait derrière Superbagnères, avec les taches blanches de leurs névés, le pic de la Mine, comme un épieu,

et Sauvegarde, comme un talus aux formes géométriques, planaient...

— J'aime beaucoup la montagne, dit Gaston, après un moment de silence. C'est donc bien volontiers que j'organiserai quelques excursions, puisque vous le désirez.

— Va-t-on au concert, ce soir? interrogea soudain M""^ Rapert, en regardant son mari avec un sourire, M"^ Marguerite voudrait bien y venir. Nous pourrions l'y accompagner, car M'"'' et M. Peyresourde ont l'habitude de se reposer de bonne heure. Puis, ajouta-t-elle, pour finir de convaincre son mari, qui hésitait un peu, c'est un concert classique.

— Ah ! Qu'annonce le programme?

— La Damnation de Faust, de Berlioz, et quelques lieds de Wagner.

— Diable ! Pourvu que tout marche bien, ce sera très beau. J'irai volontiers. Mais il faudrait dînei à sept heures exactement.

— C'est entendu ! répondirent joyeusement Marguerite et M™^ Rapert, qui était aussi gaie et expansive qu'une fillette.

— Me permettez-vous de terminer cette lettre ? demanda le professeur. J'en ai pour dix minutes, tout au plus.

— Bien volontiers, acquiesça Gaston, et, se rappro chant de sa sœur, il se mêla à la conversation des trois femmes.

Il fut vite charmé par M""" Rapert. Toute jeune, très jolie, sous ses lourds bandeaux bruns, avec un visage très fin, un teint mat légèrement coloré de rose, des yeux très expressifs et très doux, elle avait la fraîcheur exquise de la jeune fille avec, en plus, l'attrait plus captivant de la jeune femme. Sa voix, aux inflexions

douces et légèrement chantantes, était pour le jeune homme une mélodie prenante. Lui, qui croyait connaître l'amour par son flirt innocent avec M'" d'Estancarbon, était tout étonné. C'était une révélation. Pour la première fois, il voyait vraiment une femme, il sentait ce qu'est le charme puissant, inexprimable, vieux comme le monde et cependant toujours aussi jeune et vibrant, qui dore la vie et nous donne le bonheur. Ses amourettes de potache, ses aventures banales de vie de garnison lui revinrent à l'esprit comme une nausée.

M"^ Rapert s'aperçut du léger trouble de Gaston et en fut heureuse, au fond, car elle rit de plus belle et se montra de plus en plus gracieuse. Son mari, après avoir plié sa lettre, rapprochait sa chaise et la félicitait de sa bonne humeur.

— Voyez- vous, mon ami, dit-il en s 'adressant à Gaston, les femmes sont toujours un peu enfants. La solitude leur déplaît. Un mari qui travaille constamment les ennuie. Il leur faut du monde, des bavardages.

— Je le concède, répliqua gentiment M"" Rapert. Pendant que tu écris à tes vieux bonzes de l'Institut ou d'ailleurs, crois-tu que je m'amuse?

Gaston fut un peu choqué par l'expression : vieux bonzes, qui fit rire Marguerite.

— Veux-tu que je te dise à qui j'écrivais, curieuse, et à quel sujet? Eh bien ! je signalais à M. Audhuy les remarquables travaux de Julien Sacaze, un Luchonnais qu'on ne connaît pas assez et qui a fait des découvertes très importante. J'ai visité son musée. J'ai parcouru ses ouvrages. Cet homme était un chercheur de premier ordre. Qui le connaît maintenant? Quelques vieux toqués comme moi, qui se passionnent pour les choses mortes, alors que la vie nous entoure, nous absorbe de toutes parts. Qui le connaîtra dans deux ou trois siècles ? Et

pourtant, il a travaillé pour son pays, qu'il aimait bien. On m'a conté que, sous le vent, la pluie et la neige, il allait en pleine montagne et passait des journées entières à fouiller des monuments, des ruines, des coins de terre dans lesquels dorment les débris antiques... Aujourd'hui, il faut être un champion cycliste ou un assassin pour connaître la gloire, celle que décerne la presse à informations et à grand tirage.

La bonne vint annoncer que le dîner était servi. On se sépara. Une heure après, M™" et M. Rapert, accompagnés de Marguerite et de Gaston, partaient pour le Casino, dont les lampes électriques scintillaient à travers les arbres, de l'autre côté du boulevard.

— Nous rencontrerons sans doute Ligaiol, dit Gaston. J'ai oublié de lui donner rendez-vous; mais il ne doit pas manquer de venir au Casino, le soir. Il est très mondain, ajouta-t-il, avec un sourire railleur.

Quelques groupes circulaient dans les allées, doucement éclairées par des lampes multicolores. Des femmes en riche toilette accompagnées de messieurs parfois en smoking, le plus souvent en simple veston et coiffés d'un feutre mou, se promenaient, lentes et belles, le regard fixe, attentives à se faire admirer.

De jeunes snobs, monocle à l'œil, gantés de clair, un cigare aux doigts, prenaient des poses avantageuses sur les chaises de fer qui entouraient le kiosque. L'air était frais, très calme. Le croissant lunaire surgissait au-dessus de la montagne de Saint-Mamet et les crêtes lointaines paraissaient temtées d'un bleu très doux!

Par moments, la voix des garçons de jeux venait de la terrasse, où des joueurs se pressaient autour des petits chevaux et de la roulette.

— Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux !.., Puis, quelques instants après :

— Rien ne va plus !...

— C'est le trois !...

Comme un refrain, ces appels revenaient à intervalles réguliers, dominant le bruissement des conversations à demi- voix .

Tout à coup, Gaston annonça :

— Voilà Ligarol !

C'était lui, en efiet, très chic comme d'habitude, en smoking, avec un monocle qu'il fit disparaître en apercevant Marguerite. Celle-ci le gronda gentiment :

— Pourquoi mettez-vous cet affreux carreau qui vous fait faire la grimace?

Les présentations terminées, M""' Rapert et la jeune fille se dirigèrent vers le parc, suivies des trois hommes, qui causaient déjà comme de vieux amis. M. Rapert fit à Ligarol ses propositions pour des excursions en montagne. L'étudiant en droit accepta volontrers, se flattant d'être bon marcheur et rompu aux courses d'altitude.

— Puisqu'il fait beau, dit-il, nous pourrions sortir dès demain.

— Où irons-nous? interrogea Gaston.

— Au lac d'Oô, proposa M. Rapert. C'est, je crois, l'une des excursions classiques les plus intéressantes. Nous n'aurons pas besoin de partir de très bonne heure.

Mais M""" Rapert, consultée, déclara qu'il était préférable d'excursionner après une longue nuit de repos et l'on décida d'attendre au surlendemain. Ligarol affirma qu'il trouverait une voiture excellente à un prix raisonnable, grâce à ses relations.

Quelques mots sur ces relations amenèrent les trois hommes à parler de questions politiques et religieuses et M, Rapert comprit vite quelles étaient les opinions des deux jeunes gens. 11 fut assez surpris, mais n'en laissa rien paraître. Ligarol, voulant se renseigner sur le pro-

fesseur, lui posa, après quelques minutes, cette question :

— J'ose espérer, monsieur, que vous n'êtes pas un historien comme Aulard, qui écrit en véritable jacobin et dénature les faits historiques pour les rendre favorables à la mauvaise cause qu'il a le tort de défendre?

Un peu agacé par la présomption du jeune royaliste, M. Rapert répondit d'un ton ferme :

— Soyez moins sévère pour M. Aulard, monsieur Ligarol. C'est un maître très consciencieux. Sans doute, lui arrive-t-il de se tromper parfois. Mais je ne connais pas d'étude plus trompeuse que l'histoire. Vous avez péniblement amassé dix documents qui vous paraissent suffire à étayer une affirmation et voilà qu'un onzième infirme à lui seul les dix autres. 11 y a si peu de franchise dans le monde que les gens de bonne foi sont souvent trompés. J'admire les travaux absolum^.nt remarquables de M. Aulard sur la Révolution française et j'ai eu plaisir à l'écouter souvent à la Sorbonne.

— Mais ce manuel tendancieux qu'il a écrit pour les écoles primaires, n'est-il pas très dangereux? Les instituteurs, ignorants comme ils sont, l'acceptent et l'enseignent comm.e un Evangile? Et cependant il fourmille d'erreurs.

— L'abbé Viales en a relevé plusieurs, renchérit Gaston.

— Je ne connais pas ce manuel et je me le procurerai pour l'examiner, promit le professeur. Nous en reparlerons ensuite. Mais, permettez-moi de vous dire, ajouta-t-il en se tournant vers Gaston, qu'il existe deux catégories de personnes que je ne crois pas absolument sincères en histoire, car elles sont juges et parties : ce sont les prêtres et les nobles toujours solidaires quoi qu'ils disent, de la noblesse et du clergé d'autrefois.

D'autre part, continua-t-il en s'adressant à Ligarol,

vous avez tort de parler ainsi des instituteurs. J'ai été élève d'école primaire, car mon père était ouvrier. Eh I bien, j'ai conservé le meilleur souvenir des braves gens, directeur et adjoints, à qui je dois mes premières connaissances. Il existe, dans la plupart des villes du Nord, des Sociétés de conférences populaires. Les instituteurs en font partie, paient beaucoup de leur personne et sont souvent très distingués. Je les place volontiers au même rang que mes bons élèves de première. Et je les admire de tant travailler pour un traitement si modique. Savezvous qu'ils s'occupent en dehors de la classe presque autant que dans la classe même et absolument gratis ? Aucune heure supplémentaire, sauf dans les très grandes villes, ne leur est payée. Allez-donc en demander autant aux ouvriers, aux employés, aux autres fonctionnaires?... Un peu gênés par la fermeté avec laquelle M. Rapert avait défendu les instituteurs qu'ils méprisaient et détestaient, sans savoir au juste pourquoi, d'après les racontars de leurs journaux favoris, les jeunes gens restèrent un m.oment silencieux. M""' Rapert, se rapprochant d'eux, leur dit :

— C'est l'heure. Nous pouvons entrer. Occupe-toi des billets, m.on ami.

— J'en ai pris cinq, madame, et vous me permettrez de vous offrir ceux que j'avais retenus pour M""" et M. Peyresourde, proposa galamment Ligarol.

' — Vous êtes trop aimable, remercia M. Rapert. Soit, mais à charge de revanche, n'est-ce pas }

Marguerite, très heureuse des prévenances de son ami, prit son bras pour gravir l'escalier et, malicieuse, lui jeta :

— C'est très bien. Vous êtes fort gentil. Mais pas de monocle, hein ?

Le vestibule, tout blanc, inondé de lumière électrique.

offrait, çà et là, des bouquets de verdure et de plantes exotiques qui reposaient les yeux. Des groupes allaient, venaient. On échangeait des saluts, des poignées de main. Des chasseurs s'empressaient, offrant des programmes. On pénétra dans la salle du théâtre, jolie avec son décor blanc et or, son grand lustre et ses loges latérales garnies de dames en toilettes claires.

Le concert commença bientôt. L'orchestre assez nombreux, très bien composé et dirigé par un vrai maître, fit entendre tout d'abord les principaux fragments de la Damnation. Cette musique, puissante, grave et cependant étincelante et légère par moments, plut beaucoup à Gaston. II la comparaît à celle du Faust, de Gounod, qu il avait vu représenter à Toulouse avec ravissement, et la jugeait plus prenante, plus profonde, bien m.ieux appropriée à l'œuvre de Gœthe. Le ballet des Sylphes le charma. La Marche hongroise fut pour lui une sensation artistique complète, exquise et La Course à l'abîme le laissa angoissé et rêveur. Marguerite, ingénument, laissait perler deux larmes au bord de ses cils.

Pendant l'entr'acte, les trois hommes échangèrent leurs impressions.

— Je ne comprends pas grand'chose à cette musique, critiqua Ligarol. Elle ne se suit pas assez facilement. Je préfère, de beaucoup, le Faust, de Gounod, et tout notre vieux répertoire. On le comprend bien, on le sent bien au m.oins, celui-là.

— Ces diverses oeuvres sont également touchantes et belles, osa répondre Gaston. Tout ce que je demande à la musique, c'est de m'émouvoir, c'est de me bercer de souvenirs agréables ou de rêves heureux.

— Je ne veux pas philosopher sur la musique, dit à son tour M. Rapert, parce que je suis très peu musicien

et à peine philosophe. Mais T expérience que j'ai acquise mamène à penser que je serai peut-être plus indépendant qu'un amateur éclairé qui, fatalement, se lie à une école ou à une secte. Je dirai donc mon opinion et vous la prendrez pour ce qu'elle vaut.

La musique est un art étrange qui convient à tous les peuples, sauvages ou civilisés. Il est indéniable qu'elle exerce sur nous une suggestion puissante. Un être tant soit peu primitif aime les rythmes qui le font danser ou chanter, les phrases simples qui traduisent des états d'âmes joyeux ou tristes, faciles à devmer et avec lesquels nous sympathisons aisément. Le peuple, encore, préfère la musique vocale parce qu'elle parle. Les civilisations disparues ont connu la monodie, c'est-à-dire le chant d'un seul instrument, harpe, flûte, etc. Puis est venue la symphonie, d'abord humble servante du chant dont elle n'était que l'accompagnem.ent, que ie cadre. Enfin cette symphonie a pénétré le chant lui-même, s'est liée si bien à lui qu'on ne saurait les séparer l'un de l'autre. Souvent même, dans Wagner et ses disciples, par exemple, cette symphonie se suffît à elle-même et le chant n est qu un accessoire dont on se passerait aisément.

— Il faut cependant rwe les personnpJités, que les individualités s'affirment ; sans cela, la musique ne signifie rien, ne traduit rien de précis, objecta Ligarol avec assurance ; ou bien la musique n'exprime rien et je dis alors avec Flaubert qu'elle est le plus coûteux de tous les bruits, ou bien le compositeur veut traduire quelque chose. Par conséquent...

— Votre remarque ne me surprend pa^, interrompit le professeur. Laissez-moi, je vous prie, continuer mon exposé car n'étant, ainsi que je vous l'ai dit, ni musicien habile, ni philosophe érudit, je crains fort de m égarer dans des domaines peu connus. Vous voudrez

bien vous rendre compte tout d'abord, que le compositeur peut procéder comme nous procédons, nous, profes^ seurs. Il enseigne tantôt ce qu'il veut en l'exprimant d'une manière très nette, à l'aide de clichés même, d'airs de romance comme on dit, pour se faire comprendre plus aisément. C'est alors l'art qui s'adresse à tous, celui qui a fait la popularité et aussi la fortune d'Ambroise Thomas, de Gounod, de Rossini et, dans un autre genre, d'Audran, Halévy, Offenbach, qui sais- je encore ?

Mais le compositeur peut aussi vouloir agir plus profondément sur un cercle plus restreint mais mieux choisi d'amateurs éclairés, d'âmes plus affinées. Il ne cherche alors qu'à suggérer des sentiments et à faire, en somme, de l'impressionisme en musique. Et ses œuvres, dans ce cas, demandent à être étudiées longuement, avec persévérance comme ces toiles des maîtres de la Renaissance dont on cherche à devmer les secrets du coloris. On y arrive, mais après beaucoup d'application et d étude seulement.

— Je crois que vous avez raison, déclara Gaston.

Ligarol concéda qu'il y avait beaucoup de vrai sans songer à relever ce qui lui paraissait erroné.

Le timbre résonnait pour la deuxième partie. Ils rentrèrent. Trois lieds de Wagner furent chantés, en allemand, par une excellente artiste que l'on applaudit avec enthousiasme. Puis l'orchestre exécuta l'ouverture du TannhaUser. Comme à l'audition de l'œuvre de Berlioz, Gaston se sentit ému, véritablement transporté dans une vie supérieure où tout était doux et enveloppant com.me un rêve, où rien ne subsistait des angoisses, des douleurs et des amertumes passées. Suave était l'évocation des joies anciennes. Cette œuvre mystique fît frémir son âme religieuse, sa jeunesse enthousiaste et crédule vibrait toute avec l'harmonie large et profonde du maître

de Bayreuth. En foule, ses souvenirs renaissaient mais atténués, estompés, adoucis. Les souffrances abolies elles-mêmes revenaient, exquises, si on les comparaît au bonheur du moment...

Des applaudissements. Une révérence du maître, rayonnant et rouge, tel un coq dans son habit noir. Pressés comme des gens qui n'ont rien à faire, les auditeurs se précipitèrent vers la sortie pour flâner ensuite sur la terrasse et autour des tables de jeux.

Des hommes, des femmes de tout âge, un prêtre même jetaient une pièce sur le tapis et regardaient, anxieux, les chevaux qui tournaient. Quand on annonçait le numéro gagnant, vite les râteaux d'argent raflaient les mises. De temps à autre, seulement, ils poussaient, à petits coups secs, quelques écus devant un joueur rouge de plaisir. Mais combien de figures pâles, de regards angoissés, de mains fébriles agrippées au tapis des tables comme pour diriger à distance ce jouet capricieux comme le destin, comme la fortune,

Ligarol hasarda quelques pièces blanches, vite ratissées.

— Je n'ai pas de veme, dit-il. N'insistons pas... Et, prenant le bras de Marguerite, il descendit, à

côté de M"*' Rapert, les degrés de la terrasse. Le parc était désert. Dans le ciel, le croissant de la lune brillait maintenant au-dessus du port de Vénasnue et un nuage, comme une écharpe, flottait, de l'Entécade à Superbagnères. Au flanc de la montagne, la Chaumière, illuminée, brillait dans la nuit bleue.

L'étudiant en droit, récita les vers de l'admirable poème de La Légende des Siècles : Ruth et Booz, M. Rapert l'entendit et lui jeta, malicieusement :

— Vous osez citer du Victor Hugo } Mais c'est bien trop vieux jeu et démocratique. Ce pauvre poète n'a

ni esprit ni sensibilité. Des mots, rien que des mots, comme disait le fou Hamlet. Ainsi le veulent les critiques bien pensants.

Ligarol, gêné ne répondit pas. Marguerite l'interrogea sur ce poème qu'elle ne connaissait pas. Il lui promit, doucement, de lui apporter, en cachette, quelques volumes de poésie.

M""^ Rapert, frileuse, proposa de rentrer et passa devant avec Marguerite. Le professeur, continuant la conversation sur la musique, dit aux jeunes gens :

— En écoutant Wagner, quelques idées que j'avais tout à l'heure, se sont éclairées et précisées. Comme historien, je vois autre chose dans cette musique symphonique qui n'existait pas au début et qui est venue au Moyen Age, d'ahord humble comme une servante pour tendre maintenant à régner en souveraine. Ne sentez vous pas qu'elle est la voix de la foule, du peuple, l'ensemble de tous les souffles de vie, de tous les sanglots, comme anssi de tous les chants de triomphe et de joie ?

Autrefois, dans la cité, qui comntait ? Les têtes, les chefs, les princes. Le reste n'était qu'un bétail méprisable, bon pc'jr la gverre, le travail et la procréation. L'élite seule vivait, souffrait et formait l'humanité que chantaient les poètes, que flattaient les artistes, qu'étudiaient les philosophes. Tout le reste n'était qu'animalité.

Puis la foule a progressé. Les milliers, les millions de vies obscures qui, patiemment, par leur labeur de chaque jour, nourrissaient les corps et les cerveaux des princes, ont pris conscience, bien lentement, il est vrai, de leur force, de leur valeur. Du même coup, elles se sont évadées de l'animalité misérable, de la vie végétative pour devenir des êtres conscients à leur tour. Et tous

ces êtres, devenus intelligents, libérés d'une partie des chaînes ancestrales, ont accompagné d'abord les pasteurs de peuples comme les chœurs antiques conseillaient les princes et les rois. Enfin les multitudes affranchies sont devenues maîtresses d'elles-mêmes et ce sont les hommes du peuple, ce sont les vies obscures qui ont choisi, qui ont sacré les princes et les rois...

Je songe à tous ceux qui sont morts sans une plainte, sans un regret, après une vie passée à travailler et à souffrir sans but, uniquement pour les autres, pour les maîtres grands ou petits, lointains ou proches. Ce sont nos ancêtres ceux-là. Selon la forte parole de Nietzsche, ils ont été les ponts qui ont donné accès à une vie plus heureuse. Si nos terres sont plus fertiles, c'est qu'ils les ont engraissées de leurs sueurs, de leur sang et de leurs cadavres. Si nous pouvons communier aujourd'hui dans les grands rêves c ; bonté et de justice, c'est grâce à leurs souffrances. Qui sait si leurs âmes ne flottent pas autour de nous et ne sont pas un lien entre nous ?...

— Allons, ajouta-t-il en prenant la main de Ligarol, je vous souhaite une bonne nuit, car nous sommes arrivés. Excusez cette digression philosophique qui m'étonne tout autant qu'elle peut vous surprendre. Ma femme ellemême est ébahie de me voir si loquace ce soir. C'est qu après un mois de vacances, je crois me retrouver au milieu de mes chers élèves de Douai. Que voulez- vous, on est professeur ou on ne l'est pas.

Ligarol prit congé et dit à Gaston qui l'accompagnait un instant :

— Calé ? c'est possible. Mais rasoir, le professeur. Et, avec ça, républicain et ami des primaires ! Ça va bien ensemble.

Gaston eut envie de riposter, car M. Rapert lui était déjà sympathique. Mais il se borna à dire bonsoir, un

peu sèchement, à son ami et rentra. II trouva M. Rapert dans le jardin.

— Ah ! vous voilà de retour, déjà ? C'est bien, vous êtes un jeune homme rangé. Mieux vaut rentrer de bonne heure que de suivre les cocottes qui se promènent maintenant. Moi, je fume une cigarette pendant que ma femme fait sa toilette, car il lui faut facilement une beure.

— Me permettez-vous de vous tenir compagnie 7

— Mais avec plaisir. Je croyais vous avoir suffisamment ennuyé déjà.

— Au contraire, vous m'avez beaucoup intéressé. Mais je voudrais que vous m'exposiez plus complètement ces idées originales que vous avez et qui sont si nouvelles pour moi.

— Parbleu ! mon ami, nous avons, nous universitaires, une autre manière de penser que les bons pères qui vous ont élevé. Mais prenez garde. Ils vous ont laissé une habitude fâcheuse de croire tout ce qu'on dit et de se laisser décider par le dernier qui parle. Ne me croyez pas moi plus que les autres. Faites œuvre d'homme. Sans cela...

— Oui, je voudrais être autre chose que ces êtres qui n ont vécu que d'une vie obscure et dont vous parliez tout à l'heure. Je voudrais travailler, être un savant comme vous !

Emu de cette confiance, M. Rapert jeta sa cigarette et posa sa main nerveuse sur l'épaule de Gaston.

— Vouloir travailler pour être quelqu'un, c'est très bien. Je vous félicite de cette résolution. Il serait dommage qu'un garçon intelligent comme vous profitât du labeur de son père pour passer sa vie à flirter, à jouer au tennis d'abord, au whist ou au baccara ensuite. L'humanité a grand besoin d'hommes d'action.

Mais le reste est folie ! Vous m'appeliez savant tout à l'heure. Hélas ! je ne suis qu'un ignorant ou à peu près. Que pèse ce que je sais à côté de ce que j ignore et que je voudrais connaître ? Que suis-je, moi aussi, sinon une pauvre vie obscure qui n'est bonne qu'à préparer, qu'à rendre possible des vies meilleures ?

— Mais cependant si, comme je le crois, vous devenez un grand historien, vous serez célèbre et votre nom restera.

— Depuis que l'homme pense, il y a eu des millions de chercheurs plus ou moins conscients dont les noms ont disparu avec eux. Ils ont cependant faciHté la tâche d'un millier d'autres hommes actuellement célèbres mais dont les noms disparaîtront à leur tour. Que sont aujourd'hui les Pharaons qui voulurent une pyramide immense pour tombeau, un sphinx colossal pour gardien et des m.urailles couvertes de hiéroglyphes pour exalter et perpétuer leurs exploits ? Connaissons-nous seulement celui qui inventa le feu et qui nous donna par cela même, une énorme supériorité sur tout le reste de la nature?

Gaston ne trouva rien à répondre. Les deux hommes firent quelques pas ensemble. M. Rapert toussa légèrement. L'air devenait presque froid. Un souffle à peine perceptible descendait des cîmes glacées.

— Puisque je ne vous ai pas ennuyé jusqu'à présent, permettez-moi de vous poser une question, dit le professeur. Nous irons dormir ensuite, car il est tard. Vous êtes-vous jamais demandé en écoutant, rêveur, ces vieilles chansons paysannes que l'on entend encore dans le Midi, pourquoi elles nous émeuvent si profondément, jusqu'aux larmes parfois ?

— Non, répondit Gaston, un peu surpris.

— Eh ! bien, je crois qu'elles raniment au fond de notre âme, tout un monde de souvenirs très anciens et

très vagues dont nous avons hérité de nos pères. Leurs émotions se sont traduites dans ces chants qui nous font vibrer à notre tour. J'aime entendre !a flûte antique du chevrier qui passe deux fois par jour. Ses airs monotones, plutôt tristes, aux finales prolongées, redisent les plaisirs rares et âpres de la vie du montagnard. Vous avez d'admirables vieilles chansons dans le Midi toulousain. Et l'âme tantôt amoureuse, tantôt héroïque mais toujours généreuse de vos aïeux s'y retrouve tout entière pour qui sait les comprendre.

— Pauvres vieux disparus, que nous vous devons de choses !... Allons, mon jeune ami, ne rêvassons plus au clair de lune. Il fait frais et je toussote depuis un moment. C'est un petit rhume que je traîne depuis quelque temps et qui m'ennuie à la lin. Je vous souhaite une bonne nuit.

M. Rapert pénétra dans la villa. Gaston le suivit et referma la porte. En montant dans sa chambre, il songeait :

— Oui, c'est un type, ce M. Rapert qui fait de l'histoire mais s'entend un peu à toute chose. Quel esprit ouvert et sympathique et quel travailleur. Je suis sûr qu'il est pincé. Ce rhume permanent... sa figure... Et il ne pense qu'à ses bouquins, qu'à son travail... un travail désintéressé, en somme.

Puis M"° Rapert se présenta à son esprit toujours gracieuse, jolie, et son cœur battit un peu plus vite.

— Diable, pensa-t-il à demi-voix, serait-ce sérieux ? De l'amitié pour lui, passe encore. Mais de l'amour pour elle } Ah ! non, par exemple...

Il contempla la photographie que M"" d'Estancarbon avait donnée à Marguerite et que sa sœur, mutine, avait laissée sur la cheminée de sa chambre.

— Je croyais l'aimer pourtant celle-ci. Mais elle n'est qu'une fillette. L'autre, c'est une femme !.,.

Dans une calèche traînée par deux chevaux ardents qui gravissaient à foulées rapides, la route en lacets qui conduit à Saint- Aventin, M"" et M. Rapert, ayant en face d'eux Ligarol et Gaston, allaient au lac d'Oô. Marguerite, un peu souffrante depuis quelques jours, n'avait pu venir. Les promeneurs admiraient la tour de Castel-Blancat, dressée au sommet d'un piton rocheux, et les pentes verdoyantes où couraient des ruisselets d'eau limpide. Dans le fond du ravin, lOne mugissait. Un brouillard assez épais flottait à mi-montagne. Ils craignirent de voir leur excursion gâtée par le mauvais temps ; mais le cocher fin et nerveux, l'œil brillant sous le béret basque, les rassura vite :

— C'est la brume en pont. Vous ne risquez rien. Dans une heure ou deux, nous aurons le soleil. Vous pouvez me croire : je connais la montagne, allez !

Les premières maisons de Saint-Aventin parurent, alignées le long de la route ou étagées en dessous.

accrochées aux flancs abrupts de la montagne. La vallée de Larboust se découvrait toute avec ses montagnes de pelouses boisées au sommet et ses villages rapprochés. A gauche, sur les gazons, au bas des forêts de sapins, des troncs pelés épars semblaient, là-haut, de vulgaires allumettes. Tout au fond, dans la gorge baignée d'une buée grisâtre, sous une chape de brouillard, Oô serré entre deux montagnes comme entre deux mâchoires gigantesques, se tassait.

La voiture filait au petit trop le long de beaux champs de blé, étonnant à cette altitude, à l'ombre des grands arbres de la route thermale. Un brusque crochet à gauche et elle dévala la rue de Castillon pour descendre dans la vallée.

— Voici la moraine de Garin, dit Ligarol, en montrant une immense terrasse faite de blocs de granit et recouverte par endroits de pelouses coupées de rideaux de frênes. Des roches brunâtres, usées, sciées, déchiquetées, sortaient du sol par endroits.

A gauche, l'One filait, murmurante, au milieu des prairies, encadrées d'arbres verts.

— Tiens, j'aperçois un prêtre devant nous, dit M"'° Rapert. Il marche d'une allure décidée.

Un instant après, la voiture dépassait un jeune ecclésiastique qui, rangé au bord de la route, salua les voyageurs.

— Arrêtez, cocher ! cria Gaston, rouge" et souriant. C'est l'abbé Viales, mon ancien professeur, expliqua-t-il à M. Rapert.

— Enchanté, répondit celui-ci avec un sourire un peu sarcastique.

La voiture s'était arrêtée tout de suite. Gaston, en quelques enjambées, avait rejoint le jeune prêtre ; il l'embrassait avec effusion et le ramenait vers la voiture.

Dès que les présentations furent terminées, M. Rapert demanda :

— Vous alliez peut-être en excursion du côté du lac d'Oô, monsieur l'abbé ? Dans ce cas, nous vous offrons avec plaisir une place dans la voiture.

— Je vous remercie, Monsieur, répondit M. Viales. Je suis venu passer quelques jours chez un prêtre qui possède une maison à Garin et je me proposais, aujourd'hui, d'aller voir M. le curé d'Oô que j'ai connu au séminaire. Mais puisque j'ai le bonheur de rencontrer mon cher élève, je vous accompagnerai volontiers au lac si je ne dois pas vous gêner.

Gaston, déjà installé à côté du cocher, désigna sa place à son ancien maître qui s'y installa et la calèche repartit. Elle traversa au grand trot le village d'Oô, suivie de gamins dépenaillés qui jetaient des fleurs dans la voiture pour recevoir quelque monnaie.

Toujours des pentes vert sombre sous le ciel couvert qui cache les cimes, toujours des prés m.erveilleusem.ent fleuris et des rideaux de frênes. L'One bouillonne à droite dans un lit encombré de blocs de granit et se heurte à quelques petits moulins. La vallée s'élargit. C'est le val d'Astau. Le torrent divasjue dans un lit très large et se divise en une multitude de ruisselets.

La voiture s'arrêta sur la pelouse, devant l'auberge. M. Rapert demanda :

— Est-ce loin, le lac ?

—7- Oh ! oui, Monsieur, et le chemin est mauvais. Vous feriez bien de prendre des chevaux, répondit un montagnard qui s'était avancé pour dételer.

— On peut aisément faire la route à pied, conseilla l'abbé Viales. Madame, seule, a besoin d'un cheval si elle n'est pas habituée à la marche en montagne.

On suivit son conseil et la caravane s'ébranla avec

Gaston et Ligarol en tête, M""^ Rapert et le guide au milieu, l'abbé et le professeur fermant la marche.

— Oh ! la jolie cascade, dit M""^ Rapert. Comme elle s'épcind bien !

— C'est la chevelure de Madeleine, ciia d'un peu loin Ligarol. Elle vient du val d'Esquierry surnommé à cause de la richesse de sa flore : le jardin des Pyrénées.

Le chemin, semé de débris de roches, zigzaguait sur un immense cône d'éboulis où les rhododendrons poussaient par grandes toufîes.

Le professeur et l'abbé causaient.

— Nous sommes déjà de vieux cimis, M. Galié et moi, dit M. Rapert. Ce jeune homme me plaît beaucoup. Il est intelligent, très courtois, avide de s'instruire, vraiment distingué. Puisque vous avez été son professeur et, même, je crois, son maître préféré, je vous en fais mes compliments.

Très flatté de cet éloge, venu d'un adversaire, l'abbé répondit d'un ton qu'il s'efforçait de rendre aussi modeste que possible :

— Nous n'avons pas grand mérite à cela. M. Galié a une excellente nature. II a suffi de laisser se développer les dispositions heureuses que le ciel lui a données.

— Allons, allons, monsieur l'abbé, j'espère que vous êtes plus confiant que vous ne le paraissez dans l'influence de l'éducation sur une nature bonne ou mauvaise. Si nous nous contentions de laisser poussez des vertus données à l'avance par le ciel ou par la nature, nous n'aurions pas grand'chose à faire dans l'enseignement. Je connais trop le métier pour ne pas vous savoir gré des qualités de votre élève. D'ailleurs, pour bien vous montrer que ceci n'est pas une vulgaire politesse, je ferai suivre mon compliment d'une petite critique.

— Laquelle ? demanda curieusement l'abbé donc l'œil brilla derrière le lorgnon.

— M. Galié — disons Gaston tout simplement entre nous — n'est pas assez homme. 11 se laisse vivre tout tranquillement sans songer qu'à son âge on ne doit plus être aux crochets de son père, si l'on a un cerveau sain, bon pied et bon œil. Voilà son premier tort et je le lui ai laissé déjà entrevoir. Tous ces jeunes gandins qui n'ont rien à faire peuvent tôt ou tard mal faire. Voyez Ligarol. Il a gaspillé sa jeunesse et il gaspillera sa vie, ce garçon. Cependant, il n'est pas sot, loin de là. Je ne voudrais pas que Gaston lui ressemblât.

— Mais, Monsieur, nous avons fait travailler consciencieusement Gaston pendant tout le temps qu'il a passé avec nous. Il ne tient qu'à lui de continuer.

— Evidemment. Mais vous auriez dû, vous surtout qui avez de l'autorité sur lui, lui faire entrevoir un but, essayer de lui faire choisir une carrière ou des études quelconques. 11 manque de volonté et ne sait que faire. Eh ! bien, j'estime que le plus grand service que nous puissions rendre à nos élèves, à nos grands élèves surtout, c'est de leur msuffler l'énergie, c'est de leur faire acquérir cette volonté qui fait l'homme.

— Nous ne pensons pas ainsi, répliqua l'abbé. Les vocations sont soumises à l'influence divine et hors du pouvoir des hommes, par conséquent des maîtres. Gaston est instruit, intelligent. Il n'a qu'à écouter sa conscience...

— Mais, interrompit M. Rapert, toujours un peu nerveux dans la discussion, c'est très joli la conscience. Encore faut-il en avoir. Gaston est un brave jeune homme qui, ayant toujours vécu avec l'argent de son père, trouve très facile de continuer. Jamais, sans doute.

on n'a émis devant lui l'hypothèse qu'il pût un jour manquer d'argent...

— C'est fort probable ! approuva ingénument M. Viales. Ne le plaignez pas. Sa mère avait du bien. Son père est un prospecteur et un ingénieur de tout premier ordre, les Peyresourde ont de la fortune et pas d'enfants.

— Alors, parce qu'il est riche, il a le droit de vivre en paresseux, en parasite ? Voilà la plaie de la société, surtout dans le Midi. L'idéal, c'est d'amasser quatre sous pour fumer la pipe toute la journée ensuite. Mais ce n'est pas vivre, cela, c'est prendre la retraite !

M. Viales, un peu ahuri, regarda M. Rapert et ne répondit pas. Ils marchèrent ainsi un moment et atteignirent une muraille de roches.

— Tiens ! voilà des stries glaciaires, remarqua M. Rapert. Sommes-nous encore loin du lac ? Je commence d'avoir chaud.

— Voilà le refuge, dit le montagnard en désignant une maisonnette à peine distincte dans la brume. Le lac est là.

— Nous ne verrons rien avec ce maudit brouillard, maugréa M™° Rapert. Quel dommage !

— Quelquefois ça reste toute la journée et quelquefois le temps se lève, dit plaisamment le guide. Ça dépend des jours. Espérons qu'il fera beau.

On atteignit le refuge. Au bas du rocher taillé à pic le lac apparut, enchâssé dans l'immense cuve de roches. Au fond, on apercevait le bas de , la cascade, toute blanche d'écume. Tout à coup, la voûte immobile et cotonneuse du brouillard frémit. Des lambeaux se détachèrent en franges et montèrent lentement, très lentement, le long des pentes. Des sapins parurent, puis des pelouses, puis d'autres sapins. Une crête surgit à droite.

— Voyez ! cria Gaston en désignant au nord une large déchirure par laquelle on apercevait le ciel bleu.

Ils s'assirent sur le rocher surplombant, et, muets, attendirent.

Une déchirure plus grande que les autres laissa voir des prés zébrés de cascatelles, puis le flanc d'un mont, enfin un pic. Le haut de la cascade se découvrit ; elle apparut tout entière, très haute, élargie à la base comme une crinière et très belle. Un vent léger passa et les derniers lambeaux de brouillard s'envolèrent comme des gazes, s'accrochèrent aux sommets, se fondirent dans l'air attiédi ; tout resplendit dans la lumière.

L'eau du lac, d'un bleu clair dans le lointain, était verdâtre au milieu, jusqu'aux pieds des roches où transparente, elle laissait voir le fond. A gauche, la montagne, dans l'ombre, paraissait noirâtre. A droite, elle brillait du jaune vert de toutes ses pelouses, de l'ocre brun de ses éboulis, du vert intense de ses sapins et des reflets de ses roches entaillées sous le ciel très bleu.

Un peu de neige étincelait au sud, par-dessus la cascade.

— Oij conduit ce sentier ? dem.anda M"" Rapert en indiquant la rive gauche du lac.

— Il longe la montagne et permet d'aller soit à la cascade, soit aux deux lacs supérieurs dont le plus élevé est glacé, répondit l'étudiant. Voulez-vous venir, madame ? ajouta-t-il. Nous trouverons peut-être encore quelques fleurs là-bas.

— Je veux bien, répondit M™ Rapert. Venez- vous >

— Nous restons ici avec M. Viales, répondit le professeur. Va te dégourdir les jambes puisque tu es venue à cheval. MM. Ligarol et Galié t'accompagneront.

Avec des rires et quelques cris d'effroi, elle traversa le déversoir du lac sur un tronc de sapin jeté d'une rive

à l'autre. Gaston devant, Ligarol derrière, lui donnaient la main. Ils marchèrent au bord du lac, gravirent des pentes, coururent dans les hautes herbes pour cueillir des fleurs et essayer d'attraper des insectes. Puis, lasse, M""^ Rapert s'assit sur un bloc de roche à l'ombre d'un frêne. Ligarol voulut aller plus loin. Gaston s'assit à côté de la jeune femme. Il était à la fois très heureux et très ému.

— Quel bonheur que le brouillard ait disparu, dit M™" Rapert. Oh ! c'est une chance. Si j'étais dévote, j'irais offrir un cierge à Notre-Dame.

Elle se mit à rire, comme une enfant.

Un peu froissé de ce dédain pour sa religion, Gaston demanda :

— Vous n'êtes pas croyante du tout ?

— Non vraiment, répondit M"^ Rapert en le regardant bien en face, de ses grands yeux caressants. Je l'étais fillette, mais mon mari m'a fait changer d'avis, tout doucement, dans nos conversations. Maintenant, je ne suis rien, sceptique, si vous voulez.

— La vie est incomplète sans la foi, dit sentencieusement Gaston.

— Je SUIS de votre avis. Il faut bien croire à quelque chose. Je crois au bien, à la beauté, à tout ce qui nous charme, nous réconforte, nous rend meilleurs.

— Ça ne suffit pas, remarqua le jeune homme, l'air attristé.

— Comment ! ça ne suffit pas ? Vous êtes encore jeune. Vous souffrez probablement du vague à l'âme. C'est la maladie des jeunes gens. A moins que vous ne souspiriez pour quelque belle, ajouta-t-elle, en souriant, mutine.

Et comme Gaston, rougissant, embarrassé, ne répondait pas, elle lui frappa sur l'épaule en riant :

— Allons, avouez-le, grand garçon, que vous êtes amoureux !

Le jeune homme la vit, toute mince et jolie dans sa robe blanche. Ses cheveux sombres encadraient son visage régulier et plein d'un charme très doux. Elle était la femme rayonnante de beauté et de jeunesse. Il fit effort pour sourire. Son cœur battait très vite. Il contempla ce visage qui, toujours souriant, le regardait d'un air railleur et curieux à la fois, puis, il détourna les yeux en disant :

— Ne vous moquez pas de moi. J'aime quelqu'un en effet.

— Ah ! dit simplement M"^ Rapert. J'avais deviné.

— Oui, j'aime de toute mon âme et je suis malheureux.

— M"" d'Estancarbon, sans doute ? jeta la jeune femme, toujours taquine.

— Elle ? mais c'est une petite fille insignifiante. Celle que j'aime, c'est...

Il allait crier : (( vous ! )) Mais leurs regards se rencontrèrent, se pénétrèrent, et M"" Rapert comprit. Son visage soudain changea d'expression. Elle baissa i<;3 yeux.

— N'allons pas plus loin, m.onsieur Galié, dit-elle d'un ton grave, presque sévère. J'ai eu tort de m'amuser ainsi. M"° Marguerite et M"" Peyresourde m'ont parlé de M'" d'Estancarbon comme de votre fiancée. D'après ce qu'elles m'ont dit, cette jeune fille vous convient parfaitement et je souhaite, pour vous, que vous l'épousiez. Elle vous rendra heureux en dissipant vos petits chagrins d'enfant.

— Vous appelez chagrins d'enfant... protesta-t-il, la voix émue.

Mais elle, debout, vaillante, les yeux dans les yeux, répondit :

— Vous (lisiez, tout à l'heure, que la foi était nécessaire. L'avez-vous oublié ? Serai-je obligée de vous répéter que j'ai foi, moi, dans tout ce qui est beau, dans tout ce qui est bien ? Monsieur Galié, avant d'attacher son cœur avec enthousiasme à des choses de l'au-delà, à des croyances qui ne sont peut-être que des chimères, il faut, m'entendez-vous, il faut absolument croire à l'honneur, croire à la justice.

Je déteste les jeunes gens qui gaspillent leur jeunesse à flirter avec les femmes, les premières venues, jeunes ou vieilles, pour passer le temps et essayer d'être heureux. Ceux-là font souvent beaucoup de mal pour satisfaire leurs caprices. Il n'est qu'un moyen d'être heureux : c'est d'être franc en amour, c'est de chercher la jeune fille ou le jeune homme que l'on aime en vivant de son rêve tant qu'il n'est pas réalisé, en chérissant au fond du cœur son idéal tant qu'on ne l'a pas rencontré. Et, le jour où on le rencontre, on fait effort pour le conquérir, on se rend digne de lui. Si l'on a assez de force, assez de courage, on est heureux, bien heureux alors, parce qu'on l'a mérité.

Subiugué, le jeune homme baissa les veux. Il murmura •

— Pardonnez-moi, madame !

Alors, pleine de sympathie pour ce grand garçon, presque maman, elle lui prit la main.

— Vous pardonner, monsieur Galié, et pourquoi ? Ce n'est pas à moi que vous alliez faire injure. Vous êtes un jeune homme fort gentil qui mérite bien d'être heureux. Mon mari a beaucoup de sympathie pour vous et il ne la prodigue pas, vous le savez, à tout le monde.

Gaston sentit toute la délicatesse de cette âme féminine qui voulait affecter de n'avoir pas compris l'aveu à demi sorti de ses lèvres pour ne pas créer une gêne

entre eux, un remords, une blessure chez lui. Un sentiment de respect profond emplit son cœur. Tout désir s'abolit en lui-même et, d'une voix d'enfant souffreteux que l'on cajole, il murmura en étreignant la main de Nr^ Rapert :

— Merci! Vous êtes bonne comme... comme une mère.

Puis il ajouta, faisant effort sur lui-même :

— Je veux me montrer digne de la sympathie que M. Rapert et vous me témoignez. Je veux travailler comme lui. Il est tellement au-dessus de moi.

La jeune femme, heureuse de cette admiration que Gaston éprouvait pour celui qu'elle aimait, lui dit :

— Eh ! bien, retournons sans attendre M. Ligarol qui, vraiment, se retarde trop et je vous raconterai brièvement l'histoire de mon mari. On ne le connaît pas assez. C'est un homme de grande valeur. Vous ne pouvez vous imaginer tout le travail qu'il a fourni et qu'il fournit encore.

Et elle conta la jeunesse de Jules Rapert, fils d'un ouvrier menuisier qui gagnait trois francs par jour et neuf cents francs à peine dans l'année. Avec cela, la crainte permanente du chômage et de la maladie. L'enfant, énergique, voulut, dès qu'il put comprendre la pauvreté des siens, avoir une situation meilleure pour leur faire une vieillesse paisible. A l'école primaire, il travaillait comme quatre, étonnant son instituteur par sa précocité. Reçu premier aux bourses de collège, il devint vite bachelier. Mais c'est alors que les difficultés surgirent Que faire d'un baccalauréat quand on n'a pas d'argent pour suivre des cours de Facultés ? La République est encore trop dure pour les jeunes intellectuels sans fortune.

Surveillant d'internat dans un collège, il prépara d'abord l'examen des contributions directes pour être

sûr d'avoir une situation. Puis il suivit des cours et fut licencié es lettres à vingt ans. Il fallut partir au régiment. Ses parents se génèrent, se fatiguèrent pour lui envoyer quelque argent. Enfin, après avoir obtenu le diplôme d'études supérieures d'histoire, il fut nommé professeur dans un petit collège. 11 prit ses parents âgés avec lui. Puis, au lieu de flâner, d'aller au café, il prépara tout seul l'agrégation d'histoire et de géographie et il fut reçu dans un bon rang.

— C'est alors que je le rencontrcii, conclut M™* Rapert. J'étais professeur aux cours secondaires dans la ville où il exerçait. Des collègues nous firent connaître. Tout d'abord, je n'aurais jamais cru qu'il m'épousât. II était plutôt hargneux, surtout avec moi. Après deux ans d'escarmouches, il me dit brusquement qu'il désirait m'épouser. Et je fus bien heureuse car je l'admirais, car je l'aimais depuis longtemps.

Gaston écoutait ces confidences, un peu attristé encore de constater que la jeune femme ne l'aimerait jamais car elle était trop éprise de son mari ; mais heureux tout de mêm.e de voir qu'elle ne lui en voulait pas de sa tentative. Et l'histoire de la jeunesse vaillante de M. Rapert, lui fit faire un retour sur lui-même.

— C'est bien de faire ainsi sa vie, dit-il enfin, avec un soupir. Je ne suis, moi, qu'un paresseux que vous devez mépriser un peu. Mais je veux travailler et être bon à quelque chose.

Un coup de sifflet vibra et, bondissant comme un isard, Ligarol les rejoignit. II offrit à M"* Rapert un petit bouquet de fleurs de montagne déjà à demi-flétries. Elle les mit à son corsage.

— Jusqu'où avez- vous grimpé ?

— Jusqu'à ces sapins, là-bas, au-dessus de ce torrent qui brille. Le lac est très beau, vu de cet endroit. Quel

dommage que ce ne soit pas juin. Nous aurions ici des rhododendrons et des asphodèles.

— Des asphodèles ?

— Oui, là, dans ces rochers. Il faudra revenir au printemps pour en cueillir.

Ils redescendirent vers l'auberge. M. Rapert avait fait préparer un déjeuner et l'on fit honneur aux œufs frais et aux truites savoureuses.

— Savez-vous de quoi nous avons parlé avec M. l'abbé, pendant votre promenade ? dit M. Rapert. Nous avons discuté longuement des questions très graves. Il a essayé de me convertir et, comme la défensive ne me plaît pas beaucoup, j'ai essayé de le convertir à mon tour. C'était intéressant. Finalement, nous couchons ou plutôt non, nous mangeons, chacun sur nos positions, sans avoir remporté le moindre succès. Ceci prouve que nous sommes également convaincus et têtus tous les deux. Nous avons donc du caractère.

— Oh ! expliqua l'abbé, il n'est pas facile de vous convaincre. D'ailleurs, à quoi bon ? Nous sommes d'accord sur tous les points sauf la croyance en Dieu. Je laisse de côté les dogmes.

— Et vous faites bien ! riposta malicieusement le professeur.

— Mais si je laisse de côté les dogmes, je reviens à la croyance fondamentale. Vous croyez au bien, au devoir, à un avenir meilleur et vous niez la Providence !

— Je ne la nie pas mais je n'y crois pas non plus. Je ne suis pas suffisamment renseigné et personne ne l'est plus que moi. Je n'ai pas besoin de croire en un Dieu ni en sa Providence pour me conduire en honnête homme.

— Mais tous les hommes n'ont ni votre intelligence, ni votre cœur, objecta Gaston, très intéressé par cette

discussion entre deux hommes qu'il respectait. Il faut une religion pour ceux-là.

— Je ne crois pas que la peur, toujours lointaine, de l'enfer, empêche un marchand de tromper, un industriel de frauder ou un ouvrier de mal servir son patron. C'était bon au Moyen Age. Aujourd'hui, les gens sont trop intelligents pour croire vraiment à tout cela. Ils n'y tiennent que par le fil ténu des prédispositions héréditaires, des habitudes que nous ont léguées nos aïeux. Puisque les gens sont assez intelligents pour comprendre la nécessité et la beauté du devoir, pourquoi les bercer de contes féeriques, comme des enfants ?

— Vous appelez nos croyances, des féeries } protesta l'abbé.

— Pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous blesser. J'ai pris, tout jeune, l'habitude d'exprimer crûment mes pensées. Oui, je considère vos croyances comme des légendes merveilleuses, admirablement faites pour les enfants ou pour les races primitives, mais appelées fatalement à disparaître chez les peuples instruits et civilisés.

— Sans religion, pas de morale, pas de justice sociale ! affirma l'abbé.

-^ La justice sociale } Mais l'Eglise actuelle n'en a cure. Au Heu de rester simple et pur comme au début, le christianisme a imité l'Empire. Il a eu le pape comme em.pereur, les cardinaux comme courtisans, les évêques comme gouverneurs de provinces, les prêtres comme gouverneurs de ville et les fidèles comme sujets. Vous avez voulu confondre le spirituel et le temporel, tout comme l'impérator qui était en même temps souverain pontife, et la tiare n'est plus que la réalisation du rêve des Césars.

Ah ! si vous étiez restés fidèles aux traditions évangéliques, aux enseignements de ce lézous que nous appelons

Jésus et qui venait peut-être de l'Inde, ou même du Thibet, tout imprégné de la philosophie démocratique du Bouddha qui avait révolutionné l'Asie et secoué le joug des brahmanes, je vous écouterais. Mais la puissance corrompt et vous êtes devenus puissants, trop puissants même. Jésus refusait le royaume terrestre que Satan lui montrait du haut de la montagne ; mais vous, vous l'avez convoité, vous avez voulu le réaliser surtout depuis Hildebrand. Vous le désirez encore.

— Vous vous trompez, répondit l'abbé. Les prêtres d'aujourd'hui ont compris, en grande majorité, les dan gers de l'ancienne politique ambitieuse de l'Eglise. Nous sommes une multitude qui voulons revenir à l'ancien idéal chrétien et travailler pour les souffrants et pour les humbles. Vous connaissez sans doute l'œuvre qu'on appelle (( Le Sillon » }

— Oui, dit M. Rapert, et je comprends le but que poursuivent ses membres. Voilà des personnes sincères qui s'efforcent d'agir en parfaite conformité de leurs croyances et j'admire cette probité, aussi bien chez mes adversaires que chez mes amis.

— Je suis heureux de vous entendre parler ainsi, reprit l'abbé. Je ne suis pas sillonniste à vrai dire, ni moderniste, car j'estime que nous devons avant tout obéissance au Saint-Père qui n'a pas cru devoir encourager jusqu'ici ces tentatives de rénovation catholique. Mais si je suis obligé de m'incliner comme prêtre, je ne marchande pas, comme homme, ma sympathie aux vaillants qui travaillent pour le salut des hommes.

— Voilà votre tort, répliqua M. Rapert. Vous ne devriez pas cacher vos opinions. En vous soumettant ou en ayant l'air de vous soumettre, vous secondez les dessins des pontifes autocrates et des princes de l'Eglise réactionnaire. Mais, après tout, ceci ne me regarde

point. Il me suffit de voir que vous vous rendez compte, vous aussi, de la nécessité de l'évolution dans tous les milieux pour l'émancipation et le bonheur de ce peuple, qui — l'histoire nous le montre — a été trop négligé et souvent dupé jusqu'ici.

Ligarol qui venait de manger une seconde truite, posa sa fourchette et se jeta dans la discussion :

— Il faudra toujours une élite pour commander et une foule pour obéir. Izoulet le constate. Beaucoup d'autres le prouvent. C'est une loi inéluctable. Il y a toujours eu des chefs et des serviteurs, des riches et des pauvres. Il y en aura toujours. Vous ne pouvez rien a cela.

Il est bon d'ailleurs que, dans tous les pays, il y ait un monarque, un roi dont la volonté ferme guide le peuple. Voyez la France. Elle est au-dessous de tout depuis que nous avons le pêirlementarisme. Tout est gangrené. L'étranger se rit de nous. Nous ne comptons plus pour ainsi dire. Je suis partisan d'un gouvernement très fort, à poigne si vous voulez.

— Vous mêlez beaucoup de considérations légèrement différentes et bien superficielles pour amener une conclusion discutable, critiqua M. Rapert. Les mathématiciens et les juristes, ajouta-t-il en se tournant vers l'abbé qui sourit, ont l'esprit souvent absolu. C'est un petit défaut bien excusable mais dangereux toutefois.

Voyons, monsieur Ligarol, si vous avez tant soit peu étudié l'histoire, vous ne pouvez raisonnablement affirmer que la France a été plus heureuse sous la monarchie que de nos jours. Je ne me dissimule pas les erreurs de notre époque, les imperfections de notre régime mais il vaut beaucoup mieux que la sottise des derniers Bourbons ou le régime des Bonaparte. Si des préjugés aristocratiques ont survécu, trop nombreux, hélas ! le peuple est moins

malheureux. Pour reprendre ma comparaison de l'autre soir, la multitude des vies obscures arrive, peu à peu, d la vie consciente et goûte le bonheur de vivre par conséquent. Aucun bonheur n'est supérieur à celui-là.

— Voilà précisément le danger, riposta l'étudiant en droit. Je suis officier de réserve. Eh ! bien, il est impossible de commander aujourd'hui. Les soldats exigent des explications. Est-ce admissible ? Que deviendrons-ROUs en cas de guerre ? C'est déjà assez édifiant en temps de paix. Avec les croyances, disparaissent le respect des institutions et la résignation qui sont des qualités nécessaires, indispensables même...

— Pour les pauvres diables, n'est-ce pas 7 railla le professeur.

— Oui, précisément, pour les gens du peuple qui sont trop bêtes pour comprendre. Il n'y a qu un moyen d'éviter l'anarchie, c'est l'ordre par la hiérarchie, c'est la discipline militaire.

— Puisque vous connaissez Victor Hugo, relisez A l'Obéissance passive, conseilla M. Rapert, et vous en verrez les dangers en même temps que les avantages. Vous paraissez du moins sincère : vous ne cachez pas votre façon de penser. Savez-vous que vous êtes aussi autoritaire qu'un Napoléon ? Et, si le régime que vous souhaitez arrivait, par malheur, où désireriez-vous être rangé, dans l'élite ou dans la foule, chez les chefs ou dans le peuple ?

— Je pense pouvoir prétendre à valoir mieux que le peuple, riposta le jeune homme dédaigneux.

— Qu'en savez-vous ? interrogea brutalement M. Rapert qui devenait impatient devant tant de suffisance et de sottise. Je suis sorti du peuple, moi, et nous en sommes tous issus plus ou moins directement, car nul d'estre nous n'est fils d'archiduc et n'a son nom dans l'almanach

de Gotha. Je suis l'adversaire acharné des aristocraties héréditaires, du régime des fils à papa. Ce sont ces régimes-là qui conduisent les nations à leur perte.

De quel droit vous montrez-vous si exigeant pour les autres ? Vous excellez dans la critique. C'est une qualité malheureusement trop française. Mais êtes- vous capable de trouver un remède ?

Ligarol, froissé, pâlit un peu. M"^ Rapert s'en aperçut et essaya de calmer son mari qui se laissait un peu trop emporter par son impatience.

— Voyons, mon ami ! Chacun a le droit de penser comme il veut. M. Ligarol est jeune. Plus tard, il verra mieux peut-être, que tout n'est pas aussi simple qu'il le croit actuellement.

Mais, blessé par cette condescendance, l'étudiant répliqua :

— Sans être bien vieux, madame, j'ai la prétention de pouvoir discuter les questions politiques avec quelque autorité. Je fais du droit depuis longtemps et j'ai souvent mis dans l'embarras mes contradicteurs, au Comité royaliste. Mon ami, M. Galié, peut en témoigner.

— Tiens ! questionna l'abbé Viales, vous faites partie d'un Comité royaliste, Gaston ?

Celui-ci devint rouge et répondit avec quelque hésitation :

— Je m'y suis laissé entraîner une fois. Mais je n'ai pas encore donné mon adhésion formelle. J'hésite beaucoup. J'ai été un peu déçu à vrai dire.

— Et par quoi } demanda Ligarol, impatient et dédaigneux. M""*" d'Estancarbon se flattait cependant d'avoir fait en vous une excellente recrue. Nous lui dirons à elle et à sa famille qu'ils se sont trompés.

pette allusion lourdaute irrita Gaston qui répliqua vite et d'un ton très ferme, cette fois :

— Dites-leur ce que vous voudrez. Je m'en moque. D'sùlleurs je fais très bien mes comrnissions moi-même el vous dispense, mon cher, de vous en charger quand on ne vous en prie pas. Je vous dirai volontiers aujourd'hui ce qui me déplaît et ce qui m'a déçu. Quand je vous entendais critiquer la République, je croyais, naïf, que vous aviez le désir d'instaurer un régime meilleur, que vous compreniez, que vous sentiez les souffrances de ceux que l'on a trop négligés jusqu'ici et que vous vouliez faire effort pour les secourir. Alors j'étais de cœur avec vous pour mettre en pratique les enseignements du Christ. Mais que faites-vous 7 L'attitude de M. d'Estancarbon dans un accident dont je fus témoin, les paroles que j'ai entendues au comité, la profession de foi que vous venez de faire m'ont montré que vous n'étiez que des égoïstes. Vous voulez démolir le gouvernement actuel mais c'est pour vous mettre à sa place.

— Qu'en savez-vous ? jeta imprudemment le jeune royaliste.

— Mais vous-même attendez une place de souspréfet que vous a promise, m'avez-vous dit, le secrétaire du duc d'Orléans. D'Estancarbon veut être aécoré bien qu'il se moque, à tout propos, des décorations des autres. Le vieux général enrage d'avoir été mis à la retraite sans les trois étoiles. Et ainsi des autres. Je le répète : vous êtes tous des égoïstes et des aigris !

Ligarol, furieux, avait envie de protester. Mais il songea au mariage et ne voulut pas irriter davantage son futur beau-frère. S'efforçant d'être calme, il répliqua simplement :

— A votre gré, mon cher. Si notre œuvre ne vous plaît plus, ne vous gênez point. Nous nous passerons de vous.

— Vous avez tort de vous engager trop jeunes dans

des comités semblables, conseilla le prudent abbé Viales. A votre place, je resterais indépendant.

— Mais, monsieur l'abbé, lui reprocha Gaston, c'est un peu votre faute si je suis allé dans ce comité. Au pensionnat, nous étions tous royalistes ou à peu près. On critiquait toujours le régime démocratique pour exalter les princes, les rois, la vieille France. Etonnez-vous après cela, que nous soyons tous devenus (( vieille France » .

— Bien répondu, conclut M. Rapert. On ne joue pas avec l'histoire. Pour corriger ce qui vous paraît trop mxoderne dans l'enseignement historique du lycée, vous formez parfois des esprits absolus et, ma foi, réactionnaires. C'est fatal.

Mais nous nous disputons vraiment trop. Prenons un peu de café et repartons, si vous le voulez bien, car il est déjà deux heures.

Dans la descente vers les granges d'Astau, chacun avait repris sa bonne humeur. On remonta en voiture. A Castillon, l'abbé, avant de quitter le groupe, proposa de visiter l'église de Cazeaux-Larboust aux vieilles peintures. On y alla.

Comme on traversait le petit cimetière construit en terrasse sur le bord de la route thermale, M. Rapert dit, en désignant de très vieilles dalles à demi-cachées par les herbes :

— J'aime la simplicité de ces tombes et c'est dans un cimetière semblable que je voudrais dormir un jour.

— Vous pouvez songer parfois à la mort ? interrogea 1 abbé. Sans la foi, il est bien difficile, je crois, de l'envisager sans terreur.

— Les esprits indépendants peuvent très bien le faire, répliqua M. Rapert. Et il est bon de considérer de temps à autre cet événement inévitable parce qu'il nous enseigne

la sagesse. Il nous donne de l'énergie aussi car, si la vie est courte, à nous de la bien remplir et d'en tirer le meilleur parti possible. Ceux que la mort effraie sont le» croyants qui craignent l'enfer. Mais le libre-penseur que je suis, après une vie de travail, verra venir sans peur l'heure du grand sommeil.

— Où avez-vous puisé tant de calme et de résignation ? demanda l'abbé.

— En travaillant, en lisant les anciens. L'un d'eux n'a-t-il pas dit : Il est impie de se révolter contre la souffrance et contre la mort ? J'ai appris la sagesse aussi au contact des témoins du passé. La vie des aïeux est le meilleur enseignement. Et si je devais choisir une religion, c'est le culte des ancêtres que je préférerais.

— Vous êtes un incorrigible, dit en riant l'abbé. Allons voir les peintures.

Naïves, tracées à grands traits noirs, avec des couleurs fanées où l'ocre domine, des figures couvraient les murs et la voûte de la petite église. A droite, le cortège des vierges sages et des vierges folles, les traits également placides. Derrière l'autel, le paradis perdu, la légende du Ncthou. A droite, un jugement dernier qui s'efforçait d'être terrible et qui prêtait plutôt à sourire avec ses bonshommes nus poussés à coups de fourche et empilés dans une marmite par des diables extraordinaires ayant un second visage sur le ventre.

— Voyez, dit Ligarol.

Et son doigt désignait un Christ saignant, maigre, lamentable sur la croix avec, à gauche, une Sainte- Vierge qui, pressant l'un de ses seins, faisait jaillir son lait sur les plaies de son fils.

— J'aime l'artiste qui, naïvement, avec tout son cœur, peignit cette scène, dit M. Rapert. Son allégorie est un peu fruste, mais elle date du quatorzième siècle.

Soyons donc indulgents pour cet homme qui voulut peindre la pitié, cette pitié que je qualifierais de divine si je croyais au surnaturel. C'est peut-être ce que les hommes ont trouvé de meilleur et de plus beau.

L'abbé prit congé en promettant de venir à Luchon avant longtemps et la voiture descendit au grand trot, dans l'air frais qui fouettait le visage.

Depuis une quinzaine. Gaston, M. Rapert et Ligarol faisaient des promenades et des excursions dans les Pyrénées. Après le lac d'Oô, ils avaient vu la vallée du Lys puis ils étaient allés aux kiosques de Mayrègne d ou l'on découvre la Maladetta. Des discussions politiques eu religieuses avaient lieu souvent. Avec modération, nais avec fermeté, M. Rapert s'efforçait de faire comprendre aux jeunes gens qu'ils avaient tort de se laisser tromper par des sophismes. Gaston acquiesçait volontiers, car il se laissait gagner par la sympathie qu'il éprouvait pour M. Rapert.

Quant à Ligarol, toujours entêté, il ne voulait jamais sî laisser convaincre. Aussi finissait-il par faire perdre patience au professeur qui tempêtait un instant, lui disait quelques vérités un peu dures et finissait par se moquer lui-même de sa colère.

Ceci prouve que je ne suis pas encore philosophe,

aimait-il à dire alors.

Un jour, cependant, une scène plus violente éclata et une brouille sérieuse faillit suivre. Ligarol avait apporté un numéro d'une Croix départementale et affectait de rire en le lisant.

— Qu'y a-t-il d'extraordinaire dans votre journal } demanda M. Rapert. Quelque histoire comique ?

— Ah oui. Tenez, jugez vous-même.

Et il tendit le journal au professeur. La physionomie de celui-ci changeait peu à peu. Puis, l'air mécontent, il répondit :

— C'est bête et grossier, tout simplement ! Je ne comprends pas qu'un journal qui affiche le Christ dans sa manchette, ose publier de pareilles calomnies. Vous riez, vous, en lisant cela ? Moi, j'enrage. Grâce aux libéralités intéressées de quelques rentiers peureux, ce journal est souvent distribué gratuitement dans les campagnes, aux portes des églises, le dimanche matin. Dans les âmes simples et crédules, il fait une besogne détestable. Il les gorge d'idées fausses, de haines dangereuses, tout comme les feuilles révolutionnaires ou anarchistes- Sous prétexte de défendre une religion que personne ne persécute, avouez-le, que les gens intelligents tolèrent au moins, respectent même, il traîne dans la boue tous ceux qui osent ne pas prendre le mot d'ordre au Vatican. Je n'aime pas cela.

— Que voulez-vous, toutes les armes sont bonnes en politique, jeta cyniquement Ligarol.

— Je n'ai que faire d'une telle politique, riposta le professeur. C'est alors de la canaillerie. Mais vous qui revendiquez le monopole du patriotisme, ne voyez-vous pas que vous faites beaucoup de mal à la France en fomentant ainsi des haines entre Français 7

Il jeta brusquement le journal à terre et se leva, pus

rentra chez lui, sans saluer. L'étudiant eut un regard ironique.

Pauvre jobard, murmura-t-il . Ça t'incommode,

hein ?

Gaston avait ramassé la feuille et lisait l'article qui avait indigné M. Râper t. 11 était signé Pierre Lemoine et attaquait violemment l'Université en général et les instituteurs en particulier. Sa lecture terminée, le jeune homr«e déclara :

Non, je n'approuve pas cet article. C'est violent

et vide. Ce Lemoine est un imbécile.

— Ce Lemoine, c'est moi ! riposta Ligarol en cambrant son torse. Et j'en suis fier. Je ne l'ai pas écrit évidemment pour les amis de Marianne et des primaires. Si vous en êtes, dites-le.

— Je ne suis ni d'un parti, ni de l'autre, répondit Gaston avec calme. Je reconnais maintenant que j'ai eu tort de m'embrigader si vite au collège dans une coterie dont je ne connaissais qu'imparfaitement les desseins. Je veux réfléchir pour bien choisir ma route. Mais, d'ores et déjà, je puis vous assurer, mon cher, qu'entre les arguments, le savoir de M. Raoert d'une part, et vos insultes injustifiées d'autre part, j'ai déjà choisi. Car je veux faire de propre besogne, moi.

L'étudiant se contint à cause du mariage qu'il rêvait. Mais une certaine froideur régna entre les deux jeunes hommes. Gaston trouvait toujours un prétexte pour rester avec M. Rapert. )1 était heureux de tenir compagnie à sa jeune femme qui paraissait avoir complètement oublié l'incident de l'excursion précédente et lui témoignait beaucoup de sympathie. Le professeur commençait même de l'associer à ses recherches et le jeune homme en était tics fier. Quant à Margueiite, elle partageait l'affection

de son frère pour M""" Rapert à qui elle faisait volontiers de: confidences.

Le jour de la fête des fleurs approchait. Bien entendu, Ligarol était l'un des commissaires les plus empressés. Il avait tant prié M""" Peyresourde que celle-ci avait conr(;nti à laisser aller Marguerite dans une voiture Heuric

Gaston n'osa rien dire pour ne pas chagriner sa sœur, heureuse de cette fête. Mais, depuis que sa sympathie pour Ligarol avait à peu près disparu, il était mécontent des assiduités de l'étudiant auprès de Marguerite. Il avait déjà surpris les deux amoureux en train d'échanger des lettres. Le jeune homme apportait souvent des paquets de livres que ni M"^ ni M. Peyresourde ne songeaient à examiner et que Marguerite emportait vite dans sa chcmiibre avec une fîamme rose aux joues.

Elle s'était visiblement transformée. Le grand air de la montagne et, plus encore, le bonheur qu'elle éprouvait à aimer et se sentir aimée, avaient fait, en peu de temps, de la petite pensionnaire légère et espiègle, une jeune fille accomplie. Ses traits s'étaient précisés et affinés. Son corps s'était développé. Sa démarche était plus grave et plus souple. Une lueur très douce éclairait ses yeux qui semblaient plus profonds maintenant.

Gaston, devenu plus sérieux et aussi plus perspicace au contact de M. Rapert, s'apercevait de cette transformation. Comme il connaissait la très grande sensibilité de sa sœur et qu'il voyait avec peine l'insouciance des Peyresourde, il résolut de -lui donner quelques conseils. Il le fît un soir pendant qu'ils se promenaient, seuls, dans le jardin.

— Tu aimes beaucoup Ligarol, petite sœur 7

— Oh ! oui, de toute mon âme. Et je suis heureuse de voir qu'il m'aime bien, lui aussi.

— Je souhaite qu'il t'aime comme tu l'aimes et tout

autant. Mais je ne dois pas te cacher qu'il m'est moins sympathique depuis quelques jours.

__ Que tu es méchant ! Pourquoi ?

__ Je me demande s'il est bien sincère. Peut-être est-il un peu trop arriviste et égoïste. Je le vois évidemment d'une autre façon que toi. Mais M^ et M. Rapert ne l'aiment pas beaucoup non plus.

M""' Rapert le trouve gentil, distingué...

- Pour ça, oui. Mais il faut autre chose. Sois très prudente avec lui. Evite tout ce qui pourrait faire jaser les gens, te compromettre, enfin. Je le trouve un peu trop... comment dirai- je ?...

La voix de Gaston était devenue plus dure. Marguerite ne répondit rien. Mais elle avait les yeux pleins de larmes et demanda, angoissée, après quelques rimutes :

Alors, tu ne voudrais plus que je sois sa fiancée ?

Son frère l'embrassa pour la rassurer.

Non, je ne te demande pas cela. J'ai moins de

sympathie pour lui depuis que je sais qu'il écrit des articles très critiquables, mais je ne veux que ton bonheur, tu le sais bien. Mariez-vous donc, si vous vous aimez. Mais attendons la réponse de papa. Jusque-là sois toujours très réservée et très prudente.

La réponse de l'ingénieur arriva quelques jours après. M. Galié, sans refuser la main de sa fille à l'étudiant, exigeait qu'il eût une situation avant le mariage. Il écrivit à M. Peyresourde qui l'approuvait fort :

(( Je ne donnerai jamais ma fille à un oisif. Veillez-y, vous qui lui servez de père. Je veux un gendre instruit» énergique, capable d'assurer l'existence d'une famille. M. Ligarol peut attendre, Marguerite est encore bien jeune. »

Ligarol fut très dépité, mais n'en laissa rien paraître. Il continua de venir à la villa comme par le passé et, le

jour de la fête des fleurs, il fut, ostensiblement, le cavalier servant de Marguerite.

Après le premier défilé sur les allées d'Etigny, entre les spectateurs massés sous les tilleuls, au pied des tribunes garnies de verdure et fleuries de jeunes femmes en toilettes claires, il maintenait son cheval à côté de la voiture où elle se trouvait.

M"^ Rapert et elle avaient décoré une calèche avec de la bruyère et des iris mauves. Ces teintes douces f élisaient ressortir l'éclat du teint de la jeune femme. La jeune fille était restée nu-tête, les cheveux à peine noués sur la nuque et son visage rayonnait en pleine lumière. Gaston, placé dans une tribune, lui jeta de petits bouquets que des montagnards offraient dans des paniers rustiques, en se glissant entre les voitures et les cavaliers. Et ce fut le signal d'une bataille animée et charmante. A mesure que les voitures avançaient devant les tribunes, on prononçait des noms avec des approbations, des félicitations bruyantes.

— Voilà M"^ de Thièvres. Très chic, sa voiture...

Les bouquets partaient, tombaient. Et les dames souriaient de leurs lèvres trop souvent peintes. Une fleur en plein visage surprit Gaston et il revit M"^ Rapert et Marguerite, qui riaient de bon cœur. Immédiatement, il riposta. Autour de lui, les conversations continuaient.

— C'est M""" Rapert, la femme d'un professeur.

— Ah ! et cette jolie jeune fille?

— C'est la fiancée du commissaire qui suit la voiture. 11 le montre assez d'ailleurs. C'est un décavé qui cherche fortune.

Ligarol, en effet, les escortait toujours. Gaston eut un mouvement de dépit. Mais que faire }

Le défilé finissait. La foule s'écoulait vers le Casino pour assister à la distribution des récompenses. Le jeune

homme s'y rendit. M"^ Rapert reçut une jolie bannière. Il s'empressa de la féliciter et accompagna les deux amies à la villa. Ligarol les attendait pour inviter toute la famille à la fête du soir. Ils acceptèrent, mais Gaston |e fit sans enthousiasme. M. Peyresourde réunit tout le monde à dîner.

Le repas fut très gai. Marguerite et l'étudiant étaient l'un près de l'autre. Ils riaient de bon cœur des plaisanteries de l'oncle, qui faisait preuve d'assez d'esprit à table et à qui M. Rapert, gagné par la bonne humeur générale, donnait volontiers la réplique. Gaston causait avec M"' Rapert, très jolie ce soir-là dans une robe Champagne à reflets dorés. La tante, un éternel sourire sur ses lèvres minces, surveillait activement le service sans en avoir l'air.

On servit le cai ' dans le jardin. Gaston s'aperçut que Ligarol causait mystérieusement avec Marguerite et semblait lui demander quelque chose, un rendez- vous peut-être. Il eut un pressentiment, comme un choc au cœur, faillit demander brusquement des explications à l'étudiant, puis se contint, mais se promit de veiller.

On partit pour le Casino. La fête était déjà commencée. Vers onze heures, Gaston comprit que Marguerite et son fiancé cherchaient à s'éloigner. Il continua de causer avec M™" et M. Rapert, en ayant soin d'observer les jeunes gens. Tout à coup, ils disparurent. Laissant alors le professeur et sa femme surpris, Gaston rompit la foule sans trop de brusquerie et, arrivé au portail qui s'ouvre sur la rue du Casino, il vit sa sœur et Ligarol qui, à pas rapides, se dirigeaient vers les allées d'Etigny.

II les suivit. Le couple tourna à gauche et s'engagea dans une petite rue presque parallèle aux allées. Elle élait déserte.

— Bien, pensa Gaston. Ils veulent entrer par la porte <le service.

— En effet, ils s'arrêtèrent derrière la maison meublée où l'étudiant avait loué une chambre. Soudain Marguerite poussa un cri. Son frère venait de lui prendre le bras.

Ligarol se retourna et, furieux de sa déconvenue, il voulut obliger Gaston à lâcher la jeune fille.

— Ah ! vous faites l'espion, le mouchard ! Qu'avezvous à dire? Est-ce que Marguerite n'est pas libre d'agir comme il lui plaît et de me suivre puisqu'elle m'aime?

Gaston, l'air calme, mais la voix légèrement tremblante, demanda :

— Pourquoi l'emmenez- vous?

— Parce que nous voulons nous marier malgré l'oppo sition de votre père, le plus tôt possible.

— Ah! c'est bien cela!... Tu vois, Marguerite, ce que tu vas faire? Veux-tu suivre ce monsieur qui te compromettra, qui te déshonorera aux yeux de tout le monde pour te mettre ainsi dans l'impossibiHté de lui refuser ta main? Est-tu une Galié oui ou non, et cette façon de procéder, d'abuser de ta naïveté, de ton amour pour faire de toi l'esclave de l'opinion publique d'abord, de cet homme ensuite, te plaît-elle ?

La jeune fille jeta ses bras autour du cou de son frère et des sanglots la secouèrent toute, Ligarol, furieux, se précipita sur Gaston et essaya de dénouer l'étreinte de Marguerite. Celle-ci, jeta un léger cri de douleur. Son frère repoussa violemment son adversaire qui, aveuglé, perdant la tête, riposta par un coup de canne en plein visage. Le jeune homme s'écroula, ensanglanté. Au même instant, M""" et M. Rapert, qui avaient deviné l'aventure, arrivaient...

Marguerite, folle d'angoisse, se mordit les lèvres pour

ne pas crier, pour ne pas faire de scandale. Hagard, Ligarol voulut aider le professeur à relever Gaston, mais il s'attira cette apostrophe :

Arrière, gredin ! Filez... C'est ce que vous avez

de mieux à faire. Quand on essaie de compromettre une jeune fille par tous les moyens pour refaire son patrimoine dissipé au jeu, on n'est pas très recommandable.

— Marguerite ! supplia Ligarol.

Mais elle se releva tout à coup et lui jeta :

— Allez-vous en!... Je ne vous aime plus. Je ne veux plus vous voir. Vous êtes un misérable !...

Alors, affolé, voyant son rêve envolé, sa fortune disparue, des poursuites probables pour son geste sauvage, l'étudiant s'enfuit dans la nuit...

Il traversa les Quinconces désertes et prit, guidé par son instinct, la route du port de Vénasque. Pourquoi? pour fuir en Espagne. Il aurait pu, bien plus facilement, aller dans le val d'Aran par le Portillon. Il n'y songea pas.

Il gravit, haletant, les rampes longues et raides qui conduisent à l'hospice de France. Là, des aboiements furieux saluèrent son passage. Il faisait nuit encore. Il franchit la Pique et, à bout de souffle, alla se reposer longuement sous quelques arbres rabougris qui se dressaient sur la pelouse, à droite du sentier.

L'aube vint. Il avait faim. Il avait froid. Il suivit les lacets qui mènent au ressaut de la cascade. Là, il rencontra deux muletiers espagnols, auxquels il demanda sa route. On lui indiqua le chemin de droite. 11 le suivit.

Bientôt, il s'aperçut qu'une gêne singulière l'envahissait. Sa tête lui semblait vide, ses jambes molles. Son cœur battait à coups précipités. Brusquement, l'angoisse le mordit. Il s'arrêta, essoufflé, tremblant, une sueur froide au front.

U fut obligé de s'asseoir.

— Diable! dit-il, j'ai le mal de montagne. Jamais je n'arriverai là-haut...

Et il songea à sa vie brisée, à Marguerite perdue pour toujours par sa faute, aux conséquences terribles de son acte. Gaston était mort peut-être. Il fallait fuir...

Il se releva, fît quelques pas rapidement, puis le même malaise le reprit, plus fort. Son estomac semblait se dilater. Une douleur vague envahissait sa poitrine. A coups sourds, comme un bélier, son cœur frappait tantôt par chocs précipités, puis plus lentement, comme «rêt à cesser de battre. Il était oppressé.

Néanmoins, il parvint au rocher qui surplombe le premier lac. Il s'assit. L'eau, très bleue, dormait immobile dans l'immense bassin de roches. Les pics et les crêtes rosissaient sous le soleil. Tout près, des coulées blanches de glaciers étincelaient. C'était l'éveil de la montagne.

Soudain, un coup de sifflet vibra et là-haut, sur le sentier en zigzag qui s'accroche à la crête abrupte, un homme surgit : un douanier. De nouveau, le sifflet retentit et un second douanier sortit des ruines d'un refuge, que le jeune homme venait de laisser à gauche.

Affolé, il se leva sur ses jambes chancelantes. Il crut voir deux gendarmes, voulut fuir, glissa sur les rochers et dévala avec un grand cri rauque, le long des pentes raides, jusqu'au lac où il s'engloutit.

Octobre finissait. Les premières neiges étincelaient sur les crêtes du pic de Gar et de Cagire. Tout là bas, le Crabère, le mont Vallier et, à droite, les névés des Cours blancs brillaient sous le soleil. Une brume, légère comme une fumée, s'allongeait au-dessus de la plaine et ceignait d'une écharpe, les coteaux boisés de Miramont. Gaston descendait la côte à pas rapides pour prendre le train. Il se rendait à Saint-Bertrand-de- Comminges. C'est là que M"® et M. Rapert s'étaient retirés. Ils venaient d'y louer une vieille maison pour y passer l'hiver. Le professeur désirait rester là longtemps, dans le perpétuel contact de ces reliques du passé qu'il aimait de plus en plus et dont il voulait faire renaître et palpiter l'âme, la vie harmonieuse et puissante.

Marguerite, désespérée à la suite de la scène dont elle avait été l'héroïne, sans espoir depuis que les douaniers avaient annoncé la mort de Ligarol, s'était prise d'une affection encore plus grande pour M""" Rapert qui avait

su si bien la consoler. Elle n'avait plus voulu la quitter, craignant d'ailleurs de retrouver, à Saint-Gaudens, trop de souvenirs de son amour si tôt brisé et peut-être aussi quelques marques de désapprobation chez ses parents et ses amis. Gaston, vite guéri de la blessure heureusement peu grave qu'il avait reçue, venait de prendre congé de son oncle et de sa tante pour aller, lui aussi, à Saint-Bertrand. Il ne voulait pas abandonner sa sœur. II désirait travailler avec M. Rc-pert qui, déjà, lui avait tracé un programme intéressant et complet d'études historiques. Il n'avait pas osé revoir les d'Estancarbon qui se montraient réservés maintenant.

Arrivé à Loures ,il rencon'^ia le professeur qui était venu l'attendre à la gare, ils haversèrent le bourg et prirent le sentier qui conduit à Saint-Bertrand en passant par Saint- Just. Ils se communiquèrent les nouvelles tout en marchant au milieu des prés et des champs de maïs dont les longues feuilles sèches bruissaient au vent. Quelques paysans ramassaient les épis. D'autres, juchés sur des tabourets de bois, cueillaient les raisins suspendus en guirlandes aux bras noueux des érables taillés en coupes.

— J'aime ces vendanges, dit le professeur. Au costume près, ne dirait-on pas une scène antique 7 Ainsi vendangeaient les Grecs et ces Romains qui fondèrent Lugdunum dont nous étudions les ruines.

Puis, s* arrêtant tout à coup, il ajouta :

— Voyez. La ville s'étendait jusqu'ici. Admirez le cirque immense dont elle couvrait la plus grande partie.

Gaston leva les yeux et vit, devant lui, se détachant comme un bas-relief sur le fond polychrome des croupes boisées, la cathédrale dressée sur son promontoire, entourée de maisons qui se pressaient autour d'elle, petites et trop neuves. A droite, la vue s'étendait jus-

qu'aux coteaux de Seilhan, jusqu'au clocher, tout blanc et aigu, de Labroquère. Partout, l'oeil errait sur des champs, des prés, des vignes que quelques pans de murs à demi écroulés et noircis par le temps, coupaient par endroits.

— Vous ne voyez pas Saint-Just ? interrogea le

professeur.

La vieille église, un peu enfouie dans le sol que les alluvions avaient exhaussé autour d'elle, était maintenant proche avec son abside romane, ses ouvertures étroites, son toit de tuile et son clocher d'une simplicité antique. Ils y pénétrèrent. Le vieux sacristain récita longuement une harangue assez curieuse où la légende et l'histoire se confondaient, au grand dommage de celle-ci.

M. Rapert écoutait attentivement l'histoire du prêtre Patrocle qui put, le premier, célébrer à Lugdunum des funérailles chrétiennes solennelles. Il souriait pendant que le guide contait la découverte du chapiteau évidé dans lequel reposaient des reliques. Ils examinèrent ensuite longuement les débris du temple païen dont on se servit pour construire cette église : colonnes corinthiennes mutilées et renversées, chapiteaux à demi enfouis dans les murs, bas-reliefs grattés et martelés.

— Songez, mon ami, dit alors le professeur, que toutes les religions se disent éternelles avec le même orgueil. Et cependant elles passent comme nous. Toutes ont le grand tort de vouloir fixer à jamais, en des dogmes immuables, l'idéal d'une génération et d'une époque. C'est ainsi que le paganisme magnifia la beauté, la force et la justice. Puis le christianisme renversa les temples païens pour diviniser l'amour fraternel, la charité, le sacrifice dont le crucifix est le symbole. Mais chacun de ces rêves est à peu près réalisé aujourd'hui. Nous voyons plus haut et plus loin. On ne renver-

sera pas les églises de ceux dont les ancêtres ravagèrent les temples. On les conservera au contraire comme témoins d'une étape que l'humanité a dû franchir pour progresser ; et ce ne seront plus les fidèles mais les artistes qui les visiteront.

Gaston, encore attaché à ses vieilles croyances par le réseau tenace des premières habitudes, répondit :

— 11 me semble cependant que l'humanité serait meilleure et plus belle si elle conservait la foi. Vous m'avez vous-même déclaré, mon cher maître, qu'il y a d'excellentes choses dans les croyances chrétiennes primitives et que le catholicisme était, tout dogme à part, une organisation remarquable. Eh ! bien, pourquoi ne pourrait-on faire ce que souhaitent l'abbé Viales et tant d'autres esprits généreux ? Pourquoi ne pas chercher un terrain d'entente entre toutes les personnes instruites et désireuses de travailler pour le progrès 7 J'avoue que l'Eglise catholique commet actuellement de nombreuses maladresses, que sa conduite dans le passé n'a pas toujours été exempte de reproche. Est-ce une raison pour Jui déclarer une guerre sans merci }

— Mais personne, sauf de très rares exceptions, ne lui fait cette guerre, mon cher ami. Les ultramontains, dès qu'ils ne sont plus les maîtres dans un pays, protestent et crient à la persécution. Si les catholiques, comme les protestants, par exemple, voulaient se contenter du droit commun, et laisser de côté la politique pour ne s'occuper que de leur vie future, il n'y aurait plus de conflit. Je vous ai montré, textes en main, quelle a été l'attitude intransigeante toujours, provocatrice souvent de la papauté et du haut clergé, même au dix-neuvième siècle ?

— C'est vrai, avoua le jeune homme.

— Ah ! si tous les prêtres, si le pape lui-même

ressemblaient à l'abbé Viales, s'ils étaient instruits, sincères et désintéressés comme lui, il serait facile de s'entendre. Mais

— Je ne comprends point l'aberration de tant de personnes, reprit Gaston. Alors que Jésus a prêché pour les pauvres, le clergé s'allie partout avec les riches et les oppresseurs du peuple. C'est extraordinaire.

— C'est moins extraordinaire que vous ne croyez. La vérité, c'est qu'il y a, dans tous les partis, trop peu de personnes vraiment convaincues et sans autre éimbition que de travailler pour le salut commun. Les religions exigent de leurs adeptes et, tout particulièrement, de leurs ministres, des qualités si hautes, si rares qu'il est bien difficile de les acquérir et plus encore, peut-être, de les conserver.

Ils sortirent de la crypte où la pénombre régnait déjà et traversèrent le cimetière envahi par les folles herbes. Arrêtés un instant devant un débris de muraille romaine, leur pensée revint à cette époque qu'ils se plaisaient \ étudier.

— Dans ces chemins boueux où passent les charrettes chargées de raisins et d'épis de maïs, se sont promenées les litières des patriciens et les files taciturnes d'esclaves. Ne regrettons pas trop la ville anéantie, les ruines accumulées, les massacres atroces, puisque c'est grâce à tout cela que les paysans que nous voyons sont devenus des serfs, puis des tenanciers et enfin des hommes libres.

Sans parler, ils continuèrent leur route, prirent un sentier raide et rocailleux qui, du Plan, les conduisit à l'entrée de la ville. Ils se retournèrent.

La nuit venait. La verdure persistante de quelques arbres paraissait aussi vigoureuse qu'au printemps. Les tons dorés des feuilles de peupliers, les taches rougeâtres des vignes, les tiges jaunies des maïs, se fondaient avec

les teintes des croupes boisées riches et variées comme des mosaïques. De grands lambeaux de chaume ou de terre déjà labourée faisaient contraste. Les couleurs pâlissaient peu à peu et se fondaient soûs l'estompe grisbleu du crépuscule.

Quand ils arrivèrent, M'"" Rapert gronda un peu.

— En voilà des retardataires ! Vous n'étiez guère pressé de nous revoir, monsieur Gaston ? Je vous fais mes compliments. Quant à toi, mon ami, tu étais parti sans pardessus et tu finiras par prendre mal en restant ainsi dehors à la tombée de la nuit. Tu es un imprudent. Tu sais bien cependant qu'il faut prendre des précautions à cause de ton rhume.

— Mon rhume, mais ce n'est rien, plaisanta le professeur. Il se trouve bien chez moi, puisqu'il ne veut pas partir. Que veux-tu que j'y fasse ?

Marguerite arriva, vêtue de sombre, l'air douloureux, le regard perdu, les joues tirées. Gaston eut un serrement de cœur. Il l'embrassa :

— Eh î bien, soeurette ? Comment vas-tu ? L'oncle et la tante préféreraient t' avoir près d'eux. Ils sont bien tristes, eux aussi.

La jeune fille embrassa longuement son frère et, sans un mot, se mit à pleurer silencieusement sur son épaule. M'"" Rapert, comme une maman, vint afîectueusement à elle et l'entraîna. Les deux hommes restèrent seuls, profondément émus.

— Que faire ? murmura Gaston.

— Rien, répondit M. Rapert. Laissons couler les jours. Elle est jeune et se consolera, je l'espère. La perte d'une personne aimée, c'est une mutilation. Si l'on est âgé et sans forces, on en meurt souvent. Mais les êtres jeunes peuvent espérer, après le déchirement, une renaissance.

A ce moment, la sonnette tinta. M. Rapert alla ouvrir et Gaston entendit sa voix, joyeuse et vibrante, dans le corridor.

— Bonsoir, monsieur l'instituteur ! Vous pouvez entrer. Je vais vous présenter à M. Gaston Galié qui sera content de faire votre connaissance.

Un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, de taille moyenne, mince, mais bien musclé cependant, le visage sympathique, entra, un peu gêné.

— Je vous présente un collègue, mon cher arm : M. Deirbas, instituteur à Saint-Bertrand.

— Oh ! un collègue ! protesta le nouveau venu, après avoir serré la m.ain de Gaston, vous êtes trop bon. Je ne saurais accepter d'être traité en égal par un savant comme vous.

— Mais si ! mais si ! déclara le professeur. Vous êtes un instituteur fort instruit, zélé, désireux de vous acquitter aussi bien que possible de votre tâche. Et cette tâche est aussi belle que la mienne. Elle est la plus nécessaire puisque, grâce à vous, les générations nouvelles peuvent tirer profit de l'expérience du passé.

J'ai fait la connaissance de M. Darbas pendant que vous n'étiez pas là, ajouta l'historien en s'adressant à Gaston. Je tiens à vous dire tout de suite qu'il ne se contente pas d'être un très bon instituteur. Il a une ambition plus haute.

Il veut collaborer avec nous. Déjà, il a su recueillir des choses précieuses. Nous irons les voir un de ces jours. Mais ce n'est pas tout. Doué pour les lettres, M. Darbas écrit de temps à autre dans des revues locales ou félibréennes. Je vais vous lire sa dernière publication. Elle vous montrera qu'un primaire intelligent peut fort bien devenir égal sinon supérieur à beaucoup de prétentieux .

— Je vous en prie!... dit l'instituteur en rougissant. Mais déjà M. Rapert avait ouvert une brochure à

couverture violette et s'installait au coin du feu pour lire. Gaston se leva pour rapprocher la lampe à manchon incandescent dont se servait son ami pour travailler.

— C'est une page d'histoire, expliqua celui-ci. M. Darbas a voulu faire revivre l'un des derniers hobe reaux de la région du Sud-Ouest, sans trop préciser l'endroit car la famille existe encore. Je trouve que de pareils croquis historiques sont excellents pour les élèves. Vous allez en juger vous-même. Je lis :

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