‹ Les vies obscures roman pyrénéenChapitre 2 sur 2 · LE DERNIER HOBEREAU · texte numérisé non relu

LE DERNIER HOBEREAU

Grand, ventru, toujours vêtu d'une vieille lévite à boutons d'os, Héglon de Morlas se promène sur ses terres. Il arpente le chemin bordé d'acacias. De temps à autre, il sort un morceau de sucre de sa poche, le jette en l'air pour le happer à pleine bouche, comme un chien, quand il retom.be.

Ses gros yeux saillants furètent sans cesse à droite, à gauche, dans la vigne qui s'étend des deux côtés du chemin. De ses mains faisant un porte-voix, il clame de toutes ses forces :

— Saint- Jean ! Hé ! Saint- Jean, où te caches-tu, animal ?

Eveillé en sursaut, le vieux valet qui dormait à l'ombre d'un chêne-liège, file vers la surrède (2) où travaillent les sarcleuses, et répond :

— Me voilà, monsieur, me voilà.

(1) A B. Marcel, le portraitiste savoureux de types du Midi... et d'ailleurs.

(2) Foi'ôl de chênes-lièges.

Héglon arrive et, à son approche, disparaissent les quenouilles que dévidaient les femmes. Car on ne gagne que dix sous par jour à sarcler les surrèdes.

Flairant les paniers dont il soulève le couvercle avec un plissement de son gros nez rougeaud, il trouve un morceau de pain de boulanger. C'est le déjeuner d'une pauvre vieille, ridée comme une pomme de l'an passé.

Dis donc, barbotte, c'est péché que tu manges du pain blanc aujourd'hui. Je n'en mange que le dimanche, moi. Je prends ce m.orceau. On t'en donnera un autre à la cuisine.

Et le descendant des chevaliers met le pain dans sa poche après en avoir arraché une bouchée d'un coup de ses crocs noirâtres.

Le soir, les ouvrières viennent à la paye. C'est samedi - Saint-Jean et le hobereau font les comptes.

— Combien te dois-je, barbot ?

Six jours, monsieur. Ça fait trois francs et douze

sous.

— Voilà trois francs et dix sous.

— Mais, monsieur...

File, barbot, ou je ne te donne plus de travail.

Tu veux trop gagner.

Le lendemain, dimanche, au marché de Monclar, toutes les marchandes sont alignées sur la place de la «Cathédrale». Dans des corbeilles, dans des paniers, en voiture, sur le bât d'une vieille bourrique, ou, plus simplement, sur leur tête, elles ont apporté quelques fruits, quelques légumes. Avec les sous que leur rapporte cette vente, elles achètent de l'épicerie, un morceau de viande, un bout de ruban pour la fillette ou un (( croquant )) pour le bébé, toutes choses que le mari, avare, ne voudrait pas acheter.

Un murmure court :

— Moussu Hégloun qu'arribo.

Sans se presser, le hobereau fait le tour.

— Tiens, barbotte, tu as là de jolies poires. Elles doivent être bien bonnes !

Il en saisit une, la plus belle, et crache les pépins après l'avoir broyée en deux mouvements de ses puissantes miâchoires. Sans dire merci, il ouvre un autre panier :

— Voilà de jolies pêches ; il faut que j'en goûte une...

Elle est déjà ouverte et avalée en deux bouchées. Le gentilhomme essuie ses doigts juteux à une feuille de chou et continue sa dégustation. Goulûment, il prélève sa dîme, goûte tout, n'achète rien et, la conscience en repos, pénètre dans l'église, le chapeau sur la tête, pour présider la messe.

Une de ses distractions favorites était de lutter avec son vieux Saint- Jean. A tout mom.ent ils s'empoignaient, tantôt dans la cour salie par les poules, parfois sur les bruyères ou le sable parsemé d'aiguilles de pms. Toujours Saint-Jean était vainqueur. Furieux, Héglon ruait et mordait comme un cheval vicieux. Mais Saint- Jean lui lançait une bonne bourrade en s'écriant :

— Attention ! amusons-nous gentiment ou je cogne, moi aussi !

Puis tous deux allaient boire... sérieusement.

Héglon de Morlas méritait bien le nom de hobereau, car il désirait s'approprier tout ce qu'il voyait. Un vulgaire c( barbot » affligé de son défaut aurait été traité com.me un goujat. Mais on le considérait simplement comme un envieux et on se contentait de murmurer... quand il était parti.

Cet homme de proie eut une fin digne de lui. Il assistait à un repas de noce ; pour pouvoir manger davantage.

il ôta le bandage qui maintenait une hernie. Et il s'enfla tellement de victuailles que la hernie sortit et creva. 11 en mourut.

Sa fin fut pieuse et édifiante. Il se confessa et reçut humblement l' extrême-onction. On n'ose pas dire cependant qu'il est allé tout droit en paradis.

Après les félicitations d'usage qui mirent le modeste M. Darbas dans un état de confusion extrême, Gaston demanda :

— Mais a-t-il existé réellement, cet individu ?

— je puis vous l'affirmer, répondit l'instituteur. J'ai entendu raconter son histoire, pendant les vacances, par up de mes oncles qui possèdent une propriété en Armagnac. Lui-même a vu celui que j'appelle Héglon de Morlas accomplir ses prouesses et beaucoup d'autres, un peu trop spéciales pour pouvoir figurer dans une étude pareille.

— Ah ! oui, vous m'en avez conté quelques-unes, approuva le professeur. Mais nous ne croyons pas devoir les faire connaître à nos élèves, ajouta-t-il en riant. Qu'il vous suffise de savoir que ce hobereau montrait une égale rapacité pour tout ce qui était capable de flatter ses appétits.

— C'est complet ! s'écria Gaston en souriant à son tour.

— Voilà ce qu'il faudrait faire connaître au peuple, reprit l'historien pour montrer ce qu'était souvent — je ne dis pas toujours — cette élite Vieille-France qu'on essaie de redorer pour nous l'imposer encore aujourd'hui. Beaucoup de gens à la vue courte regrettent, sans le connaître, ce bon vieux temps dont ils seraient vite dégoûtés si on pouvait le faire revivre pendant quelques jours.

— Ils deviennent de plus en plus rares, ceux-là, dit l'instituteur. J'aime à causer avec les artisans et les cultivateurs de la commune pour me rendre compte des besoins et des aspirations populaires, vous le savez. Eh ! bien, je constate que, même les réactionnaires parlent aujourd'hui de progrès nécessaires, de réformes pressantes. Les gfens du peuple sont loin d'être d'accord évidemment sur ces réformes, mais ils éprouvent, vaguement si vous voulez, le désir de progrès.

— C'est de bon augure ! s'écria joyeusement M. Rapert. Voilà l'œuvre de vos prédécesseurs, mon cher collègue. Ces notions élémentaires qu'ils ont données à leurs élèves et, tout particulièrement, leurs leçons d'histoire, germent aujourd'hui. Elles ont fait comprendre la nécessité du travail commun pour le progrès de la patrie d'abord, de l'humanité ensuite. Un effort encore de votre part et les vies obscures deviendront conscientes pour s'épanouir enfin au bonheur.

Gaston restait songeur. M. Rapert s'en aperçut et lui demanda :

— A quoi pensez-vous, jeune mélancolique }

— Je me demande, mon cher maître, ce qui se produira Guand la foule (deviendra vraiment consciente. Je suis effrayé déjà par les prodromes qui se manifestent : articles haineux, mouvement syndicaliste, grèves et cœtera. Que nous réserve demain ?

Le professeur se leva, prit un journal et, désignant du doigt un article, il répondit :

— Lisez ça. Et vous verrez comment l'attitude résolue et sage du peuple, du prolétariat de tous les pays, vient d'éviter une guerre européenne. Les pangermanistes en Allemagne, un groupe de coloniaux sans scrupules chez nous, ont failli provoquer un conflit effroyable. Tandis que les journaux influents des deux pays restaient

timidement dans l'expectative — s'ils n'attisaient pas le feu — ce sont les travailleurs qui ont fraternisé solennellement et réduit à l'impuissance les chercheurs d'aventure.

— Mais si les gouvernements avaient voulu la guerre ? objecta le jeune homme.

— Les gouvernements sont obligés de tenir compte, plus que vous ne le croyez, des aspirations populaires. Ce sont les peuples aujourd'hui qui, à peu près partout, sont les maîtres de leurs destinées.

Les banques ont une influence très grande, vous le savez. Depuis le seizième siècle au moins, on a dû compter avec elles avant, pendant et après chaque guerre. Mais les banques elles-mêmes, en France tout particulièrement, centralisent les fonds d'une multitude de petits bourgeois, de propriétaires aisés, de fonctionnaires en bonne place. Et elles doivent se tenir à la disposition de leurs clients sous peine de faillite.

Aussi, à l'heure actuelle surtout, toutes les grandes entreprises sont-elles vraiment démocratiques et faites par une grosse partie du peuple. Mais je ne puis malheureusement affirmer que ces entreprises aient toujours pour but son bonheur par le progrès social.

— Et cependant, puisque, d'après vous, une grande partie du peuple a une influence telle, soit directement par le suffrage universel, soit indirectement par l'épargne et la finance, le peuple devrait triompher 7

— Hélas ! non, mon pauvre ami. Il y a encore peuple et peuple. Aujourd'hui des castes subsistent pour qui sait observer. Ces castes sont aussi tranchées et souvent même aussi opposées que jadis. Nous n'avons plus les mêmes classes que sous l'ancien régime, c'est entendu. Mais nous en avons encore trois à mon avis. Primo : les gros propriétaires et les grands financiers qui, par leur

main-mise sur la presque totalité de la presse populaire, machinent ce qu'ils veulent et trompent bien souvent les naïfs trop nombreux malheureusement. Secundo : les intellectuels et les artistes qui sont l'élite, mais qui ne disposent pas des moyens matériels indispensables au triomphe de leur idées. Tertio, enfin : les indifférents, les inconscients qui possèdent en plein vingtième siècle la mentalité fruste et paresseuse des serfs et des esclaves. C'est encore cette plèbe qui nous pèse comme un boulet lorsque nous voulons aller de l'avant. Je reviens une fois de plus à ma vieille idée des vies obscures. Il faut absolument qu'elles se libèrent, qu'elles prennent conscience d'elles-mêmes pour aider les intellectuels à secouer le joug insupportable des hommes d'affaires et de proie.

— Allez-vous prêcher maintenant la révolution sociale et la lutte contre le capitalisme 7 plaisanta M. Darbas.

— Non, car je me défie de toutes les propositions trop simples et brutales, reprit M. Rapert. Il y a de nombreux moyens qui permettraient à la véritable élite, celle qui possède un idéal de bonté, de fraternité, de travail pour tous et par tous, de triom.pher. Mais cette révolution, bien plus profonde que celle de 1789, sera très longue à venir, car ceux qui sont dignes de la faire sont encore trop peu nombreux. Quand je dis révolution, je m'exprime mal d'ailleurs. L'intelligence triomphe sans bataille et sans tumulte. Elle sait s'imposer peu à peu d'une manière complète, irrésistible... comme la lumière !

Le professeur s'était levé pour prononcer ces dernières paroles. Adossé à la cheminée, les yeux grands ouverts et le regard perdu, il cherchait, bien loin, par-delà les années abolies, la réalisation du rêve de son âme généreuse. Son visage aux traits expressifs, éclairé de profil

par la demi-clarté qui filtrait à travers F abat-jour de la lampe, paraissait transfiguré. Ses deux amis le regardaient, pensifs, et une émotion irrésistible les peignait à la gorge.

Ils avaient devant eux le croyant moderne, l'apôtre d'une religion vraiment universelle puisqu'elle cherche à faire communier tous les hommes, sur tout le globe, dans la même foi en un idéal réalisable et cependant sublime. M. Darbas surtout sentit vibrer dans les paroles de M. Rapert l'âme enthousiaste, capable de toutes les délicatesses comme des efforts les plus ardus de celui qui voulait transformer le monde par l'école. Il sentit mieux que par le passé toute la grandeur de sa tâche. Il voulut essayer de le dire, mais la pendule sonna sept heures.

— Excusez-moi, messieurs, dit-il. Il est tem.ps que je me retire.

— Où voulez-vous aller 7 questionna le professeur, revenant à la réalité.

— Mais... chez moi, pour dîner.

— Vous allez nous faire le plaisir de rester avec nous, ce soir, pour finir de faire la connaissance de M. Galié. Votre cuisinière, ajouta-t-ii en riant, doit faire grève depuis longtemps et le magnifique traitement que la République française vous alloue ne vous permet pas d'aller tous les jours à l'hôtel du Comminges.

C'est entendu. Je vais avertir M"'^ Rapert. Pendant que l'historien s'absentait, Gaston questionna M. Darbas sur ses recherches archéologiques.

— Trouve-t-on beaucoup de choses intéressantes par ici ?

— Oh ! oui. Et l'on en trouverait bien davantage si l on entreprenait des fouilles complètes et méthodiques comme celles d'Herciilanum, de Pompéï et de tant d'autres villes qui furent, somme toute, souvent moins

intéressantes et importantes que notre Lugdunum. Mais nous n'avons pas d'argent et les propriétaùres se défient, croyant qu'on va découvrir des trésors.

— Faut-il être stupide i s'écria Gaston.

— Que voulez- vous, ces gens sont si souvent trompés qu'on doit leur pardonner quelque exagération. Parfois, le soc de leur charrue met au jour une pièce de monnaie. Ils peuvent donc croire qu'il y en a beaucoup sous la terre. Probablement même, se livrent-ils en cachette à des recherches dans ce but. Mais elles sont sans doute le plus souvent infructueuses, car je n'ai vu vendre qu une pièce d'or antique depuis que je suis ici. Encore avait-elle été découverte par hasard.

— Ah ! si l'on pouvait gagner la confiance des paysans et faire, avec leur collaboration, une résurrection presque complète de la ville gallo-romaine, ce serait une bien belle œuvre !

— Evidemment. Nous y travaillons tous, M. Rapert, en venant se fixer dans le pays, a fait et fera beaucoup pour notre cause. Il a gagné déjà bien des sympathies. Volontiers on lui fait des confidences. Je suis persuadé qu'il réussira. Mais il faut du temps.

Le professeur rentra et les invita à passer dans la salle à manger. M. Darbas, toujours timide, crut devoir s'excuser auprès de M™*" Rapert, qui le rassura vite par sa bonne grâce coutumière. Elle le plaça à sa gauche et à côté de Marguerite qui, toujours triste, ne parut pas prêter grande attention à l'instituteur. Celui-ci savait — on est si bavard dans le Midi — que M"' Galié souffrait d'un amour malheureux. Aussi, tout en étant très poli, se gardait-il de l'importuner. M. Rapert parlait continuellement d'ailleurs et l'accaparait manifestement. C'est à peine si, de temps à autre, il pouvait brièvement remer-

cier la maîtresse de maison, qui le servait copieusement pendant qu'il causait avec son mari.

Au dessert, la conversation revint aux monnaies que l'on trouve parfois dans les champs du voisinage.

Au fait, dit l'instituteur, je crois en avoir une dans

la poche. Elle m'a été apportée aujourd'hui même par un de mes élèves qui venait de la découvrir dans un fragment de poterie. Aussi est-elle très bien conservée.

Il chercha un moment et finit par la saisir. Il la déplia, car elle était soigneusement enveloppée de papier soie, et la tendit à M"^ Rapert.

— Tiens, dit-elle, on dirait un centime. Le bronze est tout verdâtre et très bien patiné. Il y a une tête d'un côté et de l'autre... une espèce d'arc de triomphe. Regarde, mon ami.

Et elle la donna à son mari, qui s'était déjà muni d'une loupe.

— Oh! s'écria-t-il, comment diable cette pièce a-t-elle été apportée ici?... C'est un as à l'effigie de Crispus, ce malheureux fils de Constantin, dont l'histoire ressemble beaucoup à celle d'Hippolyte et de Phèdre. Il était brave et se couvrit de gloire. Mais les intrigues d'une marâtre le firent mettre à mort.

Marguerite, intéressée, avait levé la tête.

— Vous connaissez son histoire? monsieur Rapert. Racontez-la, je vous en prie.

— Elle est bien triste. D'ailleurs, je n'en ai lu que les très grandes lignes. Mais si vous y tenez absolument, je le ferai volontiers pour vous distraire. C'est le moment d'ailleurs, puisqu'on apporte le thé. Savez-vous comment cet as est venu à Lugdunum Convenarum? En le regardant bien attentivement, je le devine.

Et le professeur, dont l'imagination fréquemment

exercée dans ses longues études, se plaisait parfois à tisser de l'idéal avec la trame du réel, commença son récit.

— Une jeune et belle patricienne de la cour de Constantin le Grand — nous l'appellerons Julia si vous voulez — aimait depuis longtemps Crispus, fils de l'empereur. Elle n'espérait guère voir son amour partagé, car le jeune César devait épouser une femme peut-être moins belle, mais de plus noble origine. Cependant, elle iic perdait pas une occasion d'être agréable à Crispus, qui s'en aperçut bientôt.

Ce qui devait arriver arriva. Les deux jeunes gens s aimèrent. Ils vécurent des jours heureux sous les portiques verdoyants et dans les salles de marbre jonchées de pétales de roses. Mais le destin ne leur était pas favorable. Les dieux sont souvent jaloux du bonheur des mortels.

Après la mort de sa première femme, Constantin avait épousé Fausta. Celle-ci chercha naturellement à assurer l'empire à son fils. Pour cela, il fallait perdre Crispus.

On essaya tout d'abord de le faire périr dans une expédition. Justement, Licinius, empereur d'Orient, déclarait la guerre à Constantin. Une flotte commandée par Crispus, qui venait d'être nommé consul, fut envoyée dans l'Hellespont. Le César fut vainqueur et revint triomphant à Rome.

La marâtre, alors, se plaignit à Constantin d'être continuellement poursuivie par son beau-fils, qui l'aimait, affirmait-elle. L'empereur, sot comme tous les jaloux, finit par le croire. Crispus fut mis à mort en 326.

— Et Julia? demanda Marguerite, angoissée.

— Julia fut obligée de s'incliner, elle aussi, devant le destin. Elle pleura longtemps le César qu'elle aimait et jura de lui rester toujours fidèle. Mais son père et l'empereur l'obligèrent à épouser un fonctionnaire des

douanes. Comme par hasard, ce fonctionnaire fut envoyé à Lugdunum Convenarum. Et Julia ne put emporter, comme souvenir du disparu, qu'une petite pièce de bronze frappée à l'effigie de Crispus à l'occasion de son consulat. Elle la conserva pieusement parmi ses dieux familiers. Elle la cachait au fond d'un vase d'argile. Et c'est pour cela qu'elle est restée intacte jusqu'à nos jours.

Cette patricienne me fait songer à celle que chante

de Hérédia dans 1' (( Exilée » et qui vint mourir ici, murmura Gaston.

C'était elle, peut-être, répondit doucement

M"^Rapert.

Ils restèrent un long moment silencieux, laissant leur esprit évoquer des souvenirs d'heures grises, d'idylles tragiques comme celle que venait de conter le professeur. Marguerite, après avoir essuyé furtivement ses yeux, examinait à son tour le petit disque de bronze verdegrisé et, le tendant à M. Darbas :

Pauvre Crispus ! Il mérite bien que l'on conserve

encore ce souvenir de lui.

— Conservez-le vous-même, mademoiselle, dit 1 instituteur avec un sourire doux et triste. Cette monnaie vous rappellera la jolie légende de M. Rapert. D'ailleurs, il vaut mieux que cette relique de femme soit conservée par une femme.

— C'est très bien ! approuva M"" Rapert. Vous ne pouvez pas refuser.

— Je vous remercie beaucoup, monsieur, dit Marguerite en rougissant un peu.

Le professeur regarda les deux jeunes gens et sourit à Gaston. Puis, pour renouer la conversation, il proposa:

— Je crois que nous pouvons, dès à présent, tracer notre plan de campagne.

Nous allons examiner tout d'abord de très près la collection de M. Darbas et les archives locales.

— Oh! les archives? interrompit l'instituteur. Mais on les a pillées ! Il y a vingt ou trente ans, on a emporté de pleines malles de parchemins je ne sais où...

— Hélas ! nous laissons trop facilement voler nos richesses nationales, acquiesça M. Rapert. Le gouvernement, les municipalités, tout le monde s'en désintéresse. Et quand les artisans arrivent, les outils manquent bien souvent. Mais nous travaillerons quand même, en nous servant de ce qui reste. D'ailleurs, je chercherai à Toulouse, à Pau, à Auch, partout où je pourrai trouver quelque chose. J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Le ministre m'accorde un congé d'un an et, grâce à M. Audhuy, de l'Institut, une somme assez importante va être mise à ma disposition pour nos recherches. Tout va bien et nous réussirons, j'en suis persuadé. Nous sommes trois pour commencer...

Soudain, la sonnette tinta violemment.

— Qui peut sonner à neuf heures? demanda le professeur. Je vais voir.

Il revint avec une dépêche.

-^— Qu'est-ce? questionna M"^ Rapert, angoissée. Mais déjà son mari, après avoir rapidement parcouru le télégramme, le lisait à haute voix ;

Condamné par VEglise, chassé de mon Institution, pourrai-je trouver un asile et quelque consolation chez vous? J'attends votre réponse Hôtel Moderne, Montréjeau.

VlALES.

— Le pauvre abbé ! gémit Gaston.

— Il ne l'est plus, mon ami, répondit M. Rapert.

Mais il va être des nôtres. Je vais lui répondre immédiatement. Si ma dépêche ne peut être transmise ce soir, elle le sera demain matin de très bonne heure. Cette vieille maison est assez grande. La cathédrale est proche. M. Viales pourra s'y rendre souvent, séms traverser la ville, par le jardin. Puisque ses frères en religion l'abcindonnent, lui qui était peut-être le meilleur d'entre eux, c'est nous, les mécréants, qui le recueillerons pour leur donner l'exemple de la fraternité chrétienne.

M""" Rapert lui avait tendu son chapeau et la grande cape pyrénéenne qu'il aimait à prendre pour sortir.

— A tout à l'heure ! dit-il.

— Je vous accompagne, proposa M. Darbas. Bonsoir, mesdames et monsieur. Je vous remercie de l'excellente soirée que j'ai passée avec vous.

Dès qu'ils furent partis, Gaston dit à M""' Rapert avec effusion :

— Je ne saurais être trop dévoué à M. Rapert, madame. Grâce à lui, mon cher ancien maître ne sera pas abandonné. Car, je ne sais pas si je vous l'avais dit, le pauvre M. Viales est orphelin, absolument seul et sans ressources. Le curé de campagne qui l'avait élevé est mort depuis longtemps dans un village de l'Ariège, dont j'ai oublié le nom.

— Mon mari vous a bien dit que nous avions reçu de bonnes nouvelles, répondit-elle, toujours modeste et gracieuse. Nous sommes presque riches maintenant. 11 est juste que nos amis partagent notre bonheur. Je suis si contente, moi aussi ! Depuis que nous vous connaissons, mon mari est beaucoup plus gai. Si cette malheureuse toux ne persistait pas, je croirais qu'il va tout à fait bien. L'air des Pyrénées lui est favorable. Ce que je vous demande, c'est de m'aider à l'empêcher de trop tiavailler.

— Vous pouvez compter sur moi, déclara Gaston. Allons, veux-tu aller dormir, petite sœur ? ajouta-t-il.

— Je viens et vous montrerai votre chambre, reprit M""* Rapert. Nous avons gardé pour vous celle qui est à côté de la nôtre. Elle permet de voir très bien toute la cathédrale. Cela vous plaira, sans doute.

— Oui, mais je serais heureux de la céder à M. Viales.

— Tranquillisez-vous, Nous en avons une autre très convenable au-dessus. Savez-vous que cette maison est grande comme une caserne ? Ah ! on n'est pas logé à l'étroit comme dans les villes, ici.

Gaston resta longtemps à veiller sur son lit. Il se proposait d'aller rejoindre son ancien maître à la gare de Loures, le lendemain. Puis il s'endormit et rêva bientôt à la période de splendeur de Lugdunum, époque encore un peu mystérieuse et captivante, précisément par son mystère même.

Il passait, vêtu de la tunique blanche et de la toge à bande de pourpre, sur la grande avenue dallée de blocs de marbre brut qui conduisait de l'oppidum aux Thermes bâtis au milieu de la plaine. La colline, entourée de murs épais flanqués de petites tours rondes, était dominée par un temple presque aussi grand que la cathédrale dont le souvenir persistait dans le rêve. Ce temple était élevé aux dieux officiels de l'Empire et aux divmités chères aux Convènes : Abellio, le dieu des hautes vallées pyrénéennes ; Illixo, celui des thermes onésiens ; Bazertus qui protégeait la plaine de Rivière, et Léhéren qu'on vénérait à Ardiège.

A droite, à gauche de la voie principale, une foule de petites maisons basses composées d'un rez-de-chaussée étroit et obscur sous une terrasse à l'orientale ou un simple toit de tuiles rougeâtres abritaient la plèbe, les

Convènes, venus d'un peu partout. Mais, de loin en loin, un arc de triomphe, une colonne ou une statue dominaient ces humbles demeures et montraient que cette ville était une capitale. Le Forum s'ouvrait, au centre, entouré de constructions grandioses. Dans toutes les rues, la foule affluait, cosmopolite et bigarrée. Des Ibères aux yeux sauvages sous le foulard multicolore qui ceignait leur front, poussaient devant eux des mules chargées d'outrés de vin et de paniers de fruits. Des soldats vêtus de la casaque de cuir lamée de fer, riaient aux courtisanes qui passaient par groupes en offrant leurs lèvres peintes et fermant à demi leurs yeux fardés. Parfois une litière passait, précédée et suivie d'esclaves qui bousculaient la foule pour frayer un passage à la patricienne immobile, parée comme une idole et qu'ils balançaient au bout de leurs poings robustes.

La cohue augmentait. La plèbe, vêtue de loques, se dirigeait, avide, vers l'amphithéâtre bâti au pied de la colline qui le couvrait de son ombre. Indiftcrents au tumulte, deux philosophes causaient sous l'abri d'un portique. Ils discutaient les mérites respectifs du paganisme qui se mourait et d'une religion nouvelle qui faisait beaucoup de prosélytes dans le monde méditerranéen. Gaston reconnut sans surprise M. Rapert et M. Darbas.

Un couple vint dans la rue presque déserte maintenant et s'approcha d'une statue de Vénus qui se dressait au centre d'un carrefour. Le jeune hom.me fît brûler quelques grains d'encens pendant que la jeune femme ôtait la couronne de roses qui ornait ses cheveux et la déposait, avec les gestes prescrits par le rite, aux pieds de la déesse de marbre. Comme ils se retournaient lentement, les mains unies, Gaston vit que c'était Ligarol et Marguerite.

Il voulut courir vers eux, mais ils s'évanouirent tout

à coup et, en ce moment, il se vit sur les gradins de l'cimphithéâtre. Il aperçut d'abord, autour et en face de lui, la foule, ivre d'une joie sauvage, qui trépignait et hurlait. Au milieu de l'arène, des ours des Pyrénées broyaient des victimes. L'une tourna vers lui son visage. C'était l'abbé Viales. Il voulut crier, bondir au secours de son maître. Impossible : ses jambes, sa gorge étaient paralysées...

La vision disparut. Il était de nouveau sur la voie triomphale, absolument seul cette fois. Les statues étaient renversées, les temples incendiés, des ruines couvraient la colline et le cirque immense qu'emplissait auparavant Lugdunum Convenarum. Les Barbares étaient venus et avaient tout mis au pillage. Des corps mutilés gisaient partout, des flaques de sang noirâtre souillaient les dalles de marbre. Une odeur affreuse composée du relent terrible des cadavres et de l'odeur acre des incendies prenait à la gorge, donnait des nausées.

Voici qu'un prêtre sortait des ruines et, avec les débris du temple païen, construisait une église qui s'érigeait vite parmi les décombres. Une foule y venait bientôt pour ensevelir des morts. Puis, sur la colline rasée, une cathédrale montait dans le ciel, épaulée d'arcs-boutants monstrueux. Déjà, sa tour se dressait comme la tête à demi ébauchée d'un sphinx colossal couché au pied de la montagne et prêt à bondir sur la plaine. Les maîtres es pierres vives sculptaient les gargouilles grimaçantes, plaçaient les vitraux. Déjà des pèlerins gravissaient la côte abrupte. Des paysans en guenilles, des malades venaient implorer les reliques. Le bourdon sonnait à toute volée. L'évêque sortait, vêtu de soie et d'or, avec autour de lui les membres du chapitre, les confréries et la foule encapuchonnée de bure des moines sinistres.

Puis les murailles, les tours, les portes massives croulèrent. Seule la cathédrale resta debout sur la colline, au milieu de la plaine déserte, et le bourdon sonnait le glas...

Le jeune homme se réveilla. L'angelus tintait dans le silence frais de l'aube qui bleuissait les vitres de sa chambre. Vite il se leva pour ne pas être en retard. Il était pressé d'aller rejoindre son ancien maître, A la cuisine, il trouva M. Rapert qui, très simplement, faisait chauffer le lait.

— Marie ne vient qu'à huit heures, expliqua le professeur, et je n'ai pas voulu que ma femme se lève encore. Je viens avec vous à la gare. M. Viales verra qu'il est chez de vrais amis.

Leur déjeuner pris, ils partirent. Le soleil luisait déjà au-dessus de Barbazan dont les maisons se détachaient, blanchâtres, sur le fond verdoyant du coteau, par-dessus les peupliers qui bordent la Garonne. Ils croisèrent des cultivateurs qui se dirigeaient vers les champs et leur adressaient un salut poli mais fier, les yeux bien ouverts, la tête droite, sans ôter leur coiffure. Comme Gaston s'en étonnait :

— C'est l'intention et non le geste qu'il faut considérer, lui dit M. Rapert. Je les connais déjà un peu, ces braves gens. Ils ont conscience de leur indépendance et de leur utilité. C'est leur droit. Leur orgueil apparent est fait d'une timidité réelle, au fond. Je les préfère tels qu'ils sont que trop prêts à se courber. L'humilité, pour moi, n est pas une vertu mais une faiblesse qui permet aux despotes d'agir à leur guise.

Une heure après, ils voyaient descendre de wagon un pauvre homme triste, en complet veston de gros drap mal confectionné et qui, avec sa figure rasée, ressemblait à un domestique. Mais son regard serein quand même.

décelciit une âme énergique, résolue à vivre et à lutter. Ce n'était plus l'abbé, mais M. Viales.

— Ah ! mes amis, que vous êtes bons et que je vous remercie ! dit le voyageur.

— Soyez le bienvenu puisqu'on vous a libéré, répondit le professeur. Notre maison sera la vôtre. Vous y vivrez comme vous l'entendrez ; vous vous consolerez des erreurs et des fautes des religions actuelles en recherchant dans le passé, l'âme qu'elles eurent jadis, l'idéal qu'elles ont abandonné. C'est nous qui continuerons l'œuvre qu'elles n'ont pas su accomplir...

Et, les yeux humides, ces deux vaillants s'embrassèrent.

Depuis plusieurs mois, M. Rapert travaillait avec la collaboration de M. Viales, de l'instituteur et de Gaston à ses recherches historiques. Grâce à la sympathie qu'il avait su inspirer et au zèle éclairé de ses amis, la moisson était déjà riche. Des notes noircissaient des fiches de carton rose que Gaston classait soigneusement dans plusieurs casiers. Des parchemins ou des copies, des objets antiques, des monnaies, des photographies couvraient plusieurs tables ou étaient accrochés aux murs d'une grande chambre du premier étage dont ils avaient fait leur atelier. Devant eux, la cathédrale se dressait, assez proche pour laisser distinguer la lèpre de ses murs, les blessures de ses verrières et des tuiles que retroussaient parfois les coups de vent, aux jours d'orage. Mais malgré ses laideurs, elle restait imposante, sereine ; elle paraissait braver le temps et donner une leçon de force persévérante, de ténacité contre le malheur, de foi dans l'avenir.

C'était ainsi que la comprenaient ces travailleurs qui la contemplaient souvent, à travers la fenêtre, soit quand l'hiver la poudrait de neige, soit quand l'été la colorait des teintes chaudes qui dorent les marbres antiques.

Mais, toujours ambitieux de faire plus grand et plus beau, M. Rapert ne songeait pas seulement à rédiger une thèse de doctorat, à envoyer des notes intéressantes à M. Audhuy, de l'Institut. Il caressait un rêve depuis longtemps et le confia enfin à ses amis.

Un soir où, comme de coutume, ils descendaient la route qui surplombe la vallée, il dit brusquement :

— Ce que nous faisons n'est rien. La meilleure partie de l'œuvre reste à accomplir.

— Que proposez- vous donc 7 interrogea Viales.

— Je songe depuis longtemps à entreprendre des fouilles qui exhumeraient les reliques sacrées, les restes de cette Lugdunum dont nous recherchons les traces. Les monnaies ne nous disent pas grand chose. Les pierres que nous avons ne sont que des débris épars. C'est sous la terre que gisent les témoignages les plus intéressants, les plus précieux. Pourquoi ne ferions-nous pas ici ce qu'on a entrepris en Italie, en Grèce, en France, un peu partout ?

— Mais il faudrait beaucoup d'argent, objecta Gaston. Les paysans ont besoin de leurs champs pour vivre. En faisant des fouilles, on les privera de leurs récoltes pendant un an au moins. Il est juste qu'on les indemnise.

— Nous sommes d'accord là-dessus, répondit le professeur. J'ai déjà consulté M. Audhuy qui est tout disposé à nous aider et qui, pour renseigner ses collègues, déléguera bientôt un de ses amis de Toulouse. En attendant, nous pourrions essayer d'amorcer l'affaire. Nous avons ici un très bon observatoire. Profitons-en. Vou-

lez- VOUS nous mettre un peu au courzint de vos recherches, M. Darbas ?

L'instituteur désigna un quadrilatère de murs aux trois quarts écroulés qui se dressaient au milieu de la plaine, à gauche de l'église de Saint- Just.

— Voici très probablement l'ancien forum, dit-il, on l'appelle en patois : (( L' Enclaoustré ». A côté, un champ nommé (( Pouliéris », de pulveris peut-être. Quelque ancien colombarium ?... A nos pieds, vous voyez les débris de l'amphithéâtre. Un vieux mur se dresse encore près du cimetière de Saint- Just. Un autre se voit là-bas, à gauche, près de la route de Gargas. Enfin, les dalles de marbre d'un ancien caniveau pointent sous ces prés et ces champs, non loin de la route de Valcabrère. Voilà ce qui reste en vue.

Comme l'an dernier, l'été a été très sec, j'ai remarqué que les récoltes jaunissaient plus rapidement à certains endroits. Ne serait-ce pas dû à l'existence de murailles couvertes d'une couche de terre peu considérable ? J'ai fait quelques sondages et, presque partout, j'ai rencontré des pierres à cinquante, soixante centimètres, un mètre au plus. Mais je n'ai pas pu vérifier si c'étaient des constructions ou des blocs isolés. Avec ces quelques points de repère, j'ai dressé un plan hypothétique de l'ancienne cité romaine. Il est à votre disposition.

— Je vous admire, monsieur Darbas, dit M. Viales. Comment ! vous trouvez le temps de faire toutes ces recherches après votre classe et vos œuvres postscolaires ? Que j'ai entendu calomnier les instituteurs au séminaire et ailleurs ! On ne connaît pas assez ce que vous faites.

— C'est vrai, approuva M. Rapert, vous avez le feu sacré, dans l'enseignement primaire. Je vous en félicite.

Mais, plutôt gêné par ces compliments, l'instituteur continuait ses explications.

— On a déjà fouillé, il y a plusieurs années, mais 5ans méthode, je crois. Il faudrait commencer de creuser par ici, au Plan, dans les environs de l'ancien amphithéâtre et ensuite là-bas, près de ces murs qui doivent marquer, à peu de chose près, l'emplacement du fourni. Mais, tout d'abord, il serait nécessaire de s'entendre avec les propriétaires et je crains que ce ne soit pas facile.

— Nous irons les voir ensemble, ces braves gens, dit l'historien, toujours enthousiaste et confiant, je suis persuadé que nous finirons par les convaincre tous ou presque en leur faisant comprendre combien belle est la tâche à remplir.

— Ce serait m.ême une excellente affaire pour la localité, remarqua M, Viales qui faisait preuve parfois d'esprit pratique. Si, au lieu de disperser les objets que l'on trouvera, à Toulouse, à Paris ou ailleurs, on les groupait ici, soit dans le cloître, soit dans quelque vieille maison intéressante comme celle que nous habitons, on créerait un musée original qui attirerait un plus grand nombre de touristes dans la contrée. Il est si facile de faire un petit détour avec les automobiles surtout, quand on se dirige vers Luchon, Loures, Tarbes ou Toulouse,

— Très bonne idée ! approuva M. Darbas. Mais il serait encore plus original de laisser en place les débris importants de constructions que l'on pourrait découvrir. Voyez-vous le beau spectacle que présenterait ce cirque grandiose avec, de loin en loin, des spécimens de l'architecture, de la sculpture ou de la mosaïque antiques ?

Ces paroles rappelèrent à Gaston le songe qu'il avait eu quelques jours auparavant et il le raconta à ses amis. M. Rapert, amusé d'avoir été métamorphosé en philosophe de la décadence, déclara que, malgré le préjugé populaire, il voyait là un heureux présage.

— C'est la résurrection de la vieille Cité des Convènes que vous nous annoncez ! conclut-il.

Ils continuaient leur promenade lente autour de la ville. Arrivés à l'ancienne porte Cabirole, ils décidèrent de contourner les remparts pour admirer, une fois de plus, la gorge pittoresque qui s'ouvre, comme un fossé gigantesque, au sud de Saint-Bertrand. Ils s'arrêtèrent pendant quelques minutes sur le rocher de Matacan d'où fut précipité, d'après la tradition, le malheureux Gondow^ald, et laissèrent leurs regards errer sur les teintes jaunes et rousses des arbustes accrochés aux flancs des montagnes. Des prés, d'un vert sombre et doux à l'œil, tapissaient le fond de la gorge. A quelque distance, des cassures nettes, de forme géométrique, s'apercevaient distinctement à la base des roches calcaires.

— Voilà très probablement une ancienne carrière romaine et peut-être même antérieure à l'occupation romaine, expliqua l'instituteur quand il vit que ses compagnons regardaient cette cavité. Elle avait une double utilité : elle fournissait des matériaux pour la construction de la ville et permettait de couper le pédoncule qui unissait la colline où nous sommes à ce plateau et à cette montagne. On assurait ainsi l'isolement complet de la citadelle pour en faciliter la défense.

Voyez, continua-t-il en touchant la base des murs d'enceinte où se distinguait le damier régulier des cubes de pierre rehaussé, de loin en loin, par la ligne rougeâtre de grosses briques, ce sont des restes du rempart romain. On a rebâti par-dessus et bouché les brèches. Mais quelle différence!...

Ils rentrèrent dans le bourg par une ruelle montante longée de murs que dépassaient des branches de figuiers et des touffes de roses du Bengale. Malgré l'hiver, ces roses fleurissaient toujours, rouges comme du sang. Des

portes, toutes fermées comme dcins une ville morte, étaient surmontées de blasons que des rustres avaient méirtelés, mais où l'on distinguait encore quelques figures, quelques lettres, un fragment de rinceau gravés dans le marbre jauni, comme mûri par la suite des siècles. Des chapiteaux renversés, aux lignes noircies par des mousses, étaient posés sur les murs des terrasses et rappelaient les monuments saccagés.

Ils arrivèrent sur la place de la cathédrale et s'y arrêtèrent pour contempler la tour carrée qui se dressait, massive, dans le ciel. Vieille tour de combat plutôt que clocher pacifique, avec ses rares ouvertures et la lourde charpente du hourd qui la coiffait. Le portail paraissait réduit et rapetissé encore par la meneau qui le partageait en deux portes étroites et le tympan qui garnissait le demicercle de sa voûte. Malgré la dureté de son marbre blanc, il semblait rongé, effrité, à la veille de laisser choir, de laisser fondre les statuettes qui l'enguirlandaient. De marbre également, les degrés du perron usés tous au centre, montraient que des foules crédules, pendant sept siècles, s'y étaient pressées.

Mus par le même désir, ils entrèrent. Dès le porche, M. Rapert ôta son chapeau.

— Je n'entre jamais dans une vieille église sans me découvrir, dit-il. C'est un témoignage de respect que nous devons aux artistes qui l'ont bâtie, aux sincères qui sont venus y chercher un peu d'idéal. C'est une preuve de cette tolérance complète qui doit nous faire éviter tout ce qui peut paraître un blasphème à ceux qui ne pensent pas comme nous.

M. Viales le remercia d'un sourire et se rapprocha de l'autel pour prier.

Ses trois amis firent lentement le tour de la nef après avoir levé les yeux vers les clefs de voûte baif^nées

d'ombre grise où luisait, dans un reste de lumière, le chiffre de l'évêque Jean de Mauléon avec la date de l'achèvement de l'édifice. Des fenêtres que l'on avait en grande partie maçonnées pour remplacer les verrières mitraillées par les orages, ne venait qu'un demi-jour. A peine distinguait-on les sculptures du buffet d'orgues et les détails du sarcophage de marbre orgueilleusement dressé à Hugues de Castellion.

— Profitons de la fin du jour pour visiter le chœur, proposa M. Darbas. On vante celui de la cathédrale d'Auch qui a dû être sculpté à la même époque et, probablement, par les mêmes artistes, mais le travail de celui-ci est plus achevé.

Ils étaient déjà au fond des stalles et admiraient le panneau à double face, véritable dentelle de chêne, qui représente l'arbre de Jessé. M. Rapert avait mis son lorgnon pour examiner les détails malheureusement poudrés de poussière grise. M. Viales, sa prière terminée., était venu les rejoindre et tous les quatre restaient muets devant ce chef-d'œuvre. Quelques stalles les retinrent ensuite par leurs motifs originaux et quelquefois scabreux. Le vieil esprit gaulois qui ressemble tant à l'ironie souvent erotique des Grecs et s'y rattache peut-être par des liens étroits, se manifestait dans cette cathédrale comme un rappel de vie joyeuse et exubérante dans un temple de prière et de mort.

L'ombre s'épaississait. Ils sortirent par la petite porte percée dans le mur sud et débouchèrent dans le cloître. De dimensions assez réduites, il paraissait endeuillé avec sa petite croix de fer au centre d'un carré de pelouse maigre. Mais le ciel d'automne, magnifiquement doré par le couchant, le couvrait de sa gloire et l'inondait de lumière chaude. Des tons roux se posaient sur les chapiteaux rongés par les siècles, sur les dalles usées par les

promenades silencieuses des membres du chapitre et les foules plaintives des pèlerins. Les sarcophages restaient dans l'ombre.

Ils firent le tour des galeries, s'arrêtèrent un moment devant le pilier dit des Quatre-Evangélistes dont les lignes ont disparu en gremde partie sous l'action irrésistible du temps et le vandalisme des hommes. Ils allèrent contempler, au-delà de la gorge sombre, les montagnes violettes sur le ciel cuivré à l'Ouest, verdâtre au zénith. Un vent léger glissait de la montagne. L'air devenait glacé.

— Nous ferions bien de rentrer, conseilla M. Viales. Vous allez avoir froid, monsieur Rapert.

— Me prenez-vous pour une fillette 7 plaisanta celui-ci. II fait bon, maintenant.

Nous pouvons causer ici dans ce cadre favorable à l'évocation du passé que nous étudions. Je l'aime, votre cathédrale, ajouta-t-il en se tournant vers l'instituteur, psirce qu'elle est restée simple et sévère, parce qu'on ne l'a pas déshonorée avec des statues enluminées, des bannières et des ex-Voto de bazar, parce qu'elle est abandonnée enfin. Cet abandon convient à la relique que nous a léguée une époque déjà si loin de nous.

— Ce qui m'étonne, remarqua M. Viales, c'est que vous ayez tant d'enthousiasme, vous, un incrédule, un libre-penseur. Je croyais, avant de vous avoir connu, que toute âme tant soit peu vibrante, ne pouvait vivre sans religion.

— Cette erreur ne vous est pas particulière, répondit le professeur. Elle est malheureusement trop répandue. Nombre de personnes distinguées qu'un effort intellectuel incomplet n'a pas débarrassées de tous les préjugés héréditaires, estiment que nous devons faire une part aux rêves mystiques sans lesquels, croient-elles, nous ne

serions pas heureux. Je reconnais volontiers que tout esprit qui est à la fois pénétrant, judicieux et sensible, ne peut se condamner à vivre dans le domaine restreint des préoccupations matérielles. Il a besoin de spéculer, de chercher plus haut et plus loin. Chacun de nous a sa chimère. Mais pourquoi croyez-vous qu'elle est forcément dans le ciel, que ce ciel soit païen, chrétien, musulman ou boudhiste ?

— Parce que les religions, si nous laissons de côté des contingences déplorables, ont toujours cherché à célébrer ce que nous avons de meilleur et de plus élevé en nous. Vous le reconnaissez vous-même. N'avez- vous pas dit que le paganisme avait été le triomphe de la force et de la beauté, que le christianisme était celui d'une justice plus large, plus complète, plus humaine comme nous disons aujourd'hui et que, grâce à lui, la charité avait pu fleurir ?

— Je l'ai dit et ne m'en défends point. Mais nous voyons au-delà de l'idéal chrétien, mon cher ami. Vous même l'avez dépassé cet idéal ancien, figé comme une idole sur son piédestal, insensible aux aspirations nouvelles. C'est pour cela que vous n'avez plus été considéré comme un orthodoxe, vous le savez bien. Vous avez voulu écrire en homme libre une étude sur l'Eglise toulousaine au Moyen-Ac;e et vous avez dit que la papauté avait commis à cette époque, des fautes qui, entre nous, ressemblent singulièrement à des crimes. On vous a som.mé de vous rétracter comme Galilée, comme Luther, comme tant d'^autres. Et parce que vous n'avez pas voulu mentir, on vous a chassé!...

M. Viales s'accouda au parapet qui surplomblait la gorge. Il avait les yeux humides, les lèvres crispées au souvenir de cette grande douleur, de cette humiliation

encore cuisante. M. Rapert s'en aperçut. Il posa sa main affectueusement sur son épaule.

— Je vous demande pardon de vous avoir rappelé ces tristesses, mon ami. Mais je désire tant vous guérir ! Et pour vous guérir il faut, je le sens bien, que je vous arrache à ce passé qui vous étreint encore et qui vous empêche de vivre d'une vie complète.

Laissons votre Eglise de côté. Ne considérons que la doctrine, l'Evangile. Est-ce que la société laïque moderne n'a pas réalisé bien mieux que la société théocratique du moyen âge, les vœux des évangélistes ? Je n'ose ajouter de Jésus, car rien ne prouve qu'il ait dit tout cela. Ne cherchons-nous pas aujourd'hui à faire mieux encore en fraternisant avec les humbles que nous considérons enfin comme nos égaux et à qui nous voulons donner une vie plus douce ? Si nous fouillons le passé, nous, les histo riens, ce n'est pas seulement pour augmenter le nombre déjà formidable des connaissances historiques, c'est pour mieux travailler dans le présent à préparer l'avenir grâce au passé qui nous éclaire. Voilà ma religion. Elle est, je crois, celle de beaucoup d'hommes chez qui la culture de l'esprit n'a pas exclu, bien au contraire, le développement et raffinement de la sensibilité.

Ils sortirent du cloître et passèrent à côté de l'école. M. Darbas les quitta pour aller préparer sa classe du lendemain. Les trois hommes descendirent la rue principale.

Au milieu de cette rue, après un coude brusque à pente rapide, on aperçoit encore une maison bâtie avec des pans de bois garnis de briques rouges. A côté, dans une masure aujourd'hui disparue, demeurait jadis un forgeron. Dans l'atelier, noir à cette heure tardive, oh voyait aller et venir des silhouettes que le fover, par moments, éclairait d'une lueur rougeâtre. Sans interrom

pre son travail, l'ouvrier parlait à l'un de ses clients qui, pour hâter la besogne et ne pas rester inactif, tirait, par secousses brusques, la chaîne du soufflet. Leur conversation à pleine voix dominait le bruit de la forge et s entendait aisément dans la rue déserte.

— Je ne comprends pas qu'un pauvre bougre comme toi soit réactionnaire, disait le forgeron. Tu ne vois donc pas, imbécile, que tu n'as rien à gagner avec les curés et les richards ? Ils nous ont exploités jusqu'au sang jadis, tu le sais bien puisque nous sommes allés à l'école ensemble. Et tu te figures que le roi d'aujourd'hui vaudrait mieux que celui d'autrefois } Pour des promesses, bon. Mais quand il serait le maître, tu verrais, mon pauvre !

— Bah ! qu'est-ce que je verrais? Ce que je vois, liens. Après tout, c'est toujours la même chose. Que ce soient les uns, que se soient les autres, ils se moquent de nous qui les payons. Moi, j'en veux aux députés et aux sénateurs qui ont trop augmenté leurs appointements. Quinze mille francs, c'est énorme. Sais-tu qu'on a une métairie pour cette somme 7

— Elle ne serait pas grosse. Mais ils ne peuvent vivre de l'air du temps, nos représentants. Si on ne les payait pas, il n'y aurait au Parlement que des richards comme sous Louis-Philippe et ils s'occuperaient de leurs .affaires plutôt que des nôtres. Il faut qu'il y ait des ouvriers et des paysans à la Chambre pour qu'on s'intéresse à nous...

Les trois amis s'éloignaient à pas lents. Quand on n entendit plus de la discussion qui continuait dans l'atelier que des murmures indistincts, Gaston parla du forgeron .

— C'est un homme très intelligent, dit-il, qui m*a surpris quand je suis allé chez lui pour faire réparer ma bicyclette. II aime beaucoup causer avec les personnes

instruites et paraît toujours désireux de se renseigner. C'est très curieux.

— J'ai déjà fait la même constatation, répondit l'historien. Ces montagnards sont intelligents et avisés. La nécessité qui les étreint les a obligés à faire preuve d'initiative. Mais les différences sont grandes selon les légions. Les habitants de cette contrée — est-ce dû à l'influence d'ancêtres depuis longtemps civilisés 7 — savent discuter avec quelque finesse, un bon sens robuste et agir avec une volonté ferme et persévérante. Ces qualités qui, d'ordinaire, sont le privilège des personnes instruites, ils les possèdent presque tous. î! ne me déplairait pas de les connaître mieux en prenant contact avec quelques-uns. En somme, on ne saurait faire l'histoire de ce pays sans s'imprégner de l'esprit du milieu. C'est pour cela que Renan vécut quelque temps en Judée avant d'écrire sa Vie de Jésus.

— Nulle occasion meilleure ne peut s'offrir à vous. Venez demain avec moi. Je vous ferai faire la connaissance du forgeron qui a déjà entendu parler de vous et sera très flatté de causer avec (( un savant » comm.e on dit à la campagne. Vous serez intéressé par lui d'abord et par les personnes qui fréquentent son atelier. Il est le seul ici. Aussi verrons-nous défiler dans sa forge à peu près tous les gens du village et des environs. Ils viennent apporter un outil et les désoeuvrés ne dédaignent pas de perdre quelques heures avec lui.

Le lendemain, dans la matinée, M. Rapert et Gaston se rendirent chez l'artisan. On venait de lui apporter le journal et il le tenait grand ouvert au bout de ses bras musclés, sur le seuil de sa forge. Par hasard, il était seul.

— Bonjour, monsieur, lui dit Gaston. M. Rapert, dont vous avez entendu parler et qui est venu se fixer à

Saint-Bertrand pour en étudier l'histoire, désire faire votre connaissance.

— En efîet, ajouta le professeur. Je sais que vous êtes une des personnes les mieux renseignées de la localité sur les antiquités que peuvent posséder vos compatriotes et j'aurai peut-être besoin de vous demander quelques renseignements à ce sujet. On n'en parle pas volontiers, je m'en suis aperçu. Vous pourriez sûrement me donner quelques indications qui me permettraient de m' adresser où il faut.

Un peu intimidé tout d'abord mais vite gagné par la proposition flatteuse qu'on lui faisait, l'ouvrier crut nécessaire de s excuser :

— Vous êtes trop aimables, messieurs. Je ne connais pas grand chose. Sans doute, je sais bien que Tel ou Tel possède probablement des objets qui vous intéresseraient, mais c'est tout. Je ne suis qu'un ignorant ou à peu près, moi. J'ai tout juste une petite Instruction primaire. M. Darbas vous renseignera bien mieux que je ne puis le faire.

— Il y a des personnes qui viennent chez vous et que M. Darbas ne connaît pas. Nous aurions besoin d'en voir certaines.

— Ah ! pour ça, oui, dit le forgeron avec un gros rire. Il n'y a pas de salon à Saint-Gaudens ni peut-être à Toulouse qui soit plus fréquenté que ma bicoque. Tous y viennent : républicains ou réactionnaires car je fais un peu de tout et je suis seul. J'ai beau avoir une réputation de rouge et presque de révolutionnaire, on a besoin de moi et je vois tout le monde.

— Eh ! bien, voilà, proposa Gaston. Cela vous ennuierait-il si nous nous arrêtions de temps en temps pour faire un peu la causette avec vous et ceux qui seront dans votre forge ?

— Pas du tout, très heureux au contraire. Vous avez bien raison de ne pas faire les fiers, de fréquenter les prolétaires comme moi et les petits propriétaires qui viennent ici. Ils seront tout disposés à vous aider quand ils verront que vous les traitez en frères. Car tous les hommes sont frères, n'est-ce pas ?

— Bien entendu ! déclara M. Rapert avec un sourire.

— Eh ! bien ça va. Excusez, je vais me remettre à la besogne. J'ai là un vieux moteur de Dion et je voudrais l'installer sur une voiturette de ma fabrication. C est ma marotte. J'emploie là mes moments de loisir. Je n'ai rien de commandé pour le quart d'heure.

C'est la morte saison : j'en profite.

Les deux nouveaux venus écoutaient, intéressés, les explications que leur donnait l'artisan sur un système très simple de changement de vitesse qu'il avait imaginé.

— C'est fort ingénieux, dit Gaston. Je souhaite que vous puissiez tirer parti de votre invention.

— Il ne faut qu'une fois, répondit le forgeron en souriant, car on venait de flatter son secret désir. Un jeune homme de Montréjeau a bien inventé récemment un moyen d'arrêter les machines à tricoter dès qu'un fil est cassé et de réparer très vite. Savez- vous combien on lui a acheté son brevet 7

— Non.

— Deux cent mille francs, monsieur ! Je vous le dis, il suffit d'une fois !

Mais un paysan arrivait avec un contre à aiguiser.

— Adieu. Sans-Peur ! cria le forgeron d'une voix terrible.

— Salut ! répondit l'homme d'une voix ciu*eût enviée plus d'une basse noble de Toulouse ou d'ailleurs. Et il ajouta, pour être poli :

— Bien le bonjour à la compagnie !

Puis il tendit le coutre et dit simplement :

— C'est pour ça.

— Bon ! acquiesça le forgeron. Nous allons l'arranger vivement. Tu tireras un peu le soufflet ? Ça fait les biceps.

— Quel type ! dit le nouveau venu en se tournant vers le professeur. Il veut que je lui serve de domestique et il faudra que je le paye encore.

— Mais bien entendu, riposta le forgeron. Il faut s'aider les uns les autres. Puis il ajouta : Ces messieurs seraient bien contents de voir les vieilleries que tu as chez toi.

— Quelles vieilleries ? questionna l'homme devenu méfiant, car il croyait avoir affaire à des brocanteurs qui chercheraient à l'exploiter.

— Tes monnaies et tes vases. Ils ne te les voleront pas, va. C'est pour faire l'histoire de notre pays.

— Oui, intervint M. Rapert, je suis venu demeurer ici pour m'occuper du passé de Saint-Bertrand. Je voudrais étudier les inscriptions, les monnaies, ainsi que les parchemins que vous avez pu conserver.

— Je veux bien, moi, dit Sans-Peur, mais il faudra s'entendre. Je ne les montre pas pour rien. Ils sont à moi et il est juste que j'en tire quelques sous.

— Comment ! répliqua le forgeron, tu as le toupet de demander de l'arç^ent pour rendre ce petit service ?

— Mais parfaitement, répondit le paysan, l'œil dur et les lèvres pincées. Je les connais tous, ces messieurs. Ils passent à côté de nous bien droits, sans dire boniour quand ils n'ont besoin de rien et ils viennent nous demander gentiment de leur montrer, de leur prêter même des choses qui ont de la valeur pour les étudier, les copier peut-être, que sais- je ? Moi, je ne me laisse pas

faire. J'ai des choses très vieilles, plus anciennes que la Révolution et peut-être que Charlemagne. Je veux bien les vendre ou les louer. Mais je veux en tirer de l'argent.

— Tu n'es pourtant pas pauvre, essaya de discuter 1 artisan. Je comprendrais cela d'un misérable. Mais tu as de bonnes terres au soleil. Ces messieurs ne sont pas millionnaires. Ils ne travaillent pas pour de l'argent.

. — Et pourquoi travaillent-ils alors ? ricana le rustre Tout ça, c'est de la blague. Ils nous racontent tous la même histoire. Tiens ! donne-moi l'outil puisqu'il est prêt et au revoir.

Il partit, les épaules secouées d'un mouvement nerveux e: disparut dans le tournant qui conduisait à la cathédrale.

— Eh ! bien, en voilà un croquant ! cria le forgeron en laissant retomber son marteau sur le sol. Pour un début, c'est du joli !...

— Comme ils sont terre à terre, renchérit Gaston. Ils ne songent qu'à l'argent, qu'aux gros sous. Ils cherchent tellement à en gagner qu'ils ne peuvent croire que d'autres soient désintéressés. Je le regrette pour vous, cher maître, ce grossier personnage a dû vous froisser.

M. Rapert releva sa tête penchée sous le poids des réflexions tristes qui l'assaillaient. Mais quand il vit la mine piteuse du forgeron et l'air courroucé du jeune homme, il sourit de son sourire toujours un peu railleur.

— L'on dirait à vous voir que nous avons perdu une bataille. Nous ne pouvons blâmer cet homme de tenir à ses vieilleries. Il croit sans doute qu'elles valent une fortune et il craint que nous ne les lui enlevions. Après tout, ils ont été souvent trompés et exploités, ces braves gens, par des personnes qui paraissaient honnêtes et aimables. Je comprends qu'ils se défient.

Etonné de cette attitude, Gaston fit remarquer que le

nommé Sans-Peur aurait pu néanmoins se montrer plus

poli.

— Allons, allons, reprit M. Rapert, n'exigeons pas de paysans qui n'ont reçu qu'une instruction très imparfaite, les qualités que ne possèdent pas toujours des gens qui se croient distingués. Après tout, cette franchise me plaît, bien qu'elle soit brutale. Sans-Peur n'a pas ait son dernier mot, ni nous non plus. Il agit en simple, en impulsif qui ne sait pas dissimuler ses réactions nerveuses sous des manières courtoises. Mais il nous permet^de mieux l'étudier par cela même et nous finirons peut-être par nous entendre.

Au revoir, monsieur, ajouta-t-il en serrant la main de l'ouvrier. Je vous remercie de votre bon accueil et de l'aide que vous nous prêtez. Vous ferez bien de parler de notre tentative à ceux que vous verrez et qui sont assez intelligents pour la comprendre. Tâchons de convaincre ceux-là. Ils feront venir les autres.

Pendant qu'ils regagnaient la vieille maison de l'archiprêtre, l'historien avoua :

Nous avons fait une faute, une gaffe. Comment !

Nous sommes à peine vus, pas du tout connus et nous voulons gagner tout le monde à notre cause ! Ce n est pas ainsi qu'il faut procéder. Les gens du peuple,^ surtout les campagnards qui vivent d'une vie isolée, n'aiment pas à se décider tout d'un coup. Il leur faut du temps, beaucoup de temps pour chercher et peser le pour, le contre, enfin prendre parti. Tenons compte de cela.

L'abbé Viales les attendait sur le seuil. Il leur proposa une promenade dans le jardin plein de soleil en attendant le déjeuner. Ils trouvèrent M"" Rapert et Marguerite qui cousaient et brodaient sous la tonnelle. Gaston embrassa la jeune fille qu'il n'avait pas voulu

éveiller le matin quand il était descendu à 1' u atelier )/. Elle lui tendit une lettre.

— Devine, dit-elle.

Il devina bien vite mais n'osa rien dire devant M™^ Rapert qui le regardait avec un sourire moqueur. C'était une lettre de M"" d'Estancarbon. Il reconnaissait le papier fleurant la lavande, son parfum préféré, et l'écriture longue, presque masculine tant les jambages étaient fermes et nets. Depuis bien longtemps, il ne pensait presque plus à cette (( gamine » comme il disait jadis pour tâcher de se persuader qu'il ne l'aimait plus, qu'il ne l'avait jamais aimée, qu'elle était insignifiante. Et voici qu'il venait de sentir un léger choc au cœur et que le sang rosissait ses joues.

— Hein ? c'est une surprise ? ajouta Marguerite en se levant pour s'appuyer sur son épaule dans un geste câlin qui lui était coutumier. Elle vient demain sous prétexte de visiter Saint- Bertrand, mais en réalité pour nous revoir, car elle sait que nous sommes ici.

— Qui le lui a dit ? prononça enfin le jeune homme.

— C'est tante qu'elle a rencontrée il y a quatre ou cinq jours à Saint-Gaudens. Ils ne sont rentrés de Paris que depuis une quinzaine.

— Allons, tu seras contente de revoir ton amie, répondit-il sur un ton qu'il essayait de rendre indifférent.

Mais, malicieuse, M°® Rapert lui jeta :

— Et vous, cher monsieur, serez-vous heureux de revoir cette jeune fille qu'on dit charmante ?

Il voulut répondre non par bravade, mais le regard à la fois doux et pénétrant de la jeune femme le déconcerta et il fut obligé de répondre en balbutiant un peu :

— Je... je ne sais pas. Peut-être...

Il se hâta d'aller rejoindre le professeur et l'ancien

abbé qui causaient en contemplant du jardin en terrasse, la plaine que le printemps commençait de verdir.

— Vous avez raison, conseillait M. Viales. Il ne faut rien brusquer avec les gens de la campagne. Sous leur apparence rude, ils sont souvent très sensibles et une fausse manœuvre peut les aliéner pour toujours. Ils aiment la franchise et même la rondeur joviale, mais il ne faut pas vouloir les presser. Ils pensent lentement et agissent toujours après de longs calculs. Vous devriez leur faire quelques conférences qui les intéresseraient et les instruiraient. Ils vous en seraient reconnaissants, apprendraient à vous connaître et vous comprendraient mieux ensuite.

— C'est une bonne idée ! approuva Gaston.

— Eh ! bien, puisque vous êtes d'accord, nous essaierons dit M. Rapert. En attendant, allons déjeuner.

Dans la grande salle aux larges fenêtres garnies de petits carreaux dont la plupart, fort anciens, étaient verdâtres, ils causaient, tout en faisant honneur au menu modeste que leur servait M'^" Rapert. Ils la mirent au courant de leur tentative infructueuse de la matinée et firent l'éloge du forgeron. Puis on parla de la visite du lendemain.

— C'est bien cette dame qui faillit vous convertir au royalisme ? demanda M. Viales à Gaston. J'espère qu'elle aura moins d'ascendant sur vous désormais. Je ne veux pas iaire de politique. Mais depuis mon départ de Toulouse, j'ai beaucoup réfléchi aux gros dangers du pouvoir personnel qui tend toujours à devenir absolu et à frapper ceux qui osent se croire libres. Je ne me dis pas encore républicain, mais il est sûr que je ne suis plus monarchiste. On a beau se dire constitutionnel, on a toujours le tort de compter sur un seul homme,

— Nous vous convertissons alors, mon cher ami, dit

— isole professeur. Vous finirez bien pair vous rendre compte que, malgré ses défauts, la République est encore le meilleur gouvernement.

— Oui, riposta l'ancien abbé. Mais n'oubliez pas, je vous prie, que Montesquieu, après l'avoir considérée comme le régime idéal, est obligé de lui préférer la monarchie constitutionnelle parce que le régime républicain exige beaucoup de désintéressement et de vertu. Cette vertu que Montesquieu déclare avec raison indispensable est-elle si commune ? Je ne le crois pas. Voilà pourquoi je suis encore hésitant.

— Considérez ce qui s'est produit depuis 1871, répondit M. Rapert. A-t-on assez prédit la chute prochaine de la République ! A chaque scandale, à chaque grosse difficulté intérieure ou extérieure, les monarchistes se réjouissaient bruyam ment et annonçaient l'agonie de «la Gueuse». Celle-ci continue de jouir d'une bonne santé. Vous ne pouvez nier qu'elle progresse tous les jours. Les vieux lui sont reconnaissants de quarante années de paix et de prospérité économique. Les jeunes, que l'étude de l'histoire a passionnés pour l'idéal de nos ancêtres de la Révolution, savent qu'elle est seule capable de le réaliser.

— Hélas ! il est bien loin encore, murmura Gaston.

— Oui, mon ami, il est encore éloigné ; m.ais nous nous en rapprochons un peu chaque jour. Vous vous rendez compte maintenant de la durée des périodes de lente transformation qui précèdent et préparent les bouleversements que l'on nomme révolutions. Ces révolutions sont brusques, mystérieuses et en quelque sorte fatales pour le vulgaire. Mais nous savons bien, nous, qu'elles sont la réalisation plus ou moins violente d'aspirations, d abord senties comme d'ob?curs instincts, puis analysées par les philosophes, répandues par les publicistes, accep-

tées par le peuple qui veut les incorporer en quelque sorte à sa vie. Les vies obscures préparent la tâche des génies qui, par un juste retour des choses, travaillent non pour eux, mais pour une élite de plus en plus nombreuse, qui s'intéresse toujours davantage à la masse du peuple. Ainsi l'humanité devient plus homogène et plus harmonieuse. Et c'est là le grand progrès.

Sa femme l'interrompit :

— Mon ami, excuse-moi ; mais je suis obligée de te faire remarquer que tu ne manges pas. A peine as-tu touché à ton pain. Tu ne t'es pas raisonnablement servi de viande. Allons, mange ceci, car tu t'affaiblirais. Il me semble que tu as maigri depuis quelque temps.

Il sourit à sa femme pour la rassurer, prit lentement quelques bouchées et, comme ses deux hôtes restaient silencieux et rêveurs, il continua :

— Non, le progrès n'est pas tant individuel que collectif. Nous n'avons peut-être pas, en plein vin<;?tième siècle, d'hommes mieux organisés que certains Grecs, certains Chaldéens, certains Hindous dont la science mal comprise dans l'antiquité nous étonne aujourd'hui même. Mais ils formaient une petite élite qui vivait d'une vie égoïste et méprisait la foule qu'elle asservissait sans remords. Travailler pour la foule, la libérer, rendre consciente la multitude des vies obscures pour l'affranchir de l'animalité, augmenter sa part de bonheur dont l'élite profite à son tour, voilà la conception géniale qui a fait la réputation des grands prophètes et le succès des religions modernes. En ce sens, l'ère du Christ est bien une ère nouvelle. Mais une autre commence..

II s'arrêta, les yeux fixés sur la fenêtre ouverte. Il suivait dans le ciel très bleu, au-dessus de la masse brune de la cathédrale qui barrait l'horizon, son rêve d'h'iTr»?nité meilleure. Puis il secoua la tête en souriant de son

enthousiasme et interrogea Marguerite sur son amie. A peine finissaient-ils de déjeuner qu'une trompe résonna, lugubre, dans la rue et que la trépidation d'une auto fil vibrer les vieilles vitres. Déjà Marguerite se précipitait à la porte. Gaston essayait de paraître calme et indifférent.

— Eh ! bien, le noble sire d'Estancarbon ne refusera pas de prendre le café avec nous ? plaisanta M. Rapert.

La femme de ménage avait débarrassé la table et apporté un très joli service en porcelame de Chme que Gaston venait d'offrir à M""^ Rapert. Celle-ci le fit remarquer.

— On va l'étrenner, votre beau service, dans des circonstances solennelles et... agréables.

Il ne répondit pas, car, irrité, énervé, il craignait de dire quelque impertinence.

La porte claqua. Des rires clairs fusèrent. Une grande jeune fille, mince et souple dans un long manteau de drap bleu, le visage rosé sous une capeline qui laissait échapper quelques boucles brunes, entra, poussée par Marguerite qui, redevenue gamine, riait aux éclats.

— Bonjour, mademoiselle ! dirent les trois hommes presque en même temps, ce qui fit encore rire les jeunes filles.

Raymonde serra la main de M"^ Rapert, s'inclina devant le professeur et M. Viales, puis regarda Gaston. Ce n'étaient plus les yeux, le regard d'autrefois. La métamorphose était accomplie. La lueur espiègle qui animait les yeux de l'enfant était devenue une flamme qui fascinait le jeune homme. Il frémit d'un long frisson très doux, et lui dit :

— C'est gentil d'être venue, Raymonde!,..

Elle comprit, devint toute rouge de confusion, de plaisir et parut encore plus jolie sous sa capeline sombre

M'^' et M. Rapert souriaient ; M. Viales, tout ému, regrettait peut-être au fond de lui-même d'avoir toujours ignoré un pareil bonheur.

Marguerite, rayonnante, déclara, toujours gamine :

— Les deux amoureux seront côte à côte ! Et les deux amoureux ne protestèrent pas.

M. d'Estancarbon entrait, toujours gros et rouge. Il avait déposé sa peau d'ours et revêtu un pardessus de voyage. Avec une politesse irréprochable, il s'inclina devant M"" Rapert, embrassa paternellement Marguerite et donna de vigoureux shake-hands, en levant le coude, comme tout snob qui se respecte.

— M"' d'Estancarbon voulait venir ; elle est un peu grippée, dit-il. Ce ne sera rien, mais il faut être prudent dans ces sortes de malaises qui peuvent facilement dégénérer en maladies graves.

Puis on parla longuement des événements passés depuis plusieurs mois. M. d'Estancarbon s'ingéniait à répéter que les voyages seuls l'avaient empêché de venir plus tôt, mais Gaston comprit que sa femme avait dû être mise au courant de ce qui s'était passé à Luchon et en avait gardé longtemps rancune à Marguerite. Il se promit d'interroger Raymonde à ce sujet quand ils pourraient causer librement.

Ils visitèrent l'église et le cloître sans s'apercevoir que le temps devenait orageux. Comme ils sortaient, la pluie commença de tomber, le tonnerre gronda et ils s'empressèrent de regagner la maison. Ce fut alors un déluge. La pluie tombait par flaques, semblait-il. Dans l'air assez calme, la foudre grondait continuellement et son bruit formidable était répercuté et amplifié par les montagnes voisines. Des nuages de teinte roussâtre les coiffaient et paraissaient immobiles. Tout l'orage crevait sur Loures et Saint-Bertrand.

— Si le vent se levait encore, maugréa M. d'Estan Carbon, il nettoierait le ciel et nous pourrions filer.

Mais le vent ne se levait pas. La pluie était toujours aussi drue et le tonnerre aussi violent. La nuit venait de bonne heure, sous cette épaisse voûte de nuées.

— Je crois que vous ferez bien de passer la soirée avec nous, dit M""^ Rapert. Vous ne pouvez pas repartir avec ce temps. Nous en avons jusqu'à demain matin. Les orages paraissent se plaire ici, comme vous voyez. Nous allons envoyer un télégramme à M"^ d'Estancarbon.

— Vraiment, madame, je crains...

— Mais Raymonde, la remerciant d'un beau sourire, insistait sans vergogne :

— Oh ! papa, il fait trop mauvais pour repartir. J'aurais peur. Nous pourrions déraper. La côte est dangereuse !

II se laissa fléchir. M"^ Rapert sortit pour donner des ordres à la cuisine. Les trois hommes montèrent dans l'atelier pour fumer un cigare. M. d'Estancarbon s'était, d'ailleurs, déclaré amateur d'histoire et d'antiquités. On voulait lui faire les honneurs des trouvailles récentes. Marguerite, Raymonde et Gaston restèrent dans la salle à manger.

Avec sa délicieuse franchise, Marguerite demanda à son amie :

— C'est bien à cause du malheur qui m'est arrivé à Luchon que ta mère ne voulait pas que tu ailles chez tante ni que tu viennes me voir 7

— Oui, répondit simplement Raymonde. Elle est très collet-monté, ma pauvre maman. Elle n'a même pas permis que je t écrive. Et pourtant j'aurais bien voulu te consoler.

— Oh ! je le suis, dit Marguerite, mais une larme

qui brillait dans ses yeux, montrait bien que le passé n'éteût pas encore aboli.

— Et vous Raymonde, interrogea Gaston, nous avezvous blâmés sévèrement ?

— Pourquoi dis-tu nous, remarqua vivement Marguerite, j'ai été seule coupable. J'ai cru ce jeune homme qui venait me voir souvent, qui me parlait si bien. J'étais folle. Je l'aurais suivi n'importe où. Oh ! tu ne peux pas comprendre cela, toi, ma petite Raymonde, si calme...

Celle-ci ne répondit pas. Mais son regard presque toujours fixé sur Gaston, protestait. Elle aussi était capable d'affection complète, de dévouement absolu à l'ami librement accepté, à l'amant volontairement choisi devant tous, par le mariage. Plus réservée que Marguerite, elle possédait néanmoins une exquise sensibilité qu'elle ne voilait aux indifférents que pour la réserver jalousement aux autres. Après une pause, son amie reprit :

— Non, ce n'est pas la m.ême chose. Tu as une maman, toi. Elle te conseille, elle te guide. On m'a laissé grandir seule. En pension, je n'ai eu que des conseils très vagues de mes maîtresses et les papotages des pensionnaires en détruisaient vite l'effet. Que serais- je devenue si Gaston n'avait été là ?

— Ne te plains pas trop, répondit Raymonde, puisque ton frère a pu intervenir à temps. Il a toujours été une mam.an pour toi. Puis il paraît que ton père a réalisé une assez jolie fortune déjà au Tonkin. 11 va revenir bientôt, je crois.

— Nous espérons le revoir cet été, répondit Gaston, heureux de l'éloge que venait de lui adresser la ie^jne fille. Ce n'est vraiment pas trop tôt.

— Tiens ! dit Marguerite. Je crois que M""" Raoert m appelle. Elle doit avoir besoin de moi pour surveiller

le dîner. En tout cas, je l'aiderai à mettre le couvert. Soyez bien sages, ajouta-t-elle malicieusement.

Heureux et gênés à la fois, Raymonde et Gaston restèrent seuls dans la grande pièce que six vieux fauteuils de velours rouge avaient transformée en salon. Une petite table qui supportait la lampe les séparait. Ils 5e regardèrent, puis baissèrent les yeux. D'une voix qui lui parut toute changée, Gaston dit enfin :

— Quels sont vos projets pour cet été } Irez-vous loin... encore ?

— J'espère bien que non, répondit la jeune fille avec plus d'assurance dans la voix. Je suis maintenant une grande personne et l'on veut bien tenir compte de mes désirs à la maison. J'ai l'intention, cette année, de rester par ici pour...

Elle s'arrêta.

— Pour ? interrogea-t-il, très ému,

— Pour ne pas trop m'éloigner de Marguerite, voilà. Elle se leva, un peu troublée. II se leva aussi et fit un

pas vers elle, toujours immobile, les yeux baissés, une main appuyée sur la table. Tout à coup il vit que cette main tremblait. Puis le bras fut secoué d'un frisson. Il regarda son visage. Elle était pâle. Alors il put maîtriser son émotion ; il voulut parler, chercha des mots, n'en trouva qu'un :

— Raymonde !

Elle leva les yeux, les riva aux siens, frissonna toute et se jeta dans les bras qu'il lui tendait. Elle pleurait, malgré la joie présente. Etaient-ce les douleurs de l'absence, les angoisses de l'incertitude } Comme Marguerite à Ligarol, celle-ci se confiait toute, sans arrièrepensée aucune, à celui qu'elle aimait. Mais elle avait rencontré un brave cœur.

Il essuya ses larmes d'un baiser discret de frère qu'elle

n*osa rendre. Puis il la fit rasseoir dans son fauteuil, reprit sa place, la regarda en souriant et, devenu brave cette fois, il osa dire :

— Je vous aime bien, Raymonde. Voulez- vous être ma femme ?

Elle fit oui de la tête et lui tendit sa main droite qu'elle avait dégantée. Il la baisa, la retint dans les siennes et ils se regardèrent longuement, longuement sans songer à rien d'autre que leur amour. L'image de l'un emplissait les yeux et attirait toutes les pensées de l'autre. Au dehors, la rafale s'apaisait. Une pluie fir.e tombait avec un bruit doux dans le silence des rues désertes.

La voix de M. Rapert s'entendait à travers le plafond de vieux chêne.

— Admirez cette belle pièce frappée à l'effigie de Crispus, fils de Constantin. Voulez-vous que je vous raconte son histoire 7

Et les deux amoureux, attentifs, écoutèrent la légende de Crispus et de Julia. Cette évocation des amours abolies leur parut très douce. N'est-ce pas des fleurs fanées que naissent les fleurs nouvelles ?

Le lendemain était un jeudi. Les trois jeunes gens auxquels s'étaient joints l'instituteur et M. Rapert, partirent de bonne heure pour la grotte de Gargas. M. d'Estancarbon, craignant un refroidissement, avait profité du retour du beau temps pour aller faire quelques visites à Loures. Il devait revenir dans la soirée pour emmener sa fille et Marguerite à Saint-Gaudens. La veille, en efîet, Raymonde avait invité son amie à passer une semaine chez elle.

Après une heure de marche dans une région pittoresque avec ses monticules boisés et ses prairies très fraîches, ils quittèrent la grande route et prirent un sentier qui courait aux flancs d'une croupe rocailleuse. Ils arrivèrent à un bouquet d'arbres où se dressait un abri de planches et aperçurent l'entrée de la grotte que défendait une porte à barreaux de fer.

Cette porte était ouverte. Une lueur brillait dans l'ombre et l'on entendait les coups sourds d'un outil creusant le sol.

— Tiens ! on fait des fouilles, dit M. Rapert. Ce ne peut être que M. Sentis. Nous aurions de la chance si c'était bien lui.

— Qui est-ce, M. Sentis ? demanda Raymonde.

— C'est un savant tout à fait admirable, se hâta de répondre M. Darbas. Depuis de longues années, il consacre sa vie à la recherche et à l'exploration de cavernes préhistoriques. Il a fait des découvertes fort importantes et les archéologues le tiennent en très haute estime. Cependant il n'est pas célèbre. C'est presque une vie obscure, lui aussi, dirait M. Rapert, car sa renommée ne dépasse guère un petit cercle de savants, de spécialistes et d'amateurs éclairés, ces derniers fort rares d'ailleurs. Néanmoins, il est digne de toute notre admiration. Vous verrez qu'il la mérite encore plus par ses qualités de modestie, de bonhomie et l'empressement qu'il met à se rendre utile. C'est une belle figure.

— Mais je crois bien qu'il est l'ami de M. Audhuy, remarqua M. Rapert, celui qui s'intéresse depuis longtemps déjà aux fouilles que nous voudrions entreprendre. Vraiment, ce serait un heureux hasard... que nous vous devrions, mademoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à Raymonde, puisque, si vous n'étiez pas restée, nous ne sfiions pas venus ici aujourd'hui.

— Vous allez être bientôt renseignés, dit l'instituteur, et, faisant deux pas sous la voûte hérissée de stalactites, il cria :

— Est-ce vous, monsieur Sentis ?

La voix roula comme un lointain grondement de tonnerre dans les couloirs tortueux de la caverne. La réponse vint, toute fluette, un instant après :

— Oui. Qui êtes-vous ?... Que voulez-vous 7

— Nous sommes plusieurs qui voudrions visiter la grotte. Le guide n'est pas là ?

— Oh ! le guide est dans sa propriété. Il ne gagne pas assez pour rester toujours ici. Mais je vous servirai volontiers de cicérone. Dans un instant, je suis à vous.

Une ombre s'agita dans la lueur qui se rapprocha vite. Un vieillard de haute taille, mince et nerveux, les vêtements souillés de boue, le ruban rouge à la boutonnière, parut dans le demi-jour qui éclairait l'entrée de la caverne. Ses yeux clairs brillaient d'un éclat très vif derrière de grosses lunettes rondes. Une barbe blanche assez clairsemée, contrastait avec son teint frais comme celui d'un enfant. Il ôta son chapeau en apercevant les jeunes filles. M. Rapert lui dit en s'inclinant avec respect :

— Je suis le professeur dont vous a parlé M. Audhuy et qui s'est fixé à Saint-Bertrand depuis plusieurs mois. Je suis très heureux de vous rencontrer et de vous offrir mes hommages.

M. Sentis, vif comme un jeune garçon, avait déjà fait deux pas en avant et saisi la main de M. Rapert.

— Bénissons la Providence ou le hasard, comme vous voudrez. Parti hier soir de Toulouse, je comptais venir vous voir cet après-midi. Mais j'ai voulu consacrer ma matinée à notre chère grotte de Gargas qui n'est pas complètement explorée encore. Je suis en train de fouiller tous ces débris, ajouta-t-il en frappant du pied le sol boueux, pour rechercher les ossements, les vestiges de toute espèce qu'ils ont recouverts. Mais vous aller entrer. J'espère, mesdemoiselles, que vous êtes solidement chaussée } La grotte de Gargas n'est pas un salon où l'on pénètre en robe de gaze et souliers découverts.

— Nous sommes en toilette d'excursion. Ne craignez rien, monsieur, répondit Raymonde en riant.

— Bien. Nouez vos écharpes autour du cou, car il fait humide et frais, surtout après la pluie d'hier. Prenez

ces bâtons armés de bougies. Je ferai l'office d'éclaireur au sens complet du terme avec cette lampe à acétylène. Suivez-moi en marchant avec précaution.

Le groupe descendit les marches glissantes grossièrement creusées dans l'argile. Ces ombres emmitouflées ^t encapuchonnées qui s'enfonçaient dans la caverne avec des bougies au bout de longs bâtons, prenaient un aspect fantastique.

M. Sentis s'arrêta au bas de la pente :

— Attention aux bains de pieds, maintenant. Vous voyez : le sol est formé de concrétions calcaires où courent des milliers de rigoles qui s'élargissent parfois en flaques assez profondes. Méfiez-vous donc. Posez vos pieds sur le calcaire. Il est solide. Et marchez par petites enjambées.

On tourna autour d'une énorme stalagmite dont il ne restait que la base. Le savant gémit :

— Voilà l'œuvre de quelques vandales. Ils ont brisé cette stalagmite et beaucoup d'autres encore. C'est à cause de cela qu'il a fallu fermer l'entrée de la grotte !

Après quelques pas, il s'arrêta et, projetant la lueur de sa lampe sur la paroi, il désigna des empreintes bizarres. C'étaient des mains aux paumes larges et rondes, aux doitgs épais et courts, parfois mutilés. Ces mains, qui paraissaient amputées, se détachaient en clair sur un fond noir ou rouge.

— Ce sont les premières signatures, en somme, expliquait le vieillard. Les gens d'une même famille ou d'une même tribu apposaient leur main gauche sur la paroi f^t projetaient de l'ocre par-dessus. L'ocre recouvrait la pierre autour de la main et la dessinait à V épargne, comme nous dirions aujourd'hui. Quel sens pouvait avoir ce geste symbolique ? C'était peut-être un traité d'alliance puisque nous en voyons cinq, six ensemble et même

davantage. Peut-être une consécration de mariage aussi puisqu'on n'en voit que deux parfois.

Mariage. Ce mot fit tressaillir Gaston. Il songeait à l'humanité misérable qui avait peuplé ces cavernes, qui avait vécu dans ces antres disputés aux bêtes fauves, des siècles d'angoisses : crampes de la faim, frissons du froid et de la peur surtout, de la peur qui tenaille le coeur, affole le cerveau et bouleverse les entrailles. Ces êtres à peine dignes du nom d'hommes, avaient déjà l'obscur désir de s'affranchir des entraves de la vie animale, de voir plus haut et plus loin. Ils cherchaient à fixer, dans la suite confuse des soleils et des ténèbres, le souvenir des jours où quelque joie venait momentanément apaiser leurs souffrances. Et l'amour dont les racines plongent dans l'animalité, mais dont la fîeur s'épanouit en plein azur, ils le sentaient déjà, profond et fascinant comme un gouffre : le gouffre mystérieux où l'humanité se transforme sans cesse pour chasser la douleur et pour vaincre la mort.

Instinctivement, il se rapprocha de Raymonde et serra plus fort la main qu'il avait prise pour la soutenir dans leur marche difficile. Elle tourna son visage vers lui et sourit, ses yeux limnides grands ouverts, moins brillants mais plus profonds à la clarté temblotante des bous^ies.

— Ils s'aimaient donc aussi, ces pauvres sauvages ? dit-elle ; et son sourire devint triste.

Comme Gaston allait répondre, M. Sentis reprit ses explications :

— Remarquez cette couche vitrifiée qui recouvre les parois. C'est grâce à elle que nous pouvons voir encore ces dessins. Des molécules de calcaire transparent comme celui de stalactites, se sont déposées peu à peu, grâce aux eaux suintantes, sur tous ces vestiges. Ils sont ainsi comme sous verre et peuvent se conserver indéfiniment.

Ils marchèrent encore pour admirer une esquisse de renne d'une hardiesse de trait étonnante, des traces profondes que M. Sentis croyait être la marque de griffes d'ours, des lignes parallèles qui esquissaient des courbes encore confuses et des points rouges ou bruns qui se voyaient à la même hauteur que les empreintes des mains.

Voilà, dit M. Sentis. Vous avez à peu près tout

vu. Je ne vous propose pas de vous engager à plat-ventre dans ce couloir. Ça n'en vaut pas la peine.

M. Rapert, jusque là méditatif, posa quelques questions :

— Avez- vous trouvé des armes, des débris de poteries ?

— Non, répondit le savant. Cette grotte a dû être habitée par les tout premiers hommes des cavernes.

Nous avons trouvé des poteries et des dessins coloriés à Marsoulas près de Salies, mais pas ici.

— A quelle époque croyez-vous qu'elle ait été occupée ?

— Oh ! je ne sais au juste. Il y a cent mille ans. Plus peut-être.

— Mais comment s'éclairaient ces hommes pour dessiner ? interrogea Marguerite.

— Avec de grands feux, sans doute.

— Je vous demande pardon, interrompit M. Darbas, si je ne suis pas de votre avis. Mais il me semble que de grands feux à peine suffisants pour leur permettre de dessiner, les auraient suffoqués sous ces voûtes basses. Je ne vois pas de traces de foyers près des dessins. II n y en a qu'à l'entrée de la caverne. Or un soir, en me promenant dans les Landes, ie fus effrayé par une lueur assez vive. Je m'approche : c'était un vieux tronc de chêne-liège qui pourrissait. De cet^e combustion lente naissaient des phosphorescences. J'ai entendu dire que

le bois résineux, celui de sapin par exemple, quand il est très vieux et très sec, possède les mêmes propriétés. Les premiers hommes ont pu facilement s en apercevoir et en tirer parti.

— Ils connaissaient peut-être aussi les torches faites d'écorce ou de mousse enduite de suif, comme certains sauvages actuels ? ajouta M. Rapert.

— Vous pourriez avoir raison, répondit M. Sentis. L'hypothèse de M. Darbas, surtout, me paraît très acceptable. Allons, ça fait plaisir aux vieux comme moi, de voir des jeunes s'intéresser à nos recherches !

— Il n'y a pas grand mérite à cela, voulut faire remarquer l'instituteur. C'est une joie si grande d'observer, de fouiller, de chercher à percer la nuit qui enveloppe les époques primitives ! J'aime toute l'histoire mais, trop près de nous, elle est assez connue pour ne pouvoir nous donner que la demi-satisfaction d'apprendre par les autres ; tandis que les périodes enténébrées pendant lesquelles les premiers hommes s'évadèrent lentement de l'animalité par une longue évolution aussi merveilleuse et troublante que les métamorphoses des insectes sont passionnantes à étudier. Nous sommes étonnés de voir sous nos yeux le papillon étincelant et léger sortir d'une chrysalide informe. Comment l'âme humaine a-t-elle pu jaillir des instincts lents et brutaux qui existent en dehors de l'homme "? Comment la beauté douce et fière que les sculpteurs ont cristallisée dans le marbre, que les peintres ont évoquée sur leurs fresques ou leurs toiles avec la magie des couleurs et de la lumière, a-t-elle pu éclore ?

— Vous parlez de la beauté humaine ou mieux, féminine, à cette époque ? plaisanta M. Sentis. Je ^ais vous en montrer un échantillon.

II sortit de la poche de son veston de touriste un

vieux portefeuille et l'ouvrit. Il était bourré de notes, de croquis et de photographies. Il feuilleta celles-ci et en tendit une aux jeunes filles. Puis, pince-sans-rire, il ajouta :

— Admirez, mesdemoiselles, la beauté de nos aïeules.

— Oh ! qu'elle est laide !... Mais elle est affreuse !... s'écrièrent Raymonde et Marguerite en regardant une femme courte, grosse, camuse, dont les mamelles pendaient et qui tenait ses mains énormes sur des genoux cagneux.

— Et c'était une des beautés de cette époque, renchérit l'archéologue, car, sans cela, on ne l'aurait sans doute pas jugée digne d'un bas-relief. Ceci est la photographie d'une pierre sculptée découverte récemment dans la Dordogne.

— Fichtre ! elle n'est pas belle, cependant, dit en riant Gaston.

M. Rapert souriait de son air indulgent et sceptique à la fois. L'instituteur, un peu surpris par cette évocation brutale, ne savait que dire et restait silencieux, méditatif. Une réflexion de Marguerite le sortit d'embarras.

— Après tout, elle n'est pas plus laide que les femmes sauvages dont papa nous a rapporté des photographies. C'est le même genre.

— Et pourtant, reprit M. Darbas avec plus d'assurance, car Mlle Galié semblait l'encourager du regard, elles aiment et sont aimées. Oh ! je ne comparerai pas cet amour à celui dont nous sommes capables, nous, civilisés. Mais enfin, il est un sentiment assez profond et durable puisqu'il fait consacrer le mariage et la maternité dans les tribus les plus arriérées. Cette cohabitation du mari et de la femme pour créer une famille

et assurer l'existence des enfants, c'est un acte de reconnaissance pour les joies passées, de foi dans l'avenir. Nous voici déjà bien au-dessus des animaux.

— Peut-être moins que vous ne croyez, remarqua M. Rapert. Mais nous mettrons tout cela au point un peu plus tard. Continuez l'exposé de vos réflexions. Elles me plaisent parce qu'elles vous sont suggérées par l'endroit où nous nous trouvons et ceci prouve que vous êtes, mon cher ami, non seulement un instituteur qui enseigne l'histoire, mais mieux que cela : un historien. J'oubliais que vous n'aimez guère les compliments. Au fait, ce n'est qu'une constatation, si vous voulez.

— Je vous demande pardon de vous retenir ici, dans cette atmosphère froide et humide, dit M. Darbas, et je vous fais grâce de la suite de mon discours. Continuons notre visite. M. Sentis ne nous a pas montré ses fouilles. Il vaut mieux que nous l' écoutions.

— Je vous sais gré, monsieur, répliqua Raymonde, de me faire penser à des choses que je ne soupçonnais même pas. Ah ! je vous assure que l'histoire qu'on m'a enseignée, que j'ai étudiée en pension, comme toi, sans doute, ajouta-t-elle en se tournant vers Marguerite, ne risquait pas de provoquer nos méditations. Mon Dieu ! que c'était fastidieux et vide !...

— Tu as raison, mon amie. Mais je voudrais bien, monsieur Darbas, vous voir répondre à M. Sentis qui a fait fuir votre éloquence en vous montrant, sans crier gare, cette... guenon.

— Volontiers, mais tout à l'heure, quand nous serons sortis. Voyez. Nos bougies vont s'éteindre.

Ils retournèrent sur leurs pas. M. Sentis montra quelques autres empreintes de mains et des esquisses d'animaux tout en faisant des réflexions originales :

— Je suis persuadé que ces braves gens dessinaient

sans le vouloir, presque sans s'en douter, comme on mâchonne un bout de réglisse ou comme on fait des entailles, par désœuvrement, dans un morceau de bois- Ils avaient vu l'animal, face à face, dans une rencontre passionnante, voire dangereuse. Cette image, profondément gravée dans leur cerveau, ils essayaient de la reproduire devant leurs femmes, leurs enfants, qui voulaient des détails sur leurs exploits de la journée. Leur langue devait être bien insuffisante encore et ils avaient là un bon moyen d'y suppléer.

Ils s'arrêtèrent devant le talus de glaise qui conduisait à l'entrée de la grotte. M. Sentis désigna un grand trou à gauche.

— Voilà ce que j'ai fait ce matin, dit-il. Mais je n'ai trouvé qu'un fragment de crâne de l'ours des cavernes, chose bien commune maintenant. On a découvert ici des ossements d'hyène, de chien, de cheval, de lion et de singe.

— De singe ? s'étonna Gaston.

— Oui, monsieur. Une espèce de grand singe existait jadis dans la contrée. Des ossements caractéristiques ont été découverts dans le talus qui supporte Saint-Gaudens, au bas de la côte de Valentine. Si l'on prend quelques précautions en enlevant l'argile qui sert à fabriquer les tuiles, on peut en trouver d'autres encore. Ils seraient très précieux.

— C'est bon à savoir, dit Gaston, puisque nous habitons ordinairement Saint-Gaudens.

— Tant mieux ! Si l'on fait quelque trouvaille, vous voudrez bien avoir l'amabilité de m'écrire ?

— Avec le plus grand plaisir.

Ils gravirent le talus aux marches glissantes, Marguerite, pendant que Gaston parlait avec le savant, s'était trouvée à côté de M. Darbas, qui lui avait offert le

bras. Elle avait accepté volontiers. Décidément, pensait-elle, ce jeune homme est un travailleur, un esprit cultivé et très sérieux. Elle ne pouvait s'empêcher de le comparer à Ligarol, vaniteux et superficiel, dont l'esprit incapable de s'intéresser à des questions importantes se plaisait à dénigrer hommes et choses.

Son amour brisé durait toujours, mais moins justifié, plus affaibli. Au contraire, son indifférence pour l'instituteur avait fait place à une grande estime. Comment se transformerait ce dernier sentiment : en amitié ou en amour ?...

Dehors, ils respirèrent, heureux au fond de se sentir dans le grand air tiède et délivrés de l'étreinte menaçante de ces parois inclinées, de ces voûtes hérissées de stalactiques aiguës comme des poignards, surbaissées parfois, comme prêtes à écraser celui qui osait profaner leur mystère. L'heure du déjeuner approchait. M. Sentis ferma soigneusement la grille et l'on dévala le sentier rocailleux qui conduisait à la route de Saint-Bertrand.

M. Rapert ouvrait la marche avec l'archéologue, Raymonde et Gaston venaient ensuite, riant comme deux amoureux peuvent rire au printemps après une longue séparation, au lendemain d'un aveu longtemps espéré. Marguerite, égayée de leur bonheur, oubliait ses peines passées. Sous la poussée de la sève fraîche, les vieilles feuilles rousses qui pendent des chênes, dans le long deuil de l'hiver, tombent une à une pour faire place aux nouveaux bourgeons. Elle restait à côté de M. Darbas, qui, un peii intimidé, ne parlait guère.

— Je suis sûre que vous n'avez pas dit tout ce que vous pensiez au sujet de l'évolution humaine.

— Pourquoi ?

— Je craignais franchement de commettre quelque erreur grossière, car si M. Rapert veut bien me consi-

dérer comme historien, je ne suis pas du coût philosophe. Et il le faudrait.

— Qui sait ? Vous l'êtes peut-être sans vous en douter, il existe bien une vieille comédie intitulée : « Le Philosophe sans le savoir » ? Allons, soyez moins modeste. Dites-moi, à moi, ce que vous vouliez ajouter.

A ces mots : (( A moi )), il la regarda. Elle souriait. Il répondit d'une voix légèrement tremblante :

— Je ne puis vous le refuser. Eh bien ! voilà... Vous avez remarqué, fort probablement, que si les yeux sont le miroir de l'âme, l'expression du visage est en corrélation étroite avec l'état d'esprit. Il y a donc une harmonie réelle entre le caractère et la physionomie. On m'objectera, c'est chose facile, que des personnes laides peuvent avoir une âme très belle et qu'il existe des beautés sans scrupules. Encore faudrait-il s'entendre sur le sens de ce mot : beauté. Si l'on en discute, personne n'est du même avis, sauf cependant pour un critérium : le charme. A ce point de vue, qui, d'après moi, est le vrai, les gens cultivés et qui possèdent une culture esthétique suffisante se mettent facilement d'accord. Pourquoi ? Parce que le charme est une affinité provoquée par la seule harmonie complète entre deux personnes. L'attrait individuel peut et doit jouer un aussi grand rôle que la perfection corporelle. L'esprit, ici encore, triomphe de la matière. Voyez comment des personnes presque laides s'habillent, s'entourent, s'agitent et causent quand elles sont intelligentes et quand elles ont du goût. On parle de la beauté païenne. Mais les anciens eux-mêmes avaient une prédilection pour les femmes cultivées. Je parle de ceux qui faisaient partie de 1 élite, car l'opinion des autres est sans valeur pour nous.

Cette harmonie a existé de tout temps ; elle existera

toujours. Nos organes sont proportionnés à nos besoins. Notre enveloppe corporelle reçoit l'empreinte profonde de notre moi. Par quel mystère ? Je ne me charge pas de l'expliquer. Voilà pourquoi je me permets de croire que ces pauvres êtres qui vivaient à Gargas et ailleurs avaient une âme toute incomplète et chétive, Vanimula dont parlait l'empereur romain à son lit de mort, dans un corps fruste, sous une face bestiale. Peu à peu, à la suite des siècles et des millénaires écoulés, l'évolution s'est faite. Le corps difforme de l'aïeule préhistorique est devenu celui de la Diane de Gabies et son rictus s'est mué en le sourire triste et doux des femmes de Léonard de Vinci.

— Mais c'est très bien, déclara Marguerite avec une pointe d'émotion dans la voix. Vous êtes un artiste, monsieur Darbas.

— Je suis de Toulouse, mademoiselle, plaisanta celuici, tout heureux de plaire à celle qu'il aimait depuis longtemps déjà sans vouloir se l'avouer à lui-même, tant il la croyait fidèle à son ancien amour. Il n'y a doiic rien d'étonnant à cela.

— Ne riez pas. Je connais et j'aime Toulouse. N'estelle pas un peu l'Athènes de notre Midi, qui est peutêtre la partie la plus vivante, la plus intellectuelle de la France ? Le Nord est trop matériel derrière ses rêveries nuageuses. On y mange trop, on y boit affreusement en ne songeant qu'aux affaires. Rubens, Téniers et compagnie me déplaisent. Je suis heureuse d'être Méridionale; j* adore notre Midi et j'aime beaucoup Toulouse. Ce n'est pas la grande cité cosmopolite comme Paris, la ville de négoce comme Bordeaux. Marseille seule pourrait lui être comparée. Mais la vie littéraire et artistique est surtout intense à Toulouse. C'est la cité qui garde dans le présent l'originalité, le calme, le recueillement

d'autrefois. Ses artistes ne sont pas gâtés pai le contact des richesses et des splendeurs officielles de la capitale. Ils peuvent y passer une existence simple, laborieuse, tout près des vies obscures, pour parler comme M. Rapert, et dont ils sont l'âme. Loin d'elles, ils s'étiolent ou se corrompent dans la vie factice des aristocraties. C'est pour cela qu'elle produit tant de bons artistes puissants et féconds, notre ville rose.

— Je vous remercie, mademoiselle, d'émettre une opinion aussi flatteuse sur ma ville natale. Je l'aime bien, moi aussi. Mais les quartiers qui me plaisent, ce sont les vieux, ceux dont les ruelles sinueuses sont formées des grandes murailles de briques des vieux hôtels ou des petites boutiques sans luxe. Connaissez-vous tout ce faubourg qui s'étend, près de la cathédrale Saint- Etienne, entre la rue de Metz et le Grand-Rond ?

Ils causèrent ainsi tout le long du chemin, heureux de partager les mêmes goûts. Jamais, jusqu'à ce jour, ils ne s'étaient si connus, si bien compris, si bien sentis tout près l'un de l'autre. Lui, grisé par elle, causait avec la verve étourdissante du Méridional de bonne humeur, sans se demander, sans même espérer ce que serait demam. Le présent suffisait aussi à rendre heureuse Marguerite. Elle était enfin arrachée à cette existence désolée qu'elle vivait depuis des mois longs comme des siècles. Malgré tout, sa jeunesse vibrait avec le printemps et voulait connaître l'amour, dont elle avait à peine goûté le charme.

Vers midi, le groupe arrivait à Saint-Bertrand, et, les présentations rapidement faites, on se mit à table. Pendant le déjeuner, M""" Rapert remarqua la bonne mine de Marguerite, mais se garda bien d'y faire allusion, car elle craignait de froisser cette sensitive. Elle devina vite ce qui se passait lorsque, profitant avec habi-

leté de la conversation, la jeune fille, d'un air décidé qu'on ne lui voyait guère, pria M. Darbas, assis à côté d'elle, de reprendre les hypothèses qu'il avait émises en revenant de Gargas. L'instituteur le fit de bonne grâce et avec une modestie qui plut beaucoup à M. Sentis.

— Je compte sur vous, mon jeune ami, dit le vieux savant a^ec un sourire tout paternel. Vous pouvez nous rendre de grands services car vous êtes intelligent et travailleur. Avec ces deux qualités, à la condition de faire preuve d'un peu de tact, on arrive à tout.

M. Rapert saisit l'occasion qui s'offrait de parler de son projet de fouilles complètes. Il exposa son plan, donna des chiffres. M. Sentis demeurait sceptique :

— Vous ne connaissez pas le pays. Pour un propriétaire intelligent et désintéressé, vous en trouverez dix qui chercheront la bonne affaire. Je ne demanderais pas mieux que de le leur permettre. Mais nous n'avons que bien peu d'argent.

Il promit cependant d'exposer le plan à M. Audhuy et de faire tous ses efforts pour le rallier à ce projet gran diose. Gagnée par l'enthousiasme général, Raymonde dit en regardant son père :

— Il me semble que les personnes riches devraient s'intéresser à cette tentative qui peut rendre de grands services à notre pays et à la science.

Mais M. d'Estancarbon ne sembla pas entendre et s absorba dans une conversation avec M. Viales qui paraissait ne l'écouter que d'une oreille.

— Ah ! les riches ! gémit M. Sentis. Ils ne sont généreux qu'en Amérique. En France, ils ne donnent pas cent francs pour une oeuvre scientifique.

Le déjeuner se termina sur cette exclamation désolée. Quelques minutes après, l'auto dévalait la côte avec les deux jeunes filles et l'archéologue. Un peu de tristesse

pesait sur Gaston et sur M. Darbas malgré la promesse renouvelée d'un prochain retour.

Les deux jeunes gens se remirent à la besogne pour dissiper cette tristesse. Ils avaient à cœur de se rendre dignes l'un de l'amour de Raymonde et l'autre des encouragements pleins de promesses pour l'avenir, qu'il avait reçus de Marguerite. L'instituteur, surtout, voulait faire mieux qu'auparavant. Il se rendait compte que ses amis pouvaient travailler sans lui désormais puisqu'il leur avait fourni tous les documents qu'il possédait et les renseignements nécessaires. Si quelques entêtés refusaient comme Sans-Peur de les aider, d'autres au contraire se plaisaient à les guider dans leurs propriétés et leur confiaient volontiers les objets intéressants qu'ils possédîûent. Tout allait donc bien à ce point de vue. Il suffisait de laisser aux chercheurs le temps indispensable.

Mais lui ne voulait pas rester en arrière. Le travail pourtant sérieux qu'il faisait dans sa classe ne lui suffisait pas. Il voyait que ses élèves le quittaient à demi instruits, à peine éduqués et à l'âge précisément où ils commençaient de comprendre ce qu'il leur enseignait. Former un esprit de six à treize ans, alors qu'il sera livré à lui-même, soumis à l'influence déprimante d'un milieu encore inférieur pendant tout le reste de sa vie, c'est évidemment chose impossible. M. Darbas le comprenait bien. Il avait organisé des cours d'adultes. Mais on n'y venait guère, car on ne voulait pas avoir l'air de retourner à l'école, de lire, d'écrire et de compter comm.e des gamins. Il reprit alors l'idée trop tôt abandonnée ailleurs des Universités populaires et, grâce au concours de M. Rapert et même de M. Viales qui paraissait de plus en plus démocrate et rationaliste, il attira un grand nombre d'auditeurs deux ou trois fois par semaine, le

soir, dans F ancien prétoire du juge de paix qu'on avait transformé en école pour les garçons.

Après quelques conférences sur les cités antiques, la civilisation gallo-romaine, la vie féodale dans le Comminges, on avait élargi et complété le programme. Des conférences scientifiques, accompagnées d'expériences que les auditeurs suivaient avec beaucoup d'intérêt, étaient faites. Les jeunes gens avaient formé une société d'éducation physique et de tir.

L'institutrice, vieille personne très discrète, s'était mise à l'œuvre, elle aussi. Tous les dimanches, elle réunissait les jeunes filles pour leur faire des lectures et leur donner quelques notions de puériculture et d'économie domestiqua .

Sous cette double impulsion, les jeunes gens devenaient bien supérieurs à leurs devanciers. Ils aimaient les lectures sérieuses, les discussions d'idées dans lesquelles chacun s'efforce, tout en restant courtois, de convaincre son contradicteur. Quelques-uns venaient demander des livres à M. Rapert, car ceux de la bibliothèque scolaire leur paraissaient maintenant beaucoup trop puérils.

Le professeur, heureux de l'assiduité avec laquelle on suivait ses conférences et du silence religieux qui y régnait, encourageait et félicitait souvent le jeune maître.

— Vous faites d'excellente besogne, disait-il. Ce qui me plaît surtout, c'est que vous ne vous contentez pas d'instruire : point de vue trop étroit et cependant bien répandu dans l'enseignement primaire. Il ne faut pas seulement distribuer les notions indispensables à la vie sociale, découper la science en fragments pour la rendre accessible à tous. Puisque vous déplorez le départ précoce de vos élèves et leur éducation incomplète, travaillez à celle-ci pendant l'adolescence. Ce qui fait la supériorité de l'enseignement secondaire, c'est son tra-

vail en partie désintéressé, au moins quant aux résultats immédiats, c'est cette culture que l'on appelait autrefois : les humanités. Je suis persuadé que Ton peut 'rès bien faire ses humanités sans latin et sans grec, en dehors des lycées et collèges, dans toutes les bonnes écoles. 11 suffit que le maître ait une culture suffisante et sache ce qu'il doit faire pour former des esprits libres, pondérés et justes.

C'est ainsi que M. Darbas se perfectionnait toujours au contact de cet esprit supérieur et que les directions qu'il avait reçues à l'école normale se révélaient à lui avec plus de relief et une vie nouvelle. Par cela même, l'historien avait une influence énorme sur toute la population jeune et active de la commune qui progressait rapidement.

Mais les amis de l'obscurantisme s'émurent. Des feuilles réactionnaires attaquèrent bientôt M. Rapert. On le signala à la haine jalouse des tâcherons comme un fonctionnaire bien payé qui ne faisait rien. M. Viales fut aimablement traité de défroqué. Nos amis restèrent calmes. Cependant, Gaston fît une enquête discrète pour connaître le nom d'un correspondant qui se signalait par sa méchanceté et signait bravement d'un pseudonyme. Il apprit bientôt que c'était un ancien avocat sans cause, retiré avec sa jeune femme qu'il maltraitait, disait-on, dans une vieille maison délabrée. Il vivotait !à d'une toute petite rente avec trois chiens qui couchaient sur son lit et une servante dont la figure anémique convenait à la pauvreté du logis. Elle passait parfois avec quelques litres de vin qu'elle rapportait de l'auberge. On ne voyait jamais la jeune femme au visage mince et douloureux de sainte Cécile, en dehors des offices du dimanche. Lui sortait, parfois, voûté, les yeux clignotants derrière un lorgnon factice, la moustache hérissée sur la bouche

grimaçante, vêtu d'un complet râpé et chaussé de galoches à chaussons de cuir.

Presque tous les jours, il allait porter sa prose soit à Loures, soit à Labroquère et la remettait au convoyeur, tant il était défiant. Puis il revenait, rasant les haies et les murs, l'air soupçonneux et craintif, l'échiné pliée comme s'il craignait à chaque instant de recevoir une des nombreuses corrections qu'il méritait depuis longtemps.

Un dimanche, Gaston indigné, apporta un journal dans lequel M""" et M. Rapert étaient pris violemment à partie. Et l'on profitait d'une mésaventure récemment arrivée à une jeune fille du voisinage, pour les accuser de corrompre la jeunesse.

M. Rapert lut l'entrefilet et dit tout d'abord en riant :

— Tiens ! j'ai au moins ça de commun avec Socrate. Puis, son front se rembrunit en voyant le nom de sa

femme.

— Le coquin! grommela-t-il. Je lui dirai son fait! Après déjeuner, sous un prétexte quelconque pour ne

pas inquiéter M""^ Rapert, il se rendit à Loures avec ses deux amis. Ils arrivèrent à la gare quelques minutes avant le passage du train qui descend à Montréjeau. M. de Rabirol, c'était le nom du folliculaire dont la noblesse était papaline, se promenait, toujours avec son air chafouin, sur le quai. Le professeur donna sa canne à Gaston et s'approcha de lui.

— C'est bien vous, M. de Rabirol 7

— Oui, monsieur, répondit l'autre, en accentuant la courbe de son échine.

— Qui écrivez dans Le Téléphone quand vous n'avez rien de mieux à faire 7

— Heu... heu...

— Oui ou non ?

L'homme essaya de crâner. Mais devant le visage énergique aux mâchoires serrées, aux yeux gris étincelants de M. Rapert, il balbutia :

— Oui... Que voulez- vous ?

— Alors, à très haute voix, pour que les voyageurs amusés de cette scène pussent l'entendre, le professeur lui jeta :

— Je suis M. Rapert, professeur agrégé d'histoire, que vous avez attaqué et dont vous avez insulté la femme aujourd'hui dans votre journal. Je tiens à vous dire en public que vous êtes un menteur et un calomniateur. Puisque vous vous prétendez noble et sire par conséquent, j'ajoute que vous êtes un triste sire. Ça vous suffit-il ?

— Monsieur ! dit le gentilhomme-journaliste en galoches dont l'audace reparaissait puisqu'il n'y avait que des affronts et non des coups à recevoir, respectez la liberté de la presse à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir.

— Vous avez l'honneur ? En voilà du toupet !

M. Rapert, à bout de patience, leva la main sur le minus hahens qui se courba, prêt à tout recevoir passivement.

Mais M. Viales lui saisit le bras en disant :

— Ne frappez pas. II ne demande pas mieux. Cette gifle vous coûterait trop cher. Pardonnez-lui comme je lui pardonne, moi, le défroqué.

— Vous avez raison, répondit le professeur. Mais je vous conseille, à vous, de me laisser en paix dorénavant, car M. Viales n'arrivera pas toujours à temps pour vous éviter des claques.

Et le publiciste quitta la gare sans attendre le train, tandis que les témoins de la scène qui le connaissaient bien et ne l'aimaient guère se moquaient de sa lâcheté.

— C'est comme ça qu'on devrait les mener, ces insul-

teurs, disait un petit vieillard à barbiche blanche. Ils auraient moins d'aplomb ensuite !

Après cette scène, les feuilles royalistes ou de sacristie ne firent plus que de vagues allusions à ceux qui s'étaient fixés à Saint-Bertrand-de-Comminges pour en exhumer le passé, mais qui voulaient travailler aussi à !a préparation d'un meilleur avenir.

Depuis deux mois on n'avait pas eu de nouvelles de M. Galié chez les Peyresourde, lorsqu'un télégramme de Marseille annonça brusquement son arrivée. Marguerite et Gaston eurent de la peine à le reconnaître, tant il était changé. Son grand corps s'était voûté, son visage avait jauni et, dans les orbites caves, ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux.

— Je suis venu vite parce que j'avais besoin de me retremper dans le bon air de France, dit-il. Mais j'aurais dû faire le voyage six mois plus tôt. Enfin, il n'y a rien de grave et le coffre est bon.

Comme on voulait lui faire raconter ses voyages, ses entreprises, il répondit brièvement :

— Tout va très bien. J'ai gagné beaucoup d'argent. Ma compagnie m'a donné une excellente situation dans le Yun-Nan. Mais il me tarde de savoir ce que vous avez fait vous, mes enfants.

Marguerite rougit et baissa les yeux. Pour cacher le

trouble de sa sœur, Gaston raconta longuement leur vie, passée à Saint-Gaudens, à Luchon et à Saint-Bertrandde-Comminges, et mentionna brièvement la mort accidentelle de Ligarol dans une excursion. Bien entendu, il fit l'éloge de M. et de M"^ Rapert.

— J'aurais beaucoup de plaisir à faire la connaissance de ce monsieur et de cette dame, dit M. Galié. Comme je suis très fatigué, ils seraient bien aimables de venir me voir, sans façons. Je leur rendrais cette visite dès que je serais mieux.

Quelques jours plus tard, le professeur et sa femrne venaient chez les Peyresourde pour y passer le congé de Pâques. M. Viales était allé dans l'Ariège revoir son pays natal et prendre quelques jours de repos, car il travaillait avec acharnement pour fournir à son ami les matériaux nécessaires à la préparation de la thèse que celui-ci allait bientôt soutenir.

Gaston constata avec tristesse que l'historien paraissait presque aussi maigre et fatigué que son père. Cette toux inquiétante revenait par moments. En vain M™^ Rapert insistait-elle auprès de son mari pour qu'il se ménage et «e soigne.

— Après ma thèse, pas avant ! Telle était sa réponse invariable.

La pauvre jeune femme n'osait guère insister, car elle craignait d'être importune. Et cependant, elle avait des heures d'angoisse folle. Elle voyait très bien qu'il s'épuisait à toujours travailler, sans un moment de répit. Même pendant les repas, il continuait de collaborer avec M. Viales. Son sommeil était devenu entrecoupé, fiévreux. En vain l'ancien abbé, inquiet lui aussi, avait-il essayé de lui conseiller plus de modération. La science le tenait dans ses griffes et ne le lâchait pas. Ceux qui se donnent à elle, choisissent une chimère plus belle, mais

aussi dangereuse que n'importe quelle autre, car elle les fascine, les entraîne et les brûle jusqu'aux moelles s'ils ne savent s'arracher à son étreinte, parfois.

Le soir même de leur arrivée, M"''' Rapert que Gaston accompagnait dans une course en ville, lui faisait part de ses craintes :

— Quand vous êtes là, il cause d'autre chose, il se distrait, il se repose. Mais M. Viales n'ose pas essayer de détourner la conversation de leur éternel travail. Vingt fois, mon mari m'a déclaré que sa thèse était terminée en me montrant les feuillets qu'il allait envoyer à l'imprimeur. Mais une nouvelle pièce, un renseignement nouveau, un mot de M. Audhuy ou de M. Sentis le font se replonger dans d'autres recherches. Il a toujours été un peu faible et j'ai bien peur !...

Gaston, ému, se promit de chercher l'occasion de faire comprendre à M. Rapert qu'il avait tort de se surmener ainsi. Mais, le moment venu, il hésitait et renvoyait .\ plus tard.

M. Darbas vint à Saint-Gaudens et fut retenu à déjeuner. Il plut beaucoup à M. Galié qui finit par lui dire :

— Voulez-vous venir avec moi au Tonkin ?

— Que pourrais-je bien y faire ?

— Vous m'aideriez à rendre un peu plus intelligents ces pauvres indigènes. Savez-vous qu'il est difficile de tirer d'eux quelque chose de bon ? Pour un travail machinal, routinier, ils sont excellents. Mais dès qu'on cherche à leur enseigner complètement un métier, c'est à peu près impossible. Je me dis que cette inaptitude provient d'une infériorité intellectuelle et que c'est par l'instruction et l'éducation bien comprises que nous pourrions faire d'eux, à la longue, nos égaux.

— Je suis tout à fait de votre avis, dit M. Raoert.

S'il y a trop de fonctionnaires aux colonies, ce ne sont ni les instituteurs, ni les professeurs. Il en faudrait beaucoup plus au contraire, car ces pays ne nous rendront de très grands services que lorsque leur population pourra collaborer complètement avec nous.

Ah ! continua-t-il en se tournant vers Gaston, voilà, mon cher ami, un nouveau chapitre à ajouter à nos réfliexions sur les vies obscures. C'est aux colonies, avec ces peuplades dont la mentalité est si inférieure à la nôtre, que l'on peut vraiment se rendre compte de l'évolution de l'homme, de l'ascension lente mais sûre de l'esprit humain. Et ce spectacle, triste tout d'abord, finit par être réconfortant, car il nous prouve qu'il est juste d'avoir foi dans le progrès.

— Oui, ajouta Marguerite qui, tout en servant le café, suivait avec intérêt cette conversation, ce serait une belle œuvre à tenter que de fonder une école là-bas en plein Yun-Nan et de chercher à arracher de pauvres enfants à une existence incomplète.

Cette réflexion émut M. Darbas qui d'un ton misérieux, mi-plaisant, répondit :

— Fixez vos conditions, monsieur. J'accoterai peut-être.

L'ingénieur se mit à songer en fumant un cigare pendant que ses convives entamaient une nouvelle conversation. Il avait, en homme perspicace, deviné le lien qui unissait déjà l'instituteur et Marguerite. Tout d'abord, il fut assez désappointé. Sa situation était très bonne pour le moment et s'annonçait excellente dans l'avenir. Il avait la coquetterie de réserver une fort jolie dot à sa fille et il aurait voulu lui faire faire un mariage plus brillant.

Mais son esprit pratique lui montra bientôt que le bonheur devait être considéré avant toute autre chose

Ce jeune homme est intelligent et bon, pensa-t-il, c'est un travailleur. 11 rendra ma fille heureuse. Tout ce que je pourrais faire, ce serait de l'arracher à la vie médiocre qu'il mène en France pour lui trouver une situation meilleure aux colonies. Mais ma fille compromettrait sa santé ou serait obligée de se séparer de lui...

Depuis que l'instituteur avait appris que l'ingénieur s'était fait une certaine fortune, il n'osait plus espérer que Marguerite pût être sa femme. Il se voyait trop pauvre et ne venait plus à SaintGaudens. Il fallut que Gaston lui écrive plusieurs fois.

Celui-ci souffrait trop de ne pouvoir réaliser tout de suite son rêve pour ne pas comprendre ce que souffrait son ami. Aussi l'entraîna-t-il un jour dans une partie de pêche à Miram.ont pour lui parler à cœur ouvert. Dès qu'ils eurent dépassé le Pouech, il posa nettement la question à l'instituteur :

— Je crois que vous aimez Marguerite ? Me suis-je trompé }

M. Darbas hésita. Mais, voyant le visage souriant de Gaston, il répondit :

— C'est vrai. N'ayez aucune crainte cependant...

— Que voulez-vous que je craigne, mon cher ?

— Que je cherche à l'épouser. Je me rends fort bien compte qu'elle est trop riche pour moi.

— Allons-donc, en voilà des histoires. Je serais très heureux de vous appeler mon beau-frère. Papa aime les gens énergiques et sincères. Vous êtes de ceHX-Ià. Laissez-moi faire. Je m'occuperai de vous comme je voudrais que l'on s'occupe de moi. Ne sommes-nous pas dans la même situation ? Ça me portera bonheur, ajouta-t-il en riant.

— Vous êtes bien aimable et je vous suis très reconnaissant de ce que vous venez de me dire, répondit

Darbas d'une voix émue. Mais je doute fort que M"^ Marguerite ait songé à moi comme mari.

— Je l'ignore. Elle n'a pas de longs secrets pour moi. Je lui parlerai dès ce soir et pourrai vous renseigner ensuite. Elle a souffert de son amourette brisée, car ce n'était qu'une amourette pour Ligarol. Mais depuis longtemps je la vois calme et souvent joyeuse. Il a fallu qu'une affection nouvelle vienne combler le vide laissé par l'cmcienne. Nous verrons.

Après une demi-journée de pêche infructueuse dans la Garonne, ils se trouvèrent près de Valentine et rentrèrent en traversant ce bourg. Au bout de la côte, ils s'arrêtèrent un moment pour regarder la plaine de Rivière baignée d'une teinte bleue très douce qui faisait paraître le ciel plus clair à l'Occident et les cîmes neigeuses plus brillantes au Sud. Des teintes mauves traînaient sur les m.onts du premier plan : le mont Aigu, le pic du Midi et l'Arbizon. Des lueurs s'attardaient sur les névés des montagnes de Luchon que la distance rapetissait.

Quelques automobiles passaient à toute allure sur la route de Luchon et celle de Tarbes. La belle saison commençait et les heureux du sort s'empressaient d'aller contempler la montagne une fois de plus, juste au moment où elle s'épanouit, rajeunie, sous le soleil qui la dépouille lentement de son manteau de neige.

— Pourquoi ne s'ennuie-t-on jamais dans ce pays-ci ? demanda Gaston qui semblait se parler à lui-même. Voilà bientôt deux ans que je suis revenu près des Pyrénées et les jours ont coulé si rapides que je ne puis les croire nombreux. Dans aucune autre contrée je n ai éprouvé ce sentiment, du moins au même degré.

— Ah ! vous aimez la montagne, vous aussi ? répondit son compagnon. Je n'en suis pas étonné. Je ne la connaissais pas avant ma sortie de l'école normale. C'est

à peine si, des ponts de Toulouse, ma ville natale, j'avais aperçu parfois dans l'extrême lointain, au Sud, une pointe indécise qu'on disait être le mont Vallier. Un voyage chez un de mes cam.arades qui habitait Martres-Tolosane fut pour moi une révélation. J'arrivai le soir. Le lendemain, à mon réveil, dès que j'ouvris les fenêtres de ma chambre, je vis ce prestigieux décor blanc et rose sous le soleil levant et dans le ciel très bleu. J'étais empoigné. Pourquoi ? Je ne sais. Mais il fallut venir à bicyclette à Roquefort et grimper jusqu'aux ruines qui dominent la vallée. Là-haut, je pus découvrir enfin dans toute sa beauté, le spectacle le plus grandiose que puisse nous offrir la nature, car la mer est belle mais non comme la montagne. Celle-ci est aussi variée que l'autre est monotone, aussi attirante que l'autre est effrayante, aussi joyeuse et pure que l'autre est triste et maudite. Je vis devant moi la pyramide superbe de Cagire dont la pointe paraît dominer toutes les cîmes, les cirques d'Arbas que leurs forêts assombrissent devant les montagnes brillantes du second plan et, vers l'Ouest, les croupes pressées tantôt arrondies et tantôt aiguës des monts de Bigorre que le Pic du Midi couronne de son casque étincelant.

— Je ne voudrais jamais quitter ce pays-ci.

— Pas même pour le Tonkin ? plaisanta Gaston.

— Si, mais à certaines conditions, répondit sur le même ton l'instituteur.

Ils retournèrent vers la ville très calme. Quelques employés, des ouvriers à pied ou à bicyclette se dirigeaient vers Valentine, car l'heure du repas du soir approchait. Des gamins attroupés autour d'un nain difforme au visage de singe qui dansait d'une manière grotesque en tirant des sons lamentables et criards d'une clarinette primitive, les arrêtèrent.

— Voilà un type de certaines races pyrénéennes, dit Gaston. C'est un produit qui n'est guère digne de son origine.

— Heureusement il y a mieux, au moins sur le versant français, objecta M. Darbas. Les Pyrénées ont beaucoup souffert évidemment des conditions particulièrement âpres de leur existence. Mais presque tous ont réagi courageusement. Les Espagnols nous sont précieux. Sans leur aide, on ne pourrait plus entreprendre les grands travaux de terrassement, car la main-d'œuvre française est de plus en plus rare. Malgré leurs défauts, défauts qui résultent, presque tous, de l'imprévoyance, c'est-àdire de l'ignorance, les montagnards me sont sympathiques. J'aime leur caractère ferme, leur opiniâtreté qui n'est pas exempte de douceur et leur penchant à la rêverie. Comm-cnt ne pas rêver dans un si beau cadre ?

Quelques notes de ce pauvre bouffon rappellent les mélopées tristes et monotones des Aranais dont l'horizon trop étroit n'a pas laissé développer l'instinct musical. Certaines bourgades du Comminges ou de la Bigorre ont su conserver de vieilles chansons bien émouvantes dans leur simplicité. En connaissez-vous ?

— Oui. Il en est une surtout que je trouve assez énigmatique. C'est la plus répandue, celle qui commence par : a Aqueros mountagnos... )) Vous êtes-vous jamais demandé quel était le désir qu'avoue assez mystérieusement le troubadour qui la composa ? Gaston Fébus, peutêtre ? Songeait-il à l'Espagne qui exerça sur le Midi aquitain la même fascination que l'Italie sur la Provence 7 Obéissait-il à cet instinct ancestral qui a poussé les hommes et les peuples longtemps vers le Sud, vers le soleil ? Je ne sais. Mais je trouve à ce chant une saveur toujours nouvelle à cause des émotions sans fin qu'il procure à celui qui essaie de le méditer.

— Magie des cîmes, des forêts, des cascades. C'est de tout cela qu'est né le poème admirable de Vigny : le Cor.

— Oui, c'est un de ceux que je préfère.

Et, tous les deux, vibrant ainsi du même sentiment esthétique, le secondaire et le primaire, l'ancien gosse de la laïque et l'élève des écoles chrétiennes, rentrèrent chez les Peyresourde.

Marguerite les attendait sur le perron. Dès qu'elle les aperçut, elle cria, joyeuse :

— A l'amende, les retardataires. Ofïrez vite votre poisson.

— Il n'y en a plus, dans la Garonne du moins, expliqua son frère. Nous rentrons avec nos filets et nos estomacs vides.

— Et moi, je te réserve une surprise, maladroit, riposta-t-elle. Puis, l'embrassant, elle lui murmura à l'oreille :

— Raymonde est venue... Elle est là!

— Ah ! dit Gaston, tout heureux. Mais apercevant son ami qui, un peu embarrassé, affectait de contempler les arceaux de la halle aux grains, il ajouta à demi-voix :

— Nous causerons un peu, ce soir, tous les deux seuls, hein ?

— Qu'y a-t-il donc }

— Tu le sauras... Monsieur Darbas, voulez- vous offrir le bras à M'"" Galié ?

Elle comprit et pâlit un peu. Mais, faisant bonne contenance, elle prit le bras du jeune homme sans oser le regarder et ils pénétrèrent tous les trois dans la vieille demeure.

Des railleries accueillirent les pêcheurs. On se moqua de leur maladresse. Raymonde surtout se montra très taquine vis-à-vis de Gaston. Mais après quelques minutes

de plaisanteries et de rires, M""" Peyresourde fit entrer ses invités dans la vaste salle à manger où une grande table avait été dressée. M""' et M. Rapert ainsi que les d' Esta ncarbon étaient invités.

— C'est notre dernière réunion plénière, pour ces vacances tout au moins, remarqua avec une joie mêlée de tristesse, M. Peyresourde. Ensuite nous nous séparerons, pour longtemps peut-être.

— Oui, répondit M. Rapert. Notre maison de Saint- Bertrand va nous sembler bien grande désormais sans M. Gaston et M"' Marguerite.

— C'est vrai, ajouta, M""^ Rapert. Et je m'ennuierai, moi, toute seule, pendant que M. Viales et mon mari se plongeront dans leurs antiquités.

— Nous viendrons souvent vous chercher en auto, proposa Raymonde et nous vous ferons faire de belles promenades.

— Et ma permission, l'avez-vous demandée ? plaisanta l'historien.

— Puisque vous délaissez votre femme pour vos bouquins, elle a le droit de vous quitter pour nous suivre de temps en temps, affirma Marguerite.

— Eh ! bien, je m'incline. Je vous remercie d'ailleurs de songer à la distraire car la vie ne vas pas être très gaie avec moi pendant quelques temps, je le reconnais.

M. Galié, à ce moment-là, prit la parole :

— Puisque vous n'avez plus besoin de Gaston à Saint- Bertrand, il faut qu'il se décide à faire quelque chose. Ses vacances ont assez duré. Je ne veux pas qu'il soil un oisif, un inutile. Je lui demande de choisir une carrière, une occupation quelconque, non pas tout de suite car ce choix demande mûre réflexion, mais dans quelques jours .

— Mon choix est déjà fait, père, répondit le jeune

homme. J'ai suffisamment travaillé avec M. Rapert pour aSTpa slonnément Thistoire et je conna.s assez tout le bien que fait M. Darbas et toute la grandeur de sa ache nôur choisir renseignement, e veux être professeur. 11 ^sAa d-étudier'pendant ^-Iques mors pour p^vorr affronter avec succès un examen de licence, d après ce nue m'a dit M. Rapert. Après cela, ,e dema,;dera. u,^ poste dans un collège ou une école pr.marre supérieure et je tâcherai ensuite d'arriver à 1 agrégation. ^

— En voilà une idée ! protesta l'ingénieur dont le front s'était plissé. Mais mon pauvre enfant, on ne gagne rien dans l'enseignement en France Choisis n irnpo e quelle carrière dans le commerce ou 1 industrie pou aire de l'argent, mais ne deviens pas fonctionnaire et surtout professeur. Tu auras de multiples ennms, un travail très absorbant pour un traitement médiocre.

— Qu'importe, mon père, si je suis heureux ? Une profession que l'on n'aime pas est un supplice continuel pour autant d'argent qu'on gagne. Laisse-moi prendre cette voie qu'ont déjà choisie mes meilleurs amis et qui me rendra heureux comme ils le sont eux-mêmes, lu ne considères, toi, que le gain matériel. Je vois autre chose : les services à rendre, la grandeur et a beauté de la tâche à remplir. Aucune n'est plus nob e que celle que je préfère. Quand je suis sorti du collège, je ne pensais qu'à me laisser vivre avec l'argent que tu gagnais pour moi, car j'étais un enfant et un enfant gâte. Kuis, j'ai compris la nécessité du travail ; mais, en même temps, j'ai senti ce que ce travail devait être pour nioi, grâce à l'influence de M" et de M. Rapert. Sois-leur reconnaissant, comme moi, de m'avoir appris a rcHech.r et à faire œuvre utile. Sans eux, ton fils, maigre 1 éducation brillante, mais toute superficielle qu il avait reçue.

ne serait qu'un grand gosse, un individu qui ne songe qu'à dépenser l'argent qu'on a gagné pour lui.

— Eh ! bien soit, répondit l'ingénieur. Choisis ta carrière comme j'ai choisi la mienne. Après tout, tu as peut-être raison et les rentes que je te laisserai compléteront ton traitement si celui-ci n'est pas gros. Tu pourras prendre tes inscriptions quand tu voudras et où tu voudras ? Veux-tu aller à Paris ?

— Non, je serais trop loin d'ici, dit Gaston en souriant à Raymonde et je ne travaillerais pas mieux, au contraire. Pour commencer, tout au moins, j'irai simplement à Toulouse. Je peux très bien y préparer une licence et un diplôme d'études supérieures. Nous verrons ensuite.

Et après une pause, pendant laquelle il regarda amoureusement M"^ d'Estancarbon, il reprit :

— Je te demanderai encore une faveur, père, au nom de l'affection que tu nous as toujours témoignée, en souvenir de notre pauvre maman trop tôt perdue. Promets-moi d'accorder à Marguerite ce qu'elle te demandera tout à l'heure, après le dîner.

Intrigué, mais pressentant de quoi il s'agissait, M. Galié répondit affirmativement. Marguerite voulut tout d'abord demander à son frère pourquoi il faisait cette demande, mais le souvenir des paroles énigmatiques prononcées par celui-ci une heure avant et de l'attitude embarrassée de M. Darbas, l'arrêta. Elle rougit, baissa les yeux et resta longtemps silencieuse.

Après ce simple mot de M. d'Estancarbon :

— Attendons la surprise!...

Chacun s'était remis à causer joyeusement. Le repas fini, on passa au salon. Raymonde se mit au piano et Ton dansa gentiment en famille. Gaston, nerveux et affairé, ne dansa pas longtemps. Il profita d'une valse

pour entraîner M"' d'Estancarbon dans un coin et lui poser, presque brutalement la question qui l'intéressait :

— Vous opposeriez- vous, madame, à mon mariage a\ec M'" Raymonde ?

— Oh! non. C'est-à-dire que... reprit-elle, toujours un peu talon rouge. Mais il ne lui laissa pas le temps de se rétracter.

— Je vous remercie de tout cœur, m.adame. Permettez-moi, je vous prie, de vous laisser un instant avec mon oncle...

Et, tandis que le vieux Peyresourde tâchait de la distraire par des plaisanteries faciles, le jeune homme entraînait sa sœur dans la salle à manger maintenant déserte.

— Quel est donc ce mystère } interrogea Marguerite, un peu pâle et oppressée.

— Tu l'as deviné, sans doute : M. Darbas t'aime sans oser te le dire, car il est pauvre et nous sommes presque riches. Accepterais-tu de l'épouser ?

Au lieu de répondre directement, la jeune fille exprima la crainte qui, continuellement, l'angoissait depuis que son amour pour Ligarol avait fait place h' une grande estime pour l'instituteur :

— Mais connaît-il ce qui est arrivé à Luchon ? Puis-je le lui cacher ? Et, s'il le sait, dois-je accepter, sans honte, de devenir sa femme ?

Des larmes roulèrent sur ses joues enfiévrées. Son frère, câlinement, la consola :

— Oui, Paul Darbas connaît cette histoire qui ne fut même pas une aventure et dont la seule importance vient de sa fin tragique qu'il faut oublier. On la lui a contée voilà déjà longtemps. C'est même pour cela, je tiens à te le dire, qu'il était si timide au début vis-à-vis de toi, car il savait que tu souffrais et il partageait ton

grand chagrin. Son amour est né de cette sympathie peut-être. Pendant plusieurs mois, il l'a caché parce qu'il te savait toujours fidèle à ce pauvre Ligarol. Ce n'est qu'en te voyant renaître à la joie et à la vie, surtout depuis le retour de notre père, qu'il a cru pouvoir espérer — oh ! bien vaguement. Et j'ai deviné ton secret, votre secret, puis- je dire, n'est-ce pas Margot, car tu l'aimeô toi aussi ?

Elle ne répondit pas, ses yeux mouillés fixés bien loin, au-delà des bornes terrestres. Elle pensait au disparu et s'interrogeait pour savoir si, vraiment, elle pourrait se donner toute, sans aucune arrière-pensée à celui qui venait chasser le souvenir de l'autre. Gaston le sentit plutôt qu'il ne le comprit et, instictivement, il l'aida dans cette méditation qui devait ou l'enchaîner définitivement au passé ou l'en libérer pour toujours.

— Les ans ont coulé, sœurette. Tu ne peux, à ton âge, te sacrifier à un souvenir qui s'estompe chaque jour davantage. Il te faut vivre, et, pour vivre, il faut aimer, ma chérie. Je le sens bien, moi, à cette heure. Interrogetoi sans crainte. Dis-moi, avec ta belle franchise, ce que tu penses et je t'aiderai à lutter contre ce passé qui t'étreint encore et qu'il faut briser.

— Pourquoi le briser ? répondit-elle à demi-voix, le regard toujours vague. Il est très doux à mon cœur. Qui sait si l'avenir que tu me proposes, si le nouvel amour qui s'offre à moi ne seront pas décevants ? J'ai beaucoup aimé Ligarol. Je l'aimais un peu en fillette, c'est vrai, mais, à défaut de raison, je lui avais donné tout mon cœur. Crois-tu que cela s'efface ainsi 7

— Non, si tu restes dans la solitude ; oui, si tu es aimée d'un brave garçon bien supérieur à l'autre...

— Laisse dormir le mort, le pauvre mort en paix. Ne l'accuse pas, je ne veux pas.

— Je ne l'accuse pas, Marguerite. Mais je suis obligé de constater qu'il vaut peut-être mieux pour toi qu'il ne soit plus, car, j'y ai songé bien souvent, vous n'étiez pas faits l'un pour l'autre. Il était trop superficiel et vain. Tu aurais été un peu sa victime, sans qu'il s'en cloute peut-être. Celui-ci est très intelligent, travailleur, sincère et bon. C'est en toute confiance que je te conseille de l'épouser.

Et puis, songe au bonheur que tu peux lui donner, au soutien que tu seras pour lui dans son œuvre si délicate, humble pour les cerveaux vides, sublime pour qui sait penser. Isolés, vous n'aurez tous les deux qu'une vie incomplète. Ensemble, vous pouvez être heureux et répandre la joie autour de vous. Tu l'aiderais chaque jour dans sa tâche, tu viendrais en aide aux familles pauvres dont il instruit les enfants. Ta bonté trouverait mille occasions de se manifester et je sais bien que c'est là, pour les gens comme nous, le seul moyen de bien vivre.

Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit :

— Voudrais-tu que je parle pendant quelques minutes à M. Darbas, devant toi si tu le désires 7 Une explication me paraît nécessaire. Je ne veux rien lui cacher. Je dois lui faire part de mes appréhensions ; nous verrons ensuite.

Gaston sortit et ramena bientôt son ami qui paraissait très ému. Puis il leur dit :

— Je vous laisse un instant seuls. Je reviendrai dans un moment.

Marguerite leva les yeux sur le jeune homme. Il lui sembla le voir tout autre qu'auparavant. Ce n'était plus on ami quelconque, c'était celui qui l'aimait depuis longtemps et vers qui son être, elle le sentait bien maintenant, se précipitait de toute la force de ses aspirations

juvéniles, de toute sa sensibilité comprimée jusque là. Avec Gaston, elle avait pensé à son premier attachement. Elle avait pleuré, une fois encore, sur lui, mais il disparaissait devant l'amour qui s'offrait, plein de promesses. Elle essaya de rassembler ses idées, de raisonner bien sagement, comme tout à l'heure. Impossible.

Paul Darbas, étonné de ce silence, osait enfin la contempler. Leurs regards se rencontrèrent, se fondirent. Un sourire vint sur leurs lèvres, et ce fut lui qui, confiant à cette heure, lui dit simplement :

— Puisque votre frère a deviné le grand amour que j'ai pour vous depuis longtemps déjà, voulez-vous me permettre, bien que je sois pauvre, d'espérer que vous m'aimerez un peu, vous aussi ?

Elle voulut parler. Elle ne savait que dire. Sa tête lui semblait vide. Son cœur battait très vite. Elle ferma les yeux et revit le petit as de bronze verdegrisé qu'il lui avait offert, un soir, en souvenir de Crispus et de la belle patricienne. Elle croyait entendre encore le récit fait par M. Rapert de sa voix grave et douce...

II comprit qu'elle ne parlerait pas, qu'elle ne pouvait pas parler. Alors, hardi, comme les jeunes hommes qui voient le destin leur sourire, il s'approcha d'elle et, très près de son visage, les yeux sous la caresse de son souffle, il demanda :

— Je vous aime de toute mon âme, Marçruerite. Je voudrais tant vous rendre heureuse, vous faire sourire, mettre fin à votre tristesse que je connais, que je respecte infiniment, mais qu'il faut enfin chasser. Voulez-vous ?

Un chant vibrait dans la nuit. C'était M"* Rapert qui, chose extraordinaire, avait accepté de chanter son morceau favori : le grand air de Dalila, de Saint-Saëns. Sa voix prenante et pure vibrait pour appeler l'amour, maître de la nature et des hommes, le printemps qui

magnifie la terre et les cœurs. Large, puissante, s 'enflant comme les vagues pour retomber et couler ensuite dans un murmure, la mélodie les prenait tout entiers. Ils écoutèrent un long moment, immobiles. Elle répondit, enfin :

— Oui.

Il effleura son front de ses lèvres et elle frémit toute, comme si un peu de son âme s'en était allée...

On entendit des applaudissements, une course, des rires et Raymonde arriva, essoufflée, suivie de Gaston. Elle alla prendre Marguerite et l'entraîna. Gaston n'eut pas besoin d'interroger son ami en le voyant tout heureux.

— Ça va bien, embrassons-nous, cher !

Ils s'embrassèrent fraternellement sur les deux joues, avec un bon rire ; puis il reprit :

— Il faut maintenant terminer officiellement l'affaire. Je vais parler à mon père.

Quelques minutes après, M. Galié prenait à part M"^ et M. d'Estancarbon pour leur faire part du projet de leurs enfants. Ils n'en furent pas surpris. Bien que modérant sa joie en dame bien élevée qui ne veut pas avoir l'air de donner sa fille au premier venu. M""" d'Estancarbon, visiblement, rayonnait. Quant à son mari, il déclara sans ambages :

— Nous sommes enchantés, mon cher monsieur, car Gaston est un jeune homme parfait.

Et un parti convenable avec les rentes du papa et des Peyresourde en perspective, pensait-il sans doute aussi.

Quand M. Rapert qui suivait ces manèges d'un air malicieux et attendri à la fois, tout en échangeant quelques mots avec sa femme, vit que le temps des a parte était terminé, il s'écria joyeusement :

— Eh ! bien, les vieux amis attendent la surprise.

Alors Gaston s'approcha de M"* et M. de Peyre sourde et leur dit :

— Mon cher oncle et ma chère tante, nous vous présentons quatre fiancés. Vous n'en serez pas bien surpris sans doute ?

Attendris, les deux vieillards souriaient, les yeux humides au souvenir de leurs fiançailles, de leur jeunesse bien lointaine, mais toujours brillante pour eux dans les ombres du passé.

— Je vous adresse tous mes souhaits, mes chers enfants, dit M. Peyresourde.

— Ça fera deux jolis couples, murmurait, d'un air entendu, la vieille dame à l'ingénieur.

Le Champagne moussa bientôt. On se remit à danser avec une joie endiablée. M. Rapert accepta de débiter deux monologues et l'on supplia tant M"* Rapert qu'elle voulut bien chanter encore. M"^ d'Estancarbon radieuse, la félicitait de tout cœur.

Le lendemain, l'historien, sa femme et l'instituteur prenaient le train de huit heures pour regagner la vieille capitale des Convènes. Gaston et les deux jeunes filles promirent d'aller bientôt les voir.

Quant à l 'ingénieur, il avait pris congé de ses hôtes en annonçant son prochain départ pour l'Indo-Chine.

— Je vais beaucoup mieux maintenant, disait-il. Je veux aller régler mes affaires là-bas dès cet été et je reviendrai dans un an pour les mariages.

M. Rapert est triste déins sa vieille maison de Saint- Bertrand. Il vient de lire une lettre de Gaston qui lui raconte son arrivée à Toulouse et lui fait part des premiers cours auxquels il a assisté. Le jeune homme paraît tout heureux de pouvoir se consacrer aux études historiques qu'il a commencées parmi les ruines de la cité antique. Son esprit avide de science et désintéressé des préoccupations matérielles, reçoit maintenant la culture nécessaire grâce à laquelle il pourra plus tard révéler ses qualités remarquables. Le professeur est fier de son élève.

La thèse est prête, calligraphiée par M. Viales sur de grandes feuilles blanches que renferme un carton artistique préparé par M""" Rapert. L'imprimeur est choisi ^l va se mettre incessamment à l'œuvre puisque M. Sentis et M. Audhuy consultés, ont déclaré que c'était très bien en ajoutant, pour la forme, quelques remarques de détail, très peu nombreuses d'ailleurs.

Et cependant M. Rapert s'ennuie. II a peur mainte-

nant que son œuvre est achevée. Il craint qu'elle ne soit bien incomplète et imparfaite. Il considère les éloges qu'elle lui a déjà valus comme de vulgaires politesses, de l'eau bénite de cour. Dans ces pages rédigées lentement avec le continuel souci de ne rien ajouter à la vérité comme de n'en rien retrancher, il a essayé de réaliser, bien qu'historien, cette conception des vies obscures qui se renouvellent sans cesse pour toujours se perfectionner et arriver à la lumière, à la vie libre et consciente, au bonheur. Mais l'œuvre n'a-t-elle pas écrasé l'ouvrier trop infime pour cette grande tâche ?

La maison lui semble vide. Son élève est absent. Disparus, les visages jeunes et joyeux qui l'animaient, il y a quelques mois. Sa femme est morose. Il s'en aperçoit mais ne se doute pas qu'elle est triste de sa tristesse et souffre de son chagrin. Il ne se voit pas, les yeux fiévreux, les joues amaigries. Il n'entend pas sa toux qui l'inquiète, elle, bien qu'elle n'ose rien dire pour ne pas ajouter aux préoccupations de son mari.

Leur amour semble presque éteint. Elle s'en rend compte et pleure, quand elle est seule. Lui ne peut s'analyser car il songe trop à son œuvre ; il le sent néanmoins et il s'irrite à tout propos sans se rendre compte que c'est lui, le seul responsable.

Au fait, est-ce bien lui, lui seul ? Cette chimère qui, perpétuellement, le poursuit, tenaille son cerveau, emplit ses méditations et ses rêves, absorbe ses pensées et ses forces, n'est-elle pas la vraie coupable ? Depuis qu'elle l'a pris tout entier, depuis qu'elle a prêté une voix h ces pierres, une vie à cette terre qui couvre tout ce qui fut la cité disparue, il a changé peu à peu. Il n'est plus l'homme qui aime, qui rit et qui souffre selon le destin du moment. Il est le savant qui cherche et creuse et

travaille, dont l'esprit semble dompter le cœur et la chair.

M"^ Rapert songe à tout cela maintenant qu'elle est seule dans la salle à manger, près de la fenêtre qu'emplit la silhouette massive de la cathédrale. Sphynx d'Egypte ou nef gothique, c'est toujours l'éternel monument de la pensée humaine qui se dresse en vain vers l'infini et qui, trop souvent, oublie sur la terre les êtres chers qui souffrent de cet abandon. La pauvre femme en vient à détester l'œuvre entreprise, à regretter le temps où ils étaient professeurs tous les deux, heureux de se retrouver ensemble et bien l'un à l'autre après leurs cours, de s'aider dans leur travail, de goûter les mêmes joies paisibles. Pourquoi l'ambition est-elle venue ?

Ainsi ces deux êtres qui se sont tant aimés et que de longues années de vie commune et de bonheur partagé ont unis pour toujours, paraissent loin l'un de l'autre, séparés par cette science jalouse qui l'aveugle, lui, et qui triomphe d'elle...

Un pas familier pèse sur les marches de vieux châtaignier dont les nœuds polis par les temps forment des dessins bizarres. On heurte à la porte de Vatelîer. C'est M. Viales qui entre. Il a l'air soucieux, lui aussi. Il prend la main de son ami, s'asseoit à côté de lui, et, sans préliminaires, déclare :

— Je vais vous quitter bientôt.

Stupéfait, angoissé, M. Rapert proteste :

— Ce n'est pas sérieux, voyons. Où voulez-vous aller ?

— Je vous le dirai tout à l'heure. Je suis resté ici tant que j'ai pu vous être de quelque utilité. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi. Votre thèse est prête. Demain vous serez quelqu'un. Moi j'ai besoin de repos et d'oubli. Pendant longtemps, j'ai cru, j'ai voulu

croire que je pourrais un jour vivre comme vous, d'une vie complète et tranquille. Hélas ! je suis trop l'esclave des longues habitudes. Je ne puis plus vivre ainsi, loin de tout ce que j'ai aimé, privé de la splendeur du culte de l'apaisement de la prière, de la joie du sacrifice volontairement consenti. Je veux redevenir ce que j'étais. Le professeur voulut essayer de discuter, mais, en considérant le visage de son ami, il comprit que ce serait inutile. L'angoisse plus forte à la gorge comme s'il avait assisté, impuissant, à quelque naufrage, M. Viales reprit :

— J'aurais beau faire, on verrait toujours ce que je suis : un défroqué également suspect à ceux qu'il a délaissés et à presque tous ceux qui l'ont accueilli. De même que je parais gauche dans ces vêtements que je porte cependant depuis des mois, de même je suis trop gêné par une vie à laquelle je ne suis pas du tout préparé. Je me suis fait prêtre par vocation. Il faut que je redevienne prêtre.

M. Rapert, comprenant toute la détresse de cette âme, ne sut que dire :

— Mon pauvre et cher ami ! . . .

— Ah ! oui, vous pouvez me plaindre. Si quelqu'un avait dû m'arracher à la servitude qui m'étreint, c'est vous, c'est M"^ Rapert dont je ne saurai jamais assez reconnaître la bonté, la délicatesse. Mais puisque, malgré l'aide que vous m'avez si généreusement accordée, je demeure impuissant et malheureux, il vaut mieux que je me résigne et que je tâche de redevenir ce que j'étais.

— Ainsi vous allez vous soumettre à des despotes, h des imposteurs, renier ce que vous avez cru vrai } Quelle misère et combien vous allez souffrir !

— Non, j'ai trop souffert jusqu'à présent en contemplant cette église qui était mon seul refuge sur terre et

d'où l'on m'a chassé. Que voulez-vous ? C'est très beau l'héroïsme et l'idéal, mais celui-là n'est-il pas toujours proportionné à celui-ci ? J'ai trop longtemps vécu d'un idéal de vie simple, monastique, avec ses mille préoccupations rituelles, pour pouvoir être heureux ailleurs. Mes poumons sont trop faibles pour le grand air des cîmes. Vous-même, permettez-moi de vous le dire affectueusement, aujourd'hui, paraissez bien déprimé par une vie trop intense.

Je n'ai pas votre énergie, je le confesse et je suis lié, depuis mon enfance, à une existence toute autre à laquelle, pour être tranquille, sinon heureux, je me vois contraint de revenir.

— Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt ? Comment avez- vous changé si vite d'avis ?

— Si vite 7 Je souriais quand vous vouliez bien tous faire attention à moi, mais mon esprit était souvent ailleurs, absorbé dans une méditation douloureuse que rendait plus âpre encore comme un vague remords. Pendant les vacances de Pâques, je ne suis pas resté longtemps dans l'Ariège, car on s'étonnait, on s'indignait de voir que j'avais abandonné la prêtrise, (( Que doit penser le pauvre vieux curé qui vous a élevé, s'il voit cela ? » me disaient de braves gens avec un reproche amer dans la voix. Je voyageai un peu au hasard du côté des Alpes, je passai un jour à Voiron et une envie soudaine me prit de visiter l'ancien couvent des Chartreux.

Je fis la route à pied, seul, depuis Saint-Laurent-du- Pont. Je méditais longuement, après Fourvoirie, dans les solitudes du désert que le torrent emplit de sa voix grave. C'est là, me disais-je, que Bruno et ses compasfnons se réfugièrent pour échapper au monde et pour jouir d'une vie paisible, dans la contemplation de Dieu.

Ma promenade dans les longs couloirs déserts, dans

la bibliothèque dévastée, les cellules vides et le petit cimetière où dorment les prieurs sous une croix de pierre et les autres frères sous une croix de bois, finit de me décider.

Rentré ici, je fus repris par le charme de la vie de famille et j'hésitai de nouveau. J'essayai de me raccrocher à votre sympathie comme le naufragé à quelque épave. Mes sommeils étaient troublés et je travaillais avec ardeur pour éloigner cette souffrance qui me poignait comme un remords.

Ce matin, je me suis levé à l'aube. J'ai gagné la cathédrale par la petite porte du jardin. Prostré dans le choeur, j'ai fait mon examen de conscience, longuement et avec ferveur, j'ai supplié Dieu. Comme j'ai relu ces jours-ci, parmi les sources que nous consultions, le passage où Flavius Josèphe parle de l'exil d'Hérode et d'Hérodiade à Lugdunum Convenarum, j'ai cru tout à coup voir rôder autour de moi ces ombres maudites. Elles ricanaient :

— Toi aussi, tu renies le Christ et tu le combats. Sors du temple !

Les vitraux saignaient dans la lueur rouge d'une aube orageuse et le crucifix douloureux, comme écartelé sur ce fond sanglant, me tendait les bras. Une lueur attirante, fascinante, naissait dans la cavité sombre de ses paupières creusées.

Je regardai autour de moi. Les figures du chœur riaient, grimaçantes ou suppliantes. Les diablotins tendaient vers m.oi leurs poings griffus, les statuettes impudiques tournaient autour de ma tête comme les damnés de l'amour dans l'enfer du Dante. Vision horrible qui me bouleversait de terreur et de dégoût. Puis les sybilles me parlèrent et les prophètes à leur tour. Toute la foi de

ma jeunesse me revint au cœur et ce fut si violent que je perdis un moment connaissance...

Le chant de l'orgue me réveilla. M. Trinquet répétait quelques motifs de la grand'messe pour dimanche. Depuis longtemps je n'avais plus goûté la douceur apaisante du plain-chant, la beauté séculaire des offices. Caché derrière les boiseries, j'ai osé assister à la messe. Chaque parole du prêtre, chaque coup de clochette m'émouvait, me reprenait, m'enchaînait. Je ne puis plus vivre ainsi. Comme la brebis égarée de l'Ecriture, il est temps que je rentre au bercail...

II y eut un silence lourd de plusieurs minutes. L'historien songeait, une fois de plus, à la puissance formidable de ces habitudes rituelles qui se perpétuent comme une chaîne dans le subconscient et si vieilles que certains gestes du prêtre catholique reproduisent les danses sacrées des mages chaldéens.

M. Viales reprit :

— C'est la paix profonde et complète de la vie du cloître que je veux goûter. Dites à M"'' Rapert, je vous prie, que je vais partir.

— Bien, dit le professeur. Vous êtes libre. Mais vous gâchez irrémédiablement votre vie. Y songez-vous? Vous n'aurez même pas la satisfaction d'enseigner car on vous tiendra pour suspect pendant longtemps et l'on ne vous confiera pas, de sitôt, une chaire.

— J'ai songé à tout cela. Mais je ne puis plus lutter. Après une pause, il ajouta d'une voix très basse : Quand nous sommes pris, voyez- vous, c'est fini. Nous

devons mourir où nous sommes attachés par toute notre éducation, par toutes nos habitudes. On devrait éviter d'engager à la légère les enfants dans cette voie car c'est les v condamner pour toujours.

Il sortit pour terminer ses préparatifs de départ.

M. Rapert alla avertir sa femme qui ne fut pas trop étonnée.

— Je m'y attendais un peu, dit-elle. Je le voyais toujours songeur et triste dès qu'on ne l'observait plus. Ce pauvre homme est malheureux avec nous. Il manque de volonté. On les assouplit tellement dès leur jeunesse qu'ils restent pour toujours prisonniers comme les oiseaux élevés dans la servitude. Nous n'y pouvons rien.

— Il me semble cependant qu'on peut faire preuve de volonté, déclara un peu sèchement le professeur, redevenu très ferme depuis qu'il ne voyait plus le regard de bête traquée de M. Viales.

— Ah ! oui, c'est beau, la volonté, répliqua-t-elle. Mais nous l'exigeons bien plus chez les autres qu'en nous-même. En réalité, mon ami, chacun de nous, bien souvent, suit, bon gré, mal gré, le mirage qu'il croit être le bonheur.

— Allons, voyons, riposta M. Rapert d'un ton cassant et gagné par une irritation sourde dont il ne devinait pas la cause, ce qui l'exaspérait encore davantage, tu ne vas pas soutenir qu'on n'est pas capable de rester libre quand on a eu le courage de s'affranchir ?

— S'affranchir, c'est l'effort d'un instant, d'une heure si tu veux. Rester indépendant, c'est bien plus difficile.

— Difficile... difficile... pour les sensitives et les femmelettes, oui ; pour les cœurs virils, non.

Un peu agacée à la longue par la dureté et l'assurance de son mari, elle eut un frémissement des paupières, une longue inspiration comme si un secret l' étouffait et, brusquement, lui jeta :

— Sois donc énergique, toi qui es si sévère pour les autres. Tu reproches à ce pauvre M. Viales de se laisser trop guider par son cœur. Eh ! bien, je te reproche, moi.

car à la fin je suis lasse, de te laisser trop guider par,.comment dirai-je... ton intelligence 7 ton ambition ? Choisis toi-même comme il te plaira. Mais je suis sûre d'une chose maintenant, c'est que tu n'aimes plus que ton travail, que ton œuvre, c'est que tu dédaignes tout, tu méprises tout, à commencer par moi...

Surpris, il la regarda, frémissante, les yeux pleins de larmes. Il s'aperçut pour la première fois qu'elle avait les traits tirés, les yeux flétris, quelques fils d'argent dans ses bandeaux lourds. Il sentit alors en se rapprochant tout à coup d'elle, combien il s'en était inconsciemment éloigné. Mais une fierté dernière le poussait à se disculper. D'un ton bien radouci, il expliqua :

— Oui, j'avoue que je me suis laissé un peu trop absorber par mon travail. Mais c'est fatal. Tu dois le comprendre. Vraiment tu exagères. Tu sais que je t'aime bien, toujours.

— Je serai plus sincère que toi, Paul. Il y a des moments où j'en doute et ces moments sont affreux. Mais il y a quelque chose de plus affreux, c'est de te voir dépérir, consumé par cette flamme intérieure qui te possède tout entier, jour et nuit, sans te laisser un moment de repos. Ah ! prends garde, mon aimé. La course à la gloire est trop souvent la course à l'abîme. Et les vies obscures dont tu parles tant, se brûlent à tournoyer trop près de la lumière.

Il eut un sursaut d'orgueil, se frappa la poitrine :

— Mais je me porte très bien. Je suis très solide... Un accès de toux l'interrompit. Il reprit, la voix

voilée :

— Dans deux mois, nous nous mettrons au vert, ma chère amie et, libres de tout souci, nous aurons une vie bien douce.

Elle ne l'écoutait pas et pleurait à gros sanglots.

effondrée dans un fauteuil, brisée par cette scène, la première depuis leur mariage déjà lointain. Il essayait de la consoler, voulait la prendre dans ses bras comme une enfant qui souffre, mais elle le repoussait nerveusement. Mu par un"^ réaction soudaine, il s'écria :

— Ah 1 tonnerre ! je vais la jeter au feu, ma thèse, puisque c'est ainsi et nous redeviendrons bien tranquilles après.

Il ouvrit la porte, fit un pas dans le corridor et se heurta à M. Viales. Ils se regardèrent. Calme, le visage serein après les journées de doute et d'angoisse, l'ancien prêtre lui prit le bras.

— Restez donc ici, mon enfant, vous n'êtes pas raisonnable.

Il l'entraînait dans le salon, prenait la main de M™* Rapert qui faisait effort pour lui cacher son trouble, la joignait à celle de son mari. Et, les tenant serrées tcutes les deux dans les siennes, il leur parlait doucement :

— Aimez-vous bien, mes amis, puisque vous avez au moins ce refuge. Il est sûr. Si vous étiez isolés, abandonnés comme je le suis, vous envieriez ceux qui possèdent un être cher pour les consoler. Vous, mon ami, reconnaissez vos torts. Vous avez trop inquiété M™* Rapert. Soyez plus prudent désormais et dites-vous que vous n appartenez pas seulement à la science. Vous, madame, excusez-le, continuez de l'aider et de l'aimer.

Après une pause, il reprit :

— Un peu de calme suffît pour apaiser les détresses humaines. Ce calme vous manque à vous comme à moi. Cherchons-le ensemble en songeant à autre chose. Je dois vous expliquer, madame, les motifs qui m'obligent à prendre congé de vous. Ils se résument dans la foi que je n'ai pas perdue, dans mon attachement à l'Eglise. J'ai

eu beau lutter, la force de l'habitude a été victorieuse de ma volonté trop peu accoutumée à agir.

Il rappela de nouveau ses peines, ses détresses qu'il avait essayé de calmer en travaillant de toutes ses forces avec l'historien, mais qui revenaient, plus aiguës et tenaces ensuite. Il reparla de son voyage à la Grande- Chartreuse et de l'émotion poignante qu'il avait éprouvée en visitant ce monastère abandonné. Son cœur s'était attristé irrémédiablement sous l'influence d'une solitude semblable à celle qui l'étreignait déjà sourdement et ce sentiment avait été douloureux comme une déchirure au fond même de l'être. Tout son subconscient s'était éclairé d'un coup : il avait vu en une minute ce qui lui manquait et la route à reprendre.

Bien qu'incrédules, M"* et M. Rapert comprenaient cet attachement invincible qui peut disparaître un moment mais pour revenir plus fort, semblable à ces troubles mystérieux qui minent lentement des personnes d'apparence robuste. Ils écoutaient, pensifs. La peine de leur ami leur faisait oublier la leur. Ce ne fut qu'après son départ, lugubre comme des funérailles, qu'ils se retrouvèrent seuls et tristes plus que Jamais.

Le soleil couchant incendiait les verrières de la cathé drale qui, toute rose, flamboyait dans le crépuscule violacé. Le sphinx casqué du hourd avait repris sa proie.

L'œuvre était enfin sous presse. M. Rapert s'intéressait au travail d'impression, à cette création définitive qui lui procurait quelque joie. Avec grand soin, il corrigeait les épreuves, ajoutait aux notes bibliographiques déjà nombreuses. L'instituteur venait le voir souvent, dans la soirée, car il n'était plus retenu par les cours d'adultes. Ils causaient des quelques découvertes faites par hasard dans un champ, pendant un labour profond ou une plantation. Ils espéraient toujours une réponse favorable de Paris. Tout était prévu. Le plan des premières fouilles était déjà arrêté. Il ne manquait plus que l'appui moral et financier de la Société dont faisait partie M. Audhuy.

Mais l'académicien ne répondait plus depuis quelques semaines aux lettres pressantes du professeur. Celui-ci était presque inquiet. Il avait essayé de se renseigner auprès de M. Sentis qui déclarait ne rien savoir de nouveau. Et les deux chercheurs en étaient réduits à une attente énervante à la longue. Ils étaient d'autant plus

ennuyés que des fouilles se faisaient déjà en cachette et que leur produit, soigneusement dissimulé, était emporté par des brocanteurs qui, très souvent, visitaient une à une les maisons du village.

Cet énervement perpétuel finit d'épuiser M. Rapert. II se sentit de plus en plus fatigué. Ses joues se creusaient, ses yeux brillaient de fièvre. Il toussait presque continuellement. Aussi, sa femme très inquiète, fit-elle prévenir un jour un médecin. II arriva à bicyclette sous une pluie battante, crotté jusqu'aux reins, mais l'allure décidée et le regard vif. Très correct en dépit de son apparent sans-gêne, il sut cacher la mauvaise impression que lui lit le malade. Il déclara réserver son diagnostic, ne voulut parler pour le moment que de faiblesse générale, ordonna le repos complet et la suralimentation.

Le professeur le railla doucement :

— Vous êtes bien bon, docteur, mais il faudrait changer radicalement mon organisme. Je ne suis fait ni pour le repos complet ni pour la suralimentation. Toutes les fois que j'ai voulu essayer de réagir contre ma débilité en augmentant ma nourriture, j'ai éprouvé de pénibles embarras gastriques qui m'affaiblissaient bien davantage. Quant au repos complet, je le goûterai lorsque je serai mort.

Il disait cela de son ton à la fois moqueur et attristé. M"° Rapert, émue par je ne sais quel pressentiment, intervint :

— Mais, mon ami, tu dois obéir au docteur. Tu vois bien que tu es très faible et que tu ne parviens pas à guérir de cette bronchite que tu traînes depuis plusieurs mois ?

— Oh ! bronchite, en voilà un grand mot. A l'inverse des paysans de Montaigne qui tachaient d'adoucir les maladies en les baptisant de noms bénins, tu vas vouloir

m' effrayer comme un petit garçon en appelant bronchite un rhume sans importance...

Le docteur le gronda :

— Vous avez tort, monsieur, et madame a raison. J'excuse à la rigueur l'imprévoyance des paysans qui, faute d'instruction, m'avertissent trop souvent quand il n'y a plus rien à tenter. Mais je ne comprends pas qu'une personne instruite traîne pendant des mois une maladie, voire un malaise qui, pris au début, serait guéri très vite et qui, soigné trop tard, peut devenir grave.

Vous n'en êtes pas encore là, ajouta-t-il très vite pour ne pas effrayer le malade, mais il est temps de vous ménager. Adieu, je reviendrai dans une huitaine.

En descendant l'escalier, il dit à demi-voix à M"^ Rapert qui l'accompagnait, tenaillée par l'angoisse :

— Ayons confiance, mais soignons-le bien. Je ne puis vous cacher qu'il fait de la tuberculose.

La voyant pâle, les yeux agrandis par la douleur, il continua :

— Ne vous désolez pas, madame. J'en ai sauvé d autres bien plus malades que votre mari. S'il veut m'écouter, je réponds de sa guérison dans un délai de quelques mois.

— Vous connaissez quelque remède énergique, docteur ? interrogea-t-elle, se raccrochant à cet espoir.

— Oui, madame, et il fait ses preuves autrement que par les journaux. La plupart des tuberculeux meurent de peur ou faute de soins. Dissimulons son état à M, Rapert pour qu'il ne désespère pas en pure perte. Essayez de le distraire. Faites-le manger assez souvent, pas trop à la fois, pour ne pas le fatiguer. Laissez-le lire et travailler un peu, car l'oisiveté le tuerait. Mais beaucoup de sommeil et une vie très calme. Je reviendrai dalïs

quelques jours et je vous ferai parvenir dès ce soir îa potion que je vais préparer moi-même.

Comme il sortait, M. Darbas s'approcha pour prendre des nouvelles.

— Bonjour, docteur. Toujours dehors malgré le mauvais temps ? Vous êtes admirable.

— Bah ! bah ! Je me porte bien et d'autres souffrent. Il faut les soigner.

— Vous en guérissez beaucoup. Je vous félicite. J'entends souvent faire votre éloge. C'est un apostolat que votre profession, telle que vous la comprenez. Vous devez éprouver de bien grandes joies.

Le médecin, qui avait déjà remis son capuchon et ses gants, s'arrêta sur le seuil et répondit :

— Il faut tenir compte aussi de la douleur que nous ressentons quand nous manquons, malgré nous, à la confrance d'un malade et de sa famille, lorsque, en dépit de tous nos soins, nous le voyons partir peu à peu. Oh ! c'est horrible !

Une jeune fille de Tibiran est morte il y a huit jours. Je la soignais depuis plus d'un an. J'espérais beaucoup il y a trois mois encore. Mais ce mauvais printemps a tout gâté. Eh ! bien, je me suis fais d'amers reproches. Il me semblait que j'étais un peu responsable de sa mort. Voilà ce qui nous gâte la joie des guérisons...

Et il partit sous la rafale, dans la boue qui giclait sous ses pneumatiques, vers d'autres misères et d'autres douleurs.

En entrant dans la maison, l'instituteur disait à M"" Rapert :

— Ils sont remarquables, vous savez, certains de ces médecins de campagne. Ni paresseux, ni bluffeurs comme le sont parfois leurs confrères des villes, il faut qu'ils aient le feu sacré. Celui-ci ne gagne pas plus de quatre

ou cinq mille francs pai an, j'en suis bien sûr et il trouve encore le moyen de faire beaucoup de bien autour de lui. Ses clients pauvres ne sont pas à plaindre.

Un bruit de toux l'interrompit. M""^ Rapert s'arrêta, tremblante. Le jeune homme la consola :

— Il le guérira vite, allez, le docteur Portier. C'est un savant, croyez-moi. Mais il faut que M. Rapert soit raisonnable . Je vais le lui dire.

— Allez et tâchez de le convaincre, cher monsieur, répondit la jeune femme, accablée d'une tristesse indicible. Je préfère ne pas venir. S'il me voyait maintenant, il lirait vite dans mes yeux le désespoir qui me navre.

Et elle se retira dans le salon pour pleurer longuement. Ce qu'elle appréhendait depuis si longtemps, était arrivé. II était donc malade, vraiment malade. Avec l'exagération des premiers moments où la réalité apparaît encore plus effrayante à cause de la surprise qui l'accompagne, elle le considérait comme condamné à mourir bientôt. Un désespoir profond la secouait toute et elle se blottit comme une enfant frileuse dans le fauteuil qui se trouvait au plus obscur de la pièce à peine éclairée par la demiclarté du ciel chargé de bruine.

Pendant ce temps, l'instituteur montait lentement l'escalier et sentait sa belle assurance de tout à l'heure l'abandonner peu à peu. Au fond, il était timide malgré son entrain et sa volonté toujours prête à l'effort. Que dirait-il à son éminent ami ? Saurait-il seulement lui parler assez pour le forcer à se ménager sans l'effrayer inutilement? Le moindre impair serait vite perçu et pourrait avoir de bien fâcheuses conséquences. Volontiers, il se serait retiré. Mais il avait promis d'intervenir à M"" Rapert et devait tenir sa promesse.

Il heurta la porte de Vatelier, et entra presqu'aussitôt. Le professeur était assis, tourné vers la fenêtre d'où l'on

découvrait la cathédrale que zébraient les gouttes d'eau parfois épaisses comme un voile. Des nuages blancs déchiquetés traînaient lentement au-dessus du clocher, sur les croupes verdoyantes.

— Eh ! bien ? interrogea le malade en tendant sa mam maigre et pâle, que pensez- vous de ce vilain temps ? Il ferait bon entreprendre des fouilles avec ces ondées.

— Oh ! les fouilles, répondit l'instituteur, il ne faut pas y songer pour deux raisons. D'abord parce que nos savants ne sont pas du tout pressés, ensuite parce que vous avez besoin d'un repos sérieux.

— Mais vous ne croyez peut-être pas que je vais rester couché pendant des mois, mon cher 7 Je suis un peu affaibli, c'est vrai ; mais quelques jours de trêve me remettent vite. Voulez- vous que j'abandonne mon travail qui est aussi — et beaucoup — le vôtre } Non, non. La thèse va partir aujourd'hui de l'imprimerie et j'espère aller la soutenir à Paris dans quelques mois.

— Soit, continua M. Darbas pour ne pas le contrarier. Mais vous avouerez que vous avez besoin de récupérer toutes vos forces pour la soutenance de cette thèse. Soyez donc tranquille. Mangez, dormez, ne vous tracassez point.

— Ah ! oui, vous êtes simpliste, mon cher. Si je me plongeais pendant deux mois seulement dans la vie animale — ou végétative à votre choix — que vous me proposez, je deviendrais un joli candidat. Je serais complètement rouillé, empâté, incapable de répondre vite et bien aux multiples questions qui me seront posées. Que voulez-vous ? Je puis accepter de me reposer un peu, mais non de m'abêtir. Je ne puis volontairement perdre, irrémédiablement peut-être, les habitudes intellectuelles

que j'ai péniblement acquises et qui sont mon gagne-pain, en somme.

Et comme le jeune homme faisait un geste de protestation, il ajouta, vite et d'une voix un peu plus basse :

— Pourquoi ne vous avouerais-je pas d'ailleurs, puisque nous sommes seuls et que j'ai toute confiance en votre discrétion, que je ne pourrais plus vivre sans cette oeuvre qui m'a pris tout entier ? Sans elle, je m'ennuie. C'est à elle que je songe, le jour, la nuit. Vous savez bien que, dans notre cerveau, le subconscient travaille sans relâche à l'assimilation d'idées que nous imposent soit le milieu, soit le temps, soit les circonstances. Tout cela fermente continuel lem.ent comme dans une cuve hermétiquement close, dissimulé par les préoccupations superficielles. Mais la fermentation s'achève et voici que des idées nouvelles en jaillissent et accaparent tout notre moi.

Il fit une pause et prononça lentement ces mots désespérés :

— Je ne puis pourtant pas me tuer pour m 'empêcher de penser.

M. Darbas ne sut que répondre :

— Essayez de réagir pendant quelques jours. L'historien laissa échapper un geste d'impatience :

— Quand je vous dis que c'est impossible. Je me suis assez interrogé, ausculté, étudié. Rien à faire. Otez ces livres. Transportez-moi ailleurs, à la Grande-Chartreuse dont la solitude a repris à jamais notre pauvre Viales. Que je sois seul ou avec vous, rien n'empêchera mon cerveau de vivre à sa guise, mon subconscient de fermenter, mon esprit de poursuivre sa route.

L'instituteur vit que toute tentative serait stérile. Il voulut s'en aller. Mais son ami le retint pour parler de Gaston, des jeunes filles. Avant de le laisser partir, il lui dit avec un sourire triste :

— Vous serez plus heureux que moi, car vous spéculez moins et pouvez réaliser davantage. Toute recherche est une fièvre que la possession du but convoité, seule apaise. Vous goûtez chaque jour la joie du travail accompli puisque vous constatez à toute heure les bons résultats de vos efforts. Aussi êtes-vous payé, bien payé de ceux-ci. Que ne puis- je être comme vous ! J'ai visé trop haut, peut-être. Je serais plus heureux dans ma classe, à Douai. Vos Pyrénées ont été pour moi un mirage épuisant, une magie dangereuse. Mais je fais trop de discours. Excusez-moi. Au revoir.

Au bas de l'escalier, le jeune homme trouva M"® Rapert, les yeux rouges, vaillante cependant. 11 voulut la consoler par des paroles banales. Mais elle, comprenant que son mari était toujours dans le même état d'esprit, pâlit encore. Elle remercia l'instituteur, l'accompagna jusqu'à la porte et chercha le moyen d'arracher au moins pendant quelque temps le professeur à l'œuvre qui l' épuisait.

Elle se souvint qu'il aimait beaucoup les voyages en montagne et que M"* d'Estancarbon lui avait promis de venir les chercher pour les distraire. Elle prit un manteau et se rendit au bureau de poste pour téléphoner à Raymonde. Justement celle-ci se trouvait chez elle, retenue par la pluie, assez ennuyée de ne pouvoir aller respirer le grand air. Une nouvelle auto de tourisme venait d'arriver. M. d'Estancarbon l'avait déjà mise au point. On ferait une grande randonnée en montagne avec camping au besoin, dès que le docteur autoriserait M. Rapert à prendre part à cette excursion.

Elle eut lieu un mois après. L'itinéraire avait été soigneusement étudié d'avance. On devait partir par Antichan et le col des Ares et aller dans la vallée du Ger jusqu'à Coulédoux. Là on camperait. Le lendemain, on redescendrait la vallée par Aspet.

Pour partir plus tôt le matin, M. d'Estancarbon et les deux jeunes filles étaient venus à Saint-Bertrand la veille au soir. Le temps était splendide, la chaleur supportable. Tout s'annonçait à souhait.

Dès quatre heures, Raymonde et Marguerite réveillaient tout le monde. Elles auraient été plus joyeuses évidemment si leurs fiancés avaient pu venir ; mais ils étaient retenus tous les deux par leur travail. Ce serait pour plus tard. Le plaisir les grisait quand même, car la certitude du bonheur du lendemain subsistait toujours pour elles.

Paul Darbas était venu leur souhaiter un bon voyage et revoir encore Marguerite. Il la complimenta

sur sa toilette d'auto qui lui seyait fort bien. A cinq heures un quart, la voiture démarrait dans le crépitement de ses quatre cylindres.

Ils dévalèrent la côte et traversèrent Valcabrère à une allure modérée, car M. d'Estancarbon était prudent depuis l'aventure de Saint-Béat. Ils tournèrent à droite du pont de Labroquère et prirent la route de Loures.

Après une descente en vitesse qui émut délicieusement les jeunes filles dont le visage devint tout rose sous la caresse un peu brutale du vent frais de la montagne, M. d'Estancarbon ralentit pour traverser le bourg. Deux voitures étaient déjà prêtes à partir pour transporter les buveurs d'eau purgative soit à Barbazan, soit à Siradan, les stations voisines et rivales qui abusent entre elles d'affiches, comme en période électorale. Quelques personnes, le plus souvent obèses, se promenaient, heureuses de goûter le charme de la campagne le matin, charme inconnu aux habitants des villes. Après le casino et la gare, l'auto fit ranger quelques groupes qui allaient pêcher dans l'Ourse ou la Garonne, avec l'espoir d'une plantureuse moisson de truites. Ainsi de bons bourgeois, de petits rentiers, voire des propriétaires modestes viennent, chaque année, se reposer pendant une ou deux neuvaines dans cette jolie petite ville, admirablement située, oij l'on peut villégiaturer à peu de frais et sans la tentation permanente des grosses dépenses.

Il fallut stopper à l'entrée du pont de Luscan pour le péage. Une belle allée de peupliers-carolins les conduisit à la route de Barbazan à Fronsac qui serpente au pied de la montagne, et surplombe parfois la Garonne.

Le fleuve était étroit et maigre. Ses eaux, vives et claires, laissaient à nu, sur les deux rives, des bancs de galets de marbres polychromes. Des peupliers longs et fins comme les arbres qu'aimaient à peindre les artistes

italiens du début du seizième siècle, formaient, le long des rives, des rangées parallèles. Les pentes tombaient, abruptes, des deux côtés de la vallée, tantôt dénudées et d'un brun morne, tantôt verdoyantes de taillis de chênes.

Dix minutes plus tard, ils montaient en première vitesse, les lacets d'Antichan. Dans ce village, ils s'arrrêtèrent pour contempler, du rond-point que forme la route, les deux vallées de la Garonne et de la Barousse qui s'étendaient à leurs pieds. Douze villages brillaient au soleil, dans la verdure, du blanc de leurs murailles, du bleu gris de leurs ardoises ou du rouge clair de leurs tuiles. Ceux des Frontignes s'étageaient sur les rochers qui forment un gigantesque amphithéâtre borné par la montagne de Galié au nord, par le pic de Car au sud. Dans la vallée de la Garonne, on voyait Fronsac, Esténos, Saléchan et Sainte-Marie. D'autres s'apercevaient dans la Barousse que dominait la pyramide rectiligne du Mont- Lass.

Ils repartirent. La route, très belle, montait régulière au flanc nord du pic de Gar dont les forêts épaisses paraissaient presque noires dans le ciel bleu. Saint-Péd'Ardet avec de vieilles maisons autour de l'église et quelques villas coquettes alentour, était au-dessous d'eux. Le petit lac qui s'étend près du village, luisait doucement dans l'ombre des monts.

A mesure qu'ils avançaient, d'autres montagnes paraissaient derrière celles de la Barousse ; et, au nord, par dessus les croupes de Barbazan et de Sauveterre, les coteaux bleutés des serres qui dominent la plaine de Rivière apparaissaient avec les ondulations infinies qui descendent du Lannemezan sur toute la Gascogne.

Un détour et tout disparut. L'auto reprit de la vitesse et il fallut tenir la main au levier des freins car la pente

douce tout d'abord, devenait rapide. Une gorge sauvage s'ouvrait à gauche tandis que le flanc boisé de la montagne fermait toujours l'horizon à droite. Puis cet horizon s'élargit. Par delà une vallée dont on ne voyait pas le fond, une montagne couverte de sapins parut et se montra bientôt tout entière. C'était encore le pic de Car autour duquel on tournait depuis Fronsac. On dévala un kilomètre, puis la voiture stoppa.

De cet endroit qui dominait le village de Moncaup dont les toits de tuiles se pressaient au fond d'un immense entonnoir, s'apercevait, très verte, la vallée supérieure du Job. Au pied d'un énorme cône de débris arrachés par l'érosion au massif de Gar, Arguenos montrait les deux ailes de son groupe scolaire et quelques maisons dont les murs paraissaient grisâtres dans le lointain. Entre les deux villages et au-delà, vers les pentes de Cagire qui descendaient, ombreuses, sur Juzet-d'Izaut, des champs réguliers s'étageaient, en lignes courbes ou rectilignes, souvent parallèles. La majesté sauvage de la montagne sylvestre contrastait étrangement avec cette campagne si bien cultivée. Nul bruit ne montait de la vallée que l'on aurait pu croire déserte si l'on n'avait aperçu de loin en loin, des points noirs ou clairs qui s'agitaient sur la glèbe roussâtre : cultivateurs et attelages au travail.

Après quelques réflexions échangées à demi-voix, ils repartirent, toujours entraînés par la pente rapide, avec la sensation d'être attirés, happés même par un gouffre. Le dernier virage dépassé, la route s'allongea toute droite et le moteur reprit, par intermittences, son crépitement régulier. Un moment, ils s'arrêtèrent au bas de Cazaunous devant une auberge tenue par une bonne femme toujours alerte et souriante. Sous un kiosque à la verdure indigente, au bord du ruisseau, ils mangèrent un peu de pain bis et de saucisson bien poivré.

Puis ce fut la montée vers Juzet que l'on traversa très vite et le col de Buret, ombreux et verdoyant, qui rappelle, par sa fraîcheur, un coin de la Suisse normande. Au moment de tourner, avant Sengouagnet, sur la route de Portet, M. Rapert fit stopper devant une petite chapelle de la Vierge décorée avec une profusion d'or et d'azur. Une grille soigneusement peinte entourait un petit parterre de roses. Sereine et candide, la statue souriait dans son impassibilité d'idole, les mains tendues vers ceux qui venaient, mais sans les voir, ses yeux aux paupières trop bistrées, baissés vers la terre. Sur un pilier, une plaque de marbre rappelait que l'on avait construit cet ex-voto parce que le village avait été préservé du choléra en 1852.

Selon son habitude, le professeur pensait tout haut :

— Ne croirait-on pas voir un de ces temples rustiques dont l'antiquité peuplait les sites agréables ou les endroits terribles? Ainsi subsistent les vieilles croyances sous des formes à peine modifiées.

— Oh ! protesta Raymonde. Il y a néanmoins une grande différence, avouez-le, entre le culte de la Sainte- Vierge et les idolâtries du passé.

M. Rapert se retint de répondre pour ne pas froisser la jeune fille. Mais Marguerite, que ses méditations douloureuses et les conversations entendues avaient émancipée, dit d'un ton légèrement railleur :

— Quelle différence, vois-tu donc ma chérie? Si nous étions à l'époque romaine, nous aurions là une statue autrement drapée, une inscription différente. Mais le symbole reste le même. Le peuple a été longtemps trop peu instruit pour pouvoir s'intéresser aux idées abstraites. II ne sait voir encore bien souvent que la réalité. Vf'r!V"> personnifiait la beauté, Minerve la sagesse et la Vierge représente la douceur et la bonté maternelles.

Je vois bien que tu deviens un esprit fort, toi aussi,

répliqua Raymonde. Après tout, tu peux avoir raison. Nous avons besoin de croire à quelque chose de surnaturel, de plus beau que les réalités coutumières.

Ne trouvez- vous pas, ajouta-t-elle, qu'une promenade comme celle que nous faisons aujourd'hui pousse à rêver, à chercher au-delà du train-train ordinaire pour essayer de vivre d'une vie plus large, plus complète qui nous permettrait de goûter toutes les beautés de la nature?

La nature, la voilà bien la vieille divinité inéluctable et tangible, reprit M. Rapert. Que vous l'appeliez Maïa, Deméter ou Cybèle, nous venons d'elle et nous lui devons tout. Et, comme elle est splendide, nous nous acquittons avec bonheur de la dette sacrée que nous avons tous contractée envers elle.

Ils descendirent la côte raide qui va rejoindre la vallée du Ger et furent bientôt dans une gorge sauvage dont les rochers, presque partout, étaient couverts de verdure. Des chênes, des tilleuls, des merisiers déployaient sur la route les éventails de leurs ramures. Des troncs se penchaient, tendus dans un perpétuel effort, au-dessus du ravin où grondait le torrent. Les eaux limpides ruisselaient de Cagire dans un bruissement très doux et frais. Çà et là, de grosses touffes de buis se dressaient, figées dans une pose raide...

A chaque détour, le point de vue changeait, toujours d'une beauté étrange. C'était bien un peu de frayeur que l'on ressentait dans ces solitudes, au pied de cette immense pyramide de roches, dans la perpétuelle plainte des eaux qu'elle avait captées en plein ciel pour les laisser couler sur ses flancs vers les plaines fertiles. Mais cette solitude était douce par son ombre apaisante, par sa fraîcheur ; et l'air pur, charf»é de l'âpre senteur des futaies humides, vivifiait les poitrines.

Il fallut bientôt modérer l'allure car les lacets étroits de la route n'étaient pas sans danger. On allait lentement avec des à-côtés brusques, sans voir bien loin devant soi. Parfois, l'auto semblait obligée de s'arrêter, face à la gorge profonde où le Ger grondait sous les ramures.

Bientôt, la vue s'étendit, les pentes étant moins abruptes. Des prairies, quelques champs avec, de loin en loin, les toits d'ardoise isolés de granges ou, groupés, de hameaux, surgirent. La route dévalait assez brusquement vers le torrent qu'elle avait surplombé jusque-là. Un affreux tournant, véritable casse-cou, fit jeter un cri à M"* Rapert et la voiture stoppa devant l'auberge de Heime-Morte.

— Arrêtons-nous ici ! fredonna M. d'Estancarbon sur l'air du « Chalet » et il sauta du baquet pour se dégourdir les jambes. Suivez-moi, mesdames et monsieur, ajouta-t-il d'un air entendu. Je vais vous montrer l'un des coins les plus pittoresques de cette région. Tout d'abord, regardez-moi ça. Et il leva sa main droite après avoir fait quelques pas.

— Oh ! s'écria Marguerite. Mais ce rocher pourrait bien tomber !

— Oui, mademoiselle, et nous ne serions pas en bonne posture.

Sur la pente, fortement inclinée, un énorme bloc de rocher taillé comme la proue d'un navire, était suspendu par un miracle d'équilibre. Un petit chêne, tordu par les rafales, flottait comme un pavillon sur son avant. Et l'on s'attendait à voir brusquement cette masse glisser sur la pente dénudée, défoncer la route et bondir jusqu'au fond du ravin.

— Passons vite, voulez-vous? proposa prudemment M°" Rapert.

— Alons voir le pont de l'Oule et la route de Coulé-

deux avant de nous y engager, dit M. d Lsfancarbon. Nous aurons ainsi le loisir de contempler tout à notre aise le paysage.

A droite, à gauche, en face, se dressaient des parois de roches souvent boisées et verdoyantes, parfois laissant voir à nu leurs teintes brunes ou grisâtres. La vallée forme un coude brusque et c'est à ce détour que l'on a construit un pont. Il domine de très haut les eaux claires qui bouillonnent sur les rochers qui les déchirent.

Ils se penchèrent sur le parapet. M. d'Estancarbon rappela un souvenir tragique :

— C'est ici que s'est tué un de vos collègues, M. Rapert, un professeur au lycée de Toulouse. Il descendait à bicyclette de Portet-d'Aspet par cette route qui grimpe derrière nous. Il ne put maîtriser à temps sa machine qui vint heurter le parapet ici même ; le malheureux alla s'écraser là, au fond, sur ces blocs de schiste.

— Ah ! fit simplem.ent l'historien.

Et il regardait, les yeux agrandis, la place où une intelligence s'était évanouie à la suite d'une fatalité inexplicable. Encore une vie obscure anéantie pour on ne sait quelle rançon, dans un dessein à jamais ignoré. 11 lui semblait voir un corps pantelant sur ces roches humides et du sang couler, par filets vermeils, dans les eaux claires du Ger. Il se redressa un peu pâle. M™ Rapert s'en aperçut.

— Allons plus loin, demanda-t-elle pour l'arracher à ses pensées lugubres.

Mais, inconsciemment, M. d'Estancarbon, qui manquait un peu de tact, insistait :

— Tenez, voyez le rocher d'ici. Regardez-le attentivement. Ne croirait-on pas voir un profil de femme morte? J'aperçois, en bas, la bouche figée dans un rictus suprême. Remarquez la courbe maigre du nez et les yeux

clos. C'est de là, sans doute, que vient ce nom de Henné- Morte qui signifie, en patois local : femme morte. Il existe bien une légende d'après laquelle une pauvre iemme, tenue en prison par le seigneur d'Estadens et devenue folle, aurait été délivrée, pendant la Révolution, par les sans-culottes de Saint-Martory, se serait enfuie jusque dans ces parages et y serait morte de fatigue. Mais je crois que cette légende récente n a été inventée que pour expliquer une appellation bien plus ancienne.

Personne ne répondit. Surpris, il regarda ses compagnons de voyage. Ils paraissaient tristes et las. Leurs fronts étaient soucieux. C'est avec des regards presque effrayés qu'ils regardaient en ce moment la montagne pourtant très pittoresque avec le hameau de Teste-Rouge accroché à droite, en plein soleil. Mais le souvenir de cette mort, cette vision macabre qui paraissait triompher sur son piédestal de verdure, dans le grand ciel bleu, les étreignait tous d'une angoisse profonde. Ils sentaient maintenant l'horreur de la montagne qui, à certaines heures, pèse lourdement sur le touriste solitaire, l'hostilité farouche de la nature sauvage contre l'homme chétif qui veut l'explorer d'abord, la dompter ensuite. Ils frémissaient en eux-mêmes au bruit des eaux grondantes qui paraissait fait des sanglots étouffés de victimes ou des cris de colère d'une divinité primitive.

Marguerite pensait à Ligarol épuisé par l'atmosphère des cimes, aveuglé par le vertige, englouti dans le grand lac de Vénasque et des pleurs venaient à ses paupières.

— Allons, allons, s'écria M. d'Estancarbon. Vous avez tous des figures d'enterrement, ma parole. Ce n'est pas pour cela que nous sommes venus, j'espère? Que voulez-vous î* C'est bien malheureux que ce professeur se soit tué. Mais hier son tour ; demain viendra le nôtre.

En attendant, profitons des beaux jours. Retournons à l'auto. La route n'est pas fameuse, certes, mais nous roulerons toujours jusqu'au Lacus.

Ils redescendirent à l'auberge et remontèrent en voiture. M. Rapert jeta un coup d'œil sur le profil sinistre du rocher, à l'endroit où quelqu'un avait disparu en pleine vigueur ; mais bientôt il fut distrait par le nouveau panorama qui s'étendait, baigné de soleil, devant eux. De plus, les soubresauts de l'automobile, secouée par un chemin défoncé, les poussèrent tous à rire.

Toujours des prairies vert-clair et des pentes couvertes de futaies vert-sombre. La vallée s'élargissait peu à peu. Le torrent se voyait mieux et décrivait des méandres dont la réverbération aveuglait parfois. Des maisons parurent, d'abord rares, puis, plus nombreuses. Après un détour, un village se dressa en plein ciel sur un promontoire cou- Vert de prairies très fraîches, bien au-dessus de la vallée. La route montait en serpentant vers lui.

— Voilà Coulédoux, annonça le conducteur. Nous laisserons la voiture ici car nous ne pourrions aller plus loin sans avarie, je le crains. Ils n'ont pas de cantonnier probablement? Je vais signaler le fait au Touring-Club. Mais il faudra manger bientôt. Emportons les victuailles. Chacun sa part.

Il fit la distribution, gardant gentiment le plus gros fardeau pour lui-même et l'on se mit en route après avoir garé la voiture dans la cour d'une ferme.

La pente était raide et le soleil cuisant. Raymonde, la plus délicate, devenait toute rose et s'essoufflait. Son père lui prit le bras et l'entraîna sans peine. Il discourait toujours sur les beautés du paysage. Le professeur en était étonné. Jamais il ne se serait douté que ce brave bourgeois pût si bien goûter la poésie variée et si prenante de la montagne.

Au sommet de la rampe, au bas du village qui se drespedt au-dessus d'eux, ils s'cirrêtèrent un moment. Le Lacus paraissait tout petit dans le fond. Un autre village !se voyciit en face, de l'autre côté de la vallée.

— C'est Ger-de-Boutx qui fait partie du canton de Saint-Béat, expliqua M. d'Estancarbon.

Partout des pelouses mamelonnées sur des rocs, incurvées vers des cascatelles et dont le vert pEiraissait largement mêlé de jaune ; des forêts d'un vert presque noir maintenant dans tout l'éclat de la lumière. Des lueurs traînaient sur les ardoises bleues qui semblaient flamber au soleil et nul autre bruit que celui du torrent qui, nuit et jour, ébranle et ronge la vallée.

Ils descendirent, à l'ombre de la montagne, se rangèrent pour laisser passer un convoi de charbonniers qui conduisaient une dizaine de mulets aux harnais recouverts de clous de cuivre. Les vaillantes bêtes allaient, souples et fermes sur leurs pattes fines et noires, le cou tendu, les reins arqués sous les sacs qui les chargeaient. L'un des hommes au regard sombre, leur dit bonjour avec un accent bizarre.

— Ce sont des Italiens, dit M. d'Estancarbon. Il n*y a guère qu'eux par ici pour exploiter les hautes coupes et faire du charbon de hêtre.

Après avoir traversé le torrent, à côté d'un petit moulin, ils choisirent un coin de pré ombrasse par des frênes, tout près du torrent dans lequel ils firent rafraîchir les bouteilles. Les dames étendirent une nappe, distribuèrent les couverts. Les hommes débouchèrent les bouteilles, ouvrirent les boîtes de conserves. Et, face à Coulédoux dont les maisons hérissaient le haut de la falaise, ils déjeunèrent avidement dans la fraîcheur et le bruit doux des eaux vives.

Une fillette passa, juchée en amazone sur un âne au

long poil gris. Les jambes bien droites dans de gros bas de laine brune, chaussée de galoches, la tête couverte d'une cape fanée qui recouvrait aussi ses bras croisés sur sa poitrine, elle allait, placide, son visage au long ovale pâle à peine éclairé par les yeux sombres et rêveurs. Toute la beauté indolente et fière des vieilles races pyrénéennes se personnifiait dans cette adolescente aux fins cheveux blonds. Et cette chevelure si rare dans le pays, Rappelait peut-être quelque incursion d'autrefois, quelque rapt brutal de jeune vierge flave de Wisigoth ou de Vandale par l'autochtone persécuté.

— Tiens ! remarqua Marguerite. Elle porte du lait dans un seau de bois d'une forme bizarre. On le dirait fait d'un seule pièce.

— Mais oui, répondit M. d'Estancarbon entre deux grosses bouchées, vous ne connaissez pas le système? On perce la base d'un beau sapin avec une tige de fer rougie au feu. L'intérieur se pourrit vite. On scie l'arbre et le récipient est tout fait sans qu'on ait besoin de douves ni de cercles. S'il y a des fentes, on les bouche avec de la mie de pain, mastic facile à se procurer.

— Quelle imprévoyance, jugea M. Rapert. Ils détruisent un arbre pour avoir un broc comme autrefois pour faire un sabot.

— Ils traitent l'arbre en ennemi, ajouta M. d'Estancarbon. Ainsi en 1848, dès que la proclamation de la République fut annoncée, les gens de Boutx allèrent dans la montagne pour abattre les futaies à cognée que veux-tu. Il fallut leur envoyer la garde nationale qui fui impuissante, bien entendu.

— L*arbre est parfois un concurrent dans la lutte pour la vie, pensent les primitifs qui ne savent pas encore faire de lui un auxiliaire, conclut M. Rapert.

Le repas terminé, les deux jeunes filles, fatiguées de

leur course, enivrés de grand air et de soleil, s'endormirent dans leurs manteaux qu'elles avaient étendus sur l'herbe. M. d'Estancarbon ne tarda pas à les imiter.

Doucement, pour ne pas les réveiller, M. Rapert proposa à sa femme d'explorer un peu les environs car ni l'un ni l'autre n'avaient envie de dormir. Ils suivirent le chemin étroit mais bien bâti en corniche qui serpente au flanc de la montagne couverte de pâturages. A mesure qu'ils montaient, la vallée paraissait se creuser davantage surtout dans les gorges noyées d'ombre. Le village de Couîédoux se voyait mieux encore, juste en face d'eux, avec son église et son bâtiment scolaire qui semble beaucoup trop grand pour ce tout petit hameau. Vers le sud, la vue s'étendait jusqu'aux pentes abruptes et dénudées de la chaîne-frontière que dominait le haut talus du Crabère appuyé de formidables contreforts. Dans la vallée toujours verte et de plus en plus étroite qui commençait tout là-bas dans l'ombre gris-bleue des hautes cîmes, des toits d'ardoises étaient épars un peu partout.

— Nous arrivons à un village, dit M. Rapert.

— C'est celui que nous apercevions ce matin de la route de Couîédoux, sans doute, répondit-elle.

Les maisons, proprettes, aux murs blancs et aux toits bleutés, paraissaient désertes. Personne dans la rue ni devant l'église à la silhouette trapue, comme accroupie pour mieux résister aux vents qui dévalent du col de Mente ou qui remontent de Henne-Morte et balaient tout sous leurs rafales.

Ils s'avancèrent et perçurent un bruit étouffé de voix enfantines dominées de temps à autre par le son d'une parole grave. Après quelques pas, ils furent à côté de l'école. Les fenêtres étaient ouvertes. Cinq enfants tout juste écoutaient un jeune instituteur qui leur expliquait

une leçon d'histoire. M. Rapert, vivement intéressé, s'arrêta derrière la maison un moment. Il était heureux d'entendre ce maître qui parlait avec une conviction ardente et ces jeunes êtres qui, souvent, répondaient, (impatients, tous à la fois.

Mais une bonne vieille vint au portail qui fermait la cour de sa maison et considéra d'un air soupçonneux ces étrangers qui paraissaient espionner. Ils eurent honte de se laisser surprendre ainsi, tournèrent court, repassèrent devant l'école au moment où la leçon finissait et sortirent du village pour aller rejoindre leurs amis.

— Pauvre jeune homme ! murmura tristement M™^ Rapert. Qu'il doit s'ennuyer ici !

— Moins que tu ne crois peut-être, répliqua-t-il. Sans doute, ce paysage maintenant merveilleux doit être plutôt triste et monotone en hiver. Les communications ne sont pas faciles non plus, surtout par mauvais temps.

Mais les jeunes gens que l'on envoie ici ne font sani doute qu'y passer et ce début en pleine montagne doit être excellent, tant pour leur santé que pour leur caractère.

— Pour leur santé, oui, concéda-t-elle. Mais pour leur caractère... on doit passablement s'encroûter à la longue dans ces solitudes.

— Oui, si l'on y restait dix ou quinze ans sans réagir. Mais en sortant de l'école normale où les études, comme dans toutes les écoles et même dans les Facultés, sont beaucoup trop théoriques, il n'est pas mauvais d'être en contact avec la réalité, avec la nature. Les mœurs factices des villes ont une déplorable influence sur tous les jeunes gens. Et quand ces jeunes gens sont des fonctionnaires obligés d'avoir une certaine tenue, entourés de tentations, environnés de confort et de luxe alors qu'ils ne reçoivent bien souvent qu'un traitement ridicule, les

<:onséquences sont souvent désastreuses : caractère aigri pour toujours, dégoût du métier, tendance perpétuelle à la révolte même. Voilà des vies gâchées et un danger 'léel pour la société tout entière. Ici, au contraire, parmi les gens simples où la richesse est rare, où le travail est la loi commune, ces maîtres sont heureux parce qu'on les aime et qu'on les respecte. Quelle satisfaction vaut celle-là?

Des cris montèrent vers eux comme ils arrivaient au tournant qui surplombe la vallée. Raymonde, Marguerite et M. d'Estancarbon, dont le repos avait été assez court, se tenaient près du moulin pour les chercher des yeux et venaient de les apercevoir. Ils agitèrent leur mouchoir et pressèrent le pas.

— Ce n'est pas gentil de nous laisser ainsi, reprocha Marguerite, dès qu'ils furent arrivés.

— Il ne fallait pas vous endormir comme de petites filles, riposta le professeur d'un air narquois.

— Hélas! j'ai dormi moi aussi, confessa M, d'Estancarbon, encore tout rouge d'une digestion laborieuse. Vous aviez donc bien envie de grimper pour aller encore là-haut? Qu'est-ce qu'il y a de curieux?

— Oh ! pas grand 'chose, le point de vue ! se contenta de répondre M. Rapert.

— Pardon, nous avons trouvé une petite école de montagne fort intéressante, ajouta sa femme.

— Ils en ont bien besoin d'une école pour garder leurs moutons et leurs vaches, critiqua le hobereau. Tout cela ne sert qu'à dépenser de l'argent, à augmenter forcément les impôts, à dépeupler les campagnes et à faire des déclassés.

— Allons, allons papa ! intervint Raymonde. Ne faisons pas de politique. Tu sais bien que tu ne t'entendras jamais avec M. Rapert, ni peut-être avec nous, sur

ce terrain. Voyons, cherchons plutôt ce que nous pouvons faire maintenant. Je crois qu'il ne faut pas songer au camping. L'auto est trop loin et nous n'avons pas d'endroit favorable. Le mieux est de rentrer. Nous avons bien le temps : il n'est pas trois heures.

— Oui, acquiesça Marguerite, Nous avons tout vu et nous ne pouvons songer à aller plus loin de la voiture. Repartons : voulez- vous?

Une demi-heure plus tard, ils étaient de retour au Lacus et M. d'Estancarbon essayait, mais en vain, de faire accepter une pièce au propriétaire de la ferme dans laquelle il avait garé l'automobile. Avec une fermeté polie, le brave homme qui, pourtant, ne paraissait pas riche, refusait obstinément :

— Non, non, monsieur. C'est pas la peine. C*est rien. Je ne veux rien.

Il fallut se contenter de dire merci et l'on repartit.

La descente se faisait parfois sur des parties sablonneuses où elle était douce comme une glissade. Mais, en revanche, des secousses brusques provoquées par des ornières ou des blocs de rochers qui pointaient sous le macadam, semblaient, de temps à autre, vouloir disloquer le châssis. Dans l'ombre qui progressait lentement, les arbres paraissaient plus verts encore. Quelques femmes avec la jupe courte, la tête serrée dans un foulard noir ou sombre noué sous le menton, sarclaient les mauvaises herbes dans de tout petits champs enclos de grandes prairies, de l'autre côté du torrent que le soleil égayait toujours.

Quand il furent au pont de l'Ouïe, les soubresauts cessèrent. Raymonde conseilla la prudence :

— Ne va pas vite, père, car la route est dangereuse encore par ici.

Elle avait bien raison car, au second tournant, on

aperçut brusquement un char de bois qui tenait le milieu du chemin. Les appels de la trompe ne paraissaient pas 'inquiéter le conducteur qui s'écarta de quelques centimètres à peine. Il fallut que M. d'Estancarbon descende, coure après lui et fasse mine de chercher la plaque en menaçant de porter plainte, pour que le rustre consente à se mettre suffisamment de côté. Encore proférait-il des imprécations en patois quand l'automobile le dépassa en frôlant la charrette à droite et les rochers entaillés à gauche.

— Elle est trop étroite cette route, remarqua M. Rapert. C'est un vrai casse-cou.

Ils revirent l'autel champêtre dédié à la Vierge par les bonnes gens de Sengouagnet et, bientôt, heureux de rouler sur une belle et large route, ils descendirent la cote qui traverse ce village. La vallée s'élargit, cultivée jusqu'au sommet de la montagne de Milhas. M. d'Estancarbon accéléra la vitesse. Et ce fut une course délicieuse au milieu des prés que le torrent coupait de sa double rangée d'aulnes frém.issants dans la brise du soir.

Une montée légère, quelques maisons, puis une côte droite et dure après un brusque détour avec, en face, une cFcpeile massive de style jésuite accrochée à un piton que dominaient des ruines. Lentement, on traversa la petite ville d'Aspet, une rue tortueuse, une place étroite avec une fontaine, un buste de la République et un hôtel de ville tout neuf. Puis l'auto ç^lissa doucement le long de la route qui descend vers Saint-Gaudens où ils arrivèrent à la nuit tombante.

Rentré à Saint-Bertrand-de-Comminges, M. Rapert souffrit encore davantage du désœuvrement et de l'ennui. Depuis qu'il avait envoyé sa thèse à la Sorbonne, il ne pouvait se livrer à aucun travail sérieux. Sans cesse, il guettait le facteur, dans l'attente d'une lettre de M. Audhuy qui s'était chargé de le renseigner sur l'accueil fait à son travail. Mais les jours passaient, les semaines s écoulaient et il ne recevait aucune nouvelle. Alors se produisit en lui un changement bizarre.

Tandis que son état général semblait rapidement s'améliorer grâce aux bons soins dont sa femme et le docteur l'entouraient, son système nerveux se déprimait de plus en plus. Etait-ce la suite du travail intense qu'il avait fourni et la détente brusque produite par le repos qui avait suivi? Ainsi qu'il l'expliquait un jour à M. Darbas, son cerveau continuait à penser sans relâche. Les idées succédaient aux idées, les images aux images avec une rapidité quasi vertigineuse qui l'accablait bien sou-

vent, qui le prostrait dans un fauteuil, les tempes prises dans un étau, le cervelet alourdi, la nuque douloureuse, les yeux cernés et les joues creusées davantage.

M"" Rapert n'essayait pas de le distraire car elle ne réussissait qu'à l'irriter souvent. Impuissante à réagir, elle était obligée de le laisser en proie à la chimère qui l'obsédait, l'accablait sans trêve.

Insensiblement, il glissait sur la pente. Une neurasthénie de plus en plus profonde le gagnait. Il n'avait plus autant de confiance en son médecin et parcourait avidement des ouvrages de physiologie et de pathologie. II croyait ressentir les symptômes de toutes les maladies graves dont il lisait les descriptions et, parfois, hagard, il tâtait son pouls pendant plusieurs minutes comme s'il s'attendait à ce que son cœur cessât brusquement de battre.

Par l'excès de l'autoscopie, de l'introspection, de l'observation permanente et maladive de soi-même, l'on aboutit à un véritable détraquement. Les phénomènes les plus simples paraissent extraordinaires et cette perpétuelle tension du système nerveux l'épuisé vite et finit même par provoquer les désordres que l'on redoute. C'est ainsi que certains affaiblis contractent à la longue la maladie qu'ils n'avaient pas au début, mais dont l'appréhension les a trop angoissés.

Impuissante, la jeune femme se désolait et elle finit par avertir le docteur qui, déjà, s'était aperçu avec inquiétude de ce changement en apparence inexplicable.

— Je ne puis rien, madame, à ce point de vue, répondit le praticien. Je finis par y perdre mon savoir et toute mon expérience. M. Rapert paraît en très bonne voie de guérison à première vue. Il a augmenté de poids, ne transpire pas, ne tousse plus. Ceci est parfait. Mais nous sommes inquiets tous les deux de cette

brusque dépression nerveuse qui l'accable maintenant et qui risque de compromettre irrémédiablement les bons résultats obtenus. Je ne vois qu'un remède : le travail. M""" Rapert eut un geste de surprise douloureuse. Il expliqua :

— Je ne conseille pas un travail excessif, mais une occupation quelconque. Comme tous les bons professeurs, votre mari doit beaucoup aimer sa tâche. Pourquoi ne reprendrait-il pas son service dans un lycée de la région ? Nous sommes en juin. Il peut donc faire sa demande pour octobre. A cette époque, il y a toujours quelques bons postes vacants. Vous ferez bien attention à lui. De plus, il aura des élèves, des collègues qui le distrairont. Comme il possède un tempérament très actif, nous ne pouvons l'obliger, sans danger, à vivre dans une solitude et privé d'occupation sérieuse.

— Oui, répondit-elle à demi- voix et sur un ton de doute. Mais voudra-t-il quitter Saint-Bertrand ? Vous connaissez le beau rêve qu'il avait conçu, encouragé par ceux qui ont eu le tort de s'en désintéresser ensuite ? Il est très sensible. Quand il a quelque chose à cœur, c'est un véritable déchirement pour lui que d'y renoncer. Il cache sa déception ; mais elle n'en est que plus amère.

— Je le sais, madame, et comme je crois jouir de quelque influence dans la localité, j'ai déjà cherché à provoquer un revirement d'opinion en faveur du projet de M. Rapert. Je ne dois pas vous cacher — et il s'en est d'ailleurs aperçu lui-même — que les braves gens d'ici l'ont considéré tout d'abord comme un exploiteur dont il convenait de se défier. On les a tellement trompés en leur achetant à vil prix des reliques précieuses, on les a si souvent déçus en leur promettant tout pour ne leur donner rien, qu'il faut leur pardonner leur pré-

vention. Mais peu à peu, en causant avec eux, en leur donnant des preuves de sincérité et de désintéressement, on les gagne et c'est pour toujours.

M. Rapert entra dans la salle à manger, un peu inquiet de la longue conversation de sa femme et du docteur. Celui-ci lui dit en souriant :

— Nous parlions de vous. Madame est inquiète de vous voir toujours triste alors que vous allez maintenant très bien. Je lui disais que l'oisiveté était la seule cause de cet état et qu'à mon avis, vous feriez bien de quitter Saint-Bertrand où l'on meurt d'ennui quand on n a pas grand 'chose à faire, pour reprendre votre service dans un lycée de la région. Vous pourriez ainsi employer votre temps sans vous fatiguer et sans trop vous éloigne de notre pays puisqu'il vous intéresse.

— Oh ! je crois qu'il n'y a rien à espérer maintenant et je partirai sans regret.

— Ne dites pas cela. J'expliquais précisément à M"* Rapert qu'un revirement pourrait très bien se produire avant longtemps dans l'opinion locale. On a cru tout d'abord — je suis un peu au courant parce que mon travail m'oblige d'aller partout — que vous ne cherchiez qu'un profit personnel. Puis on a réfléchi. Les idées que vous avez semé dans vos conférences ont germé. Avez-vous remarqué que Jean Espiau dit Sans- Peur, assistait à la dernière ? Il est reparti perplexe et, depuis, il s'arrête parfois quand il passe devant votre maison comme s'il voulait vous parler. Un travail lent s accomplit dans sa tête dure. Songez que l'entêtement est fait en grande partie d'ignorance et ressemble singulièrement parfois à l'impossibilité d'ac^Jr faute de me biles suffisants, d 'idées-forces dirait Fouillée...

Surpris, le professeur considérait attentivement ce médecin de village qui faisait un service de facteur rural

après avoir longtemps étudié dans les Facultés, qui ne Be contentait pas de soigner les paysans qui l'entouraient mais les étudiait avec une acuité d'observation et une science de philosophe. Il voyait maintenant que l'Université ne possède pas seule des âmes éprises d'idéal et de progrès, des esprits accoutumés à la méditation et prompts aux conceptions nouvelles et que, à côté de ceux dont la tâche consiste à guider vers la lumière, par l'éducation, la foule des vies obscures, d'autres, sortes de francs-tireurs de l'œuvre émancipatrice, collaborent sans bruit mais efficacement à la même tâche. Et tout à coup il comprit combien serait grande et belle l'éducation complète que l'on pourrait donner avec, d'une part, le médecin qui soigne le corps et, d'autre part, les professeurs de tout grade qui élèvent les âmes. Cette union féconde que l'antiquité classique a pratiquée, puisque des philosophes comme Aristote et des poètes comme Virgile étaient en même temps des médecins célèbres pour leur époque, ne pourrait-elle de nouveau refleurir ?...

Mais il ne voulait pas perdre de vue le but principal de ses occupations actuelles :

— Je vous remercie de vos encouragements, docteur. Je crois que vous avez eu, cette fois encore, le diagnostic sûr. Vous avez trouvé le moyen de me guérir tout à fait. Si vous voulez bien nous aider, vous pouvez beaucoup pour notre œuvre.

— Je le ferai volontiers parce qu'elle m'intéresse. J'estime que Ton est condamné à vivre d'une manière beaucoup trop étroite si l'on consacre exclusivement son activité à une seule occupation. J'aime beaucoup la médecine. Elle me prend presque tout mon temps. Mais je crois bon de songer à autre chose, au moins quelquefois. Laissez-nous faire. Même absent de Saint-Bertrand-

de-Comminges, vous suivrez, par M. Darbas et moi, ce que l'on tentera pour l'exhumation de Lugdunum Convenarum. Donnez-nous le temps nécessaire. Il faut que les idées nouvelles puissent germer et vaincre l'obstination paresseuse.

Après une poignée de main, il repartit et M™^ Rapert dit à son mari qui paraissait tout joyeux :

— Voilà qui console et encourage. Wagner a raison de dire que nous ne nous doutons point de la quantité de braves gens qui vivent autour de nous.

— Le docteur m'a donné une belle leçon d'énergie, répondit le professeur. J'en avais bien besoin^

Nous retrouvons tous nos amis, en août, dans la villa des Pey resourde, à Luchon. M. Galié vient de rentrer du Tonkin après avoir réglé définitivement ses affaires et réalisé un capital important qui va lui permettre de s'occuper d'une entreprise qui l'intéresse fort : le traitement électrique de certains minerais des Pyrénées. Gaston a été brillamment admis à la licence es lettres et le 'recteur lui a promis un poste pour la rentrée d'octobre. II faut donc songer au double mariage que ces jeunes gens ont attendu vaillamment, en cherchant dans le travail la résignation du présent et une garantie de sécurité et de bonheur pour l'avenir. Ils s'aiment plus profondément, plus complètement à cette heure, d'une affection moins exubérante, mais plus délicieuse et durable. Ce qu'ils éprouvent maintenant, ce n'est pas le caprice, pas même l'attrait passionné, c'est beaucoup plus : le sentiment profond de ne pouvoir vivre l'un sans l'autre.

Assis à l'ombre, après une partie de tennis, ils causent de leur mariage :

— Moi, dit nettement Marguerite, je tiens à me marier civilement. Je ne suis plus du tout catholique. Pourquoi aurais- je l'air de mentir ?

Et Paul Darbas, heureux de se sentir en communion complète de pensée avec sa fiancée, approuve.

Raymonde, un peu gênée, fait part de ses incertitudes :

— Je n'ose pas, moi. Maman tient beaucoup à la cérémonie religieuse. Elle craint qu'un mariage civil ne Boit considéré comme un scandale dans notre famille. Enfin, sans être croyante comme autrefois, je me sens encore un peu de piété au fond de l'âme lorsque je fais mon excimen de conscience...

Elle n'ose continuer et regarde Gaston qui la considère en souriant. Celui-ci répond :

— Vous n'êtes pas encore émancipée, Raymonde ? Eh ! bien, nous nous marierons à l'église, nous. Tout ce que je demande, c'est qu'on me dispense de la confes- Ipion. Ah ! sur ce point, je serai absolument intraitable. Mais passe pour le reste. Raymonde vaut bien une messe. Ensuite, nous serons libres d'arranger notre vie comme il nous plaira.

— Oh ! vous êtes gentil, vrai, je vous aime bien, s'écrie joyeusement la jeune fille, et, sans façons — n est-on pas fiancés 7 — elle l'embrasse vigoureusement sur les deux joues.

— Gaston a raison, reprend l'instituteur. Nous serions bien niais de ne pas agir selon nos préférences. Ce sera même un exemple de tolérance que nous donne rons en assistant, vous à notre mariage civil et nous à votre mariage relicfieux, n'est-ce pas 7

— C'est ça, approuve Marguerite.

— Quel dommage que nous ne puissions pas avoir

notre cher abbé Viales, ajoute Gaston. J'aurais été si heureux d'être marié par lui. Tout serait simple et vite fait.

— Mais vous le pourriez très bien, répond Paul Darbas: Ne vous ai-je pas dit qu'il est curé d'une toute petite paroisse perdue dans la montagne, à Herran ?

— Comment le savez-vous 7

— Par mon collègue de là-bas qui m'a fait l'éloge d un nouveau curé dont il vantait le libéralisme, l'intelligence et la douceur. C'est M. Viales qui, après quelques mois de (( salle de police » a dû être nommé là, en disgrâce.

— Ecrivons-lui tout de suite. Il veut rester dans la solitude, je le comprends. Mais il ne peut pas refuser de nous marier 7

— Oh ! s'écria Raymonde. Et s'il ne répondait pas "} Ce serait bien plus sûr d'aller le surprendre là-bas et de l'obliger à venir. Où est-ce exactement Herran ? Allez chercher une carte et donnez-nous vite une leçon de géographie, monsieur l'instituteur, ajouta-t-elle en riant.

Celui-ci alla chercher une carte de Taride et montra la route à suivre :

— Nous pouvons passer par Saint-Gaudens ou par Aspet. Le premier itinéraire est plus long, le second plus dur mais plus pittoresque aussi. Choisissez...

Deux jours après, vers huit heures du matin, l'automobile de M. d'Estancarbon traversait la campagne fertile d'Estadens et se dirigeait vers Arbas. En arrivant à Chein-Dessus, les jeunes gens admirèrent la vallée très verte qui s'ouvre vers le Nord et le double cirque grandiose qui ferme l'horizon au Sud. Comme deux immenses ampHithéâtre*;. les croupes se dressaient, couvertes de forêts splendides où, de place en place, on avait fait des coupes qui, vues d'en bas, rappelaient, par leur régula-

rite, les brèches d'une tondeuse dans une toison épaisse. Ils traversèrent quelques hameaux dont les maisons rustiques sont nichées dans les arbres très nombreux et touffus et s'arrêtèrent sur la place d'Arbas pour demaiider leur route.

— Vous voulez monter à Herran 7 leur dit un jeune honmie. II y a cinq kilomètres de forte rampe. Il faut une bonne m.achine, vous savez ? Prenez ce chemin en face. Vous suivrez le second à gauche et toujours à gauche.

L'on démarra, mais avec précaution, car le chemin était étroit, bossue de gros galets dans son milieu, creusé d'ornières profondes sur les côtés. Les jeunes gens riaient d'être tant secoués.

— Il ne faudrait pas venir ici avec des autos de camelote, remarqua M. d'Estancarbon. Puis une route étroite et montante se vit à gauche, entre deux enclos de vigne.

— Ce doit être le chemin de Herran, dit Gaston. Vous pouvez tourner.

Docilement, la voiture pivota sur elle-même et commença de rouler sur la rampe dure en première vitesse, avec le grondement plus puissant encore du moteur qui la secouait toute comme un cœur surmené qui fait tendre le? artères. Ils montèrent ainsi doucement avec, à droite, les montagnes vertes aux forêts épaisses du Plan de Gaule et la vallée, de plus en plus profonde, que le torrent traverse parmi des peupliers.

Des arbres partout, de toutes les grandeurs, de toutes les formes, de toutes les teintes ; les uns petits et touffus, les autres fins et élancés ; des feuillages épais comme des toisons et d'autres légers comme des dentelles ; des verts sombres noyés d'ombre dans les gorges et des verts clairs, presque jaunes, sur les pentes ensoleillées. Vertes encore mais d une teinte plus lustrée, les prairies recouvraient

tout ce que l'on avait arraché à la sylve antique. Et» jusque dans le ciel bleu, là-haut, à quatorze cents mètres, d'autres croupes supportaient d'autres arbres, tendus comme une magnifique offrande de la terre, vers l'azur.

Un ruissellement de cascade vint à eux malgré le ciépitement du moteur. A gauche, une chute d eau brillait dans la verdure, sur la roche rougeâtre et fuyait sous la route pour rebondir dans le ravin.

Ils étaient à une bifurcation, incertains de la route à prendre. Un enfant qui gardait des brebis leur indiqua le bon chemin et ils gravirent encore la montagne. Quelques minutes après, ils étaient devant l'église. La porte en ce moment s'ouvrit et un prêtre sortit. C'était l'abbé Viales.

Ils le virent tout de suite, un peu changé, un peu maigri, les joues tirées sous une barbe mal faite, les yeux plus enfoncés sous les paupières bistrées, le regard comme lointain et moins doux qu'autrefois. Il était plus prêtre, il était moins homme que lorsqu'ils l'avaient connu, quelques mois auparavant.

Il sourit cependant et vint à eux, les mains tendues

— Bonjour, mes amis. Que vous êtes aimables d'être venus me voir si loin. Je ne devais pas, je ne voulais pas vous faire connaître ma retraite en vous donnant de mes nouvelles. Mais Dieu a permis que vous sachiez enfin où j'étais. Tant mieux, car je suis bien heureux de vous voir.

Eux ne répondaient rien, serrés à la gorge par une gêne, par une angoisse. Malgré ses paroles affectueuses, ils ne se sentaient plus aussi près de leur ami. Quelque chose avait été changé, irrémédiablement. Il s'en aperçut e^ les conduisit au presbytère, petite maison au toit d'ardoise, située à quelques pas. Dès le seuil, ils virent

le mobilier pauvre, presque misérable et les jeunes filles ne purent s'empêcher de pleurer silencieusement. Il les consola vite :

— Ne faites donc pas attention. Je suis très bien ici et moins malheureux que nombre de mes pauvres paroissiens. Certains ont acquis quelque aisance dans leurs voyages, mais les autres sont indigents.

Après quelques minutes, le calme revint sous l'influence du prêtre, toujours serein. Il félicita son ancien élève de son succès à la licence. Il loua les jeunes gens de songer à se marier.

— Mariez-vous jeunes, mes enfants, puisque vous avez pu trouver déjà celui ou celle que vous aimez. C'est une garantie de bonheur complet et durable. Vous ne sentirez pas le poids affreux de la solitude qui est déjà comme un peu de mort dans la vie.

Il accepta avec plaisir d'aller à Saint-Gaudens bénir le mariage de Gaston et de Raymonde. Mais il ne critiqua pas du tout la résolution prise par Paul et Marguerite.

— Vous êtes deux braves cœurs et je vous aime bien aussi. Agissez selon votre conscience. Je ne fais pas de 'racolape pour la cité de Dieu. Y vienne qui voudra. Qui sait, d'ailleurs, si nous n'en faisons pas tous partie ? La miséricorde divine est infinie ; s'arrête-t-elle à ces petitesses }

Emu par cette grande âme qui planait bien au-dessus des misères humaines, Paul Darbas voulut remercier :

— Ah ! vous êtes vraiment quelqu'un qui peut prétendre à consoler et à guider les hommes, vous. Si tous les prêtres agissaient de la sorte, croyants ou mécréants, nous nous inclinerions devant eux avec respect, car nous verrions qu'ils sont bien les disciples du Christ et de l'Evangile...

Mais l'abbé l'interrompit :

— Ne médisons point d' autrui. Chacun agit à son gré. Je n'ai pas grand mérite d'être indépendant à cette heure. Que peut-on me faire ? Je mourrai ici tranquillement après quelques années de contemplation au milieu de la nature sauvage et tout près de l'infini.

— Mais vous serez inquiété, persécuté par les archipr êtres et les prélats. Ils vous sommeront d'obéir au mot d'ordre de Rome et de lutter comme les autres contre la République, contre les aspirations légitimes du peuple, pour faire de la religion qui devait libérer les humbles, un instrument de servitude...

— Je ne répondrai pas et je n'en ferai rien, répondit M. Viales d'une voix lente et ferme. Personne sur terre ne peut m'obliger à agir contre ma conscience. Je veux vivre en paix avec tous les hommes de bonne volonté. Je dois prêcher l'amc -r, l'union fraternelle et non la haine.

Ils acceptèrent de partager le déjeuner du prêtre. Uns bonne femme du voisinage se chargea de le préparer rapidement. Le beurre, les œufs et le lait abondaient. Le boulanger d'Arbas avait laissé la veille un de ces énormes pains ronds de douze livres qui peuvent suffire à de nombreux convives, même s'ils sont affamés par l'air oxygéné de la montagne sylvestre. Et des boîtes de conserves de ménage, des pots de terre vernissée couverts de papier parcheminé et pleins de confit d'oie et de porc, garnissaient les rayons de la cuisine.

— Vous en profiterez. Je n'en mange presque jamais, dit M. Viales. De bonnes gens m'apportent tout cela et je ne puis le refuser, car je les froisserais.

Le repas fini, ils allèrent à l'autre bout du village jusque dans les sentiers de la forêt d'où l'on découvre le petit village de Fougaron au fond de son cirque. Le prêtre leur racontait la fondation de Herran par des

déserteurs du premier Empire qui s'étaient enfuis dans la montagne pour échapper à la guerre.

— Ils tenaient tête à la gendarmerie. On mobilisa contre eux la garde municipale d'Arbas, mais en pure perte. L'épopée napoléonienne finie, tout rentra dans l'ordre. Il n'y eut plus ici que des montagnards paisibles. Ces jours-ci, on a découvert, au fond d'une grotte, une vingtaine de vieux fusils à pierre rongés par les vers et la rouille. Ce sont probablement les armes des révoltés de jadis.

Ils se séparèrent vers trois heures, car M. d'Estancarbon voulait être de retour à Luchon avant la nuit et passer par Saint-Gaudens pour avertir ses domestiques. D'un commun accord, on fixa les mariages à la mi-septembre.

— Allons, nous sommes moins inquiets maintenant, puisque nous savons où vous êtes, dit Gaston au moment du départ. Nous reviendrons vous voir de temps à autre.

— Ne venez pas trop souvent, répondit le prêtre d'une voix blanche, avec une crispation douloureuse sur son visage, car...

Il n'acheva point. Mais ses amis comprirent que tous ses regrets n'étaient pas abolis et que ce vaillant, malgré son stoïcisme, souffrait encore cruellement de vivre en étranger parmi les hommes. Pendant longtemps, ils songèrent, tristes et silencieux. Cependant le charme de la jolie vallée de l'Arbas finit par les captiver. Ils admirèrent sans mot dire les croupes arrondies et couvertes de chênes qui fermaient l'horizon à droite et à gauche. Des châtaigneraies surgirent, fantastiques avec leurs troncs pelés, mutilés, leurs branches tordues aux moignons rugueux, d'où partaient des fusées de rameaux verts, de larges feuilles |^randes ouvertes et tendues comme des mains vertes de Dryades. De temps à autre, quelques

maisons, un moulin d'où venait un grincement de scie ou le ronron doux des meules. Des fumées légères flottaient, parfois, issues des feux de charbonniers allumés dans les clairières.

Ils traversèrent Castelbiague, dont les maisons éparpillées sur les coteaux et dans les prairies de la vallée, se voient pendant longtemps de la route. Ils laissèrent à gauche, un château correct, de briques rouges flamboyantes sur le vert doux de la pelouse, dans le vert cru des feuillages, véritable demeure de gentlemanjarmer. D'un bond, l'auto gravit la côte de Montgaillard.

Là, les jeunes filles s'écrièrent :

— Oh! que c'est beau! Arrêtez un instant...

Docile, M. d'Estancarbon immobilisa la voiture et tous les quatre montèrent sur le talus qui enserre la route pour mieux voir le pays qu'ils venaient de traverser. A leurs pieds, les prairies s'étendaient, immenses, comme dans un paysage normand et les pommiers qui dressaient çà et là leurs bouquets de feuilles ajoutaient encore à la ressemblance. Le château de briques s'apercevait à droite, comme une tache rosée au pied du mamelon vert. L'église, à gauche, couronnait une colline que coupéiit le ruban de la route, de son clocher lourd et sans style. Des maisons blanches ou grisâtres apparaissaient un peu partout.

Mais c'était l'arrière-plan qui attirait les regards. Les deux immenses amphithéâtres qui dominent Arbas se voyaient toujours très nettement malgré la distance. On distinguait encore les lignes régulières des coupes sur les sommets. Une roche à pic luisait, triangulaire, au milieu et, au-dessus, une crête déchiquetée par les ouragans, affectait une forme invraisemblable. Tout à droite, la

ligne sombre des monts du dernier plan s'élevait avec la pyramide de Cagire.

— Où se trouve Herran ? demanda Gaston.

— A gauche de ce rocher en forme de triangle. On peut encore voir au pied du cirque, les deux petites montagnes de cette commune, répondit son ami.

— Pauvre abbé Viales ! dit tristement Raymonde.

— Plaignons-le d'être seul, bien seul dans cette solitude, reprit Gaston. Mais il goûtera les joies de la vie simple et libre, le réconfort que l'on gagne soi-même après l'avoir prodigué aux autres, 11 fera du bien dans sa paroisse, car c'est un prêtre comme il en faudrait beaucoup.

— N'est-ce pas une fatalité que d'être ainsi rivé à une fonction que l'on n'a pas, en somme, librement choisie ? reprit l'instituteur. Ces malheureux enfants que leurs familles, le plus souvent pauvres, condamnent — c'est bien le mot — à la prêtrise, sont placés hors de la société bien avant l'âge de raison.

— Vous croyez 7 protesta M. d'Estancarbon.

— J'en suis sûr, reprit le jeune homme, car un de mes collègues qui a failli être frère de la doctrine chrétienne ou mariste, je ne sais plus au juste, m'a raconté sa jeunesse. Livré par ses parents qui le considéraient comme une bouche inutile, il fut emmené dans une maison-mère du Bas-Languedoc. Et là il fut soumis, avec ses camarades, à une discipline atroce. Plus de correspondance libre même avec sa famille. Toutes communications coupées avec le dehors. Une nourriture spéciale qui ne préserve pas de l'épuisement. Des pratiques rituelles répétées à satiété pour abêtir. Des punitions sévères, voire des châtiments corporels pour qui se permettait de protester. Et l'espionnage, la délation constamment autour de soi.

Tous pliaient, plus ou moins vite, sous cette discipline de fer et finissaient par n'avoir d'autre volonté que celle de leurs maîtres. Ils n'avaient plus d'affections; celles-ci e' étaient transmuées en ambition, en jalousie, en haine de fanatiques. Rares, bien rares étaient ceux qui pouvaient résister à cette préparation savante. Quelques-uns s'échappaient. Les gendarmes les ramenaient vite au couvent. Ces déserteurs étaient mis en cellule pendant une ou deux semaines. Quand ils revenaient avec leurs camarades, ils étaient pâles, amaigris et leurs yeux brûlaient de rancune, leurs âmes étaient un peu plus souillées de fiel.

— Mais comment votre collègue a-t-il pu sortir de là puisqu'ils étaient si bien gardés 7 questionna M. d'Estan Carbon, un peu ému de ces détails.

— Par hasard. Il fut malade, très malade. Ses parents vinrent, voulurent absolument l'emmener en convalescence chez eux, dans l'air pur des hautes vallées. Il guérit assez vite et quand le jour vint où il fallait repartir, il se jeta aux genoux de sa m.ère, lui raconta tout, pleurant, la suppliant de ne pas le renvoyer au séminaire. Bien que pauvre, endurcie par le travail et les privations, la bonne vieille fut attendrie, réussit à convaincre son mari et leur fils, du moins, fut sauvé. Mais les autres }... Il pense à eux souvent et les plaint de tpute sa pitié. <( On nous broyait, on nous enlevait le cœur », répète-t-il souvent. Et je frissonne au son de sa voix âpre oij vibrent des sanglots contenus.

— Pauvre ami, dit Marguerite. J'espère qu'il n'a pas été aussi malheureux, M. Viales ?

— Je ne crois pas, répondit son fiancé. Il eut la vocation dès son jeune ârye, grâce au vieux prêtre ariégeois qui l'avait recueilli. On a dû le trouver déjà préparé ci le laisser à peu près tranquille.

— r- Pardon, remarqua Gaston. Mciis il a été choyé, traité d'une manière toute spéciale. Il se destinait plus au professorat qu'à la prêtrise. On l'envoyait suivre des cours à la Faculté. On le laissait à ses études. Je l'ai connu bien plus professeur que prêtre. Et maintenant ce doit être terrible pour lui puisqu'il ne peut plus enseigner. Une si belle intelligence, un si bon cœur... Et tout cela pour satisfaire le despotisme de quelques prélats qui perdent la religion par leur faute...

Ils regagnèrent leurs places et l'automobile reprit sa route à toute vitesse pour rattraper le temps perdu. De nouveaux silencieux, ils avaient tous les mêmes pensées. Ils songeaient aux enfants que des parents insouciants ou ignaies dirigent dans une voie sans mesurer les conséquences de leurs actes et l'un des derniers mots prononcés par l'abbé Viales avant son départ de Saint-Bertrand revint à leur mémoire :

— On ne devrait jamais pousser les enfants, ainsi, hors de la vie naturelle, de la société, du bonheur tranquille. Quand on est pris, quand on est lié, c'est pour jamais...

Les deux mariages eurent lieu à Saint-Gaudens, le même jour, sans le moindre apparat. Accompagnés de quelques parents, de M™^ et de M. Rapert, les jeunes gens se rendirent à la mairie. Le premier adjoint les unit en prononçant quelques paroles simples et affectueuses. Puis, Marguerite alla quitter la robe blanche qu'elle avait tenu à revêtir elle aussi et, radieuse dans une jolie toilette rose, elle accompagna, au bras de son mari, son frère et sa belle-sœur à l'église.

Le carillon s'entendait déjà depuis un quart d'heure et un air bizarre, sorte de rigodon que rendaient encore

plus comique quelques notes aigres de cloches fêlées, tintait sur la ville.

— Cette musique manque vraiment de majesté, remarqua M. Rapert.

Ils entrèrent dans la vieille collégiale à demi obscure dont la voûte en berceau porte encore la trace de l'incendie allumé par les bandes protestantes. Et, sauf Raymonde et sa famille, tous assistèrent, à demi-indifférents à la cérémonie religieuse. L'abbé Viales, qui officiait, sut les émouvoir cependant par son allocution. Il parla des devoirs réciproques des époux d'après l'Evangile d'abord, mais aussi d'après les nécessités de la vie moderne. Il fut d'une éloquence originale, sobre ei: d'autant plus prenante. Puis l'office prit fin dans le tonnerre du grand orgue qui, lentement, chantait sous les voûtes, la marche nuptiale de Lohengrin. Simple, largement scandée, connue de tous et cependant écoutée toujours avec une émotion nouvelle, elle rythmait les pas, elle berçait les coeurs. Un souffle d'infini, un frisson de bonheur complet, une lueur de beauté sereine planaient et toutes les joies passées que cette mélodie appelait, semblaient venir en foule pour augmenter, pour magnifier celle de ce jour.

— C'est autrement cKic, vraiment, à l'église qu'à la mairie, déclara M. Rapert en sortant, avec son air mi-plaisant, mi-sérieux. Etonnez-vous que tant de gens, même mcrédules, tiennent à se marier ici. On a des fleurs, des lumières et de la musique. Rien de tout cela à la mairie. C'est un tort. Nous devrions donner un peu plus de solennité, je dirai même un peu plus de poésie à nos mariages civils. Ils ressemblent trop à une tentative de conciliation chez le juge de paix.

— Vous avez raison, lui répondit M"" Peyresourde. Je croirais vraiment que mes enfants ne sont pas mariés

si nous étions allés seulement chez M. le Maire. C'est un bien beau jour qu'un mariage longtemps espéré. Il faut que les fiancés soient traités avec honneur.

— Qui a donc accroché ces tapisseries magnifiques à de vieux clous et dans les chapelles obscures ? questionna l'historien sans se préoccuper des transitions. C'est un vrai massacre. Contre ces murs humides, sans être préservées le moins du monde des araignées et de la poussière, elles seront bien vite détériorées. Avez-vous vu cet autel de Saint-Antoine que l'on a placé devant l'une d'elles ? C'est insensé.

Mais M"^ Peyresourde ne répondit pas. On montait en voiture devant une centaine de curieux qui dévisageaient les gens du cortège avec des réflexions à voix haute, le plus souvent en patois.

— Je vois la mariée.

— Il y en a deux.

— Mais non. Je n'en vois qu'une habillée de blanc. — '- La petite dame en rose se marie aussi, mais pas

à l'église.

— Ah!...

Il y avait tout un monde de sentiments plus ou moins obscurs dans cette simple exclamation : la surprise, parce qu'une jeune fille honnête osait se marier civilement, surprise plus grande encore puisqu'elle assistait au mariage religieux de son frère ; un blâme aussi car ce n'est pas impunément que l'on viole les us et coutumes des petites villes aux habitudes consacrées. Mais une lueur se faisait lentement dans toutes ces intelligences pour la plupart à demi frustes encore. Cet acte d'indépendance complète, de respect des croyances d' autrui, de triomphe de l'affection réciproque sur les préjugés héréditaires était un exemple pour tous. Le grain était jeté et germerait.

Après un lunch au champagne que M. Galié avait

organisé d'une façon princière, les jeunes époux repartilent pour Luchon avec leur famille et les Rapert, D'un commun accord, ils avaient renoncé au voyage de noces et préféraient goûter dans le beau décor familier, le bonheur qui était né là et, lentement, y avait grandi. Ils se rendaient compte maintenant, en effet, que le mariage n'est pas tel que le décrivent la plupart des romanciers mondains, psychologues à la vue courte qui, n'observant que des hypertendus, pour employer l'argot médical, ne peuvent faire d'étude vraiment probante. Il n'est pas la brusque réalisation d'une très grande félicité, mais la dernière étape d'une évolution nécessaire.

Lentement, les plaisirs des premiers émois, des premiers frissons que l'on ressent avant même de se douter que l'on aime, croissent, se multiplient, se transforment et l'on goûte la joie profonde des fiançailles avec le même enivrement que celle du mariage. Ils s'étonnaient de se voir très calmes, comme accoutumés déjà à cette double vie. Leur union, en effet, n'était pas le résultat d'un caprice, mais celui de toutes les meilleures aspirations de leur jeunesse. Ils étaient arrivés insensiblement a goûter le bonheur complet et serein qu'ils avaient mélité...

Quelques jours après, ils eurent la visite de M. Sentis. Le vieux savant voulait aller visiter les alignements préhistoriques de la montagne d'Espiau dans le Larboust. Gentiment, il leur offrit place dans sa voiture s'ils désiraient l'accompagner. M. Rapert et les deux jeunes gens acceptèrent. Mais Marguerite et Raymonde promirent d'aller les rejoindre en automobile, pour le déjeuner, au-dessus de Garin, village perché sur une moraine célèbre et dont les blocs de granit sont entourés d'épaisses frondaisons de frênes.

Dès sept heures du matin, les touristes arrivaient à la

lande de Garin qu'ils parcouraient rapidement, car elle a été déjà plusieurs fois fouillée, puis se dirigèrent vers Gouaux-de-Larboust pour étudier les alignements qui se trouvent dans cette commune. Après avoir foulé le gazon court et cependant moelleux dans lequel sont fichés les blocs inégaux de granit par lignes régulières, ils s'assirent au bord de la route en corniche qui surplombe la vallée d'Oô et, longuement, sans mot dire, ils contemplèrent le panorama splendide qui se découvre de là.

En face, la montagne d'Oô, vaguement conique, avec sa chevelure de pins et de hêtres au sommet et ses pentes tantôt grisâtres, tantôt d'un vert jaune. Ces versants, récemment gazonnés par l'administration forestière, sont rayés de sentiers étroits et de clôtures aux lignes fines qui, vus de loin, leur donnent le relief moelleux des tapisseries. Vers le Sud continuent les pentes vert clair tachetées de bouquets d'arbres vert sombre jusqu'à la cuve gigantesque du lac d'Oô. Par-dessus, un amphithéâtre de roches noirâtres striées de coulées de neige au sommet, recouvertes de larges champs de névés à leur base et déchiquetées en crêtes de sierras. Ce sont : le Queyrat, le pic du port d'Oô et le bizarre Seil de la Baque dont le comte Henri Russell a chanté la beauté sauvage. Dans la gorge ombrée, luit la chute de l'One qui, du lac, tombe vers le village d'Oô.

A droite, une autre pente gazonnée, à relief de tapisserie comme sa voisine, mais sans arbres, nue comme un épiderme à peine duveté. Dans un bouquet de frênes, quelques maisons fument. C'est Gouaux.

A gauche, encore des montagnes vertes de gazon au sommet, avec le damier des champs cultivés à leur base. Le sol fait d'éboulis, apparaît, rougeâtre, lorsque les blés, les orges et les seigles ne le recouvrent point. Derrière la montagne d'Espiau dont la crête, hérissée de

blocs érigés par les populations primitives, descend sur Saint- Aventin, les hautes croupes boisées qui, de Cazarilh à l'Antenac, surplombent la vallée d'Oueilh, se dressent.

Et tout là-bas, derrière la montagne, tantôt gazonnée, tantôt boisée d'Artigue et de Baczmère qu'un léger voile bleuté sépare à peine de celles-ci, une pyramide du Vald'Aran aux flancs lisses, abrupts, poudrés de neige par endroits, s'érige, splendide, solitaire, en plein ciel.

Ils regardent à leurs pieds, avec le frisson que donne un à-pic de trois cents mètres. L'One emplit de son murmure la vallée. Entendu de si haut, ce bruit ressemble au frôlement des fortes brises dans une forêt. Les toits d'ardoise d'Oô paraissent écrasés et se touchent. Seule, la vieille tour qui, jadis, barrait le passage aux bandes aragonaises, se dresse, abandonnée, à l'écart.

Ils lèvent les yeux et voient d'autres villages aux maisons tassées, ramassées comme pour mieux résister à la tourmente et pour avoir moins froid, pendant les longs hivers, dans ces vallées enneigées : Garin, derrière la croupe bossuée de sa moraine toute fleurie de sabots de Vénus; Billère, à demi caché par les arbres ; Castillon et Cazaux, si proches qu'on les confond de loin ; Saint-Aventin qui, suspendu aux flancs de sa montagne, semble près de glisser dans le ravin avec les cham.ps de blé qui le dominent. Un peu plus loin, Trébons accroché à une paroi qui paraît presque verticale el, tout petit, avec son clocher blanchi à la chaux comme ceux d'Espagne et minuscule dans le lointain gris-bleu, Cazarilh si bien surnommé Laspènes.

Un jeune montagnard passe, à cheval, le béret, en arrière, sur son crâne un peu allongé, découvrant son front brun et bombé que voilent des mèches noires. Il regarde, jette un bonjour dédaigneux de hidalgo et,

hardi, lance sa monture au grand trot sur cette route en corniche qui semble coupée par l'abîme.

Par-dessus tout cela, un ciel voilé de la gaze ténue et diaphane des nuées légères, du rideau grisâtre des lendemains d'orage, déchiré par endroits sur l'azur profond et qui se prolonge par-delà les crêtes, vers l'Espagne. Une lueur douce tombe, nuancée selon l'épaisseur des nuages. Elle est plus claire, un peu dorée sur Saint- Aventin et Castillon. Les sommets des frênes touffus sont auréolés de lumière blonde, comme par un reflet des fleurettes d'or qui tapissent la lande de Garin.

Les quatre hommes songent aux ancêtres lointains de l'âge de bronze qui peuplaient ces montagnes quand les grands glaciers emplissaient les vallées et, lentement, glissaient vers l'Est en déposant, nombreux témoins de leur passage, les énormes blocs de granit arrachés à ces sierras hautaines. Bientôt leurs pensées s'expriment et ils causent comme s'ils continuaient une conversation déjà commencée :

— On dit que ces alignements servaient de refuges, de camps retranchés, dit l'instituteur.

— D'autres croient que c'étaient des sépultures et des lieux consacrés, ajoute Gaston.

— Peut-être l'un et l'autre, répond M. Sentis. Souvent, au Moyen Age, les églises ont été en même temps des citadelles. Julien Sacaze a fouillé un peu partout, en se cachant pour que des gens cupides ne viennent pas compromettre son œuvre pour chercher des trésors, ces trésors que les montagnards croient enfouis un peu partout dans les ruines, au fond des grottes et sous chaque monument antique. II n'a rien trouvé ou presque. Il a relevé l'aspect des lieux, la forme des alignements souvent circulaires, et c'est à peu près tout. Le mystère subsiste encore.

— Connaissez-vous la tradition australienne citée par Durkheim dans son ouvrage tout récent : (( Les Formes élémentaires de la Vie religieuse)) ? reprit Gaston. Un clan vénère la chenille comme symbole de fécondité. A chaque printemps, les hommes seuls vont pratiquer leurs rites dans des enceintes de petites pierres, devant un gros bloc souvent creusé de coupelles qui recueillent la pluie, l'eau fécondante. Le gros bloc, c'est la chenille-mère que l'on frappe vigoureusement pour que sa poussière aille féconder comme un pollen. Les petites pierres sont les petites chenilles...

— Mais, sapristi, interrompit vivement l'archéologue, ce que vous dites pourrait expliquer l'énigme des alignements que nous verrons tout à l'heure.

Le vieux savant s'animait, faisait des gestes, secouait ses cheveux blancs qu'il gardait un peu longs et ses yeux clairs brillaient derrière ses lunettes. Un appel de trompe vint du Nord et ils redescendirent vers la lande de Garin pour rejoindre les deux jeunes femmes et déjeuner.

Le repas terminé, ils allèrent jusqu'à l'église de Cazaux et montèrent ensuite à Espiau pour voir les alignements célèbres. La chaleur était lourde, la marche pénible. Après avoir parcouru un kilomètre environ, M. d'Estancarbon, cramoisi, suant, soufflant, s'arrêta net et, se cramponnant au bras de son gendre :

— C'est épatant, dit-il. Tout remue, la terre aussi. Il me semble que je ne tiens plus en place et que je vais tomber sur Saint-Aventin.

— Asseyez-vous, conseilla M. Sentis. Vous avez le vertige parce que votre digestion vous embarrasse. Attendez-nous là. Nous vous reprendrons dans une petite heure.

Ils continuèrent de monter au flanc de la montagne

maintenant déboisée. Sur la pente abrupte, la marche était malaisée. Heureusement on pouvait, de temps h autre, poser le pied sur une touffe de bruyère. Les blocs de granit dont la plupart sont couchés maintenant, les surprirent par leur grosseur et leur nombre. Les traces d'une ancienne avenue qui descendait tout droit vers Castillon sont encore visibles. Mais, sur la crête, ces longues files de pierres avec leurs cercles inégaux et disposés sans nul souci de symétrie, les captivèrent. M. Sentis leur fit remarquer quelques blocs manifestement taillés, dont un en forme de fauteuil, un autre creusé de mille coupelles destinées sans doute à recueillir l'eau du ciel comme celles que sculptent encore dans la pierre des croix funéraires, les montagnards du Tyrol.

— Voilà qui rappelle ce que nous disions tout à l'heure, dit Gaston, N'avez-vous pas à Poubeau, une pierre semblable, objet d'un culte singulier qui rappelle beaucoup celui des Australiens ?

Chose bizarre, la ligne générale semblait dirigée vers le Sud, vers le dieu-soleil sans doute.

— On a trouvé quelques urnes cinéraires avec, autour, les hachures caractéristiques de l'âge de bronze, ajouta M. Sentis. Une autre découverte fort intéressante a été faite dans ce petit village de la vallée d'Oueilh, que vous voyez à nos pieds : Saccourvielle. C'est celle d'un poignard de bronze fort bien conservé et dont le manche, très court, n'a pu être fabriqué que par des hommes aux mains très petites, enfantines presque. Voilà, à peu près, tout ce que nous savons d'ici.

Ils redescendirent, pensifs, en songeant à ces êtres primitifs, mais déjà supérieurs à l'animal dont les préoccupations ne s étendent pas au-delà des nécessités immédiates de la vie matérielle, puisqu'ils avaient le culte des morts et cherchaient à léguer leurs cendres avec leurs

monuments sommaires à ceux qui viendraient après eux. Pourquoi cette tenace et angoissante hypothèse de l'immortaHté a-t-elle, depuis des millénaires, obsédé Tâme humaine si vraiment nous ne sommes que ce que nous dit, par une inexplicable contradiction, la Bible elle-même : un peu de poussière ? Pourquoi ce rêve tant caressé de ne pas disparaître tout à fait alors que nul ne cherche à pénétrer l'énigme tout aussi troublante de l'origine de l'âme qui ne doit pas avoir de commencement si elle n'a point de fin ou qui devrait périr un jour si elle a jamais commencé ?... Les vieilles pierres, les vieilles cendres qui gisent au fond des urnes, parlent de tout cela, évoquent le passé, emplissent le présent, mais comme l' arrière-passé, le devenir est toujours gardé par on ne sait quel sphinx.

Ils retrouvèrent M. d'Estancarbon qui, pour se distraire, comptait les maisons des villages de la vallée. L'air s'était subitement attiédi. Il faisait bon vivre. Les jeunes gens riaient, heureux d'être ensemble. M. Rapert se laissait gagner par leur gaîté. Seul, M. Sentis restait sombre, méditant toujours son problème, en vieux savant qui s'obstine à scruter l'inconnu.

Comme ils arrivaient à la route thermale, ils s'arrêtèrent tout à coup. Un chant venait de l'autre versant de la vallée. Des bûcherons, sans doute, au travail dans les sapins, s'étaient réunis pour goûter. Sans souci de la mesure, ils laissaient parfois traîner les finales et, formant un choeur à deux voix, prolongeaient souvent les accords qui leur plaisaient. Pourquoi cette vieille chanson à peine entendue et dont les paroles leur restaient inconnues, les émut-elle tous ? Brusquement, les gorges se serrèrent, les yeux devinrent humides. Après les avoir accablés de son farouche mystère, la montagne, refuge des lointains ancêtres, les caressait de sa douceur...

En rentrant à Luchon, ils trouvèrent deux plis du ministère de l'Instruction publique. L'un annonçait à M. Rapert sa nomination de professeur au lycée de Toulouse et l'informait qu'il serait chargé en même temps d'un cours d'histoire méridionale à la Faculté des Lettres de la même ville. Pendant que l'historien lisait, en tremblant un peu, l'agréable nouvelle, M. Sentis souriait, comme quelqu'un qui n'est pas étranger à une bonne action et qui, après l'avoir demandée, est heureux d'en apprendre la confirmation officielle.

Le second pli était un arrêté qui déléguait Gaston Galié comme professeur au collège de Saint-Gaudens.

Tous étaient heureux, bien heureux. Raymonde et Marguerite riaient, les yeux humides et embrassaient comme des gamines M"^ Rapert :

— Nous ne serons pas loin. Nous nous verrons souvent, bien souvent et pourrons passer les vacances ensemble, disaient-elles.

— Je continuerai de travailler sous votre direction, ajoutait Gaston en s' adressant à M. Rapert.

Alors, mais alors seulement, la bonne vieille M""^ Peyresourde osa croire que le mariage civil ne porte pas fatalement malheur — selon l'expression locale — à ceux qui osent s'en contenter. Elle promit cependant, pour être plus tranquille, un cierge à Notre-Dame-du- Bout-du-Puy qui jouit à Saint-Gaudens d'une antique considération.

M. Rapert est installé depuis quelques mois déjà à Toulouse. Il a loué une maison isolée dans le faubourg Saint- Agne qui prend l'allure d'un chef-lieu de canton qui aurait des tramways électriques, avec ses petites boutiques et ses longues files de maisons basses. Il y fait bon vivre dans de petits jardins avec, non loin, la colline verdoyante de Pech-David, dont les arbres fruitiers sont déjà la campagne. Sauf les jours de vent d'autan. Oh ! ce vent qui décoiffe, dépeigne, retrousse les jupes, vous jette du sable dans les yeux et fait claquer les porter comme un diablotin mal élevé ! Les bons Toulousains l'ont surnommé « le vent qui fait fleurir )) parce qu'au printemps, sous son haleine chaude, les bourgeons des amandiers éclatent et laissent sortir, comme les poussins de l'œuf, les premières étoiles blanches. Tous poètes, ces Toulousains qui magnifient le soleil d'or et ne veulent retenir de l'autan même que les bienfaits. Population douce, affable, rieuse, sans morgue, oi*l l'épicière du

coin salue d'un bonjour à la fois affectueux et protecteur le vieux professeur de Faculté qui trottine vers sa chaire. N'est-il pas son client ?...

L'historien était heureux de vivre là, dans ce quartier à peine bourgeois par ses quelques logements nouveaux, surtout ouvrier par la plus grande partie de sa population. Les grandes bâtisses de la rue Alsace et de la rue de Metz lui avaient fait horreur. Quant aux antiques demeures des vieilles ruelles, il les trouvait bien tentantes pour un archéologue mais peu favorables à sa santé toujours chancelante.

Il aimait se promener, le soir, du côté du square Lafayette qui, par son animation et ses grands cafés aux terrasses bien garnies, prend vraiment, tous les jours, de quatre heures à minuit, un ciir de grande ville. Quelques visites au musée des Augustins lui avaient laissé une excellente impression et, surtout, les admirables collections gallo-romaines du rez-de-chaussée l'incitaient, de temps en temps, à y revenir. Toujours ou presque, sa femme l'accompagnait car elle tenait à collaborer à ses recherches afin de diminuer la double besogne qui aurait fini par le fatiguer.

Ses leçons du lycée l'intéressaient beaucoup certes, mais les cours de la Faculté lui plaisaient encore davantage. Il était vraiment heureux lorsque, dans la grande salle dont les murs sont ornés de moulages en plâtre qui forment comme un musée rétrospectif de l'art toulousain, il évoquait les époques lointaines oii Tolosa régnait de Beaucaire à l'Océan et du Limousin à l'Ebre, par-delà les Pyrénées. Une douzaine d'étudiants dont deux jeunes filles, s'étaient fait inscrire dès l'ouverture de son cours qui n'était cependant que facultatif. Cet empressement l'avait charmé. La politesse et l'ardeur de ces jeunes gens qui s'étaient bien vite liés à lui d'une sympa

thie profonde, F encourageaient à mieux faire. Et sa réputation grandissait dans le quartier latin de Toulouse Même ceux dont les opinions conservatrices s'effrayaient un peu des déclarations catégoriques que le professeur faisait, de temps à autre, l'aimaient au fond, à cause de sa grande franchise et de la probité avec laquelle il s'acquittait de ses fonctions.

L'automne dura longtemps, jusqu'aux approches de la Noël comme toujours. Les premiers froids terrassèrent M. Sentis qui mourut à la tâche, dans son cabinet de travail, au retour d'une expédition comme il avait coutume d'en faire. Ce furent de belles funérailles. Les uniformes et les robes brillaient au soleil d'hiver, encore tiède. Et, après la lente montée vers le cimetière de Terre-Cabade, les discours furent éloquents et nombreux.

M. Rapert avait refusé de prendre la parole. Il souffrait trop pour pouvoir aligner des périodes, pour essayer même de classer les pensées multiples qui tournoyaient dans sa tête endolorie. Encore un qui partait, presque célèbre aujourd'hui encore, peut-être oublié demain dans la foule innombrable des vies obscures. Comme il avait travaillé cependant ! Quelle belle vie que la sienne, toute d'efforts incessants vers la lumière ! Et il mourait sans l'avoir jamais connue tout à fait...

La cérémonie finissait. Ils redescendaient vers Toulouse que le couchant noyait d'une poussière dorée avec, partout éparses, les ombres violettes des rues et des places. M. Rapert remarqua les monuments de stvle égyptien qui se trouvent à l'entrée de la nécropole et ce spectacle modifia ses réflexions. Il songeait aux travaux titanesques accomplis par les Pharaons. Et pourquoi ? Pour quelques milliers d'années. A quoi bon chercher une immortalité toujours éphémère...

A la sortie, il rencontra des collègues de l'Université qu'il ne connaissait pas encore, n'aimant guère les visites et il redescendit la côte avec eux. Déjà, M. Sentis semblait oublié et l'on parlait d'autre chose.

De temps à autre, Gaston venait à Toulouse avec sa jeune femme. Quelquefois même Paul Darbas et Marguerite les accompagnaient. C'étaient alors des heures joyeuses. Le jour, pendcmt que les dames causaient ou allaient faire des emplettes, les trois amis travaillaient, discutaient. Le soir, ils allaient passer la soirée au théâtre, aussi intéressés par l'aspect de la salle que par le spectacle lui-même.

Qui n'a pas vu le théâtre à Toulouse ne peut comprendre le très grand rôle que joue le peuple dems l'art dramatique ancien. C'est une surveillance permanente des acteurs et des musiciens par des critiques juchés (( au poulailler » et qui entendent avoir tous le droit d'interpellation bruyante en échange de leur modeste ticket. Ils écoutent religieusement, suivent le chant qu'ils connaissent aussi bien que certains chefs d'orchestre et applaudissent à tout rompre s'ils sont satisfaits. Mais malheur aux «doublures». Les coups de sifflet, les protestations ne leur sont point ménagées. Quand un Toulousain parle avec orgueil du Capitole, il peut être fier de son théâtre, car il exige qu'il soit toujours digne de sa vieille réputation.

Voilà précisément ce qui plaisait beaucoup à M. Rapert. Si le public des premières galeries paraissait être là pour tuer le temps et semblait somnoler ou écouter d'une oreille trop distraite, cette vie intense du peuple, des petits boutiquiers, des employés et des ouvriers l'intéressait prodigieusement. Quand sa femme ne l'accompagnait pas, il allait, en veston, au parterre libre pour mieux entendre les conversations. Certaines étaient d'un comi-

que irrésistible, car les gouailleurs se trouvent partout dans le Midi. Par contre, des sentiments délicats se manifestaient parfois chez des personnes qui, pourtant, ne paraissaient guère éduquées. Deux faits, à ce poûit de vue, l'avaient particulièrement frappé.

Un soir, pendant les débuts d'une danseuse dont le trouble visible la gênait beaucoup dans ses pirouettes italiennes toujours un tantinet ridicules d'ailleurs, il s'était amusé des saillies parfois assez spirituelles de l'un de ses voisins. Grâce à son bagout, celui-ci avait conquis un coin du parterre et, certainement, des protestations et des sifflets allaient en jaillir dès que le régisseur viendrait, selon l'usage, consulter le public. Mais, un moment avant l'épreuve, un autre spectateur chuchota quelques mots à l'oreille du critique populaire. M. Rapert entendit :

— ... Elle a le trac sûrement... sa mère est à sa charge...

— Brusquement, les lazzi cessèrent et le gouailleur féroce de tout à l'heure fut l'un des premiers à applaudir lorsque, ganté, sanglé, tellement raide que sa révérence semblait le casser en deux, le régisseur vint prendre l'avis du public.

Chose plus délicate peut-être : Pendant une représentation de Carmen, l'un des opéras qui plaisent le plus à Toulouse, la principale actrice, toute à son rôle qu'elle jouait avec une ardeur extraordinaire, buta dans un décor et tomba de tout son long sur la scène. Le professeur s attendait à un fou rire. Lui-même se sentait partagé entre la gaîté irrésistible que provoque toute chute malencontreuse et la pitié polie due à l'artiste qui, toute rouge, se redressait et reprenait son chant après un coup d'œil au chef d'orchestre. Eh ! bien, dans toute cette salle où les rieurs pullulaient d'habitude, il n'y eut qu'un (( Oh ! ^>

d'étonnement et de sympathie, tant la jeune femme avait su gagner le cœur de ceux qui l' écoutaient. Quelques rares gloussements venus du poulailler furent immédiatement couverts par des « chut ! » et des bravos...

Ainsi l'historien communiait avec l'âme naïve et fougueuse des foules. Loin de chercher, comme tant d'autres, à renier son origine pour tâcher d'acquérir un peu de vernis aristocratique, il voulait rester tout près de ceux qui peuvent avoir des défauts mais qui possèdent, en revanche, la plus belle peut-être des qualités : la franchise. Il aimait à les voir vivre intensément à côté de lui, rire de tout leur cœur, pleurer de toute leur âme selon les circonstances, toujours émus par des sentiments tendres et de belle musique.

Combien de fois, pendant l'exécution de certains chants qui enlèvent, comme on dit vulgairement, il avait étudié ceux qui l'entouraient. L'extase se lisait sur tous les visages. Des physionomies vulgaires s'ennoblissaient de la lueur que fait naître dans les yeux la méditation qui est comme l' avant-goût de l'infini. Et son amour de plébéien pour ce peuple dont il était issu, auquel il tenait encore, malgré la situation et malgré ses parchemins, par tant de fibres, ne faisait que croître.

Bien souvent, il faisait part à sa femme de ses réflexions au retour de ces soirées :

— Je ne comprends pas, disait-il, que Ton méconnaisse le peuple, que l'on se défie tant de lui. Malgré la situation inférieure dans laquelle il est obligé de vivre, malgré les servitudes qui l'accablent, il a la force de réagir. Quelle leçon pour les élites qui, trop souvent, se laissent gagner par le scepticisme ou l'égoïsme. Des gens capables de vibrer avec la marche de Tannhauser et de sentir leurs yeux mouillés de larmes quand éclate la plainte déchirante du jeune condamné dans La Tosca,

ne sont pas ce que certains niais veulent bien dire. Ils valent autant que nous, plus que nous peut-être...

Ces idées qu'il méditait sans cesse, il ne pouvait s'empêcher de les exprimer parfois à ses élèves. En histoire, l'occasion est fréquente d'expliquer le passé par le présent et de juger celui-ci par les exemples pris dans celui-là. Il n'y manquait point car il avait constaté que de nombreux étudiants se laissaient gagner par des doctrines réactionnaires qui, sous couleur de patriotisme et d'esthétique, tendent à nous faire déchoir au point de vue du progrès social. Il comprenait fort bien que la jeunesse est impatiente, que son sens critique, trop aiguisé, la pousse toujours à faire de l'opposition. Mais cette opposition, il l'eût désirée plus avancée, plus généreuse, plus conforme enfin aux leçons du passé. Il est bien d'être trop enthousiaste, trop libéral quand on est jeune. Mais quel avenir peut-on prévoir quand les jeunes mêmes ne le sont pas assez, quand ils protestent contre le progrès, contre la libération des consciences, contre l'hospitalité que la France a toujours accordée, depuis le treizième siècle, aux étrangers qui sont venus dans ses Universités pour y puiser l'amour de la vérité, de la justice et le semer ensuite par le monde !

Voilà pourquoi, soit au lycée, soit à la Faculté, le professeur ne craignait point de se dire démocrate et de le prouver. Quelques élèves, s'autorisant de la liberté qu'il leur laissait par sympathie d'abord et aussi pour les accoutumer à discuter, à réfléchir, avaient essayé de critiquer avec ces arguments très vieux mais qui paraissaient irrésistibles aux esprits médiocres et qu'une partie de la presse réédite quotidiennement sous des formes à peine différentes. Ils n'avaient pas insisté car leur maître savait détruire ces sophismes en leur opposant des arguments à la fois historiques et philosophiques.

— Quand on méconnaît les foules, disait-il, soit parce qu'on ignore leur puissance formidable, soit parce qu'on essaie de les tromper pour s'en servir, les sanctions ne manquent point : il suffit de lire l'histoire. Puisqu'on ne saurait vivre sans elles, pourquoi ne pas les traiter justement, intelligemment? C'est par une collaboration franche, complète de l'élite et de la foule que nous progresserons.

Et il recommandait aux jeunes aristocrates quelques livres dont celui d'Izoulet.

A cette époque, il reçut plusieurs lettres de Paul Darbas. Celui-ci se plaignait de la lutte violente commencée par le clergé contre l'enseignement laïque à propos ou plutôt sous le prétexte des livres scolaires.

(( Mais, ajoutait l'instituteur, malgré l'acharnement de nos ennemis, le résultat est pitoyable pour eux. Deux élèves ont refusé d'étudier leur manuel d'histoire. Je les ai renvoyés jusqu'à ce qu'ils le rapportent. Après deux ou trois semaines de bouderie, ils sont revenus avec les livres. J'ai réuni les pères de famille et n'ai pas eu de peine à les convaincre de la manvaise foi de nos adversaires. Pour les femmes, toujours soumises aux curés, ça été plus difficile. Mais Marguerite a su conquérir tant de sympathies depuis qu'elle est ici que je n'ai pas eu de gros ennui, même de ce côté... »

— C'est excellent, dit l'historien à sa femme après lui avoir lu la lettre. On a beau dire, la vérité est en marche et le niveau du peuple s'élève. Il ne végète plus comme jadis ; il commence vraiment à vivre.

Les jours passaient, rapides, avec les occupations quotidiennes. Sous les ondées qui tiédissaient peu à peu, Pech-David se couvrait de verdure et les jeunes Toulousaines s autorisaient des premiers jours de soleil pour alléger leur costume. M"" et M. Rapert se proposaient

de profiter du congé de Pâques pour aller à Saint-Gaudens et à Saint-Bertrand lorsqu'ils reçurent une lettre de l'instituteur les invitant à s'y rendre le plus tôt possible (( pour une affaire intéressante ».

Ils partirent un matin à six heures quarante. Gaston et Raymonde montèrent avec eux à Saint-Gaudens mais refusèrent de fournir la moindre explication :

— C'est une surprise. Ne la gâtons point... Comme il fallait perdre une heure à Montréjeau avec

le déplorable service d'hiver qui sévit neuf mois sur douze sur le réseau du Midi, ils prirent une voiture et se firent conduire à Saint-Bertrand. Le temps était gris, la route boueuse. Après Labroquère, ils croisèrent des pâtres qui, couverts de la cape rousse, faisaient paître leurs moutons dans des jachères.

Un peu plus loin, une bergère blottie au creux d'une haie, sous un grand parapluie de cotonnade, se détachait, avec des tons vifs d'émail sur le fond de verdure qui 1 encadrait : tablier rouge, corsage bleu et foulard jaune sur sa tête brune.

— On se croirait en Espagne, déjà, remarqua M"^ Rapert.

Après Valcabrère, ils aperçurent sur la route, Marguerite et son mari qui leur adressaient des gestes de bienvenue. Ils firent arrêter la voiture. Les femmes s'embrassèrent, joyeuses. Les hommes se serrèrent la main. Paul Darbas, l'air préoccupé, dit au cocher :

— Vous pouvez aller dételer chez nous. Nous viendrons à pied.

— Pendant que la voiture roulait vers le village, M. Rapert demanda :

— Et la surprise ?

— Vous allez la voir tout de suite, si vous voulez bien me suivre.

Ils marchèrent sur la route pendant quelques minutes. Le ciel s' éclair cissait. La nuée noirâtre se déchirait en nuées grises qui, à leur tour, s'effilochaient en nuages blanchâtres et légers que le vent du nord-ouest poussait vers la montagne. Le soleil brilla d'abord sur les coteaux boisés de Tibiran et de Gargas puis tiédit l'air et chauffa la glèbe qui, toute humide, fumait doucement.

Ils quittèrent la route, toujours silencieux, intrigués, attentifs et suivirent Paul Darbas dans un champ situé à droite. Un grand trou avait été creusé au pied d'une vigne en hautain qui, à demi déracinée, pendait. Et l'instituteur parla :

— J'ai découvert ici l'emplacement d'une ancieime cuisine à un mètre à peine de profondeur. J'y ai trouvé des fragments de poterie, la partie inférieure d'un mortier qui devait servir de moulin familial et jusqu'à des poids de tisserand en brique. Vous verrez tout cela à l'école dans un moment.

Ils regardaient ce trou creusé dans le sol, d'où l'on avait exhumé des objets familiers venus d'un autre âge, des restes touchants de pauvres vies éteintes. Il avait suffi d'un manteau d'alluvions de quelques centimètres pour cacher ces épaves pendant plusieurs siècles aux barbares et aux ignorants, jusqu'au jour où des fils pieux étaient venus les découvrir.

M. Rapert, après un long silence, conta :

— Je me rappelle maintenant ce que me disait un jour un vieux professeur d'archéologie qui avait eu la bonne fortune d'assister aux fouilles de Pompéï. Il aimait à répéter, de sa belle voix grave de vieillard, que l'une des plus profondes, des plus poignantes émotions de sa vie, il l'avait éprouvée le jour où, sous le linceul des roches volcaniques, il vit sur une table autour de laquelle des squelettes étaient étendus, deux petites assiettes soigneuse-

ment posées encore l'une sur l'autre. Il les entr ouvrit en tremblant un peu et vit, momifiés, mais partaitement reconnaissables, d'humbles aliments : des pois chiches et du poisson, le repas d'une pauvre famille. La pluie de cendres que vomissait le grand Vésuve l avait surprise Comme elle souffrait souvent de faim, la mère avait pensé surtout à préserver la nourriture de ses enfants et la mort les avait étouffés tous sous son baîllon brûlant autour de la table. Pourquoi de si simples choses sont- Iles profondément navrantes pour qui sait méditer un

peu

Personne ne songeait à répondre. Après un instant.

l'instituteur proposa :

Allons plus loin. Nous avons autre chose à voir.

Ils marchèrent encore sur la route. Comme un décor superbe, l'oppidum couronné de la cathédrale se détachait, en haut relief, sur le fond verdoyant des monts de Barousse et le ciel, bleu maintenant. Les champs étaient vides à cause des ondées du matin. Ce calme convenait bien à ceux qui venaient essayer de surprendre un peu de la vie antique à jamais abolie.

Ils contournèrent le nouveau groupe scolaire qui se dressait au carrefour, flambant au soleil de toutes ses tuiles rouges et prirent le chemin de Gargas. Après quelque cent mètres, ils aperçurent deux terrassiers qui creusaient une tranchée.

— Eh bien ? leur cria Paul Darbas.

Ça y est. Nous venons de le trouver, répondit

joyeusement l'un des deux hommes.

Curieusement, ils s'approchèrent et virent au fond de la tranchée, à un mètre cinquante de profondeur environ, un tuyau de forme elliptique.

— C'est du plomb, ajouta l'ouvrier. Voyez.

Et il enlevait des parcelles avec son couteau de poche pour les montrer aux visiteurs.

Le professeur regarda son ami d'un air interrogateur et celui-ci fournit des explications.

— Les vieux du pays affirmaient avoir vu ici, autrefois, une canalisation antique et très probablement romaine que les travaux de cette route avaient mis à découvert par hasard. J'ai voulu m'en rendre compte. Grâce à ces deux braves gens qui m'ont aidé gracieusement, la preuve est faite. Ce tuyau doit être romain. Voyez la couche de ciment rougeâtre analogue à celui qui supporte les parquets de mosaïque, qui le recouvrait. Sa direction semble indiquer que le ravin en partie naturel et en partie artificiel que vous voyez là, entre la cité et la montagne, au bas du roc de Matacan, formait le grand réservoir où s'amassait l'eau qui ruisselait des pentes.

Ces restes de murs étaient des barrages. Du reste, ils sont percés, de place en place, de conduits encore visibles.

— La direction du tuyau de plomb semble bien, en effet, confirmer cette hypothèse, approuva M. Rapert.

Les jeunes femmes voulurent palper des parcelles de ciment romain et elles s'amusèrent à considérer les fragments de plomb d'un noir mat au dehors mais dont la partie fraîchement coupée avait un éclat métallique.

— Que faisons-nous? demandèrent les ouvriers.

— Tâchez de dégager toujours le tuyau en le suivant. Nous saurons bien d'où il vient et où il va, répondit l'instituteur. Puis, se tournant vers ses amis, il ajouta.

— Allons voir la troisième surprise. C'est encore la plus intéressante.

Ils retournèrent sur leurs pas, toujours silencieux. Paul Darbas marchait un peu en avant, tête baissée et ses amis imitaient son recueillement. De temps à autre seulement,

les deux jeunes femmes échangeaient à demi-voix quelques réflexions brèves avec M""" Rapert. Gaston ne disait mot, les yeux perdus, là-bas, dans le lointain, du côté de la Garonne. Revoyait-il le rêve prophétique, en somme, puisque la cité antique semblait devoir se retrouver bientôt, mutilée mais toujours émouvante, grâce à ses admirateurs.

Il tourna la tête vers la ville qui paraissait déserte et indifférente sur son promontoire abrupt. La cathédrale pesait de toute son énorme masse sur les petites maisons humbles qui l'entouraient comme pèsent les servitudes nombreuses du passé sur la foule patiente et douloureuse des vies obscures. Ces servitudes dureront-elles toujours ?...

Sans y prendre garde, ils s'étaient engagés dans le chemin hérissé de cailloux, labouré d'ornières et bordé de haies basses qui conduit à Saint- Just. Bientôt l'instituteur entra dans un champ, à droite, au fond duquel s'apercevaient des tas de terre fraîchement remuée. Ils le suivirent et arrivèrent avec lui au bord d'une grande fosse au fond de laquelle gisaient des sarcophages. Trois étaient complètement dégagés, mais d'autres pointaient sous la terre.

— Tiens ! Mais c'est une ancienne nécrop)oIe chrétienne sans doute ? pensa tout haut M. Rapert.

— Probablement, répondit Darbas. Je vais appeler le propriétaire qui a eu le mérite d'entreprendre ces fouilles tout seul, sans aucun appui. Il vous en fera les honneurs.

Pendant son absence, l'historien fit remarquer à ceux qui l'entouraient certains détails caractéristiques : la couche de mortier qui recouvrait les sarcophages, les murs formant autour d'eux une enceinte qu'on n'avait pas fini de dégager, mais qui semblait hexagonale.

Il était descendu dans la cavité et cherchait en vain

8ur les couvercles, sur les blocs brisés, une date, une inscription quelconque : il ne trouvait rien.

L'instituteur revenait avec un homme de haute stature, un peu courbé par les travaux rustiques, le regard cladr et fin dans un visage hâlé qui salua très poliment, d un bonjour plutôt timide, puis expliqua comment il avdt eu ridée de fouiller :

— C'est après vos conférences, M. Rapert. J'ai compris que vous étiez désintéressé, vous du moins, que vous désiriez faire une belle œuvre qui serait l'honneur et le profit du pays. Je l'ai senti. J'y ai songé, même la nuit, M. Darbas m'encourageait. Et puis, un beau jour, j'ai profité d'un moment de repos pour donner les premiers coups de pioche. Tout de suite, j'ai trouvé cette maçonnerie. Alors, j'ai voulu savoir ce qu'il y avait dessous. Ah ! ça n'était pas commode ! On bâtissait mieux autrefois qu'aujourd'hui. Les outils s'émoussaient vite sur ce mortier. Mais d'autres sont venus : le forgeron que vous connaissez et qui a une poigne !... Pierre, du Plan et Sans-Peur.

— Sans-Peur? interrompit le professeur, très surpris.

— Mais oui. Vous le connaissez peut-être aussi ? Oh ! c'est un brave garçon. Mais têtu comme une bourrique au premier abord. Il faut lui laisser le temps de calculer, de réfléchir longuement, de ruminer, quoi. Il a fini par comprendre et par vouloir, lui aussi. Mais je parle trop et je fais languir ces dames; excusez; vous allez voir quelque chose de curieux. Vous y êtes, M. Darbas?

Aidé de deux jeunes hommes, il souleva le couvercle d'un sarcophage et l'intérieur apparut, souillé d'argile jaune avec un squelette très bien conservé et devenu ocreux lui aussi.

— Oh ! murmura Raymonde, un peu pâle, en 8 'accrochant à M"' Rapert et à Marguerite.

Mais déjà Paul Darbas avait saisi un petit objet qui se trouvait à coté du squelette et le débarrassait de la terre qui le recouvrait. Une petite fiole de verre bleuâtre, à reflets irisés, apparut. L'intérieur renfermait les restes d'une pâte rougeâtre qui s'écrasait, un peu grasse, sous les doigts : un baume sans doute.

On avait ménagé une ouverture dans l'auge du sarcophage pour l'écoulement des eaux et le crâne jaune aux dents encore blanches, reposait sur un traversm sculpté dans le marbre.

C'est l'éternelle lutte de la chair frémissante contre

la mort affreuse, contre la putréfaction horrible, disait M. Rapert. Les Egyptiens momifiaient leurs cadavres pour qu'ils pussent ressusciter un jour. Ainsi faisaient ces chrétiens qui, quoique spiritualistes, avaient besoin de croire à la résurrection de la chair. Ils la considéraient comme inévitable, prochaine et prenaient toutes sortes de précautions pour que les corps aimés durent jusqu'au jour suprême. Les sarcophages de marbre, embaumés d'essences précieuses, protégés par des murs et des voûtes solidement bâtis, ne le montrent-ils pas assez ?

Nous avons bien encore les tombeaux, les mausolées somptueux que font construire aujourd'hui les riches remarqua l'instituteur. Qu'ils le sachent ou non, ceux qui le désirent sont poussés par le même instinct que se sont transmis les générations.

Gaston qui, depuis un moment, enlevait la terre qui recouvrait le couvercle d'un sarcophage encore enfoui dans le sol, poussa soudain un cri de joie : — Venez voir. . . Il y a une inscription, là ! . . . Tous descendirent dans la cavité, s'approchèrent et aperçurent des lettres et une croix, profondément gravées, en traits simples et nets.

Attendez, dit le propriétaire. Je vais chercher quelqu'un et nous allons le dégager.

Il héla deux ou trois hommes qui observaient, à quelque distance. Ils accoururent. L'un des premiers était Sans-Peur, mais souriant cette fois. Il paraissait un peu gêné. M. Rapert lui serra la main et lui dit :

— Allons ! je suis heureux de vous avoir convaincu et je vous félicite.

En quelques minutes, le couvercle était dégagé et soulevé par six bras musclés. Pendant qu'on le nettoyêiit, avec des poignées d'herbe encore humide, ils aperçurent un squelette aux os minces, à la tête petite et fine qui semblait avoir appartenu à un adolescent ou plutôt à une toute jeune fille. Son crâne reposait sur un traversin de marbre, et ses talons dans deux cavités régulières.

L'historien, ému, mit son lorgnon et montra d'abord, gravé sur la tête du sarcophage, le monogramme du Christ : la croix dont la branche verticale portait un R au sommet, car elle était aussi le I de lésous et l'initiale grecque de Christos qui formait une seconde croix dans la première. A droite, la lette alpha; à gauche, oméga, car Christ est le commencement et la fin de toute chose.

Sur le plat du couvercle, après quelque recherche, le professeur lut :

DA XPE FAMVLAE TVAE EMILIANAE REQVIEM VITAM /ETERNAM

Et il traduisit tout de suite :

— (( Donne, ô Christ, à ta servante Emilienne, le )) repos et la vie éternelle. »

Puis il se découvrit, d'un geste lent et large, les yeux embués en songeant à cette petite vierge qui, confiante

en la paix du Christ, s'était couchée pour jamais dans ce berceau de marbre avec, gravée sur celui-ci, la formule magique et sacrée qui devait la conduire au port. Comme la praticienne de VExilée, comme l'amarite inconsolée du douloureux Crispus, le César martyr, elle était morte dans la cité antique après y avoir vécu de son beau rêve, assez pour que sa beauté fleurisse, mais non pour que le temps puisse la profaner. Son souvenir flottait, radieux et très doux au-dessus de Thorreur de ce sépulcre. Est-ce autre chose, l'immortalité ? Qui pourrait le dire...

Quand l'historien releva la tête, il vit les femmes tristes et frémissantes comme lui, Paul et Gaston plongés dans un songe lointain, les yeux levés vers le sphynx casqué du hourd qui, semblait prosterné maintenant, vu de trois quarts, comme écrasé, comme vaincu, derrière les maisons et l'ancien évêché qui dressait là-haut, dans le ciel, ses toits aigus et bleus, sur le promontoire abrupt.

Puis, il regarda les trois hommes. Eux aussi étaient émus. Ils avaient partagé, malgré leur apparence fruste, l'émotion profonde que provoquaient ces pauvres restes de vies passées, de vies obscures qui, cependant, avaient aimé, avaient souffert bien avant eux. Ils comprenaient, vaguement encore, mais enfin ils comprenaient que le trésor à découvrir dans ces fouilles pieuses, ce n'était point le vase de pièces d'or de la légende, mais autre chose de plus rare, de plus beau, de plus précieux : les reliques sacrées de ceux par qui nous sommes, de ceux dont les agonies ont préparé nos éveils. Aussi quand l'historien eut sondé leurs regards, déclara-t-il, d une voix brève :

— Il faut travailler encore, n'est-ce pas, jusqu'à ce que toutes les ruines soient découvertes. Je compte sur

Yous, mes amis, qui donnez un bel exemple à ceux qui nous oublient,

Sans-Peur, le front de nouveau barré d'un pli têtu, répondit, le poing crispé sur sa pioche :

— Nous leur montrerons ce qu'il faut fadre, nous lei payssuis, aux savants de Paris.

Et M. Rapert, se tournant vers ses deux grands élèves :

— Vous le voyez : aujourd'hui, comme jadis, l'élite ne doit pas nous faire mépriser la foule. C'est souvent grâce aux vies obscures qu'a pu luire autrefois et que, peut-être encore demain, jaillira : LA LUMIERE.

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