DU FEU
VRIL, cher à Vénus, a mis sa neige odorante sur les pommiers des enclos. Aphrodite est sa marraine. Nature nous l'apprend chaque année mieux que Porphyreen sesodes,mieux que Macrobe en ses saturnales, mieux que le bon Plutarque en son Numa.
a LIMINAIRE.
C'est vraiment dans ce mois que Cypris est belle, quelle est vive & quelle est joyeuse. Ami, coupons des myrtes aux ides de la déesse. Allons au-devant de son gai compagnon, le doux Printemps vêtu de vert.
Voici venir l'aimable amant de la Vénus marinière; celui qui réchauffe les os, a dit Virgile, celui qu'ont chanté tous les poètes, & que célèbre ainsi Stroi\i le père, chantre ordinaire de M"^^ Lucrèce Borgia : « // vient, aussitôt conçoivent & le genre humain, ''S' les animaux de la vaste mer; Cupido, le dieu d'or, s'empare des âmes & des corps. »
La brise attiédie est le frisson des choses à son approche. Les petites bestioles sortent des moindres creux & se juchent sur les menues brindilles pour voir passer le dieu des mondes rajeunis qui s'avance nimbé des clartés nouvelles.
Fleur isse{ à sa venue, haies d'épines qui borde{ les routes, &, sur les rameaux gonflés par la sève, rossignole{, petits oiseaux. Le bien-aimé apporte à la terre ses lettres de grâce entérinées au Parlement de Nature, scellées de vert & de jaune, couleurs de fruition & de joie.
O jeunesse! élance^toi derrière son char & frappe le sol en cadence, marquant le rhythme des chansons. Mais nous, assis au bord du chemin, nous regarderons passer le beau cortège, non sans rancœur de ne pouvoir le suivre d'un pied léger.
Tu les connais, ami, ces tristesses un peu douces qu apporte la saison nouvelle. Voilà que les filles des bourgeois des maîtresses villes vont s'ébattre & folâtrer aux champs, dans quelque verger plaisant & délicieux à merveille. Certes, ce beau pays de France est, entre tous, celui où, volontiers les jeunes filles aiment la compagnie des joyeux garçons. Les papillons abondent dès que les mauves sont en fleur. Mais, pour nous, c'est l'annonce du solstice, les feuilles se tournent & sont l'enseigne du signe accompli. Clos & retirés dans nos rêveries, stimulés des aiguillons d'amour & sollicités de sa houssine, cela nous rend comblés de mélancolie au point de ne pouvoir supprimer nos soupirs. Hélas ! au sein des joies de Nature, le cœur de l'homme fait est enseveli au milieu dune infinité de peines.
La sève qui monte en nous est celle qui blanchit nos tempes & nous rend la barbe fleurie. Gardons-nous de
la folie de l'Œstre que cause le ver-coquin dans le cerveau des poètes, & n allons pas aux mûres sans crochet^ nous en serions bien rechassés. Voici de belles dames, jeunes & en bon point. On ne les peut voir sans désirer & pourchasser leurs grâces. A peine les pourrons-nous saluer doucement. Quant à faire avec elles un grand prologue d'amoureux assaut, il ny faut songer non plus qu'à prier à danser des pères capucins. Encore quelles te parussent l'œil au vent, elles deviendraient aussitôt très-ébahies & te feraient courir de rudes aventures. Ote-toi ce désir de plaire. Les complexions des dames sont te lies qu'il leur faut la joie & les vains propos. Le vieil Hésiode fut sage d'appeler Vénus philoméidès, c'est-à-dire qui aime les ris. Pour tels qui n'ont ni l'usage des choses ni l'ornement des sciences, un petit baron fat & quelque marquis éventé, tu te verras refusé tout à plat à la danse, pleinement & devant l'assemblée. C'est que ce sont de jolis datiseurs & des mignons qui ne rêvent point;
Comités dotninique barones Utuntur dansis^ & choreare sciunt,
Les comtes & nos seigneurs les barons dansent volontiers & connaissent Vart des ballets, comme dit dans son Consilium pro dansatoribus , Antonius Arena le Macaronique.
Pour ces experts en révérences madame fera de l'endormie. A eux de lui envoyer le tambourin & les bas ménétriers pour la réveiller dans son lit. Quant à nouSj il nous sera loisible de réciter nos devises à quelque vieille serpente qui la garde & de prêter V oreille aux confabulations des antiques matrones. Dont, toute^ fois, il ne faut pas porter au cœur un trop grand fardeau d ennui, ni songer, ni muser, ni sécher sur pied comme la belle herbe verte au four.
Platon aimait Archœnassa malgré ses rides : aimons de même notre vieille & fidèle maîtresse la Bonne Doctrine, & ne portons parole à d'autres dames au préjudice de la nôtre. C'est contre elle que je me suis serré, lors de cette sollicitation au dehors que nous suscite le renouveau. Elle m'a conduit dans les sentiers écartés du savoir & sous les lauriers embaumés de l'étude. Là, dans les bois sacrés hantés des Muses, j'ai trouvé motif à dépenser ma verve, & j'ai composé ce petit
écrit sur les vieux arts du feu chers à nos pères. Je souhaite, lecteur, que tu y trouves ton passe-temps. Si je t'amuse, j'aurai bien employé l' Avril.