I. Dialogues d'Antoine Oudin
a. Essay des merveilles de nature (T des plus nobles artifices^ par René Françoys, prédicateur du Roy.
trée & qui déroulaient , en couleurs vives subtilement rehaussées de fils d'or^ maintes histoires profanes ou sacrées : amours des semi-dieux^ prouesses des héros de la fable, faits & gestes des barons païens; ou les joies de la benoîte sainte Vierge; ou bien encore la vie de monsieur Scipion, sénateur romain, figurée au naturel dans les Flandres d'après les cartons de Raphaël ; belle suite qui fut à Madame Catherine ^ & dont Télève du divin Sanzio, Thomas Vincidore, fut chargé spécialement d'aller siu-veiller la confection.
Comment passer sous silence la haute cheminée qui se dressait en face des longues fenêtres tout éclatantes de riches & plaisantes verrières d'Agrandie-Prince ou de quelque autre maître de Beauvais? Quand le soleil, au coup de midi, scintillait du dehors & se jouait au travers des émaux multicolores d'écussons à grands tenants, tymbres altiers, fiers cimiers, nobles devises, cris de guerre des chevaliers portant enseignes, rondaches & gerfauts, il répercutait le spectre de ses éblouissants ébats en gerbe colorée sur
I. B"" de Boyer de Sainte-Suzanne, Notes d^un curieux sur les tapuseries de haute &* hasse lisse, Monaco, 1876.
lO
la grande hotte élancée où se tordait^ dans un ciel tout fleurdelysé; quelque fantastique salamandre.
Belle, luisante, de bonne pierre dure finement travaillée à précieux reliefs & curieux fouillis, c'était comme une maison dans la chambre. On s'y pouvait tenir à Taise. Ses grands landiers de cuivre ou de fer forgé étincelaient des mille rubis du foyer. 11 faisait bon voir la grande splendeur de feu qui flambait dans râtre en hiver. Ce n'était pas de bûches dorées, comme chez ce- voluptueux Héliogabale, ni de bois de sapin dont s'entretenait à Delphes le feu sacré, mais de bon chêne & bon fouteau. Car le feu, de l'avis des sages, est la meilleure sauce qui se puisse offrir en un banquet, & j'approuve cette sentence qu'on voit en Plutarque, à savoir, que feu qui dure est signe d'une respectable maison.
Mais l'autel & le lieu d'honneur des magnificences était assiu*ément le dressoir. Nous le représentonsnous tout chargé de vaisselle d'or & d'argent façonnée par le ciseau, le marteau, l'onglette, l'avivoir, le brunissoir & le burin des orfèvres de Paris, les Pierre Mangot, les Jean Doublet; des orfèvres d'Amiens, de
Lyon, de Florence & de Rome? 11 y en avait de Tancîen Guillaume Françoys ; il y en avait de Pierre de Dury, qui soupa maintes fois avec Louis XP ; il y en avait de Benvenuto, de Claude Marcel, d'Estienne de TAulne, de François Briot ; il y en avait de ce Jean Drouot dit Duvet, connu sous le nom du maître à la licorne*, le premier qui ait gravé au burin parmi les artistes français. C'étaient des cornes d'abondance servant de drageoirs, des aiguières, des pintes, des hanaps & des coupes ; c'étaient des bassins ouvrés d'or & d^argent à la moresque sur laiton; c'étaient des plats à bosserons, des saucières à robinets, des nefs de vermeil, des fontaines pour le vin & l'hypocras. C'étaient des chandeliers de bronze ou d'argent délicatement travaillés à l'antique, à demi-taille & à taille ronde, tout pleins de triomphes, amours dansants & divinités olympiques, avec dictons à la louange de la vertu & des honnêtes demoiselles. C'étaient aussi, comme pour faire ressortir ces métaux nobles par le contraste
I. Recherches sur V orfèvrerie (y la Vijouterie^^zx F. Pouy. Amiens, 187a. j. Ètuàe de la vie &* de l'œuvre de Jean Duvet j dit le maître à la licorne^ par Jullien de la Boulaye. Paris, 1876.
Ta
de leurs opposites^ quelques buires & bassins de cuivre ou d'étain, mais si merveilleusement ouvrés, avec des détails si finis & d'une si riche invention, que le bel œuvre en cachait la roturière substance, ou plutôt la transmuait, plus sûrement qu'aucune alchimie, en une matière recherchée. C'est ainsi que la gentillesse de l'esprit, la dignité des habitudes, la grâce des manières, la culture de l'intelligence, la pratique des nobles vertus, compensent des visages mal faits & des corps chétivement construits, les revêtant d'une telle splendeur que, témoin le sage Socrate, pour me contenter d'un exemple, ils éclipsent l'éclat d'un Alcibiade ou d'un Cratinus, les plus beaux des Grecs, suivant les auteurs.
C'est sur le dressoir que reluisaient principalement ces admirables émaux de Limoges qui, éblouissants d'une couleur figée dans l'inaltérable éclat des paillons, traduisaient, sous leur transparence, les amours d'Aphrodite, les travaux d'Hercule & les ébats des Néréides. Là brillaient également ces rares objets en terre émaillée : coupes, tasses, plats, fioles & bidons. Je ne parle pas des faïences françaises fabriquées alors
dans quelques centres provinciaux, sous des influences seigneuriales 9 faïences peu recherchées , d'ailleurs , & ne jouissant que d'une renommée locale ; je ne parle pas de ces belles terres d'Oiron si délicatement modelées & décorées, mais qui ne firent qu'apparaître; je ne parle pas, non plus, des rustiques Jîgulines de notre Palissy, alors toutes nouvelles & dont la production ne survécut pas au maître, bien qu'il eût fait école ; j'entends parler de cette majolique fabriquée à Gubbio & à Pesaro dans les États de Jean Sforza &, plus tard, de Frédéric de Montefeltro, le plus sage des hommes de son temps, ce borgne qui, au dire du pape Pie II, voyait toutes choses avec son œil. Là figurait encore cette non moins belle majolique de Florence due à l'invention de maître Luca délia Robbia, & la majolique de Faenza dans la Romagne , & celle de Ferrare dans le duché d'Alphonse d'Esté & de Lucrèce Borgia, ainsi que cette majolique plus belle encore, cette majolica da pompa, que l'on vit préférée chez les grands à l'or & à l'argent, & qui se fabriquait à Castel-Durante, sous la protection spéciale de Guid' Ubaldo II, duc d'Urbin.
Vous imaginez-vous, descendant du dressoir en ordre de bataille, cette armée de choses précieuses à faire perdre la téce au petit dieu romain Arculus qui présidait aux armoires, venir se placer à son rang de combat sur la table? Mais apercevez-vous sur les nappes & napperons plissés de curieuse façon en manière de menus bouillons, rides mignonnes & petites ondes *, à travers toute cette faïence décorée de plaisantes histoires, de délicates arabesques, de grotesques fantastiques & d'une si précieuse couverte qu'on dirait la glaçure du ciel & les changeants reflets de TAdriatique, apercevez-vous, dis-je, la surprenante verrerie de Venise? Exquise, légère autant que plumes, nette comme fleurs, & qu'à faire tournoyer entre le pouce & l'index à la lumière du jour aussi bien qu'à celle des flambeaux, on croirait, tant elle est flne & diaphane, tissue de la substance de Tair & du souffle même des lutins
Malgré moi, je veux demeurer pour voir entrer la cour. C'est Henri 111, prince éloquent & bizarre, suivi de