I. Ugolini, Histoire des comtes C^ ducs d^Urhin
Castel-Durante, auquel le pape Urbain VIII n'avait pas encore ôté le nom qu'il devait à son fondateur Guilielmo Durando, doge de Chiereterre, pour le baptiser Urbania, est bâti sur le Metauro, fleuve qui le baigne de trois côtés.
A l'époque des grandes pluies les torrents des Apennins grossissent le fleuve^ troublent ses eaux & les font déborder. Lorsqu'elles rentrent dans leur lit, elles abandonnent; sur l'une & sur l'autre rive^ un limon qu'on recueille précieusement. C'est l'argile que récoltaient abondamment les fabriques métauriennes, plus heureuses en cela que celles de Ferrare, contraintes de faire venir leur terre de Faenza sur des chariots.
On devait en retirer soigneusement les débris de
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bois, les racines, les feuilles mortes, ainsi que certains cailloux nommés giarini, que les eaux torrentielles entraînent pêle-mêle avec Targile, qu'il fallait surtout purger d'une espèce de pierre tenant de la chaux, afin d'éviter les plus grands dommages dans la confection des poteries.
Cette méthode s'employait non-seulement à Castel- Durante, mais encore dans la Romagne, à Faenza, Forli, Ravenne, Rimini, également à Bologne, peutêtre bien aussi à Modène & dans quelques endroits de la Lombardie.
A Venise on faisait venir la terre de Ravenne, de Rimini & de Pesaro, malgré qu'on y pût s'en procurer d'un certain lieu nommé Battaglia, situé à peu de distance de Padoue.
Dans le territoire d'Ancône on récoltait la terre fluviale concurremment avec celle de cave. A Gênes on employait spécialement cette dernière. A Spello, tout près de Foligno en Ombrie, on recueillait l'argile dans des fosses creusées parallèlement & reliées par un petit canal ; on les laissait se remplir d'eau de pluie, & quand cette eau était évaporée ou absorbée, on
retirait du fond de ces fosses une excellente argile humide. Il fallait de toute nécessité que cette terre, pour être travaillée à la mode d'Urbin, fut blanche; bleuâtre elle n'était point apte à prendre le blanc d'étain , tandis que Targile fluviale n'avait pas cet inconvénient & pouvait s'émailler, encore qu'elle fût azurée.
Pour faire la faïence fine, cette terre recueillie se lavait, se battait comme plâtre, se séchait, se tamisait avec soin dans des cribles à peu près semblables à ceux qui servaient à cribler l'avoine pour les chevaux, puis on l'emmagasinait. L'art de la façonner au tour n'a guère changé ; les anses & les appendices s'attachaient avec de la barbotine autrefois comme aujourd'hui.
On trouve dans le curieux traité de ÏArte del vasajo du cavalier Cypriano Piccolpassi, traité dont j'ai donné une traduction il y a bientôt vingt ans, quelques renseignements rimes qui laisseraient supposer que dans les ateliers, alors, il courait de petites théories en vers, méthode mnémotechnique à l'usage des ouvriers illettrés, & qu'on se serait bien donné de garde d'écrire, car on veillait sur ses secrets pratiques
avec jalousie ; aussi Piccolpassi prend-il plus d une précaution oratoire pour se faire pardonner de lever le voile qui recouvrait son industrie. Je donne ces rares frag-ments tels que je les ai traduits^ parce que je les tiens pour une curieuse note du passé.
Tu creuseras à quatre pieds en file Les fosses où eu récoltes l'argile, . Si que les eaux entrent en se troublant Par les caneaulx sans entraves coulant.
Ce n'est pas tout de récolter l'argile, il faut la préparer convenablement :
Ains quand sera l'argile bien battue,
Si molle est plus que ne doibt, on la jecte
Sus la muraille ou terre sèche & nette.
Puis enfin on la passe
A ton planchier tu pends crible ou tamis, Sus quoi tes mains en la jectant ont mis L'argile, dont vont les parts plus subtiles, Emplir des potz rompus & poinct utiles, Où tu lairras la terre sécher tant Que le potier en soit trez-plus content.
Plus loin, en décrivant la façon de tourner les vases & de travailler la terre avec Testèque, il donne encore ce fragment :
Hors & dedans que le diligent maiscre Esgualiemenc facse Tœubvre paraiscre, Les menus cas de terre applanissanc Qu'à l^ordinaire a le vase en haulsanc.
Je regrette qu'il n'y en ait pas davantage ; il est certain qu'un traité rimé de cette sorte, & au complet, serait un document des plus précieux pour l'histoire de l'art.
Lorsque les objets de terre sont parfaitement tournés, modelés ou moulés, lorsqu'ils sont secs en suffisance, on les passe au feu dans des cassettes, cela dans des fours dont la construction est à peu près la même que présentement. Ces procédés, qui n'ont guère varié jusqu'à nos jours, étaient ceux des potiers de l'antiquité la plus reculée.
Ce qui constitue un caractère bien particulier de la faïence des Italiens, c'est la décoration. Des histoires, voilà ce que ces hommes, d'une race douée dMmagination , trouvèrent moyen de peindre avec une magie de couleur vraiment surprenante quand on considère les moyens restreints dont disposaient ces merveilleux ouvriers. Songez à Téclat, à la disposition, à la variété de leurs riches colorations. Examinez ces bleus intenses, ces azurs, ces verts-de-gris, ces rouges sombres, ces tons pourprés reluisants, chatoyants, aux reflets dorés de toutes les nuances de Tarc-en-ciel, imitation de Vobra dorata des Hispano-Moresques. Voilà une tète de Madonna Livia ; voici la Genovese amorosa, la Milanese
ornata, la Fiorentina signorile ; cela date du règne des Sforceschi , alors que Ton commença, dans les provinces métauriennes, à faire des figures sur les plats. Il y demeure une certaine sécheresse de traits, mais les vernis sont à perfection. Voyez encore ces fruitière, qui sont ces petits plats ornés de fruits en relief, rehaussés d'un ton jaune d'or sur un fond blanc. Considérez ces tètes de saints & de princes, ces armoiries, ces ornements, comme ils sont tracés simplement, presque sans nulle ombre. Voilà ce qui caractérise cette demi-majolique des premiers temps. Mais son plus remarquable cachet, ce sont ces reflets métalliques qui la recouvrent d'une couleur nacrée.
Ce n'était guère qu'à Pesaro, à Gubbio, à Deruta, qu'on avait le secret de produire ces beaux reverberi qui semblent peints avec un or broyé dans la lumière, héritage des Maures d'Espagne, qui le tenaient sans doute des Persans. Une spécification de la faïence de Pesaro, c'est le rouge de rubis à reflets métalliques & qu'on ne sut fabriquer à Gubbio que vers les premières années du xvi' siècle. Maestro Giorgio en est-il l'inventeur? Non, vraisemblablement, mais il sut l'employer
avec éclat, & ce beau secret fiit si bien gardé qu'il périt. Il était absolument ignoré par toute l'Italie dès 1 5 $o.
On était en possession, alors, d'un équilibre artistique parfait. Les maîtres sublimes du dessin avaient affirmé leurs grandes doctrines ; les arts secondaires, qui ne se seraient pas attiré cette qualification inférieure s'ils n'avaient été, presque toujours, autrefois comme à présent, des arts d'imitateurs & de copistes, ont emprunté aux divins artistes les motifs de décoration qui font de leurs œuvres d'adorables choses.
Nous l'avons dit, les princes italiens instruits, délicats, raffinés, ont influencé ce mouvement beaucoup plus qu'ils n'ont agi sur les grandes révolutions de l'art, résultat des transformations de l'esprit par une science nouvelle fille de l'antiquité ressuscitée, révolutions qu'ils ont subies & jamais provoquées. Mais, dans des branches secondaires concordant avec leur besoin d'un luxe journalier, ils ont veillé à ce que les grands principes fécondassent & ennoblissent les objets d'art usuels.
C'est ainsi que le magnanime Alphonse d'Esté demandait à Titien de veiller lui-même à la confection
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de vases destinés à sa pharmacie ^ vases qu'il avait commandés à une fabrique de la rue des Virrieri, à Murano; c'est ainsi qu'il chargeait les frères Dossi^ ses peintres ordinaires^ de tracer des dessins pour les potiers. C'est ainsi que Guid' Ubaldo 11^ successeur de Francesco-Maria & arrière-petit-fils, par les femmes, du grand-duc Frédéric d'Urbin, avait imposé ^wxvasaji de ses manufactures les types de l'École romaine. Ce prince déplorait que son grand-oncle Guid' Ubaldo I** n'ait pas su retenir le divin Sanzio, le fils illustre de ce Giovanni Sanzi, qui, poète aussi bien que peintre, chanta les hauts faits du plus glorieiûc représentant de la dynastie des Montefeltri. Guid' Ubaldo II recherchait avec avidité le moindre carton, le moindre dessin, le moindre trait de ce maître des maîtres, pour les donner, les imposer même comme modèles aux majolicari qu'il encourageait. Par un édit daté du I*' juin 1567, il accordait un privilège à Giacomo Lanfranco de Pesaro, qui avait trouvé le secret d'appliquer l'or sur les faïences.
La cour de ce prince était d'une politesse extrême. On y pratiquait absolument l'urbanité, & Ton eût pu.
jouant sur les mots, en détournant Tétymologie réelle de ce vocable, le faire venir d'Urbin même, si cette vertu sociale est, comme le dit Jean Lemaire des Belges dans sa Couronne margari tique, a une élégance, une courtoisie ou une gaillardise de deviser plaisamment en resjouissant les assistans sans les fascher ». Cela datait de Guid' Ubaldo I". Ce pauvre seigneur, qui, dès rage de vingt ans, fut tellement perdu de goutte qu'il en était tout perclus, ne trouvait que dans les préoccupations intellectuelles un soulagement à ses maux *. La bonne duchesse sa femme, très-haute & trèsillustre princesse Elisabeth de Gonzague, imprimait ses belles façons à son entourage & faisait que chacun se conformait & se réglait aux gentilles mœurs d'une si vertueuse personne. M""* Emilia Pia, femme d'Antonio, frère naturel du duc d'Urbin, personne d'un esprit très-noble, d'une âme généreuse, d'une culture des plus fines , prit une influence considérable & des meilleures à la cour de son beau-frère. Lorsqu'elle mourut, on frappa une médaille qui