I. // Conigiano. (Passim
célébra la « sua onestà » ; ce ne fut pas une flatterie.
Guid' Ubaldo II, leur petit-neveu, hérita de la curiosité d'esprit de ses agnats. Sa cour était tellement inféodée à Tart qu'il patronnait, que les beaux & rares esprits dont elle était le rendez-vous ne dédaignaient pas de concourir à son lustre en le parant & en le secourant de leur érudition, recherchant, dictant euxmêmes les sentences morales & les nobles devises, inventant les emblèmes, exhumant les fables antiques. Si bien qu'en jouissant d'un merveilleux objet d'art, on pouvait encore se délecter aux récréations poétiques les plus ingénieuses.
La jeune noblesse achetait ces beaux vases, ces
jolies coupes, ces charmants plats tout couverts de
trophées, d'arabesques, de grotesques, de paysages
& d'histoires. Les galants commandaient, pour of&ir
à leurs maîtresses, en gage d'amour & de fidélité, ces
coppe amatorie où s'inscrivait un nom doux & cher,
ainsi que ces ballate que, pendant quelque basse danse
ou quelque ballo alla gagliarda, entre les riverenie,
les continen^i, les passi, les passi-pontati, les seguiti,
les doppi, les trabucchetti y les Jioretti, les salti & les ca-
priole, ils présentaient^ pleines de dragées, aux dames qu'ils avaient menées.
Le duc d'Urbin mangeait dans la belle vaisselle qu'il faisait exécuter. Le duc de Ferrare, ayant fait fondre son argenterie, avait le premier mangé dans de la terre. Ulysse Aldovrandi ne prétend-il pas, d'ailleurs, que les aliments contractent dans ces vases une saveur bien préférable à celle que leur communiquent les vaisseaux d'argent? Cet Alphonse P', un des plus gentils esprits d'Italie, homme fort & prudent, très-savant, très» ingénieux, « 6 severo, & terribile d'aspetto , » fut un grand propulseur de l'art de terre. 11 avait établi des fours aux portes mêmes de son palais. Là, cherchant tous les perfectionnements, expérimentant conmie un simple artisan, il se délassait du fardeau des affaires publiques. C'est en agissant de la sorte qu'il retrouva ce blanc laiteux, dit improprement blanc faïençois, & auquel l'accord savant de l'étain avec le plomb, dans une juste & heureuse proportion, donnait un éclat & une douceur incomparables. C'est ce prince qui sut, par son industrie, perfectionner les canons de la tonnante artillerie : « Era maestro eccellentissimo di quest^
arte. » On sait qu'au siège de Castel-Lignago, il n'y eut rempart qui pût résister à la pièce dite : // Gran Diavolo, fabriquée par le duc lui-même. La formidable batterie qu'il établit à la journée de Ravenne fit bien voir, chez ce généreux prince, la constante résolution & l'admirable prouesse qui donnèrent le sens caché de l'emblème brodé sur ses enseignes, une boule d'artillerie emplie de feux d'artifice s'éch appant par des fentes & prête à éclater ; emblème sans légende, auquel le divin Arioste mit celle-ci: « Loco&tempore, » tournée, pour plus de gentillesse, ainsi en langage français . (( En lieu & temps. » Mais louons-le d'avoir recherché la gloire plus humaine de perfectionner les engins plaisants qui servent à festoyer & à banqueter dans les délectables repos & plaisirs folâtres de la paix. Cinquante ans avant que son petit-fils Alphonse 11 & rindustrieux François de Médicis eussent établi dans leurs Etats, le premier sous la direction d'un Camillo d'Urbin, le second sous celle d'un Buontalenti ou d'un Pier-Maria, la fabrique de vases de porcelaine à l'imitation de ceux qui venaient des Indes, Alphonse V^ avait déjà favorisé cette recherche & sus-
cité la découverte de la porcelaine à pâte tendre ^ Quant à Guid' Ubaido 11^ il fut intelligemment secondé par Bartolomeo Genga^ architecte célèbre & bon dessinateur. Son père est ce fameux Girolamo Genga, architecte, peintre & sculpteur, élève de Luca Signorelli, puis, pendant trois ans, du Pérugin. Il fut un grand ami de Raphaël. Ce fut lui que Guid' Ubaido P'' chargea, de concert avec Timoteo délie Vite, de décorer des caparaçons de chevaux offerts au roi de France, & sur lesquels ils peignirent d'admirables animaux. Bartolomeo, son fils, acheva l'église San' Giovanni , qu'il avait laissée en voie de construction, & agrandit les palais d'Urbin & de Pesaro. 11 construisit également la petite église de San' Pietro de Mondavio.
Guid' Ubaido II était jaloux de conserver par devers lui son grand artiste. Il refusa de le prêter aux Génois ainsi qu'au roi de Bohème ; mais, pris d'une estime particulière pour le grand maître de Malte, le Français Clément de la Sangle, il consentit à le lui envoyer. Le
I. Giuseppe Campori, la Majolique & la Porcelaine de Ferrare.
Genga, reçu dans File avec des honneurs extraordinaireS; avait à peine commencé quelques travaux de fortifications qu'il mourut d'une pleurésie. Ce fut lui, certainement, qui eut mission de rassembler les peintres habiles chargés de décorer les majoliques ducales sous la direction de Battista Franco, artiste imbu des traditions raphaélesques.
La présence du prince à Castel-Durante où, nous Tavons vu, il avait un de ses principaux palais, dut contribuer à imprimer aux fabriques de cette localité une très-vive impulsion. Cette ville était pleine de noblesse, cela se lit dans le grand atlas du Théâtre du monde de Jansson.
Guid' Ubaldo II ofirait des majoliques aux tètes couronnées : un service fut expédié, en dix caisses, à Philippe II, roi des Espagnes ; deux autres, contenus en seize caisses, furent envoyés au sérénissime duc de Bavière. Nous avons vu que notre roi Henri III avait un goût très-vif pour ces gracieux produits, ce dont nous devons le louer sans réserve ; mais on sait que ce prince, facond & original, n'était pas un sot, malgré ses folies.
Il nous reste à dire, maintenant; comment on ejcécutait ces belles peintures ; nous le savons exactement. La terre, cuite à point au four, a besoin d'être recouverte d'un engobe stannifère. Cet engobe est simplement la combinaison d'un stannate de plomb avec le mariacotto. Le mariacotto est la marticuite des anciens potiers. Dans la traduction, par Richard Leblanc, du livre de Hieronimus Cardanus, médecin milanais, intitulé : De la subtilité & subtiles inventions, ensemble les causes occultes & raisons d'icelles, 1578, on lit : « La marticuite est composée de chaly, d'alun & d'arène, aussi de plomb ou d*estain reduict en chaux. Les pots de terre qui en sont frotez & mis dedans la fournaise
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reçoivent la splendeur assemblement avec la solidité du vitre^ & les pots ne boivent ou iettent hors l'hiuneur qu'ils contiennent. »
En introduisant la chaux de plomb & d'étain dans la marticuite, Cardan en fait Tengobe blanc sur lequel on peint directement, La marticuite des vasiers n'est autre chose que le bollito des verriers & le fondant des émailleurs; tout simplement une masse vitreuse inco* lore qui^ pilée & combinée par le feu avec les oxydes métalliques, donne les diverses couleurs qui servent à peindre.
La composition de ce mar^acotto, pour lui conserver son appellation italienne^ variait, dans les doses de ses éléments constituants, selon la qualité des terres employées dans les différents centres de production. C'est ainsi que le mar:(acotto de Ferrare demandait 2 livres de sable sur 6 livres de sel alcalin. Incorporé à 10 livres d'étain accordé avec le plomb par calcination, il donnait un beau blanc.
Celui de la Marche d'Ancône voulait 12 livres de sable, 10 livres de lie de vin brûlée, 3 livres de sel & se blanchissait avec 10 livres d'étain accordé.
A Ravenne^ on dosait ainsi : 20 livres de sable^ 10 livres de lie de vin brûlée, 2 livres de sel.
A Venise : 12 livres de sable, 10 livres de lie, 3 livres de sel.
Cette lie de vin les vasiers urbinates la récoltaientprin. cipalement dans les mois de novembre & de décembre, alors qu'on transvidait les vins. On pressurait de ceuxci coûte la partie liquide, bonne à faire de l'excellent vinaigre, & Ton façonnait le résidu en toiuteaux qu'on laissait bien sécher. Ces tourteaux étaient alors transportés, jusqu'à concurrence de 600 à 1,000 livres, sur une aire soigneusement balayée, ceinte d'un petit mur de pierres. Vers la fin du jour on y mettait le feu, sans autrement s'en inquiéter. Le lendemain matin on recueillait la cendre produite ; on accumulait les parties non incinérées, on les brûlait de nouveau. Toute la cendre ramassée, déposée dans des baquets, était aspergée d'eau, ce qui, la réduisant en une masse, la rendait ainsi meilleure. C'est la grepola des Italiens, c'est notre cendre gravelée. On prenait bien soin de faire cette opération loin de toute habitation, car nos anciens voulaient que l'odeur qui s'en dégageait eût
rinconvénient grave de faire avorter les femmes'. En raclant l'intérieur des tonneaux on enlevait le tartre — grumme dei botti, — qu'on brûlait devant les petites bouches du four dans des plats de terre cuite, & qu'on réduisait en sel très-blanc. C'est ce sel qu'on met dans les dosages en quantité variée pour obtenir la marticuite.
L'engobe blanc des vasiers parait avoir été connu de longue date, & l'émail stannifère, dont on a voulu attribuer l'invention à Luca délia Robbia, est désigné par Pierre le physicien dans sa Margarita pretiosa, livre composé, au dire de Fauteur, dans la ville de Pola, en Istrie, dès l'année 1330. La calcination de l'étain & du plomb est clairement indiquée dans ce passage : « Videmus quod cum plumbum & stannum fuerunt calcinata & combusta, quod post ignem congruutn convertuntur in viirum, sicut faciunt qui vitrificant vasa Jîgula\ »
Le sable qu'employaient de préférence nos majolicari était celui de San-Giovanni, lieu de Toscane en
I. Piccolpassi, / tre lihri del Ane del Vasajo. a. Claudius Popelin^ l'Émail des peintres.
deçà de TArno, près de la Terina. Il était réputé le meilleur de toute Tltalie, vu qu'il est blanc, éclatant, pesant, clair & net. Celui du lac de Pérouse est moins blanc. Les Vénitiens, ainsi que les Padouans, employaient celui d'Udine, qui est de couleur rouge. En général, toute pierre à fusil était bonne.
Le bon vasajo soignait son engobe. Il le pilait, le tamisait, le broyait & le surbroyait au moulin avec de l'eau. A mesure que cette eau devenait blanche comme du lait, il Tenlevait à l'aide d'une grande écuelle de bois & la jetait dans un tamis posé sur un baquet. Lorsque tout était ainsi broyé & passé, il remettait au moulin, recommençant son opération jusqu'à ce que son engobe fût arrivé au point voulu. Si l'eau dans laquelle son blanc était en suspension devenait, par hasard, écumante, il remédiait à cet inconvénient en versant dedans une bonne écuellée de vin chaud; d'autres y mettaient du jus d'orange, quelques-uns... que voulezvous! on n'a pas toujoiu-s là, sous la main, ce qu'il faudrait, on s'y prend alors comme on peut, témoin Gulliver éteignant l'incendie du magnifique palais de Mildendo. Eh bien! donc, quelques-uns, sauf respect...
Mais non^ je ne saurais dire ce qu'ils faisaient dans le baquet... Ce sont tous bons remèdes^ nous dit tranquillement Piccolpassi *.
C'est dans cet engobe, amené au degré de consistance requise^ consistance variable selon la qualité des blancs^ — ainsi celui de Ferrare devait être tenu plus délité, — que Ton trempait les objets de terre cuite. C'est sur cet engobe séché^ & formant sur la terre une pellicule blanche^ qu'on exécutait ces belles peintures qui, faites à cru, c'est-à-dire avant que le feu n'ait durci & glacé l'engobe, ont un charme incontestablement plus grand.