I. Sir John Lubbock, V Homme préhistorique
Tous ces procédés variaient un peu selon les différents centres de fabrication, mais c'était presque la même marche en tous lieux. Les caractères particuliers étaient différents, à coup sûr; cependant un grand air
de famille se retrouve sur ces produits divers & laisse
facilement reconnaître la céramique italienne.
Les majoliques eurent, comme tout ce qui vit, c'est à-dire comme tout ce qui naît & meurt, leur commencement, leur apogée, leur décadence. En dehors & à côté de la production des pièces précieuses, rares par conséquent, exécutées souvent d'après les cartons des plus grands maîtres par de très-habiles interprètes, il y eut une fabrication courante qui ne fut pas dénuée de charme & reçut comme un reflet de la beauté des œuvres supérieures. Pour ces sortes d'ouvrages les
vasiers se renfermaient dans un certain nombre de types ornementaux courants qui^ selon le plus ou le moins de travail exigé pour les confectionner, étaient payés plus ou moins aux peintres subalternes qui les exécutaient.
Ces types étaient : les trophées, les arabesques, les chesnaies, les grotesques, les feuillées, les fleurs, les fruits, les feuilles à la douzaine, les paysages, les parcelles, les rehauts de blanc, les quartiers, les groupes, les candélabres.
Les trophées {trofei) , ainsi que le mot Tindique, étaient des compositions où entraient des armes & pièces d'armures antiques ou de fantaisie, des instruments de musique, des étendards groupés & attachés ensemble, courant parfois autour d'une tète de César ou de tout autre personnage héroïque ou mythologique. Ce genre d'ornement, fort en usage dans l'état d'Urbin, se payait, en moyenne, un écu ducat pour la peinture d'un cent d'assiettes.
Les arabesques (rabeschi), délinéaments contournés, enchevêtrés, renflés, par places, en forme de feuilles de fantaisie, étaient plus en usage à Venise
LES VIEUX ARTS DU FEU. i$j
& à Gênes qu'en tout autre endroit, & se payaient, pour le cent d'assiettes, quatre livres à Venise, un florin à Gênes.
Les chesnaies (quercie) étaient des enroulements de tiges de chêne avec leurs feuilles & leurs glands ; ornement fort en vogue dans le duché d'Urbin, à cause de l'allusion au nom de la Rovere (rouvre) que portaient les souverains du pays. La décoration du cent d'assiettes se payait dix carlins sans fond, un écu ducat avec fond.
Les grotesques (grottesche) j ornements terminés par des têtes de personnages & qui furent grandement à la mode au commencement du xvi* siècle, tiraient leur nom de peintures trouvées dans des cryptes ou grottes antiques, particulièrement lors de l'exhumation des thermes de Titus à Rome. On les payait deux florins à Urbin & huit livres à Venise, pour le cent d'assiettes.
Les feuillées (fogliame ) , large enroulement de feuilles à principe d'acanthe, décor usité principalement à Venise & à Gênes, du prix de trois livres pour la décoration d'un cent d'assiettes.
Les fleurs & fruits {Jiori & frutti) n'ont que faire d'être définis, & se payaient cinq livres pour le cent d'assiettes à Venise, où ce genre d'ornement était fort en vogue.
Les feuilles à la douzaine (Joglie alla do\ena)y d'un travail assez commun, formaient un genre d'ornement consistant surtout en une feuille unique à principe d'acanthe ou de fleur de lis couvrant toute l'assiette. On payait les feuilles à la douzaine un demi-florin le cent & deux livres à Venise.
Les paysages (paesi)y très-goûtés à Venise, à Gênes, à Urbin, comportant force fabriques, des ruines, des eaux, des terrains, des arbres, se payaient au peintre six livres la centaine d'assiettes.
Les parcelles & les traits {particelle & tratti)y étaient des ornements composés de petites feuilles de fantaisie reliées entre elles par des traits subtils & capricieusement enroulés. Ouvrage assez commun, d'ailleurs, qui ne se payait que deux livres & même vingt bolognini pour le cent d'assiettes.
Les rehauts {riaialti) étaient des dessins exécutés en blanc & en relief sur fond teinté, ou même
d'un émail moins éclatant que celui qui servait à les exécuter. C'était un mode urbinate & cela se payait un demi-écu le cent d'assiettes.
Les quartiers (quartieri) constituaient un genre de décoration à compartiments dans lesquels on encastrait des fleurs ou tout autre ornement. On les payait de deux à trois livres, ou vingt bolognini, le cent d'assiettes.
Les groupes {gruppetti) comportaient des tètes enfermées dans des entrelacs ornés ou non. Sans fond, on les payait, au peintre, deux jules le cent d'assiettes, avec fond un demi-écu.
Les candélabres (canie/i>n) , ornements ressemblant aux grotesques, mais affectant, dans leur ensemble, l'aspect symétrique d'un candélabre dé fantaisie, se décoraient à Urbin pour deux florins le cent d*assiettes, & à Venise pour huit livres.
Les majolicari décoraient couramment d'autres formes que des plats, petits ou grands. Un nombre considérable de coupes, de buires, de flacons à vis, de bassins, de gargoulettes, dWnes d'apothicairerie, sortirent des fabriques installées par toute Fltalie. Bien
des épaves de ces produits^ relativement communs, ornent, à cette heure, nos collections. Certes il y a loin entre les feuilles à la douzaine & les belles compositions d'un Orazio Fontana, entre la décoration d'un boccale d'usage domestique & cette peinture magistrale de l'habile homme qui, tenant haut le drapeau des vasaji urbinates, représentait Horatius Codés faisant tête à l'armée de Porsenna, & jetait à ses rivaux toscans, prétendant à la supériorité céramique, un défi résumé par cette fière exergue allusive inscrite sur son œuvre : a Ora:{io solo contra Toscana lutta. » Mais ces travaux secondaires ouvrirent au public moyen l'accès d'un art dont la recherche n'avait, jusqu'alors, appartenu qu'aux grands seigneurs. Cette vulgarisation futelle seule la cause d'une dégénérescence rapide ? il y a là matière à réflexion si l'on considère que cet abaissement concorde avec la décadence générale & simultanée qui frappa les arts, en Italie, à la fin du xvi*" siècle & les stérilisa pour si longtemps.
A d'autres de philosopher sur cette décadence, d'en déduire les raisons morales, politiques ou esthétiques. Cela ne saurait tenir dans le cadre étroit de ce très-
petit discours sur les Arts du feu au temps de nos pères. Sur ce, lecteur, je te salue & te souhaite vie longue & prospère.
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