‹ Les vieux auteurs castillansChapitre 9 sur 34 · Livre (le) des Roiê, CoUeclioD orientale. — Imp. royale · texte numérisé non relu

Livre (le) des Roiê, CoUeclioD orientale. — Imp. royale

3 vol. in-fol.

Magyarische Sagen, Mœhrchen und Erzœhlungen, von Johann

Grafen Mailalh. — Stuttgart und Tubingen, 1837. In- 12. Mélanges archéologiques et littéraires y par £. du Méril. —

Paris. In*8. Mémoires sur la langue celtique , par Bullet. — Besançon ,

Daclio, MDccLit. 3 vol. in-fol.

Miracles {les) de la saints Vierge , par Gantier de Coincy • p. par M. Tabbé Poquet. —Paris, Parmentier et Didion, 1837. 1 vol. in-4.

Morgante Maggiore. — Londra, hdcclxviii. 3 vol. in- 12. Moyen (le) de parvenir. — Nulle part, 1000700304. 2 v. in-18. Mystique {la) de Guerres, tr. Cb. Ste-Foi. — Paris, Poussielgue-

Rusand, 183!>. 3 vol. in- 8.

Novelle di Sachet ti. ~ Fizenxc, 1734. 2 vol. in-8. Novellieri Jtaliani — Paris, Baudry, 4847. 2 vol in-8. Œuvres de Rabelais. — Paris, i833. Grand in-S. Opère di Dante, — Vioesia, Pasquali, 1741, 2 v. in-12. Orlandp furioso. — Milano Ed. dei Cl. It. 1812. 3 vol. in-8. Otinel, chanson de geste, publiée par MM. Guessardet Micbelant,

— Paris, Vieweg, 1839.

Parise la duchesse, p. par MM. Guessard et Larehey. — Paris,

Yieweg, 1860.

Poésies de Marie de France, p. par Roquefort. *- Paris,

Maresq, 1832. 2 vol in-8.

Poètes français depuis le douzième siècle. — Paris» Cra-

pelet, 1824. 6 vol. in-8.

Poetischer Hausschatz, von D' Wolf. — Leipzig, Otto Wi-

gand, 1860.

Ramayana (le) , poème mis en français par H. Fauche. — Paris,

Franck.

Reali di francia, net quali si contiene la generazione degli imperadori,re, principi, baroni, paladini con la bellissima M/orta di Ruovo di Antona. — Yenezia dalla tipografla di Alvi8opoli,1821.

Recueil de chants historiques français, par Lerou de Lineyt — tvÏBf Gos9eIin| 1841. 2 toI, ia-18.

XlV LISTE DES PRINCIPAUX OUVAAQIS.

JUeuêU dê9 hUtoriênê deê Croiêûdeê, pablté par les soies de

l'académie royale des iDscriplions et belles-lellres. — Paris,

imprimerie royale, i8i4-i881. lo-folio.

Rime di Meuer F. Petrarca. — Fisenze, Molini, 4832. Io-l2. Boland eu la ehevaleri; par M. Deiéeluie. — Paris, J. LabiUe,

1845. 2 Tol. ia^.

Tabhûm de ia iitlératurê d» nord, par Eichhoff. — Paris,

Didier, I8S7. 1 vol. in-8.

Teatro clasêico italiano. — Lipsia, 1829. In-4. Théâtre françaiê au moyen Age, p. par Monmerqoé et

F. Michel. — Paris, Desrez, 1839. Graod 10-8. Traditionê allemandeê, par les frères Grimm, tr. par M. Theil.

— Paris, A. Levassear, 1838. 2 vol. in-8.

Trieian, p. par F. Michel. — Londres, G.PickeriDg, 183B. 2 vol.

iQ-12.

Ueber die beiden wiederaufgefundenen medericnadieeken Volke-

bûcher, von der Keenigin Sibiile und von Huon de Bordeaux,

— Wien, 1837. la-i.

Vite (le) de piu eeceUenti pittori di Giorgio Vasari, — Bologoa,

1647. 3 vol. io-4.

Voyagee hisL et litt, en Italie, par Valéry. — Paris, Lenormant,

1831. 3 vol in-8.

Heoueik.

Bibliothèque de$ Romane,

Biographie univereelle de Michand.

Encyclopédie modet^e, publiée par M. Didot.

Nouvelle Revue encyclopédique, publiée par M. Didot.

Revue britannique.

Revue de Parie,

Revue dee DeuX'Mondes,

Revue germa/nique.

EVTRODUCTION,

Une période essenlielle de la littérature castillane est restée peu connue en France. C'est celle qui s'étend de la fin du douzième à la fin du quatorzième siècle, qui commence au poème du Cid et s'arrête au marquis de Villena. Autrefois on ne faisait guère dater la poésie française que de Villon; il était alors pardonnable de ne pas se montrer plus soucieux du passé d'une nation voisine, que du passé de sa propre patrie ; à cette heure où la connais* sance du moyen-âge a fait tant de progrès, où Ton a si bien constaté les affinités qui existent entre les langues romanes , une pareille indifférence ne doit plus être permise.

Lope de Vega, Calderon, Cervantes, les rares écrivains dont les noms franchissaient jadis les Pyrénées, appartiennent à une société, à une civilisation qui eurent leur caractère original. Ils sont l'expression brillante d'un pays qui s'est dégagé des alliages étrangers ou qui les a modifiés assez pour avoir un aspect à lui. C'est évidemment dans ces auteurs qu'il faut chercher la phase la plus parfaite de la littérature espagnole, mais ils ne se sont pas créés spontanément ; ils ont profilé des

essais de nombreux devanciers. Celle belle prose de Cervantes a élé préparée par celle d'Âmadis, par celle de Juan Manuel , par celle d*Âlfohse X. Ces drames ont élé écrits dans un rhylhme fourni par les romances et c'est dans les romances, répertoire populaire de glorieuses traditions, qu'ils ont plus d'une fois été découvrir leurs héros. Pour comprendre, pour apprécier les écrivains que l'Espagne produisit à partir du quinzième et surtout du seizième siècle, il ne faut donc pas les isoler de leurs précurseurs. On le doit d'autant moins que ceux-ci ne furent pas toujours assez dénués d'un mérite intrinsèque pour que cet oubli ne soit pas quelquefois une injustice.

A un autre point de vue encore, — et c'est à celuilà que j'essaierai de me placer, — l'étude que j'en-

, treprends pourrait offrir un certain intérêt. Si au dix-septième siècle la France fit à l'Espagne de

: notables emprunts, à des époques plus éloignées l'Espagne en fit de très-considérables à la France,

\ non-seulement à la France du midi, aux troubadours, mais, chose plus singulière, à la France du nord , aux trouvères. Les preuves abondent à cet égard ; à chaque instant nous rencontrons les traces de notre prééminence , et si palpables , si drues, qu'une étude sur l'ancienne littérature castillane est en quelque sorte un appendice aux travaux dont notre propre histoire liltéraire a fourni les éléments.

La première révélation de la langue castillane est le poème du Cid, et là déjà se montre l'action delà France; le héros de ce poème abrupt est

bien espagnol, mais l'œuvre dans laquelle il est célébré a une forme française el rappelle nos chansons de geste. Bientôt le caractère même de Ruy-Diaz s'altère en prenant pour modèles les types de nos épopées chevaleresques; nous voyons le Cid, dans la Cronica rimada^ cesser d'être un fidèle vassal et devenir un turbulent feudataire comme les quatre fils Aymon. C'est encore à l'exemple de ceux-ci , à l'exemple de Roland et de quelques autres des douze pairs, que furent inventés Bernard del Carpio, Montcsinos et tant de personnages imaginaires qui se mêlèrent à ceux du cycle carlovingien français. Des romances ont célébré ces héros, et dans ce livre j'aurai aussi à parler des romances *. Parmi les plus anciens d'entre eux, il en est peu, à la vérité, qui, sous leur forme actuelle, remontent fort loin dans le passé, mais ils sont, d'une manière assez évidente, l'écho d'une poésie antique pour appartenir à mon sujet et ils me fourniront l'occasion de signaler, à travers des qualités originales, de singuliers rapprochements* Au poème du Cid semble succéder, par ordre de date, le livre d'Apollonius. Cette œuvre, dont la donnée cent fois reproduite devait aboutir à l'un des contemporains de Shakspeare , — ^ peut-être à Shakspeare lui-même, — celte œuvre est d'origine grecque; aussi s'éloigne -t -elle du genre et de

^ A Texemple de plusieurs écrivains qai font totorilé en pareille malière, j'ai toujours cooserYé au mot romancé le genre masculin qu'il a dans la langue espagnole où il désigne une sorte de poésie dont nos romances françaises ne donnent aucunement ridée.

i iNtRODOcnoN.

Tesprit de nos romans ; cependant un flabliau et quelques mots empruntés à« ia langue d'oïl * y sont encore des empreintes françaises. De pàl^eilles traces sont plus visibles dans la Vie de sainte Marie l'Égyptienne et V Adoration des Rois; enfin un fragment, le récit de la vision d'un ermite, ^ paraît avoir été traduit de notre poésie du nord. C'est encore cette poésie dont l'inspiration domine dans une grande partie du recueil de Gonzalo de Berceo y le premier poète castillan dont le nom ne soit pas resté un mystère. Fréquemment Gonzalo imite nos légendes, c'est un Gautier de Coinsy espagnol.

Juan Lorenzo, dont j'aurai à parler ensuite^ fit son poème d'Alexandre en mêlant les conceptions de Gautier de l'Isle à celles qu'Alexandre de Bemay et Lambert-li-Tors avaient empruntées aux fables du prétendu Callysthènes. Ce poème est un des plus vifs reflets de notre littérature , mais il est suivi de deux morceaux en prose qui paraissent indiquer une autre veino d'imitation. Dans ces

* Je ne rappellerai pas ici que Ton désigna les langues par leur partieole affirmative, qu'on appela la langue du midi de la France langue d'oc, le roman du nord langue d'otl, Pilaliea langue de <t, si cela ne me fournissait l'occasion de faire une petite remarque k ce sujet» Dante dit, dans le de Vulgari eloquio (lib. I. cap. Vni, p. 105), que les Allemands employaient comme adverbe d'afârmation le mot lo; ce mot, remplacé depuis par ta, est resté en usage dans plusieurs dialectes germaniques, notamment dans le patois du Luxembourg et de la partie allemande du département de la Moselle. On retrouve aussi dans ce dialecte plusieurs, mots qui appartiennent à la langue anglaise et qui ont cessé d'être allemands.

INTfiODUGTION. B

deux pièces on rencontre des images ^ des para* boles qui dénotent une inspiration orientale. Juan Lorenzo vivait sous Âlfonse X, un des plus grands esprits du treizième siècle , un des rois envers le* quel l'histoire a montré le moins d'équité. Avide de sciences, entouré d'érudits musulmans, Alfonse protégea l'étude de la langue arabe. A dater de « son règne, une influence nouvelle pénétra dans la littérature savante et laissa de nombreuses marques dans les livres écrits par le roi de Castille ou composés sous son impulsion. Du reste, en même temps que dans ces œuvres importantes on peut signaler l'action des Arabes, on peut encore y signaler la persistance de l'action française. La Grande conquête d'outre-mer prouve combien nos fictions chevaleresques étaient familières à Alfonse X, et si ce livre ne devait pas, comme on le prétend, être attribué au docte prince, on retrouverait encore les indices de cette familiarité dans la Chronique générale.

Cependant, sous les successeurs d'Alfonse-le- Savant, les hautes classes semblent être entrées dans une ère d'imitation orientale. C'est là du moins ce que paraît indiquer wn livre célèbre, Le Comte Lucanor^ et c'est ce que des découvertes faites dans les bibliothèques de l'Espagne achèveront probablement de démontrer.

Peut-on rattacher à cette phase d'imitation orientale les conseils adressés par le rabbin Semtob à Don Pedro? Semtob avait pu trouver dans la Bible l'exemple d'un style imagé. Quant au Poème de Joseph (dont la date est fort incertaine), écrit par

A cnnoDucnoBT.

un More, d*aprés le Koran et les Iraditions arabes, il dut tout naturellement présenter quelques différences de ton avec les œuvres poétiques dont il avait été précédé.

Quelle qu*ait été la vogue dont jouit alors la littérature arabe, le filon français n'était pas perdu ; sans m'arréler longtemps à un poème de Femand GonzalèSy production informe à laquelle la rudesse d'un style populaire a donné une fausse apparence d'antiquité ; à des légendes où le bénéficier d'Ubeda se montre le copiste sans talent de Gonzalo de Berceo ; ce filon français j'irai le chercher dans les vers de Juan Ruiz; il apparaîtra plus abondant» lus brillant que jamais quand je fouillerai Tœuvre étrange de ce fantasque génie. Ce filon , on le remarquera encore dans la Danse de la Mort , dans la Vision d'un Ermite ^ et enfin dans un livre que personne ne lit, que tout le monde connaît, Amadis a été inspiré par nos romans, par ceux de la Table Ronde surtout.

A l'époque où celte longue fiction chevaleresque était dans tout son succès , un jeune homme en faisait ses délices. Ce jeune homme, qui plus tard devait considérer comme des heures perdues le temps qu'il avait employé à de telles lectures, devînt un important personnage : c'était Pero Lopez de Ayala. Il a laissé des vers que l'on a trop oubliés, et une chronique qui le place entre Froissart et Commines , cependant moins près de l'un que de l'autre. De son vivant, à l'influence française, la première qui eût agi sur l'Espagne , à l'influence arabe qui était venue ensuite, commença à se mêler

INTRODUCnON. 7

raclîon exercée par la Provence. Les chants des troubadours s'étaient tus dans leur patrie, mais TAragon les redisait , les imitait encore , et ils al-» laient fournir quelques notes à la poésie de la Castille. Ce n'est cependant qu'à une époque un peu moins lointaine, c'est seulement sous le règne de Juan II que, dans celte contrée, l'imilalion provençale arriva à son épanouissement. Et pourtant depuis des siècles la Castille avait été parcourue par les poètes de la langue d'oc. Il fallut une longue période pour que les semences déposées par ceuxci parvinssent à la germination, et encore les fleurs tardives qu'elles produisirent ne purent-elles jamais pousser en pleine terre , elles eurent toujours besoin d'une culture savante et de l'atmosphère chaude des cours.

A tous ces éléments, auxquels allait bientôt se joindre l'élément italien. Avala en ajouta un autre bien plus puissant. Pour le trouver , il remonta à l'antiquité latine , il en fit traduire plusieurs ouvrages, il les considéra comme de parfaits modèles, il s'efforça d'imiter Tite-Live. Ayala nous apparaît comme un des éclaireurs de la renaissance; il clôt le moyen âge espagnol , et c'est par lui que se termineront ces études consacrées en partie à la recherche de l'influence française. Que les Espagnols ne contestent pas l'estime dont nos vieux auteurs ont joui chez eux \ Si

' M. de Pidal dit qne Ton ne trouve pas de traces d'inflaenee provençale dans le Poème du Cid, la Chronique rimée, le Livre d'Alexandre, les OEuvres de Gonzalo de Berceo» \e Poème d'Apolhniuff etc. D'influence provençale, c'est possible ; mais d'inflaence

8 INnODUCnON.

alors nous eûmes ^la gloire de leur fournir des modèles^ plus tard ils ont généreusement été dans la même position à notre égard. Je Tai déjà dit et on le sait, ils ont contribué à former un des plus brillants siècles de notre littérature» ils ont contribué à former Corneille. Ils nous ont rendu bien plus que nous ne leur avions jamais prêté, et un sentiment exagéré d'orgueil national ne saurait les empêcher d'avouer les petites dettes qu'ils nous ont si largement payées. Elle fut si réelle , la suprématie française, qu*en tâchant de l'indiquer ici j'ai tout naturellement tracé l'esquisse de ces études. Mais avant d'aborder le sujet dont j'ai sommairement exposé l'ensemble, je demanderai à entrer dans quelques explications, dans quelques détails, à réunir diverses recherches qui plus loin ne trouveraient une place que difficilement.

française , certainement si. l\ regarde ces livres comme inspirés par un esprit entièrement national et pour ainsi dire castillan. Je crois pouvoir démontrer , surtout lorsqu'il s'agira des Miracles de la yierge et à^i Poème d'Alexandre , que IMmitation de la France est palpable. (V. El Caneionero de Baena, (• I. Intr. p. LXVIII.)

INTRODUGTIOlf. 9

M'occuper de la formation de la langue espagnole, leî me semble devoir être le début de ce livre. D'importants travaux philologiques ont été publiés, d'illustres devanciers ont donc rendu la rédaction de ces premières pages moins ardue qu'elle ne l'eût été jadis , et cependant bien des difficultés se présentqat à moi. L'histoire d'une langue , c'est presque l'histoire d'un peuple. Une langue ne se forme pas tout d'un coup , tirant ses éléments d'un principe unique; elle naît peu à peu sur les débris d'anciens idiomes ; elle grandit sous les influences le^plus opposées; elle se compose des matériaux les plus difierents; colonies, guerres, invasions, alliances, mariages, tous les grands événements, toutes les grandes secousses ont une part dans son développement ; il est impossible dès lors de se tenir sans cesse à l'écart du récit des faits et rien n'est plus complexe qu'un travail sur un pareil sujet. Je désirerais, — désir au-dessus de mes forces, — je désirerais faire en quelque sorte assister à la naissance , à la formation de la langue espagnole; chercher ses premiers balbutiements dans un latin altéré par le contact des peuples vaincus, puis des peuples vainqueurs ;

la conduire à travers les Golhs, à travers les Arabes, à travers les trouvères et les troubadours jusqu'au poème ou plutôt à la chanson du Cid, cette antique manifestation de sa poésie.

Mais cette pensée principale , Textension du castillan, je ne l'isolerai pas de détails historiques, de souvenirs littéraires, de remarques de nature diverse. Je voudrais que cette pensée circulât au milieu de ces détails, de ces souvenirs, de ces remarques; qu'elle restât toujours assez apparente pour ne pas sembler étouffée par toutes ces accessions, pour que je ne fusse pas obligé d'abréger ce qui pourrait sembler des digressions, ce qui pourtant appartient profondément au plan de ce livre.

Est-il besoin de rappeler que le nom de langue romane a désigné non-seulement le français et le provençal avec leurs divers dialectes, mais encore ie gallicien, le portugais, le catalan, et que l'italien, quoique n'ayant pas, que je sache, reçu au moyen âge cette dénomination de roman, appartient a la même famille à laquelle se rattachent aussi le rhétien qui est parlé en Suisse, dans le canton des Grisons , le moldo-valaque ou romano-slave qui est usité vers îa mer Noire * dans ^'ancienne Dacie. Toutes ces langues dérivent du latin dont le nom fut encore donné par Dante, Pétrarque et Baccace, à l'idiome qu'ils créaient ^ L'identité de la

*■ Encyclopédie moderne, art. Languee romanes, par M. Léon Vaisse, t. XXIV, p. 596, et Roumanie, par ie même, t. XXV, p. 59.

' Dissertazioni sopra le antichità Italiane, Biss. XXXIII, p. 109*

INTRODUCTION. li

source principale a été généralement constatée; mais quelques désaccords se sont élevés lorsque Ton a voulu expliquer comment le latin se changea en langues modernes. Suivant Raynouardy dont le système a depuis été vivement combattu, le latin , en se mêlant aux dialectes barbares , produisit une langue nouvelle, une langue romane primitive, unique, universelle, qui devint en usage dans toutes les contrées où le latin avait régné. Cette langue aurait duré jusque vers Tan 1000, époque où tout à coup, sans causes visibles, comme dans une autre Babel, elle se serait altérée , se serait divisée en plusieurs rameaux et aurait produit le français, le castillan, le catalan , etc. , conservant dans la Provence * seulement sa pureté originelle presque intacte ', Cette croyance à une langue romane mère n'appartient pas d'ailleurs complètement à Raynouard. Barbazan avait émis une pensée à peu près pareille. Il faisait dériver les idiomes néo<Iatins et la basse latinité elle-même d'un roman primordial et créateur; seulement il paraissait vouloir attribuer à l'ancien français Thonneur que Raynouard réservait au provençal '. Avant ce roman universel, le latin , toujours d'après Haynouard, était parlé dans

^ Par Provence on eDtcDd non striclemeat la contrée désignée par ce nom , mais toute la partie de la France où la langae des troubadours était usitée, et de même on qualiflo souvent cette langue de provençale et ceux qui l'employaient de provençauv,

^ Gramm. comparée des' langues du Midi, et t. I du Lexique roman,

^ Fabliaux recueillis par Darbazan^ t. I. Diss, sur Vorigine de la langue française, p. 27.

IS umUH>VCT10N.

toutes les proviaces de l'empire ob il avait facile* ment étouffé les dialectes préexistants. Sans doute le latin fut la langue administrative des peuples conquis , celle des classes élevées et lettrées , mais on ne peut admettre qu'il pénétra facilement dans le peuple et qu'il ne se mêlât point à des idiomes aborigènes. Ceci n'est pas une conjecture» il est facile de prouver la simultanéité d'existence du latin et des dialectes usités avant sa suprématie. 11 est facile aussi de retrouver les indices du mélange qui s'opéra entre l'idiome des vainqueurs et les dialectes des vaincus. Vers l'an 388 , dans la préface de l'épilre aux Gaintes, saint Jérôme écrit que les Marseillais furent appelés Trilingues à cause qu'ils s'exprirpaient en grec, en latin et en gaulois. Saint Jérôme dit encore : c Galatas (excepto sermone grseco quo omnis oriens loquitur) propriam linguam eamdem penè habere quam Treviros *. » Il est évident, d'après ce passage, qu'à Trêves, la ville célébrée par Ausone , la grande cité favorisée par les empereurs, et qui plus que toute autre aurait dû être parfaitement romaine, on parlait un idiome qui n'était pas le latin. A Lyon, le grec paraît avoir été longtemps en usage. C'est en grec que saint Irénée y prononçait ses instructions '. Le punique était encore parlé en Afrique au temps de saint Augustin. Enfin en Italie même, les anciens idiomes s'étaient conservés. Aulu-Gele, cité par le savant Muratori, Aulu-Gele disait d'En-

^ Muratori. Diss. XXXIV. Docange, Glosaarium, Prœfatio, p. il.

s Roqaefort. Glossaire, 1. 1, p. 15.

UnHOBUCTION. 15

nius : € Q* Ennîus tria corda habere sese dicebat : quod loqui grsece, osce et latine sciret. > La langue osque était donc encore répandue en Italie, elle l'était ainsi que le samnite, le sabin et Tétrusque. L'osque n'avait pas cessé d'être connu à des époques fort postérieures à Ennius. Les AteUanes étaient composées en osque ; un passage de Strabon ne laisse pas de doute à cet égard. Je ne veux , du reste , pas faire ici de l'érudition facile en tronquant la savante dissertation de Mura* tori \ je le veux d'autant moins que ce con« sciencieux travail n'est pas inconnu en France. M. Fauriel s'en est servi en le complétant dans son livre : Dante et les origines de la langue et de la littérature italienne. Le peu de citations que j'ai empruntées à Muratori suffit d'ailleurs pour prouver q^e le latin n'était pas la langue universelle de l'Empire ; qu'il n'avait pas , même en Italie , supplanté de plus anciens idiomes. Ceci admis, on comprend facilement que le latin parlé devait différer du latin écrit ; que le latin de telle province n'était pas celui de telle autre. Les habitants de Rome reprochaient à Tite-Live quelques souvenirs du dialecte padouan, c'est ce qu'ils appelaient patavinita '. La langue littéraire était si peu la langue usuelle, que les grammairiens chargés de veiller à sa conservation étaient en grand honneur. Suétone leur a consacré un ouvrage De iUMstribus grammaticis. Ce même Suétone raconte dans

1 Maratori. Antiehita ItcUiane, Diss. XXXII. ^ QaintiliaDos, t. II, p. 54.

il INTRODUCTION.

sa vie d'Augudle que cet empereur destitua un lieutenant consulaire qui, au lieu à'ipsi, avait écrit m. — Les Napolitains disent encore aujourd'hui: Esso, Essi. — Auguste, si sévère dans celte circonstance, ne parlait pas toujours le lalin dans sa pureté; il disait baceolus pour slultus, puileiaceus pour ptillus, simus pour sumus, betisare au lieu de lachanisare *.

Il existait donc, dès le temps d'Auguste, des germes de corruption dans le latin. Ces germes se développèrent par d'incessantes conquêtes, parle contact de nations diverses; et bien avant Tarrivce des Gotbs et des Lombards, le latin avait subi de fortes altérations, dans son propre centre, autour du Capitole.

Ces altérations sensibles en Italie furent — cela semble hors de doute — plus grandes encore dans les nombreux pays ajoutés à l'Empire ; le latin se modifia non par un mélange avec l'idiome des va^inqueurs , mais par un mélange avec l'idiome des vaincus ; moins par les langues que les Vandales, les Suéves, les Goths purent parler ^à Rome défaillante, que par les langues que Rome triomphante entendit dans l'ibérie et dans les Gaules. Le latin se répandit sur la surface des pays conquis, mais n'en pénétra point complètement le sol, et peu à peu les dialectes qu'il avait recouverts reparurent dans la langue savante, en simplifièrent la syntaxe trop compliquée , en contractèrent les mois et lui fournirent de nouveaux termes. Ainsi

i Oct. Auguslus, LXXXVII, LXXXVUÏ.

durent se former les idiomes dont le latin demeura rélément principal, mais qui varièrent d'après la nature des langages préexistants, de même que parfois les teintes des eaux varient selon la nature du lit des fleuves.

Avant de rechercher quelle influence les dialectes de nouveaux conquérants purent avoir sur les idiomes des pays subjugués, il faut donc s'occuper des causes qui durent antérieurement concourir à la formation de ces idiomes. C'est ce que je vais tâcher de faire pour la langue espagnole.

Les Celtes et les Ibères paraissent avoir été les premiers habitants de l'Espagne. A ces peuples , des colonisations industrielles ou des envahissemenis victorieux, superposèrent les Phéniciens, les Rhodiens, les Phocéens, les Carthaginois , qui donnèrent à l'antique Ibérie le nom d'Hispania, et enfin les Romains , libérateurs d'abord , maîtres ensuite. Ces rapports, ces mixtions avec tant de peuples , altérèrent nécessairement les anciennes langues de la Péninsule. Au commencement du premier siècle de l'ère chrétienne , Strabon citait les Turditains ou Turdules qui occupaient l'extrémité méridionale de l'Espagne y comme la nation

16 UmtODUCTlON.

la plus civilisée de celle contrée : c On regarde ces' peuples comme les plus instruits de tous les Ibères , dit-il ; ils s'appliquent aux belles-lettres et possèdent des livres d'histoire très-anciens, des poèmes et des lois écrits en vers depuis six mille ans^ à ce qu'ils prétendent. Les autres Ibères s'appliquent aussi aux belles-lettres, mais leur littérature n'est pas partout la même, parce qu'ils ne parlent pas tous la même langue '. i> Ces autres Ibères, parmi lesquels on remarquait les Bastulcs, les Celtibériens, avaient sans doute, de même que les Turditains, subi l'influence des colonies ou des dominations qui s'étaient succédées. On possède (|uelques médailles de ces époques reculées, et elles indiquent des emprunts faits à des civilisations étrangères. L'écriture turdilaine semble avoir été en grande partie formée de lettres grecques et de caractères phéniciens et lybiques. L'alphabet des Bastules était presque entièrement phénicien ; les lettres grecques primitives et un certain nombre de signes pélasgiques étaient en usage chez les Celtibériens ". Malgré les prétentions des Turditains, ce n'était pas ce peuple que M. de Humbolt considérait comme le plus ancien de l'Espagne. Les Ibères, dont les Basques lui paraissaient les descendants, étaient à ses yeux les premiers maîires de la péninsule. La langue basque ou euscarienne, ce bas-brelon de l'Espagne qui se vante d'avoir élé parlé dans le paradis terrestre , auquel des érudits

« Livre III, t. I, p. 590.

* Etpagne, par M. Lavaliée. t. I> p. 57.

lOTROBUCTION. 17

ont troqvé ane remarquable analogie avec le sanscrit , et à la fois des rapports avec les dialectes des aborigènes américains , que d'autres savants ont représenté comme une ramification des idiomes tartares ; le basque , cet obscur et inépuisable sujet de recherches, est, suivant M. de Humbolt, une langue d'origine européenne et l'une des plus anciennes du continent. En étudiant les noms de lieux de la partie de l'Espagne jadis occupée parles Ibères, M. de Humbolt a remarqué que beaucoup de noms antérieurs à l'occupalion romaine et indiquant la position des villes, des villages , le caractère des sites , avaient conservé en langue basque leur ancienne signification. L'identité de l'ibérien et de l'idiome parlé encore aujourd'hui en Biscaye et dans une petite partie de la France lui a paru démontrée, et le basque, suivant lui, est la langue la plus antique de l'Es^ pagne. Se modifiant dans divers dialectes, cette langue semble à M. Humbolt avoir été répandue par toute l'Espagne et même en dehors de ce royaume. II croit la reconnaître dans l'Aquitaine, et son opinion pourrait trouver une confirmation dans ce passage que je lis dans Strabon : «t Quelques auteurs divisaient les habitants de la Gaule transalpine en trois peuples, auxquels ils donnaient les noms d'Aquitains, de Celtes et de Belges; les premiers diffèrent absolument des deux autres, non-seulement par leur langage , mais encore par leur figure, qui approche plus de la figure des Ibères que de celle des Gaulois *, d Le basque

* Liv. IV, ch. I, p. 2.

86 serait étendu plus loin encofe que rÂquitaine, il serait allé des Pyrénées à rArno, sur cette lisière de la mer dont le nam : Ligurie , rappelle à M. de Humbolt le mot basque li-gor, peuple d'en haut y peuple des côtes. Ce fonds de langue commun à l'Espagne , au midi de la France et à une partie de Tltalie, expliquerait très-bien comment la langue latine, en se répandant sur ces trois contrées y y aurait produit trois idiomes si peu dissemblables. Leur origine serait la même. Toutefois y le basque d'aujourd'hui parait différer telle* ment de l'espagnol, qu'il semble au premier abord difficile de pouvoir rattacher l'une à l'autre langue. Pourtant Oihenart a donné une longue liste de mots castillans qu'il indique comme provenant du basque, et bien qu'on en doive retrancher plusieurs dont la racine est grecque , latine et même arabe , il en reste encore un nombre assez grand pour révéler une certaine action exercée par le dialecte euscarien '•

Lorsque Rome acheva la conquête de libérie , quatre langues y étaient donc en usage : le basque, le turditain, le bastule et le celtibérien; augmentées, altérées par le contact de divers peuples, et se corrompant mutuellement , elles avaient sans doute produit une quantité considérable de dia-

i Encyclopédie moderne, art. Basqae , par M. de Montglare et par M. Léon Vaisse. — Dante et les origines de la tangue et de la littérature italiennes, par Fauriel, 1. 11^ p. 156, — Histoire d'Espagne, par Rosseuw Saiot-Hilatre, t. I , p. iSO. — Itinéraire descriptif de V Espagne, par le comte de Laborde, t, I, p. 276-277. — Espagne , par M. Lavallée, 1. 1, p. 56.

lectes, et tous ces élérnents , en se combinant avec ridiome des vainqueurs , allaient participer à la formation d'un langage nouveau.

L'Espagne, qui avait opposé une si longue, une si énergique résistance à l'ambition de Rome, plus aisément que toute autre nation subjuguée, unit par s'identifier à ses vainqueurs. Ceux-ci laissèrent habilement à la péninsule ibérienne une apparence de liberté. L'Espagne put se considérer presque comme un peuple allié. Auguste y établit trois proconsulats qui furent divisés en cités lesquelles se composaient à la fois d'une ville chef-lieu et d'une portion de territoire. Un commissaire irnpérial résidait dans chacune de ces cités, il portait le titre de cames et dépendait du proconsul de la province. Le proconsul recevait les ordres du préfet du prétoire. Celui-ci, qui servait d'intermédiaire entre Rome et les contrées soumises , avait le siège de son gouvernement dans les Gaules et était représenté en Espagne par un délégué. La perception du cens et quelques charges imposées pour le service de l'empire, tels étaient à peu prés les seuls points par lesquels le joug de la capitale • se faisait sentir sur les provinces espagnoles. Ces provinces avaient , du reste , leurs receveurs particuliers et leurs armées, et si les proconsuls abusaient de leur pouvoir, elles avaient le privilège de les citer devant le sénat. L'autorité indirecte exercée par Rome n'était guère qu'une espèce de suzeraineté *.

1 Del origen y principio de (a lengua ca^lelhna o romancQ

J'ai cru devoir entrer dans ces détails , ils expliquent la transformation que subit si rapidement 1 Espagne. Cette transformation s'était déjà presque entièrement opérée sous le règne d'Auguste", époque où un habitant de Gades, Lucius Cornélius Balbus, fut élevé à la dignité consulaire. Bientôt l'Espagne fournit à Rome plus que des consuls, elle lui donna desempereurs: Trajan, Adrien, Marc-Aurèle, Théodose. Rome avait débordé sur le monde. Tout ce qui apparaissait de beau, de grand, lui appartenait, et dans un brillant passage de son poème De reditu suo Itinerarium, Rutilius put lui dire avec raison :

Urbem fecisti quod prius orbis erat ^

Alors que la ville par excellence, Urbs , ne produisait plus que rarement les poètes, les auteurs qui devaient continuer la gloire de sa littérature, elle prit à l'Espagne Poraponius Mêla, le géographe , Columelle , naturaliste, que le dernier livre de son ouvrage: De re Ruslica, peut faire placer au rang des poêles ; Sénèque et Lucaîn ayant une pompe de style , une exubérance d'hyperboles que Ton retrouvera chez les Espagnols modernes; Marlial , si complètement rallié à la corruption et aux mœurs latines, Martial, qui critiquait le rude langage de sa patrie; Thistorien Florus , de celle femille des Ennéens qui avait déjà produit Lucain , les Sénèque et peut-être Pomponius Mêla... On pourrait encore augmenter cette

que 0% se usa en Espafia, por el doclor Bernardo AIdrete. Cap. III, IV, V, VI, VU. — Viardol : Etudes sur V Histoire des assemblées nationales en Espagne , p. 5 et 6.

i u Ta as fait uoe ville de ce qui était le monde, n (Vers 66.)

liste sans y comprendre cependant ni Quinlilien , ni Silius Italicus» dont il semble qu'à tort on a placé la naissance en Espagne. On verra, du reste, que les traditions des lettres se conservèrent dans cette contrée lorsqu'elles n'existaient pour ainsi dire plus en Italie.

Le latin dut s'acclimater plus facilement que partout ailleurs chez un peuple qui s'était aussi franchement incorporé à la puissance romaine ; mais, de leur côté , les idiomes des contrées subjuguées pénétrèrent dans la langue des vainqueurs. Cicéron remarquait que le latin avait en Espagne, même sous la plume des lettrés, une apparence étrangère. En même temps que Quintilien signalait dans cette langue la présence de mots gaulois tels 'que rheda et petoritum (chariot, voiture), d'un mot punique mappa (serviette), il citait le mot gurdus (impertinent, sot, étourdi) comme étant d'origine ibérienne. Ce terme existe encore dans le castillan d'aujourd'hui où gordo veut dire gros, épais '. Son apparition dans Quintilien ne prouvei-elle pas que les dialectes populaires ne furent pas anéantis. Ils continuèrent certainement à être parlés au-dessous du latin, dans les rangs inférieurs de la société, puis, comme on vient de le voir, ils montèrent jusqu'à la langue des dominateurs. C'est ce que démontrent eiicore ces anciennes médailles dont il a déjà été question ; sur plusieurs d'entre elles on constate la présence de

1 Ed. da Méril. Mélangea arehéologiquei et Httérairei^ p. 224; 292; et anlériearemcDt Ducangei (ï/oifarium. Pref. p. xu

ià INTRODUCTION.

l'alphabet latin et des caractères adoptés par leâ Turdilaios, les Bastules, les Celtibériens. Cette confusion bizarre eut sans doute lieu dans les langues elles-mêmes, et produisit une sorte de latin vulgaire, sermo rusticus ou sermo vulgaris, comme on appelait au-delà des Alpes un idiome né dans des conditions presque semblables \ Ce langage, d'abord tout à fait abrupt, se perfectionna peu à peu, et plus tard , quand le latin n'appartint plus qu'à la science, il prit la place que quittait ce dernier et le continua comme étant son plus proche héritier. Le latin, toutefois, conserva longtemps sa prédominence en Espagne. Il y survécut à la puissance qui l'avait importé et protégé.

La mort de Théodose fut comme le signal du débordement des hordes barbares. Sous le règne d'Honorius, vers Tan 406, les Vandales, les Alains,

1 Aldrete, tout en croyant que la langae latine devint à peu près unique en Espagne et qu'elle se corrompit surtout par l'invasion des barbares , reconnaît cependant qu'il y avait un latin populaire fort distinct de la langue élégaule des rhéteurs, quoiqu'ayant eu celte langue pour base, que sans cesse elle s*alléra et qu'elle devint la langue espagnole (p. 125). Ailleurs, liv. II, chap, I,p. 150^ il exprime encore la même opinion.

INTRODtJCÏIÔN. 28

les Suèves envahirent la Gaule. Ils ne s'arrêtèrent pas , comme jadis les Girabres et les Teutons, au pied des Pyrénées. Ce puissant rempart n'était pas défendu, ils le franchirent et se répandirent dans les riches contrées dont il les séparait. Les Alains s'emparèrent de la Lusitanie, les Vandales de la Bétique, qui de leur nom s'appela Vandaluzia, el plus tard Andalousie. Le pays des Gallaïques et des Astures, une grande partie du bassin du Duero échurent aux Suèves. Les rives de l'Ebre, les régions avoisinant les sources du Tage, le littoral de la Méditerranée restèrent aux Romains, mais ne devaient pas tarder à passer sous une nouvelle domination, celle des Goths. Honorius chercha à les détourner de l'Italie par l'appât de la Gaule et de l'Espagne qui, comme le dit Jornandes, étaient déjà presque perdues pour lui et que dévastaient les irruptions de Gizerich, roi des Vandales '. Les Goths occupèrent d'abord dans ce dernier pays «ne petite portion de territoire, puis s'armant en faveur de Rome, ils anéantirent les Alains, for* cèrent les Vandales à gagner l'Afrique et subjuguèrent les Suèves. N'ayant plus d'ennemis ils se tournèrent ensuite contre les Romains et les vainquirent. Ce dernier succès eut lieu sous Euric, dans la dernière moitié du cinquième siècle el guère plus de cinquante ans après l'entrée des Goths en Espagne. La suprématie de nouveaux conquérants parait avoir été acceptée sans résistance par un peuple lassé de guerres.

* Dp rebu» getieiê, p. 306.

U mTEODUCTlON.

Les Suéves , les Alains» avaient passé sur celte contrée plutôt qu'ils n*y avaient séjourné. Ils en disparurent si vite qu'ils ne purent guère y laisser d*autres traces que celles des dévastations et du pillage. Quant à la domination des Goths, par d'autres causes elle ne dut pas avoir une trèsgrande influence. Les Goths n'étaient plus ces sauvages Scandinaves dont l'apparition sur les bords du Rhin avait jadis e0rayé les soldats de Caracalla. Depuis un -certain temps déjà ils s'étaient trouvés en rapport avec Rome ; après avoir été ses ennemis ils avaient été ses alliés, presque ses maîtres; un Gotb, Maximin, avait été l'un des successeurs d'Auguste. Théodose avait rempli son armée de Goths ; un de leurs rois, Âtaulfe, épousa la sœur d'Honorius^ Galla Piacida. Il y avait presque homogénéité de mœurs, d'usages^ entre les vaincus et les vainqueurs. Ceux-ci avaient depuis longtemps oublié le culte d'Odin, ils avaient embrassé le christianisme bien avant que Clovis n'inclinât devant saint Remy son front de Sicambre; ils avaient, il est vrai, adopté les erreurs d'Ârius, mais leur foi ne s'éloignait pas d'une manière radicale de celle des Espagnols. La plupart des Goths avaient été élevés paj^mi les Romains, ils parlaient avec plus ou moins de facilité. le latin; ils trouvèrent en Espagne une langue qu'ils connaissaient et qui finit par devenir la leur, ils l'allcrèrent sans doute mais plus par des modifications grammaticales que par l'introduction d'un grand nombre de mots étrangers \ On prétend que leur idiome n'est

* Oa reconoatt pourtant dans Tespagool un certain nombre

JNTftODtîCtlON.

pas entré pour une millième partie dans la formation de l'espagnol. On ne peut guère leur accorder une influence réelle que sur la syntaxe, leur attribuer que l'usage de l'article rendu nécessaire devant des substantifs aux terminaisons invariables. Les Espagnols étaient devenus Romains, les Goths devinrent Espagnols ou plutôt Uomains à leur tour. Sur un seul point peut-être ils ne s'identifièrent pas à ces grands vaincus que leur civilisation rendait encore triomphants. Ils conservèrent leurs lois. Au cinquième siècle, ce même Euric, qui avait achevé d'établir la domination de son peuple, les fit rédiger à l'usage de ses compatriotes , tandis qu'un jurisconsulte fut chargé d'emprunter au code de Théodose les lois qui devaient régir les anciens habitants de l'Espagne. Au septième siècle toute distinction cessa ; Récesuinthe étendit la loi gothique à tous ses sujets. Il n'y eut

de termes ^ui doivent provenir des Goths, tels les suivants :

Mots castillans. Mots de la langue des Goths.

Ama.

Bandera.

Estafa.

Esgrenaidor.

Harpa.

Harenqae.

Haca.

lelmo.

lardin.

Rueca.

Rodilla.

Âmcl.

Baner.

Stnben.

Grimmich.

Harpfen.

Hering.

Akhen.

Helino.

Gartea.

Rokbcn.

Rodl, etc.

Voy. k ce sQJct M Origen y princijtiOf etc.

sont entre antres

Mots allemands.

Amme.

Banner.

Slnbe.

Grimmich.

Harfen.

Hsring.

Hel(n.

Garten.

Kockcn.

ch, XIV, p. 391,

26 tNTAODOCtiON.

plus qu'une seule nation. La fusion des deux peuples fut d*aulant plus coni[ilète que leur foi était devenue la même ; il y avait un demi-siècle environ que Récared avait abandonné l'arianisme. Le souvenir des conquérants ne laissa rien d'amer, ou plutôt on oublia qu'il y avait eu des conquérants, et le nom de fils des Golbs resta une qualification honorable.

Les Gotbs se modelèrent donc sur la contrée soumise. Leurs contacts précédents avec Rome les avaient, comme on Ta vu, préparés à comprendre, à adopter cette civilisation. Ils l'adoptèrent si franchement, que ni monuments, ni inscriptions ne rappellent leur puissance. Les cirques de Sagonte, de Carteya, d'Aciuipo furent, après leur invasion, remplis des spectacles qui avaient jadis charmé les proconsuls; l'aspect général resta presque aussi latin que si dans sa course le soleil n'avait pu voir rien de plus puissant que Rome.

• . . • Possis nibil urbe Roma Yisere majus.

La basse latinité ajouta quelques noms littéraires à ceux que j'ai précédemment cités. Au quatrième siècle l'Espagne avait produit Juvencus et Prudence. Au moment même où les barbares se disputaient la Péninsule, vivait Paul Orose tant de fois invoqué par les écrivains du moyen âge. La nouvelle conquête n'interrompit pas ces traditions poétiques ou érudites. Théodorick, contemporain de notre sauvage CbUdéric, faisait sa lecture fa->

INTRODUCTIOPi. »

vorîte d'Horace el de Virgile. C'est dans Tidiome de rÉnéide qu'un autre prince goth , que Sisebut composa plus lard quelques épîïres et raconta la vie de saint Didier. Un homme vraiment remarquable inspira ainsi à Sisebut le goût des lettres antiques, cet homme fut saint Isidore de Séville, l'ardent adversaire de l'héréèie arienne, l'ami de saint Grégoire. Saint Augustin a parlé des illustres évêques qui, de son temps, honoraient l'église d'Espagne. Isidore peut être regardé comme l'un de leurs dignes successeurs. Ce fut aussi le dernier des ecclésiastiques espagnols qui, à cette époque reculée, conserva dans ses écrits quelques vestiges de la pureté antique. Autour de lui l'Espagne redevenait barbare * . Saint Isidore a laissé un très-grand nombre d'ouvrages. Il en est un qui a pour nous un intérêt tout particulier, ce sont ses Étymologies ^ On y trouve quelques détails qui ne doivent pas être négligés ici. Plusieurs fois saint Isidore révèle dans ce curieux livre l'existence d'un idiome vulgaire, de ce même idiome qui, au temps de Quinlilien, fournissait déjà des mots à la langue latine. J'emprunte aux étymologies les fragments qui suivent : « Mantum hispani vocant quod manus tegat, tantum est enim brève amictum '*.... Cama est brevis et circa

i Ticknor. — Hittoria de la literatura espafiola traducida al castellano, por doB P. de Gayangos y don E. de Yedia, tomo IV, p. 171.

' hidori hispalensis originum iive etymologiarum libri viginti, {Auctores latinœ linguœ in unum redacti corpus,)

M INnODUCnON.

terra '.... Poderis est tunica sacerdotalis linea, eorpori astricta usque ad pedes descendens^ hâec vulgo camisia vocatur '.... Astrosus ab astro dictus quasi malo sidère natus '. » Ces mots, mantum, cama, camisia, astrostts ont passé dans Tespagnol; d'autres» cités par Clarus attirés du même livre^ ont disparu avec le dialecte auquel Isidore de Séville les empruntait. Tels étaient aeranis (cheval), agna (souris), agrestes (vent du nord), captivalium (dimanche des rameaux), mi7tmindnis (jusquiame) ^

Ce nouveau témoignage suffirait pour prouver— s'il en était encore besoin — que malgré la persislance du latin, à côté de lui, sous lui grandissait un langage né en partie de sa corruption et qui devait finir par le remplacer.

Au commencement du huitième siècle, l'Espagne était entrée dans une de ces périodes de décadence où une régénération ne peut sortir que de calamités arrivées à leur comble. Les usurpations et les

* Clarus. *- Darsteilunff der Êpaniichen idteratwr im Mih telalter. 1. B. S. 79.

crimes s'étaietit succédé sur le trône. Wittiza , arrière-pelil-fils d'Ervige qui avait pris au roi Wamba sa couronne , Wittiza fut renversé par Roderick. L'histoire est sévère à l'égard des princes malheureux , elle Ta peut-être été beaucoup pour Roderick. Faut-il voir en lui un usurpateur? C'est ce que l'état de confusion où se trouvaient tous les droits , c'est ce que l'origine criminelle de la dynastie de Wittiza rend au moins douteux. Faut^il voir en lui un tyran débauché, une espèce de copie de Tarquin? C'est ce que ne prouve aucun document sérieux ; c'est ce que dit seulement une tradition fort suspecte. Sans doute inspirée d'abord par les senliments peu généreux que les grandes chutes excitent trop souvent, cette tradition a cependant jeté comme un intérêt romanesque sur le dernier roi des Goths. Mais ce ne fut pas l'amour qui perdit l'Espagne , ce fut la haine ; la haine que don Oppas, frère de W^illiza et évêque de Tolède, que le comte Julien , beau-frère de Wiltiza et gouverneur de Ceuta , portaient à celui qui avait triomphé du chef de leur famille.

A cette époque les Arabes venaient de souraellre toute l'Afrique septentrionale à la domination musulmane. Ce furent les alliés qu'invoquèrent les piirtisans de Wittiza. Mousa, lieutenant du calife Abd-el-Meleck, envoya à la conquête de l'Espagne une partie de son armée augmentée par les peuplades qu'il avait subjuguées, en leur persuadant que vainqueurs et vaincus avaient une origine commune. Parmi ces peuplades étaient les Mores qui, dans celte invasion, se mêlèrent tellement aux

Arabes, que le nom des uns est devenu comme synonyme du nom des autres. En 714, Roderick perdit son royaume à la bataille de Xeres-de-la- Frontera. Les Arabes devinrent les possesseurs des belles contrées qui , disaient-ils, leur offraient le sol fertile de la Syrie , le beau ciel de l'Arabie heureuse, les fleurs et les parfums de Tlnde, les mines abondantes de la Chine '. Cependant ceux des chrétiens qui préférèrent une périlleuse liberté à une odieuse servitude, se retirèrent dans la partie occidentale des Pyrénées où un parent de Roderick, Pelage, devait fonder le petit royaume des Asturies. Si Ton en croit Mariana, la situation des provinces conquises fut efl'royable : c C'était, dit-il, une désolation universelle , tout était désert et inculte; il n'y avait point de sortes de maux qu'on ne fitsoufi*rir aux chrétiens, on enlevait les femmes à leurs maris, on les outrageait en leur présence, on arrachait les enfants du sein de leurs mères, on pillait, on volait impunément. » AlfonseX, dans la Chronique générale , a peint l'Espagne avant et après la conquête des Arabes. Le premier tableau est aussi brillant que le second est horrible, celuici ne le cède en rien à la sombre esquisse de Mariana ; mais peut-être dans ces. lugubres peintures faut-il faire la part des exagérations. Les historiens ne résistent pas facilement à des descriptions pareilles. On serait tenté de croire à des excès de couleurs. Si des Espagnols combattirent

1 Historia de la dominacion de los Arabes en Etpana, por don José Au^onio Goncle > cap. VIII, p* 15.

vaillamment les Mores, d'autres en grand nombre ne fuirent point les provinces envahies, ils y subirent le nouveau joug et s'y mêlèrent à leurs vainqueurs. Ces chrétiens soumis reçurent le nom de Mozarabes, nom auquel on a donné différentes étymologies. Les uns y ont vu la contraction de deux mots Misii-Arabes *, d'autres l'ont fait dériver du participe Mostarabe qui signifie ara^ bise ^ Ces chrétiens conservèrent leurs propriétés pour lesquelles ils ne payèrent pas plus d'impôts que les musulmans eux-mêmes ; ils ne furent pas persécutés au sujet de leur religion, continuèrent à avoir leurs évêques librement élus, leur clergé. Les anciennes églises purent être réparées, rebâties, mais non agrandies. Quant aux cérémonies extérieures du culte, telles par exemple que les processions, elles furent interdites. Les Mozarabes conservèrent l'organisation civile et politique des Golhs. Pour résumer cette situation si anormale dans l'histoire des conquêtes , je le répéterai d'après M. de Circourt : < Les Musulmans laissèrent debout tout ce qui ne menaçait pas directement leur domination ^. > Il ne faut pas trop s'étonner, du reste, de cette tolérance des Mores ; il faut se le rappeler, lors de leur victorieuse invasion ils avaient été excités par des chrétiens, et des chrétiens les avaient secondés ensuite.

1 Los otroi doi libroi de la coronica gênerai de Espafia que continuava Ambroeio de Moraleê, liv. XII, p. 214.

* ffist, des Mores Madejaret et des Morisqves, par M. le comte A. de Circourt, 1. 1, p. 21.

' Même ouvrage, tome 1, p. 2.

Quand Tharik-ben-Zeyad débarqua sous le rocher de Calpé, il conduisait non-seulement des Arabes, des Mores mulsulmans , des Berbères idolâtres , mais encore des Espagnols tirés des garnisons gothiques de l'Afrique *; d'autres chrétiens se joignirent à ces hordes. Sizebut et Eba, deux fils de Wittiza, sur le concours desquels Roderick avait eu riraprudence de compter, passèrent à l'ennemi le noercredi de cette terrible semaine où l'Espagne fut perdue. Ces antécédents ne rendent-ils pas explicables les ménagements dont usèrent les Musulmans. Leur tolérance eut certainement quelque chose de politique. Abdéiazis, qui succéda à son père Mousa comme gouverneur des pays conquis, s'efforça par la justice et la douceur de son administration de rallier les vaincus. Il avait épousé Egilone, veuve de Roderick. Le système de domination que les Romains avaient déjà employé à l'égard- de l'Espagne fut en quelque sorte suivi par les Mores. Ils ne purent cependant apporter dans cette contrée une civilisation comparable à celle qui suivait les anciens maîtres du monde dans tous leurs triomphes. Lorque les Arabes envahii*enl la péninsule, il y avait seulement une centaine d'années qu'ils étaient encore presque des barbares; qu'ils avaient, assure-t-on, brûlé la fameuse bibliothèque d'Alexandrie. Alors ils possédaient quelques poètes, mais ne pouvaient s'enorgueillir de ces philosophes, de ces savants qu'ils produisirent plus lard en si grand nombre. Quant aux Mores qu'ils avaient

1 Hist. de» More» Mudejare», tome 1^ p. 2.

UlTRODUCnON. 83

entraioés avec eux , ils étaient bien plus arriérés encore, el l'on peut s'étonner delà rapidité de leur civilisation. De tels progrès furent dus à l'influence des califes; la famille des Âbassides porta sur le trône le goût, la protection des arts, des sciences, des lettres. Souvent les émirs de l'Espagne partagèrent ces glorieux instincts, et en peu de temps les Musulmans y surpassèrent de beaucoup le peuple qu'ils avaient soumis et qui sans doute d'abord était plus policé qu'eux-mêmes. L'intervention de ce peuple ne fut pas inutile cependant à cette espèce de renaissance. A ce sujet j'emprunterai à M. de Circourt un aperçu très-curieux et sur lequel j'aurai à revenir : < Abderrhaman — dit le savant bistorien des Mores Mudejares — osa prendre des mains des Mozarabes el de celles de ses alliés de Constan* tinople les trésors de la science antique. A ses yeux, aux yeux de ses peuples , tout ce qui venait des chrétiens était science chrétienne; il l'accueillit cependant sans défiance » le jeta dans le creuset alchimique des professeurs de ses écoles et en fit quelque chose d'original qui, dans tous ses dévelop^ pements, montre la trace de l'intervention soutenue des Mozarabes. Le caractère des conquérants en fut à la longue profondément modifié , et malgré les invasions postérieures qui mirent à plusieurs reprises la puissance entre les mains de princes fanatiques , le type moresque, résultat de la fusion des idées de l'Occident et de l'Orient, resta le type de l'Espagne musulmane '. »

^ Même ouvrage, 1. 1, p. IS6.

Si DrrE<»>UCTION.

La civilisation sembla chargée du soin d'adoucir les haines, de consoler, d'attirer les vaincus. Grenade, Cordoue, Valence, Séville, Tolède, eurent bientôt des collèges, des académies. Soixante-dix grandes bibliothèques furent ouvertes au public. Les mathématiques, la médecine, Thistoire, la poésie furent partout cultivées. La langue arabe fit alors d'immenses progrès , ils furent tels et si prompts que d'après le témoignage d'un évéque de Cordoue, au neuvième siècle, sur mille chrétiens — de ceux qui étaient restés confondus aux Mores — un seul à peine était en état de réciter en latin les prières de l'Église. Lorsque Alfonse VI prit Tolède en 4085, il y trouva un grand nombre de ces Mozarabes. Plus tard, saint Fernand rencontra aussi dans toute l'Andalousie ce cette race d'Espagnols qui avaient conservé leur foi mais oublié leur langue, et pour lesquels on fut obligé de traduire les Livres-Saints en arabe ^ » Beaucoup d'Espagnols écrivirent alors dans l'idiome de leurs vainqueurs et longtemps après l'invasion qui amena la chute de la monarchie gothique, lorsque déjà les chrétiens regagnaient du terrain , l'arabe conserva sa prééminence; il resta une langue scientifique non*seuIement en Espagne mais même en France ^

Malgré cette propagation si rapide de l'arabe , le latin, grâce à la protection du clergé, ne disparut pas entièrement. Sampirus, évéque d'Astorga,

t Viardof, Etudes sur l'histoire des institutions, de la littérature, etc, p. 14.

' Fanriel, Bist^ de la foésie pr^venfale, (orne III, p. ^ÏQ,

mTROBtHrrioN. tsn

écrivit dans cette langue au onzième siècle, et plus tard , quand l'idiome vulgaire eut acquis quelques qualités littéraires, le latin se maintint encore; c'est ce que prouve un assez grand nombre de chroniques. On a quelques motifs de croire que les Mores eux-mêmes usèrent parfois d^une langue latine fort corrompue. Idace rapporte dans ses chroniques une convention faite en 734 entre le chef more de Coimbre et un couvent. Il est possible que ce traité ait été traduit en latin , mais rédigé d«ins cet idiome par le chef more ou simplement translaté de l'arabe il n'est pas moins intéressant pour rhistoire du castillan. On retrouve dans cet acte plusieurs traces du roman^ tels sont les mots: Juzgo, Malar, Mostrar, Bispi, Acolhenza. Quelques écrivains ont, il est vrai, nié l'authenticité de cette pièce sur laquelle d'autres érudits de grande valeur a'ont élevé aucun doute. Il faudrait, du reste, la regarder comme apocryphe, que les ouvrages d'Isi dore de Séville suffiraient pour attester l'existence d'une langue vulgaire qui côtoyait le latin , se mêlait à lui et n'était autre chose qu'un latin dégénéré.

Cette vieille langue , qui se faisait nouvelle en se corrompant, s'était retirée dans le nord de l'Espagne ; peu à peu elle devait en revenir et reconquérir sur l'arabe tout le terrain que celui-ci avait occupé. Pendant cette longue croisade, qui dura depuis l'invasion des Sarrazins jusqu'au seizième siècle, dans cette lutte interrompue par des traités de paix, par des alliances, il y eut entre les Maures et les chrétiens tant de points de

86 tNTROSVtfnoI».

contact que, on le supposerait, il y aurait dû avoir aussi une action très-vive exercée par la langue et la littérature arabe, sur la langue et la littérature naissante des Espagnols. Bien qu'il n'en ait pas été ainsi par un phénomène sur lequel j'aventurerai plus tard quelques conjectures, il est opportun de s'occuper avec détails du grand rôle que les Arabes jouèrent dans le moyen âge; si d'abord ils n'agirent pas aussi directement qu'on le supposerait sur les idées de la péninsule , ils agirent sur celles des nations voisines que l'Espagne prit souvent pour modèles, et produisirent ou tout au moins aidèrent à créer l'esprit chevaleresque.

Chateaubriand l'a dit : c La chevalerie, dont on place ordinairement l'institution à l'époque de la première croisade, remonte à une date fort antérieure, fille est née du mélange des nations arabes et des peuples septentrionaux , lorsque les deux grandes invasions du nord et du midi se heurtèrent sur les rivages de l'Italie, de l'Espagne, de la Provence et dans le centre de la Gaule *. >

^ Étude$ htêtorifuef, U III, -«* Cbevaleri6«

INT&ODOCTION. 87

Tacite parle d'un usage des Germains que Ton a considéré avec raison comme ayant une grande analogie avec Tarmement des chevaliers : « C'est dans l'assemblée que l'un des chefs, — dit le grand historien, — le père ou un parent, décore le jeune homme de la framée et du bouclier. Chez eux c'est la robe virile, c'est le premier honneur de la jeunesse. Avant cela les jeunes gens faisaient partie d'une famille , ils appartiennent désormais à la République *. »

Cette coutume, négligée chez les nations galloromaines , se conserva chez les peuples purement celtiques , chez les conquérants germains et se perpétua sous les Mérovingiens et les Carlovingiens *. Charlemagne ceignit solennellement l'épée à Louis-le-Débonnaire, qui plus tard pratiqua la hîéme cérémonie à l'égard de Charles-le-Chauve.

On a aussi attribué à des traditions occidentales le culte de la femme , ce culte qui fut l'une des grandes inspirations du moyen ôge et qui produisit Béatrice et Laure. Les Germains trouvaient dans les femmes quelque chose de surhumain. « Ils pensent, dit encore Tacite, qu'il y a en elles je ne sais quoi de saint et de prophétique. Ils ne dédaignent point leurs conseils et ne méprisent pas leurs réponses. Sous Vespasien nous avons vu Velleda honorée comme une divinité '. »

Voilà assurément quelques germes de l'esprit

^ TaeUe. De Germa. XIIK

> Henri Martto, HisU de France, t. III, 1^ 20«

» De Germ., YIU,

88 UmtODUOTION.

et des usages de la chevalerie. Le moyen âge parait avoir dû aux Arabes leur complet épaDouissement. Les Mores nous oiïrent les modèles de nos deux chevaleries : de notre chevalerie religieuse instituée pour la défense de la foi, de notre chevalerie mondaine résultant de la civilisation des classes féodales. Conde parle dans son ouvrage d'un guerrier more, Hixem-ben-Muhamad ben Hilel , qui passa presque toute sa vie à combattre les chrétiens sur les limites de la Castille. Ce guerrier était brave, vertueux, austère; il portait un vêtement rustique, jeûnait avec rigueur , célébrait la pâque qui tinit le ramazau et partageait ses épargnes avec ceux qui comme lui gardaient la frontière. « Ces rabites ou gardiens de la frontière, ajoute Conde dans une note, professaient une très-grande austérité, se consacraient volontairement à l'exercice continuel des armes et s'obligeaient , par vœu , à défendre leurs limites contre les attaques et incursions des partisans et des guerriers chrétiens. C'étaient tous chevaliers de choix et d'une grande constance dans les fatigues. Ils ne devaient pas fuir, mais combattre intrépidement et mourir plutôt que d'abandonner leurs postes. Il paraît vraisemblabe que de ces rabites procédèrent , tant en Espagne que parmi les chrétiens de l'Orient , les oridres militaires si célèbres parleur valeur et parles érainents services qu'ils rendirent à la chrétienté. L'institution des uns et des autres était très-semblable ^ »

1 Hitt. d9 h Demin, de h9 Arabes, cap. CXYU, p. 309, 911,

INtRODtJCÎlON. t§

M. tlauriel , qui n'a pas négligé la remarque de Conde et qui lui a cionné plus de développement, croit aussi que la chevalerie mondaine, galante^ existait chez les Mores. Dès les premiers temps de leur conquête, l'un deux, que j'ai nommé tout à l'heure Abdelasis, « montrait, dit M. de Circourt, les nobles sentiments qui dictèrent le code de la chevalerie *. » D'Herbelot parle, dans sa Bibliothèque orientale y d'un combat tout à fait dans les idées chevaleresques , ce qui indiquerait que ces idées appartenaient bien à TOrient. Bazman et Cabad, tous deux renommés parleur valeur, furent les champions, l'un Turc, l'autre Persan, auxquels fut remis le sort de leur pays. Us eurent un combat singulier, et Cabad ayant été vainqueur, le roi des Turkestans repassa le Gihou avec son armée et laissa le roi de Perse en paix *. Le dévouement, la constance, la courtoisie, la libéralité, l'observation stricte des choses jurées, étaient chez les Arabes des vertus comme chez les chrétiens. L'amour, pour les uns et pour les autres , avait la même importance. C'était le mobile des prouesses et de l'honneur. Lorsque entre eux ils étaient en guerre , les Mores devaient user de générosité , ne pas poursuivre les fuyards à toute outrance, ne pas les tuer hors du champ de bataille. La société arabe offrait des ressemblances avec la société féodale. Les Arabes avaient leurs fêtes somptueuses, leurs jeux guerriers , leurs discussions poétiques*

^ ffiti, des Mores Madejaree, 1. 1.

« Biblioth. orientale, p. i9t(.

iù m. INtaODOCTlOI*.

Mais où s'était d'abord manifesté cet esprit que l'on a appelé chevaleresque? Les Arabes possèdent des œuvres antérieures à nos plus anciennes épopées et dans lesquelles on retrouve réellement une inspiration identique à celle de nos vieux poèmes. Que l'on mêle ces conceptions orientales aux traditions des peuples du nord , et l'on aura le secret de l'origine de nos vieilles littératures. Depuis quelque temps on s'est beaucoup occupé du livre à'Antar % ouvrage arabe dont Âsmaï le gram^ mairien passe pour avoir mis en ordre le récit sous le règne d'Haroun-el-Racbid. Ce grand calife aimait à faire réunir les poèmes et les légendes de l'Orient, comme son contemporain Gharlemagne à faire recueillir les vieux chants tudesques. Le livre d'Ântar fut refait dans les premières années >du douzième siècle, par Etoul-Moyed, surnommé, à cause de son œuvre, El-Antari. Comme Roland, comme le Cid, Antar a vécu ; ce fut non-seulement un guerrier illustre , mais un poète célèbre. On lui a attribué une des sppt moallacah qui furent placées dans le caabah de la Mecque *; mais l'existence réelle d'Antar a disparu dans le roman qui porte son nom : il y est devenu une espèce de paladin. Que l'on change quelques noms, quelques détails de mœurs, et du livre d*Antar on fera un livi*e de chevalerie. De même que le Cid a ses bonnes épées Tison et Colada , Antar a son glaive

i Nolamment M. Detéclaze dans son livre Roland et la Chevalerie, X, I, p. 157; t. II, p. 274 et 8uir« * Biogr» univereellef arU Aniar*

redouté Dhamy. Ainsi que Renaud de Montaubaa a son fameux cheval Bayard^ Ântar a son coursier Abjer. Dans les combats, Ântar invoque le souvenir de la belle Ibla avec autant de ferveur que plus tard Don Quichotte invoquera l'incomparable Dulcinée du Toboso. Un mot, un sourire d'ibla inspirent la joie ou la tristesse au tendre amant. Il a pour elle une affection respectueuse, égale à celle d'Âmadis pour Oriane. A côté d'Antar figure un autre personnage qui semble à M. Delécluze le premier type des écuyers dont étaient suivis les chevaliers occidentaux, e II suffit, dit cet écrivain qui s'est beaucoup occupé de cette curieuse production arabe, il suffit de lire cent pages du roman d'Antar pour en mêler les aventures avec celles de Roland et de tous les chevaliers de Charlemagne et d'Arthur qui, pour la plupart, issus de sang royal comme le héros arabe, mais abandonnés et livrés au destin, s'élèvent peu à peu par leur courage et reprennent par leurs vertus les avantages auxquels leur naissance leur donnait des droits. »

Il semble à M. Delécluze que de toutes les nianies chevaleresques la plus difficile à expliquer est celle des chevaliers errants. Il y voit une importation de la vie nomade des Arabes. Ces guerriers à la recherche d'aventures, rencontrant des malheureux perdus dans des déserts, secourant les opprimés, ces guerriers lui paraissent possibles si on les place dans des pays peu peuplés et peuplés de tribus presque toujours en guerre entre elles ; ils ne le sont plus si on les transporte dans l'Europe du

moyen âge» où partout il y avait des villes et un gouvernement quelconque ^ »

Le livre d'Ântar est loin d'être le seul roman chevaleresque que puissent citer les Arabes. Ils en ont d'autres et en grand nombre. Cardonne en a indiqué plusieurs ' ; tel est El Seidi Balhal^ le Seigneur des Batailles : c'est ainsi qu'est désigné Âbn-Mohamed, le héros de ce livre, personnage qui a véritablement existé sous les califes Ommiades, mais dont la vie a été altérée par les récits d'exploits imaginaires ; tel est encore le Livre de Hamsé^ fils de Bahlawan. On suppose que Hamsé conquit la Perse» Tlnde, la Chaldée, la Syrie, obligeant par la force des armes toutes ces contrées à embrasser le mahométisme. On peut encore citer l'histoire de Bahallul, l'un des conquérants de l'Espagne ; celle d'Alexandre, sur laquelle j'aurai à revenir; celle de Rustem, fils de Zal. Cet ouvrage, connu dans tout rOrient, a du reste été emprunté par les Arabes aux Persans. Rustem est un des personnages que Firdouzi, qui vivait au dixième siècle, a longuement célébré dans le Livre des Rois '. Rustem est bien aussi un chevalier oriental ; on remarque dans son histoire mille traits qui pourraient être transplantés dans les romans de la Table-Ronde ou du Cycle carlovingien.

On l'a vu par les noms d'Alexandre et de Rustem, les Arabes ne s'exercèrent pas toujours sur des

i M. Detéclaze, Roland, p. Zii,

* Bibl. des Romans, jaillet 1777, 1. 1, p. iO et suiv.

^ Coliection. orientale. Le Livre des Rois, trad. par M. HohK

lOTRODUCnoN. 48

sujets nationaux. La Bible a été pour eux une mine abondante. Ils l'ont altérée de la manière la plus iélrange: le meurtre d'Abel est devenu le sujet d*un roman d'amour, la vie de Noé, celle de Joseph, 'qualifié de grand-vizir, pourraient, telles qu'ils les racontent, être mises dans la bouche de la abonne Scheberazade *. Ce qu'il y a de bizarre, tî'est que leur imagination s'empara non-seulement ije l'ancien et du nouveau Testament, mais broda encore des légendes sur quelques saints; c'est par les Arabes que saint Georges, sur lequel nous n'avons pas de détails,' dont nous ne connaissons guère que le martyre, a été transformé en un type chevaleresque ; c'est probablement grâce à leurs récits apocryphes que ce saint fut regardé par l'Angleterre comme un glorieux patron , qu'il donna son nom à l'ordre destiné, par la czarine Catherine ÏI, à récompenser le gain d'une bataille *.

• Les Arabes avaient leurs récitateurs de poésies ^ssez comparables à nos jongleurs. Des hommes appelés Rawia s'attachaient aux plus célèbres poètes , apprenaient leurs vers et les allaient chantant '. Ce n'était pas seulement dans le genre épique d'Antar qu'écrivaient les romanciers et les poètes arabes. Le Pantchatantra (les cinq sections), recueil d'apologues attribués en Europe à Bidpaï et plus récemment au brahme Vichnou-Sarma

i BibL des Romans, Juillet 1777, t.I, discoars préliminaire.

s Même ouvrage. Dise. prél.

s Encyclopédie moderne. Art. Arabe.

* Bio^T^ w%iv. Art. YicliQOQ-Sarmaf

le Cafhamrita-Nidki (trésor de TAmbroisie) qui est tiré de ce premier ouvrage *; YHitopadesa (instruction salutaire)» autre imitation également en sanscrit du Pantchatantra *, le Ramagana (les courses de Rama), composé, dit-on, quinze siècles avant l'ère chrétienne *, devinrent les sources d'un grand nombre de contes qui arrivèrent aux Arabes par les Persans, surtout par le Livre de Calila et Dimna que ces derniers empruntèrent au Pantchatantra, au Cat'hamrita-Nidhi et à VRito-padesa. Ce livre de Calila et Dimna, qui avait passé du sanscrit au persan et du persan à l'arabe, passa de l'arabe au grec et à Tbébreu, d'une de ces langues au latin, du latin à l'espagnol. 11 fut ensuite encore une fois, vers 1270, traduit de l'hébreu en latin par Jean de Capoue, sous ce titre : Directorium sapientiœ; puis, vers 1313, il fut remis en latin par Raymond île Béziers, d'après l'ancienne traduction qui en avait été faite en espagnol. Grâce à l'intermédiaire des Arabes, ces contes venus de rinde sous diverses formes, par différentes voies, parvinrent aux Provençaux, aux Français, aux Italiens et aux Espagnols. Mais, chose bizarre, c'est sur ces derniers que les fictions orientales eurent le moins d'influence; ils paraissent même en avoir reçu plusieurs non directement, mais simplement comme un reflet de la littérature française.

*■ Le livre du comte Lucanor trad. par BI. de Puibtisqae, Origine de l'Apologue,

* Loiseleur Deslongchamps. Essai sur les fables indiennes, p. 73. .

' Bamayana poème sanscrit mis en français par H. Fauelie.

M. Edouard Lancereau a fait récemment connaître YHilopadesa dans notre langue et a eu soin d'indiquer les imitations si nombreuses qui en furent faites *. Ce curieux recueil se compose d'une fiction principale servant de cadre à des apologues dans lesquels s'intercalent d'autres récits. C'est un enchevêtrement de fables qui rappelle un peu la contexlure du Moyen de parvenir, où tant de contes se mêlent, se croisent; où tant d'anecdotes viennent sans cesse se jeter au travers d'anecdotes commencées. Mais VHitopadesa diffère essentiellement du Moyen de parvenir par la mora^ lité de son but, par le nombre de ces maximes dans lesquelles se condensait la sagesse de l'Inde. Il ne faudrait pas croire, toutefois , que les contes qui remplissent ce livre soient tous chastes , il s'en faut, et beaucoup d'entre eux ont trouvé place dans le Decamermi, dans le Pecorone, dans les Facétieuses nuits de Straparole :

Et tous ces vieux recueils de satires naïves Des malices du sexe, iramortelles archives.

Mais en pénétrant dans notre littérature du moyen âge, ils ont perdu l'espèce de leçon qu'ils offraient, ils se sont transformés d'une manière plus indécente ; les détails y sont devenus plus graveleux et l'intérêt s'y est tourné du côté de ces légères héroïnes auxquelles les sages Indiens n'épargnaient pas le blâme. Le but moral a com-

i Uitopadesa ou lUnstruction utile, tradttit du sanscrit par M* E* Lancereau. Appeadicei p» 215«

plèteinent disparu ; on n'a plus voulu qu'amuser, que provoquer le rire.

On peut supposer, par ce qui précède, que l'apologue, si en vogue au moyen âge, lui arriva bien plutôt par les Arabes que par les fables d'Ésope. Saint Cyrile, apôtre des Sclavons et qui vivait au neuvième siècle, a composé quatre-vingt-quinze fables divisées en quatre livres. Cinq ou six seulement sont imitées d'Ésope ^ Un grand nombre des autres apologues de saint Cyrile semble avoir une origine indienne. Le recueil de Marie de France ne contient que trente et une fables dont le fonds rappelle celles dont on a fait honneur à l'esclave phrygien. Marie de France parle dans son prologue d'un compilateur connu sous le nom de Romulus , elle en fait un empereur romain :

Romulus qui fu emperere,

A Sun fîll escrit et manda

Et par essample li mustra

Cum il se puist contregnelier (garantir)

K'hum ne le peust engîngnier * (tromper).

Dans ce Romulus métamorphosé en empereur, ne peut-on pas voir la réminiscence de quelque sage de l'Inde, le souvenir altéré d'un Wichnou- Sarma transformé pour plus de popularité en un empereur romain ? Romulus écrivant des fables pour l'instruction de son fils Tiberinus ne serablet-:il pas. tout à fait dans les idées orientales?

1 Poésies de Marie de France, [oubliées par Roquefort, i. II. Notice snr les fables.

* M^me ouYrage, même lomei p. 60»

INTRODUCnON. G

Un poème dont Tinspiration remonte peut-être aussi à rinde , c'est le fameux Romdn du Renard, Gli animait parlanti du moyen âge. Cette œuvre burlesque et satirique ne se rattacherait-elle pas au Panichalanira par le livre auquel le persan Burzougeh donna le titre de Calila et Dimna ?

Un autre ouvrage que le Pantchatantra et ses dérivés , a eu sur nos anciennes littératures une influence qu'il faut encore indiquer. Je veux parler d'une fiction indienne dont la donnée rappelle un peu l'histoire de Joseph et celle d'Hippolyte. Traduite ou imitée en persan , en arabe , en hébreu, en syriaque, en grec, en turc, Dom Jean, au douzième siècle, en fit V Histoire des Sept Sages. Au treizième siècle un poète inconnu la mit en vers sous le même titre ; un autre poète, Herbers, en fit un roman sous le nom de Dolopathos. En Espagne elle s'appela Disciplina clericaliSf et sous cette nouvelle forme fournit à la France la Discipline de Clergie et le Castoiement d'un père à son fils. Antonio Guerale et plus tard Pedro Hurtado de Vera, firent passer en espagnol la traduction française, qui avait été faite au quinzième siècle, d'un texte latin qui, peut-être, était celui de Dom Jean. Ce même ouvrage fut ensuite imité en allemand, en italien et enfin reparut en France sous ce titre : le Prince Erastus. Dans de si nombreuses transformations, l'œuvre primitive s'est fort altérée. Dans cette œuvre , un jeune prince est accusé près de son père, par une des femmes de celui-ci, d'un amour qu'elle nourrit seule et qui a été repoussé. La mort du prince esl décidée, lorsqu'un sage vient,

par un apologue , jeler du doute dans Fâme da roi. Ces doutes sont combattus la nuit même par un autre apologue que raconte la perfide favorite. Le lendemain matin, nouveau conte d'un visir, le lendemain soir, nouveau récit de la belle accusatrice. 11 en est ainsi pendant assez longtemps et le jeune prince ne peut venir en aide à ses défenseurs. Sindibad , qui Ta élevé, a prévu que de grands dangers le menaçaient et qu'il ne les pouvait éviter qu'en gardant le silence jusqu'à une certaine époque. Les récits des vizirs ou des sages prolongent l'existence du jeune prince jusqu'à la date fixée ; il parle alors et n'a point de peine à prouver son innocence *.

Cette antique fiction a été modifiée de bien des manières : les noms des personnages et des lieux ont été changés ; quelques imitateurs n'ont pris au livre de Sindibad que son cadre, ils l'ont rajeuni suivant les idées de leurs siècles et leurs fantaisies, ils y ont placé de nouveaux épisodes ; d'autres, au contraire, ont laissé ce cadre tout à fait de côté et se sont emparés des contes et des fables qui le remplissaient ; ces fables , ces contes ont été reproduits à satiété en France et en Italie.

Tandis que les tromperies des femmes donnaient aux Arabes les sujets de tant d'épisodes erotiques,

^ Voir sar celte fiction et ses diverses formes :^ Sindibad- Nâmah , revue britannique (mai et juin 1842). — Eesai eur leg fables indiennes, à partir de la page 80. -^ Romao des Sept Sages de Home, pobl. par Leroux de LiDcy. — Ehlopathosp pob. par M. Bruaet. — Le prince Emstus. — Poètes et roman* etBrs de la Lorraine, art. Dom Jean, etCk

INTOODUCnON. 49

la femme était pourtant idéalisée chez eux, idéalisée autant qu'elle avait pu l'être chez les Germains. Ce bizarre contraste existe aussi dans notre moyen âge. A côté des récits peu chastes des trouvères , à côté des épopées chevaleresques , à côté de ces œuvres écrites sous une inspiration toute matérielle, toute brutale, le moyen âge se créa très-singulièrement une métaphysique amoureuse. Les femmes, égrillardes commères dans les fabliaux , héroïnes souvent peu virginales dans les romans de chevalerie, furent presque divinisées par bien des poètes. Ici encore l'Europe pourrait avoir imité l'Orient et reçu ce culte de la femme autant des croisades et de l'invasion des Arabes que de Platon et des traditions germaniques. On peut d'autant plus le supposer que les pensées des Européens, lorsqu'il s'est agi d'exprimer ces sentiments épurés, se sont colorées d'une teinte orientale ^ Cette teinte est visible sur quelques-uns des chants des troubadours, et sans doute fut communiquée par eux à Dante, i Pétrarque et à leur école. Cependant on ne peut guère croire que les troubadours aient été en rapport direct avec la poésie arabe, dont la langue est une langue à part. Il n'y aurait eu qu'une de ces infiltrations d'idées dont on trouve des traces si fréquentes quand on s'occupe de Thistoire littéraire. Celle difficulté d'entendre l'idiome poétique des Arabes ne rend pas admissible la supposition que les Provençaux aient pu calquer les formes

' Deléclose. Dante et Im poésie atnoureuse, p« 63. — Ginguené. HUi, lut. d^itutie^ u I| eh. V.

M IMTaODUGTION.

rbyihmiques de ces derniers. C'est cependant ce que croyait M. Fauriel, c on trouverait, dit-il dans sa belle Histoire de la littérature provençale, on trouverait au besoin cbez les Arabes andalousiens le type du couplet lyrique à rimes variées et entrelacées... Sans renoncer à la cassidet monorime qui resta toujours la forme dominante de leur poésie, les Arabes andalousiens eurent néanmoins, aux belles époques de leur littérature et dès le dixième siècle f une autre forme de poésie, lyrique dans laquelle ils se complurent beaucoup, et composèrent des pièces fort élégantes. A ces pièces ils donnèrent le nom de Maouachah, d'un verbe de leur langue qui signifie broder, dessiner à l'aiguille ^ > M. Fauriel ne croit pas, du reste, que les Arabes furent les inventeurs de ces couplets, il pense au contraire qu'il y eut ici une action exercée par l'Espagne; que les modèles de ces strophes furent certaines hymnes de l'Église ; qu'en traduisant ces hymnes pour l'usage des Mozarabes, on leur conserva leur rhythme, qu'ensuite les poètes profanes les adoptèrent, et qu'à leur tour ils furent imités par les Provençaux. Ne serait-il pas plus simple de penser que si les hymnes de l'Église ont réellement exercé une influence sur les rhythraes des troubadours, elles ont pu l'exercer directement et sans l'intermédiaire des Arabes?

Faut-il croire que ce soit encore à ceux-ci que nous devions la rime? C'est une question qui a été souvent, débattue. Il me semble que la rime

^ Hiitoire de la poésiû provençale , t. III| p. 205.

INTRODUCTION. Bl

a pu naître spontanément chez divers peuples. Fauchet la retrouve dans la langue théostîque et cite quatre vers comme preuve *. La rime qui aide la mémoire à retenir une idée, a dû se créer naturellement dans les poésies vraiment populaires. Lorsque David eut tué Goliath, les femmes israéliles chantaient deux vers se terminant par le même root. C'était une rime , quoique défectueuse. On a conservé ces deux vers d'une chanson dans laquelle les soldats romains célébraient une victoire remportée sur les Francs (an 241) :

Mille francos, mille Sarmatas occidimus Mille, mille, mille Persas quderimus.

On connaît aussi un chant au sujet d'une bataille gagnée par Clotaire II sur les Saxons *. Il est dans un latin grossier et rimé. 11 serait facile de produire bien d'autres faits tendant à enlever aux Arabes l'honneur de cette création. Les hymnes de l'Église, destinées à être chantées par un grand nombre de fidèles, offrent l'emploi de la rime. Citons seulement le Dies irœ, qui remonte à une époque reculée. N'es{-il pas naturel d'admettre que les idiomes dérivés du latin ont tiré la rime du latin même , qu'il faut en voir l'origine dans les vers léonins. Ces vers n'appartiennent pas seulement à la basse latinité, on peut en signaler un grand nombre dans Horace et dans Virgile. Un amateur de curiosités httéraires en a compté 651

I Giognené, EiU. lUt, d'Italie, 1. 1, p. 240. « HhU liU. de France, U VU, p. XLVI.

62 nmODUCTIOlf.

dans rÉoéîde * ; il a remarqué que plusieurs se suivent, et qu'enfin le poète les a employés surtout quand il avait à exprimer des images gracieuses , des pensées touchantes ou fortes. Comment, d'après cette observation, ne pas supposer que la rime ait paru aux latins plutôt une beauté qu'un défaut. On s'explique aisément qu'ensuite, que dans des siècles de dégénérescence, on ait cherché à suppléer à des erreurs de mesure par le charme des consonnances.

Tout en étant bien loin de posséder les connais* sauces nécessaires pour traiter un pareil sujet, j'ai essayé, en ro'emparant souvent de l'érudition d'aulrui , d'indiquer quelque chose de l'action de l'Orient sur l'Occident au moyen âge. Mais quelle fut cette action sur l'Espagne? On supposerait qu'elle dut être immense, et, chose étrange,, elle fut assez faible , assez peu marquée pour que l'on ait pu la nier presque entièrement. Il faut le reconnaître, les premiers monuments de la langue espagnole n'offrent guère en fait d'imitation que des

' Peignot I AmusementB philologiqueê, p. 07| nolCi

INTROBUCTîOfr. bS

vestiges d'emprunis faîls à la France. Le Poème du Cidy à moins qu'on ne veuille, avec Sîsmondi, regarder les mots : Créateur (Creator) et Vertus saintes (Virtudes sanctas) comme desorientalismes; les œuvres de Gonzalo de Berceo ; le Livre d'Apollonius, la Vie de sainte Marie l'Egyptienne, Y Adoration des Rois, le Poème d'Alexandre, une grande partie du recueil de l'archiprêlre de Hita, ne présentent réellement aucune trace de Tinfluence des Arabes, aucune trace d'influence directe du moins. Si Ton passe à la poésie tout à fait populaire, on n'y trouve pas d'avantage d'emprunts faits aux Arabes. Quelques romances mettant en scène des Mores et appartenant à une époque assez reculée, se distinguent par une moins grande sobriété d'images, par un style un peu plus éclatant» Quand je parlerai de ces romances, je dirai quels me semblent les motifs de cette différence trop légère d'ailleurs pour être considérée comme l'empreinte positive d'un génie étranger.

Malgré ce manque de réminiscence orientale , quelques écrivains se sont obstinés à découvrir partout les traces des vainqueurs, à leur attribuer jusqu'au rhythme des romances, jusqu'à l'esprit de ce petit poème. D'autres critiques, au contraire, ont peut-être trop atténué la part que les Arabes eurent à la civilisation espagnole. « Il est difficile, — dit M. Augustin Duran, — sinon impossible, d'ex pliquer comment, ayant vécu en contact immédiat avec les Arabes longtemps avant et quelques siècles après les autres nations , comment l'immense majorité du peuple s'étant mêlée à eux, comment

M INTRODIH?riOIf.

ayant accepté la langue des conquérants, ayant assisté à leurs écoles, ayant étudié leurs livres, participé à leurs mœurs, on trouve seulement quel* quefois dans le palais des rois chrétiens, et jamais dans la poésie populaire, quelques restes de la science que cultivaient les Mores. Telle est pourtant la vérité, si des documents perdus jusqu'ici ne nous apparaissent un jour pour nous démentir. N'est-ce pas, par exemple, un phénomène incroyable que nous ayons reçu les livres sanscrits si connus des Arabes, non par les chrétiens mozarabes, mais par des traductions ou des imitations faites dans le nord de l'Europe? Serait-ce que ces chrétiens avaient oublié le latin dégénéré et le roman barbare que Ton parlait dans les montagnes des Âsturies ? Quoique cela soit bien étrange, il est certain qu'au commencement du quinzième siècle on ne rencontre pas dans notre littérature populaire de profonds vestiges de cette poésie brillante, riche, prodigue en images , audacieuse dans ses comparaisons et dans ses métaphores , pleine de rêveries mélancoliques, vagues, aériennes et éclatantes comme le soleil qui éclaire la terre où elle naquit ^ »

Que l'on me permette quelques observations sur ce passage. Je ne discuterai pas ici si les caractères que don Augustin Duran prête à la poésie orientale sont toujours bien défmis; si cette poésie, éclatante comme le soleil, est à la fois pleine de rêveries

i Romancero gênerai por don Augustin Duran f ton^o l^ prologo, p. 31^ nota iQ.

INTRODUCTION. mt

mélancoliques qui, je le crois, appartiennent plutôt aux peuples du nord ; je demanderai seulement si cet orientalisme du quinzième siècle ou mieux du seizième, n'était pas fortement mêlé A' italianisme ? C'est du reste une question qui est ici accessoire et dont j'aurai sans doute à m'occuper encore, je l'abandonne donc pour remonter au commencement de la citation qui précède. Peutêtre M. Duran n'a-t-il pas donné assez d'importance au rôle que la poésie arabe put avoir dans tes palais des rois chrétiens. Cela est très-vrai , ni les premières manifestations de la langue castillane , ni pendant longtemps sa poésie populaire n'indiquent l'imitation de l'Orient. Mais l'Espagne fut-elle aussi indépendante qu'on le suppose à l'égard de la civilisation arabe? Cette civilisation n'atteignitelle pas plus fortement qu'on ne l'indique les rangs supérieurs de la société? Un point qu'il faudrait d'abord tâcher d'expliquer , c'est cette nullité d'action moresque sur les plus anciens monuments de la littérature castillane et sur la poésie populaire , c'est surtout la longue persistance avec laquelle cette poésie conserva un caractère à elle. A quelles causes attribuer cette absence d'imitation orientale à des époques où le peuple peu instruit devait être si disposé à recevoir des impressions étrangères? On a allégué la répulsion que les Mores inspiraient aux chrétiens. Mais cette répulsion futelle aussi vive que l'ont dit de savants historiens? mais la haine ne dut-elle pas s'émousser pendant le long contact des deux peuples ? L'énergie de ces antipathies de vaincus à vainqueurs me parait

M INTRODUCmON.

démentie par bien des faits, par des alliances politiques, par des mariages même. Si les répulsions avaient été aussi violentes à Tégard des musulmans aurait**on vu Mohammed-Aben-Âbed donner sa fille Zaida à Alfonse VI, roi de Castille? Aurait-on vu soixante mille Espagnols soutenir ce même Mohammed ? Aurait-on vu à chaque instant des princes espagnols se réfugier chez des princes mores?... Alfonse X s'adresser à Alonso Ferez de Guzman, qui était en faveur près du roi de Maroc, pour obtenir Tappui de ce roi, Aben-Yuzaf? Le Cid aurait-il servi des rois mahométans? Aurait-il eu à sa solde une foule de Sarrazins? L'aurait-on enseveli dans le vêlement moresque que l'on retrouva quand, en 154*4, on ouvrit sa tombe? Ne remarquerait-on pas dans le Livre du œmte Lucanor, dans les anciens ouvrages de la littérature castillane, des traces de cette animadversion? Ne verrait-on pas à chaque instant dans ces œuvres antiques les Arabes sacrifiés, placés dans des situations ridicules ou honteuses? Et, loin de là, on aime à raconter leurs aventures , à vanter leur sagesse... Des princes chrétiens auraient-ils couvert leur monnaie de légendes arabes? Des chrétiens dont plusieurs se destinaient aux ordres, dont l'un devint pape. Sylvestre II, auraient-ils étudié sous des savants arabes? Alfonse X, en fondant, en 4252, des écoles à Séville, eût-il décrété qu'on y enseignerait l'arabe? Mais l'arabe s'était comme purifié en recevant la traduction de nos Livres-Saints; il était la langue de la science, de même que plus tard le grec et le latin. Il n'était plus la langue exclusive

îîWftôDtîcfidrî. B7

des ennemis , il était Tidiome unique d'une foule de chrétiens, de ces Mozarabes « qui, dit M. de Circourt , avaient profité des progrés des Mores dans la civilisation et se retrouvaient à l'égard des Espagnols dans la même position où leurs pères , quatre siècles plus tôt , s'étaient trouvés à l'égard des Arabes... Les Espagnols n'avaient que des rudiments d'institution , leur code ne contenait guère que la loi pour le partage du butin et ils triomphaient par la force de la barbarie. Les Mozarabes leur apportaient toutes les connaissances dont ris manquaient. Ils leur apprirent comment s'administrent les finances^ comment s'établit la hiérarchie dans les emplois publics , comment se fait la police et comment s'organisent les troupes. Ces termes arabes, que la langue espagnole s'efforce de rejeter comme des scories pour les remplacer par des mots d'origine latine ; les termes techniques en tous genres ont été introduits par les Mozarabes dans les premiers temps qui suivirent la conquête de Tolède *. >

Il est impossible de nier les rapports qui s'établirent entre les Mores et les Espagnols. Après avoir parlé des conditions faites par les vainqueurs aux vaincus , — aux vaincus , ce mol n'est peutêtre pas entièrement juste, car on Ta dit, des Gotbs avaient secondé les Arabes contre Roderick, — M. Fauriel ajoute : c Ces faits aident un peu à en expliquer un autre aussi certain qu'il est remarquable y c'est l'espèce de sympathie et d'intiqiité

i Histoire dei More$ M^dejares, tome 1, p. 61*

M tNtRODOCTiON.

sociale qui s'établit de bonne heure et alla toujouns croissant entre les Arabes et les Espagnols; c'est la facilité avec laquelle ceux-ci cédèrent au noble ascendant des premiers, se prirent à leur aimable génie, adoptèrent leur langue, leurs mœurs... * >

Les rapports des deux peuples ne cessèrent pas lorsqu'au douzième siècle les Mozarabes furent expulsés par les Âlmoravides, ils ne cessèrent même pas quand les Mores eurent rendu aux chrétiens toutes leurs possessions. Vaincus , les Mores se soumirent à la domination des Espagnols comme jadis une partie des Espagnols s'était soumise à la leur. Lorsqu'on 1492, Grenade, ce dernier débris de leur empire, tomba devant Fernand et Isabelle, un grand nombre d'entre eux demeura en Espagne. Il fallut les persécutions de Philippe III pour les expulser entièrement au commencement du dix* septième siècle (1609). Ce ne serait qu'à la fin de cette période de neuf cents ans qu'il y aurait eu seulement une infiltration de la littérature arabe dans la littérature espagnole? Comment admettre qu'une nation dont le contact fut si persistant , dont la langue fut si répandue, n'ait , pour ainsi dire, pas laissé d'indices de sa civilisation. Il faut tâcher d'expliquer celte anomalie. Nous permettrat*-on une conjecture? Si la littérature arabe no paraît pas avoir eu d'effet sur la littérature espagnole, ne serait-ce pas simplement parce que la littérature arabe ne fut pas dans la Péninsule ibérienne, orientale comme à Bagdad ou à Damas,

* BiiU de h Gaule méridionale, 1. 1» p. 00<

INfRQDtJCtroN. Bft

parce que, au moins dans ce qu^elle avait de populaire, elle se rapprochait beaucoup de la littérature espagnole elle-même?...

M. de Circourt , dans un passage que j'ai précédemment cité, a montré Abderrhaman prenant des mains des Arabes les trésors de la science antique. N'y aurait-il pas dans ce passage toute l'explication du mystère? Lorsque les Arabes se confondirent aux Mores qu'ils avaient précédemment subjugués et s'emparèrent de l'Espagne, je l'ai dit, ils n'étaient pas encore loin delà barbarie; ils trouvèrent en Espagne les débris d'une civilisation sans doute plus grande que la leur et l'acceplèrent comme les Gotbs avaient accepté celle des Romains. Il y eut donc en Espagne, au commencement de la civilisation arabe ou plutôt moresque, un élément latin qui se rencontt^e en tête de la plupart des nations européennes et qui devait assimiler les Arabes de la péninsule ibérienne à ces autres nations. Ils se civilisèrent simultanément à leurs frères restés en Orient, mais ce réveil ne procéda pas tout à fait des mêmes causes. La Grèce agit sur les uns moins directement que sur les autres, et l'Inde n'eut plus sur les premiers l'influence immédiate qu'elle conserva sur les seconds. Un indice de cette différence e^t l'ar* chitecture moresque elle-même, elle s'est quelquefois presque confondue à celle des anciens maîtres du pays. M. Lavallée me semble avoir dit avec beaucoup de justesse : «r Pendant huit siècles, les Castillans et les Arabes se sont trouves continuellement en contact, de sorte que souvent la langue

«0 INtRODOcTlON.

des deux peuples, leurs mœurs et leurs arls se confondaient ^ >

M. de Gayangos a reconnu que la difïérence des mœurs, des usages, le relâchement du principe religieux, les rapports suivis avec les chrétiens, firent des musulmans d'Espagne un peuple fort distinct des Arabes d*Orient. Cette opinion me parait forlifier mes conjeclures que je formulerai brièvement en disant qu'en Espagne la littérature arabe ne put agir fortement sur la littérature castillane, parce qu'elle n'avait pas un caractère fort différent de celui de cette dernière littérature. Certainement la civilisation mahométane, telle qu'elle existait en Orient, projeta plus d'une fois ses rayons sur le royaume conquis, mais elle n'en éclairait que les sommités. Les philosophes, les poètes de cour, les savants, purent recevoir ses lumières, mais les masses n'en reçurent guère que de vagues reflets. 11 y eut peut-être peu de diversité entre les vers que les rawias débitaient à Bagdad et à Damas , et ceux dont Conde nous a donné la traduction et qui étaient Tœuvre des poètes érudits, mais la littérature arabe populaire ne devait rappeler ni la pompe, ni les images du style oriental. H est hors de doute pourtant qu'en Espagne il y eut des poètes arabes écrivant dans ce style , et que des Espagnols ayant oublié leur langue peuvent être morne compris parmi eux * ; mais par cela qu'ils copiaient dés rhythmes savântSi

' Eêpngne, tome I, p. 486.

* ÀntohgU ar(^be, pnr Jeao Hambert; p. 57 et fô«

qu'ils reproduisaient des idées étrangères > qu'ils empruntaient leurs métaphores à d'autres climats, leurs œuvres devaient rester bien au-dessus des atteintes du vulgaire : c: La poésie espagnole-arabe, dit M. Dozy, classique en ce sens qu'elle imitait les anciens modèles, regorgeait d'images empruntées à la vie du désert, inintelligibles pour la masse du peuple et à plus forte raison pour les étrangers. La langue poétique était une langue morte <\ue les Arabes ne comprenaient et n'écrivaient qu'après avoir étudié longtemps et sérieusement les anciens poèmes, tels que les Moallacahs, le Hamamêh et le Divan des six Poètes, les commentateurs de ces ouvrages, les anciens lexicographes. Quelquefois les poètes eux-mêmes se trompaient dans remploi de certains termes qui avaient vieilli. Fille des palais, cette poésie ne s'adressait pas au peuple , mais seulement aux hommes instruits, aux grands et aux princes ^ > M. Dozy a parfaitement expliqué comment la poésie arabe, acclimatée en Espagne, dut y rester ignorée et des chrétiens , et d'une partie des musulmans^ mais les fictions romanesques qui, si elles n'empruntaient pas à la poésie ses rhythmes compliqués pouvaient du moins lui emprunter des pensées, mais les livres scientifiques qui illustrèrent les Arabes et qui étaient écrits dans un langage brillante et métaphorique , mais toutes ces productions érudites appartenant aux écoles ou aux

^ Recherches êur t^hhtoire polUxque et lUtéraire de l'EipagnCf p, 609»

as iNfRODÛCflOl}.

cours, venues de Damas ou de Bagdad, ou faites à rimitalion de ces œuvres réellement arabes et comme telles restant au-dessus du peuple mahométan, mais lous ces livres imprégnés d'émanations orientales durent un jour cependant pénétrer dans la société. Les rapports que, sous Alfonse X, la science établit entre les Castillans et les Arabes paraissent avoir donné aux productions de ces derniers une certaine influence sur la partie la plus relevée de la littérature espagnole. Bien des pages de la Chronique générale, toutes les pages sententieuses des Siete Partidas révèlent cette inspiration ; on la retrouve encore dans le Comte Lucanor et quelquefois dans les poésies de Juan Ruiz, où elle se mêle à l'influence française qui la domine. Quand cette période de l'histoire littéraire de la Castille sera plus explorée, lorsque les investigations auxquelles on s'adonne de tous côtés auront amené la découverte de témoignages inconnus ou égarés, on aura sans doute la preuve d'une assez longue phase d'imitation de la littérature arabe, c'est une présomption que j'ai déjà indiquée au début même de cette introduction.

Je ne sais si j'ai rendu avec une clarté suflisante cette série de conjectures. Je les résumerai en peu de mots et sous la forme interrogative , car il ne m'appartient pas de vouloir donner des solutions. En Espagne , la littérature des premiers siècles et pendant longtemps la poésie populaire n'ofl'rent point d'indices d'influence arabe. Ne serait-ce pas parce que les Arabes transportés dans la Péninsule y devinrent un peuple assez semblable aux Espa^

gnols pour que Tun ne pût emprunter que peu de choses à l'autre? L'action réelle de l'Orient , action qui ne pouvait se communiquer que par les écoles et les cours, ne commença-t-elle pas sous Alfonse X? Ne serait-ce pas à dater de ce roi que l'élément vraiment arabe s'introduisit dans les lettres castillanes et, après y avoir couvé quelque temps, éclata dans des elflorescences de style qui se confondirent plus lard avec les co7icetH des seicen^ iisii italiens dont les hyperboles et les métaphores avaient peut-être aussi un germe oriental?

La langue arabe n'a pas exercé sur la langue espagnole une action aussi vive qu'on l'a dit trop souvent. Pour qu'un idiome influe sur un autre avec une certaine énergie, il faut qu'il y ait entr« eux quelques rapports , une communauté d'origine. Ces conditions n'existaient pas pour l'espagnol et l'arabe, et le premier de ces langages n'a guère reçu du second que des termes désignant des choses inconnues avant l'invasion moresque , que des noms de fonctions militaires ou civiles, des expressions techniques et scientifiques qui de là QjA en partie circulé daos toute l'Europe.

M INTBODUCTION.

Ceux des Gotfas qui résistèrent à la domination musulmane emportèrent avec eux un latin dégénéré qui s'altéra de plus en plus par le mélange de dialectes usités dans le nord de TËspagne. Ce latin, corrompu déjà par sa mixtion avec les vieux idiomes de l'ancienne Ibérie, ensuite modifié dans ses formes grammaticales par le séjour des Goths» produisit différentes branches. La Galice et la contrée qui devint le Portugal eurent d'abord une même langue, une langue offrant de l'analogie avec le castillan dont elle n'avait pas la prononciation âpre, avec le catalan par la contraction des mots ; mais le portugais, par des raisons que je dirai plus tard, subit des influences françaises et provençales qui finirent par le rendre distinct du galicien proprement dit. Le catalan, qui avait une modification dans le valencien, se répandit le long des Pyrénées depuis la Méditerranée jusqu'au royaume de Navarre, où il se mêla à un antique dialecte antérieur aux sources latines , à l'ibérien , au basque, qui a continué d'être parlé en Biscaye et dans quelques vallées des frontières de la France *. Le castillan , qui avait conservé ces aspirations gutturales que Martial reprochait déjà à ses compatriotes, était peut-être le plus proche héritier du latin; toutefois il ne repoussa entièrement ni l'influence de nos provinces méridionales, ni celle des Français du nord, ni celle des Iberès, ni celle des Mores. Dans la province de Murcie, il s'altéra

i Essai iur Vhist* de la titt, catalane, par M. Cam« boQliu.

singulièrement par le mélange de Tarabe et du valencien.

Dire avec certitude à quelle époque se formèrent ces dialectes, c'est ce qui est impossible. On a vu que saint Isidore rapporte un assez grand nombre de mots comme appartenant à une langue vulgaire. J'ai parlé aussi d'une convention faite en 734 entre un roi more et un couvent. Celte pièce, que Raynouard, Clarus, Fauriel, Schlegel n'ont pas hésité à considérer comme vraie, présente beaucoup de termes qui appartiennent encore à la langue espagnole. Elle est à peu près pour cette langue ce qu'est pour la nôtre le fameux serment de Louis de Germanie : c Pro Deo amur et pro Christian poblo. » La traduction de ]a charte d'Aviles , donnée en 1155 par Alfonse VII , n'a pas été contestée et elle est généralement citée comme le plus ancien monument de la langue espagnole. Je donnerai quelques lignes de cette charte quand je m'occuperai du poème du Cid.

L'idiome qui sortit de la corruption du latin et qui devait se partager en différents dialectes^ reçut, on l'a déjà vu, le nom de romance. Les Arabes appelaient aussi Rom ou Arromi, les chrétiens qui s'étaient retirés dans les montagnes et qu'ils regardaient comme les descendants des Romains ^ A ce nom de Romance succéda celui d'Espagnol, puis celui de Castillan emprunté à cette partie de la péninsule qui devait dominer les

*■ Tieknor, HiiU de la Literatura espaiiola, t. IV. p. 189.

M INTROBUGTION.

autres états de cette contrée au point d'attribuer à son langage une prééminence marquée sur le galicien , le catalan , le valencien qui , durant plus ou moins de temps , eurent leurs littératures propres.

Si Ton se rappelle ce que j*ai dit précédemment, on pourra — bien que les exigences de la narration, la nécessité d'entrer dans certains détails historiques ou littéraires aient semblé rompre le fil des idées — on pourra se rendre compte des éléments qui ont concouru à la formation de l'espagnol. Ces éléments sont en grand nombre. Les Ibères avec les Celles paraissent avoir été les premiers habitants de l'Espagne. Il se mêle à eux des colonies de Phéniciens, de Rhodiens, de Phocéens. La guerre amène les Carthaginois, d'autres guerres les Romains. La langue de ceux-ci, déclinant dans l'Italie même, s'amalgame aux débris des dialectes parlés par tous les peuples qui se sont succédé ou confondus. Elle forme avec eux un idiome populaire auquel les invasions des barbares apportent encore quelques changements. Les Arabes vainqueurs refoulent ce patois latin qui finit par quitter les montagnes où il s'était réfugié, redescend sur l'Espagne en triomphateur et s'empare d'un certain nombre de termes arabes ; plus tard il en emprunte aussi à la Provence et à la France. Il a dû, on le voit, entrer dans la langue espagnole des éléments bien divers^ mais l'élément principal, créateur, reste le latin.

Il se modifia en Espagne à peu près de la même manière que dans les autres contrées où il se cban-

gea en langues romanes. Les barbares ne purent sans doute se faire à ces déclinaisons qui indiquaient la relation des mots , à ces conjugaisons savantes qui distinguaient les temps et les modes des verbes. Pour éviter un désordre inintelligible , ils eurent recours au mécanisme plus simple de leurs dialectes nationaux ; ils employèrent des articles pour signaler les cas des mots, des auxiliaires pour marquer les changements de signification dans les verbes. Le pronom ille devint pour eux l'article « défmi, et nous le rencontrons dans toutes les langues romanes ; nous le voyons donner à la langue d'oil en perdant sa première syllabe le^ li, la j les; lé portugais conserve seulement la dernière lettre de Tabla tir t7i[o, illa^ Oy a; la première et la dernière syllabe de ce pronom fournissent à ritalien ses articles il ^ lo ^ la; le; la langue d'oc trouve dans ille, ely loy fe, Vy elsy loSy liy la y las; l'espagnol ely la^ loSy las. Cette altération el apparaît également dans les commencements du français, du portugais, de l'italien, et l'on s'est demandé si elle ne viendrait point de l'arabe; mais c'est ce que paraissent démentir le pluriel et le féminin de cet article ely on y remarque la trace évidente du pronom latin. Au resle^ ce pronom ille fut quelquefois employé par les meilleurs écrivains de l'antiquité d'une manière assez analogue à notre usage moderne. M. Villemain fait cette intéressante remarque dans son Cours de littérature ^ Dans le même ouvrage il prouve aussi par plusieurs

< Tome h pi tO,

exemples que remploi du verbe être y du verbe avoir comme auxiliaires, n'est pas sans quelques exemples dans la baute latinité. Il reconnaît cependant que : c la plus grande révolution qui se soit opérée dans la syntaxe, depuis les Grecs et les Romains, consiste dans ce double procédé j» ^ Mais ne pourrait-on pas penser, d'après les citations de M. Viîlemain, que dans la conversation familière les Romains se servaient quelquefois de verbes auxi- » liaires et de phrases telles que celles-ci : c Urbem quam parte captam, parte dirutam habet... — De Gesare satis dictum habeo.,, :» Ne pourraient-elles point être considérées comme des négligences empruntées au langage usuel?

M. Yillemain a trop bien décrit les transformations de la langue latine pour que je tente d'étudier le même sujet, et abandonnant des considérations applicables à tous les idiomes romans, je reviens à l'espagnol. Les radicaux latins y subirent certains changements que j'indiquerai rapidement. Cl, pi, fl, se sont changés en //. Clamare, llamar; pldrare llorar ; flamma llâma ; e en ie^ o en ue, tempus TiEMPO, bonus bueno ; q en gr, securus se- GURo ; li en j ou en g, f en h, Filius hijo ; mulier MUGER ; r en f, arbor, arbol ; p en b, u en o super sobre; t en d, pater Padre. Beaucoup de mots paraissent au singulier s'êlre,5comme en Italie, formés de l'ablalif latin. Au pluriel il^ n'imiteni poinl les terminaisons latines en i ou en œ; ils font leur pluriel de l'accusatif latin pour tous les mots qui,

< Tome I, p^ 90.

au singulier, finissônt par o, a, hijo, hijos, rasa, rasas. Quant aux substantifs dont la dernière syllabe est en or^ ils suivent l'exemple donné par le latin, autor, autores, imperador, imperadores. Plusieurs de ces substitulions de lettres, que j'ai signalées tout à l'heure, n'avaient pas lieu dans le vieil espagnol, on écrivait filio, falcùn, facer, mulier, etc. La construction de l'espagnol est directe mais laisse du reste d'assez grandes libertés pour l'agencement de la phrase. Cette construction dans les anciens écrivains rappelle beaucoup celle des auteurs italiens et des auteurs français des mêmes époques. L'accent en espagnol est à peu prés aussi marqué qu'en italien. Mais l'accentuation de certaines syllabes s'opère d'après des règles plus fixes que dans l'idiome de Dante. En général, quand un mot se termine par une voyelle, c'est sur la syllabe précédente que l'on doit appuyer. La prononciation très-douce du c, qui devant Ye et Vi n'est qu'un souffle léger glissant entre les lèvres, des lettres ia dont on fait un dyssyllabe , corrige l'âpreté du j , et l'intonation donnée fréquemment à la lettre r, intonation un peu assourdie, produit un charmant contraste avec l'éclat de nombreuses terminaisons en 05, «5, es. On sait quelle belle place Charles-Quint assignait à la langue de son royaume. < Il faut parler italien à sa dame, allemand aux chevaux, français aux hommes, castillan à Dieu. » Bouterwek s'est exprimé de façon, à ne pas démentir l'illustre empereur. M. de Laborde, avec moins d'emphase que Bouterwek, a très-bien caractérisé l'espagnol dans le passage suivant :

c Malgré quelques défauts la langue espagnole est une des plus belles langues de TEurope, elle est noble, harmonieuse, poétique, remplie d'élévation, d'énergie, d'expression et de majesté. Elle abonde en expressions sonores, pompeuses, dont la réunion forme des phrases cadencées qui flattent agréablement l'oreille. Cette langue est très-propre à la poésie, mais aussi elle prête beaucoup à l'exagération. Elle est naturellement grave, cependant elle se plie aisément à la plaisanterie. Elle est expressive et noble dans la bouche des hommes bien élevés ; vive et saillante dans celle du peuple; douce, séduisante et persuasive dans celle des femmes. >

M. de Gayangos croit que le castillan se latinisa surtout dans le seizième siècle par les efforts que plusieurs écrivains firent alors pour modeler leurs phrases sur celles de Cicéron et de Virgile. Au seizième siècle aussi on remplaça une quantité de mots arabes par des termes empruntés à la langue latine. Toutefois, à sa source même, l'espagnol roulait une foule de débris du latin. Que l'on ouvre le Poème du Cid — le plus ancien monument de la littérature espagnole — et qu'on en lise les vingt premiers vers :

De los SOS oios tan fuerte mientre lorando Tornaba la cabeza e eslabalos catando ; Yio puertas abierlas e uzos sin canados, Alcandaras vacias sin pielles e sin mantos, E sin falcones e sin adtores niudados, Sospirô mio Cid ca mucho avie grandes cuidados, Fablô mio Cid bien e tan niesurado :

Gfado a ti senor Padre (jue estas en alto \

iNTRODUCTIONà 71

Ësto me han buelto mioâ enemigûs malos. Âlli piensan de âguijar, alli sueltan las riendas : A la exida de Yivar ovieron la corneja diestra^ E entrando a Burgos ovieron la siniestra. Meziô mio Cid los ombros e engrameo la tiesta; Albrizias Alvar Fanez ca echados somos de tierra; Mio cid Ruy Diaz por Burgos entraba, En sa compana LX pendones lebaba^ Exienlo ver mugieres e varones, Burgeses e burgesas por las finieslras son puestas, Plorando de los oios, tanto avien ei dolor^ De las sus bocas todos decian una razon : Bios que buen vasalo si oviese buen senor !

Ces vers contiennent quatre-vingt-sept mots. Neuf ou peut-être seulement sept de ces mots ne se rattachent pas d'une manière évidente au btin, ne remontent qu'à la basse latinité ou appartiennent à d'autres idiomes. Ces mots sont catando^ akandaras, mantos, engrameo^ albrizias, echados, compana, varones, vasalo. Trois se retrouvent dans la basse latinité: catar vient de caitare, regarder^ et a peut-être pour racine le mot wacht qui, en ancien allemand, signifiait sentinelle guaite, qui a donné à l'italien, par le changement du double v en gUy le verbe gualare^ et à la langue d'oil gaiter, Manto est à peine une altération du mot mantum qui appartenait à la langue vulgaire au temps d'Isidore de Séville. Vasalo provient de vassus^ corruption du mot celtique gwas *, serviteur; deux mots sont d'origine arabe akandaras et al-

* BoUet: — Mémoires $ur la langue e^Uique, U n, p. 697«

n urrRODVunoif.

brizias: deux autres restent pour nous sans élymologie: echado et engrameo. Et encore si Ton voulait voir dans engrameo la tiesta^ non lever mais baisser la tête, sens que les vers précédents ne semblent pas condamner, on pourrait trouver dans engrameo la réunion de deux mots latins : in gremio. Deux mots enôn ont donné lieu à diverses interprétations. Ce sont baron ou varon et cornpana. Roquefort et Barbazan voient l'origine de baron dans vir. ^ D'autres l'ont cherché dans le mot celtique ver. Si Ton en croyait Muratori on ferait venir compana de kumpan • qui, en vieil allemand, voulait dire compagnon; mais ce mot allemand n'a-t-il pas pu se créer d'après compagarnis ou compago, ou peut-être de cum pane^ gens vivant du même pain. Muratori a rejeté cette explication, et pourtant le terme qu'il cite, kumpan, a une très-singulière ressemblance avec cum pane; ajoutons que dans notre français du treizième siècle on disait compain :

Mais me dit compain or soyez Seur et ne vous esmayez. • .

{Roman de la Ro$e)

Bel compain od vus en irrum...

{La Réiurreetion du Sauvêur.)

Suivant Ménage, dans le Languedoc on appelle companatge ce qui se mange avec le pain. Ainsi^ sur au moins quatre-vingts mots pris au

* NouvelUê obêêrvatioM. — Fabliaux, t. II, p. 27,

* Diêi9r(aziQn9 xxxiv^, p. 2({8.

hasard dans le plus ancien livre de la littérature espagnole, nous n'en trouvons que neuf et peutr être même que sept qui ne se rattachent pas au latin. L'italien, le portugais, le catalan, le pro* vençal et le roman français étaient à l'égard de cette langue dans la même position que le castillan. Il en est résulté dans plusieurs de ces idiomes des analogies telles que Lope de Vega a pu écrire un sonnet espagnol en empruntant tour à tour des vers à Horace, à l'Arioste, à Pétrarque, au Tasse, à Camoëns^ à Boscan, à Garcilaso. On connaît plusieurs autres tours de force du même genre, des poésies qui, à la rigueur^ peuvent tout à la fois passer pour catalanes, portugaises, castillanes et latines ^ M. Raynouard a traduit en langue d'oc une pièce deCamoëns; les rapports entre les deux idiomes sont très-grands, une strophe servira à le prouver :

Portugais. PfX)venca1.

Melhor deve ser Helhor deu esser

N'este aventarar En est aveaturar

Ver e nao guardar Yezer e no guardar

Que guardar e ver Que guardar e vezer

Ver e defender Vezer e defender

Muito bom séria Molt bon séria

Mas quem poderia? Mas qui poiria >.

La langue d'oil, devenue la langue française, en butte à des influences tudesques, est celle qui s'est

A Clams. Darstellung der Sptmischem literatur, £r*B.S.79« * MeiUear doit être dans ceUe aventure voir et ne pas regarder

qoe regarder et voir, voir et défeadre serait très-bon, mais qoi le

ponrraitf

74 nmioDucnoN.

le plus éloignée du latin ; elle avait toutefois, avec les autres idiomes romans, de frappantes identités. Je ne crois pas qu'il soit inutile de présenter dans un tableau les premiers mots du poème du Gid, et d'y faire correspondre les mots des autres dialectes neo-latins lorsqu'ils ont une même source, ce sera une manière de rendre visible les liens de parenté de ces diverses langues ' •

1 La première eolonne de ce tableau contient les mots renfermés dans la citation emprontée an poème du Gid et dans les conditions où ils s*y trouvent. Lorsque ces mots se sont transformés ou ont été remplacés par d'autres^ ces transformations et ces changements ont été indiqués dans la seconde colonne où Ton a aussi placé à rinfinitif les verbes qui, dans ce fragment du vieux poème, se sont présentés à des temps divers. Quand des modiflcations se sont faites dans la forme de ces temps elles ont été rapportées entre parenthèses, La troisième colonne offre le mot latin et, lorsque eela a paru nécessaire, le cas d*où a été tiré le mot castillan. Les cinq divisions suivantes présentent les dérivés du latin en italien, en portugais, en catalan, en langue d'oc et en langue d*oil. La neuvième colonne est consacrée à la traduction en français moderne des termes dont les sii idiomes romans viennent de montrer tes altérations.

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