‹ Les vieux auteurs castillansChapitre 10 sur 34 · MM · texte numérisé non relu

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Les rapports qu'en parcourant ce tableau on a pu remarquer entre le castillan, le catalan, le portugais, rilalien, le provençal et le roman français, ont diminué entre quelques-unes de ces langues, mais ils étaient tels que les ouvrages composés dans un de ces idiomes pouvaient être aisément intelligibles pour tous les autres. C'est ce qui expliquera la facilité avec laquelle se produisirent les influences dont je vais parler.

Jusqu'ici on a surtout constaté les reflets que la Provence projeta au-delà de^ Pyrénées comme au* delà des Alpes. Ces reflets furent très*réels sans doute, et une fois de plus nous aurons à les signaler tout à l'heure, mais la France proprement dite, la France du nord, remplit à l'égard de l'Espagne un rôle important et plus grand qu'on ne le suppose peut-être.

Il y a longtemps que Paris exerce un incontes- \ table prestige. Dès le douzième siècle un écrivain \ milanais, Landolfo di San Paolo, raconte qu'il s'était > rendu en France en compagnie d'Anselmo di Posterla et d'Olrico Visdomino — lesquels furent plus tard évéques de Milan — et qu'il avait étudié avec

eux dans les écoles de Paris S Au commencement du treizième siècle, Jacques de Vitry s'exprimait ainsi sur cette ville : c Tune civitas parisiensis , velut fons hortorum et puteus aquarum viventium irrigabat universse terraa superficiem, panem delicatum et dclicias prœbens regibus et universae Dei ecclesiaB super mel et favum ubera diilciora propinquans V » Ce fut à Paris que Brunetto Latini se réfugia, poursuivi par la haine des Gibelins triomphants ; ce fut à Paris que son illustre élève, Dante, passa quelque temps du long exil auquel le condamnèrent les Guelfes à leur tour victorieux. Tous deux rendirent justice à notre vieille langue, le premier en l'empruntant pour écrire son livre intitulé le Trésor « pour chou que la parlëure en est plus delitable et plus commune à toutes gens; > le second en déclarant que cet idiome plus facile, plus agréable \\ue tout autre, avait su s'approprier par la traduction la Bible, les Faits des Romains et des Troyens et produire les beaux romans du roi Artus et quantité de livres d'histoire et de science *. Parmi ces hôtes célèbres n'oublions pas Boccace. Nous le réclamerions même en qualité de compatriote si , en écrivant le Decameron, il ne s'était

' Maralori antiehità italiane. Diss. 44 a p. 529.

> Cilé par Bongars. Gesta Dei prsf. p. 12. Hi$t. lit. de France, t. XIV, p. 887.

3 Allegat ergo pro se liogua oil qqod propter sai faciliorem ac deleclabiliorem volgaritalem quidquid redaclnm, sive ioveolum est ad vulgare prosaicum, suam est : videlicet Biblia eum Trojanorum Romanoramque gestibus compilata et Arlui régis ambages pulcerrim» et quam plares alite histori» ac doctrins. — De VuU gari eloquio, lib. 1. cap. X*

naturalisé italien. U revint toutefois habiter pendant six ans Paris sa ville natale; s'il n'alla pas rue du Fouarre chercher, comme Dante, le souvenir du docte Sigier *, il se plut à entendre les contes qu'avaient répandus les trouvères, contes dont il devait si bien faire son profit en mettant en pratique la maxime de Voltaire : < Il faut tuer ceux que l'on vole. » On peut le dire, au douzième et au treizième siècle la France fut pour l'Italie ce que quelques siècles plus tard l'Italie fut pour elle. Elle fournit le grain qui, recueilli par des mains habiles et semé sous un soleil plus ardent, devait lui revenir en si riches moissons. Sans nos fabliaux l'Italie n'aurait pas eu Boccace, sans nos poèmes elle n'aurait pas eu Pulci , Bojardo et l'Arioste.

L'influence française s'étendit non-seulement sur l'Italie comme nous venons de le remarquer, nonseulement sur l'Espagne comme nous le verrons tout à l'heure, mais pour ainsi dire sur toute l'Europe. A Athènes et dans la Morée, suivant Raymond /Muntaner, on parlait un aussi bon français qu'à I Paris : « E parlaven axi bell frances com dins en Paris '. » Après la bataille d'Haslings — l'Angleterre — où sous Édouard-le-Gonfesseur les hautes classes s'exprimaient déjà en langue d'oil — l'Angleterre devint normande, les prédicateurs s'y exprimaient en français comme les poètes, comme les romanciers, et en 1425, pour la première fois, un acte de la chambre des communes fut rédigé en

* Dante. Pur^., cb. X.

3 Bn Gange. Gloss» Pr»f., p. 20.

anglais '. Un souvenir jeté à Tbistoire explique facilement la prééminenceTle la France dans la Grande- Bretagne, mais on comprend moins aisément que cette prééminence ait existé aussi au-delà du Rhin^ et cela à des époques reculées. Ce fut vers il90 qu^Hartmann von Âue commença en Allemagne la série des romans de la Table-Ronde, par son poème d'Iwein; peu après, Ulricb von Zazichoven composa Lancelot du Lac, puis parurent Wigalois, Titurel^ Parceval, Lohengrin, Tristan, productions imitées de nos poèmes français ou dérivées du Roman du Brut. Les aventures de Cbarlemagne, de Roland, de Guillaume de Narbonne, furent redites dans le même pays avec non moins de succès, et Conrad von Fleckè, vers 1225, y répéta Tintéressante histoire de Flore et de Blanchefleur. Plus tard notre satirique Renard francbit encore le Rhin. Ses fourberies devinrent célèbres en Allemagne dans un livre attribué à Heinrich Alcmar et intitulé : Reinecke Fuchs *. En Hollande, pareil phénomène ; dès la fin du treizième siècle, les poètes y chantent Cbarlemagne et ses pairs, Ârtus et les chevaliers de la Table-Ronde; il est possible que là TAliemagne ait d'abord servi de transition, mais la France exerça néanmoins une action trèsréelle et qui s'accrut par la présence de Sybile d'Anjou, femme de Thierry d'Alsace, cqmte de Flandre. Sous les auspices de cette princesse se

i Chateaubriand. £t$ai 8ur la littérature anglaise» Première partie.

t Poetieeher Hauschatz, S. iS^li. — Tableau de la litti^ rature du nord^ par Eichhoff> p. 314 et soiv.

créèrent, à Texemple de nos cours d*amour, les confréries poétiques appelées Chambres de Rhétorique, et qui passèrent de la Flandre à la Hollande. La domination française s'étendit encore, lorsqu'on 1433, Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, s'em** para des états de la comtesse Jacqueline ; alors la langue française s'introduisit dans les affaires civiles et judiciaires et se 4néla tellement au hollandais que cet idiome fut sensiblement altéré ^

Puisque des pays que la différence radicale des langues, que la rareté plus grande des communications, qu'une diversité marquée de mœurs, de caractère, devaient tenir en dehors du courant des idées françaises, subirent cependant ces idées, on s'explique sans peine que l'Espagne, en relations fréquentes avec la France, parlant une langue qui a des origines communes avec la nôtre, dut subir une inévitable fascination. Comme l'Italie, l'Espagne se laissa tout à la fois séduire par les sciences et par les lettres, et probablement en premier lieu par les science». La renommée de la congrégation de' Cluny, fondée en 910, était telle dans la seconde moitié du douzième siècle, que Sanche-le- Grand , roi d'Aragon, établit une colonie de cet ordre à San Juan de la Pena ; qu'un concile général décida que les évêques de ce royaume seraient choisis parmi les moines de Cluny *. Alors plusieurs français parvinrent en Espagne aux plus hautes dignités ecclésiastiques, et l'on vit des Es-

1 Hût, lut, des Pays-Bas, par M. Siegenbeck, p. 23 et sniv. * Hist. lut. de la France, looie Yll^ p. 58,

pagnols venir demander à la France ces précieuses leçons dont profitaient aussi les érudils italiens. Tel fut Rodrigo Ximenes, l'un des hommes les plus instruits du treizième siècle. — Raymond-Lulle , était parmi les auditeurs de Jean Scott. — Alfonse X ! attira de France plusieurs de ses doctes collabora- ' teurs. — Un juif converti, Selemoh Halevy, se rendit à Paris pour s'y faire recevoir maître en théologie *. — En parlant de Paris, Juan Lorenzo dit dans son poème d'Alexandre: *

La ciutat de Paris que en medio de Francia De toda la clericia avie y abondancia.

« La ville de Paris est au milieu de la France et là il y a abondance de toute clergie. »

Au moyen âge les communications de peuples à peuples ne furent pas aussi rares qu'on serait tenté de le supposer. Ces communications expliquent l'apparition , sur des points fort éloignés les uns des autres, de légendes, de récits ayant évidemment une origine commune. Moins retenus que nous par des occupations sédentaires , entraînés par un grand besoin d'activité, les hommes du moyen âge savaient triompher de l'incommodité que leur présentait la manière de voyager, du mauvais étal des chemins, des périls, des fatigues d'un long trajet. En lisant la vie de l'aventureux Jean de Luxembourg, du valeureux roi de Bohême, si

1 Estudios sobre los Judios de Espafia, por DoQ J. Amador de los Rios, p. 559.

' Alexandro Magno, st. 2418.

glorieusement tombé à Crécy, on est stupéfait du nombre et de la célérité de ses voyages. On le voit tantôt dans ses états héréditaires , tantôt en Bohême, tout à coup en Pologne, en Italie, sur les bords du Rhin, à Paris, à Avignon, sur les rives du Danube, dans le midi de la France... et ces courses impétueuses , il les recommence plusieurs fois et les exécute avec une promptitude dont la vapeur serait presque jalouse '.

Ce n'élaient pas. seulement les rois , les grands^ qui se mettaient ainsi en mouvement; chaque classe de la société avait des motifs de déplacement. Tout le moyen âge français était en rapport avec le moyen âge espagnol : le peuple par les pèlerinages '; le clergé par les monastères, les évécbés; les chevaliers par les aventureuses entreprises ; les princes par les mariages.

Pour que l'on se rende plus facilement compte de la mission que la France remplit en Espagne, il faut qu'ici nous laissions pénétrer l'histoire dans l'histoire littéraire. Nous prions que l'on nous pardonne l'aridité de quelques recherches généa-

1 Notice 9ur Jean de Luxembourg, par le C^^ de Poymaigre.

' Le tombeau de saint Jacques, k Compostelle, attirait de !t France et même de l'Allemagne one foule de pieux voyageurs, et dès le ne*.iTième siècle don Ramiro, roi de Léon, éleva dans les Pyrénées m d'étapes en étapes des cabanes hospilalières pour tracer ce célèbre chemin de saint Jacques dont le nom est resté à la Toie lactée dans la langue du peuple.» {Hist. des Mores mudejares, par M. le C*« de Circourt, t. I. p. 77. etc.) Les historiens, les poètes et les romanciers du moyen âge offrent de fréquentes preuves de la vogue de ce pèlerinage. (Voyez k ce sujet Hiet, iitt, de la France, t. XXI, page 272.)

INTRODirCnON.

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