‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 108 sur 118 · L'A M IF · texte numérisé non relu

L'A M IF

Durant que j'avois un sûr gage

Dedans mon cœur, De l'amour fidèle présage.

D'un serviteur, Je n'eusse pas changé ce bien

l'our le partage Ou'unc reine au «al terrien'

l'eut faî'-e sien,

L'AMI

Mais depuis qu'elle a connoissancc ,

. Tar le miroir.

De la beauté qui tant m'clleuse,

Je n'ai pouvoir De soulager en quelque endroit

Mon espérance , Voyant un autre qui reçoit

Ce qu'on me doit.

L'AMU;.

Mais, las ! depuis que ce volage

D'autres à vu , Il leur a donné l'avantage

Qui m'était dû ; S'assurant de pouvoir choisir

A mon dommage,

était du parti des huguenots, sinon de fait, du moins de sympathie.

' Vieille périphrase signiiianl la (erre.

LE PRIJS TEMPS D YVER

El (Jcs belles, ù son désir, Prendre plaisir.

L'AMr.

Voila que t'est de la liance

Qu'on peut avoir; Voil<i la belle récompense

D'un long devoir!

Plus on se porte loyaunicnl

Kn sa sonlTrance, El plus reçoit-on de lornicnl

En payement.

L'AMIE

Voilà que devient la promesse

De CCS menteurs :

Qui se disent de leur maîtresse

Tant serviteurs.

Ce n'est que pour nous abuser

D'une caresse.

Et, par un vanteux deviser,

Kous dépriscr.

L'AMI

Tarquoi, celui caùt et bien sage,

Heureux sera, Qui de cet amoureux servage

Se passera.

Le jour fut bien mal fortuné,

Qu'à mon courage , A ce malheur tant obstine

A destiné.

L'AMIE

Parquoi, heureuses sont les âmes

Qui sagement Evitent les ardentes (lamines

De ce tourment.

INc faites doncques comme moi,

Honnêtes dames , Qui me suis mise sous la loi

De cet émoi.

L'AME

Toutefois, depuis qu'il m'est force,

Si faut-il bien Que d'ores-avant je m'eflorce

De vivre mien ; Car il vaut mieux tard que jamais

Fuir l'amorce Qui ne peut nos ardents souhaits

Laisser en paix.

L'AMIE

Toutefois, il faut de bonne heure

Son cœur armer Encontre cette guerre dure

Qui vient d'aimer.

Le mal est plus fort à guérir

Que l'on endure, Quand d'heure on ne \icnt accourir

Le secourir.

L'AME

Pourtant, si nia dure ennemie.

D'un reil pileux, Me vouloit redonner la vie

Des bienheureux, Je vuudrois mourir en baisant

Ma belle amie, Et rien, à mon corps reposant,

N'iroit poisant.

L'AMIE

Pourtant, si cet ami volage

Vouloil, un jour, Venir encore faire hommage

A noire amour, Je me repentirois soudain,

De bon courage , D'avoir voulu tracer son seing

Dedans mon sein.

L'AMI

Viens donc, monca'ur, mon ancelelte',

Viens, mon soûlas ; Mens enchaîner mon amourette

De tes deux bras !

Hâte loi, belle, de panser

La plaie faite, Dont le mal ne peut s'apaiser

Que d'un baiser.

L'AMIE

Viens donc, mon désir; viens, ma vie ;

Viens, mon souci ; L'effort de la jalouse emie

Est adouci.

Je ne veux le bien t'envier.

Qui le dé\ie.

Pourvu que l'honneur qui m'est cher

Demeure enlicr.

L'AME

liclle, reprenons ores l'ère

De nos amours.

Et aux combats de cette guerre

Passons nos jours.

Las ! quand une froide pâleur

Nous cache en terre, Le feu de l'amour le meilleur

Perd sa chaleur.

l'amh:.

Ami, la gaillarde jeunesse

El l'amour fol , Fuyant la tremblante vieillesse

D'un même vol ; Plutôt donc dessous la mer

Le feu s'abaisse.

Qu'on nous voie désaiïamer

De nous aimer.

' Ma petite ser\anle.

Ainsi, aimable compagnie, noire Claribcl et Floradin , pour avoir démené une jeunesse débauchée, sont tombés, par Téquilable sort divin, h ce désastre que de (rouver des femmes selon eux , et , comme on dit , de même farine -, lesquelles, pour se montrer en tout et partout semblables à leurs maris, ne se sont point épargnées, ne devant ne a|)rés les noces, à les imiter comme leur chef; jus(iues à ce que les voyant enlin amendés , se sont aussi rangées dans les bornes de même modestie , retranchant les vices du passé. En quoi mon dire se montre très-véritable, et faitsudisanle preuve que les querelles , malheurs et inconvénients qui surviennent en amour, procèdent lant de l'homme que de la femme, lesquels inconsidérément ouvrent la porte à leur ennemi domestique, coupant d'un couteau de jalousie et mauvais gouvernement le nœud gordien et indissoluble de l'amour conjugal, et comptant, parleurs fautes, d'une misère perpétuelle, la chose de soi la plus heureuse du monde. «Qu'en dites-vous , madame , dit-il à la maîtresse du château ; ne me donnez-vous pas votre voix ? » A quoi elle répondit : « Vraiment, après vous avoir tous entendus, je vous trouve pourvus de si grandes raisons , que méritez bien tous avoir cause gagnée; mais, pour vous melire d'accord , je me réserve la partie à demain , pour, à mon rang, jouer mon personnage, où, suivant le chemin que m'avez tracé, nous discourrons plus profondément d'amour et de sa nature -, pource que celte dispute me semble la plus digne et excellente qui puisse jamais tomber en considération d'un noble esprit. Et poserons un amour non pas tel que le vulgaire le fait, mais bien une intelligence parfaite et principe de toute chose, que quelquesuns ont appelé cndclcchie de divinité résidant en notre àme , comme la lumière du feu dans la mèche d'une lampe (de fait, c'est véritablement ce feu céleste que déroba le Prométhée des poêles); nous accordant avec ceux qui ont divisé l'âme en deux parties, l'une appelée scnsualilé, qui n'est autre chose qu'un fourneau de perturbations , de passions et appétits désordonnés, pour lesciuels ranger et assujettir â la bride de raison, toutes les vertus morales sont occupées ; l'autre, nommée V intellect, où est la résidence des vertus contemplatives qui approchent l'homme de la vie de Dieu. Or, en quelle de ces deux parties de l'âme met-

trons-nous l'amour ? De le mettre entre les vertus morales, il n'y a point de raison, car elles sont pour purger l'âme, et lui, il est une fonction d'une âme déjà purgée. Il le faut donc mettre entre les vertus contemplatives; même faut confesser que l'amour est la plus parfaite vertu des vertus contemplatives , pource que c'est la vraie queux ' pour aiguiser les cogitations spirituelles , et les ériger en haut pour chercher vérité; car, je vous prie, qu'est-ce qui élève l'âme à la contemplation , sinon l'amour de vérité ? nous allumant l'esprit d'une curiosité cl désir insatiable, et ne le laisse en repos jusques à ce qu'il l'ait amené par degrés à ce dernier el parfait intelligible, qui est Vidée des idées; dont l'heureuse jouissance, par un ravissement, engendre celte mort philosophique que Platon appelle son extase. Et ne faut s'étonner si l'amour appelé jouissance, puisque c'est le souverain bien et félicité ; qui ne se peut conmiuniquer aux grossiers, nés pour servir, et auxquels l'âme ne sert que de sel ; mais l'amour requiert une âme vraiment héroïque et bien formée. Parquoi, il appert que l'erreur en laquelle plusieurs, disputant de l'amour, sont tombés, est venue de ce qu'ils le font une passion aveuglant notre âme ; et au contraire, c'est ce qui ôle l'obscurité qui nous empèchoil de voir au vif; puisqu'ils le font une qualité bonne ou mauvaise, selon que le sujet est bon ou mauvais, ce qui est du tout faux ; car, puisque le mal vient de la matière, laquelle, selon les sages, résiste toujours à la divinité, et que le bien vient de la forme, il s'ensuit qu'timour, qui n'a rien de corporel, soit pour objet ou pour sujet, ains est abstrait et spirituel , doit être toujours bon. Et davantage, amour n'est autre chose qu'un désir de ce qui est bon, cl ce bon-lâ n'est autre chose qu'une influence de celle grande bonté qui est Dieu : ce qui a ému quelques-uns de dire que l'amour esl une petite scintille de ce grand et parfait amour qui est Dieu ; si que, non sans cause, les plus sages et saints personnages du temps passé, appelés philosophes, ont voulu commencer leur nom par amour. Or, nous remellons celle considération à demain, où, avec la lumière de vérité, nous chercherons en quelle partie l'amour se cache, si c'est au cœur, ou au cerveau, ou au foie; puis, de quoi

' Pierre à aiguiser.

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