FILLES
O Hymen ! crée tout, fils de Nature heureux, Hymen, frcre d'Amour, soûlas des amoureux, Qui crient après toi, afin que ta puissance De leur bien désiré leur donne jouissance. Puisque de notre rang cette il t'a plu tracer*, Pour au bras d'un mari doucement l'enlacer, De sa virginité lui rompant la ceinture, r.écompense sa perte en plus juste mesure ; Bannis d'entour deux jalousie et mépris. Et de sainte amitié enchaîne leurs esprits; Fais qu'au lieu de pucelle elle soit femme et mère, Commençant à bâtir sa famille prospère ; Et que de nous chacune, à son ordre et son tour. Ayons ces gages sûrs des soldais de l'Amour, Qui la peine enfin rend de plaisir terminée : O Hymen ! doux Hymen ! Hymen ! ô Hj menée !
Peu de lemps après ce fortuné mariage, le bonliomme, voyant ce qu'il avoil désiré, donna sa bénédiction à Floradin son tils, pour s'aller reposer avec ses pères au dernier sommeil, et lui laissa de grands biens. Mais, selon la malédiction que donna Épictète aii\ richesses, il les dépcnsoit assez joyeusement, faisant grand'chère à chacun. 01 le bon temps, s'il n'eût été si court I mais quoi ? encore fut-il
• Il me semble que ce mot est pris ici dans l'acception de courtepointe ou drap de lit.
* Ce mot, employé au figuré comme terme de jardinage, s'entend d'une plante dont les racines s'éloignent de la tige et vont, en se glissant à la superficie du sol, former plus loin des drageons multipliés à l'infini.
plus long qu'il ne devoit, si chacun eût eu le nez assez long-, car vous devez entendre, gracieuse compagnie, qu'il y avoil environ six mois que Floradin étoil marié, quand sa femme accoucha; laquelle (afin que connoissiez), étoit celte même Serène dont je vous ai parlé : qui, sentant à sa ceinture je ne sais quoi qu'il faudroit malgré elle montrer, n"avoit fait aucun refus sur le mariage, afin que ce lui fiit couverlure. Mais l'enfant, qui ne put attendre le septième mois pour le moins , décela tout, confessant qu'il étoit sans doute du bel ouvrage de Claribcl , laissé pour payement à son hôtesse. Or, je vous laisse à penser quel plaisir ce fut au nouveau marié de se voir si tôt père, et, sans son travail , avoir fait ce bel acquêt. Bien vous peux, assurer que cette infamie et déshonneur fut cause que les compagnies cessèrent dès lors à le visiter, de peur d'avoir leur part de la honte : qui fut cause, que (comme la douleur a plus de puissance sur une personne solil^.ire que sur une qui est divertie par fréquentation) le misérable Floradin cuida mourir de dépit, estimant bien que l'on faisoit de beaux contes de lui, puisque personne ne venoil plus le voir ; et toutefois, si é(oil-il réduit à telle extrémité, qu'il n'eût osé aller voir personne; ayant si fort appréhendé ce déshonneur, qu'il lui sembloit voir, à toute heure autour de soi. de petits enfants le montrer au doigt cl lui tirer la langue; tellement, que désormais il fit son compte de dire adieu à toutes compagnies, s'il ne vouloil que chacun le prît par les cornes. Elant ainsi bourrelé de celte vergogneuse appréhension, et (pour n'oser aller en aucune part divertir son ennui) voyant en gésine celle qui en son nid couvoil les œufs d'un autre (dont il ne voulut jamais s'enquérir, craignant que ce fût quelque gros maraud, qui lui eût encore plus fâché que tout), délibéra de s'en aller bien loin, en un lieu où on ne le connût point, jusques à ce que le temps lui eût fait apprendre ù porter si dure et posante patience. Parquoi, ayant prins tout largent quil put amasser, monta sur un cheval, commandant à Pierre, son garçon, de le suivre sin- un autre, et sans dire mol (car s'il eût i)ensé que sa chemise eût su son dessein, il l'eût brûlée), s'en alla à son aventure. 3Iais, queUpie mine qu'il fît, son ennui acharné ne le laissoit point, encore qu'il se fuît soi-même pour le fuir, et ne pouvoil
6^0 A lELX CO.NTELKS FRAiNÇAlS
lelleriHiil se feindre, que sa l'ace Irisfe cl morue hahtl à un diacun la douicurde son cœur. iJe (luoi s'apercevafil son IjôIc, cl jugeant que le mal venoil damour, le va arraisonner le plus plaisamment du monde, discourant dessus la nature des femmes, et les dépêchant en forme commune; jiarquoi, conclut, après un long narré de leurs lourdions' ordinaires, que le l)iu8 expédient, tant pour les amoureux que pour les maris trompés, éloil de penser que loiiSes femmes étoicnl femmes, el n'éloient différentes, sinon de face, et de quelques fantaisies qui sont plus ou moiris familières aux unes que aux autres, pour mieux pincer sans rire; tellement que, pour bien (V.ire, il leur falloil mettre la bride sur le cou, et de son côté faire du mieux qu'on pourroit, le tout à profit de riiénage ; et que celles qui ont ainsi la biide lâche, ne courent jamais si fort que les autres. A ces mots,Fioradin, voyant que sous un faux personnage on jouoil sa farce, conunença à dresser les oreilles et se résoudre de suivre ce bon conseil, lequel dès le lendemain il pratiqua fort bien ; car, voyant que son hôte étoit allé, selon sa coutume, de grand malin au village pour faire ses provisions, il alla coucher avec riiôtesse entre les courtines ; si bien, qu'il s'en alla avec son conlenlement, el, montant à cheval , poursuivit tant son chemin , que son bon commencement. Or, si de son côté Floradin laissoit de grandes mar(iues de ses prouesses par où il passoit, Claribel ne se monlroit pas moins vaillant; car, ayant commencé de meilleure heure, cl bien continué, celle coutume lui étoit tournée en nouvelle nature, si que déjà s'étoif éprouvé en beaucoup de périlleuses entreprises, pour avoir Iravcrsé maintes nalions, comme les pays de Gascogne, Languedoc , Provence, Dauphiné, Bourgogne, Champagne, el le pays de France*, d'où il descendit en L'eauce; là, il délibéra d'arrêter un peu. Toutefois , ne pensez qu'il fût oisif , car il s'accosta dune ujeunière de moulin à vent, demeurant prés du bourg où il s'étoit logé; avec laquelle il fut bientôt d'accord, aux conditions que, quand son mari n'y scroil point, elle meltroit un drapeau blanc sur le sommet de la tour, pour amoureux signal. Or, advint, un soir que le meunier ne faisoit que
' Galants tours, amours, intrigues.
-' On appelait ainsi la province de i'ilc-cii.-Frante.
sortir pour aller à la pèche à un lac prochain, qu'un gentilhomme, avec son garçon, surpris de la nuit et égaré de sou ciiemin, arriva à ce moulin, qui paroissoil de loin, et demanda si, l)our celle nuit, il ne pourroit en quelque façon se retirer là ; cecpie la gracieuse' meunière lui accorda , pour le voir jeune el beau, el , partant, indigne de coucher dehors. Icclui, étant entré et ayant repu de ce que son hôtesse avoit , coînmonca à la remercier de sa courtoisie, et peu à peu lit tellement ses approches, quil vint aux prières d'amour d'une fci bonne façon , qu'après quelques pclits cn- Iredits accoutumés, se couchèrent ensemble. Mais, de malheur, Claribel, qui n étoit jamais paresseux , étant venu faire sa revue, découvrit le drapeau blanc que sa meunière avoit mis au départ de son mari , sétant oubliée de l'ôler à la venue de son nouvel hôte. Parquoi soudain elle cacha en un petit coin , derrière des sacs, son nouvel ami, et alla ouvrir la porlc à l'ami de provision ', avec lequel, après les caresses accoutumées, elle se coucha. ÎMais ils ne furent guère ensemble que voici le meunier, lequel, jjour n'avoir le temps propre à la pèche, retourna etheurla rudement à l'huis, qui fut cause que la fenlme, hâtée d'aller ouvrir, dit à Claribel qu'il se cachât où il pourroit ; puis, ayant fort bien couvert son feu, ouvrit à son fâcheux mari, qui tançoil la paresse endormie de sa femme. Toutefois, sa colère se changea bientôt en grand élonnement el frayeur, quand, soudain qu'il fût monté, il ou'it le bruit de deux qui crioient et s'entrebaltoient ; Var notez que Claribel , cherchant où se cacher, avoit été au coin des sacs, derrière lesquels étoit l'autre amoureux, lequel étoit en grand'peine, ne sachant si c'éloil point quelqu'un alliiré par la putain pour le tuer et avoir son argent : (\u\ fut cause d'une telle dissension, que le meunier, plein de frayeur, s'enfuyoit au prochain village crier aux larrons, quand sa fenune le retint, lui disant que c'étoienl deux pauvres passants qui, ne sachant où aller, s'étoienl serrés léans, et étoient épouvantés d'ou'i'r un tel bruit à ces heures. Parquoi, toutes querelles s'apaisèrent d'une part et d'autre, sans toutefois que le meunier fût guère content de la charité de sa femme ; vrai est qu'il fil semblant de trouver tout bon et
C'est-à-dire : l'ami dont clic s'était pourvue.
LE PRhNTE3IPS DW ER.
pria SCS hôles de prendre patience, laquelle lui-môme ne pouvoil prendre ^ ains délibéioit de s'en venger sur sa femme ; laquelle clanl (ce lui scnibloil) endormie, il se lève tout Lellemciit et va prendre le chevèlre de son mulet, (jui éloil de cordes, lequel il vint approprier au col de sa femme. Or, icclle faisant sendjiant de dormir, mil fmemrnt le bras dedans le collier, et fut si constante que d'endurer, sans sonner mol, le mal que lui faisoit celle corde ; faisant si bien semblant d'écumer cl de se débattre, et de roidir, que son mari pensa l'avoir élranglée , selon son intention : qui fui cause que soudain il troussa bagage, monte sur son nmlel et s'enfuit , craignant d'ôtre appréhendé de justice. Il lui print une fois envie d'aller quérir des voisins pour venir à son moulin, où les compagnons, étant trouvés avec sa femme morte, seroienl convaincus du meurtre; mais, craignant qu'en.ln la vérité gagnât les couvoriurfis ', pensa que le plus sûr éloil de fuir, cl (prun bon défaut valoit mieux qu'une mauvaise comparution-. Ainsi le misérable fuyoil , (juand il trouva le serviteur de son premier liôle, gardant les chevaux de son maître, qui n'avoient pu ranger au mouHn. Adonc, ce méchant garçon arrêta le fuyard el lui ôla le mulel , cor le pauvre homme n'en fil jjoinl de refus pour la liàte ou envie f[u'ii avoit de se sauver ; lui semblant avoir déjà un prévôt des maréchaux en queue, et appréhendant le gibet. Or, laissons-le maintenant fuir à pied, et retournons à notre moulin, où la meunière, sachant que son mari s'en éloil fui pour l'opinion qu'il avoil de l'avoir étranglée, toute pensive qu'elle deviendroit , se lève , el à quelque peine alluma sa lampe; puis, va trouver ses deux hôtes, tapis contre leurs sacs de farine comme le lièvre contre une motte de terre. Iceux , à la faveur de la clarté, s'élanl reconnus, tout éperdus d'extrême joie, s'embrassèrent si étroitement, qu'on eût dit que la véhémence de l'ancienne alTeclion ressuscitée, combattant avec l'élonnement el merveille de s'être rencontrés en ce lieu , les meltroil hors d'euxmêmes. Car vous devez savoir, honorable compagnie, que cet hôte , qui éloil venu sur les marches de Ciaribel , éloil notre gentil Eloradin, son grand ami ; lequel, comme je vous ai
• C'esl-à-(Jirc:sc Cl jour à havcrs lous les obstacles. ' Proverbe usité au l'alais cl lire de ces causes épineuses où il vautinicuxfiiircdéraulnucilecumitaraiUc,
dit, après s'être dérobé de son accouchée, et ayant traversé les pays de Bretagne, Touraine, Anjou, le jMaine, el quelque peu de Normandie, s'èloit de fortune rendu à ce moulin ; moulin l)ienheureux , puisqu'il ht rencontrer deux amants qui ne s'étoient point vus depuis leur bonne vie d'Italie. Or, ainsi qu'ils renouveloicnt leur ancienne amitié, ne se pouvant saouler d'embrassades, et de se rire de la peur qu'ils s'étoient donnée eux-mêmes, leur jeune hôtesse, sinclinant à leurs pieds, les requit avec larmes qu'il leur plùl se souvenir de ce ({uelle avoil fait pour eux ', et ne lui déniassent la grâce el pitié, que mérite celle qui , en leur faveur, s'est pour jamais rendue chélive et misérable. Lors, elle leur va montrer le témoignage du cruel dessein de son mari , par les noires marques d'une corde empreinte en son col ivoirin ; qui les émul à grande compassion. Parquoi , la relevant et embrassant, lui promirent de jamais ne l'abandonner ; ains , pour réconqjense de son bienfait , quils la pourvoiroient à son conlenlement si elle vouloit les suivre, comme il lui seroil bien facile -, el, pour ce faire, lui conseillèrent d'aller par tout le voisinage emprunter argent, el engager son moulin, feignant que son mari éloil allé à la foire pour acheter du bétail. Ce qu'étant dextremcnt mis à fin par la femme, ils la déguisèrent en garçon, et, montée sur le mulet que Pierre, serviteur de Floradin, avoil ôté au meunier, commenceront ensemble leur voyage avec cette nouvelle provision d'amour, qu'ils faisoient leur homme de chambre et l'appeloient Du IMouIin. Ainsi allant, s'enquircnt l'un à l'autre comment chacun d'eux avoit vécu depuis leur séparation , et tant entrèrent en propos qu'ils n'oublièrent à se déclarer la cause de leur voyage entrepris-, de sorte que, se contant l'histoire de leurs amours sans en rien épargner la vérité (car leur privante ne le permelloit), se trouva enfin que c'étoienl euxmêmes qui s'étoient donné la venue l'un à l'autre , et par un coup fourré s'étoient fait cocus, l'un en gerbe el l'autre en herbe : qui leur fut une nouvelle confédération el renfort d'amitié; tant s'en faut (pi'ils s'en voulussent
' Dans celle bisluire, bien supérieure au\ qualrc préccdenles comme invcnlion cl connue narration, il y a corlaineincnt (|ucl(iucs réminiscences du Jucondo de Eoccacc.
648 VIELX CONTEURS IRArsÇAlS.
mal, cl, de là en avant, s'appcloicnl toujours frères. Puis, se voyant bien quilles Tun à Tautre, commencèrent à Tenvi de se montrer l'un à l'autre de beaux chels-d'œuvre de leur métier, et faire preuve combien ils avoient protilè en l'école d'amour ; et ce, avec lanl de dextérité, qu'on eût dit qu'ils avoient certains charmes dont la force contraignoil toute résistance à se rendre, et faisoit de nuit ouvrir les portes mieux fermées -, de sorte qu'il n'y avoil si sauvage, qu'on appelle chaste, qu'ils n'apprivoisassent, et rien n'échappoit des rels de ces bons chasseurs ; car, selon que les occasions se préscnloienf, ores ils i)rioicnl et ores éloient priés, ores donnoient et ores leur éloit donné, ores cherchoient et ores ètoient cherchés ; si bien que, ou par présents, ou par promesses, ou par gaillardises, belles paroles et amoureux services , ils forçoient tellement les rebelles volontés, qu'il n'y avoil fille, femme, Ycfve, nonnain, pauvre, riche, jeune, vieille, blanche, brune, grande, petite, grosse, menue, sage, solle, grasse et maigre, qui n'allât par terre sans savoir comment ; et faisoient leur trafic, ores chacun à son parsoi', ores à moitié. IMais, quand ils ne Irouvoienl rien digne d'être aimé, ils avoient recours à leur quotidien (Du Moulin), que pour cette raison ils épargnoient le mieux qu'ils pouvoient, et envoyoienl leurs valets chercher leur vie ailleurs. En cet état, ils firent beaucoup de chemin par divers lieux, et sembloient commissaires qui alloient pour la réformation des coutumes des femmes. Mais leurs poursuites furent interrompues par la troisième guerre civile qui se leva^ 5 car, tous les passages étant fermés, force leur éloit de demeurer. Toutefois, si trouvèrent-ils encore passe-port; car ils allèrent acheter des armes à Tours, et firent faire de belles casaques à deux endroits "■, l'un qui avoit force croix, et l'autre qui n'en avoil point, mais éloit tout de blanc, et portant en une pochette des Heures et en l'autre des Psaumes , afin de s'accorder avec tous ceux qu'ils Irouveroienl et être tout ce qu'on voudroit. En cet é(iuipage, ils se mirent entre les compa-
' Ce substantif csl forinc a^cc une loculion encore en usage : à part soi.
2 En liGS.
"■ C'est-à-dire, qui pouvaient se retourner à volonté : les catholiques portaient des croix rouges sur leurs casaques; les huguenots avaient des habits blancs.
gnies qui descendirent en Poitou , gardant pour une maxime entre eux d'être toujours lard aux coups, et tôt au butin ou à la fuite, portant la cuirasse à l'épreuve par derrière surtout; et s'il falloit aller à la charge, toujours il y avoit quehpie chose à redire en leurs clievaux , ou bien ils alloient chercher leur serviteur de bagage pour avoir leurs gantelets, et mille autres petits lieux communs d'échappatoires qu'ils savoient , composant un art militaire tout h part, qu'ils pratiquèrent fort bien jusqu'à la journée de Luçon, où des vieilles bandes furent défaites par des troupes de la Rochelle. Là, Eloradin fuit vaillamment , jetant ses armes par terre comme celui qui n'avoit fiance et espérance qu'en Dieu et en ses éperons; mais le misérable Claribel, non pour ne fuir assez tôt et de bonne volonté, mais pour avoir commencé trop tard, fut happé et mené à IMarans avec beaucoup d'autres, qui s'étonnoient fort de le voir prins; mais illesôta de cette merveille, quand il leur dit que se» armes en étoient cause. Or, tous furent le lendemain renvoyés sans rançon , excepté notre pauvre Claribel, qui, pour être trouvé, sans y penser, jouant en une étable avec une lansquenctle (qui, encore qu'elle n'entendît le langage, cntendoilbien par signes), fut mené à la Rochelle, étant à la plus grande peine du monde sauvé d'entre ces grands lifrelofres ', qui le cuidérent échiner avec leurs longs bois. Or, étant à la Rochelle, pource, volontiers, que tous les logis éloient pleins du grand peuple qui s'étoit là retiré, on le logea en la prison pendant qu'on lui feroit son procès criminellement, où, par sa fenêtre grillée, il faisoit force belles observations , reconnoissanl les Rocheloises d'entre les étrangères, disoit-il , à certains signes, dont il conféroil avec sa geôlière, qui quelquefois le venoit relever de sentinelle : avec laquelle, par secrètes accointances, il fit si bien ses besognes, que, pour récompense de ce qu'il avoit fait pour elle, elle lui sauva la vie, le faisant sortir cl évader de la prison et de la ville à son grand besoin ; de sorte que les exécuteurs de justice (car ce crime éloit puni de mort , encore que les lois de France ne le permettenl), entrant en la tour du garot, ne trouvèrent l'homme, ains en son lieu
' Ancien sobriquet donnd aux Allemands et auj Suisses, et synonyme de buveur.
LE PRLNTEMPS D'Y VER.
force figures, caractères et cernes ' croisés diversement, qui leur fil soudain estimer que le compagnon, par art de magie, s'étoit sauvé ou s'en éloit volé* 5 car de ceux qui volent, il n'y en a plus depuis Icarus , sinon dans les bois, avec armes, Parquoi , soudain le poil leur dressa en la tète, se ballant à qui sorliroil le premier, pour crainte qu'ils avoienl que le diable les emportât avec celui qu'ils cherchoient, dont ils firent courir un grand bruit par la ville. Cependant noire homme, élanl sorti dans une patache, tout en pourpoint, faisant grande chère ; et quand ce venoil à payer, au lieu de metlre la main à la bourse, il la metloil à la braguette (pardonnez-moi si je ne peux parler plus proprement). En cet étal , il vint à Sainl-.Tust, où il trouva son compagnon avec le bagage : qui fut un grand plai;>ir à Tun el à l'autre -, lesquels, bien ralliés, s'en allèrent en l'île de Brouage, où ils arrivèrent tard et furent accommodés tellement qucllement. iVlais le pis fut que sur la minuit on donna une fausse alarme, qui mit nos deux gens d'armes en grand'pcine pour ne savoir où fuir ; et le plus expédient qu'ils trouvèrent, fut de passer pardessus une petite muraille el de gagner à travers des jardins, où , après avoir demeuré quelque temps cachés, et n'oyant plus aucun bruit, ils sortirent comme fait un limaçon de sa coquille, el ayantquasi peur l'un de l'aulre, s'achemuièrenl vers une petite porte de maison qu'ils trouvèrenl mal fermée; parquoi, ils entrèrent dedans, feignant 's'ils eussent trouvé quelqu'un qui leur eût demandfe où ils alloieni) d'avoir charge de faire revue par les «laisons, et voir en quel devoir un chacun [s'éloil rois durant l'alarme; aussi, pour faire meltrc de la lumière aux fenêtres. Mais ils ne furent en celle peine ; car, ayant eniré partout, ne trouvèrent personne, fors que dans une chambre ils virent deux chaperons de velours sur la table, et un gros chapeau gras avec ; puis, tournant les yeux , avisèrent en un grand lit deux jeunes femmes et un gros vastibousier* entre elles , si bien endormis qu'ils n'entendirenl rien. Et, croyez que nos deux compagnons n'avoionl garde de les réveiller : d'aulant qu'ils furent surpris de si grand èba-
' Cercles.
* Pour s'était envolé.
• Ce mot, qui n'a pas ét(^ recueilli dans les Dictionnaires, doit signiûer vn rustre aux larges épaules.
hissement, qu'ils eussent voulu être bien loin de là : car, sachez qu'ils reconnurent incontinent, que, pour certain, c'éfoicnl leurs femmes qui s'éloient là rencontrées inopinément. Et devez entendre que Marguerite, damoiselle de Fondargent el femme de Claribel , fuyant le siège de Poitiers, éloit venueàXaintes vers sa tante 'de laquelle je vous ai ci-dessus recommandé la souvenance), où s'eslimanl mal assurée, éloit venue aux îles. Là, de fortune, elle trouva Scrène, femme de Floradin. relirèc aussi pour sa sauvelé, qui, pour être d'étrange pays comme elle, lui sembla compagnie fort commode pour se réconforter en leurs communs ennuis. Parlant, s'allièrent de si étroite familiarité, que tous les biens et les maux étoient communs entre elles, comme connurent bien leurs maris; lesquels, se grattant où il ne leur démangeoit point, s'en retournèrent avec un pied de nez. Mais, étant dehors, commencèrent à s'éclater de rire , disant l'un à l'autre : a Voilà la femme bien à son aise ; aslu point peur que le cœur lui faille ? » Et conclurent qu'il falloit savoir qui éloit ce vénérable -, lequel, de peur de se morfondre, couchoit ainsi enlre deux femmes, s'assurant tant de sa suflTisance; mais leur homme de chambre Du Moulin (qui jamais ne les perdoit de vue, et pour cause) les ôla bientôt de cet émoi, les assurant que c'ctoil le meunier son mari sans doute. De quoi ils furent encore plus étonnés, car on eût dit que celle rencontre éloit une cho.se fée. « Foi de soldat I dit Claribel, il a raison, et lui en sais bon gré : hé ! pourquoi ne couchera-t-il enlre nos deux femmes, vu que sa femme couche bien entre nous deux? — Il est vrai, dit Floradin-, mais il me souvient bien de ce qu'il voulut faire i sa femme pour lamour de nous ; car, je m'assure, à l'en croire, qu'il jurera foi de meunier qu'il l'a tuée. » Or, après plusieurs menus propos fort salutaires pour leur réconfort, ils résolurent d'aller donner le bonjour à leurs femmes, cl réintégrer les amours conjugales, rentrant en leur ancien ménage, qui leur devoit sembler nouveau , et ne les estimant de rien moins, i)our tout ce qui s'étoit ensuivi , sachant que, tout complé et rabattu, il n'y avoit guère grand reliquat d'une part ne d'autre; même , s'ils l'eussent osé dire, ils les prisèrent davantage, d'aulant que, comme disoient les sages, une maison vaut beaucoup mieux élant habitée, que si
650 \1EU\ COINTEL
on la laissoil iimisii déserlc cl abandonnée aux rais el araignées, et qu'il vaul mieux s'embarquer eu un bateau bien expérinienlé pour avoir porté sùrernent plusieurs, (pren un (jui n'a jamais porté persoime; joint aussi ([u'ils avoient biuii de (juoi se contenter de leurs l'emmes, et louer grandement leur chasteté et pu- j dicité notable, de se contenter ainsi d'un homme à toutes deux , vu , que c'étoit le moins qu'on eût pu requérir en chose si nécessaire. Ainsi , suivant ce bon avis , soudain qu'il fut jour (qui leur tardoit beaucoup), ils furent recevoir leurs femmes, el furent reçus d'elles avec autant de contentement que si c'eût été le jour de leurs noces. ^ rai est que, premier que les avoir recouvertes', se contant les trousses qu'ils s'éloient données l'un ù l'autre, avoient mis en délibération, puisque par essai ils savoient la portée de leurs femmes l'un de l'autre, de changer aussitôt qu'ils seroienl ensemble 5 mais ores et la considération des nuu-mures du peuple et le renouvellement d'amour ne le permet. A cet exemple, le meunier reprint sa femme avec autant d'ébahissemenl que s'il l'eût vue ressuscilée, el lui requit pardon. Aussi voulurent les maîtres pour l'acconqjlissemenl de ce bonheur, que leurs valets fussent mariés avec les chambrières de leurs femmes, qu'ils connoissoient de longue main ; savoir est : Pierre avecRadegonde, et Hilairel avec la servante de Seréne : ce qui fut fait si brusquement, que les souris n'avoienl pas beau temps en la paille du lit. Puis , nos amoureux gens d'armes, oyanl dire que les forces de La Rochelle les venoienl assaillir tant par mer que par terre, suivant le conseil de Floradin, à qui l'expérience donnoil autorité et créance, délogèrent de bonne heure, s'acheminaul vers Xain(es,elde Xaintcs( qu'ils estimèrent mai assurée, conune de fait, peu après elle fut prise) allèrent à Saint-Jean-d'Angéli, où ils eurent la tant désirée publication de la paix '■, (jui fui cause que, chargés de bulin (aucpiel, comme j'ai dit, ils s'éloient toujours montrés fort âpres, connue bon serviteurs du roi* j se reti-
' Pour recouvrées.
^ Tromperies.
^ La paix boileusa el malassise, ainsi nommée parce qu'elle avait clé conclue, au mois d'août l.")70, à Saint- Germain, par le sieur de Biron , qui était boitcuv el par M. de Mesmes, seigneur de Malassisc.
♦ Cette phrase indique clairement que Jacques Yver
RS l'R A XÇAIS.
rèrent au château de floradin el Seréne, où ils achetèrent, aux dépens communs, un moulin â vent, pour leur meunier et sa femnie, el donnèrent leurs fernics, borderics et métairies à tenir et cultiver à leurs serviteurs; el tout pour les bons el agréables services respectivement. Puis, après mille embrassemenls, Claribel el sa Marguerite relournèreiil à Poitiers en leur maison , vivant les uns el les autres en parfaite union , vides de toute jalousie. El n'omettrai à vous dire une chanson, qu'encore aujourd'hui , en mémoire de leur folle jeunesse, ils chantent ensemble par forme de personnages.