LK QUIPROQUO DES ÉPOUSAII.UES
L;i ciiii]iiaiilc-lroi.si(''mo nouvelle, racoiiléc ])ar monseigneur I.amaiil do Itruxellos, Iraile de deux liommes el éeux femmes, qui allendoienl pour épouser, à la première me?se h'wn malin , cl pource (pie le curé ne vcoil pas trop clair, il |)rinl l'ui;e pour l'aulrc, el changea a cliacun lioniine la femme qu'il devoil avoir, comme vous oircz ci-aprés.
N'a guère qu'en l'église de Sainle-Goulc ' à Bruxelles ètoicnl en un malin plusieurs hommes el femmes, qui dévoient épouser à la première messe qui se dil entre quatre el cinq heures 5 et entre les autres choses, ils dévoient entreprendre ce doux et bon étal de mariage, el promettre en la main du prêtre ce que pour rien ne voudroient trépasser-. Il y avoil un jeune homme el une jeune fille qui n'éloient pas des plus riches, mais la bonne voulcnlé avoicnt, qui étoicnt auprès l'un de l'autre, et n'attcndoienl fors que le curé les appelât pour épouser. Auprès d'eux aussi avoil un homme ancien el une femme vieille, qui grandchevance et foison de richesses avoient , et [)ar convoitise el grand désir de plus avoir, avoient promis foi et loyauté l'un vers l'autre, el pareillement allendoienl à épouser à celte première messe. Le ciné vint et chanta celle messe très-désirée, el en la fin, comme il esl de coutume, devant lui se mirent ceux que éjjouser dévoient, dont il y avoil plusieurs autres, sans les quatre dont je vous ai conté. Or devez-vous savoir que ce bon cmé, qui fout prêt étoil devant l'autel, pour faire et accomplir le mystère des épousailles, cloil borgne, el avoil, ne sais, par quel méchef, puis peu de temps en çà, perdu un œil, el n'y avoil aussi guère grand luminaire.en la chapelle ne sur l'autel : c'éloit en hiver el faisoit brun et noir; si faillit à choisir. Car quand vint à besogner cl à épouser*, il print le vieil homme riche cl la jeune fille pauvre , el les joignit par lanneau du monslier » ensemble. D'autre côté, il print aussi le jeune homme pauvre cl l'épousa à la vieille fenuue, el ne s'en (iomièrcnt oiicciues garde en l'église ne les houunes ne les fennnes, dont ce fut grand'merveilles , par espécial des hommes, car ils osent mieux lever I'umI el la
' Sainle-Gtulnlc. — '' Outrepasser. — = A Taire les cérémonies (lu mariage. — *Cc pas>af.'e semble iri(li(iiier que l'anneau desépousaillesétail founii parles moines.
VIEUX CONTELRS FRANÇAIS.
lùtc, quand ils sont devant le cuxé à genoux, que les femmes, qui sont à ce coup simples et coies et n'ont le regard fiché qu'en (erre. 11 est de coutume qu'au saillir ' des épousailles, les amis de l'épousé prennent lépousée et remmènent. Si fut la pauvre jeune fille à riiôtel du riche homme menée, et i)arcilicmcnt la vieille riche fut amenée en la pauvre maisonnelle du jeune genlil compagnon. Quand la jeune épousée se trouva en la cour et en la grand'salle de l'homme qu'elle avoit par méprise épousé, elle fut bien ébahie et connut bien tantôt qu'elle n'ctoit pas partie de léans ce jour. Quand elle fut arriére en la chambre à parer, qui étoit bien tendue de belle tapisserie, elle vit le beau grand feu , la table couverte où le beau déjeuner étoit tout prêt ; elle vit le beau buffet bien fourni et garni de vaisselle : si fut plus ébahie que paravanf, et de ce se donne plus grand'merveille qu'elle ne connoît âme de ceux qu'elle oyoit parler. Si fut tantôt désarmée'^ de ses ornements où elle étoit bien enfermée et bien embrunchée ^. Et comme son époux la vit au découvert, et les aulrcs qui là éloient, croyez qu'ils furent et autant surpris que se cornes leurs fussent venues. « Comment, dit l'épousé, est-ce pi nia femme! Notre-Dame ! je suis bien heureux : elle est bien changée depuis hier! je crois qu'elle a été à la fontaine de Jouvence. — Nous ne savons, dirent ceux qui l'avoieut amenée, d'ond elle vient, mais nous savons certainement que c'est celle que vous avez hui épousée , et que nous prinmes à l'autel , car oncques puis ne nous partit des bras. » La compagnie fut bien ébahie et longuement sans mol dire-, mais qui fut simple cl ébahie, la pauvre épousée étoit toute déconforlée, et pleuroit des yeux moult tendrement, et ne savoit sa contenance : elle ainiAl trop mieux se trouver avec son ami, qu'elle cuidoit bien avoir épousé à ce jour. E'éi)ousé , la voyant se déconforter, en eut grand pilié et lui dit : « IMa mie, ne vous déconfortez jà, vous ôles arrivée en bon hôtel, se iJieu plaît! et n'ayez doule, on ne vous y fera jà mal ne déplaisir. INIais dilcg-iTioi, s'il vous plaîl, qui vous êtes, et, à votre avis, d'und vous venez ici? » Quand elle l'ouït et entendit si courtoisement et si doucement parler , elle s'assura un peu, et lui nomma son père et sa mère , et lui dit qu'elle étoit de Bruxelles, et 'Au SOI lii-.— -Dégarnie, dépouillée— ^'LiKlievèlrcc.
avoit fiancé un tel (qu'elle lui nommoil), et le cuidoit bien avoir épousé. L'épousé et tous ceux qui là éloient commencèrent bien fort à rire, et dirent que le curé leur a fait ce tour. « Or loué soit Dieu le créateur, dit lépousé , de ce change : je ne voulsisse pas tenir bien grand'chose. Dieu vous a envoyée à moi, cl je vous promets , par ma foi, de vous tenir bonne et loyale compagnie. — Nenni ce, dit-elle en pleurant moult tendrement, vous n'êtes pas mon mari. Je vueille retourner devers celui à qui mon père m'avoit donnée. — El ainsi ne sera pas, dit-il : je vous ai épousée en sainte église, vous n'y pouvez contredire ne aller à rencontre , vous êtes et demourerez ma femme, et soyez conlenle ; vous êtes bien heureuse, j'ai, la Dieu merci ! de biens cl do richesses assez , dont vous serez dame et maîtresse, et si vous ferai bien jolie. » Il la prêcha tant, et ceux qui là éloient, qu'elle fut contente d'obéir à son commandement. Si déjeunèrent légèrement et puis se couchèrent, et fit le vieil homme du mieux qu'il sut. Or, retournons à ma vieille femme et au jeune compagnon. Pour abréger, elle fut menée en l'hôtel du père à la fille, qui à celle heure est couchée avecques le vieil homme. Quant elle se trouva léans, elle cuida bien enrager de dcul, et dit tout haut : « Et que fais-je céans? (jue ne me mène l'en à ma maison ou à l'hôlel de mon mari? » L'épousé, qui vit celle vieille et l'ouït parler, fut bien ébahi, ne douiez 5 si furent son père et sa mère et tous ceux de l'assemblée. Si saillit avant le père à la fille de léans, qui connut bien la vieille et savoit très-bien parler de son mariage, et dit : a Mon fils , on vous a baillé la femme d'un tel, et croyez qu'il a la vôtre, et cette faute vient par notre curé qui voit si mal ^ et ainsi m'aid'Dieu, jaçoit ce que je fusse loin de vouscpiand vous épousâtes , si me cuidai-jc apercevoir de ce change. — Et qu'en dois-jc faire ? dit l'épousé. — Par ma foi ! dit son père, je ne m'y connois pas bien ; mais je fais grand doule que vous ne puissiez avoir autre femme.— Saint-Jean! dit la vieille, je n'ai cure d'un tel chétif! Je seroisbien heureuse d'avoir un tel jeune galant, qui n'auroit cure de moi, qui me dépendroil' tou! le mien'% et se j'en sonnois mot, encore aurois-je la torche ^ Otez 1
' Dépenserait. — "^ Tonl mon bien.— ^Allusion à l'amonde honorable où le condamné porlait une grosse lorchc allumée.
LES CKNT JNOl AELLES NOl VELEES.
ôlez , ôlcz, cl mandez votre femme cl me lais- . sez aller là où je dois êirc. — Nolrc-Damc ! dit j réponse, se je peux la recouvrer, je l'aime trop mieux que vous, quelque pauvre (pfelle soit, mais vous ne vous en irez pas, se je ne la [juis trouver. » Son père et aucuns de ses parens et amis vinrent à riiôtel où la vieille voulsil bien ôlre, et vinrent trouver la compagnie qui déjeunoit au plus fort et faisoil le cliaudeau pour porter à l'épousé et à ré[)ouséc. Ils contèrent tous leurs cas, et on leur répondit : «Vous venez trop lard! Chacun se tienne h ce qu'il a : le seigneur de céans est content de la femme que Dieu lui a donnée ^ il la épousée et n'en veut point avoir d'autre ; el ne vous en douiez jà, vous ne fuies jamais si heureux que d'avoir fdle alliée en si haut lieu ni en si haut cndroil : vous en serez une fois tous riches. » Ce bon père retourna à son hôtel , et vient faire son rapport. Ea vieille femme cuida bien enrager de deul et dit : « Pardieu! la chose ne demourra pas ainsi , ou la justice me faudra' ! » Se la vieille ctoil mal contente, encore rétoit bien autant ou plus le jeune épousé, qui se véoit frustré de ses amours, el encore Eeùt-il légèrement passé, s'il eùl pu fmer de la vieille à-tout son argent, mais il convient la laisser aller en sa maison. Si fut conseillé de la faire citer devant monseigneur de Cambrai -, cl elle pareiliemenl fit citer le vieil homme qui la jeune femme avoit ; cl ont commencé un Irés-gros procès, dont le jugement n'est pas encore rendu • si ne vous en sais que dire plus avant.
NOUVELLE LIV
l'heure du berger.
La cinqiianlc-qiialrii'inc nouvelle , dite el racnnlée par Jlahiol d'Auque.siies , liaile d'une danioisellc de .Maubeugi", (jui s'abaiidunna à un cliarrelon et refusa plusieurs ^eiis de bien ; et de lu réponse quelle fil à un noble chevalier, pourcc qu'd lui re|)rochoit plusieurs elioses, comme vous oirez ci-après.
Un gentil chevalier de la comté de Flandres, jeune, bruyant, jouteur, danseur el bien chantant, se trouva au pays de llaynaul en la com|)agnie d'un autre chevalier de sa sorte, demouranl audit pays, (ju'il hanloit trop plus que la niarche de Flandres, où il avoit sa résidence belle et bonne, uiais comme souvent il
' Fera dt^fatiL
'^ li'cNoque (le Cambrai. Les procès relatifs aux mariages ressorlisjaicnl en cour ccelc'>iaj'lii|ue.
advient, amour étoil cause de sa rclenance, car il ctoil féru très-bien, et au vif, d'une trèsbelle daiiioi; elle de ÎManbeuge ^ elà celle occasion, Dieu sait (|u"il faisoil trop souvent joules, mommeries ' cl banquets, cl généralement tout cerpril siivoil (pii peut plaire à sa dame, à lui possible, il le (aisoil ; el il fut assez en grâce pour un temps, mais non pas si avant qu'il eût bien voulu. Son compagnon , le chevalier de Haynaut, qui savoit tout son cas, le scrvoil au mieux qu'il pouvoit; et ne tenoil pasàsa diligence, que ses besognes ne fussent bien bonnes el meilleures qu'elles ne furent. Qu'en vaudroit le long conlci' Le bon chevalier de Flandres ne sut oncques tant faire, ne son compagnon aussi , qu'il pùl obtenir de sa dame le gracieux don de merci ^ ainçois, la trouva, en tout temps, rigoureuse, puisqu'il lui tenoil langage sus ces termes, cl force lui fut toutefois, ses besognes étantes comme vous savez, de retourner en Flandres. Si prinl un gracieux congé de sa dame el lui laissa son compagnon ; lui promit aussi, s'il ne retournoil de bref, de lui souveni écrire, et mander de son étal, et elle lui promit de sa part lui faire savoir de ses nouvelles. Advint, certain jour après que notre chevalier fut retourné en Flandres, que sa dame cul voulenlé d'aller en pèlerinage, et disposa ses besognes h ce-, et comme le chariot étoit devant son hôtel et le cliarrelon dedans , qui éloit un beau compagnon et fort, et qui vite l'adouboil-, elle lui jeta un coussin sur la tête, el le Ht choir à pattes-, et puis commença à rire très- fort cl bien haut. Le cliarrelon se sourdiM et la regarda rire, el puis dit : (( Pardieu ! madamoiselle , vous m'avez fait choir, mais croyez que je me vengerai bien; car, avant qu'il soit nuit, je vous ferai tomber. — Tous n'êtes i)as si mal gracieux,)) dit-elle. El en dis;uil , elle prend un autre coussin , que le cliarrelon ne s'en donnoil garde, et le fait arriére choir comme pardevant ; el s'elle rioit fort paravant, elle ne s'en feignoil pas-^ à celle heure. « Et qu'est ceci? dit le cliarrelon ; madamoiselle , vous en voulez à moi;' Faites, el, par ma foi, se je fusse emj)rès vous, je n'allendrols pas de moi venger aux champs. — Et que feriez-vous i' dit-elle. — Si je serois en haut, je vous le dirois, dit-il. —
' Mascarades. — "^ Qui lui plaisait vile. '• Ou dit aujouril'liui , à (|ualre [lalles. ^ Elle ne s'en Taisait i»as faute
108 VIEUX CONTEURS FIUNÇAIS
A'ous feriez nicrveilh', dit-elle, à vous ouïr parler 5 mais vous ne vous y oseriez trouver. — Non, dit-il, et vous le verrez. » Adonc il saillit jus' du chariot et cnira dedans Thôtclet monta en haut, où madamoiselle éloit eu coltc-simple, tant joyeuse qu'on ne pourroit plus ; il la commença d'assaillir, el, pour abrégerleconle, elle fut contente qu'il lui lollll ^ ce que par honneur donner ne lui pouvoit. Cela se passa, et au terme accoutumé, elle fit un très-beau petit charrelon, ou, pour mieux dire, un Irùs-beau petit lils. La chose ne fut pas si secrète que le chevalier du Ilainaul ne le sût tantôt; dont il fut bien ébahi, el écrivit bien en luUe, par un propre messager à son compagnon en Flandres, comment sa dame avoit fait un enfant à l'aide d'un charrcton. Pensez que l'autre fut bien ébahi d'ouïr ces nouvelles. Si ne dcmoura guéres, qu'il vînt en llainaut devers son compagnon , et lui priât qu'ils allassent voir sa dame , et qu'il la veut trop bien lanci'r et lui dire la lâcheté et néanlcté " de son cœur, combien que , pour son méclicf adven,u, elle ne se montrùl encore guéres, à ce temps. Si trouvèrent façon ces deux gentils chevaliers, par moyens subtils , qu ils vindrent au lieu cl en la place où elle étoil. Elle fut bien honteuse el déplaisante de leur venue, comme celle qui bien sait qu'elle n'aura d'eux chose qui lui plaise. Au fort, elle s'assura et les reçut, comme sa contenance et sa manière lui apporta. Ils commencèrent à deviser d'une el d autre matières , et noire bon chevalier de Flandres va commencer son service, cl lui dit tant de \ilenie8, qu'on ne pourroit plus, a Or, èles- Yous bien, dit-il, la femme du monde la plus reprouchéect moins honorée, et avez montré la grand'kkheté de votre cœur, que vous êtes abandonnéeà un grand vilain charrelon. Tantde gens de bien vous oui offert leur service, el vous les avez tous rebouiéa. Elpourmaparl,Yous savez que j'ai fait pour acquérir votre grâce, cl n'étois-je pas homme pour avoir ce butin aussi bien el mieux qu'un paillard charrelon, qui ne fil oncques rien pour vous. — Je vous requiers cl prie, dit-elle, monseigneur, ne m'en parlez plus : ce qui est fait ne peut autrement èlrc, mais je vous dis bien que se vous fussiez venu à l'heure du charrelon , qu'autant eussé-je fait pour vous que je fis pour lui. — Est-ce cela? dit-il ;
sainl Jean I il vint à bonne heure; le diable y ait part, quand je ne fus si heureux que de savoir votre heure.— '\Taimenl, dit-elle, quand il vint à l'heure qu'il falloil venir. — Au diable, dit-il, de l'heure et de vous aussi et du charrelon! » El à tant se i)art, el son compagnon le suit, et oncques puis n'en tint compte, et c\ bonne cause.
NOUVELLE LV
l'aistidote de la peste.
La cinqiianle-cinquiùme nouvcllo, racontée par monseigneur (le Villicrs,lraile d'une jeune (ille, qui avoil lepidéniie ; qui fit mourir trois liommes pour avoir compa.i;nie d'elle, el comment le quatrième fut sauvé, et elle aussi.
En l'année du pardon • de Rome derrainpassé, étoil au Dauphiné la pestilence^ si grande et si horrible et si épouvantable que la plupart des gens de bien abandonnèrent el laissèrent le pays. Durant celle persécution, une belle, génie et jeune fille se sentit feruc de la maladie, et incontinent se vint rendre à une sienne voisine, femme de bien et de grand'façon et déjà sur l'ùge, et lui conla son pileux cas. La voisine, qui étoit femme sage et assurée, ne s'effraya de rien que l'autre lui conla j même eut tant décourage el d'assurance el de hardiesse , qu'elle la conforla de paroles el de tant peu de médecine qu'elle savoil. « Hélas ! ce dit la jeune fille malade, ma belle voisine, j'ai grand regret que force m'est aujourd'hui d'abandonner et laisser ce monde cl les beaux et bons passe-temps que j'ai eus assez longuement ; mais encore, par mon serment, à dire entre vous el moi , mon plus grand rcgret^esl qu'il faut que je meure , sans coup frapper , et sans savoir el sentir des biens de ce monde. Tels cl tels m'ont maintes fois priée, cl si les ai refusés tout pleinement : de quoi trop il me déplaît , cl croyez , si j'en, pusse finerd'un à cette heure, il ne m échapperoil jamais, devant qu'il m'eûl montré comment je fus gagnée*. L'on me fait entendant que la façon du faire est tant plaisante et tant bonne , que je plains el complains mon gcnt et jeune corps qu'il faut pourrir sans avoir eu ce désir et plaisir-, et à la vérité dire, ma bonne voisine, il me semble, se je le pusse quelque peu sentir avant ma mort, ma fin en seroit plus aisée el plus légère à passer, et à
' Saula à bas. — * Ravil. — ' Bassesse.
' Jubilé. — * Dernier. — "• Peste, épidémie. * Ce mot semble avoir le même sens que dé/iousée , dc/lorée.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES, moins de regrel, ce que plus csl, je crois, que s'en alla hâlivemcnt ver
ee me pourroit être médecine, à cause de guarison. — Plût à Dieu! dit la vieille, qu'il ne lenît à autre chose, vous seriez loi guarie, cerne semble, car. Dieu merci, notre ville n'esl pas encore si dégarniedegens, qu'on n'y trouvât un gentil compagnon pour vous servir à ce besoin. — Ma bonne voisine, dit la jeune fille, et je vous requiers et prie que vous allez devers un tel (qu'elle lui nounna, qui éloit un très-beau gentilhomme, et (pii autrefois avoit été amoureux d'elle), et faites tant qu'il vienne ici parler à moi. » La vieille se mit au chemin, et fil tant qu'elle trouva ce gentiliiomme, et l'envoya en sa maison. Tanlôl qu'il fut léans, la jeune fille malade, à cause de la maladie plus et mieux colorée , lui saillit au cou et le baisa plus de vingt fois. Le jeune fils , plus joyeux que oncques-mais ' devoir celle que tant avoit aimée, ainsi vers lui abandonnée, la saisit sans demeure, cl lui montra ce que laut désiroit. A savoir s'elle fut honteuse de lui requerre et prier de continuer ce qu'il avoit commencé ; et pour abréger , tant lui fit-elle recommencer, qu'il n'en peut plus. Quand elle vil ce, comme celle qui pas n'en avoit son saoul, elle lui osa bien dire : a ^lon ami, vous m'avez maintes fois priée de ce dont je vous requiers aujourd'hui -, vous avez fait ce qu'en vous est , je le sais bien ; toutefois je ne sais que j'ai, ne qu'il me faut, mais je connois que je ne puis vivre, se quelqu'un ne me fait compagnie en la façon que m'avez fait^ cl pourtant, je vous prie que vueillez aller vers un tel et l'amenez ici, si cher que vous avez la vie. — Il est bien vrai , ma mie, je le sais bien , qu'il fera ce que vous voudrez. » Ce gentilhomme fut bien ébahi de celte requête 5 toutefois, pource qu'il avoit tant labouré que plus ne pouvoit, il fui content d'aller quérir son compagnon et l'amena devers elle, qui tantôt le mit en besogne, et le lassa ainsi que l'autre. Quand elle l'eut malé comme son compagnon, elle ne fut pas moins privée de lui dire son courage, mais lui pria , comme elle avoit fait l'autre, d'amener vers elle un autre gentilhomme; il le fit. Or sont-ils j;\ trois qu'elle a lassés et déconfits par la force d'armes. ]Mais vous devez savoir que le premier gentilhomme se sentit malade et féru de lépidémie, tantôt qu'il eut mis son compagnon en son lieu, et ' Jamais.
e cure , et lout le mieux qu'il sut, se confessa, et puis mourut entre les bras du curé. Son compagnon, le deuxième venu, tantôt qu'au tiers il cul badlé sa place, il se sentit liès-malade et demanda partout après celui qui étoil jà mort , et vint rencontrer le curé pleurant el démenant grand deuil, qui lui conta la mort de son' bon compagnon. (( Ah ! monseigneur le curé, dit-il , je suis féru tout comme lui : confessez-moi ! » Le curé, en grand'crainle, se dépécha de le confesser. Et quand ce fut fait , ce gentilhomme malade, à deux heures prés de sa fin, se vint à celle qui lui avoit baillé le coup de la mort, et à son compagnon aussi, el là trouva celui (pril y avoit mené, el lui dit : k I\Laudile femme, vous m'avez baillé la mort , el aussi pareillement à mon compagnon I Vous êtes digne d'être brûlée el arse et mise en cendres. Toutefois , je vous le pardonne , priant Dieu qu'il le vous vueille pardonner. Vous avez répidémie el l'avez baillée à mon compagnon , qui en est mort entre les bras du prêtre, et je n'en ai pas moins. « Il se partit à tant el s'en alla mourir une heure après en sa maison. Le troisième gentilhomme, qui se véoit en l'épreuve où ses deux compagnons éloient morts, n'étoil pas des plus assurés. Toutefois, il print courage en soi-même el mil peur et crainte arrière , el s'assura , comme celui qui en beaucoup de périls et d'assauts s'étoil trouvé ; el vint au père el à la mère de celle qui avoit déçu ses deux conqjagnons, el leur conta la maladie de leur fille, et qu'on y prfiit garde. Cela fait, il se conduisit tellement qu'il échappa du grand péril où ses deux compagnons étoiont morts. Or, devez-vous savoir que quand cette ouvrière de tuer gens fut ramenée en l'hôtel de son père, tandis qu'on lui faisoil un lit pour reposer el la faire suer, elle manda secrètement le fils d'un cordonnier son voisin el le fil venir en l'élable des chevaux de son père el le mil en œuvre comme les autres ; mais il ne véquit pas quatre heures après. Elle fut couchée en un lit el la fit-on beaucou[) suer, et tanîôt lui vinrent quatre bosses ',donl elle fut très-bien guarie; el tiens, qui en auroit affaire, (pi'on la Irouveroit aujourd'hui au rang de nos cousines* eu Avignon, à Beaucaire ou
' liuboii» (k- [icsle. — - Celle expression, eniployi-e ici, nous montre dans quel sens il faut entendre lo surnom de la Dame des belles cousines, dans le roman
VIELX œXTEI f\S FRANÇAIS.
nuire pnrl, ol diont les inaîlres ' qirelle échappa de morl à cause d'avoir sculu^ des biens de ce monde, qui esl nolublc et vérilable exe.'npic à plusieurs jeunes fdles de puinl refuser un bien quand il leur vient.
NOUVELLE LVL
LA. FEMME, LE CURÉ, LA SERVAiNTE , LE LOUP.
La ciiuiiiaiiU^-sixiènie nouvelle, racoiiléc ])ar nioilseigiiciir de VilliiTS, traili' d'un ^ciilillioninn' iiuiallrapa en un piège qu'il m, le eure, sa femme, elsa fli:!mliriér<' el un ionpavcccux, cl Liùlaloul là dedans, [lourcc que le curé niainleuoil ' sa Teinme.
N\i guère qu'en un bourg de ce royaume, en la duché d'Auvergne, demouroit un genlilhomine:, et, dcson malheur, a voit une tiés-belle jeune l'emine , el de sa bonté devisera mon conte. Celte bonne damoiselle s'accointa d'un curé, qui éloit son voisin de demi-lieue, et furent tant voisins el tant privés l'un de l'autre que le bon curé tenoit le lieu du gentilhomme toutes les fois qu'il éloit dehors. Et avoil cette damoiselle une chambrière, qui éloit secrétaire' de leur fait, laquelle pcrloil souvent nouvelles au curé et Tavisoit du lieu el de l'heure pour comparoir sûremenl devers sa maîtresse. La chose ne fut pas, en la parfin, si bien celée que métier eût élé à la conqjagnie ; car un gentilhomme, parent de celui à qui ce déshonneur se faisoit, fut averti du cas, et en avertit celui à qui plus il touchoil, en la meilleure façon et manière q l'il sût et put. Pensez que ce bon gcnlilhomme , quand il entendit que sa femme s'aidoit, en son absence, de ce curé, qu'il n'en fut pas content , et se n'eût élé son cousin, il en eût pris vengeance criminelle et de main-mise^ sitôt qu'il en fut averti. Toutefois, il fut content de différer sa voulenté jusqu'à tant qu'il eût prins au fait l'un el l'autre. Si conclurent lui et son cousin d'aller en pèlerinage à quatre ou six lieues de son hôtel , et d'y mener ce curé, pour soi mieux donner garde des manières qu'ils tiendroienirun vers l'autre. Au retourner qu'ils tirent de ce voyage, où monseigneur le curé servit d'amours de ce qu'il put , c'est h savoir duMllades et d'autres telles menues entrelenances'-, le mari se lit manda Petit Jehan de Saintré, par Antoine de la Sale ; coiisineéia'd quelquefois synonyme de /'enune, damoiselle, etc.
' Médecins. Peutêlre doit-on lire : mires.
'■' Pour scnli. — ^ Possédait, était l'anianl do.
" Confidcnlc. -- « Voies de fait. —'• rnlelliscuccs,
der quérir par un messager alTaiclé ' pour aller vers un seigneur du pays 5 il fil semblant d'en ùlrc mal content et de soi i)artir à regret ; néanmoins, puisque le bon seigneur le mande, il n'oseroit désobéir. Si part et s'en va , el son cousin l'autre genlilhomme dit qu'il lui feroil compagnie, car c'est assez son chemin pour retourner en son hôlel. IMonseigneur le curé et madamoiselle ne furent jamais plus joyeux que d'ouïr cette nouvelle ; si prindrent conseil et conclusion ensemble, que le curé se partira de léans et prendra son congé , afin que nul de léans n'ait suspicion sur lui, el environ la minuit, il retournera et entrera vers sa dame par le lieu accoutumé. El nedemoura guère, puis celle conclusion priiise, que notre curé se partit de léans, et dit adieu. Or devez-vous savoir que le mari et le genlilhomme éloienl en embûche , en un lieu détroit ^ par où notre bon curé devoit passer ^ et ne pouvoit aller ne venir par autre lieu, sans soi trop détourner de son droit chemin. Ils virent passer notre curé , et leur jugeoitle cœur qu'il retourneroil, la nuit, d'ond il éloit parti 5 et aussi c'éloit son intention. Ils le laissèrent passer sans arrêter ne dire mot, el s'advisèrent de faire en ce détroit un très-beau piège, à l'aide d'aucuns paysans qui les servirent ù ce besoin. Ce piège fut en hâte bel et bien fait, et ne demoura guère que un loup passant pays ne s'attrapât léans. Tantôt après, vcci maître curé, qui vient, la robe courte velue, el portant le bel épieu ' à son col. Et quand vint à l'endroit du piège, il tomba là dedans avec le loup : dont il fut bien ébahi ; elle loup, qui avoit fait l'essai , n'avoit pas moins de peur du curé que le curé avoil de lui. Quand nos deux gentilshommes virent que maître curé éloit avec le loup logé, ils en firent joie merveilleuse, el dit bien celui à qui le fait plus touclioit, que jamais ne partira en vie et que l'occira léans. L'autre le blâma de celte voulenté, el ne se veut accorder qu'il meure, mais trop bien esl- il content qu'on lui tranche ses génitoires. Le mari toutefois le veut avoir mort, et en cet eslrif ' dcmourèrenl longuement, attendant le jour el qu'il fît clair. Tandis que cet eslrif se faisoit, madamoiselle, qui altendoil son curé, ne savoit que penser de
« Lndoclriné, dre>sé. — ^ Passage étroit.
" Espèce de pelilc hallebarde, à courte hampe, que les chasseurs suspendaient à leur cou en partant pour la chasse du sanglier. — ' Embarras, allernalive,
quoi il liirdoil tant 5 si so pensa d"y envoyer sa cliainbrièrc , afin de le faire avancer. La chambrière, lirant son clieinin vers l'iiôlel du curé, (rouva le piège el loniba dedans avec le loup el le curé. « liai dil le curé, Jesuis [)erdu; mon fail est découvert ^ quelqu'un nous a pourchassé ce passage'. « Le mari et le gentilhomme son cousin , qui tout enlendoient et \éoient, éloient tant aises qu'on ne [iourroil plus, et se pensèrent, comme se le Saint-Esprit leur eût révélé, que la maîtresse pourroit bien suir '^ la chambrière , à ce qu'ils entendirent d'elle, que sa maîtresse l'envoyoit devers le curé pour savoir qui le lardoil tant de venir outre l'heure prinsc entre eux deux. La maîtresse, voyant que le curé cl la chambrière ne retournoient point, et de peur que la chambrière et le curé ne fissent quelque chose à son préjudice, cl qu'ils se pourroient rencontrer au petit bois qui étoit à l'endroit où le piège étoit, si conclut qu'elle ira voir s'elle en aura nulles nouvelles 5 et tira pays vers l'iiôlel du curé, et elle venue à l'endroit du piège, tomba dedans la fosse avec les autres. 11 ne faut jà demander, quand celle compagnie se \il ensemble , qui fui le plus ébahi , cl se chacun faisoit sa puissance de soi tirer de la fosse 5 mais c'est pour néant. Chacun d'eux se réputé mort et déshonoré; el les deux ouvriers, c'est à savoir le mari de la damoiselle et le gentilhomme son cousin , vinrent au-dessus de la fosse saluer la compagnie, en leur disant qu'ils fissent bonne chère el qu'ils apprèleroient leur déjeuner. Le mari, qui mouroit cl enrageoit de faire un coup de sa main, trouva façon, par un subtil moyen, d'envoyer son cousin voir que faisoienl leurs chevaux quiétoient en un hôtel assez près, et tandis qu'il se trouva décombré" de lui, il (il tant, à quelque mèchef que ce fut, qu'il eut de Teslrain^ largement, qu'il avala ^ dedans la fosse et y boula le feu, et là dedans, brûla la compagnie, c'est à savoir la femme, le curé, la chambrière cl le loup. Après ce, il se partit du pays et manda vers le roi quérir sa rémission, laquelle il obtint de léger''; eldisoienl aucuns que le roi dut dire qu'il n'y avoit dommage que du pauvre loup, qui fut Lrùlé,qui nei)Ouvoil mais du méfait des autres.
' Prépare-, lendu ce piège. — "^ Suivre. — ^ r)él)arrassé. — ■* C'est ainsi (luc ce mol, qui signifie paille , est écrit dans les anciennes cdilions; les modernes nieUenl Vi'lfmin. — ' Dvsccndil. — *^ raciiement.
LES CE?aT NOUVELLES NOUVELLES.
NOUVELLE LVII