‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 27 sur 118 · LES VRAIS PÈRES · texte numérisé non relu

LES VRAIS PÈRES

I.aciMqiiniilo ri iiiiirino noiivclli', ditr et racoiilcc par l'aclour', Irailij ili! la femme qui déparloil-scs eiifaiis au lil de la mnrl, 011 Tabsenre de son mari, (|iii siens les leiioil ; et comme mi des plus petits en avertit son père.

A Paris naguère vivoit une femme qui fut mariée à un bon simple honuiie, qui tout son temps fut de nos amis, si Irès-bicn qu'on ne pouvoit plus. Cette femme, qui belle cl genle cl gracieuse étoit, au temps qu'elle fut neuve, pource qu'elle avoil l'ieil au vent, fut requise d'amour de plusieurs gens , et pour la grand' courtoisie que Nature n'avoit pas oubliée en elle, elle passa légèrement les requêtes de ceux qui mieux lui plurent, et eut en son temps, tant d'eux comme de son mari, sept ou huit enfants. Advint qu'elle fut malade et au lit de la mort accouchée^ ; si eut tant de grâce, qu'elle eut temps et loisir de soi confesser, penser de ses péchés, disposer de sa conscience; et elle véoil, durant sa maladie, ses enfans trotter devant elle, qui lui baiiloientau cœur très-grand regret de les laisser ; si se pensa qu'elle feroit mal de laisser son mari chargé de la plupart, car il n'en étoit pas le père, bien qu'il le cuidat et la tenoit aussi bonne femme que nulle de Paris. Elle fit tant, par le moyen d'une femme qui la gardoit , que vers elle vinrent deux hommes qui au temps passé l'avoient en amours très-bien servie, et vinrent de si bonne heure, que son mari étoit allé devers les médecins apothicaires pour avoir aucun bon remède pour elle et pour sa santé. Quand elle vit ces deux hommes, elle Ht tantôt venir devant elle tous ses enfants ; si commença à dire : « Vous êtes un lel ; vous savez ce qui a été entre vous et moi au temps passé, dont il me déplaît à cette heure amèrement. Etsece n'est la miséricorde de Noire-Seigneur, à qui je me recom-

' Rédacteur, auteur. C'est Antoine de la Sale. '^ l'aitageait, donnait. — ^ Tour coi'cfin'.

mande, il me sera en l'autre monde bien chèrement vendu. Toutefois, se j'ai fait une folie, je la connois; mais de faire la seconde, ce seroil trop mal l'ait. Veci tels et tels de mes enfants, ils sont vôtres, et mon mari cuide, i^ la vérité, qu'ils sont siens -, si ferai-je conscience de les laisser en sa charge : pourquoi je vous prie, tant que je puis, qu'après ma mort, qui sera brève, que vous les prenez avec vous et les entretenez, nomrissez et élevez, et en faites comme bon père doit faire, car ils sont vôtres. » Pareillement dit à l'autre, et lui montroit ses autres enfants : « Tels et tels sont à vous, je vous assure -, si les vous recommande, en vous priant que vous en acquittez, et se ainsi me le voulez promettre, je mourrai plus aise. )) Et comme elle faisoit ce i)arlage, son mari va venir à l'hôtel et fut aperçu par un petit de ses fils qui n'avoit environ que cinq ou six ans, qui vilement descendit en bas encontre lui elTraiemcnl, se hAla tant de dévaler la montée', qu'il èloit près hors d'haleine comme il vit son père; à quelque méchcf que ce fût, il dit : « Hélas I mon père, avancez-vous tôt, pour Dieu ! — Quelle chose y a-l-il de nouveau? dit le père ; la mère est-elle morte? — Nenni, dit l'enfant, mais avancez-vous d'aller en haut, ou il ne vous dcmourera un seul enfant ; ils sont venus vers ma mère deux hommes, mais elle leur donne lous mes frères ; se vous n'y allez bientôt, elle donnera tout. » Ee bon homme ne sait que son fils veut dire; si monta en haut et trouva sa femme, sa garde et deux de ses voisins cl ses enfants ; si demanda que signifie ce qu'un tel de ses fils lui a dit : « Vous saïuTZ ci-après, » dit-elle. Il n'en enquil plus pour l'heure, car il ne se douta de rien. Ses voisins s'en allèrent et commandèrent la malade à Dieu et lui promirent de faire ce qu'elle leur avoil requis; dont elle les mercia. Comme aprouchoil le pas de la mort, cria merci à son mari, et lui dit la faute qu'elle lui a faite, durant qu'elle a été alliée avec lui , et comment tels cl tels de ses enfanls éloicnt à tel el A tel , et tel à un tel , c'est à savoir ceux dont dessus est touché, et qu'après sa mort ils les prendront, et n'en aura jamais charge. II fut bien ébahi d'ouU' cette nouvelle, néanmoins il lui pardonna tout, et puis elle mourut; el il envoya ses enfanls à ceux qu'elle avoil ordonné,

' Descendre l'escalier.

LES CENT ^OL^ELLES NOCAELLES

qui les rclinrcnl ; cl par loi point, il fui quille de sa femme cl de ses enfanls, cl si cul beaucoup moins do rcgrcl de la perle de sa femme que de celle de ses enfants.

NOUYELLE LU.

LES TROIS MOMMENTS'.

La cinquanto-douxièmc noiivollp, racontée par monspignourde la r.odic, Iraile de trois cnscigMcmens qu'un père baillai son (ils, lui élanl au lit de la mort, lesquels ledit fils mil eti avant et en eflet tout au contraire de ce (pi'il lui avnit enseigné ; et comment il se délia d'une jeune fille qu'il avoit épousée, pource qu'il la vil couclier avec le prêtre de la maison, la première nuit de ses noces.

Advint, naguère, qu'un grand gentilhomme, sage, prudent et beaucoup vertueux, comme il étoil au lit de la mort, et eut fait ses ordonnances cl disposé de sa conscience au mieux qu'il put, ilappclaun seul fdsquil avoit, auquel il laissoil foison de biens temporels • et après qu'il lui eût recommandé son îlme, celle de sa mère qui naguère avoit terminé vie par mort, cl généralement tout le collège* de purgatoire, il avisa trois choses pour la dernière doctrine que jamais lui vouloil bailler, en (lisant : a IMon trèscher fils , je vous avertis que jamais vous ne hantez tant en l'hôtel de votre voisin que l'on vous y serve de pain bis. Secondement, je vous enjoins que vous gardez de jamais courir^ voire cheval en la vallée. Tiercement, que vous ne prenez jamais femme d'élrange nation. Or vous souvienne de ces trois points^ je ne doute point que bien ne vous en vienne. Mais se vous faites le contraire, soyez sûr que vous trouverez que la doctrine de votre père vous vaulsîl'' mieux avoir tenue.» Lebon fiismercia son père de son bon avertissement, et lui promit écrire ses enseignements au plus parfond de son cœur, et le mettre si très-bien en son cnlendement et en sa mémoire, que jamais n'ira au contraire. Tantôt après son père mourut, et furent laites ses funérailles , connue, à son étal et à homme de tel lieu qu'il étoit, apparlenoit. Car son fils s'en voulut bien acquitter comme celui qui bien avoit de quoi. L'n certain lemi)s après, comme on prend accointance plus en un lieu qu'en un aulre, ce bon genlilhomme, qui éloil orphelin de père cl de mère, et à marier, et ne savoitcpie céloit du ménage, s'accointa d'un voisin qu'il avoit-, et de fait, la plupart de ses jours, buvoil cl mangcoilléans. Son voisin, qui marié étoit, et avoit

' Conseils. — ^ néunion, assemblée.

^ Pour faire courir ; lalinibme. — ' Valut.

une très-belle femme, se boula en la douce rage de jalousie, cl lui vinrent faire rapport ses yeux, que notre gentilhomme ne vcnoil en son hôtel fors à l'occasion de sa femme , et que vraiment il éloil amoureux, cl qu'à la longue il la pourroil emporter d'assaut. Si n'étoit pas bien à son ai'so, et ne savoil penser comment il se pourroit honnèlemenl de lui désarmer', car lui dire la chose comme il la pense, ne vaudroit rien ; si conclut de lui tenir tels termes petit à pelil, qu'il se pourra assez apercevoir, s'il n'est trop bètc, que sa hantise- continuelle ne lui plaît pas. Et pour exécuter sa conclusion , en lieu qu'on le souloit servir de pain blanc , il fit mettre le bis. Et après je ne sais quanls repas notre gentilhomme s'en donna garde et lui souvint de la doctrine de son père; si connut qu'il avoit erré; si battit sa coulpe ^ et boula en sa manche tout secrètement un pain bis, et l'apporla en son hôtel, cl en rcmembrance le pendit à une corde en sa grand'salle, cl ne retourna plus en la maison de son voisin comme il avoit fait paravant. Pareillement, un jour entre les autres, lui qui étoil homme de déduit, comme il éloil aux champs, et que ses lévriers eussent mis un lièvre à chasse, il pique son cheval, tant qu'il put, après, et vint ratleindrc le lièvre cl lévriers en une grand'vallée, où son cheval, qui vcnoil de toute sa force, saillit des quatre pieds cl tomba , et ledit cheval se rompit le col; dont il fut bien ébahi. Xe fut bien heureux ledit genlilhonmie , quand il se vil ainsi gardé de mort et d'alTolure '? Il eut, tou tefois, pour récompense le lièvre, et comme il le tint, il regarda son cheval que tant il aimoit; si lui souvonoil du second enseignement que son père lui avoit baillé, cl que, s'il en eût eu bien mémoire, il n'eût pas celle perle, ne passé le danger qu'il a eu bien grand. Quand il fut en sa maison, il mit au[)rès du pain bis, à une corde, en la salle, la peau du cheval , afin qu'il eût mémoire et rcmembrance du second avisement = que son père jadis lui bailla, lu certain temps après, il lui print voulentédaller voyager et voir pays; si dis|)osa ses besognes à ce, cl print de la finance, dont il avoit largement, cl chercha maintes contrées, et se trouva en diverses régions et places; dont en la fin il fit résidence en l'hôtel d'un grand sei-

' Déb.inasscr. — - Commerce fréquenl.

^ neeoniuil sa faille, dit son mca culixi. ' blessure. — ^ Averlissemciil.

VIEl X CONTEURS FRANÇAIS.

}j;n(nir, d'une luinlainc cl bien étrange' marche, cl se gouverna si liaulcmcnl cl si bien léans, que le seigneur fui bien conlenl de lui Iniiller sa fille en mariage, ja^oil qu'il n'eûl seulemenl connoissanccde lui, fors ses loual)lcs nid'urs cl verlus, Pour abréger, il (iani^'a la fille de ce seigneur; cl vinl le jour des noces ; et (juand il cuida la nuil coucher avec(|uc8 elle, on lui dil que la coutume du pays étoil de ne |)oinl coucher la première nuil avec sa femme, chju'il eûl paliencc jusqu'à lendemain. «Puis- (jue c'est la coutume, dit-il , je ne quiers jà (lu'on la rompe pour moi. » Son épousée fui menée coucher en une chambre, cl lui, en une autre après les danses. Kl, de bien venir % il n'y avoit qu'une paroi entre ces deux chaml)res , qui n'éloil que de Icrre. Si s'avisa, pour voir la contenance', de faire un pertuis, de son épée, par dedans la paroi, cl vil très-bien à son aise son épousée se bouler au lil, cl vil aussi (ne dcmoura guère après) le chapelain de léans (pii se vint bouter aui)rès d'elle pour lui faire compagnie, afin qu'elle n'cùl peur, ou, comme j'espoire, pour faire l'essai ou prendre la dîme des cordcliers, comme dessus esl louché *. Notre bon genlilhonune , quand il vil venir cet appareil, pensez qu'il cul bien des éloupes en sa quenouille ': lui vinl lantôl en mémoire le troisième aviscmenl que son |)èrc lui donna avant le trépas, lequel il avoilmal retenu. Toutefois, il se reconforta cl prinl courage, cl dil en soi-même que la chose n'est pas si avant, qu'il n'en saille'- bien. A lendemain, le bon chapelain, son lieutenant pour la nuil et son prédécesseur, se leva de bon matin, et d'avenlure, il oublia ses braies' sous le chevet du lil à l'épousée , et notre bon gentilhomme, sans faiie semblant de rien, vint au lil d'elle et la salua gracieuscmenl comme il savoil bien faire cl trouva façon de prendre les braies du prêtre, sans qu'il fût aperçu d'ûmc. On fil grand'chère tout ce jour. El quand vinl au soir, le lit de l'épousée fui paré cl ordonné tant richement qu'à merveilles, et elle y fut couchée. Si dit-on au sire des noces, que me.^iui , quand il lui plaira , il pourra bien coucher avec sa femme. Il étoit fourni de réponse cl dil au pêrc el à la mère et

' KIrangrrc. ~ - Par Iionhciir. — ' I/inlériciir de la iliamlire voisine. — ' I.c conic des Dames dîmécs.

" Kxpre.'sion proverbiale s'gnifiaiil : èlrc dans une jiosilion dilVui'o el eompliquée. -^ " fjorlc , ri^suKo.

' Chausses, entoiles.

aux parents, qu'ils le voulsissenl ouïr, a 'Nous ne savez, dit-il, qui je suis, ne à qui vous avez donné votre fille; et en ce, m'avez fait le plus grand honneur (jue jamais fut fait à un jeune homme étranger, dont je ne vous saurois assez mercier. Néanmoins toutefois, j'ai conclu en moi-même, el suis à ce résolu de jamais coucher avccques elle tant que je lui aurai montré, cl à vous aussi qui je suis , quelle chose j'ai, cl comment je suis logé. » Le père prinl tantôt la parole et dil : « Nous savons très-bien que vous êtes noble homme el de haut lieu, et n'a pas mis Dieu en vous tant de belles vertus, sans les accompagner d'amis el de richesses. Nous sonunes contents de vous, ne laissez jà à parfaire el accomi)lir voire mariage -, tout à temps saurons-nous plus avant de votre état, quand il vous plaira. » Pour abréger, il voua et jura de non jamais coucher avccques elle, se n'éloil en son hôtel, et luiamèneroil son père el sa mère el plusieurs de ses parents el amis. Il fit mettre son hôtel à point pour les recevoir, cl y vinl un jour devant eux, et tantôt qu'il fut descendu, il prinl les braies du prêtre qu'il avoit el les pendit en la salle auprès du pain bis et de la peau du cheval. Très-grandomcnt furent reçus et fesloyés les parents el amis de notre bonne épousée, el furent bien ébaliis de voir l'hôtel du jeune genlilhomme si bien fourni de vaisselle, de tapisserie el de tous autres meubles, cl se répuloienl bien heureux d'avoir si bien allié leur belle fille. Comme ils regardoienl par léans, ils vinrent en la grand'salle qui étoit tendue de belle tapisserie, cl aperçurent, au milieu, Ic^pain bis, la peau de cheval el une braie, qui pendoient, dont ils furent moult ébahis, el en demandèrent la signification à leur hôte. Le sire des noces leur dit que voulenliers il leur dira la cause cl tout ce qui en est, quand ils auront mangé. Le dîner fui prêt, et Dieu sait qu'ils furent bien servis. Ils n'eurent pas sitôt dîné , qu'ils ne demandèrent l'interprétation et la signifiance cl le mystère du pain bis el de la jieau de cheval, etc., cl le bon gentilhomme leur conta bien au long, el dit que son père étant au lil de la mort, comme dessus est narré, lui avoit l)aillé trois enseignements. « Le premier fui que je ne me trouvasse jamais tant en lieu, qu'on me servît du pain bis, .Te ne retins pas bien celte doctrine ne cet enseignement ; car, puis sa mort, je hantai tant un mien voisin qu'il se boula en jalousie pour

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES

8a fonimc, cl on lieu de pain blanc, de quoi je fus servi lonfj;lcmps, on nie servit de pain bis -, cl en rnéinoirc elapprobnlion de la vérilé de ccl enseignement, jai là fait rnetlrc ce pain bis. Le deuxième enseignement que mon père me bailla fut que jamais je ne courusse mon cheval en la vallée, .le ne le relins j)as bien, un jour qui passa ; si m'en print mal, car en courant en une vallée après le lièvre cl mes chiens, mon cheval chut et se rompit le col , et à peu que je ne fusse Irès-bicn blessé ; si échappai de belle uiorl^ et en mémoire de ce, csl là pendue Ja peau du cheval qu'alors je perdis. Le troisième enseignement et avisement que mon père dont (Dieu ait Tûme !) me bailla, fut que jamais je n'épousasse femme d'élrange nation. Or ai-je failli, et vous dirai comment il m'en est prins. Il est bien vrai que, la première nuit que vous me refusâtes le coucher avecques voire fille qui ci est, je fus logé en une chambre au plus près de la sienne, et pource que la paroi qui étoil entre elle el moi n'étoit pas trop forte, je la pertuisai de mon épée el vis venir coucher avecques elle le chapelain de votre hôlel, qui sous le chevet du lil oublia ses braies, le malin quand il se leva^ lesquelles je recouvrai, et sont celles que véez là pendues, qui témoignent el approuvent la chronique' vérité du troisième enseignement que mon feu père jadis me bailla-, lequel je n'ai pas bien retenu ne mis en ma mémoire. IMais afin que plus en la faute des trois avis prècédenls ne renchoie *, ces trois bagues - que vous voyez me feront dorénavant sagc^ cl pource que, la Dieu merci, je ne suis pas tant obligé à voire fille qu'elle ne me puisse bien quitter, je vous prie que la ramenez el retournez en votre marche^ car, jour que je vive , ne me sera plus près; mais pource que je vous ai fait venir de loin cl vous ai bien voulu montrer que je ne suis pas un homme pour avoir le remenanl" dun prô- Iro, je suis conlenl de payer vos dépens. » Les autres ne surent que dire ne que penser, qui se voient conclus en leur lorl : voyant aussi qu'ils sont moult loin de leur marche elde leur pays, cl que la force n'est pas leur en ce lieu, si furent très-bien contents de prendre de l'argent pour leurs déi)ens et eux enrelourner d'ond ils vinrent ^ et qui plus y a mis, plus y a perdu. Par ce conte, avez oui et entendu que

' Durable. — " Retombe. — '^ Clioscs, objets. ' Pays. — " Les restes.

les trois avis que le bon père bailla à son fils, ne sont pas d'oublier; si les retienne chacun, pour autant qu'il scnl qu'ils lui peuvent toucher.

NOUVELLE LIIL

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