‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 32 sur 118 · LES NOUVEAUX FRÈRES MINEURS · texte numérisé non relu

LES NOUVEAUX FRÈRES MINEURS

La soixantième nouvelle, racontée par Poncelet, traite de trois tiamoisellcs de Malines, qui accointées s'étoient de trois cordelicrs qui leur firent faire couronnes ' cl vêtir l'iiabit de religion, afin qu'elles ne fussent aperçues, et comme il fut su.

Advint naguère qu'en la ville de Troyes avoit trois damoiselles , lesquelles esloient femmes à trois bourgeois de la ville, riches cl puissants et bien aises ''^ lesquelles furent amoureuses de trois frères mineurs -, et pour plus sûrement leur fait couvrir, sous ombre de dévotion , chacun jour se levoienl une heure ou deux devant le jour; el quand il leur sembloit heure d'aller vers leurs amoureux, elles disoient à leurs riuuis, qu'elles alloienl à malines , à la

* Contenance. — ^ Tonsures.

' rcul-i'lic faut -il lire aisés.

première messe. Et pour le grand plaisir qu'elles y prenoient, et les religieux aussi , souvent advenoit que le jour les surprenoil largement-, si qu'elles ne savoient comment saillir de l'hôtel , que les autres religieux ne s'en aperçussent. Tourquoi, doutant les grands périls et inconvéniens qui en pouvoicnt sourdre, fut prinse conclusion par eux, toutes ensemble, que chacune d'elles auroit habit de religieux et feroient faire grande couronne sur leur tète, comme s'elles étoienl du couvent de léans, jusques finalement un autre certain jour • qu'elles y relourneroient après. Tandis que leurs maris guère n'y pensoienl, elles venues es chambres de leurs amis , un barbier secret fut mandé, c'est à savoir des frères de léans, qui fit aux damoiselles chacune la couronne sur la tête, et quand vint au départir, elles vêtirent leurs habits qu'on leur avoit appareillés''', et en cet état, s'en retournèrent devers leur hôtel el s'en allèrent dévêtir et mettre jus ' leurs habits de dévotion chez une certaine matrone aiïaiclée \ et puis retournèrent cmprès leurs maris 5 et en ce point, continuèrent grand temps, sans que personne s'en aperçût. Et pource que dommage eût été que telle dévotion el travail n'eût été connu, fortune voulut que, à certain jour que l'une de ces bourgeoises s'étoit mise au chemin pour, aller au lieu accoutumé, l'embûche fut découverte; et, de fait, fut prinse à-tout l'habit dissimulé, par son mari, qui Tavoit poursuivie; si lui dit : « Beau frère, vous soyez le très-bien trouvé! je vous prie que retournez à l'hôtel, car j'ai à parler à vous de conseil. » El en cet élal la ramerta, dont elle ne fil jà fête. Or advint que, quand ils furent à l'hôtel, le mari commença à dire en manière de farce : u Dites-vous, par votre foi, que la vraie dévotion, dont, ce temps d'hiver, avez été éprinse, vous fait endosser l'habit de saint François, el porter couronne semblable aux bons frères? Dites-moi, je vous requiers , qui a été votre recteur, ou, par saint François! vous l'amenderez M )) Et fit semblant de tirer sa dague. Adoncques la pauvrette se jeta à genoux el s'écria à haute voix : « lia ! mon mari , je vous crie merci; ayez pitié de moi, car j'ai èlé séduite par mauvaise compagnie; je sais bien

' C'est-à-dire, dans l'intervalle de temps qui s'écoulerait jusqu'au jour... — * Tréparés. — * iMellre bas, déposer. — 'Dieu apprise, liabile. — ^ Vous le paierez.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES

que je suis morlc , si vous voulez, cl que je n"ai pas fait coinnic je dusse, mais je ne suis pas seule déçue en lellc manière, et si vous me voulez promelire que ne me ferez rien/ je vous dirai (oui. » Adonc son mari s'y accorda -, lors, elle lui dit comment plusieurs fois elle avoil élé audit monastère avec deux de ses compap.nes , desquelles deux des religieux sï'toient énamourés. « Et en les accompagnant aucunefois à faire colation en leurs chambres, le tiers fut éprins d'amours de moi, en me faisant tant de humbles et douces requêtes, que nullement ne m'en suis pu excuser, et mèmement par l'instigation et enhort ' de mcsdites compagnes, je l'ai fait, disant que nous aurions bon temps ensemble, et si n'en saurait-on rien. » Lors demanda le mari, qui étoient ses compagnes, et elle les lui nomma. Adoncques sut-il qui éloient leurs maris (et dit le conte, qu'ils buvoicnt souvent ensemble); puis demanda qui étoit leur barbier, et les noms de trois religieux. Le bon mari, considérant toutes CCS choses avec les douloureuses admirations * et piteux regrets de sa femmelette, dit : « Or, garde bien que lu ne dies à personne que je sache parler de cette maliére, et je te promets que je ne te ferai jà mal. « La bonne damoiselle lui promit que tout à son plaisir elle feroit. Adonc incontinent part, et alla prier au dîner les deux maris et les deux damoiselles , les trois cordelicrs et le barbier : et promirent de venir; lesquels, venus le lendemain et eux assis à table., firent bonne cliérc sans penser à leur malaventure -, et après que la table fut ôlée, pour conclure de l'écot , firent plusieurs manières de faire mises avant joyeusement sus quoi l'écot seroitprins et soutenu , ce toutefois qu'ils ne surent trouver ne être d'accord , tant que l'hôte dit ; « Puisque nous ne savons trouver moyen de gagner notre écol par ce qui est mis en termes , je vous dirai que nous ferons : il faut que nous le fassions payer h ceux de la compagnie qui la plus grand'couronne portent, réservé ces bons religieux , car ils ne paieront rien quant ù présent. d A (pioi ils s'accordèrent tous et furent contents qu'ainsi en fiit, et le barbier en fut fait le juge. Et quand tous ces hommes eurent moniré leurs couronnes, Thôle dit qu'il falloit voir se les fenmics en avoient nulles. Si ne faut pas demander s'il en y eut ' Exhorlalion. — * Exclamations.

en la compagnie qui eurent leurs coMirs élreinls! Et sans plus attendre, riiôle prit sa femme par la tète et la découvrit. Et quand il vit cette couronne, il fit une grande adnnration , feignant que rien n'en sfll, et dit-il : « Faut voir les aulres , s'ellcs sont couronnées aussi. )) Adonc leurs maris les firent défubler, et pareillement furent trouvées comme la première; de laquelle chose ils ne firent pas trop grand'fOte, nonobstant qu'ils en fissent grandes risées, et tous, en manière de joyeuselé , dirent que vraiment l'écot était gagné , et que leurs femmes les dévoient. IMais il falloit savoir à quel propos ces couronnes avoient été enchargécs', et l'hôlc, qui étoit assez joyeux, leur coula (oui le démené de la chose, sous telle protestation qu'ils le pardonneroient à leurs femmes pour celle fois, parmi la pénitence que les bons religieux porleroient en lour présence : laquelle chose les deux maris accordèrent. Et incontinent, l'hôte fit saillir quatre ou six roides bons galans hors d'une chambre, tous avertis de leur fait, et prinreut bons moines,' et leur donnèrent tant de biens de léans qu'ils en purent entasser sur leurs dos , puis les boulèrent hors , et curent leurs maris i)lusieurs devises - qui seroient longues à raconter.

NOUVELLE LXL

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