LE COCU DUPÉ
La Eoixanio cl iiniùmc nouvelle, racontée par Ponccicl , Imite d'un marchand (iiii enferma en sa hiiclie l'amonreux de sa femme, et elle y mit un âne sccrélemenl, dont le mari eut depuis bien à soulTrir et se trouva confus.
Advint un jour que, en une bonne ville de Ilainaut, avoitun bon marchand, marié à une vaillante femme, lequel très-souvent alloit en marchandise; qui éloit paravenlure occasion à sa femme d'aimer autre que lui; en laquelle chose continua et persévéra moult longuement. Néanmoins, en la parfin, l'embûche fut découcouverle par un sien voisin , qui parent éloit audit marchand, et demouroit à l'oppositc de rhôlel dudil marchand; et de sa maison il vit et aperçut souvenlefois un gentil galant heurter cl cnirer de nuit, cl saillir hors de Ihôtel dudil marchand. Laquelle chose venue A la connoissance de celui j^ qui le dommage se faisoil par raverlissement du voisin , fui moult déplaisant, en remerciant son parent et voi-
' Prises, porlécs. — - Taroles. On disait indi/Tcrcmmciit devis cl devises.
sin , et (lit lnlùvcmcnl qiril y pourvoiroil et (]iril KC Inxiloroil du soir en sa maison, afin (iti'il vît mieux (|ui iroil et viendroil en son liùîel ; et seml)lal)lenuMit feignit d\il!er dehors et dil à sa fenuue et à ses gens qu'il ne saNoit quand il relourneroit. Et lui parti au plus matin , ne demeura que jusqu'à la vèpréo ', qu il boula son cheval (luelquc part et vint couverlement chez son cousin , et là regarda par une petite treille, attendant s'il verroit<:cquc guère ne lui plairoit, et tant atlendit que, environ neuf heures en la nuit , le galant, à qui la damoiselle avoit fait savoir que son mari étoit allé dehors , passa un tour ou deux par devant Thôlel delà belle et regarda à 1 huis pour voir s'il y pourroit entrer, mais encore le Irouva-t-il fermé. Si i)ensa bien qu'il néloit pas heure pour les doutes 2, et ainsi qu'il varioit là entoura ce bon marchand, qui licnsa bien que c'éloit son homme , descendit et vint à lui et lui dit : «Mon ami, noire dainoisclle vous a bien aperçu, et pource qu'il est encore temps assez et qu'elle a doute que notre maître ne retourne, elle m'a requis et prié que je vous melte dedans, s'il vous plaît. i) Le compagnon, cuidant que ce fut le varlet, s'aventura d'entrer léans avec lui -, et tout doucement riiuis fut ouvert, et le mena tout derrière en une chambre, en laquelle avoit une moult grande huche', laquelle il déferma et fit enlrer dedans, afin que, se le marchant revenoit, qu'il ne le trouvât pas, et que sa maîtresse revicndroit assez tôt metlre dehors et parler à lui -, et tout ce souffrit le gentil galant pour le mieux, et aussi pource qu'il pensoit que l'autre dît vérité. Et incontinent se partit le marcliand le plus celécment qu'il put, et s'en alla à son cousin et à sa femme, et leur dit : (( .Te vous proniets que le rat est prins , mais il nous faut aviser qu'il en est de faire. » Et lors son cousin , et par espécial la fenmie qui n'aimoit point l'autre, furent bien joyeux de l'advenue'', et dirent qu'il seroitbon que l'on le montrât aux parents et amis de la femme, afin qu'ils vissent son gouvernement. Et à celle conclusion prinse, le marchand alla à l'hôtel du père et de la mère de sa femme, et leur dit qu'ils s'en vinssent moult hâtivement à son logis. Tantôt saillirent sus, et tandis qu'ils
' Soirée. — '^ A cause des craintes. — " Allait et venail aux environs. — ' Grand coflrc, arniuirc, bahut. — ^ Aventure.
s'appointoient et appareilloient poin* leur en aller chez leur fille, il alla pareillement quérir deux des frères et deux des sœiu's d'elle, et leur dit comme il avoii fait au père et à la mère; et puis quand il les eut tous assemblés, il les mena en la maison de son cousin cl il leur conta tout au long la chose ainsi qu'elle étoit, et leur conta pareillement la jjrinse du rat. Or convient-il savoir comment ce gentil galant, pendant ce temps, se gouverna en celle huche, de laquelle il fut gaillardement délivré, attendu l'aventure ; caria gente damoiselle, qui scdonnoit garde souvent se son ami viendroit point, alloit devant et derrière pour voir s'ellc en auroit point quelque nouvelle, cl ne larda mie grand'pièce, que le gentil compagnon , qui oyoit bien que l'on passoit assez près du lieu où il étoit, et si le laissoit-on là, il print à heurter du poing à celle huche, tant, que la dame l'ouït, qui en fut moult cpanlée. El néanmoins elle demanda qui c'étoit, et le compagnon répondit : « Hélas! (rès-doucc amie, ce suis-je, que me meurs de chaud et de doute de ce que m'y avez fait bouler, et si n'y allez ne venez ! » Qui fut alors bien émerveillée, ce fut elle : «Ah ! Vierge jMarie ! et pensezvous, mon ami, que je vous y ai fait mettre.^ — Par ma foi! dit-il, je ne sais; au moins est venu voire varlet à moi, et m'a dit que lui aviez requis qu'il me mît en l'hôtel , et que j'entrasse en cette huche , afin que votre mari ne m'y trouvât, se d'aventure il retournoit pour celle nuit. — lia! dit-elle, sur ma vie, que c'a été mon mari ! A ce coup, suis-je une femme perdue, etest tout notre fait découvert. — Savez-douc, dit-il, comment il va? il convient que me mettez dehors ou je romprai tout, car je ne puis plus durer. — Par ma foi ! dit la damoiselle, je n'en ai point la clef, et se vous le rompez, je serai défaite, et dira mon mari que je l'aurai fait pour vous sauver. » Finalement, la damoiselle chercha tant, qu'elle trouva de vieilles clefs enlre lesquelles il y en eut une qui délivra le pauvre prisonnier. Et quand il fut hors, il troussa sa dame et lui montra le courroux qu'il avoit sus elle, laquelle le print patienunent-, et à tant s'en voulut partir le gentil amoureux -, mais la damoiselle le print et accola, et lui dit que se s'en alloit ainsi, elle éloit aussi bien déshonorée que s'il eût rompu la huche. « Et qu'esl-il donc de faire .^ dit le galant. — Si nous ne mettons,
LES CEKT NOUVELLES NOUVELLES
dil-cllo, quelque chose dedans et que mon mari le Ircuve, je ne me pourrois excuser que je ne vous aie mis dehors. — Et quelle chose y mctlrons-nous, dit le galant, afin que je me parte, car il est heure? — Nous avons , dit-elle , en cette établc un une que nous y mettrons , si vous me voulez aider. — Oui, par ma foil » dit-il. Adonc fut cet une jeté dedans la huche, ctpuis la refermèrent. Lors le galant print congé d'un doux baiser et se partit, en ce point, par une issue de derrière , cl la damoiselle s'en alla prestement coucher. Et après ne demoura pas longuement que le mari , qui, tandis que ces choses se faisoicnt, assembla ses gens cl les amena chez son cousin , comme dit esf, où il leur conla tout enlièrement rélat de ce qu'on lui avoit dit, et aussi comment il avoit prins le galant à ses barres ' : «Et adonc, à celle fin , dit-il , que vous ne disiez point que je vueil à votre fdlc imposer blâme sans cause , je vous montrerai à l'œil et au doigt le ribaud, qui ce déshonneur nous a fait -, et prie que, avant qu'il saille hors, qu'il soit tué! » Adonc chacun dit qu'ainsi seroit-il. «Et aussi, dit le marchand , je vous rendrai votre fille , pour telle qu'elle est! » Et de là se partirent les autres, avec lui , qui étoient moult dolents des nouvelles et avoient torches et flambeaux pour mieux chercher partout, et (pic rien ne leur pût échapper. Ils heurtèrent à l'huis si rudement, que la damoioclle y vint première que nuls de léans, et leur ouvrit l'huis. El quand ils furent entrés, elle salua son mari, son père et sa mère, cl les autres, montrant qu'elle éloilbien émerveillée 5 quelle chose les amcnoit et à telle heure? Et à ces mots, son mari hausse le poing cl lui donne un très-grand buffe ^ et dit : « Tu le sauras tantôt, fausse telle et quelle lu es! — liai regardez que vous dites! amenez-vous, pour ce, mon père et ma mère ici ? — Oui, dit la mère, fausse garse que tu es-, on te montrera ton loudier ^ prestement. » Et lors ses sœurs vont dire : « Et pardieul vous n'êtes pas venue du lieu , pour vous gouverner ainsi. — Mes sœurs, dit-elle , par tous les saints de Rome , je n'ai rien fait qu'une femme de bien ne doive cl puisse faire-, je ne doule point qu'on doive le contraire montrer sur uîoi. — Tu as menti! dit son mari,
' C'est-à-dire, par une mélnpliorc lin'c du jeu de (jarres, dans son camp, son lo^is. — - Coup, ' Amant, qu'on appelait laboureur.
je le te montrerai incontinent, et sera le ribaud tué en ta présence. Sus, tôt ouvre celle huche!
— JMoi? dit-elle, et en vérité, je crois que vous rêvez ou que vous êtes hors du sens , car vous savez bien que je n'en porte oncques la clef, mais pend avec les vôtres, dès le temps que vous y mettiez vos besognes', et pourtant, se vous la voulez ouvrir, ouvrez-la. I\îais je prie à Dieu que, aussi vraiment qu'oncques je n'eus compagnie avec celui qui est lu dedans enclos , qu'il m'en délivre à joie cl à honneur, et que la mauvaise envie (luc Ton a sur moi puisse ici être avérée et démontrée;, cl aussi sera-t-el!c comme bien ai bon espoir, — Je crois , dit le mari qui la voit à genoux pleurant et gémissant, qu'elle sait bien faire la cliallc mouillée-, et qui la voudroil croire, elle sauroit bien abuser les gens ^ et ne doutez , je me suis picçà aperçu de la traînée"'. Or, sus, je vais ouvrir la huche-, si vous prie, messeigneurs , que chacun mette la main à ce ribaud, qu'il ne nous échappe, car il est fort et roide.
— N'ayez peur, dirent-ils tous, nous saurons bien faire. » Adoncques lirèrenl leurs épées et prindrent leurs maillets pour assommer le pauvre amoureux , et lui dirent : « Ores le confesses! car jamais n'auras prèlre de plus près.» La mère et les sœurs , qui ne vouloienl point voir celte occision, se tirèrent d'une part, et aussitôt qu'il eût ouvert la huche , et que cet âne vil la lumière si très-grande, il commença à hennir si hideusement, qu'il n'y eut si hardi léans qui ne perdît et sens cl manière ; et quand ils virent que c'éloil un ànc , cl qu'il les avoit ainsi abusés, ils se voulurent prendre au marchand et lui dirent autant de honte comme saint Pierre eut oncques dhonneur, cl même les femmes si lui vouloienl courir sus -, et, de fait, s'il ne s'en fût fui, les frères de la damoiselle leusscnt là tué pour le grand ])làmo et déshonneur qu'il leur avoil fait et vouloit faire. Et finalement, en cul tant à faire, qu'il convint que la paix et traités en furent refaits par les notables de la ville, et en furent les accuseurs toujours en indignation du marchand. El dit le conte, qu'à la paix faite il y eut grande diRicullé, cl plusieurs proteslalions des amis à la darr.oiselle-, el d'autre part, de bien élroiles promesses du marchand, qui, depuis, luen et gracieusement se gouverna et ne fut oncques
• Ilardcs, elTels.— " La peur que l'eau cause aux clials eît pro\ci!)iak'. — ^ Du train, de la >ie qu'elle mène.
hninmo meilleur à sa fointiio, que fut loulc sa vie. Et ainsi usèrent leur vie ensemble.
NOUVELLE LXII
i/anneau pi:rdu.
La soixanlc-dcuxii'mc nouvfllc , raconléc par nionscigncur de Comttiossurani, traite de deux compagnons, dont d'eux l'un laissa un diamant au lit de son luHesse cl l'autre le trouva : dont il sourdit entre eux un moult grand débat que le mari de ladite hôtesse apaisa par très-bonnes far.ons.
Environ le mois de juillet', alors que certaine convention et assemblée se lenoit, entre la ville de Calais et Gravelingbes*, assez prc's du cliûlcl d'Oye , à laquelle assemblée éloient plusieurs princes et grands seigneurs, tant de la partie de la France comme d'Angleterre , pour aviser et Irailer de la rançon de monseigneur d'Orléans"' étant alors prisonnier du roi d'Angleterre 5 entre lesquels de ladite l)artie d'Angleterre éloitle cardinal deViscestre% qui à ladite convention étoit venu en grand et noble état, tant de chevaliers, écuyers, que d'autres gens d'église-, et entre les autres nobles hommes, avoit un, qui se nommoit Jean Stotton, écuycr-tranchant,et Thomas Bramplon , échanson dudit cardinal : lesquels Jean et Thomas Rrampton s'entr'aimoient autant ou plus que pourroicnt faire deux frères germains ensemble ; car de vêture , habillemens et harnois ^, éloient toujours d'une façon au plus prés qu'ils pouvoicnt , et la plupart du temps ne faisoient qu'un lit et une chambre, et oncques n'avoit-on vu que entre eux deux aucunement y eut quelque courroux , noise ou maltalent. Et quand ledit cardinal fut arrivé audit lieu de Calais, on bailla, pour le logis dcsdils nobles liommes, l'hôtel de Richard Fcry, qui est le plus grand hôtel de ladite ville de Calais, et ont de coutume les grands seigneurs , quand ils arrivent audit lieu, passant et revenant, d'y loger. Ledit Richard étoit mariée; et étoit sa femme de la nation du pays de Hollande, qui étoit belle, gracieuse 5 et bien lui advcnoil à recevoir gens , et durant ladite convention , à laquelle on fut bien l'espace de deux mois, iceux Jean Slotlon et 'lliomas Rramplon , qui éloient si comme'- en l'âge de vingt-sept à vingt-huit ans, ayant leur couleur de cramoisi vive, et en point de faire armes par nuit et par jour. Durant lequel tenq)s, nonobstant les
* En 1439. —2 Graveliiies.
* Charles d'Orléans fait prisonnier à la bataille d'Azinconrt, en Iil5.
* >Vinchç?ler, — ^ Armes. — * Environ.
privautés et amitiés qui éloient entre ces deux seconds' et compagnons d'armes, ledit Jean Stolton , au déçu - dudit Thomas , trouva manière d'avoir entrée , cl faire le gracieux envers leurdite hôtesse 5 et y continuoit souvent en devises et semblables gracieusetés qu'on a coutume de faire en la quête d'amours ; et en la fin, s'enhardit de demander à sadite hôtesse la courtoisie, c'est à savoir, qu'il pût être son ami, et elle, sa dame par amours-, a quoi, comme feignant d'èlre ébahie de telle requête, lui répondit tout froidement que lui ni autre elle ne hayoit % ne voudroit haïr et qu'elle aimoit chacun par bien et par honneur; mais il pouvoit sembler, à la manière de sadite requête, qu'elle ne pourroit icelle accomplir que ce ne fut grandement à son déshonneur et scandale, et mômemcnt de sa vie, et que, pour chose du monde, à ce ne voudroit consentir.
Adonc ledit Jean répliqua , disant qu'elle lui pouvoit très-bien accorder : car il étoit celui qui lui vouloit garder son honneur jusqu'à la mort, et aimcroit mieux être péri, et en l'autre siècleMourmenté, que par sa coulpc elle eût déshonneur; et qu'elle ne doutât en rien que de sa part son honneur ne fut gardé, lui suppliantderechefque sa requête lui voulsît accorder, et à toujours-mais se réputeroit son serviteur et loyal ami. Et à ce, elle répondit, faisant manière de trembler, disant que, de bonne foi, il lui faisoit mouvoir le sang du corps, de crainte et de peur qu'elle avoit de lui accorder sa requête. Lors il s'approcha d'elle, et lui requit un baiser, dont les dames et damoiselles dudit pays d'Angleterre sont assez libérales de l'accorder ; et en la baisant, lui pria doucement qu'elle ne fût peureuse, et que de ce qui seroit entre eux deux, jamais nouvelle n'en seroit h personne vivante. Lors elle lui dit : «.Te vois bien que je ne puis de vous échapper, que ne fasse ce que vous voulez; et puisqu'il faut que je fasse quelque chose pour vous, sauf toutefois toujours mon bon honneur, vous savez l'ordonnance qui est faite de par les seigneurs étant en cette ville de Calais, comment il convient que chacun chef d'hôtel fasse une fois la semaine en personne le guet par nuit sur la muraille de ladite ville; et pource que les seigneurs et nobles hommes de l'hôtel de monseigneur le cardinal votre maître sont céans lo-
• Dans un duel, les frères d'armes's'appelaienl secotuls.— '^ A l'insu. — 'Haïssait. — * Ln l'autre vie.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
gés, mon mari a lanl fait par le moyen d'aucuns SCS amis envers mondit seigneurie cardinal, qu'il ne fera que demi-guel j et entends qu'il le doit faire jeudi prochain, depuis la cloche du guet sonnant au soir jusqu'à minuit ^ et pour ce, tandis que mon mari sera au guet, se vous me voulez dire aucunes choses, je les orrai Irès-voulenliers, et me trouverez en ma chambre avec ma chambrière (laquelle étoit en grand vouloir de conduire et accomplir les voulenlés et plaisirs de sa maîtresse),» Ledit Jean Stotton fut de cela moult joyeux, et en remerciant sadite hôtesse, lui dit que point n'y auroit de faute que audit jour il ne venît comme elle lui avoitdit. Or se faisoient ces devises le lundi précédent après dîner; mais il ne faut pas oublier de dire comment ledit Thomas IJrampton avoit, au déçu de sondit compagnon Jean Stotton, fait pareille diligence et requête à leur hôtesse , laquelle ne lui avoit oncques voulu quelque chose accorder, fors lui bailler une fois espoir, et l'autre doute, en lui disant et remontrant qu'il pensoit trop peu pour l'honneur d'elle, car se elle faisoit ce qu'il requéroit, elle savoit de vrai que son mari Richard Fery et ses parents et amis lui ôteroient la vie du corps. Et à ce répondit ledit Thomas : « Ma très-douce damoiselle, amie et hôtesse, pensez que je suis noble homme , ne, pour chose qui me pût advenir, ne voudrois faire chose qui tournât à vôtre déshonneur ne blâme, car ce ne seroit point user de noblesse. IMais croyez fermement que là votre honneur voudrois sauver et garder comme le mien, et si aimerois mieux à mourir, qu'il en fût nouvelle , et n'ai ami ni personne en ce monde , tant soit mon privé , à qui je voulsisse en nulle manière découvrir no- Ire fait. » La bonne dame, voyant la singulière afTcction et désir dudit Thomas, lui dit, le mercredi ensuivant, que ledit Jean avoit eu la gracieuse réponse ci-dessus de leurdite hôtesse, que puisqu'elle le véoit en si grande voulenté de lui faire service en tout bien et tout honneur, qu'elle n'étoit point si ingrate qu'elle ne se voulsît bien reconnoîtrc ; et lors, lui alla dire comment il convenoit que son mari lendcmai-n au soir allât au guet comme les autres chefs d'hôtel de la ville en entretenant l'ordonnance qui sur ce étoit faite de par la seigneurie' étant en la ville; mais, la Dieu merci, son
' C'cst-à dire, l'assemblée des seigneurs anglais et français.
mari avoit eu de bons amis autour de monseigneur le cardinal, car ils avoient tant fait envers lui qu'il ne fcroit que demi-guet , c'est à savoir depuis minuit jusqu'au malin seulement, et que, ce pendant, s'il vouloit venir parler à elle, elle orroit voulenliers ses douces devises; mais, pour Dieu, (ju'il y vinsît si secrètement qu'elle n'en pût avoir blâme. Et ledit Thomas lui sut bien répondre, qu'ainsi désiroit-il de faire, et à tant se partit en prenant congé. Et le lendemain, qui fut ledit jour de jeudi, au vèpre, après ce que la cloche du guet fut sonnée, le devantdit Jean Stotton n'oublia pas aller à l'heure que sadite hôtesse lui avoit mise, et ainsi il vint vers la chambre d'icelle, et y entra, et la trouva toute seule, laquelle le reçut et lui fit très-bonne chère, car la table y étoit mise. Adonc , ledit Jean requit qu'avec elle il put coucher, pour eux ensemble mieux deviser, ce qu'elle ne lui vouloit de prime-face ' accorder, disant qu'elle pourroit avoir charge si on le trouvoit avec elle, mais il requit lanl, et par si bonne manière, qu'elle s'y accorda; et, le souper fait qu'il sembla être audit Jean moult long, se coucha avec sadite hôtesse. Et , après, s'ébattirent ensemble nu à nu ; et avant qu'il entrât en ladite chambre, il avoit bouté en l'un de ses doigts un anneau d'or garni d'un bon gros diamant qui bien pouvoit valoir la somme de trente nobles -; et comme ils se délectoient ensemble, ledit anneau lui chut de son doigt dedans le lit, sans cequ'il s'en aperçût. El quand ils curent ainsi illcc été ensemble jusqu'après la onzième heure de la nuit, ladite damoiselle lui pria moult doucement qu'en gré voulsît prendre le plaisir qu'elle lui avoit pu faire, et que à tant il fut content de soi habiller et partir de ladite chambre, afin qu'il n'y fût trouvé de son mari, qu'elle allendoit sitôt que la minuit seroit venue, et qu'il lui voulsît garder son honneur comme il lui avoit promis. Lors ledit Stotton. ayant doulè'* que ledit mari retournât, incontinent se leva et se habilla, et partit de celle chambre, ainsi que douze heures èloient sonnées, sans avoir souvenance de son diamant, qu'il avoit laissé audit lit. Et en issant hors de ladite chambre, au plus prés d'icelle, ledit Jean Stollon cnconlra * son
' D'abord. — - Le noblc-à-Ia-rnse d'Angk-lerre, ainsi noninu' parce fiii'ii|iortail une rose, armes de la maison d Yorii, étail de l'or le l'ius pur el valait einq livres tournois. — ' Craint. — ' Tour renconlra.
compagnon Tliomns Rramplon, cuidanl que ce fût son hôte Richnrd, cl parcillcnionl ledit Thomas, qui venoità riicuicquesadilc iiôlossc lui avoil mise, cuidanl semblablemcnl que ledit Jehan Slolton fût ledit Richard , claKcndit un peu pour voir quel chcniiu il liendroit; et puis il s'en alla entrer en la chambre de ladite luMesso, qu'il trouva comme cnlr'ouverle : laquelle tint miMiière comme toute éperdue cl clTrayéc, en demandant audit Thomas en manière de grand doute et peur, se il avoit point encontre son mari qui se partoil d'illcc pour aller au guet. Adoncqucs ledit Thomas lui dit que trop bien avoit-il rencontré un homme, niais il ne savoit qu'il étoit, ou son mari ou autre, cl qu'il avoit un peu attendu pour voir quel chemin il ticndroil. El quand elle eut co ouï, elle prit hardiesse de le baiser , en lui disant qu'il fût le bienvenu 5 et assez après, sans demander qui Ta perdu ni gagné', ledit Thomas trousse la damoisellc sur le lit, en faisant cela. El puis après, quand elle vit que c'étoil ["icertes, se dépouillèrent et entrèrent tous deux au lit, car ils firent armes en sacrifiant au dieu d'amour, et rompirent plusieurs lances. ]Mais en faisant lesdiles armes , il advint audit Thomas une aventure^ car il sentit dessous sa cuisse le diamant que ledil Jean avoit laissé, et comme non fou et non ébahi, le prit cl le mit en l'un de ses doigts. Et quand ils curent été ensemble jusqu'à lendemain du malin que la cloche du guet étoit prèle de sonner, ix la requête de ladite damoisellc, il se leva , et en parlant, s'cnlr'accolèrent ensemble d'un baiser amoureux. Ne demoura guère après que ledil Richard retourna, du guet où il avoit été toute la nuit, en son hôtel, fort refroidi, cl charge du fardeau de sommeil-, qui trouva sa femme qui 80 levoit, laquelle lui fit faire du feu -, et (juand il se fulchaulîé, il s'en alla coucher cl reposer, car il étoit travaillé de la nuit, et sa fenmie lui fait accroire que aussi rest-ellc; car, pour la doute qu'elle avoit eue du travail de son mari , elle avoit bien peu dormi toute la nuit. El environ deux jours après toutes ces choses faites, conmic les Anglois ont de coutume, ai)rés ce qu'ils ont ouï la messe , d'aller déjeuner en la taverne au meilleur vin , ledit Jean et Thomas se trouvèrent en une compagnie d'autres gentilshommes et marchands : si allèrent dé- • Expression proverbiale si|inifiant : sans aucune cxp cation, sans autre préliminaire.
jeûner ensemble', et se assirent ledit Jean Slolton cl Thomas Rrampton l'un devant l'autre; et en mangeant, ledit Jean regarda sur les mains dudil Thomas, qui avoit en l'un de ses doigts ledit diamant, et quand il l'cul longuement avisé et regardé ledit diamant, il lui sembloil vraiment que c'éloit celui qu'il avoil perdu, ne savoit en quel endroit ne quand; cl adonc ledit Jehan Slolton pria audit Thomas qu'il lui Youisît montrer ledil diamant, lequel lui bailla voulcntiers, et quand il l'eut en sa main, il reconnut bien que c'étoil le sien et demanda audit Thomas d'ond lui venoit, et que vraiment il étoit sien. A quoi ledit Thomas répondit, au contraire, que non étoit, mais qu'à lui appartcnoit. Et ledit Slolton maintenoit que depuis peu de temps i'avoil perdu et que, s'il l'avoit trouvé en leur chanibre où ils couchoicnt , qu'il ne faisoit point bien de le retenir, attendu l'amour et fraternité qui toujours avoit élé entre eux deux, tellement que plusieurs autres paroles s'en émurent, et fort se courroucèrent ensemble, l'un contre l'aulre. Toutefois, ledil Thomas Brampton vouloit toujours avoir ledil diamant, mais |il ne put oncques finer. El cjuand les autres gentilshommes cl marchands virent ladite noise, chacun s'employa à rapaisement d'icelle, pour trouver quelque manière de les accorder, mais rien n'y vaut, car celui qui perdu avoit ledit diamant, ne le voulut laisser partir de ses mains, et celui qui l'avoit trouvé, le vouloit ravoir, et tenoil à belle aventure de l'avoir trouvé cl avoir joui de l'amour de sa dame-, cl ainsi étoit la chose diiïici'e à appointer. Finablemenl l'un desdils marchands, vbyant que, au démené de la matière, on n'y profitoit en rien, si dit qu'il lui sembloit qu'il avoit avisé un autre expédient appointemcnt, dont lesdits Jean cl Thomas devroienl être contents, mais il n'en diroit mot, se lesdiles parties ne se soumettoient , en peine de dix nobles, de tenir ce qu'il en diroit ; dont chacun de ceux qui éloienl en ladite compagnie répondirent que très-bien avoil dit ledit marchand, cl incitèrent ledil Jean et Thomas de faire ladite soumission -, cl tant en furent requis et par telle manière, qu'ils s'y accordèrent. Adonc ledit marchand ordonna que ledil diamant seroit mis en ses mains ; puisque tous ceux, qui deladite différence' avoienl parlé et requis de rai)aiser, n'en avoienl pu Cire ' Uidérend.
LES CENT NOL VEl
crus, il ordonna que, après qu'ils seroicnl parlis de riîôlol où ils cloienl, au premier hoîiinio de quelque élal ou condiliou (juil fût, (ju'iis (rouvcroient à l'issue dudil liôlel , conlcroienl toute la manière de ladite dilTércncc cl noise élanl cuire ledit Jean Slolton cl Tliomas I3ranti)lon, et tout ce qu'il en diroil, ouordonncroit, en seroit tenu ferme et stable par lesdiles deux parties. Ne demoura guère que dudil holel se parlil toute la Ijelle compagnie , cl le premier homme qu'ils cnconirèrent au dehors dudil hôtel, ce fut ledit Richard, hôledesdiles deux parties, auquel par ledit marchand fut narré cl raconlé toute la manière de ladite difTèrence. Adonc ledit Richard, après ce qu'il cul tout ouï, et qu'il eut demandé à ceux qui illec éloicnl présents, se ainsi en éloit allé et que lesdiles parlies ne s'éloient en nulle manière voulu laisser appointer ne apaiser par tant de notables personnages, dit par la sentence définitive que ledil diamant lui demoureroit comme sien et que l'une ni l'aulre parlie ne Fauroit. El quand ledil Thomas Brampton vil qu'il avoit perdu l'aventure' dudil diamant, fut bien déplaisant ^ et fait à croire qu'autant éloit ledilJean Stollon qui l'avoit perdu 5 et lors requit ledil Thomas à tous ceux qui étoienl en la compagnie, réservé Icurdil hôte , qu'ils voulsisscnt retourner en l'hôtel où. ils avoicnl déjeuné, et qu'il leur donneroil à dîner, afin qu'ils fussent avertis de la manière cl comment ledit diamant étoil venu en ses mains, lesquels d'un ^ accord lui accordoicnt voulenliers ; et en attendant le dînerquis'appareilloit,illcur conta l'entrée et la manière des devises qu'il avoit eu avec son hôtesse, fem.me dudil Richard Fery, cl comment cl à quelle heure elle lui avoit mis heure pour soi trouver avec elle, tandis que son mari seroit au guet, cl le lieu où ce diamant avoit clé trouvé. Lors ledit .Tean Stollon, oyant ce, en fulmoult ébahi, soi donnant, de ce, grand merveille, et en soi feignant^, dit que toulle semblant'" lui éloit advenu en celle propre nuit, ainsi que ci-devant est déclaré, et qu'il tenoit cl créoil fermement avoir laissé choir son diamant où ledit Thomas l'avoit trouvé, et qu'il lui devroit faire plus de mal de l'avoir perdu, qu'il ne faisoit audit Thomas, lequel n'y perdoil aucune chose, car il lui avoit cher coulé. Ledit Thomas répondit en celle manière, et dit que vraiment il ne dcvoit point plaindre se ' Trouvaille. — * Dissimulant. — ^ La mrriic chose.
LES NOUVELLES
Uurdil hôte l'avoit jugé cire sien , attendu que Icurdile hôtesse avoit eu beaucoup à souHrir, et aussi pource qu'il avoit eu le pucelage de la nuitée, cl Ipdil Thomas avoit été son page, en allant après lui. Et ces choses contentèrent assez l)ieu ledil .feau Stollon de la perte de sondit diamant, pource qu'autre chose n'en pouvoit avoir, et le porta plus patiemment et légèrement que s'il n'eût point su la vérité de la matière; cl de celle aventure, tous ceux qui éloicnl j)résenls commencèrent à rire et ù mener grand'joie. Adoncquessemirent à table cl dînèrent ; mais vous pouvez penser, que ce ne fut pas sans boire d'aulant.El après qu'ils curent dîné, ils se départirent, cl chacun s'en alla où bon lui sembla , cl ainsi Cul lout lemalta.lenl ' pardonné, et la paix faite cnlre les parlies, c'est à savoir entre ledit .fean Slolton et ledit Thomas liramplon, et furenlbons amis ensemble.
NOUVELLE LXÎÎL
MONTBLErxU, OU LE LVRRON.
La soixante-troisi(!'m(! nouvelle Iraile d'un nommé Montlilorii, le(iu(>l, à une foire d'Anvers, dcrolja à ses comiiapnoiis leurs chemises et leurs eouvre-cliefs, qu'il avoit baille à blaiicliir à la chambrière de leur hôtesse; et comment depuis ils pardonnèrent au larron ; et puis Monlblcru leur conta le cas tout au long.
Blontbleru se trouva, un jour que passa à la foire d'Anvers, en la compagnie de monseigneur d'Estampes-, letiucl le défrayoiletpayoit ses dépens, qui est une chose qu'il print asj^ez bien en gré. Un jour cnlre autres, d'avenlure, il rencontra maître Ilimbertde la Plaine, maître Roulant Pipe, elJcan Le Tourneur , qui lui firent grand'chère -, et pource qu'il est plaisant et gracieux , comme chacun sait , ils désirèrent sa compagnie et lui prièrent de venir loger avec eux , cl (prils feroienl la meilleure chère de jamais. iMontbIeru, de prime-face, s'excusa sur monseigneur d'Estampes, (jui l'a- Yoit là amené , cl dit qu'il ne l'oseroit abandonner : « El la raison y est bonne, dit-il -, car il me défraie de tous points. » Néanmoins toutefois fut content d'abandonner monseigneur d'Estampes, en cas qu'entre eux le voulsisscnl défrayer; et eux , qui ne dèsiroicnt que
• nanciinc, grief. — " Esl-ce Ricliard de lîrclnççnc, fils puiné du duc Jean V, à Ciiii Charles VII avait donné le comté d'Élampcs, ou bien r.oherl d'Hslampes, conseiller et cliamhcllan de Charles Vil, maréchal cl sénéchal de r.ourhoniiois? Ces deux personnages étaient morts avant l'aïuiée liKS, pendaiU laiiuelleon supi>osc (luc les Cent i\ou\ elles iiou\ elles l'urcnl contées.
VIEUX CONTELTxS FRANÇAIS.
sa compagnio, accordèrent légèremciil ce marché. Or écoulez coiiim(>nl, il les paya. Ces Irois bons seigneurs demeurérenl à Anvers plus qu'ils ne pensoicnl ; quand ils partirent de la cour et sous espérance de bref retourner, n'avoient apporté que chacun une chemise j si devindrcnt les leurs sales , ensemble leurs couvre-chefs et petits draps ; et à grand regret leur venoit de eux trouver en celte malaise, car il faisoit bien chaud , comme en la saison de Pentecôte. Si les baillèrent à blanchir à la chambrière de leur logis un samedi au soir, quand il se couchèrent, et les dévoient avoir blanches le lendemain à leur lever , mais Montbleru les garda bien -, et pour venir au point, la chambrière , quand vint au matin qu'elle eut blanchi ces chemises et couvrechefs et les eut séchés et bien et genfement ployés, elle fut de sa maîlresse appelée pour aller à la boucherie quérir la provision pour le dîner : elle fit ce que sa maîtresse commanda , et laissa en la cuisine sur une escabcUc tout ce bagage, espérant à son retour tout retrouver-, à quoi elle faillit bien ; car ÎMontbleru, quand il put voir du jour, il se leva de son lit et print une longue robe sur sa chemise , et descendit en bas pour faire cesser les chevaux qui secomballoienl ou pour aller au reirait ', et lui là venu, il vint voir, en la cuisine, qu'on disoit, où il ne trouva àme, fors seulement ces chemises et ces cou vrc-chcfsqui ne demandoicnt que marchands. ÎMontbleru connut tantôt que c'éloit sa charge : si y mit la main, et fut en grand émoi où il les pourroit sauver ^ une fois pensoit de les bouter dedans les chaudières et grands pois de cuivre qui éloient en la cuisine -, autre fois, de les bouler dedans sa manche-, brèvemcnt, il les boula en l'élablc des chevaux, bien enfardclées'^ dedans du foin, en un gros monceau de fiens', et cela fait, il s'en vint coucher emprès Jean Le Tourneur , d'ond il étoit parti. Or veci la chambrière retournée de la boucherie ; laquelle ne trouve pas ses chemises, qui ne fut pas bien contente de ce, et commence h demander partout qui en sait nouvelles. Chacun t\ qui elle deinandoit, disoit qu'il n'en savoil rien , el Dieu sait la vie qu'elle menoit! Et veci les serviteurs de ces bons seigneurs qui allendoient après leurs chemises, qui n'osoient monter vers leurs maîtres, et craignoient moull ; aussi faisoit Ihôte et ' Privé. — 2 Entortillées. — 5 Paille.
l'hôtesse et la chambrière. Quand vint environ neuf heures, ces bons seigneurs appellent leurs gens , mais nul ne vient, tant craignant à dire les nouvelles de cette perle ù leurs maîtres. Toutefois, en la fin, qu'il éloit entre onze et douze, l'hôle vint et les serviteurs, et fut dit à ces seigneurs comment leurs chemises éloient dérobées, dont les aucuns perdirent patience, comme maître llimberletmaîtreRolland^ mais Jean Le Tourneur tint assez bonne manière , et n'en faisoit que rire , et appela IMontbleru qui faisoit la dorme-veille, qui savoit et oyoit tout, et lui dit : « Montbleru, voici gens bien en point! on nous a dérobé nos chemises. — Sainte Marie! que dites-vous? dit IMontbleru contrefaisant l'endormi -, voici bien mal venu ! » Quand on eut grand'pièce tenu parlement' de ces chemises qui éloient perdues, dont Montbleru connoissoit bien le larron, ces bons seigneurs commencèrent à dire : a II est jà bien tard , et nous n'avons point encore ouï de messe, et si est dimanche, et toutefois nous ne pouvons bonnement aller dehors de céans sans chemises. Qu'cst-il défaire? — Par ma foi! dit l'hôte , je ne saurois point trouver d'autre remède, sinon que je vous prête à chacun une chemise des miennes, telles qu'elles sont, combien qu'elles ne sont pas pareilles aux vôtres -, mais elles sont blanches, et si ne pouvez mieux faire, ce me semble. » Ils furent contents de ces chemises de l'hôte , qui étoient courtes , et étroites, et de bien dure et ûpre toile, et Dieu sait qui les faisoit bon voir. Ils furent prèls, Dieu merci ; mais il étoit si tard qu'ils ne savoient où ils pourroient ouïr la messe. Alors dit Montblerir qui tenoit trop bien manière : (c Quant est pour ouïr messe, je sais bien une église en celte ville où nous ne faûdrons point, à tout le moins, de voir Dieu. — Encore il vaut mieux de le voir que rien , dirent ces bons seigneurs ; allons , allons , et nous avançons vilement ; c'est trop tardé , car perdre nos chemises et ne ouïr point aujourd'hui de messe, ce scroit mal sur mal, et pourtant il est temps d'aller à l'église se meshui nous voulons ouïr la messe. » Montbleru incontinent les mena en la grand'église d'Anvers où il y a un Dieu sur un âne*, et quand ils curent chacun dit leurs patenôtres et leurs dévolions, ils dirent à Montbleru : « Où est-ce que nous ver-
' Quand on eut parlé longtemps. — "Jésus-Christ entrant à Jérusalem dix jours avant sa passion.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
ronsDieu? — Je vous le montrerai, dit-il, lotit
maintenant. » jVIors il leur montra ce Dieu sur l'une , et puis il leur dit : « Voilà Dieu ; vous ne faûdrcz jamais de voir Dieu céans à quelque heure que ce soit. » Adonccjues , ils commencèrent à rire , jaçoit ce que la douleur de leurs chemises ne fût point encore apaisée, et sur ce point, s'en vinrent dîner et furent depuis ne sais quants jours à Anvers et après s'en partirent sans ravoir leurs chemises ; car Montbleru les mit en lieu sûr , et les vendit depuis cinq écus d'or. Or advint, comme Dieu le voulut, qu'en la bonne semaine du carême ensuivant le mercredi', IMontbleru se trouva au dîner avec ces trois bons seigneurs dessus nommés, et entre autres paroles, il leur ranienlut ^ les chemises qu'ils avoient perdues à Anvers , et dit : « Hélas ! le pauvre larron qui vous déroba . il sera bien damné , se son méfait ne lui est pardonné de par vous 5 et pardicu 1 vous ne le voudriez pas. — lia ! dit maître Ilimbert, pardieu ! beau sire, il ne m'en souvenoit plus, je l'ai pieçà oublié. — Et au moins, dit Montbleru, vous lui pardonnez? ne faites pas ? — Saint Jean ! oui , dit-il , je ne voudrois pas qu'il fût damné pour moi. — C'est bien dit, dit ÎMonlblcru , et vous, maître Rolland, ne lui pardonnez-vous point aussi?» A grand'peine disoit-il le mot ; toutefois, en la fin , il dit qu'il lui pardonnoit , mais pource qu'il perdoit à regret , le mol plus lui coùloit il prononcer. «Et vraiment, dit IMonlblcru, vous lui pardonnez aussi , maître Rolland ? Qu'auriez-vous gagné de damner un pauvre larrbn pour une méchante chemise et un couvre-chef.^— Et je lui pardonne vraiment, dit-il lors, et l'en clame ' quille, puisque autre chose n'en puis avoir! — El par ma foi, vous êtes bon homme 1 » Or vint Le Tourneur -, si lui dit ledit Montbleru : « Or çà , Jean , vous ne ferez pas pis que les autres; tout est pardonné à ce pauvre larron des chemises, se à vous ne lient. — A moi ne tiendra pas , dit-il ; je lui ai pieçà pardonné, et lui en baille derechef tout maintenant devant vous l'absolution. — On ne pourroit mieux dire , dit IMonlbkMu , et par ma foi ! je vous sais bon gré de la quittance que vous avez faite au larron de vos chemises, et en tant qu'il me louche, je vous en mercie lous, car je suis le larron même qui vous déroba à Anvers. Je prends celle quittance cl à mon profil, et * I,e mercredi des Cciulics.— - Rapitela.— ''Déclare.
derechef vous en remercie toutefois , car je le dois faire. » Quant Montbleru eut confessé ce larcin, et qu'il eut trouvé sa quittance par le parti qu'avez ouï , il ne faut pas demander si maître Rolland et Jean Le Tourneur furent bien ébahis , car ils ne se fussent jamais doutés qu'il eût fait celte courtoisie', et lui fut bien reproché ce pauvre larcin, voire en ébatant. IMais lui , qui sait son entregent, se désarmoit gracieusement de tout ce dont charger le vouloient, et leur disoit bien que c'étoit sa coutume que de gagner cl de prendre ce qu'il trouvoit sans garde et spécialement à tels gens comme ils éloient. Ces trois bons seigneurs n'en firent que rire, mais Irop bien ils lui demandèrent comment il les a voit prinscs et aussi en quelle façon et manière il les déroba, car il leur déclara tout au long el dit aussi qu'il avoit eu de tout ce butin cinq écus d'or,donl ils n'eurent ne demandèrent oncques autre chose.
NOUVELLE LXIV