‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 37 sur 118 · LA GARCE DÉPOUILLÉE · texte numérisé non relu

LA GARCE DÉPOUILLÉE

La soixaiite-huitic"'me nouvelle , raconlùc par Clirélion I)igumiie, irailo d'un lioinmc niariù, qui sa feiiiine trouva avec un autre, el puis trouva moyen d'avoir d'elle son argent, ses bagues, ses joyaux à-toul jusqu'à la chemise, et puis l'envoya paître en ce point, comme ci-après vous sera recordc.

Ce n'est pas chose peu accoutumée ne de nouveau mise sus"*, que femmes ont fait leurs maris jaloux, voire, pardieu! coux. Si advint naguère, à ce propos, en la ville d'Anvers,

' Ou dit aiijourd'ui en style familier : bien nipi)éc. - (Ui (iHiti/iHd, annula, cassa. —"'Mise en avant.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES

qu'une femme mariée, qui ivéloil pas des plus sûres du monde, fut requise d'un gcnlil compagnon de faire la chose que savez; et elle courtoise, et telle qu'elle éloil, ne icfusa pas leser- \ice qu'on lui présentoit, mais débonnairement se laissa ferrer, et maintint cette vie assez longuement; et en la parlin, comme Fortune, qui ennemie et déplaisante éloil de leur bonne chevance', lit tant, que le mari trouva la brigade en présent méfait*; dont en y eut de bien ébahis; ne sais toutefois lequel l'éloil le plus de lamant, de Tamie ou du mari. Néanmoins, l'amant, à l'aide d'une bonne épée , se sauva sans nul mal avoir; si demourèrent le mari et la femme. De quoi leurs propos furent, il se peut assez penser. Après toutefois aucunes paroles dites d'un coté cl d'autre , le mari, pensant en soi-même, puisqu'elle avoil commencé à faire la folie , que fort"' seroil de l'en retirer, cl quand plus elle n'en feroil, se étoit tel cas , il étoit jà venu à connoissance du monde, de quoi il en étoit noté et quasi déshonoré ; considérant aussi, de la battre ou injurier de paroles, quec'éloitpeineperdue,sis'avisaaprèsà chef, qu'il la cliasseroit paître hors d'avec lui, et ne sera jamais d'elle ordoyée^ sa maison. Si dit à sa femme: « Or çà, je vois bien que vous ne n^'ôles pas telle que vous dussiez être ; par raison toutefois, espérant que jamais ne vous adviendra, de ce qui est fait^, n'en soit plus parlé, mais devisons d'un autre. J'ai une affaire qui me louche beaucoup, à vous aussi; si nous faut engager tous nos joyaux , et si vous avez quelque minot" d'argent à part, il le faut mettre avant, car le cas le requiert. — Par ma foi ! dit la gouge, je le ferai de bon co'ur, mais que me pardonnez votre mallalent ^! ■ — N'en parlez, dit-il, non plus que moi. » Elle, cuidanl être absolvée" et avoir rémission de ses péchés, pour complaire à son mari, après la noise dessusdite, bailla ce qu'elle avoil d'argent, ses verges-', ses tissus, certaines bourses étoffées bien richement, un grand las de couvre-chefs bien fins, plusieurs pennes "• entières et de bonne valeur ; bref, tout ce qu'elle avoit, et que son mari voulut demander, elle le bailla pour en faire son bon plaisir. « Endea ! dit-il, encore

' Pour chance. — - En flagrant délil. — ^ Fort est pris dans le sens de di/ficilc. — '' A la fin, en dernier lieu, — " Salie , déshonorée. — '^ On dit aujourd'hui vHifjof. — ' OuU'agc, — " Pour absoute, — ''' P>agucs. — '" Fourrures.

n'en ai-jepas assez. «Quand il eut tout, jusqu'à la robe et la colte-sinqile qu'elle avoit sur elle, «Il me faut avoir celle robe, dit-il. — Voire , dit-elle, et je n'ai autre chose à vêtir. Voulez-vous que je voisse ' toute nue ? — Force est, dil-il, que me la baillez, et la cotte-simple aussi, et vous avancez; car, soit par amour ou par force, il me la faul avoir. » Elle, voyant que la force n'étoit pas sienne, dépouilla sa robe et sa colle, et n'avoit que sa chemise : « Tenez, dit-elle , fais-je bien ce qu'il vous plaît ? — Vous ne l'avez pas toujours fait, ditil. Se à cette heure vous m'obéissez. Dieu sait se c'est de bon cœur I IMais laissons cela et parlons d'un autre. Quand je vous prins i\ mariage à la maie heure, vous n'apportâtes guère avec vous, et encore le tant peu que ce fut, si l'avez-vous forfait et confisqué. Il n'est jà métier quel'on vous die voire gouvernemenl*; vous savez mieux quelle vous êtes, que nulle autre, et pour telle que vous êtes à cette heure, je vous baille le grand congé, et vous dis le grand adieu ; vêla '- Ihuis, prenez ce chemin , et se vous faites que sage, ne vous trouvez jamais devant moi.)) La pauvregouge, plus ébahie que jamais, n'osa plus demourer, après celle horrible leçon; ainsi se partit et s'en vint rendre, ce crois-je, à l'hôtel de son ami par amours, pourcettepremièrenuit, et fil mellre sus beaucoup d'ambassadeurs i)our avoir ses baguesel ses habillemenlsdecorps; mais cefulpour néant; carson mari,obstinéeIendiuTi en son propos, n'en voulut oncques ouû- parler, et encore moins de la reprendre : si en fut beaucoup pressé, tant des amis de son côté comme de ceux de la femme. Toutefoiselle fut contrainle de gagnerdes autres habillements.et en lieu de mari, user des amis, attendant le rapaisemenlde sondit mari, qui, à l'heure de ce conte, étoit encore mal content, et ne la vouloit voir pour rien que fût.

NOUVELLE LXIX

L'IIOMNÉTE FEMME A DEUX MAIÎIS.

La soixanlc-nouviémc nouvelle, dilc et racontée par uronseigiicur, irailc il'un gpnlilhomme, chevalier du romlt- de Flandre, marié à une moull liclle geiUe damoisollf, lequel fut prisonnior en Turquie par Irés-longue espace, durant laquelle sa honne et loyak' femme, par radinonesteniont do ses amis, se remaria à un autre chevalier ; et tantôt après (|u'elle fut remariée, elle ouït nouvelles certaines que sou premier mari revcnoit de Turquie ; dont |)ar déplaisance se laissa mourir, pource qu'elle avoil fait nouvelle alliance.

Il n'est pas seulement connu de ceux de la

'Aille. — ^ Il n'est pas besoin (|u'on vous dise voire conduite. — " Voilà.

ville de Gand, où oo cas, que ji- vous ai à décrire, est, n'a pas longtemps, advenu ; mais de la plui)arl de ceux du pays de Flandre cl de plusieurs autres, qu'à la bataille ' qui futcntre le roi d'Hongrie et le duc Jean , les([ucls Dieu absolve, d'une part, et le grand Turc en son pays de Turquie, d'autre; où plusieurs notables chevaliers et écuycrs françois, llainands, allemands et picas^ds furent prisonniers es main du Turc-, les aucuns furent morts et persécutés, présent ledit Turc, les autres furent cncliartrés- à perpétuité ; les autres, condamnés à faire office de clerc d'esclave. Du nomlire (lesquels fut un gentil chevalier dudit pays d(; riandre, nonnné messire Clays Llenchone; et par plusieurs fois exerça ledit office d'esclave qui ne lui étoit pas petit labeur, mais martyre intolérable, attendu les délices où il avoit été nourri et le lieu dont il éloit parti. Or, devez - vous savoir qu'il étoit marié par deçà , à Gand , et avoit épousé une trèsbelle et bonne dame, qui de tout son cœur l'aimoit et le tcnoit cher : laquelle prioil Dieu journellemenl que bref le pût revoir par deçà, se encore il étoit vif; que s'il étoit mort^ que par sa grâce lui voulsît ses péchés pardonner et le mettre au nombre des glorieux martyrs, qui, pour le reboutlement ^ des Infidèles et l'exaltation de la sainte foi catholique, se sont volontairement ofTerts et abandonnés à mort corporelle. Cette bonne dame, qui riche, belle et bien jeune éloit et bonne, éloit de grands amis continuellement pressée, et assaillie de ?es amis, qu'elle se voulsît remarier; lesquels disoient et affermoienl que son mari étoit moit, cl que s'il fût vif, qu'il fût retourné comme les autres ; s'il fût aussi prisonnier, on eût eu nouvelle de faire sa finance^ el rançon. Quelque chose qu'on dît à cette bonne dame, ne raison qu'on lui sût amener ne dire d'apparence en celui fait, elle ne vouloit condescendre en ceslui mariage, et au mieux qu'elle savoit,s'en excusoil. Mais que lui valut celte excusance? Certes, peu ou rien, car elle fut tant menée de ses

' rinlaillc de Nicopolis , en 1395 , où le roi de Hongrie Sigismond et Joan-sans-reiir, lils du duo de Bourgogne, furent comiilélcincnl (U'fails par ilajazel I", contre lequel ils avaient rornié une croisade ascc l'aide de la clievaierie de toute la clirélicnlé,

* Mis en chartre, en prison.

"' licpoussenient, rcpulsion,

' Argent de la rançon.

parents el amis , qu'elle fut contente d'obéir, mais Dieu sait que ce ne fut pas à peu de regret. Et étoient environ neuf ans passés, qu'elle étoit privée de la présence de son bon et léal seigneur, lequel elle réputoit pieçà mort, cl aussi faisoient la plupart, et presque tous ceux qui leconnoissoient. Mais Dieu, qui ses serviteurs et champions préserve et garde, l'avoit autrement disposé, car encore vivoit et faisoit son ennuyeux office d'esclave. Pour rentrer en matière, celle bonne dame fui mariée à un autre chevalier, cl fut environ demi-an en sa compagnie, sans ouïr autres nouvelles de son bon mari, que les précédentes , c'est à savoir qu'il étoit mort. Daventure, comme Dieu le voulut, ce bon et loyal chevalier messire (>lays étant encore en Turquie, à l'heure que nutdamc sa femme s'est ailleurs alliée-, en faisant le beau métier d'esclave , fil tant , par le moyen d'aucuns chrétiens gentilshommes el autres qui arrivèrent au pays, qu'il fut délivré, et se mil en leur galéc ', et retourna par deçà. El comme il étoit sur son retour, il rencontra et trouva, en passant pays, plusieurs de sa connoissance, qui très-joyeux furcnl de sa délivrance, car, à la vérité, il éloil très-vaillanl homme, bien renommé el Irès-verlueux ; cl tant s'épandit ce très-joyeux bruit de sa désirée délivrance, qu'il parvint en France au pays d'Artois en Picardie, où ses vertus n'étoienl pas moins connues qu'en Flandre, d'où il étoit natif-, et après ce, ne larda guère que ces nouvelles vin- • renl en Flandre jusques aux oreilles de sa Irès-belle el bonne dame, qui fut bien ébahie, et de tous ses sens tant altérée el surpi-inso , qu'elle ne savbit sa contenance^. «Ah! dit-elle, après certaine pièce, quand elle put parler : mon cirur ne fut onctpies d'accord de faire ce que mes parents et amis m'ont à force contrainte de faire! Ilélas ! que dira mon Irèsloyal seigneur el mari, auquel je n'ai jjas gardé loyauté connue je dusse, mais comme fennne légère, frêle el nuiable de courage, ai baillé part et portion à autrui , de ce dont il étoit et devoilétre seigneur et maître! Je ne suis pas celle qui doive ne ose attendre sa présence; je ne suis pas aussi digne qu'il me vueille ou doive regarder, ne jamais voir en sa compagnie. » Et ces paroles dites, accompagnées de grosses larmes, son très-honnête, très- vertueux cœur

' Galcro, ~ ^ Il faut sous-cnlendrc tenir.

J.ES CENT NOUVELLES NOCVELLES

s'oViiiioiiil , cl tliul à Icric pàini'c. Elle fui prinsc cl poi'lce sur un lil, cl lui rcvinl le cœur : mois depuis ne fulen puissance dliomnic ne de femme de la faire nianger ne dormir ^ en quoi fui, Irois jours conlinuels, toujours pleuranl en la plus grand' Iristcssc de cœur de jamais. Pendanl Ictiucl Icnips, elle se confessa cl ordonna, comme bonne clirélienne, criant merci a loul le monde, cspécialcment à monseigneur son mari. Et après, elle mourut; dont ce fui grand donmiage -, et n'est point à dire le grand déplaisir qu'en prinl mondil seigneur son mari quand il sut la nouvelle, cl à cause de son dcul, fut en grand danger de suivre par semblable accident sa très-loyale épouse-, mais Dieu, qui l'avoil sauvé d'autres grands périls, le préserva de ce danger.

NOUVELLE LXX

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