L\ DAME A TROIS 3IA1US
1.1 snixantc-seiitièmo nouvelle, dite el racontée par Pliilippe de I.aon, traile d'un cliaperon fourré ' de Paris, qui une cordouannièrc ' cuida tromper, mais il .-ie trompa lui-même bien lourdement, car il la maria à un barbier, el cuidant d'elle être dépêché % se voulut marier ailleurs, mais elle j'i-n garda mieux, comme vous pourrez voir ci-dessous plus à plein.
Maintenant a trois ans ou environ, qu'une assez bonne aventure advint à un chaperon fourré du Parlement de Paris, el afin qu'il en soit mémoire, j'en fournirai cettedite nouvelle, non pas toutefois que je vueil dire que tous les chai)crons fourrés ne soient bons et véritables, mais pource qu'il y eut, non pas un peu de déloyauté au fait decestui-ci, mais largement , qui est chose bien étrange et non accoutumée, comme chacun sait. Or pour venir au fait, ce chaperon fourré, en lieu de dire ce seigneur de Parlement, devin! amoureux à l'aris de la femme d'un cordouaniiier, (jui etoil belle et bien enlangagée à l'avenant et selon le terroir; ce maître chaperon fourré fil tant par moyen d'argent et autrement, qu'il parla à la belle cordouannière dessous sa robe à part , el s'il en avoit été bien amoureux avant la jouissance , encore l'en fut-il trop plus depuis: dont elle s'apercevoit et donnoit Iroi) bien garde, dont elle s'en lenoil plus fièrc, et si se faisoii acheter. Lui, étant en cette rage, pour mande-
• llépriniandt?, grondé. — ^ [.a solulion. — ^ Conseiller au i)arlemeiil qui i)ortail un cliaperon fourré d'Iierniino. — ^ Le nom de cordotmniner dérivait du curdn)ian , niarotiuin d'Espagne ( prineipalemenl, de Cordouc) employé pour les cliaussurcs de fcninie.
— ' Débarrassé,
iiK'nl, priiTC, promoiisc, don ne rccjiiète qu'il sûl faire, elle se pensa de ne plus conipaioir, alln de lui encore rengreger el plus accioîlie sa maladie. Et veci noire chaperon fourré qui envoie ses ambassades devers sa dame la cordouannière, mais c'esl pour néanl : elle n'y viendroit pour mourir. Finablemenl, pour abréger, afin qu'elle voulsît venir vers lui comme aulrefois, lui firomit, en la présence de trois ou (le (pialre qui étoient de son conseil quant à telles besognes, qu'il la prendroit à femme, si son mari le cordouannier terminoit vie par mort. Quand elle eut ouï celle promesse, elle se laissa ferrer, el vint comme elle souloil au coucher, au lever et aux autres heures qu'elle pouvoit échapper devers le chaperon fourré, qui n'éloit pas moins féru, que l'autre jadis % d'amours • el elle, sentant son mari déjà vieil et ancien , et ayant la promesse dessusdile , se réputoit déjà comme sa femme. Peu de lemps après, la mort de ce cordouannier trèsdésirée fut sue et publiée, et bonne cordouanniére se vint bouter de plein-sauf^ en la maison du chaperon fourré, qui joyeusement la reçut, promit aussi derechef qu'il la prendroit à femme. Or sont maintenant ensemble, sans contredit, ces deux bonnes gens, le chaperon fourré et madame la cordouariniére. Mais , comme souvent advint, chose eue à danger est plus chère tenue que celle dont on a l'abandon^; ainsi advint-il ici. Car noire chaperon fourré commença à soi ennuyer , et laisser la cordouanniére, et de l'amour d'elle refroidir ; cl elle le pressoit toujours de paraccomplir le mariage dont il avoil fait la promesse , mais il lui dit : (c Ma mie , par ma foi, je ne me puis jamais marier, car je suis honune d'Eglise et liens bénéfices comme vous savez; la promesse que je vous fis jadis est nulle, el ce que j'en fis lors étoit pour le grand amour que je vous portois; espérant aussi, par ce moyen, plus légèrement vous relraire". » Elle, cuidant qu'il l'iH lié à l'Eglise, et soi voyant aussi bien maî- Iressc de léans, que s'elle fût sa femme épousée, ne parla plus de ce mariage et alla son chemin accoutumé. Mais notre chaperon fourré lit tant par belles paroles el plusieurs remontrances, qu'elle fut contente de soi partir de lui , et épouser un barbier , auquel il donna
' Autrefois. — '^ Ou prime saut. — = Les aneiciincs éditions iiieltent le handot^, qui signifie le drapeau, la conduite. — '' V<»us alliior plus racilcmcnl.
trois ccnls écus d'or comptant. Et Bien sait s'elle partit bien baguée ' I Ordevcz-vous savoir que nuire chaperon fourré ne fit pas légèrement celle départie ni ce mariage, et n'en fut point venu à bout, se n'eût été (piil disoit à sa dame, qu'il vouloil dorénavant servir Dieu et vivre de ses bénéfices et soi du tout rendre à l'Eglise. Or fit-il tout le contraire. Quand il se vil désarmé d'elle et elle alliée au barbier, il fit secrètement traiter, environ un an après, pour l'avoir en mariage , la fille d'un notable bourgeois de Paris ; et fut la chose faite et passée et jour assigné i)our les noces ; disposa aussi de ses bénéfices qui n'éloient qu'à simple tonsure. Ces choses sues parmi Paris , et venues à la connoissancedela cordouanniére, créez qu'elle fut bien ébahie : a Toire, dit-elle, le vrai Iraîirc m'a-t-il ainsi déçue! il m'a laissée, sous ombre d'aller servir Dieu, et m'a baillée à un autre 1 Et,parNotie-Dame ! lachosenedemourera pas ainsi. » Non fit-elle, car elle fit comparoir notre chaperon fourré devant l'évèque, et illec son procureur remontra bien genlement sa cause, disant comment le chaperon fourré avoit promis à la cordouanniére, en la présence de plusieurs, que se son mari mouroil, qu'il la prendroit à femme : « Son mari mort, il l'a toujours tenue jus([ue8 environ a un an, que l'a baillée à un barbier. » El pour abréger, les témoins et la chose bien débattue, l'évèque anichila'^ le mariage de la cordouanniére au barbier, el enjoignit au chaperon fourré que la prnit comme sa femme, car elle étoit sienne à cause de la compagnie charnelle qu'il avoit eue à elle. El s'il étoit mal conlenl de ravoir sa cordouannièi*e , le barbier étoit bien autant joyeux d'en être dépéché. En la façon que vous avez ouï, s'est, puis naguère, gouverné l'un des chaperons fourrés du Parlement de Paris.
NOUVELLE LXVIII