L.V MARQUE
La f|iialrp-vingt-(icuxi('mc nouvelle, par monscignour dcLaiinoy, Irailc (\'\}n borger, (jiii fit marehù avec une bergère, qu'il monleroit sur elle, afin qu'il vit plus loin , par Ici si qu'il ' ne l'embrncheroit non plus avant que le signe qu'elle même fil ilc sa main sur riiislrunieiit ilu susdit berger, comme ci-après plus à plein pourrez ouïr.
Or écoulez, sil vous plaît, qu'il advint en la clullellenic de I.ilie, d'un berger des champs el d'une jeune pastourelle qui ensemble gardoienl leurs brebis. Marché se porta entre eux deux, une fois entre les aulres, à la semonce de Nalure qui les avoil jà élevés en âge de conuoîlre (pie c'est de ce monde, que le bej'ger monleroit sur la bergère pour voir de plus loin, pourvu toutefois qu'il ne l'embrochcroit non plus avant qu'elle-même fît le signe de sa main sur linslriunenl naturel du berger: qui fut environ deux doigts, la tète franche^ el étoit le signe fail d'une mûre noire, qui croît sur les haies. Cela fail, ils se mettent à l'ouvrage, de par Dieu , et bon berger fourre dedans, comme s'il ne coûtât rien, sans regarder marché ne promesse qu'il eût faite à sa bergère; car tout ce qu'il avoit ensevelit jusques
' Pour ailleurs.
* De sorte qu'il. Nous a^ ions fl'.ilioril enlciiihi pnr Ici si dans le sens de par telle condition, par telle manière ; mais, à celle époque , la conjonclion si se prcnail-cllc subslanlivenienl ?
au manche, cl se plus en eût eu, il trouvai lieu assez pour le loger. Et la belle bergère, qui Jamais n'avoil été à telles noces, tant aise se Irouvoit que jamais ne vouisît faire autre chose. Les armes furent aclicvées, el se tira chacun tantôt vers ses brebis, qui di'-jà étoient deux éloignées à cause de leur absence. Tout fut rassemblé cl mis en bon train, el bon berger, qu'on appeioil lîacquin , pour passer temps comme il avoit de coutume, se mit en contrepoids entre deux haies sur une baldichère ', el là s'ébaltoit el éloil plus aise qu'un roi. La bergère se mit à faire un chapelet de floretles sur la rive d'un fossé el regardoil toujours, disant la chansonnelle jolie, se le berger revicndroil point à la mûre -; mais c'étoit la moindre de ses pensées-, el quand elle vit qu'il ne venoit point, elle le commence à bûcher. « Eh 1 Hacquin ! IJacquin! » El il répond : (c Que veux-tu? — Viens ç'i, viens çà, dit-elle : si feras cela. » El IIac(p!in, qui en éloil soûl, lui répondit : (( Ha! mon Dieu! j'ai aussi cher de n'en faire rien, je m'ébats bien ainsi. « Et la bergère lui dit : u Tiens çà/Hacquin-, je te laisserai bouter plus avant, sans faire marché. — Saint Jean! dil lîacquin, j'ai passé le signe de la mûre; aussi, n'en aurez vous plus muinlenanl. » Il laissa la bergère, à qui bien dé[)laisoit de demourer ainsi oiseuse.
NOUVELLE LXXXïIL
LE C.VRME GLOUTON.
La qualre-vingl-lroisième nouvelle' par monseigneur de Waul^ rain, traite d'un carme, qui en un village prèclia; cl comment, après son prèchement , i! fut prie de dîner avec une d.imoiselle, et CQmmenten dînant il mil grand'peine de fournir et emplir son pourpoiiil', comme vous oirez, s'il vous plaît.
Et comme il est de coutume que, par tous pays, es villages souvent s'épandent les bons religieux mendians, tant de l'ordre des jacobins, cordeliers, carmes et augusiins, pour prêcher au peuple la foi catholique, blâmer et reprocher les vices, les biens et vertus exhausser et louer; advint qu'en une bonne petite ville en la comté d'Artois, arriva un carme du couvent d'Arras, par un dimanche malin, ayant inlention d'y prêcher; comme il fit, bien dévotement et hautement , car il étoit bon clerc et
' Balançoire failc de l)ranclingos entrelacés.
- t:'esl -à-dire, au jeu d'amours, par allusion au signe rie la mûre, qu'il ne devait pa< outrepasser.
^ On disait plutôt emplir le moule de son pourpoint , c'esl-à-dirc , son estomac.
Li:S CENT NOl VKLLKS AOl VKLLKS.
loi
bon langagcr'. Tandis que le curé disoil la grand'messe, ce maîlrc carme se pourmenoil, allcndant que quelqirun le fîl chanter pour gagner deux palars, mais nul ne s'en avançoil". Et, ce voyant, une vieille damoiselle vefvc, à qui il print pilié du pauvre religieux, le fit dire messe, et , par son valet , bailler deux patars, cl encore le fil [irier de dîner. Kl niaîlre moine happa cet argent, promellant de venir au dîner, comme il fil après le prèchemeni, et que la grand' messe de la paroisse Fut finie. La bonne damoiselle, qui Tavoit fail chauler el semondre au dîner, se parlil de l'église, elle et sa chambrière, el vinrent à l'hôtel faire tout prèl pour recevoir le prêcheur, (itii, en la conduite d'un serviteur de ladite damoiselle, vint arriver à Thôtel, où il fui reçu. Après les mains lavées, la damoiselle lui assigna sa place, el elle se mil aiiprès de lui, cl le valel el la chambrière se mirent à servir, et de prime saut apporlèrenl la belle poréc ' avec le beau lard el belles (ripes de porc el une langue de bœuf rôtie. Dieu sait comment. Tanlôl que diimp moine vit la viande, il lire un beau, long et large couteau bien tranchant, qu'il avoit à sa ceinture, tout en disant Bcnedicile, et puis se met en besogne à la porée ; tout premier'» qu'il l'eut dépêchée, et le lard aussi, ci prins, ci mis, de là, il se tire à ces tripes belles et grasses, et fiorl dedans comme le loup fait dans les brebis. Et avant que la bonne damoiselle son hôtesse eut à moitié mangé sa porée, il n'y avoit trij^es ne, tripettes dedans le plat. Si se prend à cette langue de bœuf, et, de son couteau bien tranchant , en fit lan.l de pièces qu'il n'en dcmoura oncques lopin. La damoiselle, qui (oulce, i^ans mol dire, regardoil , jèloit souvent l'œil sur son valet et sa chambrière, et eux, tout doucement souriant, pareillement le regardoient. Elle fil apporter une pièce de bon bœuf salé el une belle pièce de mouton, et de bon endroit, el mellre sur la table, et ce bon moine, qui n'avoit d'appétit non ithis ([u'un chien venant de la chasse, se print à la pièce de bœuf, et s'il avoit eu peu de pitié des tripes et de la langue de bœuf, encore en eut-il moins de ce beau bœ^uf entrelardé. Son hôtesse, qui grand plaisir iirenoit à le voir manger, trop plus que le valet et la méchine qui entre leurs dents le maudissoient,
' Orateur. — * \c se pressait de le faire. ^ Soupe aux iioircaux. — • Tout aussitôt.
lui faisoil toujours emplir sa lasse, si tôt quelle éloit vide; et pensez qu'il découvroit bien viande ', et n'épargnoit [joinl le boire. Il avoit si très-grand" hâte de bien fournir son pourpoint, qu'il ne disoil mol ; au moins, si peu que rien. Quand la pièce de bœuf fui comme toute dé|ièchée, et la plupart de celle du moulon, de huiuelle l'hôtesse avoil un tantinet mangé, et elle, voyant que son hôle néloil point encore soid -, fil signe à sa chambrière qu'elle apportât un gros jnnd)on cuil du jour de devant. La chaniijrière, toul maudissant le prêtre, qui tant gourmandoil ^, fit le commandement de sa maîlresse, et mil le jambon à la table, et bon moine, sans demander qui vive, frappa sus, el le navra ^, car de prime saut il lui trancha le jarret , el de tous points le démembra, el n'y laissaquelesos.Quiadoncqueseûl vu le valet et la méchine, il n'eût eu jamais les fièvres, car il * avoit dégarni tout Ihôlel, et avoienl grand'peur qu'il ne les mangeât aussi. Pour abréger, la dame fil mettre à table un très-bon fromage, et un p!al bien fourni de taries el pommes et de fromage, avec la belle pièce de beurre frais, dont on n'en rapporta si petit que rien. Le dîner fut fait ainsi qu'avez ouï, el vint à dire Grâces que maître moine abrégea , plus rond qu'un tiquel", se leva sus et dit à son hôtesse :« Damoiselle, je vous remercie de vos biens, vous m'avez tenu bien aise , à la votre merci ! Je pense à Celui ' qui reput cinq mille hommes de trois pains et de douze poissons, dont demeura de reliefs "douze corbeilles : qu'il le vous veuille rendre! — Saint .lean! dit la chambrière qui s'avança de parler 5 sire, vous en pouvez bien tant dire : je crois , se vous eussiez été l'un de ceux qui furent repus, qu'on n'en eût point tant rapporté de reliefs, car vous eussiez bien tout mangé, el moi aussi, se j'y eusse été. — Vraiment, ma mie, dit le moine, je ne vous eusse pas mangée, mais je vous eusse bien en)brochéc cl mise en rôt ainsi que vous pouvez penser (ju'oa fail. » La dame commença à rire -, aussi firent le valet cl la chambrière, malgré qu'ils en eussent'', et notre moine s'en alla.
' C'csl-a-dire, qu'il la mangeait jusqu'à l'os.
- f'.assasié. — ' iMaiigcail goulûment. — •• Dlessa.
' C'est-à-dire, le moine.— " Insecte de forme ronde qui s'allaclie à la peau des (liions el desrlie\aux, pour \ivre à leurs dépens. — ' Jcsus-Christ dans l'Kvangile.
» r.cstes.
' C'csl-à-dire, quoi(iu"ils fussent mccontensau fond.
YIEL'X CONTEURS FRANÇAIS.
NOUA ELLE LXXXIV
lA PART AU DIABLE.
L;i (iii;ilri'-\itii;l-fiu;ilri(''mc noiivcllf, par rnonseignoiir le marquis (le Uollieliii, traite d'un sien niarùclial, qui se ip.aria à la plus douce et amoureuse femme qui fût en tout le pays d'Allemagne ; s'il est vrai ce que je dis, sans en faire sraiid serment, alin que, par mon écrit, menteur no sois réputé, vous le pourrez voir ci-dessous plus à plein.
Tandis que quoiqu'un s'avancera de dire quelque bon conle, j'en ferai un pelil qui ne vous tiendra guère, mais il est ^(''rilab!e el de nouvel advenu. .Pavois un maréchal, (|ui bien el longueinenl nraYt)it servi de son métier; il lui prinl voidenté de soi marier : aussi, le fut-il à la plus merveilleuse' femme qui fût en tout le pays; et quand il vit que par beau ne par laid ''■ il ne la pouvoilôler de sa mauvaislic^^, il l'abandonna et ne se linl plus avec elle, mais la fuyoil connue la lempûle. Quand elle vit qu'il la fuyoit ainsi, et qu'elle n'avoit à qui loucher ne montrer sa dernière manière, elle se mit en la quèle de lui ; partout le suivoif, Dieu sait disant quels mois; et l'autre se laisoit et piquoil sou chemin, et elle le suivoit toujours el disoil plus de mots qu'un diable ne sauroit faire à une àme damnée. Un jour entre les autres, voyant que son mari ne répondoil mot à chose ((u'elle lui proposât, en le suivant p'ir la rue, crioil tant qu'elle pouvoit : « Viens çâ, Irailrel parle à moi -, je suis à loi! » Et mon maréchal, qui éloit devant, disoil ù chacun mot qu'elle disoil : « J'en donne ma part au diable! » El ainsi la mena tout du long de la ville, toujours criant : « Je suis à loi! » Et l'autre disoil : « J'en donne ma part au diable! » Tantôt après, comme Dieu le permit, celte bonne femme mourut, et chacun demandoit à mon maréchal s'il éloit courroucé de la mort de sa femme, cl il leur disoil que jamais si grand heur ne lui advint et que, se Dieu lui eût donné un souhait à son désir, il eût demandé la mort de sa femme, laquelle il disoil être si très-mauvaise que: k Si je la savois en paradis, je n'y voudrois jamais aller, tant qu'elle y fût, car impossible seroil que paix ft'it en nulle assemblée où elle fût. Mais je suis sûr qu'elle est en enfer, car oncques chose créée n'approcha plus à faire la manière des diables, qu'elle faisoil! » El puis on lui disoil: « Vraiment, il vous faut remarier et en
' Pour malicieuse.— * C'est-à-dire, par prières ni par menaces. ' Mécliancelé.
querrc ' une bonne el paisible. — Me marier! disoil-il, j'aimerois mieuv m'aller pendre au gibet, que jamais me rebouter au danger de trouver l'enfer que j'ai, la Dieu merci, ù celle heure passé. » Ainsi demoura et est encore 5 ne sais qu'il fera, le lenq)s à venir.
NOUVELLE LXXXV