LE CURÉ CLOUÉ
I.n qiia(re-\inst-cinquiéme nouvelle traite d'un oifévre marié à une très-belle, douce et gracieuse femme; avec ce amoureuse, parespécial, de son curé, leur prochain voisin, avec lequel son mari la trouva coucliée par l'averlisscmcnt d'un sien serviteur, el ce, par jalousie, comme vous pourrez ouïr.
Depuis cent ans en çà ou environ , en ce pays de France, est advenu , en une bonne cl grosse cilé, une joyeuse aventure que je mettrai ici pour accroître mon nombre, et aussi, pource qu'elle est digne d'èlre au rang des autres. En ladite bonne ville, avoil un orfèvre marié, de qui la femme étoil belle cl gracieuse, el avec tout ce, Irès-amoureuse d"un seigneur d'Eglise, son propre cure, qui ne l'aimoit rien moins qu'elle lui ; mais de trouver la manière comrtienl ils se pourroient joindre amoureusement ensemble , fut Irès-dilïicile , combien qu'en la fin fût trouvée , et par l'engin de la dame, en la façon que je vous dirai. Le bon mari orfèvre étoil tant rdiumé el ardent en convoitise d'argent, qu'il ne dormoit une seule heure de bon somme. Pour labourer-, chacun jour, se levoil une heure ou deux devant le jour, et laissoil sa fenune i)rendre sa longue crastine ' jusqu'i"» huit ou neuf heures, ou si longuement qu'il lui plaisoit. Celte bonne amoureuse, voyanLson mari continuer chacun jour la diligence et entente de soi lever poiu- ouvrer et marteler, s'avisa qu'elle emploieroit son temps avec son curé, où elle étoil abandonnée de son mari, et qu'à telle heure sondil amoureux la pom'roit visiter, sans le su de son mari; car la maison du curé lenoil à la sienne sans moyen ^ La bonne manière fut découverte et mise en termes ù notre curé, qui la prisu (rès-bien, et lui sembla bien, qu'aisément la feroit. Ainsi doncqucs que la façon fut trouvée el mise en]lermcs, ainsi fut-elle exécutée, el le plus toi que les amants purent , cl la continuèrent aucun temps qui dura assez longuement; mais comme Fortune envieuse put
' En chorciicr. — "^ Travailler. — ^ Malint^c et même sommeil du matin. — ' Sans intermédiaire; c'esl-à-dirc (|ue ces maisons étaient contigues.
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élre do IiMir bien cl de leur doux passeicmps, leur cas voulut découvrir eu la iiuuiière que vous orrez. Ce bon orfèvre avoit un serviteur qui ctoil amoureux et jaloux Irèsarnèrcment de sa dame, et pourcc que Irùssouvent avoit aperçu notre maître curé parler à sa dame, il se doutoit Iri's-fort de ce qu'il cloit. IMais la nianiére comment se pouvoil faire, il ne le savoit imaginer, se n'étoit (}uc notre curé venît à l'heure qu'il forgeoit au plus fort avec son maître. Celle imagination lui heurta tant la tèle , qu'il fil le guet et se mit aux écoules pour savoir la vérité de ce qu'il quéroil. 11 fit si bon guci , (pi'il aperçut cl cul vraie expérience du fait 5 car une matinée, il vit le curé venir, tantôt après que l'orfèvre fut vidé de sa chambre, cl y entrer, puis fermer l'huis. Quand il fut bien assuré que sa suspicion étoil vraie , il se découvrit à son maître et lui dit en cette manière : « Mon maître , je vous sers de votre grâce, non pas seulement pour gagner voire argent, manger voire pain, et faire bien et loyalement votre besogne, mais aussi pour garder votre honneur-, cl se autrement faisois , digne ne scrois d'être votre serviteur. J'ai eu , dès piéçili , suspicion que noire curé ne vous fît déplaisir, cl si le vous ai celé jusques à celte heure ^ et afin que ne cuidicz que je vous vucil troubler en vain , je vous prie que nous allions en votre chambre, et je sais , de vrai, que nous l'y trouverons. » Quand le bon homme ouït ces nouvelles , il se lint Irès-bien de rire, cl fui bien content de visiter sa chambre en la compagnie de son varlcl, qui lui lit promettre (ju'il ne luoroit poiiil le curé 5 car aulrcment il n'y vouloit aller. Ils monlèrent en sa chambre qui lanlôl fulouverle, et le mari cnlre le premier, et vit que monseigneur le cuié lenoit sa femme cnlre ses bras, cl vit qu'il forgeoit ainsi qu'il pouvoil 5 si s'écria, disant : « A mort, ribaud ! qui vous a ici boulé ? » Le pauvre curé fut bien ébahi et demanda njcrci : «Ne sonnez mot, ribaud |)rè[re, ou je vous tuerai a celle heure ! dit lorfèvre. — Faites de moi ce qu'il vous plaira, dit le pauvre curé. — Par Tàmc de mon père! avant (pic mèchappez , je vous mettrai en tel élal, (pie jamais n'aurez voulonlé de marteler sur enclume féminines Le pauvre malheureux fut lié par ses deux ennemis, si bien qu'il ne pouvoil rien mouvoir que la lèle, puis il fui porté en une petite maisonnette der-
rière la maison de l'orfèvre , cl èloil la place où il fondoit son argent. Quand il fut au lieu , rorfèvre envoya (pièrir deux grands clous à large tète, destiuels il allaclia au long du banc les deux marteaux qui avoienl forgé en son absence sur l'enclume de sa femme, et puis le délia de tous points ; ci print après une poignée d'eslrain ' et boula le feu en sa maisonnelle; jniis, il s'enfuit en la rue crier au feu. Quand le prêtre se vit environné de feu , et que remède il n'y avoit ([u'il ne lui faillit perdre ses gèniloircs ou êlre l)rùlè, si s'en courut et laissa sa bourse clouée. l/elTroi du feu laii!(!)l élevé par toute la rue, si venoicnt les voisins pour l'éteindre, mais le curé les faisoil relourncr, disant qu'il en venoit , et que tout le dommage qu'il en pouvoil advenir étoil jà advenu , mais il ne disoit pas que le dommage lui com- I)èloit'^. Ainsi fut le pauvre amoureux curé salarié du service qu'il fit à Amour, par le moyen de la fausse et Uaître jalousie, comme vous avez ouf.
NOUVELLE LXXXVf.
LA TERREUR PAiMQUE OU L'OFFICIAL JUGE.
La qualrp-vitiiit-sixirme nouvelle raconlée, parle d'un jeune lioiiunc; de l'.oucn, qui pilnl en mariage une génie cl jenne fille de r.ige de quinze ans nu eiuiron, lesquels la mi'ie de ladile fille euida bien fuire démarier par monseigneur lolficial de Rouen ; el de la senlenec que ledit oflicial en donna, après les parties par lui ouïes, comme vous pourrez voir ci-aiirès.
N'a guères, en la Nille de Rouen , puis peu de lemps en çà , un jeune homme print en mariage une tendre jeune fille Agée de quinze ans ou environ. Le jour de leur grand'fète, c'est ix savoir des noces , la mère de cette tille, pour garder cl eniretenir les cérémonies accoutumées en Ici jour, ècola ' cl introduit la dame des noces, el lui apprinl comment elle se (levoil gouverner i)(Mir la première nuit avec son mari. La belle tille , ix qui tardoil rallenle de la nuit, dont elle reccvoil la doctrine, mit grosse peine cl grande diligence de retenir la leçon de sa bonne mère ; lui scmbloil bien (pie quand l'heure seroil venue où elle devroil mel- Ire à exécution celle leçon , qu'elle en fcroit si bon devoir (pie son mari se loiieroil d'elle, el en seroil très-conlent. Les noces furenl lionorableinenl faites en grande solennité, cl vini la dè-
' raille. — - I.e conccrnail.
"• Fit la leçon. Il faiidrail lire iiislruisit au lieu de introdnit, (jui n'a pas un sens très-ncl.
l.Vi
VIEl \ COiSTECRS lilA^CAlS.
sirccnuil-, ol lanlôlnprès, la HMe faillie', que les jeunes gens furent retraits cl qu'ils eurent prins le congé du sire des noces et de la dame, la Ijoiiiie inrre, les cousines, voisines et autres privées femmes prindreiit notre dame des noces, et la menèrent en la rliamlire, où elle de- Yoit ro'iclier [lour la nuit avec son épousé; où elles la désarmèrent de ses atours joyeux, et la firent coucher, ainsi qu'il (^st de raison, jjuis lui donnèrent bonne nui! ; Tune disant : « ÎMa mie, Dieu vous doint joie et plaisir de votre mari, et tellement vous gouverner avec lui, que ce soit au salut de vos deux ûmcs, » L'aulre disant : « Wa mie, Dieu vous doint telle paix et concorde avec volro m;u'i, que pussiez faire œuvre dont les sainîs cieux soient remplis.» Et ainsi chacune, faisant sa prière, se parîil. La mère, qui demoura la dernière, réduit à mémoire son écolière sur la dotirine et leçon (pTapprinse lui avoit, lui priantque penser y vouisît ; et la honne (ille, qui n'avoit pas son cœur, ainsi que l'on dit comn)unément, en sa chausse, répondit que Irés-bonnc souvenance avoit de tout, et que bien letenu Tavoit, Dieu merci. « C'est bien fait , dit la mère. Or, je vous laisse et recommande à la garde de Dieu, belle fille. — Adieu , ma bonne sage mère. » Sitôt que la maîtresse d'école fut vidée, noire maii,qui n'attendoit à Ihuis aulre chose, enha dedans, et la mère renferma et lira, et lui dit qu'il se gouvernât doucement avec sa fdle^il promit qu'ainsi feroit-il, et sitôt (lue l'huis fut fermé, lui, qui n'avoit plus que son pourpoint en son dos , le rue jus et monte sur le lit et se joint au plus prés de sa dame des noces , la lance au poing et bii présente la bataille. A l'approcher de I;» barrière où l'escarmouche se devoil faire, la dame print et empoigna celle lance, droite et roide conniH» un cornet de vacher, et lanlôl qu'elle la sentit ainsi dure et de grosseui' Irèsbonne , elle fut bien ébahie, d commença à s'écrier très-fort, en disant que son écu n'éloit pas assez [luissant pour recevoir cl soulenir les horions de si gros fût. Quelque devoir que notre mari put faire, ne put troiiverla manière d'être reçu à celle joule jet en cet cslrif, la nuit se passa, sans rien besogner: qui déplut moult à noire sire des noces. Mais au fori , il pi'int en patience, espérant loul l'ecouvrer la nuil [)rochaine, où il fut autant ouï qu'à la première, et ainsi à la troisième, et jusqu'à la
' Finie, aclicvéc.
quinzième, où les armes furent accomplies comme je vous dirai. Quand les quinze jours furent passés que nos deux jeunes gens furent mariés, condjien qu'ils n'eussent tenu encore ensemble ménage, la mère vint visiter son écolière, e! après entre mille devises qu'elles eurent ensemble parlé , elle parla de son mari et lui demanda (luel homme il éloit, et s'il faisoil bien son devoir, et la fille disoil qu'il étoil très-bon homme, doux et paisible, a Yoire mais, disoit la mère, fait-il bien ce (juc l'en doil faire? — Oui, disoit la fille. Mais.. . — Quels mais ? il y a à dire en son fait, dit la mère, je l'entends bien ; diles-le-moi et ne me le celez poini, car je veux tout savoir à celle heure. Es!-il homme pour accomi)lir le dû où il est obligé par maiiage, et dont je vous ai baillé la leçon? » Ea bonne tille fut tant pressée qu';l lui convint dire que l'en avoit encore rien Ijcsogné, mais elle taisoit qu'elle fùl cause do la dilation ', el (jue toujours eût refusé la joutcrie. Quand la mère entendit ces douloureuses nouvelles. Dieu sait quelle vie elle mena , disant que par ses bons dieux elle y metlroit remède et bref ; aussi que tant avoil-elle bonne accoinlance à monseigneur l'olTicial de E.ouen, qu'il lui seroit ami et favorisant à son bon droit. « Or çà, ma fille, dil-elie, il vous convint démarier? Je n'en fais nul double que je n'en treuve bien la façon , et soyez sûre que, avant qu'il soit deux jours, vous le laisserez ; et de celle heure, vous frai avoir un aulre hoîume qui si paisible ne vous laissera pas -, laissez-moi faire. » Celte l.ionne femme, à demi hors du sens, vint conter ce grand méchef à son mari, père de la fille, dunt je fais mon conte, et lui dilbien comment ils avoient bien perdu leur belle et bonne fille, amenant les raisons pourquoi el comment, et concluant aux fins de la démarier. Tant bien conta sa cause, que son mari se lira de son côlé, et fut content que l'en fil ciler notre nouveau marié , qui ne savoil rien de ce qu'ainsi l'on se plaignoit de lui, sans cause loulei'ois. D fut cilé pcrsonnelletncnt à comparoir à rencontre de monseigneur le promoteur, à la requête de sa femuic, et par devant monseigneur rofïicial , pour quitter sa femme, et lui donner licence d'autre part se marier, ou ailégiuM' les causes pour(pu)i, en tant de jours qu il avoit élé avec elle, n'avoil montré qu'il èloil honnue conurie les autres, et fait ce ({u'il ' l'ioluril, ;ijounicmcnl.
LES ŒXr M)l\E\
niipniiioiilaux iiiaiiùs. Oiinnrl lo jour fut \eiui, les parties se [jréscnlèreiU en Iciiips el en lien : ils furenl huches' à dire leurs causes. La mère de la nouvelle mariée commença à conter la cause de sa fille, et Dieu sait comment elle allègue les lois que Ten doit maintenir en mariage, lesquelles son gendre n'avoil accomplies ne d'elles usé; par quoi requcroil qu'il fCil déjoinl de sa (ille, el dès celle heure môme, sans faire long procès. Le bon jeune homme fut bien ébahi , quand ainsi ouït blasonncr ^ ses armes 5 mais guère n'al'endil ù répondre aux allégations de son adversaire, cl froidement, de manière rassise, couler son cas, cl comment sa femme lui avoit fait refus , quand il avoit voulu faire le devoir de mariage. La mère, oyant ses réponses, plus marrie que dcvanl combien qu'à peine le vouîoit croire, demanda à sa fille s'il éloit vrai ce que son mari avoil répondu , el elle dit : « Vraiment, ma mère, oui! — lia! malheureuse, dit la mère, comment l'avcz-Yous refusé? Ne vous avois-je pas dit par plusieurs Ibis voire leçon ? » La pauvre fillenesavoilquedire, tant éloit honteuse. «Toutefois, dit la mère, je vucil savoir la cause pourquoi vous avez fail refus, ou se ne me le dites, vous me ferez courroucer mortellement.» La fille dil ouvertement, en jugement, que, pourccqu'elle avoil trouvé lalancedeson champion si grosse , ne lui avoil osé bailler Técu , doutant qu'il ne la tuât comme encore elle en douloit, el ne se vouloit demouvoir de celle doute", combien que sa mère lui disoil que douter n'en devoil. El ai)rèsce, adressa sa parole aux juges , en disant : « IMonseigncur roîTiciai , vous avez ouï la confession de ma filie et les défenses de mon gendre , je vous requiers, rendez-en votre sentence défi-iilivc. » jMonscigneur l'oiricial, pour ai)poinlement, fil faire un lit en sa maison, el ordonna par arrêt que les deux mariés iroient couclier ensemble, enjoignant à la mariée qu'elle cmpoignAt chaudement le bourdon, ou outil, cl qu'elle le mît au lieu où il étoii ordonné. El quand celle sentence fut rendue, la mère dit : » Grand merci, monseigneur l'oiricial -, vous avez très-bien jugé. Or avant ! dit la mère, ma fille, faites ce que vous devez faire, cl gardez de venir à rencontre de rappointemenl de monseigneur l'ollicial : mel-
' ,\ppclcs, iiivilcs. — ^ Décrier, crilitiucr, blùnicr. " Dissuader de celte ciainle.
LES NOLA ELLIiS. 155
!ez la lance au lieu (ù elle doit èlre. — El je suis, au foil, contente, dit la fille, de la melire où il faut, mais s'elle y devoil pourrir, je ne l'en relircnsi ne sacquerai ' jà. » Ainsi se partirent de jugement, et allèrent mcllreà exécution la sentence, sans sergent, car eux-mêmes firent rexécution. Par ce moyen, notre gendre vint à chef de celle jouîerie, dont il fut plutôt soûl que celle qui n'y vouloit entendre.
NOUVELLE LXXXVIL
î,.\ CURE DES YEUX.
La q\ialrc-vi!îi;l-sei)lièmc nouvelle raconlcp, parle d'un gentil chevalii'r, lequel s'énamoura d'une Irès-belle, jeune el genlc fille ; et aussi comment il Iwi prinl une très-grande maladie en un œil; pour laquelle cause lui convinlavoir un médecii;, lequel parcillcmenl devint amoureux de ladite TilIe, comme vous oircz, el des i)aroles qui en furent entre le chevalier et le médeci 1, pour l'emplàtrc qu'd lui mit sur son œil.
En une bonne ville du pays de Hollande, avoit, n'a pas cent ans , un chevalier logé en une belle et bonne hôtellerie , où il y avoit une très-belle jeune fille, chambrière servante, de laquelle il éloit très-amoureux ; et pour l'amour d'elle, il avoil tant fait au fourrier du duc de lîourgogno, que cet hô'el lui avoil délivré, afin de mieux pourchasser sa quête, cl venir aux fins où il conlcndoit el où atnour le faisoienl enclincr. Quand il eut été environ cinq ou six jours en celle hôtellerie , lui survint par accident une malheureuse avenlure-, car une maladie le print en l'œil si grièvc , qu'il ne le pouvoil tenir ouvert, ne en user, tant éloit âpre la douleur^ el pource que très-fort douloit le perdre , mêmement que c'étoil le membre où il devoil plus de guet , manda le chirurgien de monseigneur le duc de Bourgogne, qui pour ce temps étoil à la ville. El devez savoir que ledit chirurgien étoit un gentil compagnon, écuyer, toul fait el bien duit - de son métier-, car sitôt que le maître chirurgien vil cet œil, il le jugea comme perdu, ainsi que par avenlure ils sont coutumicrs déjuger des maladies, afin (pie, quand il les ont sanées'et guaries , ils eu rapportent plus de profil toul premier, el secondement plus de louange. ].c bon chevalier, à (pii déplaisoil d'ouïr telles nouvelles, demanda s'il n'y avoil poinl de remède à le guarir, el laulre répondit que irèsdifllcileseroil : néanmoins il oseroil bien cnlreprendre à le guarir avec l'aide de Dieu, mais
' Secouerai je.— '-' Tout façonné cl bien dressé. ' Trailécs.
A JEUX COiNTELRS FRANÇAIS.
qiroii le voiilsîl croire. « Se vous me voulez délivrer de ce mal, sans perle de mon œil , je vous donnerai bon vin , » dit le chevalier. I^e iiiarclié lut fait, el enireprint le chirurgien à guarir cet œil, Dieu devant, et ordonna les heures qu'il vicndroit chacun jour pour le mettre à poini, A chacime fois que noire chirurjiicn yisiloit noire malade, la belle chambrière le complaignoil, cl aidoit ù remuer le pauvre patient. Se ce bon chevalier ùtoit féru avatit de celle chambrière, si fui le chirurj^ien, qui, toutes les fois qu'il venoit faire la visilalion , fichoil ses doux regards sur le beau et poli visage de celle chambrière, et lanl fort si nheurla qu'il lui déclara son cas, et en eut trèsbonne audience, et de prime santon lui accorda sa requête ^ mais la manière comment l'on pouvoil mcllrc ù exécution ses ardens désirs, on ne le sauroit trouver. Or toutefois, à quelque peine que ce fût, façon fut trouvée par la prudence du chirurgien, qui fut telle, (c Je donnerai, dit-il, à entendre à monseigneur le patient , que son œil ne se peut guarir, se n'est que son autre œil soit caché , car l'usage qu'il a de regarder empoche la guarison de l'autre malade. S'il est coulent, dil-il, qu'il soit caché comme l'autre, ce nous sera la plus convenable voie du monde pour prendre nos délits' el plaisances, et mémeincnt en sa chand^re, afin que l'on y prenne moins de suspicion. » I^a fille, qui avoit aussi grand désir que le chiruigien, prisa très-bien ce conseil au cas qu'ainsi ce pourroit faire. « Nous l'essaierons, » dit le chirurgien. 11 vint, à Theure accoutumée, voir cet œil malade , et quand il l'eut découvert, il fit bien de l'ébahi : « Comment, dil-il, je ne vis oncques tel mal ; cet œil-ci csl plus laid qu'il n'étoil, il y a quinze jours. Ccrlaincment, monseigneur, il sera bon métier que vous ayez patience. — Comment! dit le chevalier. — Il faut que votre bon d'il soit couvert et caché teliemenl qu'il nail point de lumière, une heure ou environ , inconlinent que j'aurai assis renq:)k1lrc el ordonné l'autre ; car, en vérité, il rempèche à guarir sans doute. Demandez à celte belle fille qui l'a vu chacun jour que je l'ai remué, comment il amende^ ? » El la fille disoil (piil éloil plus laid que paravant. « Or çà, dit le chevalier, je vous abandonne tout : faites de moi ce qu'il vous
' Ou dé'luils. Il y a sans doute une «'(luivoque sur Ut, duns remploi du mol délit,-- * Empire.
plaît; je suis content de cligner To-il lanl (pie l'on voudra , mais (pic guarison s'ensuive!» Les deux amans furent adoncques bien joyeux, quand ils virent que le chevalier éloil coulent d'avoir l'ccil caché. Quand il fui a[)poinlé el qu'il eut les yeux bandés, maître chirurgien feint se i)arlir, et dit adieu comme il avoit de coulume , promeltant tanUJt de revenir pour découvrir cet œil. 11 n'alla guère loin ; car, assez prés de son palieni, sur une couche jela sa dame , et d'autre planète qu'il n'avoit régné sur r(t'il du chevalier ', visita les cloîtres secrets de la chambrière , trois ou quatre fois mainlint cette manière de faire envers cette belle fille , sans que le chevalier s'en donnût garde, combien qu'il en ouïl la lempùlc. ÎMais il ne sait ce que ce pouvoit être jusqu'à la sixième fois, qu'il se doulût pour la continuation ; à laquelle fois, quand il ouït le labouremcnt - et noise des comballans, il arracha bande et cnq)UUrc , et vit les deux amoureux , qui se démcnoient tellement l'un contre l'aulre, qu'il scmbloit proprement qu'ils dussent manger l'un l'autre, tant joignoient leurs jambes ensemble. « Et qu'est-ce là , maîlre chirurgien ? dit le chevalier ; ni'avez-vous fait jouer à cligne-musette i)our me faire ce déplaisir? mon œil doil-il être guari par ce moyen que dites-vous? » Et maîlre chirurgien part et s'en va, et oncques puis, le chevalier le manda; aussi il ne retourna point qui'rir son paiement de ce qu'il avoit fait à l'œil de notre palient, car bien salarié se lenoit par sa dame, (pii fort gracieuse et abandonnée éloil. Et à tant, fais fin de ce premier conte.
NOUVELLE LXXXYIII.