‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 64 sur 118 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

Ce refus tout outre me passe, El peu s'en faut que n'en trépasse:

Las ! il faul endurer beaucoup, Pour aimer un seul pelil coup.

Ah! vous avez grand tort, voisine; Je vous pcnsois douce et bénigne :

Mais j'ai bien connu, en ell'el, Que vous vous moquez de mon fait.

Je vous ai déclaré ma peine, El que c'est qui vers vous m'amène ; J'en souO're trop de la moitié, Et n'en avez point de pilié.

Or, faut-il bien faire autre chose :

Car l'amour ([ui est dans moi close Ne me lairroil point en rejjos, Si vous n'avez autre [)ropos.

Toutes les fois que vous vois rire, Je vous voudrois voulenliers dire :

« Dites-moi, belle, si m'aimez? »

Je vous aime, ne m'en blâmez.

Visage avez de bonne grûcc ; Conmie moi, éles grosse el grasse.

Aimez-moi donc, dame, aimez-moi ; El mon cœurjelez hors d'émoi.

Si mon malaise vous peut plaire, Mon heur NOUS pourra-t-il déplaire?

Qui du mal d'aulrui s'éjouil, Le sien fait (lu'on s'en réjouit.

' Se sèche comme du foin.

Tons les jours on la pakMiôtre, rarilonnons à l'eniieiiii iiôlre :

l'oiiil ne suis-je voire cnncrui, Mais voire langoureux ami.

Si de ni'ainier n'a\ez en\ie, l'arôonnez au moins à ma vie, Kt en ayez quelque reinord , Ou ser( z cause de ma mort.

Je ne saurois me plaire au vivre, Languissant toujours à poursuivre :

Il me vaut Irop mieux n'aimer po'nl , Qu'alteiidre, sans venir au point.

Aimez donc, puisque êtes aimée; Vous en serez mieux estimée :

\olre grâce, votre maintien, Me gluent en votre enirclicn.

Mon las cœur commença dimanche :

N'est-il pas temps que vous emmanche?

J'ai déjà Irois jours atlendu, C'est trop pour un homme entendu.

Je ne puis bonnement comprendre Quel plaisir c'est de tant attendre :

Du temps perdu je suis marri , N'en déplaise à votre mari.

NOUVELLE cm.

Du curé qui se coléroiL en sa chaire, do ce que ses semblables ne faisoieiU le devoir, comme lui, de prùchcr leurs paroissiens '.

Un cut■é^ de par le monde assez remarqué par ses facéties el insuOisaiice do la charge à lui commise, se mit, un jour qu'il ptôclioilà ses paroissiens, à jurer de par Dieu, en dépit 'des luthériens de son temps ^ et voulant prouver qu'ils étoient pires que les diables : u Le diable, disoit- 11, s'eni'uiroit incontinent que je lui aurois faille signe de la croix -, mais si je faisois le signe da la croix à un luthérien, par Dieu, il me sauleroil au cou et m'élrangleroit. Parquoi je vous conseille, mes paroissiens, que vous fuyiez, du tout, en (ont, leur compagnie. » Puis, se colérant en lui-même, de ce que plusieurs au'res curés ne faisoient le devoir de prêcher comme lui, commença à s'exclamer en sa chaire : « Et ils (iisml qu'ils ne sont assez savans ! Qu'ils étudient, de par Dieu ou de par tous les diables ! cl s'ils ne le sont, ils le deviendront comme moi. » El observant diligemment les contenances de ses i)arois8iens , leur disoit : « Eh ! vous savez bien, messieurs et dames, qu'il n'y

• Raconté aussi par Henri Etienne, dans son yjpolofjie pour JJéiolote, ch. 3(i.

* Il se nommait Le Coq et était curé de Sainl-F.uslache et chanoine de Notre-Dame. Il passait pour un savant théologien,— ^ C'est-à-dire, en haine.

a qu'un an que je ne savois rien -, et maintenant vous voyez comment je prêche. » Mille el mille aulre pelils contes faisoil ce copieux ' curé à ses paroissiens, afin de les engarder de dormir à ses sermons.

NOUVELLE CIV

D'un leur de villon -joué dextrcment par un Italien à un François étant à Venise ^

Il advint à Venise, en l'iiôlellerie de TEsturgeon, qu'un François nouvellement arrivé fut averti par un llalien, lequel y éloit aussi logé, qu'en leur pays il n'éloit sur, à ceux qui avoienl de l'argent, de montrer qu'ils en avoienl. Et pourtant l'avisa que, quand il auroit des écus t'i peser, ou quelque somme à compter, il ne fît comme il avoit accoutumé, mais qu'il fermât la chambre siu- soi. Le François , prenant cet avertissement comme élanl procédé d'un cœur débonnaire , le remercia bien forl^ et dés lors fit connoissance avec lui. L'Italien, incontinent qu'il eut senti qu'il y faisoil bon, lui vint dire que, s'il lui plaisoit de changer des écusau-soleil contre des écus-pistolets "•, il fcroil cet échange avec lui; et : « Au lieu, disoil-il, que vos écus-au-soleil ne vous vaudroient ici noii plus que des pistolets, je vous les ferai valoir quelque chose davanlage. » Le François lui ayant fait réponse que c'étoit le moindre plaisir qu'il lui voudroit faire, il lui pria de se souvenir de ce qu'il lui avoit dit, deux des jours auparavant, quant à tenir secretl'argent qu'on a : « Pourtant, dit-il, je serois d'opinion que nous nous missions en une gondole, portant avec nous un trébuchet, el en nous promenant par le grand canal, nous pésissions nos écus, et fissions noire échange. » Le François répond d'être prêt à faire tout ce que bon lui sembleroit. Le lendemain donc, ils entrent en une gondole -, et là le François déploie ses écus : lesquels l'Ilalien serra, les ayant toutefois préalablement pesés pour faire meilleure mine. Après les avoir serrés, ce pendant qu'il fait semblant de chercher sa bourse, où étoient ceux qu'il dcvoit bailler en échange, se fait mettre à bord par le barquerole % auquel il avoit donné le mot du guet; et d'autant qu'il aborda en un lieu de la ville oii il y a

' Plaisant. — -Frii)on. Le nom du poëlc f'illon était un sobriquet que François Corbeuil devait à ses vols. , '• riccucilli dans V^-îpologie pour Hérodote, û\. 15.

' Des demi-pislolcg.— " Calelier, gondolier.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

plusieurs petites ruelles d'une part cl d'autre, il fut si bien perdu pour ledit François, qu'il est encore pour le jourd'liui (comme il est à présupposer) à ouïr des nouvelles de lui cl de ses cent écus. Et crois fermement que le proverbe des Italiens , pratiqué en plusieurs nations, lui dcvoit servir d'avertissement h l'avenir : de ne s'adjoindre à tels changein-s ayant (pour autoriser leur renommée, signant leur front) cette sentence en usage : « Zara a chi tocca, n donnant facilement à entendre, que malheureux est celui qui s'y fie.

NOUVELLE CV

Des faci'ticuscs ronconlrcs ' cl façons de faire d'un Hibernois ', pour avoir sa vie en tous [lajs.

Un Hibernois, homme d'assez bon esprit, se proposa de connoîlre les manières de faire des nations étrangères cl leur usage de parler; tant, qu'il voyagea en plusieurs conlrées, où, encore que son argent fût égaré dedans les semelles do ses souliers, pour cela il ne perdit à dîner, tant il se savoit bien entregenler' en toutes compagnies; et, comme peu convoiteux des honneurs de ce monde, ne se soucioit d'injures qu'on lui fît, aimant trop mieux pialiquer la manière de faire des IMiconicns ^ (gens pauvres et femelies"', qui, pour leur indigence, s'ingéroient eux-mêmes aux banquets et convis •■•) , que perdre son temps en procès. Un jour, ce gentil frérot, étant entré en la maison du roi à l'heure du dîner, ne voulant poinl perdre l'occasion de se soûler^, ayant vu la table préparée pour le dîner des oîTiciers du roi, attendit qu'on s'assît; puis, s'assied avec eux, et dîne très-bien sans sonner aucun mot. De quoi émerveillés, aucuns de la compagnie, qui n'avoient point accoutumé de voir celle oie étrangère dîner avec eux, lui demandèrent de quel pays il éloit, et à qui il apparlenoit; et leur rendit réponse tout de même, sans qu'il perdît un seul coup de denl. Puis, lui demandèrent s'il avoil quelque charge en la cour : «Non, dit-il, mais j'y en voudrois bien avoir. » Lors, lui tirent conunaudement de se lever d(! table et gagner au trot, sur peiiie de recevoir bienlôl le paiement do sa troj)

' lioiitades, lions mois. — '^ Irlandais. '• Avoir de l'erUregent.

'' Habilaiis do l'iie de Micoric. C'est Érasme (lui fait le portrait de ces parasites.

"Fariiéliiiues.— ''Assemliiécs, festins. — ^Se rassasier.

grande témérité et hardicf-sc. « Oui-dà, dit-il, messieurs, je le ferai, mais que j'aie dîné. » Et cassoit ' toujours. Ce qu'ayant longuement observé ceux qui lui avoienl fait cette peur, se sentant offensés, fiu'ent contraints de quitter leur colère, et rire comme les autres. Et, pour en lirer davantage de passe- temps et plaisir, lui deniandèrent comment il avoil été si hardi, étant étranger du pays, et sans aveu, d'entrer en la maison et sommellerie du roi. « Pour ce, dit-il, que je savois bien que le roi éloit assez riche pour me donner à dîner. )> Par cette gaillardise et promptitude d'esprit , il coptivoit le plus souvent la bonne grûce de ceux qui, en le regardant seulement, l'eussent du tout rejeté.

NOUAŒLLE CVI.

Des moyens dont usa un modccin , afin d'Olie payé d'un abbé malade, lequel il avoit pansé'.

L"n médecin, assez recommandé envers plusieurs, pour sa bonne réputation et doctrine, fut mandé par un abbé, afin de le secourir en sa maladie : ce qu'il accepta volontiers; et (n fit si bien son devoir, qu'en peu de jours il l'avoil remis debout. Or, a[)erc;ul-il qu'au lieu que l'abbé, étant au fort de sa maladie, lui l)romeltoit chiens cl oiseaux^; et quand il recommençoit à revenir en convalescence, il ne le regardoit pas de bon œil , et ne faisoit aucune mention de le contenter de ses peines; et doutoil fort qu'enfin il ne touclieroit aucuns deniers. Il s'avisa d'user d'un moyen pour se faire payer ; c'est qu'il fit enlendre à son abbé, qu'il ciaignoil fort une rechute, pire que la maladie; cl qu'il en avoit de grandes conjectures; et pourtant, qu'il lui falloit encore prendre une n.èdecine : laquelle il lui fit faire telle, que deux heures a[)rès l'avoir prise, il trouva qu'il avoit conqjlè sans son hôle; qu'il avoit plus grand besoin de son médecin , que jamais. Se trouvant donc en tel état, envoie messagers l'un sur l'aulre vers son médecin; mais comme auparavant il avoit fait de l'oublieux t"! le contenter, aussi faisoit alors le médecin, de l'empêché. Enfin, l'abbé lui envoya un sien serviteur, qui lui garnit très-bien la main, et lui dit, que son maître le prioit pour

' Mangeait. On dil encore familière/ncnl : casser des croûtes.

* Voyez ce conte dans W-fpolot/ie pour Hérodote, di. 1(1. — '• C'est-à-dire, monts et merveilles.

VIEUX COxNTEURS FRANÇAIS.

l'honneur de Diou (ju'il TalUM visiter; el qu'il ne pcnsoil pas réchapper de sa maladie. Ce serviieur donc ayant usé du vrai moyen pour faire cesser tous les enipè;iiemcnls du médecin, fit tant, cpi'il alla visiter TaLbé, lequel il rendit gai comme l'erot ' au bout de trois jours ; au bout desquels il eut derechef la main garnie. Par ce moyen , ce gentil médecin fut payé de son abbé, lequel il a voit en peu de lemps délibéré faire vivre et mourir, ou mourir et vivre, en vrai médecin.

NOUVELLE CVII

De l'apprcnli larron , qui fui pendu jjour avoir Irop parlé '.

Un apprenti larron, étant entré p;ir le loit en une m.aison, pour voir s'il ne trouveroit point quelque bonne aventure, fut découvert par ceux qui étoient dedans, ù raison du bruit qu'il avoit mené y entrant : qui fut occasion que les voisins d'entour s'assemblèrent pour voir que c'étoit. ÎMais le larron, voyant que chacun enlroit à foule pour le chercher, descendit par quelques adresses qu'il avoit remarquées, et se vint rendre parmi la foule du peuple qui enlroit pour le chercher; et, par ce moyen, se garda d'être découvert. Un peu après qu'il eut vu le bruit apaisé, et qu'on ne cherchoit plus le larron, d'autant qu'on pensoit qu'il fût échappé, se délibéra de sortir par la porte; feignant être demeuré seul pour le chercher, ne craignant aucunement d'être connu. Biais, par faute d'être maître de sa langue, il se donna lui-même à connoître, et se mit la corde au col; car, ainsi qu'il pensoit sortir, ayant rencontré plusieurs à la porte cjui dcvisoienl du larron, en le maudissant, vint ù le maudire aussi, disant qu'il lui avoit fait perdre son bonnet. Or, faut-il noter que, pendant que ce rustre lâchoit à se sauver, fuyant tantôt çà, et lanlôt lA, son bonnet lui étoit tombé : lecpicl on avoit gardé en espérance qu'il donneroit des enseignes du larron. Quand on lui eut ouï dire cela, on entra incontinent en soupçon, tellement qu'il fut piins, et incontinent pendu, pour avoir trop parlé.

' Il semble que l'on a dû d]rc perot ponr perroquet, qui se nommait aulrcfois papegai; mais perot doit plutôt s'entendre d'un de ces moines gaillards qu'on a\)pc\ii\l pères on beaux pères.

'^ Recueilli aussi par Henri Klicnnc, cli. 15 de V.-lpol, pour Hérodote.

NOUVELLE CVIII

De celui qui se laissa pondre fous ombre de dévotion '.

Un certain prévôt de par le monde, voulant sauver la vie à un larron qui éloil tombé entre ses mains, à rinlenlion qu'il participeroit au butin, comme aussi ils en étoient d'accord ; en considérant, d'autreparl, qu'il en seroitrcprins, et que le murmure scroit grand s'il n'en faisoit justice; et même qu'il se melloil en grand danger, usa de ce moyen. C'est qu'il lit prendre un pauvre homme, auquel il dit qu'il y avoit longtemps qu'il le cherchoit; et que c'étoit lui qui avoit fait im tel acte, et un tel. Cet honunc ne faillit à lui nier fort et ferme, comme celui (jui avoit la conscience nette de tout ce qu'on lui metloil à sus^. ÎMais ce prévôt, étant résolu de passer outre, lui fit remontrer qu'il gagneroit bien mieux de confesser (i)uisque, aussi bien, ainsi qu'en qh, il lui falloit perdre la vie) et que, s'il le confessoit, le prévôt s'obligeroit par son serment de lui faire tant chanter de messes , qu'il pourroit être assuré d'aller en paradis; au lieu qu'en ne confessant point, il ne laisscroit d'être pendu, el si iroil à tous les diables ; d'autant qu'il n'y auroit personne qui fît chanter pour lui une seule messe. Ce pauvre homme, oyant parler d'être pendu, et puis aller à tous les diables , se trouva fort étonné, et aima mieux être pendu el aller en paradis ; tellement qu'en la fin il vint à dire, qu'il ne se souvenoit point d'avoir fait ce de quoi on le chargeoit ; toutefois , que si on s'en souvenoit mieux que lui, et on en éloit bien assuré, il prendroit la mort en gré; mais qu'il prioil qu'on lui tînt promesse touchant les messes. Et n'eut plutôt dit le mot, qu'on le mena tenir la place de l'autre, qui avoit mérité la mort. IMais quand il fut à Téchelle, et que la fièvre commença à le saisir, il entra en des propos, par lesquels il donnoit h entendre qu'il se repentoil, nonobstant ce qu'on lui avoit promis. Pour à quoi remédier, le prévôt, qui craignoit qu'il ne le décelai au peuple, fit signe au bourreau qu'il ne lui laissât achever : ce qui fut (ail. El ainsi fut pendu sous ombre de dévotion ce pauvre homme.

• Rapporté par Henri Llicnne, ch. 17 de W^lpologic jmur Hérodote.

* On disait plulOl mettre sus.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

NOUVELLE CIX

D'un curé, qui n'employa que l'autorilé de son cheval, pour confondre ceux qui nienl le purgatoire'.

Un curé, voulant donner à connoître combien il avoit l'esprit aigu et gaillard, encore qu'il n'eût longtemps versé'* en bonnes lettres, n'employa que l'autorité de son cheval, pour confondre ceuv qui nient le purgatoire; au lieu que les autres, pour ce faire, ont employé et emploient ordinairement les autorités de tant de bons et savants docteurs. Parlant donc, ce bon personnage, des luthériens, qui ne vouloient croire qu'il y eût un purgatoire : «Je vais, dit -il, vous faire un conte, par lequel vous connoîtrez combien ils sont méchants de nier le purgatoire. Je suis fils de fou M. d'E... (comme vous le savez), et nous avons un assez beau lieu, en un village d'ici entour =^. Y allant un jour, ainsi que la nuit nous avoit surprins, mon mallier " (notez, disoit-il, que je veux que vous sachiez que j'ai un fort beau et bon mallier, au commandement et service de toute la compagnie), s'arrêta contre sa coutume-, et commença à faire pouf, pouf. Je dis à mon variât : « Pique, pique. — Je pique, dit-il , monsieur. Mais votre mallier voit quelque chose pour certain. » Alors, il me souvint de ce que j'avais ouï dire, un jour, h madame ma mère, qu'il y avoit eu autrefois quelque apparition en ce lieu-lù : parquoi, je me mis à dire mon Pater et Ave Maria ^ qu'elle m'avoit apprins, la bonne dame \ et commande derechef à mon varlet de piquer 5 ce qu'il fit, mais le cheval, ayant marché deux ou trois pas en avant , s'arrêta de plus beau , et fit encore pouf , pouf {èianl, par aventure, trop sanglé), et m'ayant encore assuré, mon varlet, que ce clicval voyoit quelque chose, j'ajoutai mon De profundis , que feu mon père m'avoit apprins : et incontinent, ne faillit mon cheval à passer outre. Mais, s'étant arrêté pour la troisième fois, je n'eus pas plus tôt dit : Jvete omnes, etc., cl Requiem, etc., qu'il passa franchement, et depuis n'en fit ditTiculié. » (Peut-être qu'il ne lui remena point depuis.) Or, maintenant, il disoit à ses paroissiens : « Que ces méchants dient qu'il n'y a point de purgatoire-, et

' Voyez encore X'ylpologie pour Hérodote, ch. 3C. * Kludié, médité , Iravaillé.

' Ilciui ÉUciinc ajoute : au pont iVAntoni. '' Gros cheval pour porter une malle on valise.

qu'il ne faut point prier pour les trépassés, jo les renverrai à mon mallier; voire à mon mallier, pour apprendre leur leçon! »

NOUVELLE ex.

Du bateleur, qui gagea contre un duc de Ferrare, qu'il y avoil plus grand nomljre de médecins en sa ville, que d'autres gens ; et comment il l'ut payé de sa gageure '.

Un plaisant bateleur, assez bien reçu en plusieurs des bonnes maisons d'Italie, se présenta, un jour, au marquis de Ferrare, Nicolas *, prince vertueux et fort récréatif, qui, pour expérimenter ce plaisant, lui demanda en riant : « Quel plus grand nombre il estimoit qu'il y eût de personnes, exerçant un même état et vacation, en la ville de Ferrare? » Le bateleur, connoissant l'humeur du marquis, se proposa d'attirer à soi^' de son argent, sous couleur de gageure; et lui rendant réponse t\ ce qu'il lui avoit demandé, lui dit : « Eh! qui est celui qui doute que le nombre des médecins ne soit plus grand en cette ville, que de tous autres états? — 0 pauvre sot! dit le marquis : il appert bien que tu n'as pas beaucoup fréquente en cette ville, vu qu'à grand'peine y pourroit-on trouver deux médecins , soit naturels ou étrangers. » Le bateleur répliqua et lui dit: «Oh! qu'un prince est empêché en grands et urgents affaires, qui n'a visité ses villes , et ne sait quels sujets et vassaux il a! » Alors le marquis dit au bateleur : « Que veux-tu payer, si ce que tu m'as assuré n'est trouvé véritable? — Mais, dit le bateleur, que me donnerez-vous, s'il vous en apparoît, et qu'il soit véritable ? » Dès lors, accordèrent le marquis et le bateleur, de ce que le perdant donneroit au gagnant. Parquoi, le lendemain au matin, le bateleur vint à la porte de la maîtresse église de la ville, vêtu de peaux, ouvrant la bouche et toussant le plus fort qu'il pouvoit, faisoit accroire qu'il étoit bien malade. Et comme chacun qui cntroit en l'église, l'avoit aperçu , plusieurs lui demandoient quelle maladie le tourmentoit; et leur disoit que c'éloit le mal des dents, pour lequel guarir, plusieurs

• Imité de Jcan-Joyien Pontan , et de Chassaneus, part. XI* du Catalogus gloriœ mundi, consider. 48.

* C'est Nicolas III , marquis d'Kst et de Ferrare, qui vivait au quinzième siècle, et qui fut un de» princes les plus estimés de son temps.

"' Nous avons, pour le sens, changé ainsi le texte original , qui porte à fois.

âdo

lui donnoienl des remèdes ; desquels il prcnoit leurs noms et remèdes, et les écrivoil en une pelitc tablcltc ; e(, afin de mieux assurer sa gageure, il se traînoil par la ville, el prioil les personnes qu'il renconlroil en son chemin, de lui enseigner quelque remède à son mal; el, par ce moyen, remarqua plus de trois cents personnes qui lui avoient enseigné des remèdes : desquels il écrivit les noms el surnoms en ses tablettes. Ce qu'ayant fait, entra en la maison du marquis , lequel vit à table comme il dînoit ; et se présenta à lui, ainsi embéguiné qu'il étoit, faisant semblant d'être bien tourmenté de maladie. El comme le marquis l'eut aperçu, ne pensant aucunement que ce fût son bateleur; et (ju'il lui dit, qu'il connnençoit un peu à se bien porter de ses dents : « Prends, dit le marquis, la médecine que je t'ordonne, et prie M. saint Nicolas , el lu seras incontinent guari. )) Le bateleur, ayant entendu cette recette, s'en retourna en sa maison , print une feuille de papier, cl écrivit tous et un chacun les remèdes et les noms des personnes qui les lui avoient donnés, et mit en premier lieu le marquis-, el conséquemmcnt les uns les autres en leurs rangs. Trois jours après, faisant semblant d'èlre quasi guari, s'élant nouéla gorge, et embéguiné comme atqKiravant, s'en vint trouver le marquis, lui montrant sa feuille de papier où il avoit écrit tous les remèdes qu'on lui avoit donnés , et requiert qu'il lui fasse délivrer sa gageure. Le marquis, ayant lu ce qui étoit écrit en celte feuille de papier, et aperçu qu'il lenoit le premier lieu entre les médecins, il se print à rire avec toute sa compagnie, qui étoit informée de ce fait ; et, se confessant vaincu par le bateleur, commanda qu'on lui délivrât ce qu'il lui avoil promis.

NOUVELLE CXL

Des lourdions ' jouis par deux Gomp.Tgnoiis larrons , qui depuis furent penlus el étianglés'.

Un bon fripon, natif de la ville d'Issoudun en Berri , ayant commis un infini nombre de larcins, et ayant été souvent menacé, en la fin fut condamné à être pendu et étranglé. Mais, ainsi qu'on le menoit pendre, advint qu'un

' Tours de passe-passe. On appelait ainsi les danses vives et pêlulanles , accompagnées de beaucoup de passes , ou figures.

* Rapporté aussi par Henri Etienne, cliapllrc 15 de Vyïpolofjic pour Iltjrodote.

seigneur ' passa parla, par le moyen duquel il

obtint sa grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin rôti- : lesquels, encore qu'ils ne fussent entendus, firent penser que c'étoil quelque homme de service. El, de fait, comme tel, après avoir eu sa grftce, fut envoyé par le roi aux Terres-Neuves, avec RobervaP, lequel voyage servit de ce qui est allégué d'Horace :

Cœlum, non aniniuni mutant, qui Irans marc currunt. C'est-à-dire :

Ceux qui vont delà la mer, Changent le ciel, non leur amer''.

Car, étant de retour, il poursuivit plus fort que paravanl son métier de dérober ; tellement, qu'étant surpris pour la seconde fois, il passa le pas qu'il avoit autrefois failli. El, à dire la vérité, je crois que cellui-ci n'en fui pas échappé à meilleur marché; d'autant qu'il est vraisemblable qu'il avoit été maintes autres fois surpris ; n'étant possible qu'en faisant les larcins par douzaines, il y procédai par arl en un chacun d'iceux; car, si on vit jamais homme auquel on peut considérer que c'est que d'une nature incline h dérober, cettui-ci en étoit un très-beau miroir : lequel, pour récompense de la peine qu'auroit prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs fois, il lui emporta une robe-longue toule neuve, et plusieurs autres bardes; avec laquelle il fut surpris, l'ayant vêtue; et encore une autre par-dessus, qu'il avoit pareillement dérobée ailleurs. Aussi, lui furent trouvées trois chemises vêtues l'une stu" l'autre; et, bien peu auparavant, il en avoit fait autant d'un saye de velours de quelqu'un qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus insigne larcin de lui, en matière d'habillements, ce fut quand il déroba tous ceux qui avoient été faits pour un certain époux et épouse, lesquels lui semblèrent bien valoir les prendre, pource que la plupart éloienl de soie. Et ce qui faisoil s'ébahir davantage de ce larcin,

' Henri Etienne nous apprend que ce fut M. de iVevers ; sans doute François de Clèves, premier du nom, duc de Kevers, né en 1510, mort on loGG.

"^ Henri Etienne a supprimé ce mol, qu'il n'entendait peut-être pas, et qui doit signifier fatif/ité, 7isé, (h'/îgiiré, dans le sens de l'expression populaire : // a rôti le balai.

^ L'ilc de Terre-Neuve fut découverte en 150i par des pécheurs normands, et François I" y envoya , en 152i, Jean Vérazzan pour en prendre possession.

' Fiel, rcnur.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

éloit que, pour tout emporter (comme il avoil fail), il lui avoil convenu faire six ou sept voyages. Or, les avoit-ils emportés en un lopis qu'on lui prêloit au monastère des dames de Sainte-Croix de Poitiers : auquel logis il éloit, pour lors qu'on vint pour lui faire rendre comple desdits liabillemenls ; d'aulanl qu'on n'avoit soupçon que sur lui. Mais, ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoienl trouver, ne les attendit pas, ains s'enfuit , ayant Irés-bien fermé la porte. Néanmoins, on trouva moyen d'entrer en ce logis -, auquel, outre ces habillements qu'on cherchoit, on trouva ce qu'on ne cherchoil pas, à savoir environ quarante paires de souliers de toutes sortes et façons et plusieurs paires de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec plusieurs livres qu'il avoil emportés aux écoliers. Mais ce galant accoutra bien mieux sesdilcs hôtesses , qu'il n'avoit fait ses hôtes ; car, au lieu qu'il ne leur avoit emporté que quelques habits, il emporta à ces dames leurs plus belles reliques, pour rcconnoissance du plaisir. Toutefois, le plus notable tour que joua ce subtil larron fut celui qu'il commit en la prison où il éloil détenu pour ses forfails : en laquelle étant logé par fourrier ", ne put toutefois attendre qu'il en fût sorti pour retourner à son métier ; mais léans même empoigna très-bien le manteau du geôlier; et là même le vendit, l'ayant passé à travers des treillis de ladite prison, qui étoientsur la rue. Toutefois, quelque subtilité qu'il exerçât, il ne put éviter qu'il ne fût mors - d'une mtilc '•, et puis pendu et étranglé.

NOUVELLE CXn.

D'un geiitilhorame, qui fouclla deux cordclicrs pour son plaisir '.

Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages dedans ou auprès de sa maison, avoil" quelque humeur particulier"; et, ores qu'il fût brigand de meilleure grûcc, qu'aucuns qui s'en mêlent, toutefois il se contentoil le plus souvent de partir' avec ceux qu'il délroussoil,

' Il faut lire sans doute par fourrière, reoiisc pré- Ycnlive sous la garde de la justice ^ Mordu.

'Locution proverbiale, signifiant qu'il lui arriva malheur. — ' liecueilli aussi dans Wfpologie pour Ilédote, ch. 18, où ce gontillionime est nommé d'Avenclii.

■' L'édition de La Monnoye porte ayant, ce qui fait une phrase mal agencée.

" Henri Klionne écrit parUcuHère.^ ' Partager.

quand ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre qu'il se fût mis en colère. Mais ce dont , au contraire, on lui vouloit plus de mal pour lors, c'étoit qu'il en vouloit fort aux moines et moinesses; et prenoil son passe-temps à leur jouer plusieurs tours, qui étoient (comme on dit en proverbe) jeux de pommes, c'est-àdire jeux qui plaisent à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé d'un sien acte , ou plulôt d'un divisé en deux parties, par lesquelles il rendit deux cordelicrs, premièrement (ce lui sembloit) bien joyeux, et puis, bien fâchés. C'est qu'ayant reçu ces deux cordeliers en son château, et leur ayant fait bonne chère, leur dit, que, pour parachever le bon traitement, il leur vouloit donner des garses , à chacun la sienne. De quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer privés en son endroit; d'autant qu'il considéroil bien qu'ils étoient hommes comme les autres; et enfin les enferma de fait et de force en une chambre avec les garses: où les retournant trouver au bout d'une heure ou environ, leur demanda comment ils s'éloicnt portés en leurs nouveaux ménages. Et leur voulant faire accroire qu'ils avoienl fait l'exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux; et, les intimidant, leur disoil : « Comment, méchants hypocrites, est-ce ainsi que vous surmontez la tentation! •» Et làdessus, furent les deux pauvres cordeliers dépouillés nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs mères ; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de monsieur et de ses valets pouvoienl porter, furent renvoyés ainsi nus. Or, si cela éloit bien fait, ou non, j'en laisse la décision à leurs savants juges.

NOUVELLE CXIII

Du curé d'Onzain prés d'Amboise, qui se fit châtrer, h In „ persuasion de son hôtesse '.

Un curé d'Onzain près d'Amboise, persuadé par une sienne hôtesse (laquelle il enlretenoil) de faire semblant d'ôler, disoit-elle, tout soupçon à son mari, se fil chàlrer (qu'on dit plus honnêtement tailler)-^ et se mil en la miséricorde d'un nommé monsieur maître Pierre des Serpents, natif de Vilanlrois en Berri ; et envoya ce prince-curé quérir tous ses parents et antis ; et, après qu'il leur eut dit qu'il n'avoit

' Imité des Cent A^ouvellcs nouvelles, LXIV, le Curé rasé, et rapporté aussi par Henri Etienne, ch. L'j.

jamais osé leur déclnror son mal ^ mais qu'enfin il se Irouvoit réduit en lois Icrmes, qu'il lui étoil force d'en passer parla, fit son testament. Et, pour faire encore meilleure mine, après avoir dit à ce maître Pierre (auquel toutefois il avoit baillé le mot du guel', de ne faire que semblant, et, pour ce, lui avoit baillé quatre écus) , qu'il lui pardonnoit sa mort de bon cœur, si d'aventure il advenoit qu'il en mourût ; se mit entre ses mains, se laissa lier, et du tout accoutrer comme celui qu'on vouloit tailler vraiment. Or, faut-il noter que, comme ce curé avoit donné audit maître Pierre le mot du guet de ne faire que semblant, aussi le mari de l'iiôlesse, de son côté (après avoir entendu cette farce), avoit donné le mot du guet de faire à bon escient; avec promesse de lui donner le don de ce qu'il avoit reçu dudit prêtre pour faire la mine - ; tellement que maître Pierre, persuadé par le mari, et tenant le pauvre curé en sa puissance, après l'avoir bien attaché, lié et garrotté, exécuta son oflice réalemcnt et de fait ; et puis, le paya de cette raison, qu'il n'avoil point accoutumé se moquer de son métier ; et que, s'il s'en étoit une seule fois moqué, son métier se moqueroit de lui. Yoilà comment le pauvre curé se trouva de l'invention de cette femme ; et, comment, au lieu que, suivant celle finesse, il se préparoilà tromper le mari mieux que jamais , il fut trompé lui-même, d'une tromperie beaucoup plus préjudiciable à sa personne.

NOUVELLE CXIV

D'une finesse, dont usa une jeune femme d'Orléans, pour attirer à sa cordelle' un jeune écolier (jui lui plaisoit '.

Une jeune femme d'Orléans, ne voyant aucun moyen par lequel elle pùl avertir un jeune écolier qui lui plaisoit sur tous, usa, pour parvenir à son intention , qui étoit de l'attirer à sa cordelle , de la débonnairelé de son beau père confesseur, qu'elle vint trouver dedans l'église, où le jeune écolier se promenoit ; et, faisant la désolée, conta, sous prétexte de confession, à ce beau père, qu'il y avoit un jeune écolier qui la pourchassoit incessamment de

' C'est-à-dire, il était convenu en secret avec lui.

" Semblant. — ^ C'est-à-dire, dans ses lacs.

^ Im'iiù du Ducamerone dcCoccace, Nov. 5,Giorn. III; des Cent Nouvelles nouvelles, et recueilli aussi par Henri Etienne, ch. J.'j. Le conte du 3/(irjnifiquc, parmi ceux de La Fontaine, a quelque analogie avec celui-ci.

son déslionneur, en se mettant lui et elle aiissi en très-grand danger : lequel elle lui monlra, par cas fortuit, au même lieu, ne pensant aucunement à elle; le pria affectueusement de lui faire telles remontrances, qu'il savoit être requises en tel cas. Et, sur cela, comme celle qui feignoit tout ceci, afin de faire venir à soi celui qu'elle accusoit faussement d'y venir, elle disoit quant et quant à ce père confesseur, par le menu, tous les moyens desquels l'écolier usoit : racontant qu'il avoit accoutumé de passer au soir par-dessus une telle muraille, à. telle heure , pource qu'il savoit que son mari n'y étoit pas alors; et qu'il montoit sur un arbre, pour puis après entrer par la fenêtre : bref, qu'il faisoit ainsi et ainsi, et usoit de tels moyens, qu'elle avoit grande peine à se défendre. Le beau père parle à l'écolier, et lui fait les remontrances qu'il pensoit être les plus propres. L'écolier, qui savoit en sa conscience qu'il n'étoit rien de tout ce que celte femme disoil, et qu'il n'y avoit jamais pensé, fit toutefois semblant de recevoir ses remontrances, comme celui qui en avoit besoin, et en remercia le beau père. ]Mais , comme le cœur de l'homme est prompt au mal , il eut bien de l'espoir jusque-là , pour connoître que cette femme l'avoit accusé de ce qu'elle désiroit qu'il fît, vu même qu'elle lui donnoit toutes les adresses et tous les moyens dont il devoit user. Sur laquelle occasion, le jeune homme, allant de mal en pis, ne faillit à tenir le chemin qu'on lui enseignoit ; de sorte qu'au bout de quelque temps, le pauvre beau père, qui y avoit été à la bonne foi , se voyant avoir été trompé par la ruse de cette femme , ne se put tenir de crier en pleine chaire : « Je la vois, celle qui a fait son maquereau de moi ! » El, ayant été déceléc, n'osa depuis relourncr à confesse à lui.

NOUVELLE CXV

La manière de faire taire cl danser les femmes, lors(iuo leur avertin ' les prend '.

Un quidam assez paisible, et rassis d'entendement, épousa une femme qui avoit une si mauvaise tête, qu'encore qu'il prînt toute la peine de la maison et de faire la cuisine, où

' xM.iladie d'esprit, verliso, ver-coquin.

- Voyez une nouvelle à peu prés scmblalilc dans r.eholius, Facct. Il, IlIO; et dans I.c Domcniclii, Facétie e MoUi, 1. 3.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

qu'il fût, à lable, en compagnie, il ne pouvoit éviler qu'il ne fût d'elle lournietilé et maudit à tous coups; et que, pour belles remonlrances et gracieux accueil qu'il lui sut faire, elle ne s'en voulsîl garder -, encore que le plus souvent Marlin-bûton l'accolût. De quoi le bon homme, fort étonné, se délibéra d'user d'un autre moyen, qui fut (el, qu'à chacune fois qu'elle pensoit le fAcher et maudire, il se prcnoit à jouer d'une flùle qu'il avoit; de laquelle il ne savoit non plus l'usage, que de bien aimer. Toutefois , p»ur cela , sa femme ne laissa de continuer ses maudissons, jusqu'à ce que, s'étant aperçue et s'étanl indignée de ce qu'il ne s'en soucioit si fort qu'auparavant, elle se print à danser de colère 5 et étant aucunement lassée au son d'iocUe , lui arracha d'entre les mains. Mais le bon homme, ne voulant perdre les moyens par lesquels il trompoit ses ennuis, se pendit d'une main à son col pour recouvrir sa fliite ; et dès lors recommença plus beau que devant à silTler et en jouer 5 tellement, que cette mauvaise femme, se sentant offensée par rimportunité que lui faisoit cette flûle, sortit de la maison , se promettant de n'endurer à l'avenir de telles complexions ; et, dés le lendemain qu'elle fut retournée, elle reprint ses maudissons mieux qu'auparavant. Toutefois , le mari ne délaissa à jouer de sa flûte, comme il souloil -, et se voyant sa femme vaincue par lui, lui promit qu'à l'avenir elle lui seroit plus qu'obéissante en toutes choses honnêtes, pourvu qu'il mît sa flûte reposer, et n'en jouât plus, pource, disoil-ellc, qu'elle se senloil étourdie du son. Par ce moyen, le bon homme adoucit sa fenmie ; et connut que le proverbe ne fut jamais mal fait, qui dit : « Qu'il y a plusieurs moyens pour abaisser l'orgueil des femmes, et les faire taire, sans coup frapper. »

NOUVELLE CXVL

De celui qui s'ingéra de servir de truchement aux ambassadeurs du roi d'Angleterre, el comment s'en acciuitla , avec grande honte qu'il y reçut '.

Un personnage, assez remarqué pour les grands honneurs, èsquels il étoit entretenu en France , montra bien qu'il avoit du savoir en sa léte, mais non pas plus qu'il lui en falloil pour sa pourvision -; car quand il eut lu la

* Yoyez la même anecdote dans l'apologie pour Hérodote, ch. IG, où le chancelier cardinal Dujjrat est désigné comme l'auteur de ce coq-à-Vûne, ainsi qu'on disait alors. — ^ Vom proiision.

lettre que le roi d'Angleterre, Henri huitième, écrivoit au roi François, premier de ce nom, où il y avoit entre autres choses : Milto tihi duodccim molossos, c'est-à-dire : Je vous envoie une douzaine de dogues; il interpréta : Je vous envoie une douzaine de mulets; et, se fiant à cette interprétation, s'en alla avec un autre seigneur trouver le roi, pour le prier de leur donner le présent que le roi d'Angleterre lu» envoyoil. Le roi, (pii n'avoit encore ouï parler de ceci , fut ébahi comment d'Angleterre on lui envoyoit des mulets-, disant que c'étoit grande nouveauté-, et, pour ce, il les vouloil voir. Or, ayant voulu voir pareillement la lettre, et la faire voir aussi aux autres, on trouva duode cim molossos, c'est-à-dire : douze dogues. De quoi ledit seigneur se voyant être moqué (et faut penser de quelle sorte) trouva une échappatoire qui le fit être encore davantage ; car il dit qu'il avoit failli lire, et qu'il avoit pris molossos pour muletos. Toutefois , pour cela, ceux qui étoient autour du roi ne laissèrent à bien rire ; ne se voulant aucunement formaliser de son latin.

NOUVELLE CXVII

Des menus propos que tint un curé au feu roi de France Henri, deuxième de ce nom '.

Un certain curé, faisant sermon à ses paroissiens, ouït plusieurs petits enfants crier qui lui empêchoient à dire et expliquer ce qu'il avoit en l'entendement : dont il fut courroucé. Et se souvenant que quelques autres enfants alloient par la ville chantant vilaines chansons : « Un tas de petits fils de pulains, disoit-il, s'en vont chantant une telle chanson : P^ous aurez sur Voreille, etc. Je voudrois être leur père : Dieu sait comment je les accoûtrerois * î » Aussi bien rencontra-t-il une autre fois en parlant au roi Henri, deuxième de ce nom, qui l'avoit fait appeler pour en tirer du plaisir; car, le roi lui ayant demandé des nouvelles de ses paroissiens, il lui dit qu'il ne tenoit pas à les bien prêcher, qu'ils ne fussent gens de bien. Et le roi l'ayant interrogé s'ils se gouvernoient pas bien : « En ma présence, dit-il. ils font bonne mine et mauvais jeu, et sont prêts de faire tout ce que je leur commande-, mais sitôt que j'ai

' Rapporté aussi par Henri Etienne, dans V Apologie pour Hérodote, ch. 36. Ce curé est celui de Brou, (|ue r>onavcnlurc Des Pericrs nous a déjà fait connaître dans plusieurs contes.— '- Arranserais.

YJEUX CONTEURS FRANÇAIS.

le cul tourné, soufflez, sire !» Ce qui fut pris en bonne part de lui, conîmc n"y allant point à la malice , non plus quès rencontres qui lui étoient couluinières en ses prêches-, car, si on cùl aperçu qu'il eût équivoque de propos délibéré sur ce mot de soufllez ; qui, outre sa première signification, se prend en langage du commun peuple, pour cela aussi qui dit autrement: de belles^ c'est-à-dire : il n'en n'est rien; on lui eût appris à soudler d'une autre sorte. El puis, sonnez, laLourin ' I

NOUVELLE CXVIII

De celui qui prôta argent sur un gage qui éloit à lui ; et comment il en fut moqué '.

Un bon fripon, ayant convié à dîner deux siens compagnons, lesquels il avoit rencontrés par la ville, et voyant au retour qu'en sa maison il n'y avoit rien plus froid quel'àtre, et que tous les prisonniers ' s'en étoient fuis de sa bourse; s'avise incontinent de cet expédient, pour tenir promesse à ceux qu'il avoit conviés. Il s'en va en la maison d'un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité-, en Tabsence de la chambrière, prend un pot de cuivre, dedans lequel cuisoit la chair 5 et, l'ayant mis sous son manteau, l'emporte chez soi. Etant arrivé, commande à sa chambrière de verser le potage avec la chair en un au tre pot de terre. Et, après que ce pot de cuivre fut vidé , l'ayant très-bien faitécurer, envoya un garçon à celui auquel il apparteiioit, pour le prier de lui prêter quelque somme d'argent, en rclcnanl ce pot pour gage. Le garçon rapporte bonne réponse à son maître, à savoir une pièce d'argent, qui vint fort bien ù point pour fournir à table du reste qu'il y falloit -, et un petit mot de cédule, par laquelle ce créditeur^ confessoil avoir reçu le pot de cuivre en gage sur la somme. Lequel, se voulant mettre à table, trouva faute d'un des pois qui avoienl été mis au feu-, et alors, ce fut à crier. La cuisinière assure que, depuis qu'elle l'avoit perdu de vue, n'étoit entré que ce bon fripon. Mais on faisoit conscience de le soupçonner d'un tel acte. Toutefois, enfin , on va voir si on l'apercevra point chez lui 5 et, pour-

' Cette dernière phrase est imitée des bateleurs et des diarlalans, qui, après avoir aniiop.cé leur marchandise ou leurs tours, disent à leurs musiciens de sonner une fanfare.— * Kccueilli par Henri Klienne, ch. 15 de VApolixjio pour Hérodote.

"' C'esi-î'i.d'rc. les éc'is,— ' Créancier, prêteur.

ce qu'on n'en oyoit point de nouvelles, on le mande à lui-même; il répond qu'il ne sait que c'est. Et quand il se sentit pressé (d'autant qu'on lui maintcnoil qu'autre que lui n'étoit entré vers le temps qu'il avoit été prins) : « Il est bien vrai, dit-il, que j'ai emprunté un pot, mais je l'ai renvoyé à celui duquel je l'avois emprunte. » Ce qu'ayant été nié par le créditeur : « Voyez, messieurs, dit ce fripon, comme il se fait bon fier aux gens de maintenant sans bonne cédule. 11 me voudroit incontinent accuser de larcin , si je n'avois cédule écrite et signée de sa main. « Alors, il montra la cédule que lui avoit apportée le garçon -, tellement, que, pour paiement, le créditeur reçut de la moquerie par toute la ville; le bruit étant couru incontinent, qu'un tel (en le nommant) avoit prêté argent sur un gage qui étoit à lui.

NOUVELLE CXIX

Do la cautelle dont usa un jeune garçon, pour étranger ' plusieurs moines qui logeoient en une hôtellerie '.

Au diocèse d'Anjou, fut une bonne femme vefve, hôtesse, laquelle, par bonne dévotion, avoit accoutumé loger les cordeliers, et les bien traiter selon son pouvoir ; dont un sien fils en fut mari i, voyant qu'ils dépcndoient"" beaucoup du bien de sa mère, sans espoir de récompense ; et, pour ce, délibéra les étranger. Advint que, trois ou quatre jours après, deux cordeliers arrivèrent léans, pour y héberger : auxquels le fils ne voulut faire semblant de malveillance, de peur d'offenser sa mère. Mais quand un chacun se fut retiré en sa chambre, sur la minuit , ledit fils apporta un jeune veau de trois seiiiaines ou uh mois, en la chambre des frères , secrètement, sans qu'il fût aperçu aucunement. Et quand ce maître veau sentit qu'il n'avoit sa nourrice près de lui, il se traînoit par toute la chambre, cherchant à repaître ; et, de fortune, se mit sous le lit où les cordeliers étoient fort endormis. Et ainsi comme ce pauvre veau furetoit, il rencontra la tête du plus jeune qui pendoit du côlé de la ruelle du lit ; et ce veau commença à lécher le pauvre moine, qui suoit comme un pourceau; de sorte qu'il s'éveilla en sursaut, et appela en aide son compagnon cordelier, auquel il dit qu'il y avoit des esprits

' Éloigner, écarter.

* Celle nouvelle se trouve aussi dans le Recueil do i plaisantes IVotiv'iles, ])n^e. 2'*^).— ^ Vonr dépcnscdonti

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

léans, qui l'avoicnt allouchc par le visage, le suppliant de le vouloir consoler. El, en disant telles paroles, il Irembloit si fort, qu'il étonna son compagnon, lequel lui commanda , sur peine d'inobédience, de se lever et aller allumer du feu : ce que le ;pauvre frère rcfusoit faire, craignant l'esprit. Toutefois, nonobstant les requêtes qu'il fit, il se leva du lit, et se relira vers le foyer pour allumer de la chandelle. Quand le veau entendit marcher, cuidant que ce fût sa mère, s'approcha, et mil le museau entre les jambes dudit cordclicr, et empoigna ses dandrilles ^ car les cordeliers sont court vêtus par-dessous leur grand'robe. Adonc le pauvre cordelier commença à crier b.aulement miséricorde -, incontinent s'en retourna coucher, implorant la grâce de IJieu, disant ses Sepl-Psauiries et autres oraisons. Ce veau, ennuyé de perdre la tctte de sa nourrice, couroit par la chambre -, et enfin cria un haut cri, de voix argenline, comme pouvez savoir : dont les moines furent encore plus étonnés. Le lendemain, devant les quatre heures, le fils retourna aussi secrètement qu'il avoit fait auparavant, et emmena son veau. Quand les pauvres cordeliers furent levés, ils annoncèrent à l'hôtesse de léans, ce qu'ils avoicnt ouï la nuit, et lui donnoienl à entendre que c'éloil un trépassé (jui faisoit léans sa pénitence : et ainsi décrièrent tant cette hôtellerie, en le racontant à tous les frères qu'ils rencontroient,qu'oncques-puis n'y logea cordelier, ni autre moine.

NOUVELLE CXX

Du larron, qui fut aperçu fouillant en la j-ibociùre de feu le cardinal de Lorraine ' ; et comment il cclinppa '.

Il advint, au temps du roi François, premier du nom , qu'un larron habillé en gonîilhoinme, fouillant en la gibecière de feu le cardinal de Lorraine, fut aperçu par le roi, éianl à la messe, vis-à-vis du cardinal. Le larron, se voyant aperçu, commença à faire signe du doigt au roi, qu'il ne sonnât mot, et qu'il verroil bien rire. Le roi, bien aise de ce qu'on lui apprètoit à rire, le laissa faire ^ cl, peu de temps après, vint tenir quelque propos audit cardinal , par lequel il lui donna occasion de

' Charles de Lorraine, nrchcvêquc et duc de Uciiiis, cardinal, Ois de Claude de Lorraine , premier duc de Guise. Il naquit en 1621 cl niourul en 1674.

- r.ecueiîli égalenienl par llcmi Llicnnc, cli. 16 de VApologU pour /I4ri.>do({i.

fouiller en sa gibecière. Lui, n'y trouvant plus ce (lu'il y avoit mis, commença h s'étonner et à donner du passe-temps au roi, qui avoil vu jouer cette farce. Toutefois, ledit seigneur, après avoir bien ri, voulut qu'on lui rendît ce qu'on lui avoit prins -, comme aussi il pensoit que rinlenlion du preneur avoit élé telle. Mais, au lieu que le roi pensoit que ce fût quchiue honnête gentilhomme, et d'apparence, à le voir si résolu, et tenir si bonne morgue '; Texpérience montra que c'étoit un très-expert larron déguisé en gentilhomme, qui ne s'éloit point voulu jouer, mais, en faisant semblant de se jouer, fit à bon escient. Et alors ledit cardinal tourna toute la risée contre le roi, lequel, usant de son serment accoutumé, jura, foi de gentilhomme! que c'éloit la première fois qu'un larron l'avoit voulu faire son compagnon ^

NOUVELLE CXXI

Du moyeu dont usa un gentilhomme italien , afin de n'entrer au combat qui lui avoil été assigné; et de la comparaison que fit un Picard, des François aux Ftalicus '.

L^n gentilhomme italien, voyant qu'il ne pouvoit éviter honnêlcment un combat qu'il avoil cntrcprins contre un de sa qualilé , sans qu'il alléguât quelque raison péremploire, Tavoil acceijlé. Biais, s'étant depuis repenti, n'allégua autre raison, quand l'heure du conibat fut venue, sinon qu'il dit à son ennemi, qu'il étoit prêt à combattre, et l'atlcndoit à grande dévotion, disant : « Tu es désespéré, toi ? iMoi, je ne le suis pas ; et pourtant je me garderai bien de combattre contre toi. » Il est bien vrai quelqu'un pourra répondre, que, pour un, il ne faut pas faire jugement de tous-, et que, si cela avoit lieu, on pourroit tourner à blime à tous les François ce qui fut dit par un Picard rendant témoignage de sa prouesse; car, se vantant d'avoir élé quelques années ù la guerre, sans dégainer son épéc , et étant interrogé pourquoi : « Pource , dit-il, que je nenlrois mie en colère. Mais toutes et quantes fois , disoit-il (en continuant son propos), on voudra confesser vérité, on dira haut et clair, que les Italiens onl plus souvent porté les marques des François colères , que les François n'ont porté les marques des Italiens désespérés-, et

' Contenance, mainlicn, mine. — * Coniplice. ' Celle anecdote est aussi racontée par II. Élicime, cl), 18 de Wipologid pour HirodoU,

que quand il n'y auroit un soûl Picard qui sût enlrer en colore, pour le moins les Gascons y entrent assez (voire y sont quelquefois assez entrés) pour faire trembler les Italiens di\ pieds dedans le ventre, s'ils i'avoient si large ; combien que sept ou huit ineptes et sols termes de guerre, que nous avons empruntés d'eux, mettent en danger et les Gascons et toutes les autres contrées de France, d'être réputés autres qu'ils n'éloient auparavant. »

NOUVELLE CXXII

De celui qui paya son hôte en chansons '.

Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit, se mit en un cabaret, où il se rassasia si bien pour un dîner, qu'il eût bien attendu le souper, pourvu qu'il eût été bienfôt prél. Or, comme le tavernier son hôte, visitant ses tables , l'eut prié de payer ce qu'il avoit dépendu^, et faire place à d'autres; il lui fit entendre qu'il n'avoit point d'argent; mais que, s'il lui plaisoit, il le paieroit si bien en chansons, qu'il se ticndroit content de lui. Le tavernier, bien étonné de cette réponse, lui dit qu'il n'avoit besoin d'aucunes chansons ; mais qu'il vouloit être payé en argent comptant, et qu'il avisât à le contenter et s'en aller. « Quoi ! dit le passant au tavernier, si je vous chante une chanson qui vous plaise, ne serez-vous pas content? — Oui, vraiment, » dit le tavernier. A l'instant, le passant se print h chanîcr toutes sortes de chansons, excc[)!é une, qu'il gardoit pour faire bonne bouche ; et, reprenant son haleine, demanda à son hôte s'il éloit content : (( Non, dit-il, car le chant d'aucune de celles que vous avez chantées ne me peut contenter. — Or bien, dit le passant, je vous en vais dire une autre, que je m'assure qui vous plaira. » Et, pour mieux le rendre ententif au son d'icelle, il tira de son aisselle un sac plein d'argent, et se print à chanter une chanson assez bonne et plus qu'usitée à l'endroit de ceux qui vont par pays : « Metti la man a la horsa^ et paga l'hoste, » qui est à dire : « Mets la main à la bourse, et paie l'hôte. » Et, ayant icelle finie, demanda à son hôte si elle lui plaisoit, et s'il étoit content : «. Oui, dit-il, celle-là me plaît bien. — Or, donc, dit le passant, puisque vous êtes content et que je me suis acquitté

* Imité du Poge, conle 2!)0,— ■ - Pour dépensé.

de ma promesse, je m'en vais.» Et, A l'inslanl, se départit sans payer et sans que son hôte l'en requît.

NOUVELLE CXXIII

D'un procès niù enlro une bcllc-mère et son gendre , pour n'avoir déi)ucclé sa fille la première nuil '.

Au pays de Limousin fut faite une noce, entre une jeune fille ûgée de dix-huit ans, ou environ, et un bon garçon de village très-bien emmanché. Or, advint que le compagnon, dès la première nuit, se mit en devoir d'accomplir l'œuvre de son mariage-, et, pour gratifirr* à sa tendre épousée, lui bailla auparavant son manche à tenir, pour lui donner envie de le secourir à son affaire. Mais, quand la pauvre fdlc l'eut tenu et aperçu qu'il étoit si gros, elle ne voulut oncqucs que le marié lui mît en son étui, de peur qu'il ne la blessât; dont le marié fut fort ennuyé; et, quoi qu'il pût faire, jamais ne put persuader i\ la mariée de lui faire beau jeu ; au moyen de quoi il fut contraint pour la nuit s'en passer. Et quand le jour fut venu, la mère s'en alla par devers la fille, pour savoir comment elle s'étoit portée avecqucs son mari, et comment il lui avoit fait. Elle lui fit réponse, qu'ils n'avoient rien fait : « Comment, dit la mère, votre mari est doncques chûtré !» Alors, comme furieuse , s'en alla au conseil de l'Eglise '', afin de faire dcmarier sa fille; donnant à entendre que son gendre n'étoit habile à engendrer. Sur cette colère, elle le fit citer, afin qu'il lui fut permis de marier sa fille à un autre; dont le pauvre marié fut très-mal content ; considérant qu'il n'avoit offensé ni donné occasion pour être ainsi déshonoré. Et quand ils furent tous devant M. l'ofFicial, et que la demanderesse eut requis séparation de sa fille et de son gendre; et, par ^ ses raisons, dit que, la nuit de ses noces, il ne voulut et ne sut oncques faire l'œuvre de mariage à sa fille, cl qu'il étoit chûtré; adonc le gendre, au contraire, se défend très-bien, et dit qu'il étoit aussi bien fourni de lance, que sa femme étoit de cul ; et ne demandoit autre chose que lutter. Mais sa femme n'y voulut oncques entendre, et fit la cane ^, au moyen de quoi il n'avoit p'j rien faire. Adonc l'ofllcial demanda à la jeune

' Imilc des Cent JYouvelles nouvelles, LXXXVI, la Terreur panique, ou Vofpcial juge, et raconté aussi dans les IVoufelles plaisantes , p. 19S. — - Dans le sens de : èlre agréable.— ^ Le tribunal de l'ofTicialilé.

* Il vaut mieux lire ;;o?<r.— '' C'est à-dirc, cul peur.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

femme épousée, si elle Tavoil refusé-, et elle lui dit (\UQ oui, au moyen de ce que son mari l'avoil si gros , qu'elle craignoil (comme encore faisoil) qu'il ne la blessût 5 car elle espôroil, en après, beaucoup plutôt la mort que la vie. Quand la mère eut enicnriu celle confession , et que par tels moyens elle devoil être condamnée, elle supplia au juge d'asseoir les dépens sur sa fille, allendu qu'elle avoil été cause de ce procès. Toutefois, par sentence, M. rollicial condamna la pauvre jeune fille à prêter son beau et joli instrument à son mari, l)our y besogner et faire ce qu'il devoit avoir fait la nuit précédente, et sans dépens, attendu la qualité des parties.

NOUVELLE CXXIV

Comment un licossois fui guari du mal do venlrc, au moyen que lui donna son hôtesse.

Il n'y H pas longtemps qu'un Ecossois de la garde du roi de France, lequel avoit dés sa jeunesse goûté quelque peu des bonnes lettres, voyant que le roi' s'y adonnoit-, et, d'autre part, considérant le moyen qu'il avoit d'y vaquer pendant le temps qu'il étoit hors de quartier et de service; pour ce faire, il choisit le logis d'une bonne femme vefve , où il se logea par quelque temps. Un jour, se sentant mal de sa personne, et n'ayant la langue si i\ délivre*, pour faire entendre à autrui (comme il faisoit à son hôtesse, à laquelle il demandoit conseil sur son mal), il lui dit : « IMadame , moi a grand mal à mon boudin.» Son hôtesse, qui enlendoit assez bien qu'il disoit le ventre lui faire mal , et que, pour recouvrer prompt allégement, il lui demandoit son avis; elle lui dit, qu'il falioit qu'il fît ses prières et oraisons à M. saint Eutrope, lequel on dit guarir de tel maP. L'Ecossois, ayant entendu cela, et sentant son ventre aller de pis en pis, ne voulut mettre en mépris le conseil de son hôtesse; ainsi, suivant icelui , s'en alla à l'église plus procliaine qu'il rencontra, et se mit en prières et oraisons telles , qu'il sembloit à ceux qui l'enfendoient, que le saint dut promplement

' François I", qui aimait les lotircs et surtout la poésie, parce qu'il y réussissait aussi bien que ses poètes pensionnaires.

* Si délibérée, dégagée.

* I,a plupart des maladies étaient placées chacune sous la protection spéciale d'un saint. Saint Eutroi>e passait pour guérir i'ii)droi)isie.

venir à lui. D'aventure , pendant qu'il étoit en telle méditation , il se trouva un bon fripon , lequel étoit pendu au derrière de saint Eutrope, cl conlemploit les allants et venants, avec leurs contenances; et, ayant remarqué les mines que faisoit cet Ecossois, il commença à crier: «Tru,lru, tru , pour Jean d'Ecosse et son bagage! » L'Ecossois, qui entendit celte parole jetée assez rudement, pensoit que ce fût quelqu'un qui le voulsU empêcher en ses dévotions ; et, ayant remarqué le lieu d'oii pouvoit être partie cette voix, il prend son arc et sa flèche, et vous décoche rasibus l'image du saint. Le fripon, qui étoit derrière, craignant quel'Ecossois ne redoublât son coup, se print à descendre l'escalier de bois où il étoit monté; mais il ne peut s'enfuir si secrèlement, qu'il ne fît un bruit qui effraya tellement l'Ecossois (lequel pensoit que ce fûl le saint qui fùl mis à le poursuivre, afin de le punir de l'offense qu'il avoil faite ), qu'il entra en telle frayeur, que depuis il ne se sentit saisi du mal de ventre.

NOUVELLE CXXV

Des épilaphcs de l'Arélin ', surnommé Divin ; et de son amie Jladelaine.

L'Arélin, non l'Unique*, mais celui qui a usurpé le surnom de Divin', s'est aussi donné arrogammcnl le titre de fléau des princes, étant du tout enclin à médisance; en quoi il n'épargnoil (comme on dit en commun proverbe) ni roi ni roc* ; car il écrit en une préface d'une sienne comédie italienne'', que le roi Irès-chré-

' Pierre Arélin , natif d'Arezzo, fameux satirique, qui força tous les princes de son temps à acheter son silence, composa dans sa jeunesse les ouvrages les plus licencieux et les plus impics, et dans sa vieillesse, les plus dévots et les plus mystiques.

- Bernard Accolti, d'Arezzo, fds de l'historien r.enoil Accolti, fut surnommé VUnicoyJrelino, à cause de son merveilleux talent pour improviser en vers; et pourtant on ignore l'époque de sa naissance et de sa mort. Il était en grand honneur à la cour du pape Léon \ ; mais ses poésies imprimées ne justifient guère sa réputation.

= Il avait fait graver une médaille à son elTigie avec cette légende : // divino yJretino. Il se vanlait d'ailleurs d'être aussi puissant que Dieu, auquel il ne croyait pas.

■• Cette expression proverbiale est empruntée au jeu des échecs, où la tour se nommait autrefois roc.

^ Ce n'est point dans la préface d'une comédie que l'.Arélin parle de celte chaîne, mais dans la scène 7 du troisième acte de sa Cortitjiana. F,n outre, il ne dit ixiint ni comment celle cliaine était faite ni pour quel

tien François , premier du nom , lui avoil enchaîné la langue d'une chaîne d'or, faite en façon de langues ; qu'il lui avoil envoyée , afin qu'il n'écrivît de lui comme il avoil fait de plusieurs autres seigneurs. Mèmcmenl, en lun des dialogues qu'il a faits, il introduit deux courtisanes, racontant l'une à l'aulre les moyens par lesquels elles éloienl parvenues aux richesses ; et comme, par leur sage conduite et maintien gracieux, elles s'étoient entretenues en honnêtes compagnies. A raison dequoi , étant lune d'elles décédée de son temps, il lui fit l'épitaphe tel qu'il s'ensuit :

De Madelaine ici giscnl les os :

Qui fut des v... si friande en sa vie , Qu'après sa mort, lous bons faiseurs supplie, Tour l'asperger, lui pisser sur le dos.

Or, est mort n'a pas longtemps ' ce prud'homme avertin * , à qui les Florentins ses compalriaux ont fait cet épitaphe , digne de lui et de son athéisme :

Qui glace l'Arelino, amaro tosco Del semé human : la cui lingua Iraflisse E vivi e' morli : di Dio mal non disse : Et si scuso con dir' >'o lo conosco.

C'est-à-dire :

Ici git l'Aretin , qui fut l'amer poison De tout le genre humain ; dont la langue fichoit Et les vifs et les morts : contre Dieu son blason N'adressa ; s'excusant, qu'il ne leconnoissoit.

NOUVELLE CXXVI

De la harangue qu'cntrcprint de faire un jeune homme , en sa réception en l'élal de conseiller ; el comment il fut rembarré.

Ce jeune homme, ayant éîé envoyé aux universités, pour y apprendre la loi civile, et s'en servir en temps et lieu , au gré et contentement de son père, fut là entretenu assez soiiefvemcnl^ et délicatement. Advint que, se baignant en ses aises et délices, il rejeta au loin ses Digestes-, et, ayant empreint en son cerveau l'idée d'une amie , s'adonna à la lecture de Pétrarque et autres tels prodigues d'honneur. Pendant ce temps, son père alla de vie à trépas.

motif elle lui avait été donnée; mais seulement que, si le roi ne l'eût arrête avec cette chaîne, il allait prendre le parti de se retirer à Conslantinople auprès de Louis Gritti. Celle comédie, d'ailleurs, ayant été impritnée dès 1530, la chaîne dont il s'agit, ([uoique promise, n'avait pas encore été envoyée, et ne le fut que trois ans après.

' En 1556. — * Maniaque, bizarre, poêle enfln,

* Doucement,

De quoi avertis, les parents et amis du jeune homme, pensant qu'il fCit un savant docteur , et qu'il eitt profilé passablement en loi, lui mandèrent la mort de son père, et l'avertirent qu'il éloit temps qu'il choisît moyen de se pourvoir d'état ou olïice : à quoi faire, ils se montreroient amis. Lejeune homme, se rangeant sur leur conseil et avis (encore qu'il n'eût aucunement étudié en la loi ), prit son chemin vers la maison de feu son père. Après qu'il les eut visités, et qu'il fui assuré des biens que son père lui avoit délaissés, il lui vint en rcntendemcnt d'acheter un état de conseiller en la Cour de Parlement '. A quoi s'accordèrent ses amis ; et pour l'amitié qu'ils avoient eue avec son père, lui promirent d'en faire demande au roi François I" , desquels ils étoient très-fidèles serviteurs, el de lui réciproquement chéris. Un jour qu'ils étoient avec le roi , ils lui firent demande de cet état de conseiller : ce qu'il leur octroya, et leur en furent délivrées lettres. De cela bien joyeux, en avertirent le jeune homme, auquel ils donnèrent à entendre comme il se devoit gouverner , pour se faire recevoir en la Cour. Le jeune homme, suivant fn tout et partout leur conseil, fit ses supplications et apprêts. Il présente ses lettres d'état : elles sont montrées et lues en pleine Chambre. Après qu'elles eurent élé lues, el que la Cour eut été informée du personnage qui les présentoit, demandant à être reçu, il fut refusé ^ et pour cause. Le jeune homme, bien étonné, s'en retourne vers ses amis , el les supplie de faire entendre au roi le refus qu'on lui avoit fait en la Cour de Parlement, ce que fut fait. Le roi étant averti de cela, il mande Messieurs de la Cour, à ce qu'ils eussent à venir parler à lui. La Cour deParlement délègue deux conseilleurs d'icollc, lesquels avoient charge de faire telles remontrances que de raison. Après qu'ils se furent présentés devant le roi, afin d'entendre sa volonté, il leur demanda pourquoi ils faisoient refus de recevoir ce jeinie homme en leur compagnie, vu qu'il lui avoit fait don de cet ofiice de conseiller. Les délégués lui firent entendre leur charge, et dirent que la Cour éloit assez informée de son insuflisance, et, pour lant, ne le pouvoit honnêtement admettre. Le roi, ayant reçu celte remonlrance pour sainte et raisonnable, en sut bon gré à Messieurs de la Cour,

' Les charge» étaient vénales en France,

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

el ne s'en soucioil plus. Quelque temps après, le jeune homme reprend ses erres de supplicalion ; et importune tellement ses amis, qu'ils furent contraints supplier derechef le roi de mander à la Cour de recevoir, se soumettant à l'examen requis en tel cas; lui remontrant, au surplus, qu'il étoil homme pour lui faire service à l'avenir; joint aussi que le père du jeune homme avoit été son oflicier par un long temps, cl avoit acquis un bon bruit* pendant sa \ie. Le roi, entendant ces remontrances aussi, et se souvenant de celles que lui avoient faites Messieurs de la Cour sur ce fait, il recommanda derechef qu'il fût reçu. La Cour de Parlement s'y opposa et fit seconde remontrance. Ce nonobstant, le roi voulut que le jeune homme fût reçu. Et comme Messieurs de la Cour lui remontroienl que le jeune homme étoil léger d'enlendemenl, et fol, il leur dit : « Et puisqu'ils sont si grand nombre de doctes et savants personnages, ne sauroicnt-ils endurer un fol entre eux ? » A cette parole, les délégués se dé()arlent, et rendent la Cour certaine de la volonté du roi. Le jeune homme, se confiant en luimême d'être parvenu au-dessus de son attente, se présente derechef à la Cour, et demande à être examiné selon l'ordonnance. La Cour commande à un des huissiers de le faire entrer el conduire en une chaire, que, pour ce faire, on lui avoit préparée. Après qu'il fui monté en cette chaire, et qu'il eut bien ruminé sa harangue, commença par un verset du psaume 11 8, et dit ainsi qu'il s'ensuit : Lopidem, quem reprohaverunt œdificantes , hic factus est in capui anguli. C'est-à-dire :

La pierre par cenx rcjeléc , Qui du bâliment ont le soin, A clé assise et plantée Au principal endroit du coin ^.

Voulant par-là donner à entendre à la Cour , qu'elle n'avoit dû le mépriser ainsi qu'elle avoit fait. Ce qu'ayant entendu un des anciens de la Cour, auquel ne plaisoit guère la léméiitc de ce jeune homme, il se leva, et faisant réponse condigne à telle harangue, répondit ce qui s'ensuit : Â Domino factum est istiid, et est mirabile in oculis noslris. C'està-dire :

Cela est une œuvre réleslo.

Faite, pour vrai, du Dieu des dieux,

' Bonne renommée. — "^ Ces vers sont extraits de la version de Théodore de Bèze.

Et un miracle manifeste I,e(|uel se présente à nos yeux.

Par celle réponse , il réprima tellement l'audace du jeune homme, que depuis il ne lui advint de haranguer de telle sorte , en une si honnête compagnie.

NOUVELLE CXXVIL

Du chevalier Af:6, qui fit sortir les grillons ' de la tôle de ^a femme par saignée; laquelle, avant, il ne pouvoil leiiir sous bride, qu'elle ne lui fil souvent des Irails trop gaillards el brusques '.

C'est un grand bien en mariage de connoîlrc les imperfections les uns des autres, et d'y trouver le remède pour éviter les inconvénients de tant de riotes el débats qui adviennent ordinairement en la plupart des ménages ; comme en celui d'un fort gentil chevalier du pays de Toscane ; lequel, après avoir employé la Heur de sa jeunesse au fait des armes, de la chasse et des lettres pareillement, s'avisa un peu tard à soi ranger es liens de mariage, qui fut enfin , avec une belle et jeune damoiselle ; laquelle il Iraila fort gracieusement en toutes choses, fors au déduit d'amour, autjuel il se portoit assez lâchement, à cause de son âge. INfais la nouvelle mariée n'eut connoissanre, par quelque temps, de ce défaut, sinon par communication d'autres bonnes commères qu'elle fréquenloit, el lesquelles elle ouït deviser du passe- Icmps dru el menu qu'elles recevoient de leurs jeunes maris : qui rénuit à en vouloir sentir pareille fourniture que les autres. Mais, pour y parvenir avecques couverture de son honneur, en adressa la i)lainle à sa propre mère; laquelle, après quelques remontrances (au contraire de la conscience blâmée du luoyen), ne la pouvant à plein détourner de celle intention ainsi par elle dictée, pour rompre ce coup, lui dit : « Ma fille, puisque je no vois autre onguent qui puisse adoucir votre mal, je vous dirai : Il y a des hommes de diverses humeurs et complexions : les uns qui se taillent et font choir les cornes par fer ou par poison; aucuns qui les portent patiemment, el, comme étant de meilleur estomac, digèrent les pilules de cocuage facilement, sans mol sonner. Pour ce, faut-il que vous essayez la patience du vôtre, par quelques

' Au figuré, les fantaisies, désirs d'amour, convoitises.— '' Ce coiilc est tiré du roman Italien d'Erasto iutil'ilé en lalin HistorUi septemiopientum lioma'.

traits légers et de peu d'importance. » A quoi répond la fille, qu'elle ne vent point user de tant de finesses, que d'allraire à sa cordcllc un personnage de disposition gaillaide el de bonne réputation, sous le manteau duquel soit couverte la réputation , telle qu'éioil celle de son cai)eian '. La nirre lui chargeant de tenter ainsi la douceur du chevalier, et, selon icelle, donner bon ordre au demeurant ; la fille lui promet de n'y tarder guère, pour cela exploiter en diligence. Ce pendant qu'il éloil à la chasse, elle va, avec une cognée au jardin, aballre un beau laurier, planté de la main de son mari , qu'il ainioit fort , et y passoit volontiers le temps sous l'ombrage à banqueter, jouer et faire bonne chère avec ses amis. Pour le vous faire court, voilà l'arbre par terre, voici venir le mari : elle lui en fait mettre du branchage au feu ; lequel, ayant aperçu cela, se doute de son laurier : toutefois, avant que d'en mener bruit, rejette son manteau sur ses épaules, et va sur le lieu pour s'en assurer. Il ne faut point demander, après qu'il eut vu la fosse fraîche, s'il fut bien troublé, il s'en alla plein de menaces ù sa femme, demandant ([ui lui avoit joué ce bon tour ; laquelle lui fit entendre qu'elle l'avoit fait pour le réchauffer à son retour de la chasse, à raison de la vertu de cet arbre, qu'elle avait entendu porter une chaleur fort naturelle à conforter vieillesse; tellement, qu'elle l'apaisa par son babil, et cuida lui avoir (ail avaler sa colère aussi douce que sucre. De ce fait, le lendemain, elle avertit sa bonne mère , qui lui dit que c'éloit bon comn)encemenl: mais qu'il falloil encore essayer davantage, comme à lui tuer la petite chienne qu'il aimoit tant. Ce qu'elle entreprinl de faire, et le fit, à l'occasion que cette petite chienne revenant de la ville davecques son maître, toute boueuse, elle se jeta sur le lit, où la dame avoit exprés mis une fort riche couverture; et après, étant chassée de là, s'en vint saulelcr contre sa robe de satin cramoisi. Parquoi, saisit un couteau en la présence de son mari, et lui en coupa la gorge. Le chevalier étant de ce passionné^, ce ne fut pas encore fait assez, au jugement de la mère, si, après l'arbre inanimé, et la chienne vive tuée, elle n'offensoil d'abondant^ son mari, en quelques personnes des plus chères qu'il eût. Ce qu'elle

' Cliapelain, prêlre.— - Affligé, lourmcnlé, cruciDii. •"• En outre, de plus.

fit semblablemenl, el renversa la (able qui éloit chargée de viandes, en un banquet qu'il faisoit à la lleur de ses amis, trouvant excuse d'avoir fait ce par mégarde cl en se levant pour quelque service faire. Sur quoi la nuit ayant donne conseil au bon gentilhomme, ainsi que' le malin la dame se vouloit lever du lit, l'empêcha bon gré mal gré, et lui remontra qu'il falloil qu'elle s'y lînl encore pour quelques remèdes qu'il lui avoit apprêtés pour la guarir. Elle, en se défendant, disoil qu'elle se Irouvoit en bonne disposition et gaillarde en son esprit. « Je le crois ainsi, dil-il, el trop de quelques grains; à quoi convient remédier d'heure. « Lors, lui ramentevant les trois honnêtes tours qu'elle lui avoit joués consécutivement, nonobstant les remontrances et menaces qu'il lui avoit faites à chacune fois ; par lesquelles il avoit juste crainte de quelque quatrième, pire que tous les aulres précédents, envoie quérir un barbier, auquel il fit entendre ce qu'il vouloit qu'il exécutât; c'est à savoir que, pour certaines considérations , qu'il lui taisoit, son plaisir et intention éloit qu'aussitôt qu'il lui auroit présenté sa femme, il ne fît faute d'exéculer sa charge, s'il vouloit lui complaire. Le barbier, après avoir entendu tels propos, s'enhardit de demander au gentilhomme quelle éloit sa volonté; de laquelle il fut incontinent assuré. Le gentilhomme, après avoir fait allumer un grand feu en une chambre de son logis, où l'allendoit le barbier, s'en va en la chambre de sa femme, qu'il trouva tout habillée, feignant d'aller voir sa mère, à laquelle, peu de jours auparavant, elle avoit décelé l'impuissance de son mari , lui requérant au surplus la vo\i!oir adresser au combat amoureux qu'elle avoit enlrcprins contre un champion de son âge. De ce averti, le gentilhomme, redoublant le fiel et courroux, qu'il déguisa au mieux qu'il put^ lui va dire : « M'amie , ccrlainement vous avez le sang trop chaud ; qui vous cause , par son ébullilion , tous ces caprices, et inconsidérés tours que faites tous les jours. Les médecins, à qui j'en ai parlé et consulté, sont d'avis qu'il convient vous saigner un peu , et disent cela pour votre santé. » La damoisclle, entendant ainsi parler son mari , et ne s'élanl encore aperçue de son entreprise, se laissa conduire où il voulut. Il la mena en la chambre où le barbier

' Alors que.

LES CONTES ET JOYEUX DETIS

l'allondoil, ellui commanda s'asseoir, le visage devant le feu, cl fil signe au barbier qu'il prînt son bras dexlre, et lui ouvrît la veine-, ce qu'il fit. Tandis que le sang découluil du bras de celle damoisellc , son mari , qui senloit oculairement les grillons s'affoibiir, commanda fermer celle veine, cl ouvrir celle du bras sencstre, ce qui fui pareillement fait ; tellement que la pauvre damoisello resta demi -morte. Le gentilhomme, bien joyeux d'Olre parvenu à fin de son entreprise, la fait porter sur un lit, où elle eut tout loisir d'apprendre à ne plus fâcher son mari. Sitôt qu'elle fut revenue de pâmoison, elle envoie un de ses gens vers sa mère : laquelle, ayant apprins du messager toutes les traverses et algarades qu'elle avoit jouées à son mari, et se doutant, la bonne dame, qu'au moyen de ce, sa fille la voulût semondrc de la promesse, que outre son gré elle lui avoit failc, s'en va la trouver au lit, et commença à dire : « Eh bien I ma fille, comment vous va? Ne vous fâchez point, voire désir sera bientôt accompli, touchant ce que m'avez recommandé. — Ha , ma mérel répondit-elle, hélas! je suis morte : telles passions ne trouvent plus fondement en moi, si bien y a opéré mon mari : auquel je me sens aujourd'hui plus tenue du bon chemin où il m'a remise par sa prudence, que de l'honneur qu'il m'avoil premièrement fait de m'épouser ^ cl si Dieu me rend ma sanlé, j'espère que vivrons en bon et heureux ménage. » L'hisloire raconîe qu'ils furent depuis en mutuel amour et loyauté, au grand contentement l'un de l'aulre.

NOUVELLE CXXVIIL

De deux jouvencoaux siennois, amoureux de doux damnisclles espagnoles : l'un desquels se prùsenla au danger, pour faire planchette ' ii la jouissance de son ami ; ce qui lui tourna A grand contentement et plaisir '.

A Sienne y avoit deux jeunes hommes , de fort bonne maison , voisins, et nourris ensemble, et de même marchandise : ce qui engendra une très-grande et intrinsèque amitié entre eux. Ils se délibérèrent un jour, de faire un voyage en Espagne, pour le trafique de leurs marchandises. Après qu'ils curent quelque

' c'est-à-dire, pour socomler, favoriser.

- Ce conte est tiré du Parabosro, Journée 1, nouv. ?. Il fait un des plus plaisans épisodes de la nouvelle de Scarroii inliluléc la Précaution inutile. F-a Fontaine l'a mis en vers sous ce liUc : la Gascon jmni, H, 13.

temps séjourné â "N'alence en Espagne, ils devinrent exirèmcmont amoureux de deux genlifemmes espagnoles, mariées à deux nobles chevaliers du pays. Les deux Siennois se nommoienl, l'un Lucio, et l'autre Alessio. Lucio éloit plus avisé en l'amour de sa dame Isabeau, que son coujpagnon n'étoit en la poursuite de sa choisie : el lesquelles ne cédoient en mutuelle amitié, à la fralernité des deux Italiens. Or, dura ce pourchas d'amour entre eux l'espace de deux ans, qu'ils furent à négocier en Valence, sans qu'ils pussent parvenir plus avant qu'aux simples caresses de la vue et œillades, plus pour le respect qu'ils avoicnt aux chevaliers, qu'au danger où ils se fussent mis en pays étrange, s'ils eussent attenté de plus prés par ambassades, missives, réveils ', et aubades. Il advint, un jour, que la damoisellc ïsabeau cnira en une église, où le passionné Lucio s'étoit mis à couvert de la pluie. De bon heur, en se pourmenant par l'cnlour de l'église, il aperçut sa dame assise en un coin , et accompagnée d'une seule servante : qui fut aussi à propos comme s'il y eût été mandé. Celle rencontre lui donna hardiesse de s'approcher d'elle, cl la salua gracieusement. Elle lui rendit salut, avec une modestie assaisonnée d'une sourde gaîtô. La servanle, qui , par aventure, éloit du conseil secret, et bien apprise, se leva d'auprès sa maîtresse, comme pour aller regarder quelque image. Lucio, bien joyeux de cette commodité, de pouvoir manifester ses passions à sa dame, commença sa harangue ainsi que s'ensuit : a Madame, je crois que ne soyez ignoranle de l'amour démesuré, qui depuis deux ans entiers me tient prisonnier de votre beauté, à laquelle il ne s'est pu découvrir, pour la révérence de votre honneur. Aussi, suis-je assuré qu'avez assez ouï dire combien ce feu d'amour, si longuement clos et couvert en ma poitrine, l'a embrasée, ne trouvant en moi issue pour s'évaporer. Je ne fais doute que le dieu Ciipido ne soit apaisé cl conlcnlé à la fin, par le sacrifice conlinuel de mes longs soupirs, larmes et travaux: et que, pour en recouvrer allégeance, il ne m'ait préparé celle opporlunilé, en laquelle je vous requiers, madame, en brièvcs paroles que le lieu et le temps peuvent soulfrir, pilié, merci el miséricorde. » La dame Isabeau, non moins

' Sérénades.

âô2

YIEUX CONTEURS FRANÇAIS.

passionnée d'ardeur amoureuse que Lucio , lui répondu : « IMon ami, puisque voire courtoisie, honnêteté, et constance, ont mérité ce nom , je vous prie de vous assurer d'amour réciproque en mon endroit, et que la commodité seule en a jusques aujourdliui retardé le mutuel contentement. Toutefois, je suis délibérée d'employer tous mes sens à nous moyenner bientôt une heureuse rencontre, qui puisse assouvir nos longs désirs : de laquelle je ne faillirai à vous donner bon et sûr avertissement.)) Lucio, l'en remerciant, un genou en terre, n'oublia de lui ramentevoir son compagnon Alessio ; pour lequel elle lui promit pareillement, qu'elle feroit otTice de bonne amie envers sa compagne , pour le mérite de son amour constante. La survenue du peuple, à l'heure du service, les fil départir fort en vis '. Bref, Lucio vole, pour porter ces nouvelles à son ami Alessio : et ne passèrent deux jours , qu'ils reçurent un message de eux trouver environ les deux heures de nuit au logis de madame Isabeau-, à quoi ils ne faillirent d'une seule minute d'horloge. Là, les attendoit madame Isabeau : laquelle, après la porte ouverte aux poursuivants, s'arrêta à deviser avec Lucio, et lui dit que son mari, ayant depuis quelque lenqjs renoncé à la suite de la cour et au plaisir de la chasse, l'avoit par si longtemps frustrée de l'occasion de leur entrevue, non moins désirée de son côté, que du sien ; mais qu'à la fin , vaincue d'cxlrèmc atTeclion , elle avoit voulu hasarder ce larcin de Yénus, si lui et son compagnon avoient en eux la hardiesse d'en accomplir le dessein 5 c'est à savoir, que Alessio se dépouilloroit à nu et iroit en son lit, prés de son mari, tenir sa place; tandis que Lucio domcureroil pour deviser avec elle. Alessio, quelque grande amitié quasi fraternelle qu'il portât à Lucio, trouva cela de dure et difficile entreprise; si la damoiseilc Isabeau ne l'eût renforcé par promesse du guerdon * qu'elle lui avoit moyenne envers sa compagne; outre le profond sommeil de son mari, qui ne se fût réveillé jusques au jour. Or, tout ce qu'elle persuadoit à Alessio, éloit afin que, se remuant dedans le lit, son mari senlït sa jambe, ou quelque autre partie humaine, qu'il penseroit être elle. Quoi ! le vous ferai-je long? Alessio, persuadé par l'un et par l'autre, se

• A contre-cœur, malgré eux.

* Récompense, prix.

dépouille, non sans grande frayeur, et s'en va, tenant Isabeau par la robe, et se couche doucement en sa place, se gardant de tousser et cracher si près de son hôte. Cependant, Lucio et Isabeau jouent leurs jeux paisiblement, en une autre chambre du logis. Le pauvre Alessio, se voyant près la personne du chevalier, sans qu'il osât se remuer, trembloit, tombant en diverses pensées : maintenant il disoit que la damoisclle les Irahissoit tous deux, le livrant le premier à la gueule du loup ; maintenant estimoil, si elle les traitoit de bonne volonté, qu'elle s'oublioit entre les bras de son ami, le laissant en ce grand et éminent danger, jusques à la pointe du jour : à laquelle heure, il est tout ébahi, qu'il les vit entrer en la chambre, après qu'ils eurent fait un grand tintamarre d'huis; et, approchant de la courtine, lui demandèrent, comme il avoit reposé celle nuit. A l'instant, la damoiselle Isabeau leva la couverture du lit , qui fît apparoir à Alessio s'amie couchée auprès de lui, en lieu de l'ennemi ; et n'avoit, la tendrette, non plus remué, ni cligné l'œil que lui. De cela furent fort loués les deux amants, c'est à savoir, Alessio, pour le danger où il se mit afin d'avancer l'entreprise de son ami; et son amie, à raison de ce qu'elle s'éloil si honnêtement contenue, étant couchée auprès de lui ; qui fut occasion de les laisser prendre quelque demi-once de plaisir au combat amoureux. On dit que cette couple d'amants entretint son crédit, pendant le temps que les maris scrvoient leur roi pour un même quartier.

NOUVELLE CXXIX

D'une jounc fillo'surnomniéc Peau-d'Ane, et comment elle fut mariée, par le moyen que lui donnèrent les petites fouruiis'.

En une ville d'Italie, y avoit un marchand ; lequel, après qu'il se vit passablement riche, délibéra de se reposer, et achever joyeusement le demeurant de sa vie avec sa femme et ses enfants; et, pour cette considération, se retira en une métairie qu'il avoit aux champs. Or, pource qu'il étoit homme d'assez bonne chère, et qu'il aimoit la gentillesse d'esprit, plusieurs bons personnages le visitoient, et, entre autres, un gentilhomme d'ancienne maison , et son voisin; lequel, pour le désir qu'il avoit de joindre quelques pièces de terre du marchand

• CcUe nouvelle est tout à fait dlfTérentc du conte de Perrault, (|ui a lui-même une source très-ancienne.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

avec les siennes, lui fit accroire qu'il désiroil grandement que le mariage se fît de son fils avec la puînée de ses filles, nommée Pernclle, pourvu qu'il l'avançût en quelque chose. Le marchaiid , entendant assez bien où tendoit le gentilhomme, qui le moquoit, l'en remercia gracieusement, comme celui qui n'eût jamais pensé tel bien lui devoir advenir. Toutefois, ces propos parvenus aux oreilles du fils du gentilhomme, et de la fille du marchand, ils osèrent bien , chacun endroit soi', sonder les cœurs et les affections l'un de l'autre. Ce qui fut conduit si doxtrcmenl, que, de propos familier, ils se promirent mariage, et se résolurent d'en avertir leurs parents. Quoique temps après, le fils du gentilhomme s'adressa au père de Pernelte, lequel il combattit, avec telles raisons emmiellées de promesses de l'avantager en son propre, qu'il le rangea à sa volonté, et qu'elle lui demoureroil ù femme, pourvu que sa mère y consentît. Or, il faut entendre que les sœurs de Pernclle étoiont jalouses de son aise, et de ce qu'elle marchoit la première; tellement que, pour divertir leur père de sa promesse, elleslui mirent à sus- choses et autres. D'autre part, la mère, qui se repentoit de l'avoir jamais portée en son ventre, ne voulut consentir à ce mariage, si, avant toules choses, Pernetle ne levoit de terre, et avec sa langue, grain à grain, un boisseau plein d'orge, qu'à cette fin elle lui feroit épandre. Outreplus, le marchand, voyant que ce mariage ne plaisoit à sa femme, et prenant pied ^ à ce que ses autres filles lui avoient dit, il voulut que, dés lors en avant, Pernette ne vêtît autre habit, qu'une peau d'âne qu'il lui acheta , pensant par ce moyen la mettre en désespoir, et en dégoûter son ami. Pernette, au contraire, redoubloit son amour par la rigueur qu'on lui

' Vis-à-vis (le soi. — "Pour mirent en avant. ^ S'arrctant.

tenoil, et sepromenoit souvent, vêtue de cette peau. Ce (iirenlendant son ami , il s'en va vers le marchand; lequel, faisant bonne mine et plus mauvais jeu, lui dit qu'il lui vouloit tenir promesse-, mais que sa femme vouloit telle chose (qu'il lui conla) être faite. Pernelte, oyant ces propos, se présente à son père, et lui demande quand il vouloit qu'elle se mît en besogne. Son père, ne pouvant honnêtement rompre sa promesse, lui assigna jour. Elle n'y faillit pas ; et, comme elle éloit environ ' ces grains d'orge, ses père et mère faisoient soigneuse garde, si elle en prcndroit deux en une fois , afin de demourer quilles de leurs promesses. jMais comme la constance rend les personnes assurées, voici arriver un nombre de fourmis, qui se traînèrent où éloit cette orge, et firent telle diligence avec Pernette (et sans qu'on les aperçût), que la place fut vue vide. Par ce moyen, Pernelte fut mariée à son ami, duquel elle fut caressée et aimée, comme elle l'avoit bien mèrilé. Vrai est que, tant qu'elle véquit, le sobriquet Peau d'Ane lui demeura.

SONXET

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