PAU LE ROI, SUR PEINE DE L\ II\RT
( harl est feminini generis ), vaut autant à dire que, sur peine de la corde ; jadis qu'on s'aidoit des branches des arbres pour épargner la chanvre. » Ainsi s'acquitta de sa promesse le gentil écolier, ayant lu ce qui est écrit en une épître de Clément IMarot au roi : que sentir la
' Ce passage nous apprend qu'au seizième sièric on donnait d'abord le nom de bottines à des csi»cccs de guèlrcs en cuir, el que, par extension, ce nom avait été applique- à des domi-boUes.
^ On m un conle à peu prés semblable dans le Recueil de divers Discours , imprimé à Poitiers , in-4", en 155G. — " Il vaut mieux lire : guères.
' Ce sont les titres des dictionnaires latins en usage à celte (î'poquc dans les classes.
" Pour balayer.
LES CONTES ET JOYELX DEVIS
hart, vaut aulanl à dire que chatouilleux de la
gorge.
Ainsi s'en va ciialouillcux do la gorge , Ledit valet , moulé comme un saint George '.
NOUVELLE XCVIIL
De Triboulct, fol du roi François l", cl de ses facélicuxacleg '.
Le défunt roi François, premier du nom, (que Dieu absolve 1) fut Irès-vcrlueux prince et magnanime, lequel noui rissoil un pauvre idiol, pour aucunefois en avoir quelque éballement, après son travail es affaires du royaume de France; et le faisoit voulenliers marclier devant lui, quand il chevauchoit par les chemins. Advint quelque jour, ainsi que Triboulct marclioit devant le roi, devisant toujours de quelque sornette emmanchée au bout d'un bâton ^ ; son cheval fil six ou huit pets, dont Triboulct fut fort courroucé. Et, pour ce, il descendit incontinent de la selle de son cheval, et prend la selle sur son dos, et dit au roi : « Cousin, vous m'avez, ce jour d'hui, baillé le plus méchant cheva! qui fut oncques; c'est un ivrogne : après qiril a bien bu, il ne fait que péter. Par Dieul il ira à pied. Ha, ha, i! a pété devant le roi! » Et de sa massue * frappoit son cheval, et, lui, étoit toujours chargé de la selle : ainsi fît environ demi-lieue à pied. Une antre fois, advint que le roi entra en sa Sainte-Chapelle à Paris pour ouïr vêpres ; et Triboulct le sui voit : et d'entrée il vit la i)lus grande silence léans, qu'il étoit possible. Peu de temps après, l'évêque commença Deus in adjutorium, assez bellement; et incontinent après, tous les chantres répondirent en musique, en sorte que l'on n'eût pas ouï tonner léans. Alors, Triboulct se leva de son siège, et s'en alla droit à l'èvèque qui avoit commencé l'olïice, et à grands coups de poing il lorgnoit dessus lui. Quand le roi l'eut aperçu, il l'appela, et lui demanda pourquoi il frappoit cet homme de bien ; cl il dit : « Da, da, mon cousin, quand nous sommes entrés céans, il n'y avoit point de bruit, et celui-ci a commencé la noise ; c'est donc lui qu'il faut punir ^.)) Une autre fois, Triboulct
' Dans la fameuse J.pître au roi pour avoir été ilcrobc.
* Recueilli aussi dans les Plaisantes I\'ourelles, 08. Voyez sur Triboulct la 3' Nouvelle de Honav. Des Periers.
"C'est-à-dire sans doute, quelque folie dont il assommait les auditeurs. — ^ Marotte, sceptre de fou.
•^ Le Domeniclii, dans son recueil itnprlnjé à Florence
vendit son cheval pour avoir du foin ; autre fois vendoil son foin pour avoir une massue : et ainsi vécut loujours foliiant jusques à la mort', (pii fut bien regrettée ^ car on dil qu"il étoit plus heureux que sage.
NOUVELLE XCIX
Des doux piaidaiils qui furent plumés à propos par leurs avocalà '.
Un paysan assez résolu en ses affaires, s'élant avisé, en mangeant ses choux, du tort et donunagc que lui faisoit un sien voisin, le mit en procès en la Cour-, et, par l'avis d'aucuns siens amis, choisit un avocat, lequel il pria vouloir prendre sa cause en main; ce qu'il accepta. Au bout de deux heures a|)rès, vint la partie adverse, qui étoit un homme riche 5 et lepriesemblablementd'èlre son avocat en celte même cause, ce qu'il accepta aussi. Le jour approchant que la cause se devoit plaider, le paysan s'en vint à son avocat (duquel il se pensoit assuré, qu'il ne faûdroit à ce qu'il lui avoit promis), et ce, pour l'avertir de se tenir prêt ù plaider le lendemain : dont il fut aucunement honteux, attendu la charge qu'il avoit prise pour sa partie adverse. Toutefois, pour contenter le paysan , il lui remonlra et fit accroire qu'il ne lui avoit promis s'employer pour liîi. El, pour mieux se décharger, lui disoit : « iMon ami, l'aulrc fois que vous vîntes, je ne vous dis rien, pour raison des empêchemens que j'avois-, maintenant je vous avertis que je ne puis êlre votre avocat, èlanl cchii de voire partie adverse : mais je vous baillerai letlres adressantes à un homme de bien qui défendra votre cause. » Alors, mettant la main à la plume, écrivit à l'autre avocal, ce qui s'ensuit : « Deux chapons gras sont venus entre mes mains : desquels ayant choisi le meilleur et le plus gras, je vous envoie l'antre. » Puis, sous secret, étoit écrit : « l'iumez de votre côté, et je plumerai du mien. » Celle lettre, ainsi expédiée, fut baillée par le susdit avocat à ce paysan : lequel, ne s'assurant mieux de celui à qui il devoit porter les reconuuandalions, qu'à l'a-
l'an l.>i8, rapporte un fait analogue sans nommer Triboulet.
' Kllc eut lieu vers l'année (.')37, puisque son épilaplic se trouve dans les poésies latines de Jean Voulté, pulilices en I.')38.
" Ce coule, tiré du vinglicme sermon de l'Avent par Olivier Maillard, a été traduit lexluellement par Heuri i:ticnne, au cli. 'J de \'ylpolo(/ie pour Hérodote.
VIEUX COiNTEURS ITxANCAIS.
vocal qui les cnvoyoil, s'enhardit de les ouvrir : et, icelles lues, après avoir longtemps plaide sans avoir rien avancé; et se voyant déçu par les trop grandes faveurs cl autorités de sa parlie, délibéra d'appointer avec lui, ayant été plusieurs fois sollicité de ce faire, par ses amis propres.
NOUVELLE C
Des joyeux propos que teiioil celui qu'on menoil pendre au gibel de Monfaucon '.
Un bon vaurien, ayant pour ses niériles été monléde reculons jusques au bout d'une échelle, pour descendre par une corde (disent les bons compagnons), faisoit là merveilles de prêcher. Durant lequel sermon, le maître des hautes œuvres, affûtant son cas*, passoit souvent la main sous et autour la gorge dudit prêcheur; tant qu'à la fin il le vous regarde. « lié! maître mon ami, dit-il, ne me passe plus là la main : je suis plus chatouilleux de la gorge que tu ne penses. Tu me feras rire, et puis, que diront les gens? que je suis mauvais chrétien, et que je me moque de justice. ^) Puis, sentant l'heure approcher qu'il dcvoit faire le guet à Montfaucon, et que, pour ce, il passoit par la porte de la ville, il se print à hucher à pleine tète le portier par plusieurs fois, lequel l'entendit bien dès la première. IMais,àcause qu'il se scnloit autant ou plus chatouilleux de la gorge , que celui qu'on menoit pendre, se remue bel cl beau de là, en lieu de venir parier à cet homme; de peur qu'il ne l'accusât à la justice, comme telles gens disent plus aucunefois qu'on ne leur demande. Ainsi s'adresse, à la parfin, ce pauvre alléré à son confesseur, et lui dit : « Mon père, je vous prie dire au portier, qu'il ne laisse hardiment de fermer la porte de bonne heure ; car je n'ai pas délibéré de retourner aujourd'hui coucher à Paris, m Et comme son confesseur, entre autres consolalions, lui disoil . (( IMon ami , en ce monde, n'y a rien que peines et ennuis : lu es heureux de sortir aujourd'hui hors de tant de misères. — lia, ha, frère, dil-il; plùl à Dieu que fussiez en ma place, pour jouir tôt de l'heur que me prêchez. » Le pater ne faisoit semblant d'entendre cela, et passant outre, lui disoit: «Prends courage, mon ami ; quelques maux que tu aies
' Iinilé du Recueil de dirers Discours , imprimés n roilicrs, in-^", en 165G. — ^ C'csl-à dire, préparant sa pendaison.
faits, demande pardon à Dieu de bon cœur; tout lésera pardonné, et iras aujourd'hui souper là haut en paradis avec les anges, etc. — Souper aujourd'hui en paradis, beau père ! Ce seroit beaucoup si j'y pouvois être demain à dîner. Et pource qu'un homme se fâche fort par les chemins quand il est seul, je vous prie, venez-moi tenir compagnie jusque-là : faitesmoi cet œuvre de charité, et mêmemenl si savez le chemin. » Plusieurs autres petits devis faisoit le genlil falot, lesquels seroicnt trop longs à réciter.
NOUVELLE CI
Du souliail que fit un certain conseiller du roi François, premier du nom '.
Un conseiller du roi François, premier de ce nom , homme qui avoil l'espril naturellement fertile de facéties, s'élant trouvé, un jour qu'on tenoit propos au roi des moyens qu'il devoit choisir pour faire lêtc à l'empereur qu'on disoit venir avec grandes forces ; et ayant ouf l'un souhaiter au roi tant de nombre de bons Gascons; l'autre, lel nombre de lansquenets; les autres faisant quelque autre bon souhait : « Sire, dil-il, puisque il est question souhaiter, je ferai aussi, s'il vous plaît, mon souhait; mais je souhaiterois une chose, à laquelle ne vous faudoit faire aucune dépense, au lieu que ce qu'ils ont ici souhailé vous coûteroit beaucoup. )) Le roi lui ayant demandé quelle étoit cette chose, (répondant d'une promptitude d'esprit) : « Sire, dil-il, je souhaiterois seulement devenir diable, pour l'espace d'un quart d'heure. — Elque feriez-vous? dit le roi. — .le m'en irois droit rompre le col à l'empereur. — Vraiment, dit le roi, vous êtes un grand fol de dire cela, comme s'il n'y avoil pas de l'eau bénite au pays de l'empereur, comme au mien, pour faire fuir les diables. » Alors, comme bien délibéré de faire rire le roi, il répliqua: « Sire, vous me pardonnerez, s'il vous plaît : je crois bien que si c'étoit quelque jeune diable qui n'entendît pas bien son métier, il s'cnfuiroit; mais un diable tel que je m'estime ne s'enfuiroit pas. » Il disoit cela de telle grûce, (|u'il provoquoit un chacun de la compagnie à rire, tant il éloil copieux* en dits et faits.
' Ce conte se trouve nussi dans \'y/pologio pour /li^rodote, cli. 39; Henri Etienne nomme ce conseiller Godon.
* Qui copie, iniilc , contrefait plaisanunent, comme
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
NOUVELLE CIÎ.
De l'écolier qui devint amoureux de son hôtesse ; et comment ils finirent leurs amours '.
Du temps qu'on porloit souliers à poulainc % qu'on inelloil pois sus lable, cl que pour prêter argent on secachoil, la foi des femmes vers les hommes, et des hommes vers leurs femmes, éloil inviolable-, fors, de jour ou de nuit, aucunefois celui des hommes vers leurs prudes femmes l'enfreindre'. Ainsi éloil une coutume réciproquement observée, donln'éloicnt moins ù louer, qu'en merveilleuse admiration -, au moyen de quoi jalousie n'étoil en vigueur, fors celle qui provient de mal aimer, cl de laciuellc les janins'' meurent. A l'occasion de cette merveilleuse confidence, couchoient indifféremment tous les mariés, ou à marier, en un grand lit fait tout à propos, sans peur ou crainte de quelque démesuré pensement-, et n'aimoient les hommes et femmes l'un l'autre, que pour conter leurs pensées. Toutefois le monde étant venu mauvais garçon, chacun a voulu avoir son lit à pari pour cause, et ce, pour obvier à tous el un chacun des dangers qui en eussent pu sourdre. Pour exemple de ceci, sera mis en lieu ce jeune écolier, lequel, n'ayant atteint le dix-huitième an de son ûge, commença à pratiquer les bonnes grâces de son hôtesse, et, passant plus outre, à hanter les compagnies joyeuses 5 non sans pratiquer quelque cas avec les garces. De quoi aucunement échaudé, se rangea du tout ù son hôtesse, el se fourra si avant en son amour, qu'il jeta au loin toutes dialectiques, logiques, physiques, et toutes autres telles rêveries à tous les diables ; après, partie de son argent , pour mieux obtempérer à ses passions el entretenir ses fantaisies. Si bien, que, de sophiste et fol logicien , il devint l'un des plus forts amants du monde: comme il se fit connoîlrc à l'endroit de son hôtesse ; car, voulant lui manifester ses passions, disoit : «Hélas! principale et seule régente de mes
les copieux de la Fléelie, qui font plus haut le sujet de deux Nouvelles.
' Ce conte est tiré presque mol à mot du sixième et quatorzième chapitre des Propos rustiques de Nocl du l'ail.
* Celte mode date du règne de Charles Vf, vers WM).
' Il faut rctahlirce passage d'après le lexle même des Propos ruslif/ues : « La foi des femmes \ers les hommes éloil inviolable; cl n'étoil aussi loisiltle aux hommes, fors de jour ou de nuit, vers leurs prudes femmes l'enfreindre. Ainsi , clc. » — ^ Oies luAles.
entrailles, que n'ai-je le moyen de vous en faire analomic sans morll vous verriez comme mon cœur s'échauffe, le foie fcuil ', mon puulmon rôtit ;el l'épine me bri'ile si ardemment, que j'en ai la vie gAlée : dont je suis perdu, s'il ne vous plaît me consoler. » Puis, se souvenant de la sentence du poêle ; soupirant, disoit : « Hélas I mon Dieu ! que de peines a celui qui commence à aimer : il n'en peut manger sa soupe sans en giaisser sa jaquette. Ah! ah! amour, quand je pense en votre assiette , je conclus qu'il y faut entrer de nature, en B dur : car le mol n'y vaut rien. » Puis, se recordanl du moyen que feu son oncle lui avoit délaissé pour tromper ses ennuis, se mit à contrepointer une chanson : dont avertie son amie, doutant qu'il ne publiât ses angoisses douloureuses, et passions nocturnes, où il éloil par elle détenu, lui pria déchanter, disant : «Ami, refermez votre bouche ; j'ai avisé le coin du mémorial , où vous l'avez enfermée en votre cerveau pour la garder sûrement, » pensant par ces allusions le divertir de son propos. Toutefois , par trop longuement passionné , commença :