MADAME JEANNE DE FOIX
REINE nE NAVAUUE
CLAUDE GP.UGET^,
Son Uùs-liumlilc serviteur, désire saliil et fiMieilé.
Je ne me fusse ingéré, Madame, vous présenler ce livre des Nouvelles de la feue reine, Yolre mère, si la première édition' n'eût omis ou celé son nom, et quasi changé toute sa forme, lellemenl que plusieurs le niéconnoissoicnl -, cause que, pour le rendre digne de son auteur, aussitôt qu'il fut divulgué', je recueillis de toutes parts les exemplaires que j'en pus recouvrer, écrits ù la main, les vérifiant sur ma copie ; cl fis en sorte que je le réduisis au vrai ordre qu'elle l'avoil dressé. Puis, sous la permission du roi cl voire consentement, il a été
' On la nommait plutôt Jeanne d'AJbrct : elle avait été mari(^e, en ITiiS, a Antoine de Bourbon , duc de Vendôme, et elle en eut plusieurs enfans, donll'un fut Henri IV. Elle était fille de Marguerite de Valois, sœur de François I", cl de Henri d'Albret. deuxième du nom, roi de Navarre. Comme sa mère, elle aimait les lettres, protégeait les savans et favorisait la lîéformc. Elle mourutcn 1572, pende joursavant la Saint-Iiartliélemi.
" Claude Gruget, né à Paris, était secrétaire de Louis de Bourbon, prince de Condé. Il passait pour un des bons écrivains de son temps, à cause de la grâce naïve de son style ; il excellait surtout dans les traductions , cl celles qu'il a publiées témoignent d'une connaissance approfondie des langues grecque, latine, italienne et espagnole. Il mourut vers 15G0.
' (;etle première édition , ([ui diffère beaucoup des suivantes, parut, en ell'et, sans nom d'auteur, avec le litre suivant : Histoire des amans forlnncz, dédiée à l'illustre princesse madame 3/arfjiterite de lîourbon, duchesse de Nivernois ; Paris, GilIcsGiiles, l.'j.^S, in-4'>. Dans celle édition, qui est fort rare, les nouvelles, au nombre de soixante-sept seulement, ne sont pas divisées par Journées ; de plus, le texte oirrc un grand nombre de variantes. —^Publié.
mis sur la presse, pour le publier tel qu'il don être. En quoi me revient en mémoire ce que le comte Tîaltazar' dit de Boccace, en la préface de 8onroï/r//scfw%que ce qu'il fit en se jouant, savoir est son Décamei'on, lui a porté plus d'honneur que toutes ses autres oMivres lalines ou toscanes, (pi'il estimoit les plus sérieuses. Aussi la reine, vrai ornement de notre siècle (de laquelle vous ne forlignez, en l'amour et connoissance des bonnes letlres), en se jouant sur les actes de la vie humaine, a laissé si belles instructions qu'il n'y a celui qui n'y trouve matière d'érudition, et si a (selon tout bon Jugement) passé Doccacc es beaux discoiu's cprelle a faits sur chacun de ses contes. De quoi elle mérite louange, non-seulement par-dessus les plus excellentes dames, mais aussi entre les plus doctes hommes-, car, de trois styles d'oraison décrits par Cicéron, elle a choisi le sim|)le, semblable à celui de Téreiice en lalin, (pii semble à chacun fort aisé à imiter, mais à qui l'expérimenlc, rien moins. '\''rai est que tel présent ne vous sera point nouveau, et ne ferez (pie le reconnoître par hérédité maternelle ; toutefois, je m'assure que le recevrez de bon (lmI, pour le voir par celte seconde impression remis en son premier étal; car (ù ce que j'ai pu entendre) la première vous déplaisoit-, non tpie celui qui y avoit mis la main ne fût homme docte"', qu'il
' Ballliazar Casliglionc , un des plus élégans écrivains de l'Italie au commcncemcul du seizième siècle, où il joua un rôle important dans la dipluinalie italienne. Il mourut au service de Cliarles-tjuiut , ([ui l'avait comblé d'iionncurs, en 1521).
^ Le fameux traité de V^rl du Courtisan {Libro del Cortef/iano) fui imprimé souvent depuis la première édition de 152S. Il fui traduit en français par Jean Cbaperon, et publié dans cette langue en 1537.
" L'édilcurdc l'édition in-i"de (558 fui Pierre Boaistuau, dil Launay, que son contemporain la Croix-du- Mainc appelle un fiommc trùs-docte et des plus élo-
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n'y cùl prins peine ; et si esl aisé i"! croire qu'il ne Ta voulu déguiser ainsi sans quelque occasion -, néanmoins son travail s'est trouvé peu agréable. Je le vous présente donc, IMadame', non [)our part que j'y prétende, ains seulement comme l'ayant démasqué, pour le vous rendre on son naturel. C'est à votre royale grandeur à le favoriser, puisqu'il est sorti de votre maison illustre : aussi en a-t-il la marque sur le front, qui lui servira de sauf-conduit par tout le monde et le rendra bienvenu es bonnes compagnies. Quant îi moi, reconnoissant l'honneur (pie me l'eic/, en recevant de ma main ce labeur, de l'avoir remis à son point, je me sentirai perpétuellement obligé à vous faire Irès-liumble service.
Claude Gruget.