‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 67 sur 118 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le premier jour de septembre, que les bains des monts Pyrénées commencent d'entrer en \ertu , se trouvèrent ii ceux de Caulderets ' plusieurs personnes tant de France , Espagne que d'autres lieux : les uns, pourboire de l'eau-, les autres, pour s'y baigner, et les autres , pour ])rendrc de la fange, qui sont choses si merveilleuses que les malades abandonnés des médecins s'en retournent tous guéris. IMon intention n'est de vous déclarer la situation ni la vertu des bains, mais seulement de raconter ce qui sert à la matière que je veux écrire. En ces bains-là demeurèrent plus de Irois semaines tous les malades jusqu'à ce que par leur amendement* ils connurent qu'ils s'en pouvoicnt retourner. Mais, sur le temps de ce retour, vinrent les pluies si merveilleuses et si grandes , qu'il scmbloit que Dieu eût oublié la promesse qu'il a voit faite à [Noé, de ne détruire plus le monde par eau ; car toutes les cabanes et logis dudit Caulderets furent si remplis d'eau, qu'il fut impossible d'y demeurer.

Ceux qui étoient venus du côté de l'Espagne s'en retournèrent par les montagnes le mieux

qiiens orateurs de so)i siècle. Il a oomposii plusieurs ouvrages el l'ait quelques Iraduclions, de concerl avec le fécond Eelicfoièt.

« C'est l'ancien nom dos eaux de Cantcrets, et cet ancien nom , plus étymologique (juc le nouveau , annonce que les eaux minérales sont eluiudes, ou caulcles, c.alidœ.

* Amélioration de leur santé, rétablissement.

qu'il leur fut possible ; ceux qui connoissoient les adresses' deschemins furent ceux qui échappèrent. INIais les seigneurs francois et dames ( pensant retourner aussi facilement à Therbes'' comme ils étoient venus) trouvèrent les petits ruisseaux si crûs qu'à peine les purent-ils gayer'. Mais quand ce vint à passer le Gave béarnois, qui en allant n'avoit point deux pieds de profondeur, le trouvèrent tant grand el impétueux, qu'ils se détournèrent pour chercher les ponts, lesquels, pour n'être que de bois, furent emportés par la véhémence de l'eau -, et quelques-uns, cuidant rompre la roideur du cours pour s'asst;mbler plusieurs ensenjble, furent emportes si promptement , que ceux qui les Youloienl suivre perdirent le pouvoir et le désir d'aller après. Par quoi, tant pour chercher chemin nouveau que pour être de diverses opinions, se séparèrent. Les uns traversèrent la hauteur des montagnes, et, passant par Aragon, vinrent en la comté de lloussillon, et de là à Narbonnc-, les autres s'en allèrent droit à liarcelonc, où, par la mer, les uns s'en allèrent à Marseille et les autres à Aigues-Mortes. IMais une femme veuve, de longue expérience (nommée Oisille), se délibéra d'oublier toute crainte pour les mauvais chemins, jusqu'à ce qu'elle fût venue à Notre-Dame de Serrance'': étant sûre que s'il y avoit moyen d'échapper d'un danger, que les moines le doivent bien trouver, et fit tant, qu'elle y arriva, passant si étranges lieux et si dilTiciles à monter et descendre, que son âge el pesanteur ne la gardèrent point d'aller à pied la plupart dii chemin. ]Mais la pitié fut (jue la plupart de ses gens et chevaux demeurèrent, morts parles chemins, et arriva à Serrance, avec un homme et une femme seulement, où elle fut charitablement reçue des religieux. Il y avoit aussi parmi les François deux gentilshommes qui étoient allés aux bains, plus pour accompagner les dames , dont ils étoient serviteurs, que pour faute qu'ils eussent de santé. Ces gentilshommes, ici voyant la compagnie se départir et que les maris de leurs dames les emmenoient à part, pensèrent de les suivre de loin , sans soi déclarer à personne. Mais, un soir, étant les deux gentilshom-

' Les directions.— "^ Depuis longtemps on ne dit plus que Taries. — ' Passer à gué.

* C'est Notre-Dame (i'./rretis. Le village d'Arrcns, qui n'a plus de monastère, se trouve compris dans le départcmeiil des Ilaulcs-ryrénées.

LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE

mes mariés cl leurs femmes arrivés en la maison d'un homme plus bandolior * que paysan, cl les deux jeunes fîcnlilshonimos logos en une borde lout joignant de là, environ la minuit ouïrent un très-grand bruit, au son duquel ils se levèrent avec leurs valets et demandèrent à riiôte quel lunmlte c'èloil. Le pauvre homme, qui avoit sa part de la peur, dit que c'ètoicnt mauvais garçons qui venoicnt prendre leur pari de la proie qui èloit chez leur compagnon bandolier. Par quoi les genlilshonmies incontinent prindrent leurs armes, ctavccques leurs valets, s'en allèrent secourir les dames, pour lesquelles ilsestimoient la mort plus heureuse que la vie après elles. Et ainsi qu'ils arrivèrent au logis, trouvèrent la première porto rompue, et les deux gentilshommes avec leurs serviteurs se défendant vertueusement*. Mais, pourceque le nombre des bandoliers étoitlc plus grand, et, aussi,qu'ilséloientfortblcssés, commencèrent' à se retirer, ayant perdu déjà grand'partie de leurs serviteurs. Les deux gentilshommes, regardant aux fenêtres, virent les deux dames pleurant et criant si fort, que la pitié et l'amour leur crût le cœur, de sorte que, comme deux ours enragés descendant des montagnes, frappèrent sur ces bandoliers tant furieusement, qu'il y en eut si grand nombre de morts, que le demeurant ne voulut plus attendre leurs coups, mais s'enfuirent où ils savoient bien leur retraite. Les gentilshommes ayant défait ces méchants (dont l'hôte ctoit l'un des morts), et ayant entendu que l'hôtesse étoit pire que son mari, l'envoyèrent après lui par un coup d'épce; et entrant en une chambre basse, trouvèrent un des gentilshommes mariés qui rendoit l'esprit; l'autre n'avoit eu nul mal, sinon qu'il avoit lout son habillement percé de coups de traits et son épéc rompue. Le gentilhomme , voyant le secours que ces deux lui avoientfait, après les avoir embrassés et merciés , les pria de ne l'abandonner point ; qui leur étoit requête fort aisée à li\ire. Par quoi, après avoir fait enterrer le gentilhomme mort et réconforté sa femme au mieux qu'ils purent, prindrent leur chemin où Dieu les conseilloit, sans savoir lequel ils dévoient tenir. S'il vous plaît de savoir le nom des trois gentilshommes, le marié avoit

' Pouréaw/o)//('er, l)an(lit, voleur faisant partie rl'une bande. — ' Vaillaininciit.

* 11 vaudrait mieux lire commcui'oicnt , ce qui se rapporte aux deux gcnlilshomnics blessés.

nom Ilircan cl sa femme Parlamenlo, et l'aulre demoiselle veuve, Longarine; et le nom des deux jeunes gentilshommes, l'un étoit Dagoucin, l'autre Saffredant. Et après qu'ils curent été tout le jour à cheval , avisèrent sur le soir un clocher, où, le mieux quil leur fut possible, non sans travail et peine, arrivèrent, et furent de labbè et des moines humainement reçus. L'abbaye se nommoit Saint-Savin. L'abbé, qui étoit de fort bonne maison, les logea honorablement, et en les menant à son logis, leur demanda de leurs fortunes, El après qu'il eut entendu la vérité du fait, leur dit qu'ils n'éloienl pas tous seuls qui avoienl part à ce gAteau, car il y avoit en une aulre chambre deux damoisclles qui avoient échappé pareil dang(>r, ou plus grand , d'autant (ju'aux hommes y a quelque miséricorde, et aux botes, non 5 car les pauvres dames, à demi-lieue deçà Peyrchite', avoient irouvé un ours descendant de la montagne, devant lequel avoient prins la course ;'» si grand'hàlc, que leurs chevaux à rentrée du logis tombèrent morts sous elles, et deux de leurs femmes, qui étoient venues loni;lemi)S après, leur avoient conté que l'ours avoit tué tous leurs serviteurs. Lors, les dames et les trois gentilshommes entrèrent en la chambre où elles étoient, et les trouvèrent pleurant, et connurent que c'éloil Nomerfide et Emarsuitte; lesquelles s'embrassant et racontant ce (jui leur étoit advenu , commencèrent h se réconforler avec les bonnes exhortations du bon abbé , de s'être ainsi retrouvées 5 et, le malin, ouïrent la messe bien dévotement, louant Dieu des périls qu'ils avoienl échappés. Ainsi qu'ils étoient tous à la messe, va entrer en Téglise un homme tout en chemise, fuyant comme si quelqu'un le chassoil, criant à'I'aide. Incorilinent Ilircan et les autres genlilshommes allèrent au-devant de lui, pour voir que c'éloit, et virent deux hommes après lui , leurs épées tirées, lesquels, voyant si grande compagnie, voulurent prendre la fuite. Mais ilircan et ses compagnons les suivirent de si près, qu'ils y laissèrent la vie. Et quand ledit Ilircan fut retourné, trouva que celui qui étoit en chemise étoit un de leurs compagnons, nommé Guebron, lequel leur conta comme, étant en une borde*, auprès de Peyrchite, arrivèrent trois hommes, lui étant au lit ; mais tout en chemise,

' Aujourd'hui Picrrefîtc. — * Cabane, métairie.

avec son épéc sculcmenl, en blessa si bien un qu'il demeura sur la place , et tandis que les deux aulres s'ainusùrenl à recueillir leur compagnon (voyant quMl cloil nu et eu\ armés), jjensa qu'il ne les pourroil gagner, sinon à fuir, comme le moins chargé d'habillement ^ dont il loua Dieu et ceux (jiii avoienl fait la vengeance. Après qu'ils eurent ouï la messe et dîné, envoyèrent voir s'il étoil possible de passer la rivière de Gave, el, coruioissanl rim[)ossiblité (lu passage, furent en une merveillcMise crainte; combien que Tabbc plusieurs fois leur offrît la demeure du lieu jusciu'ù ce ([ue les eaux fussent abaissées, ce qu'ils accordèrent pour ce jour. Et, au soir, en s'en allant coucher, arriva un vieil moine qui toutes les années ne failloit point, A la Notre-Dame de septembre, d'aller à Serrance ; et , en lui demandant des nouvelles de son voyage , dit qu'à cause des grandes eaux éloit venu par les montagnes et par les plus mauvais chemins qu'il avoit jamais faits ; mais qu'il avoit vu une grande pitié. C'est qu'il avoit vu un gentilhomme, nommé Simonlault, lequel , ennuyé de la longue demeure que faisoit la rivière à s'abaisser, s'éloit délibéré de la forcer, se confiant en la bonté de son cheval , et avoit mis ses 8(>rviteurs à l'enlour de lui pour rompre l'eau. Mais quand ce fut au grand cours, ceux qui étoient les plus mal montés furent tous emportés à val l'eau sans jamais en retourner. Le gentilhomme, se voyant seul, retourna son cheval de là où il venoit, qui ne sut être si prompt (ju'il ne faillît sous lui. Mais Dieu voulut qu'il fût si près de la rive, que, non sans boire beaucoup deau, en se traînant à quatre pieds saillit dehors sur les deux cadioux • tant las et foible (ju'il ne se pouvoit soutenir : el lui advint qu'un berger, ramenant au soir les brebis, le trouva assis parmi les pierres tout mouillé el non moins triste des gens qu'il avoit vu perdre devant soi. Le berger, qui cntendoil mieux sa nécessité, tant en le voyant qu'en l'écoulant, le prit par la main et le mena en sa pauvre maison, où avec petites bûchettes le sécha le mieux ([u'il put. El, ce soir-là , Dieu y amena ce vieil religieux, lequel lui enseigna le chemin de Notre-Dame de Serrance, en l'assurant que là il seroil mieux logé qu'en autre lieu el

' Le sens indique ici que cailloux doit cire remplacé ytAr genoux , l'édileur . ayant mal lu ou les manuscrits étant corrompus en cet endroit.

y trouveroit une ancienne veuve nommée 01-

sille, laquelle éloit compagne de ses aventures. Quand toute la conq)agnie l'ouït parler de la bonne dame Oisille el du genlil chevalier Simonlault, firent une joie inesliiuable, louant le Créateur, qui, se contentant des serviteurs, avoit sauvé les maîlres el maîtresses; el, sur toutes, en loua Dieu de bon cœur Parlamenle ; car, un temps avoit qu'elle le tenoil pour Irès-alTeclionné serviteur. El, après s'être enquis diligenuuent du chemin de Serrance, combien que le bon vieillard le leur fît fort dilTicile, pour cela ne laissèrent d'entreprendre d'y aller ; el dès ce jour-là se mirent en chemin, si bien en ordre, qu'il ne leur failloit rien; car l'abbé les fournil des meilleurs chevaux qui fussent en Lavedan ' , de bonnes capes de Béarn '-', de force vivres et de gentils compagnons pour les mener sûrement par les montagnes ; lesquelles passées plus à pied qu'à cheval, en grande sueur et travail, arrivèrent à Notre-Dame de Serrance , où l'abbé ( combien qu'il fût assez mauvais homme) no leur osa refuser le logis, pour la crainte du seigneur de Béarn', duquel il savoit qu'ils étoient bien aimés, et leur fit le meilleur visage qu'il lui fui possible, et les mena voir la bonne Oisille cl le gentilhomme Simonlault. La joie fut si grande en toute cette compagnie, miraculeusement asseiublée, que la nuit leur sembla courte à louer Dieu de la grâce qu'il leur avoit faite. El après avoir i)rins sur le malin un peu de repos, allèrent ouïr la messe et recevoir le saint sacrement d'union, auquel tous chrétiens sont mis en un, suppliant Celui qui les avait assciublés, par sa bonté parfaire leur voyage à sa gloire. Après dîner, envoyèrent savoir si les eaux étoient point écoulées, et trouvant que plutôt étoient crues el que de

' Les chevaux de la vallée de Lavclan, qu'on appelait des laveilans , étaient estimés pour leur vitesse et leur ardeur.

^ Les éditions de Cl. Grugct portent Bear, comme on prononçait alors llcarn. Les capes de Béarn, dont la réi)ulnlion était alors jjrovcrbialc, devaient leur nom à une espèce de cagoule ou capuchon qui les accompagnait.

'" Les rois de Navarre étaient seigneurs de Béarn depuis plus de deux siècles ; mais celte seigneurie, tout à fait distincte de la Navarre, conservait ses vieilles coutumes et avait son gouvernement spécial. Le *eigneur de Béarn , à l'époque où ces Nouvelles furent composées , devait donc être le roi Henri d'Albret , second mari de Jlargueritc de Valois.

longlemps ne |)ourroienl sûrement passer, se délibérèrent de foire un pont sur le bout de deux roches qui sont fort près lune de laulre, où encore y a des planches pour les gens de pied qui, venant d'Oleron ' , ne veulent passer le Gave. L'îibbé, qui fut bien aise qu'ils faisoient cette dépense, afin que le nombre des pèlerins et paysans augmcnlût , les fournil d'ouvriers ; mais il n'y mit pas un denier du sien, car son avarice ne le permeltoit. Et pourcc (jue les ouvriers dirent quils ne sauroient avoir fait le pont, de dix ou douze jours, la compagnie, tant dMiommcs que de femmes, commença h s'ennuyer. 31ais Pariamente , qui éloit la femme d'Hircan, laquelle n'éloit jamais oisive ou mélancolique, ayant demandé congé à son mari de parler, dit à l'ancienne damcOisillc : « ÏMadamc, je m'ébahis que vous , qui avez tant d'expérience et qui maintenant aux femmes tenez lieu de mère, ne regardez quelque passe- Icmps pour adoucir l'ennui que nous porterons durant notre longue demeure * , car si nous n'avons quelque occupation plaisante et vertueuse, nous sommes en danger de demeurer malades. » La jeune veuve Longarine ajouta à ce propos : « ÏVfais qui pis est, nous deviendrons fielleuses , qui est une maladie incurable ; car il n'y a personne de nous, s'il regarde sa perte, qui n'ait occasion d'extrôme tristesse. « Emarsuitte , tout en riant , lui répondit : « Chacun n'a pas perdu son mari comme vous ; et, pour perte de serviteurs, ne se faut désespérer, car l'on en recouvre assez. Toutefois , je suis bien d'opinion que nous ayons quelque plaisant exercice pour passer le temps le plus joyeusement que nous pourrons. )) Sa compagne Xomerflde dit que c'ètoil bien avisé et que, si elle étoit un jour sans passe-temps, elle seroit morte le lendemain. Tous les gentilshommes s'accordèrent à leur avis, et prièrent la dame Oisille qu'elle voulût ordonner ce qu'ils auroient à faire; laquelle leur répondit : « Mes enfans , vous me demandez une chose que je trouve fort dilTicilc : de vous enseigner un passe-temps, qui vous puisse délivrer de vos ennuis -, car ayant cherché ce remède toute ma vie , n'en ai jamais trouvé qu'un, qui est la lecture des saintes lettres % en

' II y a (les éditions qui porlcnl : de Cléron. * Séjour, allcnle.

^ Les livres saints. Tout ce passage , rclalif à la lecture de la bible, témoigne assez que la dame Oisille

laquelle se trouve la vraie et parfaite joie de l'esprit, dont procèdent le repos et la sanlé du corps. Et si vous me demandez quelle recette me tient si joyeuse et si saine sur ma vieillesse, c'est qu'incontinent que je suis levée, je prends la sainte Écriture et la lis, et en voyant et contemplant la volonté de Dieu, qui pour nous a envoyé son Fils en terre annoncer cetlt; sainte parole et bonne nouvelle, par laquelle il [)romcl rémission des péchés, satisfaction de toutes dettes par le don qu'il nous fait de son amour, Passion et martyres. Celte considération me donne tant de joie, que je prends mon Psautier, et, le plus humblement qu'il m'est possible, chante de cœur et prononce de bouche les beaux psaumes et canti(|ues que le Saint-Esprit a composés au cœur de David et des autres auteurs. Et ceconlenlemcnlquej'en ai, me fait tant de bien, que tous les maux qui les jours tnc peuvent advenir me semblent èlrc bénédictions, vu que j'ai en mon cœur, par foi. Celui qui les a apportés pour moi. Pareillement, avant souper, je me retire pour donner pâture à mon âme de quelque leçon \ et i)uis , au soir, fais une recollection de ce que jai fait la journée passée, pour demander pardon de mes fautes et le remercier de ses grâces, et en son amour, crainte et paix, prends mon repos, assurée contre tous maux. Par quoi, mes enfans, voilà le passe-temps auquel me suis arrêtée longtemps, après avoir cherche toutes choses, où n'ai trouvé contentement de mon esprit. Il semble que, si tous les matins vous voulez donner une heure à la lecture, et puis, pendant la messe, faire vos dévotes oraisons, que vous trouverez en ce désert la beauté qtii peut être en toulcs les villes. Car qui connoît Dieu voit toutes choses belles en lui: et sans lui, tout est laid. Parquoi, je vous prie recevoir mon conseil si vous voulez vivre joyeusement. » Ilircan print la parole et dit : « Madame, ceux qui ont ' la sainte Écriture 'comme je crois que nous tous avons fait) confesseront votre dire être véritable; mais si faut-il que vous regardiez que nous ne sommes encore si mortifiés, qu'il ne nous faille quelque passe-temps et exercice corporel ; car, si nous sommes en nos mai-

était de la religion réformée , et l'on peut croire que la reine do >'a\arre s'est peinte elle-même sous ce nom.

' Il faut suppléer ici le mot lu, qui est nécessaire pour com|)létcr le sens.

sons, nous avons la chasse cl la voleric, qui nous fiiil passer et oublier mille folles pensées ; et les dames ont leur ménage et ouvrages , et quelquefois les danses, où elles prennent honnête exercice : qui me fait dire (parlant pour la part des hommes ) que vous qui êtes la plus ancienne, vous lisiez au malin la vie que menoilNoIre-Seigneur Jésus-Christ, elles grandes cl admirables œuvres qu'il a failes pour nous. Puis, après dîner jusqu'à vépre, faut choisir quelque passe-temps qui ne soit pas dommageable à l'âme et soit plaisant au corps 5 et ainsi passerons la journée joyeusement. » La dame Oisille dit qu'elle avoit tant de peine d'oublier toutes les vanités, qu'elle auroit peur de faire mauvaise élection à tel passe-temps ; mais qu'il falloil remctire cet afi'aire à la pluralité des opinions, priant llircan d'être le premier opinant. « Quant à moi, dil-il, si je pensois que le passe-temps que je voudrois choisir fût aussi agréable à quelqu'une de la compagnie comme à moi, mon opinion scroit bientôt dite ; dont pour celle fois me tairai et en croirai ce que les autres diront. » Sa femme rarlamenlc commença à rougir, pensant qu'il parlât pour elle 5 et un peu en colère et demi en riant, lui dit : « llircan, peut-être que celle que vous pensez en devoir être la plus marrie auroit bien de quoi se récompenser, s'il lui plaisoit; mais laissons là le passe-temps où deux seulement peuvent avoir part, et parlons de celui qui doit être commun â tous. » Hircan dit à toutes les dames : « Puisque ma femme a si bien entendu la glose de mon proj)os et qu'un passe-temps particulier ne lui plaît pas, je crois qu'elle saura mieux que nul autre dire celui où chacun prendra plaisir j et, de cette heure, je me liens à son opinion, comme celui qui n'en a nulle autre que la sienne. » A quoi toute la compagnie s'accorda. Parlamente, voyant que le sort du jeu étoil tombé sur elle, leur dit ainsi : « Si je me senlois aussi suiïisante que les anciens qui ont trouvé les arts, j'invenlerois quelque jeu ou passe-temps pour satisfaire à la charge que me donnez; mais connoissant mon savoir et ma puissance, qui à peine peut remémorer les choses bien failes, je me tiendrois heureuse d'ensuivre de près ceux qui ont déjà satisfait à votre demande. Entre aulres , je crois qu'il n'y a nulle de vous qui n'ait lu les Cent Nouvelles de Jean Roccace, nouvellement traduites d'italien en

françois" -, desquelles le roi très-chrétien François, premier de ce nom. Monseigneur le dauphin % Madame la dauphine % Madame Marguerite ont fait tant de cas, que, si Roccace, du lieu où il éloit, les eût pu ouïr, il eût dû ressusciter à la louangedetelles personnes. A l'heure, j'ouïs les deux dames dessus-nommées avec plusieurs autres de la cour qui se délibéroient d'en faire autant, sinon en une chose difTérentc de Roccace, c'est de n'écrire Ne .elle qui ne fût véritable histoire. Et premier^ ment lesdiles dames , et Monseigneur le dauphin avccques elles, conclurent d'en faire chacun dix, et d'assembler jusqu'à dix personnes qu'ils penscroient plus dignes de raconter quelque chose, sauf ceux qui auroienl éludié et seroient gens de lettres-, car Monseigneur ^f; /lauphin ne Youloit que leur art y fût mêlé, e» aussi , de peur que la beauté de rhétorique fî^. tort en quelque partie à la vérité de l'histoire. Mais les grandes affaires depuis survenues au roi ", aussi la paix entre lui et le roi d'Angleterre", et l'accouchement de Madame la dauphine *"' et plusieurs autres choses dignes d'empêcher' toute la cour, ont fait mettre en oubli du tout celle entreprise, qui , pour notre long loisir, pourra être mise à fin , attendant que notre pont soit parfait. Et s'il vous plaît que, depuis midi jus-

• Marguerite de Valois veut parier de l'admirabio traduclion du Decamerone, faite par son ordre et sous ses yeux par son valet de chambre Antoine Le Maçon , et publiée pour la première fois en 1643. pour remplacer l'ancienne version française du Cameron de Laurent du Premier-Fait.

^ La date de la première édition des Cent Nouvelles de Loccace nouvellement traduites prouve que le dauphin dont il est question ici ne peut être que Henri , duc d'Orléans , dauphin par la mort de son frère François, en 163(5, et depuis roi de France.

' Catherine de Médicis, mariée en 163C à Henri, duc d'Orléans, qui n'était pas encore dauphin.

■• Ce fut en 1642 que la guerre recommença entre François I" et Charles-Quint , à l'occasion du meurtre de deux ambassadeurs du roi , par ordre du seigneur du Guast , gouverneur de Milan pour l'empereur. Le Décameron de la traduction d'Antoine Le Maçon n'était pas encore publié à celte époque, mais on le lisait à la cour sur des copies manuscrites. Ainsi l'époque de la composition des Nouvelles de la reine de Navarre se trouve nettement fixée. Ce fut avant l'année 1642.

«En 16-43, Henri VIH, s'étant brouillé avec François I", entra dans la ligue de Charles-Quint contre son ancien allié, qui soutint vigoureusement la guerre.

® Le 3 janvier 1643, Catherine de Médicis , qui était restée stérile pendant prèsde douze ans, accoucha d'uo fils qui fui François IL — ' Occuper.

LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE

qu'à quatre heures, nous allions dedans ce beau pré, le lonp delà riviùro du Gave, où les arl)rc8 sont si feuillus que le soleil ne sauroit percer l'ombre ni ccliaufTer la fraîcheur-, là, assis à nos aises, chacun dira quelque histoire qu'il aura vue ou bien ouï dire à quelque homme digne de foi. Au bout des dix jours, aurons parachevé la ceiilaine. El si Dieu fait que noire labeur soit trouvé digne des yeux des seigneurs et dames dessus-nommés, nous leur en ferons présent au relourde ce voyage, vous assurant qu'ils auront ce présent ici pour agréable. Toutefois (quoique je die), si quelqu'un d'enire nous trouve chose pins plaisante, je m'accorderai à son opinion. » INLiis toute la compagnie répondit qu'il n'éloit possible d'a- Y^.v r^:. ^'^(.^ qi qu'il icup (ardoit que le

lena>.. n , fût venu pour commencer. Ainsi passèrent c<il!;> journée joyeusement, ramenlevant les uns aux autres ce qu'ils avoicnl vu de leur temps. Sitôt que le matin fut venu s'en allèrent en la chambre de 31""' Oisille, laquelle trouvèrent déjà m ses oraisons, et quand ils curent ouï une bonne heure sa leçon et puis dévotement la messe, s'en allèrent dîner, à dix heures; et après, se relira chacun en sa chambre pour faire ce qu'il avoil ù faire, et ne faillirent pas à midi de se trouver au pré, selon leur délibération : qui étoil si beau et plaisant, qu'il avoil besoin d'unBoccace pour le dépeindre à la vérité ; mais vous vous contenterez que jamais n'en fut vu un pareil. Quand l'assemblée fut toute assise sur l'herbe verte, si molle et délicate, qu'il ne leur falloil ni carreaux ni tapis , Simontault commença à dire : « Qui sera celui de nous, qui aura commandement sur les autres? » llircan lui répondit : « Puisque vous avez commencé la parole, c'est raison que vous commandiez , car au jeu nous sommes tous égaux. — Plût à Dieu, dit Simontault, que je n'eusse bien en ce monde, que de pouvoir commander à toute celle compagnie.» A cette parole, Parlamenle l'entendit très-bien, qui se prinlà lousscr; parquoi, llircan ne s'aperçut de la couleur qui lui monloit aux joues, mais dit à Simontault : « Commencez à dire quelque bonne chose, et l'on vous écoulera. » Lequel, convié de toute la compagnie, se i)rint à dire : « Mesdames, j'ai été si mal récom-

pensé de mes longs services , que , pour me venger d'amour cl de colle qui m'est si cruelle, je mellrai i)eine défaire un recueil de tous les mauvais tours que les femmes ont faits aux l)auvres houunes, et si ne dirai rien que i)ure vérité. »

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