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couverlement et ouveilement. — Si elle eùl eu ce désir, dit Parlamenle, elle avoit assez de lieu el d'occasion pour lui montrer, mais sa vertu fui si grande, (jiie jamais son désir ne passa la raison. — A'oi'.s me la peindrez, dit Ijircan, comme il vous plaira; mais je sais bien que toujours un pire diable met l'aulre dehors ; cl que l'orgueil cherche plus la voinpié en!re les dames, que la crainte el l'amour de Dieu ; aussi, que leurs robes sont si longues et si bien tissues de dissiuuilation, que l'on ne peut connoîlre ce (]ui est dessous ; car si leur honneur n'éloil non plus caclié que le nôtre, vous trouveiiez que iXalure n"a rien oublié en elles non plus qu'en nous. El, pour la crainte qu'elles se font de n'oser prendie le plaisir (pi'elles désirent, ont changé ce vice; en un [)lus giand qu'elles trouvent plus homu'le : c'est une gloire cl cruauté, par laquelle elles espèrent d'acquérir nom diminorlalité el aussi glorifier de résister au vice de loi de NaUu'e, si Nature est vicieuse ; elles se font non-seulement seujblabies aux bêles inhumaines et cruelles, mais aux diables, desquels elles prennent l'orgueil cl la n^alice. — C'est dommage, dit Nomerîide, que vous ayez une fennne de bien, vu qe.e non-seulcnicnt vous inépiisez 'a verlu des anlres, mais les voulez monlrcr toutes être vici(Hises. — .Te suis bien aise, dit lîircan, d'avoir une femme qui n'est j^oint scandaleuse', comme aussi ne le vent être; mais quant à la chasielé de cœ(n-, je crois qu'elle el moi sommes enfants d'Adam et Eve. Parquoi, en bien nous mirant, n'avons que faiic de couvrir notre nudité de feuilles ; mais [)lutot confesser noire fragilité. — Je sais l.'ien, dit Parlamenle, que nous avons lous besoin de la grâce de Dieu, poui'ce que nous sonnnes lous enclins à pécher; si esl-ce que rios lenlalions ne sont pareilles aux volres, et, si nous péchons par orgueil, nul liers n'en a dommage, ni noire corps cl nos mains n'en demeurent souillés. I\Iais votre plaisir gîtà déshonorer les femmes, et voire homieur, à tuer les hommes en guerre : qui sont deux points formellement coniraires à la loi de Dieu. — .le vous confesserai, dit Guebron, ce que vous diles; mais Di(ni. cpii a dit (pie Ouicon(jiie rcqnrlc par concuphctnvc cal déjà (iiltilirrc en son cd'ur, et (iui(\)U<nic liait Sini prochain est homiciih' ; à votre iwh,
' Cause, sujcl de scaiulaie.
VIi:i X CONTELT.S FRANÇAIS.
les fcinines on sonl-ciios oxciupU-s, non plus (|iu' nous ? — Dion, qui jugelccœur, ditLongalini', en donneia sa sentence; mais eesl beaucoup (pie les hommes ne nous puissent accuser, car la boulé de Dieu esl si grande, que, sans accusateur, il no nous jugera point -, et connoîl si bien la fragilité de nos cœurs, qu'encore nous aiuK.'ra-t-il de ne Ta voir point mise à exécution. — Or, je vous prie, dit Sallredanl, laissons là celte dispute, car elle sent plus sa piédicalion que son conte. ICI je donne ma voiv à Euiarsuille, la i)rianl quelle n'oublie point à nous faire rire. — Vraiment, dilclle, je n'ai garde d'y faillir, en venant ici délibérée de vous conter une histoire, pour celle Journée. L'on m'a fait un conte de deux serviteurs d'une princesse, si plaisant, que, de |'orc(; de rire, il nj'a fait oublier la mélancolie do la pileuse histoire que je remt;ltrai à deniain, car mon visage scroil trop joyeux, pour \ous la laire trouver bonne. )>
NOUVELLE XXVI I
ïinu'rilts li'un sdL sccitlaiii-, (jui sallrila d'amour la femme tic; M)ii com[iagiioii; iloiil il rr,;iil graniriionlc
Dans la ville d'Amboise, demein-oil le serviteur d'une princesse ', qui la servoil de valet de chamlre, honnue honnête, cl cpii volontiers léstoyoit les gens qtn veiioient en sa maison et principalement ses conq)agnons. 11 n'y a pas longtemps cpie l'un des secrétaires de sa maîtresse vint loger chez lui, où il demeura dix ou douze jours. Ce secrétaire étoil si laid, qu'il sembloit mieux un roi de cannibales qu'un chrétien. El, combien que son hôte et compagnon le liaitèU en fréie et ami et tout le plus honorablement qu'il lui étoil possible, si (il-il un tour dhounne qui non-seulement oublie toute honnèîelé, mais qui ne l'eut jamais dedans son cœur : c'est de pourchasser par amour déshonuèle et illicite la lenune de son compagnon, (jui n'avoil en soi chose aitnable, que le contraire de la volupté, car elle étoit autant femme de bien et vertueuse, (|n'il y eu eut dans la ville où elle demeuroit. Elle, connoissant la méchante volonté du secrétaire, aimant mieux par dissimulation déclarer son vice que par un soudain refus le couvrir, lit semblant de Irou- \er bons ses propos. Parquoi, lui, quicuidoit
* S.ins (loiilii la reine de ?<avarie elle-inême , <|iii nvail l)eanei)ii|i de seeiélaires el di' valels de ciiainliie.
l'avoir gagnée, sans regarder à l'àgc qu'elle avoit (de cinquante ans) et (pi'elle n'étoil des IjcUes, et', sans considérer le bon bruit qu'elle avoit d être femme de bien et aimer son mari, la prcssoit incessamment. Un jour entre autres, son mari étant en la maison et eux en une salle, elle feignit qu'il ne lenoit qu'à trouver lieu sur pour parler à lui seul ainsi qu'il désiroit -cl tout inconlineul il luiditcpi'elle moulât au galetas. Soudain elle se leva et le pria daller devant et qu'elle iroil après. Lui, en rianl, avec une douceur de visage, semblant à un grand magot quand il fesloye quelqu'un, s'en alla légèrement par les degrés. El, sur le p(tiut qu'il allendoit ce qu'il avoit tant désiré, brûlant d'un feu, non clair comme celui de genièvre , mais commis un gros charbon de forge, écouloit si elle viendroit après lui-, mais, au lieu d'ouïr ses pieds, il ouït sa voix disant : « ^lonsieur le secrétaire, attendez un peu, je m'en vais savoir à mon mari s'il lui plaît bien que j'aille après vous. » Pensez (juclle mine put faire en pleurant celui tpii en riant étoit si laid. Lequel incontinent descendit, les larmes aux yeux, la priant pour l'amour de Dieu, qu'elle ne voulût rompre par sa i)arole l'amilié de lui el de son conq)agnon. Elle lui répondit : « .Te suis sûre que vous l'aimez tant, cpie ne me voudiiez dire chose qu'il ne le put cnlendre-, parquoi je lui vais dire. » (]e qu'elle fil, (pielquc prière ou contrainte qu'il voulût mettre au devant-, dont il fut aussi honteux en s'cnfuyani, que le mari fut content d'entendre l'honnèie tromperie de laquelle sa femme avoit usé ; et lui plut tant la vertu de sa femme, (pi'il ne tint compte du vice de son compagnon, lequel étoit assez bien puni d avoir cnq^orlè sur lui la honte qu'il vouloit faire en sa maison.
(( II semble, mesdames, que, par ce conte, les gens de bien doivent apprendre à ne retenir ceux desquels la conscience, le cœur cl l'entendement ignorent Dieu, l'honneur et la vraie amour. — Encore que voire conte soit court, dil Oisille, si esl-il aussi plaisant que j'en aie point ouï et à l'honneur d'une honnête femme. — Par Dieu ! dit Simontault, ce n'est pas grand honneur à une honnêle femme de refuser un si laid homme que vous peignez ce secrétaire; mais, s'il eût été beau et honnête, en cela se fût montrée la vertu. Et pourcc que je me doute qu'il est, si j'élois en mon rang, je vous en
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAYAT\r»E.
forois lin conle qui est aussi plaisanl que ccllui-ci. — A cela ne tienne, dil Émarsuitle, car je vous donne ma voix. » El, à Tlicure, commença ainsi : « Ceux qui ont accoutumé de demeurer à la cour ou en quehjues bonnes villes estiment tant de leur savoir, qu'il leur semble que tous les autres hommes ne sont rien au prix d'eux- mais si ne resle-t-il pourtant, qu'en tous pays, et de toutes conditions de gens, n'y en ait toujours assez de fins et malicieux. Toutefois, à cause de l'orgueil de ceux qui pensent être les plus fins, la moquerie (quand ils font quelque faute) en est beaucoup plus grande, comme je désire le vous montrer par un conte naguère advenu. »
NOUVELLE XXYIIL
L"ii sccrclairc pensoil afiiiier qucUiu'un qui raffina, el ce qui en advint.
Étant le roi François, premier de ce nom , en la ville de Paris, et sa sœur la reine de Navarre en sa compagnie, elle avoit un secrétaire qui n'éloit pas de ceux qui laissoient tomber le bien en terre sans le recueillir, en sorte qu'il n'y avoit président ne conseiller qu'il ne connût, marchand ne riche homme qu il ne fréquentûtelauquel il n'eût inlelligence. A l'heure, vint aussi en ladite ville de Paris un marchand deliayonne, nommé Bernard du lia, lequel tant pour ses alTaires, qu'à cause que le lieulcnanlcivil éloit de son pays, s'adressoit à lui pour avoir conseil et secours en iceux affaires. Ce secrétaire de la reine de Navarre alloit aussi souvent visiter le lieutenant, comme bon serviteur de son maître et maîtresse. Un jour de fêle, allant ledit secrélaire chez le lieutenant, ne Irouva ne lui ne sa femme, mais ouïl bien I5ernard du Ha qui, avec une vielle ou un autre inslrument, apprenoil à danser aux chambrières de léans les branles de Gascogne. Quand le secrélaire le vit, lui vouloit faire accroire qu'il faisoil mal et que si la lieutenante et son mari le savoient, ils seroient trés-mal conlonls de lui. Kl, après lui avoir bien peint la crainte devant les yeux, jusqu'à se faire prier de n'en parler point, lui demanda : « Que me donnerez-Yous, et je n'en dirai mol!' » Bernard du Ma , qui n'avoit pas si grand'pcur qu'il en faisoil le semblant, voyant que le secrétaire le vouloit tromi)er, lui promit de lui donner un pâté du meilleur jambon de Basque qu'il man-
gea jamais. Le secrélaire, qui en fut Irès-conlent, le pria qu'il pût avoir son pâté le dimanche après dîner: ce qu'il lui promit. El, assuré de celle promesse, s'en alla voir une dame de Paris, qu'il désiroit sur toutes choses épouser, el lui dit: «IMadame, je viendrai dimanche souper avec vous, s'il vous plaît; mais il ne vous faut soucier que d'avoir bon pain et bon vin, car j'ai si bien trompé un solBayonnois , que le demeurant sera à ses dépens, et, par ma tromperie, vous ferai manger le meilleur jambon de Basque qui fut jamais mange dans Paris. » La dame, qui le crut, assembla deux ou trois des plus honnêtes de ses voisines el les assura de leur donner d'une viande nouvelle et dont jamais elles n'avoient talé. Quand le dimanche fut venu, le secrétaire, cherchant son marchand, le trouva sur le ponl au Change, et, en le saluant gracieusement, lui dit : « A lous les diables soyez-vous donné, vu la peine que m'avez fait prendre à vous chercher I » Bernard du lia lui répondit qu'assez de gens avoienl prins plus grandpeine que lui, qui n'avoient pas à la fin été récompensés de tels morceaux. El, en disant cela, lui monlra le pàlé qu'il avoit sous son manteau, assez grand pour nourrir un camp ; dont le secrétaire fut si joyeux, qu'encore qu'il eût la bouche parfaitement laide et grande, en faisant de deux', la rendit si petite, que l'on n'eût pas cuidé qu'il eût su mordre dedans le jambon, lequel i! print hâtivement, el laissa là le marchand sans le convier, et s'en alla porter son présent à la damoiselle, (pii avoit grande envie de savoir si les vivres de Guyenne étoient aussi bons que ceux de Paris. El quand l'heure du souper fut venue, ainsi qu'ils mangeoient leur potage, le secrélaire leur dit : « Laissez là ces viandes fades 5 tâtons de cel aiguillon de vin.» Et, disant cela, ouvre ce pâté, et, cuidant entamer le jambon, le trouva si dur, qu'il n'y pouvoit mettre le couteau. En après s'être elVorcé plusieurs fois, s'avisa qu'il étoit trompé et que c'étoit un sabot de bois, qui sont souliers de Gascogne, qui étoit cnmianché d'un bout de tison el poudré par-dessus de suie cl de poudre de fer avec de l'épice qui sentoit fort bon. Qui fut bien peneuv-, ce fut le secrétaire, tant pour avoir été
' Ceci n'a aucun sens , cl la plirase est allêrcc dans lesédilions (|uc nous suivons. Il faul enlcndre : en faisant la babou , la ijrimarc.
* l'oiir penaud,
trompé de celui qu'il pensoit tromper, que pour avoir trompé celle à qui il vouloil cl [)cnsoil dire vérité-, el, d'autre part, lui fàclioil fort de se conlenicr à un potage pour son souper. Les dames, qui en éloienl aussi marries que lui, l'eussent accusé d'avoir fuit la liomperie, sinon qu'elles connurent bien à son visage, (pi'il en éloit i)lus marri ([u'clles. VA, ai)r(\s ce léger souper, s'en alla ce secrélaire bien coléré ; el, \oyant que Reniard (hi Ha lui avoit failli de promisse, lui voulut aussi rompre la sieime, cl s'en alla chez le lieutenant-civil, délibéré de lui dire le pis qu'il pourroit dudil lîernard. ÎNIais il ne pul venir sitôt que ledit Hernard neùtdéjà conté tout le mystère au lieulcnanl, qui donna la sentence an secrélaire, disant (pi'il avoit appriiis A ses dépiMis à tromper les Gascons-, et n'en rapporta autre consolation que sa honte.
(( Ceci advient à plusieurs, lesquels, cuidant Cire trop fins, s'oublient en leurs finesses. Parquoi, il n'est rien Ici que de ne faire à aulrui cliose qu'on ne voulût être faite à soi-même. — .Te vous assure, dit C.uebron, que j'ai vu souvent advenir pareilles choses, cl ceux que l'on eslinio sols de village Ironipent de bien fines gens; car il n'est rien [)lus sot que celui qui pense être fin, ne rien plus sage que celui qui connoîl son rien '. — Encore, dil Parlamenle, celui sait quelque chose qui connoîl ne le connoître point. ■ — Or, dil Simontaull, de peur que l'heure ne satisfasse - i\ nos propos, je donne ma voix à Nomerfide, car je suis sûr que i)ar sa rhétorique clic ne nous tieniira pas longuement. — Or bien , dit-elle, jo vous en vais bailler un tout tri que vous l'espérez de moi.. Te ne m'ébahis point, incsdames, si Amour donne aux princes el aux gens nourris en lieu d'honneur les moyens de se savoir relirer du danger; car ils sont nourris avccqucs tant de pens savants, que je m'éniervcillerois beaucoup plus s'ils éloienl ignorants de quelques chosco. Mais rinvenlion d'Amour se montre plus clairement quand il y a moins d'esprit en ses sujets -, cl, |)0ur cela, vous veux raconter un tour fine fit un prêtre éprins seulement d'amour, car il éloit si ignorant de toutes autres choses, (ju'à [)eine pouvoil-il dire sa messe. »
' C'cst-à-ilire, son m'aiil. '•^ Coiiin" roiwl.
NOUVEEEE XXIX.
Cil bon jannm ' di" village, de qui la remmc faisoil l'amour avec son curé, se laissa aisément troni[)er.
En la comté duiMaiue, en un village nommé Arccllcs, y avoit un riche homme laboureur, qui en sa vieillesse épousa une belle jeune femme qui n'eut de lui nuls enfants-, mais, de sa perle-, se réconforta avec [jlusieurs amis. El quand les gentilshommes el gens d'apparence lui faillirenl, elle retourna à son dernier recours, qui éloit l'Eglise, et print compagnon de son péché celui qui l'en pouvoit absoudre : ce fui son curé, qui souvent vcnoit voir sa Ijrcbis. Le mari, vieil el pesant, n'en avoit nul doute; mais, à cause (piil éloit rude el robuste, sa femme jouoit son mystère le plus secrètement qu'elle pul, craignant, si son maril'apercevoil, qu'il ne la tuât. Un jour qu'il étoil dehors , sa feuHiie, ne pensanl qu'il revînt si tôt, envoja quérir M. le curé pour la confesser. El, ainsi qu'ils faisoienl bonne chère ensemble, son mari arriva si soudainement, qu'il n'eut loisir de se relirer en sa maison; mais, regardant le moyen de se cacher, moula , par le conseil de la femme, dedans un grenier cl couvrit la trappe, par où il monta, d'un van à vanner. Le mari entra en la maison, el elle, de peur qu'il eût quelque soupçon , le fesloya si bien à son dîner, qu'elle n'épargna point le boire, dont il en print si bonne quantité, avec la lassclé qu'il avoit eue au labeur des champs, qu'il lui prinl envie de dormir, étant assis en une chaire devant son feu. I^e curé, qui s'cnnuyoit d être si longuement en son grenier, n'oyanl point de bruit en la chambre, s'avança lur la trappe, el, en allongeant le cou le plus qu'il lui fut possible, avisa que le bonhomme dormoit; el, en regardant, s'appuya par mégarde sur le van si lourdement, cpic van el homme trébuchèrent à bas auprès du bonhomme (|ui dormoil, lequel se réveilla à ce bruit. Et le curé, qui fut plus tôt levé que l'autre n'eùl ouvert les yeux, lui dil : « ISlon compère, voilà votre van , cl grand merci ! » El, ce dit, s'cnfuil. El le pauvre laboureur, tout étonné, demanda à sa femme : (c Qu'est-ce cela ? « Elle lui répondit : « IMon ami, c'est voire van que le curé avoil cmiJruulé ; il vous l'est venu rendre. » Lequel,
' Jean , .Toannot , niais, cocu.
- C'csl-à-tlirc , du cliagriii de n'avoir pas d'enfant.
LES NOUVELLES DE LA P.EINE DE NAVARRE
tout grondant, lui dit : « C'est bien lourdement rendre ce que Ion a emprunté, car je pcnsois que la maison tomboit par terre. » Par ce moyen, se sauva le curé aux dépens du bonhomme, qui ne trouva rien mauvais que la rudesse doul il avoil usé en rendant son van.
« Mesdames, le Maître ' qu'il servoit le sauva pour lors, afin depiusionituementle posséder et le tourmenter. — N'estimez pas, dit Guebron, que les simples gens soient exempts de malice, non plus que nous, mais en ont beaucoup davantage. Car regardez-moi les larrons, meurtriers, sorciers, faux-monnoyeurs, et toutes ces manières de gens, desquels Tesprit n'a jamais de repos : ce sont tous pauvres gens et mécaniques*. — Je ne trouve point étrange, dit Parlamente, que la malice y soit plus qu'aux autres, mais, oui bien, qu'amour les tourmente parmi le travail qu'ils ont d'autres clioscs, ne qu'en un cœur vilain une passion si gentille se puisse mettre. — Madame, dit Saffredanl, vous savez que Jean de Meun a dit que
Aussi bien sont les amourclles Sous le bureau que sous bruncîlcs^
Et aussi amour de qui le conte parle, n'est pas de celle qui fait porter le liarnois. Car, tout ainsi que les pauvres gens n'ont les biens ne les honneurs comme nous, aussi ont-ils les conmiodités de nature plus à leur aise que nous n'avons. Leurs viandes ne sont friandes, mais ils ont meilleur appétit et se nourrissent mieux de gros pain, que nous, de restauranis. lis n'ont pas les lits si beaux et si bien faits (jue les nôtres , mais ils ont le sommeil meilleur que nous et le repos plus grand. Ils n'ont point de dames [jcintes et parées, que nous idolAlrons, mais ils ont la jouissance de leurs plaisirs plus souvent que nous et sans craindre les paroles, sinon des bètes et des oiseaux qui les voient. Bref, en ce que nous avons, ils défaillent, et , en ce que nous n'avons, ils abondent. — Je vous prie, dit Nomerfide, laissons li'i ce paysan avec sa puissance, et, avant vêpres, achevons notre Journée, à laquelle Hircan mettra fin. — A'rainienl, dit-il , une aussi
' Dieu, — * Arlisans.
'' La brunette élait une étoile de soie que les grands seigneurs porlaionl du temps de saint Louis, tandis que le 6i<rea(/. grosse étoHc de laine, ne ser\ ail qu'aux babils des gens pauvres.
piteuse et étrange (uraiilie qui soit. Et , combien (pril me fAclie fort de dire mal de quelque dame, sachant que les hommes, tant pleins de malice, font toujours conséquence de la faute d'une seule, pour blîlmer toutes les autres, si est-ce (pie l'étrange cas me fera oublier la crainte; et peut-être que l'ignorance découverte fera autres plus sages. »
NOUVELLE XXX
Merveilleux cxrniple do la Tm^iililé humaine, qui, pour couvrir son horreur, en court de mal en pis.
Au temps du roi Louis douzième, étant lors légat en Avignon, un de la maison d'Amboise, neveu du légat de France, nommé Georges', y avoit au pays du Languedoc une dame (de laquelle je tairai le nom, pour l'amour de sa race), qui avoit plus de quatre mille écus de rente. Elle demeura fort jeune vefve et mère d'un seul fils 5 et, tant pour le regret qu'elle avoit de son mari que pour l'amour de son enfant, délibéra de jamais ne se remarier ; cl, pour en fuir l'occasion, ne voulut plus fréquenter sinon gens de dévotion, pensant bien que le péché forge Foccosion. La jeune dame vefve s'adonna du tout au service divin, fuyant enliérement toute compagnie de mondainelc, tellement, qu'elle faisoit conscience d'assister a une noce ou d'ou'ir sonner d'orgues à une église. Quand son fils vint en l'ùge de sept ans, elle prit un homme de sainte vie pour le servir de maître d'école, par lequel son fils pût être endoctriné en toute sainteté et dévotion. Lorsque le fils commença à venir en l'âge de quatorze à quinze ans. Nature, qui est un maître d'école bien secret, le trouvant trop nourri et plein d'oisiveté, lui apprint une autre leçon (pie son doctenr ne faisoit ; car il commença à regarder et désirer les choses qu'il (rouvoil belles, et, entre auires , une damoisclle qui couchoil eu la chanibrc de sa mère : dont nul ne se doutoit , car l'on ne se gardoit non plus de lui que d'un enfant, de sorte que, en toute la maison, on n'y oyoit parler que de Dieu. Ce jeune honune C(munença A pourchasser secrètement cette fille, laquelle le vint dire à sa maîtresse, qui ainioit et estiinoil tant son lils , qn'elle lui fit ce
' C'est Georj^es dAniboisc, qui fut cardinal et arclie\èque de l'.ouen ai)ros son oncle, l'illustre cardinal d'Amboise, premier ministre de Louis \II. Il était (ils de Jean d'Amboise, frère du cardinal. Il mourut eu làM».
rapport pour le lui faire haïr. IMais elle en pressa tant sa maîtresse, qu'elle lui dit : « Je saurai s'il est vrai, et je le châlierai si je le rcconnois ainsi que vous me dites. IMais, aussi, si vous lui mettez un tel cas à sus et il ne soit pas vrai, vous en porterez la peine. » Et, pour en faire l'expérience, lui commanda bailler à son fils assignation do venir à minuit coucher avec elle en sa chambre, en un lit auprès de la porte où celte fille couchoit toute seule. La damoisclle obéit à sa maîtresse , et, quand ce vint au soir, la dame se mit en la place de la damoiselle ; délibérée, s'il étoit vrai ce qu'elle disoil, de châtier si bien son fils, qu'il ne coucheroit jamais avec femme, qu'il ne lui en souvînt. En celte pensée et colère , son fils vint coucher. Ne pouvoit croire qu'il voulût faire chose déshonncte ^ or, altcndit à parler à lui qu'elle connût quelque signe de sa mauvaise volonté, ne pouvant croire, pour chose petite, que son désir pût aller jusqu'au criminel. IMais sa patience fut si longue et nature si fragile, qu'elle convertit sa colère en un plaisir trop abominable, oubliant le nom de mère. Et tout ainsi que l'eau, par force retenue, a plus d'impétuosité quand on la laisse aller, que celle qui ordinairement court -, ainsi celte pauvre dame tourna sa gloire à la contrainte qu'elle donnoit à son corps. Quand elle vint à descendre le premier degré de son honnêteté, se trouva soudainement portée jusqu'au dernier 5 et, en cette nuit-là, engrossa de celui qu'elle vouloit engarder de faire enfants aux autres. Le péché ne fut pas plus tôt fait , que le remords de conscience lui amena un si grand tourment, que la repcnlance ne la laissa loulc sa vie ^ qui fut si âpre, au commencement, qu'elle se leva d'auprès de son fils, lequel avoit toujours pensé que ce fût la damoiselle , et entra en un cabinet, où, remémorant sa bonne délibération et sa méchante exéculion, passa toute la nuit h pleurer et à crier toute seule. IMais, au lieu de s'humilier et connoîlre l'impossibilité de notre chair, qui sans l'aide de Dieu ne peut faire que péché , voulant par elle-même et par ses larmes satisfaire au passé, et par sa prudence éviter le mal de l'avenir, donnant toujours l'excuse de son péché à l'occasion et non à sa malice, à laquelle il n'y a remède que la grâce de Dieu, pensa de faire chose parquoi à l'avenir ne pourroit plus tomber en pareil inconvénient; e(, comme s'il n'y avoit qu'une
espèce de péché à damner les personnes , mil toutes ses forces à éviter celui-là seul. Mais la racine d'orgueil, que le péché extrême doit guérir, croissoit toujours en son cœur, en sorte, qu'évitant un mal, elle en fit plusieurs autres. Car, le lendemain au matin, sitôt qu'il fit jour, elle envoya quérir le gouverneur de son fils et lui dit : « Mon fils commence à croître , il est temps de le mettre hors de la maison. J'ai un mien parent qui est delà les monls, avec M. le grand -maître de Chaumont, qui sera très-aise de le prendre en sa compagnie. Et, pour ce, dès cette heure ici, emmenez-le ; et, afin que je n'aie nul regret de lui, gardez qu'il ne me vienne point dire adieu. » Et, en ce disant, lui bailla l'argent qui étoit nécessaire pour faire son voyage -, et, dés le matin, fit partir ce jeune homme, qui en fut fort aise ; car il ne désiroit autre chose, qu'après la jouissance de son amie, s'en aller à la guerre. La dame demeura longuement en grande tristesse et mélancoli(% et, n'eût été la crainte de Dieu, eût maintenant désiré la fin du malheureux fruit dont elle étoit pleine. Elle feignit d'être malade, afin que ce manteau couvrît son imperfection. Et, quand elle fut prête d'accoucher, regardant qu'il n'y avoit homme au monde, en qui elle mît tant confiance qu'en un frère bâtard qu'elle avoit, auquel elle fit de grands biens , l'envoya quérir et lui conta sa fortune (mais elle ne lui confessa pas que ce fût son fils) , le priant vouloir donner secours à son honneur: ce qu'il fit; et, quelques jours avant qu'elle dût accoucher, lui conseilla^ vouloir changer d'air et aller en sa maison, où elle recouvreroii plus lot la santé qu'en la sienne. Elle s'y en alla avec bien petite compagnie et trouva là une sage-femme venue pour la femme de son frère, qui, en une nuit, sans la connoîlre, reçut son enfant -, et se trouva une belle fille. Le gentilhomme la bailla à une nourrice et la fit nourrir sous le nom d'être sienne. La dame, ayant là demeuré un mois, s'en retourna toute seule en sa maison, où elle véquit plus austérement que jamais en jeûnes et disciplines. Mais, quand son fils vint à être grand, voyant que pour l'heure il n'y avoit nulle guerre en Italie, envoya supplier sa mère qu'il retournât en sa maison. Elle , craignant de tomber au mal dont elle venoit, ne le voulut point permettre, sinon en la fin qu'il l'en pressa si fort , qu'elle n'avoit
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plus raison de le refuser. Toutefois , elle lui manda qu'il n'eùtjamais à se Irouvcrdevanlelle, s'il n'étoit marié à quelque femme quil aimât bien fort , et qu'il ne regardât point aux biens, mais qu'elle fût gentille-femme ', cétoit assez. Durant ce temps , son frère bâtard, voyant la fille qu'il avoit en charge ôtre devenue grande et belle en perfection, se pensa de la mettre en quelque maison bien loin, où elle seroit inconnue, et, parle conseil de la mère, la donna à la reine de Navarre. Celle fille , nommée Catherine, vint à croître jusqu'à làgede douze ou treize ans, et se fil tant belle et honnête, que la reine de Navarre y print grande amitié et désiroit fort de la marier bien et grandement; mais, à cause quelle étoit pauvre, se Irouvoient prou de serviteurs, mais point de mari. Un jour, advint que le gentilhomme, qui étoil son père inconnu, retournant delà les monts , vint en la maison de la reine de Navarre, où, aussitôt qu'il eut avisé sa fille, il en fut amoureux; et, pource qu'il avoit congé de sa mère d'épouser telle femme qu'il lui plairoit , ne s'enquit sinon si elle étoit gentillefemme, cl, sachant qu'oui, la demanda pour femme à ladite reine , qui très-volontiers lui bailla; car elle savoit bien que le gentilhomme étoit riche , et, avec la richesse, beau et honnête. Le mariage consommé , le gentilhomme l'écrivit à sa mère, lui disant que dorénavant ne lui pouvoit nier* la porte de sa maison, vu qu'il lui menoit une belle-fille aussi parfaite que Ton sût désirer. La damoisellc, qui s'enquit quelle alliance il avoit prise, trouva que c'étoit la propre fille d'eux deux: dont elle en eut deuil si désespéré, qu'elle cuida soudainement mourir, voyant que tant plus elle donnoit d'empêchement à son malheur, et plus elle étoit le moyen dont il augmentoit. Elle, qui ne sut autre chose faire , s'en alla au légat d'Avignon, auquel elle confessa l'énormilé de son péché, demandant conseil comme elle s'y devoit conduire. Le légat , pour satisfaire à sa conscience, envoya quérir plusieurs docteurs en théologie, auxquels il communiqna l'atTaire sans nommer les personnages ; et trouva par leur conseil que la dame ne devoit jam;iis rien dire de cette alîaire à ses enfants ; car, quanta eux, vu l'ignorance, ils n'avoient point péché ; mais qu'elle en devoit toute sa vie faire péni-
• Noble. — * Refuser.
tence, sans leur en faire semblant. Ainsi s'en retourna la pauvre dame en sa maison, où bientôt après arrivèrent son fils et sa belle-fille, lesquels s'entr'aimoient si fort que jamais mari ne femme n'eurent plus d'amitié ensemble ; car elle étoit sa fille, sa sœur et sa femme, et lui à elle père, frère et mari. Ils conlinuèrenl toujours en cette grande amitié ; et la pauvre dame, en son extrême pénitence, ne les voyoit jamais faire bonne chère ', qu'elle ne se retirât pour pleurer.
uYoilà, mesdames, comme il en prend à colles qui cuident par leurs forces et vertus vaincre Amour et Nature, avec toutes les puissances que Dieu y a mises. IMais le meilleur seroit, connoissant sa foiblesse, n'intenter point contre tel ennemi , et retirer un vrai ami et lui dire avec le Psalmislo : «Seigneur, je te satisferai ; réponds pour moi ! » — Il n'est pas possible , dit Oisille, d'ouïr raconter un plus étrange cas que celui-ci; et me semble que tout homme et femme doit ici baisser la tête sous la crainte de Dieu , voyant que , pour cuider bien faire, tant de maux sont advenus. — Sachez, dit Parlamente, qu'au premier pas que riiojnme marche en la confiance de soi-même, il s'éloigne d'autant de la confiance de Dieu. — Celui est sage, dit Guebron , qui ne connoît ennemi que soi-même et qui tient sa volonté et son propre conseil pour suspects , quelque apparence de bonté et de sainteté qu'il y ait. — Il n'y a, dit Longarine, apparence de bien si grande, qui doive faire hasarder une femme à coucher avec un homme, quelque parent qu il lui soif, car le feu auprès des étoupes n'esl guère sûr. — Sans point de faute, dit Emarsuitte, ce devoit être quelque glorieuse folle qui pensoit être si sainte qu'elle fût impeccable comme quelques-uns veulent persuader et faire croire aux simples, à savoir que par nous-mêmes nous pouvons être: qui est une erreur trop grande. — Est-il possible, dit Oisille, qu'il y en eût d'assez fols pour croire cette opinion ! — Ils font bien mieux , dit Longarine, car ils disent qu'il se faut habituer à la vertu de chasteté ; et, pour é|)rouver leurs forces, parlent avec les plus belles qui se peuvent trouver et qu'ils aiment le mieux; et, avec baisers et attouchements de mains, expérimenlcnl si leur chair est
' Se caresser.
VIEUX CONTELRS rHANCAlS.
du tout morte ^ cl, (]uand par tel plaisir se scnlenl émouvoir, ils so séparent, jcùnoiU cl l)rcritieiit de trés-^randes discipliues j et, quand ils ont maté leur chair jusquc-li'i que pour parler ncpourl)aiscr ils n'ont i)ointd'émolions, ils viennent à essayer la solle lenlalion, qui esl de coucher ensemble et s'eujbrasscr sans aucune concupiscence'. IMais, pour un qui en est échappé, sont venus tant d'inconvénients que l'archevèquede Milan, où celle relip;ion s'exerçoil , fut d'avis de les séparer et nicllre les femmes au conveiit des hommes et les hommes en celui des femmes. — Vraiment, dit Gue- Lron , cela esl bien l'exlrémilé et comble de la folie, de se vouloir rendre de soi-même impeccable et chercher si fort les occasions du péché." — Il y en a, dit Saffredant, qui font tout au contraire, que, bien qu'ils fuient lant qu'ils peuvent les occasions, encore la concupiscence les suit. Et le bon saint Iliérôme, après s'être bien fouellé et caché dans les déserts, confessa ne pouvoir éviter le l'eu qui bridoil dedans ses moelles. Parquoi, se faut
recommander à Dieu ; car, si par sa puissance, vertu et bonté, il ne nous relient, nous prenons j^rand plaisir i\ trébucher. — Mais vous ne regardez pas ce que je vois, dil llircan : c'est que, tant que nous avons récité nos hisloiies , les moines, étant derrière celle haie, n'ont i)oint ouï la cloche de leurs vêpres. IMainlenanl, quand nous'avons commencé à paiier de Dieu , ils s'en sont allés cl sonnent i\ celle heure le second coup. — Nous ferons bien de les suivre, dit Oisille, et louer ])ieu de ce que nous avons passé celle journée aussi joyeusement qu'il esl possible. » Et , en ce disant, se levèrent et s'en allérenl à l'église, où ils ouïrent les vêpres dévotement. Puis, s'en allérenl souper, devisant des propos passés et remémoranl plusieurs cas advenus de leur temps, pour voir lesquels scroient dignes d'être retenus. El, après avoir passé joyeusement tout le soir, allèrent prendre leur doux repos, espérant ne faillir le lendemain à continuer reiilreprise qui leur éloil si agréable. Ainsi fut mis (in à la tierce Journée.
OLIATUIEMÎ^ JOUUMEl!;.
î\i""^ Oisille, selon sa bonne coutume, se leva beaucoup plus matin que lous les autres, et, en méditant son livre de la sainte Ecriture, attendit la compagnie, qui peu à i)cu se rassembla; parquoi, les paresseux s'excusèrent sur la parole de Dieu, disant : « J'ai une femme, et n'y puis aller si tôt.» Parquoi, Hircan clParlamcnle, sa femme, trouvèrent la leçon fort bien conmicncée puais Oisille sut très-bien chercher les passages où l'Ecrilure reprend ceux (pii sont négligents d'ouïr celte sainte parole. El non-seulement lisoit le texte, mais aussi leur faisoil lant de bonnes el saintes exhortalions , qu'il n'éloil possible de s'ennuyer à l'ouïr. Or, la leçon finie, Parlamenle lui dil: (( J'élois marrie d'avoir été paresseuse quand je suis arrivée ici;, mais, puisque ma faute esl occasion de vous avoir fait si bien parler à
' On raconlc que Robert d'ArbrisselIcs, fondalcur du célùhie iiionastérc ilc roiile\i;uiU , coucliail crilre deux religieuses pour morliUer sa eliair. Ciel c\ei!iii!c dut cu'ilcr le zèle des iiuilalcurs,
moi, ma paresse a doublement profilé; car j'ai eu repos de corps à dormir davantage, eld'cs- I)ril, à vous ouïr si bien dire. — Or, pour pénitence, lui dil Oisille, allons donc à la messe prier Noire-Seigneur de nous donner la volonté el le moyen d'exécuter ses commandeliicnts ; et puis, qu'il commande ce qu'il lui plaira I )) Or, en disant ces paroles, se trouvèrent à l'église, où ils ouïrent la messe fort dévolemenl, et après se mirent à table, où alors llircan n'oublia point à se moquer de la paresse de sa femme. Or, après dhier, ils s'en allèrent reposer, pour étudier leur rôle, et, quand l'heure fut venue, se trouvèrent au lieu accoutumé, et lors Oisille demanda ù llircan à qui il donnoit sa voix pour commencer la Journée. « Si ma femme, dit-il, n'eût commencé celle d'hier, je lui eusse donné ma voix; car, coird;ien que j'aie toujours bien i)ensé (|u'ell(î m'ait plus aimé que lous les houmies du monde, si est-ce que ce n)alin elle m'a bien montré m'aimer beaucoup mieux qtie Dieu cl sa parole, laitjsanl voire
LES NOUVELLES DE LA HEL^E DE INAVAIIUE
bonne leçon, pour me lenir compagnie. Ainsi donc, je lui eusse fort volonliers baillé cet honneur-, mais, puisque je ne la puis bailler à la plus sage femme de la con)pagnie, je la baillerai au plus sage denlre nous, qui est Guebron : mais je lui prie qu'il n'épargne pas les moines. » El alors Guebron lui dit : « Il ne m'en falloit point prier, je les avois pour recommandés ^ car il n'y a j)as fort loiiglemps, que j'en ouïs Taire un conle à M. de Saint-Vinccnl, pour lors ambassadeur de l'emixTCur, lequel est digne de nèlre mis en oubli. »
NOUVELLE XXXL
Exccrabic criinulù d'un cordulicr, pour parvenir à sa dcleslable paillardise, et la punilion qui en Tul failc.
Aux (erres sujettes à l'empereur ÎMaximiiicn d'Autriche, il y avoit un couvent de cordeliers fort estimé, près duquel un gentilhomme avoit sa maison , et porloil (elle amitié aux religieux de léans, qu'il n'avoil bien, qu'il ne leur donnât, pour avoir pari en leurs bienfaits, jeûnes et disciplines. Et, entre autres, y avoit léans un grand et beau cordelier, que le gcnlilhoiiimc avoit pris pour sou confesseur; lequel avoit telle puissance de commonder en la maison du genlilhomine, que hii-ruème. Ce cordelier, voyant la femme de ce gentilhomme tant belle et sage, (pi'il n'éloit possible de plus , en devint si amoureux, qu'il eu perdit le boire et manger, et toute raison naturelle. El, un jour, délibérant exécuter son entreprise, s'en alla tout seul en la maison du gentilhomme, et, ne le trouvant [)oint, demanda à la damoiselie où il éloit allé. Elle lui di'i qu'il éloil allé à une sienne (erre, où il devoil demeurer deux ou trois jours; mais, s'il avoit afl'aiie à lui, elle y envoiei'oit un homme exprés. Il dil que non, et commença à plier et venir par la maison, comme celui qui nvoil quelque affaire d'importance en son entendement. Et , quand il fut sorti hors de la chambre, elle dil à une de ses femmes (desquelles n'avoil que deux): «Allez prés le beau père, cl sachez ce qu'il veut; car je lui trouve le visage d'un homme qui n'est i)ascouIenl. nLa chambrière s'en alla, à la cour, lui demander s'il vouloil rien. Il lui répondit qu'oui; cl, la tirant en un coin, print un poignard qu'il avoil en sa manche, et lui mit dedans la gorge. Ainsi (ju'il eut achevé, arrive en la même cour un
serviteur du gentilhomme, élanl à cheval ; lequel apportoil la renie d'une ferme. Incoiilinenl qu'il fut à pied, salua le cordelier, qui, en lembrassanl, lui mit par derrière le poignard en la gorge , cl ferma la porte du cluMeau sur lui. La damoiselie, voyant que sa chambrière ne revenoil point, s'ébahit pourquoi elle demeuroil tant avec le cordelier, et dil à son autre chambrière : «Allez voira quoi lient que votre compagne ne revient. » La chambrière s'y en va, et, si loi qu'elle fui descendue, el que le beau-père la vil, il la lira à part en un coin, et en fil comme de l'aulrc; et quand il se vil seul en la maison, s'en vint à la damoiselie et lui dit qu'il y avoit longtemps qu'il éloit amoureux d'elle, et que l'heure éloit venue: qu'il falloit qu'elle lui obéît. Elle, qui ne s'en fût jamais doutée, lui dil : « Alon père , je crois que, si j a vois une volonté si malheureuse, que me voudriez lapider le premier. » Le religieux lui dit : « Sortez en celle cour, et vous verrez ce que j'ai fait. » Ouand elle vil ses deux chambrières el son valet morls, elle fut si (rès-effrayée de peur, cju'elle demeura comme une; slaluc sans M)nner mol. A l'heure, le méelianl, qui !ie vouloil [joini jouir d'elle pour une heure seule, ne la voulut prenflre par force ; mais lui dil : « ^ïademoiselle, n'ayez peur I vous êtes enire les mains de l'homme du monde qui plus vous aime. » Disant cela, il dépouilla son grand habit, dessous lequel en avoil un plus petit qu'il présenta à la damoiselie , en lui disant que, si elle ne le prenoil , il la mellroit au rang des Iréiiassés , qu'elle voyoil devant ses yeux. La damoiselie, plus morte que vive, délibéra de feindre lui vouloir obéir, (anl i)our sauver sa vie, que pour gagner le temps qu'elle cspéroil que son mari rcvicndroil. El, par le commandemenl dudit cordelier, commen(,-a à se décoilïer le ph'.y longiuMueut qu'elle [)ul. Et, quand elle fut en cheveux, le cordelier ne regarda à la beauté qu'ils avoieni, mais les coupa hâtivement, et, ce fail, la fit dépouiller (oui en chemise et lu: vêtit le petit habit, qu'il porloil; reprenant le sien accoutmné, cl, le plus (o! qu'il put partir de léans, menant avec soi son petit cordelier, ({ue si longtemps il avoil désiré; mais Dieu, (jui a i)ilié de l'imiocent en (rihula(iou , regarda les larmes de celle pauvre damoiselie , en sorle que le mari, a\iuit fail ses afi'aires plus hM (pi'il uq cuidoil. retourna en sa maison par un même chemin que sa femme
s'on alloit.Mais, quand le cordcliorrapcrçuldc loin, il dit à la datnoiscile : « A^oici votre mari que je vois venir. Je sais que si vous le regardez, il vous voudra tirer iiors de mes mains: parquoi, marchez devant moi et ne tournez nullement la tCte du côté lit où il ira , car, si vous faites un seul signe, j'aurai plus tôt mon poignard en votre gorge, qu'il ne vous aura délivrée de ma main.» El, en ce disant, le gentilhomme approcha et lui demanda d'où il venoit. 11 lui dit : « De votre maison, où j"ai laissé madamoiselle votre femme, qui se porte très-bien et vous attend. » Le gentilhomme passa outre, sans apercevoir sa femme 5 mais le serviteur qui éloit avec lui, lequel avoil toujours accoutumé d'entretenir le compagnon du cordelier, nommé frère Jean, commença à appeler sa maîtresse, pensant que ce fût frère Jean. La pauvre femme, qui n'osoit tourner la tète du côté de son mari , ne lui répondit mol -, mais son valet, pour la voir au visage, traversa le chemin ; et, sans répondre rien, la damoiselle lui fil signe de TaVil, qu'elle avoil tout plein de larmes. Le valet s'en alla après son maître, et lui dit : « IMonsieur, en traversant le chemin, j'ai avisé le compagnon du cordelier, qui n'est point frère Jean, mais ressemble à madamoiselle voire femme, qui, avec l'œil plein de larmes, m'a jeté un pileux regard. » Le gentilhomme lui dit qu'il revoit, et n'en tint compte. Mais le valet, persistant, le supplia lui donner congé d'aller après, et qu'il attendît au chemin pour voir si c'éloil ce qu'il i)cnsoit. Le gcnlilhcmmc lui accorda, el demeura pour voir que son valet lui rupporleroil. 3Iais quand le cordelier vit derrière lui le valet qui appeloit frère Jean, se doutant que la damoisellc eût été connue, vint avec un grand bàlon ferré qu'il tenoil, et en donna un si grand coup par le côté au valet, qu'il l'aballit du cheval à terre ; incontinent , sauta sur son corps el lui coupa la gorge. Le gentilhomme, qui de loin vit trébucher son valet, pensant qu'il fût tombé par quelque fortune, courut tôt après pour le relever, et, si tôt que le cordelier le vit, il lui donna de son bûlon ferré, comme il avoit fait à son valet, et, le portant par terre, se jeta sur lui -, mais le gentilhomme, qui étoil fort et puissant, embrassa le cordelier de telle sorte, qu'il ne lui donna pouvoir de lui faire mal, et lui fit saillir le poignard des poings, lequel sa femme incontinent alla prendre, el le bailla à
son mari, et, de toute sa force, tint le cordelier I)ar le chaperon, el le mari lui donna plusieurs coui)s de poignard, en sorte qu'il lui requit pardon, et lui confessa toute la vérilé de sa méchanceté. Le gentilhomme ne le voulut point tuer; mais pria sa femme d'aller en sa maison quérir ses gens el quelque charrette pour le mener : ce qu'elle fil -, et, après avoir dé[)0uillé son habit, courut tout en chemise, la lèle rase, jusquesen sa maison. Incontinent accoururent tous ses gens, pour aller à leur maître, lui aide h mener le loup qu'il avoit prins, et le trouèrent dedans le chemin, où il fut prins cl mené en la maison du genliihomme. Lequel après le fil conduire à la justice do l'empereur, en Flandres, où il confessa sa méchanle volonté ; et fut trouvé, par sa confession et preuve faite par commissaires sur le lieu, qu'en ce monastère y avoit été mené un grand nombre de gentilles-femmes et autres belles filles , par le moyen que ce cordelier y vouloil mener celte damoiselle 5 ce qu'il eût fait sans la grâce de Notre-Seigneur, qui aide toujours à ceux qui ont espérance en lui. Et fut ledit monastère spolié de ses larcins et belles filles qui étoient dedans, et les moines enfermés et brûlés avec ledit monastère, pour perpétuelle mémoire de ce crime : par lequel se peut connoître, qu'il n'y a rien plus cruel qu'amour, quand il est fondé sur vice, connue il n'est rien plus humain ni louable, quand il habile en un cœur vertueux.
« Je suis bien marri, mesdames, de quoi la vérilé ne nous amène des contes autant à l'avantage des cordeliers , comme elle fait à leur désavantage ; car ce me seroit grand plaisir, pour l'amour que je porte à leur ordre, d'en savoir quelqu'un où j'eusse moyen de les louer; mais nous avons tant juré de dire vérité, que je suis contraint, après le rapport de gens si dignes de foi, de ne la celer, vous assurant que, quand les religieux de ce jourd'hui feroient acte digne de mémoire à leur gloire, je mettrois grand'peine à les faire trouver beaucoup meilleurs , que je n'ai fait à dire la vérilé de celui-ci. — En bonne foi, Guebron , dit Oisille, voilà un amour qui se devroit nommer cruauté. — Je m'ébahis, dit Simonlault, comment il eut la patience , la voyant en chemise, et, au lieu où il en pouvoilètre maître, qu'il ne la prînt en force. — Il néloit pas friand,
LES NOUVELLES DE LA REliSE DE NAVAllKE.
dit SalTrcdunt, mais ilétoilgourniand; car, pour l'envie qiril avoil de s'en soûler lous les jours, il ne se vouloil point amuser d'en làler. — Ce n'est point cela , ditParlamente -, mais entendez que tout homme furieux est toujours peureux, et la crainte qu'il avoit d'être surprins et qu'on lui ô(àl sa proie, lui faisoit emporter son agneau, comme un loup sa brebis, pour la manger à son aise. — Toutefois, ditDagoucin, je ne saurois croire qui! lui p orlAl amour, el, aussi , qu'en un cœur si vilain que le sien , amour eût su habiter. — Quoi que ce soit, dit Oisille, il en fut bien puni. Je prie à Dieu que de pareilles entreprises puissent sortir telles punilions. IMais à qui donnez-vous votre voix? — A vous, madame, dilGucbron : vous ne faûdrez à nous en dire quelque bonne. — Puiscjucje suis en mon rang, dit Oisille, je vous en raconterai une bonne, pource qu'elle est advenue de mon temps, et que celui môme qui me l'a contée, l'a vue. Je suis sûre que vous n'ignorez pas que la fin de lous nos malheurs est la mort; mais, mettant fin à notre malheur, elle se peut nommer notre fclicilcet sûr repos. Parquoi, le malheur de l'homme est désirer la mort, et ne la pouvoir avoir. Le plus grand mal que l'on puisse donner h un malfaiteur n'est pas la mort; mais est de donner un tourment continuel si grand , qu'il la fait désirer, et si petit , qu'il ne la peut avancer; ainsi qu'un mari la bailla à sa femme, comme vous oirez. »
NOUVELLE XXXIL
runilion, plus rigoureuse que la mort, d'un mari envers sa femme adultère.
Le roi Charles, huitième de ce nom, envoya en Allemagne un gentilhoinme, nommé P>ernage, seigneur de Civrai ', prés d'Amboise, lequel, pour faire bonne diligence et avancer son chemin, n'cpargnoi! jour ne nuit, en sorte qu'un soir, bien tard, arriva au château d'un gciililhomme, oii il demanda logis; ce qu'à grand'peinc il put avoir. Toutefois, quand le gentilhomme entendit qu'il étoit serviteur d'un tel roi, s'en alla au-devant de lui, et le pria de ne se mal contenter de la rudesse de ses gens ; car, à cause de quelques i)arents de sa femme qui lui vouloient mal, il étoit contraint tenir sa maison ainsi fermée. Au soir, ledit Hernage lui dit l'occasion de sa légation, en quoi le
' Les anciennes cdilions écrivent Cicni. Je crois qu'il faut lire Bernard au lieu de Bornage.
gentilhomme s'ollVoil de faire tout service à lui possible au roi son maître, et le mena dedans sa maison, où il le logea et le festoya honorablement. Et, étant heure de souper, le gentilhomme le mena en une salle tendue de belle tapisserie; et, ainsi que la viande l'ut api)ortée sur la table, vit sorlir de derrière la lai)isseric une femme la plus belle qu'il cloit possible de voir, mais elle avoit la tète toute tondue, le demeurant du corps habillé de noir à l'allemande. Après que le gentilhomme eut lavé avec ledit liernage. l'on apporta l'eau à celle dame, qui se lava, et s'en alla seoir au bout de la table, sans parler à nul, ni nul à elle. Le seigneur de Eernage la regardoit souvent, el lui sembla l'une des plus belles dames qu'il eût jamais vues, sinon qu'elle avoit le visage bien pâle et la contenance fort triste. Après qu'elle eut un peu mangé, demanda à l)oirc, ce que lui apporta un serviteur de léans, dedans un émerveillable vaisseau, car c'étoil la lète d'un mort, de laquelle les pertuis étoienl bouchés d'argent; et ainsi but deux ou trois fois la damoiselle. Après qu'elle eut soupe et lavé ses mains, fit une révérence au seigneur de la maison, el s'en retourna derrière la tapisserie sans parler à personne. Bernagc fut tant ébahi de voir chose si tant étrange, qu'il en devint tout triste et pensif. Le gentilhomme, qui s'en aperçut, lui dit : « Je vois bien que vous vous étonnez de ce qu'avez vu en celte table ; mais, vu l'iionnèlclé que j'ai trouvée en vous , je ne vous veux celer que c'est , afin que vous ne pensiez qu'il y ait en moi telle cruauté , sans grande occasion. Celte dame que vous voyez est ma femme, laquelle j'ai plus aimée que jamais homme ne pourroit aimer la sienne; tant que, pour i'épouseï', j'ai oublié toute crainte, en sorte que je ramenai ici malgré ses parents. Elle aussi me monlroil tant de signes d'amour, que j'euijse hasardé dix mille vies pour la mettre céans à son aise el au mien ; oij nous avons vécu longtemps en tel repos et contentement, que je me tenois le plus heureux genliihomme delà clirélienlé; mais, en un voyage (pie je fis, où mon honneur me conlraignoil d'aller, elle oublia tant le sien, sa conscience el l'amour qu'elle avoit en n)oi , qu'elle fui amoureuse d'un jcmie genliihomme qtie j'avois nourri céans: dont à mon retour je m'en cuidois apercevoir. Si est-ce que l'amour que lui porlois éloil si grande, que je ne me pouvois défier
VJEUX COi^TEUUS FllANCAIS.
d'elle, jusqiies à ce que l'expérience m'ouvril les yeux, cl vis ce que je craignois plus que la inorl. Parquoi , l'arnonr que je lui porlois fut coiivcrli(! en fureur cl (]('ses|)()ir ; de sorle (|ue je la guellai de si près, (pi'un jour, feignant aller dehors, inc cachai en sa cliarnbro, où inainlenanl elle demeure, en hKiuclle, bienlôt mon parlcmenl, se relira, el y fil venir ce jeune gentilhomme, lequel je vis entrer, avec la privaulé qui n'appnrionoit (pi'à moi avoir à elle. ]Mais(iu;mdjo vis qu'il vouU)il monter sur le lit auprès d'elle, je sortis dehors, et le prins entre SCS bras, où je le tuai. Et, pource (luele crime de ma femme nu; sembla si grand, que telle mort n'étoit sutïïsante pour la punir, je lui ordonnai une peine que je pense qu'elle a plus désagréable que la mort : c'est de l'enfermer en sa chambre, où elle se rctiroil pour prendre SCS plus grandes délices, et en la compagnie de celui qu'elle aimoit trop mieux que moi 5 auquel lieu je lui ai mis dans un armoire tous les os de son ami , pendus, comme une chose précieuse en un cabinet, et, afin qu'elle n'en oublie la mémoire, en buvant et mangeani, lui fais servir à table, lout devant moi, en lieu de cou|)e, la lèle de ce méchant, à ce (lu'elle' voie vivant, celui qu'elle a fait son morlel ennemi par sa faute, et mort pour l'amour d'elle, celui duquel elle avoil préféré l'aniilié à la mienne. El ainsi elle voit à dîner cl souper les deux choses qui plus lui doivent déplaire, l'ennemi vivant el l'ami mort; el tout, par son |)éché. Au demeurant, je la traite comme moi, sinon qu'elle va tondue, car l'ornement des cheveux n'appartient à l'adultère, ne le voile à l'impudique : parquoi s en va rasée, montrant qu'elle a perdu l'honneur, la chasteté el pudicité. S'il vous plaît prendre la peine de la voir, je vous y mènerai. » Ce que fil volontiers Pjernage. Et descendirent en bas, et irouvérent qu'elle éloil en une très -belle chambre, assise toute seule devant un feu. Le genlilhomme tira un rideau qui étoit devant une grand'armoire, où il vit pendus tous les os d'tm homme morl. Bernagc avoil grande envie de parler à la dame; mais, de peur du mari, il n'osa. Ce genlilhomme, qui s'en aperçut, lui dit : « S'il vous plaît lui dire quelque chose, vous verrez quelle phrase et parole clic a. » Bernage lui dit à Theure : « Madame, si voire palience est égale au (oiir-
' Afin qu'elle.
ment, je vous estime la plus heureuse femme du monde. » La dame, ayant la larme à l'œil, avec une grAce lanl humble (pi'il n'étoit possible de plus, lui dit : « IMonsicur, je confesse ma faute être si grande, que tous les maux (jue le seigneur de céans (le(iuel je ne suis digne de nonuner mon mari) me sauroil faire, ne me seront rien, au prix du regret que j'ai de l'avoir oflensc. » Et, en disant cela, se prinl fort h pleurer. Le gentilhomme tira Bernagc par le bras et l'emmena. Le lendemain , au malin, s'en partit pour aller faire la charge que le roi lui avoil donnée. Toutefois, disant adieu au gentilhomme, ne se put tenir de lui dire : « INFonsicur, l'amour que je vous porte , el riionneur et privante que vous m'avez, faite en votre maison, me contraignent vous dire, qu'il me semble (vu la grande repentancc de votre pauvre fctnme) que vous lui devez user de miséricorde , cl , aussi , que vous êtes jeune cl n'avez nuls enfants. Seruit grand dommage de perdre une telle maison (juc la vôtre, el que ceux qui ne vous aiment peul-Clrc point en fussent héritiers. » Le genlilhoimiic, qui avoil délibéré de ne parler à sa fenune, pensa longuement au propos que lui tint le seigneur Bernage, et enfin connut qu'il lui disoil vérité, cl lui promit que si elle persévéroil en celle humilité, il en auroit quelquefois pitié. Ainsi donc, s'en alla Bernage faire sa charge, et quand il fut retourné devers le roi son maître, lui fit lout au long le conte, que le prince trouva tel comme il disoit, et, entre autres choses, ayant parlé de la beauté de la dame, envoya son peintre, nommé Jean de Paris', pour lui rapporter au vif celte dame : ce qu'il fit, après le consentement de son mari , lequel , après longue pénitence, pour le désir qu'il âvoit d'avoir enfants, et par la pilié quil eut de sa femme, qui en si granùe humilité recovoit cell(^ pénitence, la reprinl avec soi, el en eut depuis beaucoup de beaux enfants.
(( IMesdamcs, si toutes celles à qui pareil cas,
' Ce peintre de François I'^^' ne nous csl connu que par (]ucl(iu('s poi^sies conleniporaines cl par qu'?l(|iie.> extraits d'anciens comptes, cités par Monleil dans V Histoire des Français de divers étais. Sa réputation était si populaire, que son nom a passé en [)ro\crl)c pour désigner un homme galant cl magniUque; mais ce nom nianiiue dans toutes les Biographies, el si nos galeries pojsèdcnt des lahlcaux de ce maitrc, les calalogucs se Utisenl sur l'aulcur.
LES NOUVELLES DE LA
comme à elle, esl advenu, buvoicnl en tels vaisseaux, j'aiirois grand'jxMir qiio beaucoup de coupes dorées seroient converlies en lOles de morts. Dieu nous en veuille ijarder : car si sa bonlé ne nous relient, il n'y a aucun d'enire vous qui ne puisse Taire pis ; mais, ayanl confiance en lui, il gardera celles qui confessent ne se potivoir par elIes-mCmes garder ; et celles qui se confient en leurs forces et vertus , sont en grand danger d'èlre tentées jusques à confesser leur infirmité. El vous assure qu'il s'en esl vu plusieurs, que l'orgueil a fait ircbucher en tel cas, dont riuimililé sauvoit celles que l'on eslimoit le moins vertueuses. El dit le vieil proverbe, que ce que Dieu garde est bien gardé. — Je trouve, dit Parlamenle, cette punilion autant raisonnable qu'il esl possible; car tout ainsi que l'offense est pire que la mort, aussi est la punition pire que la mort. — Je ne suis pas de votre opinion, dit Émarsuilte; car j'aimerois mieux voir toute ma vie les os de tous mes serviteurs en mon cabinet, que de mourir pour eux, vu qu'il n'y a méfait ne crime qui ne se puisse amender; mais après la mort, n'y a point d'amendement. — CommeiU 1 sauricz-vous amender la lionle? dit Longarine ; car vous savez que, quehjuc chose que puisse faire une femme , après un méfait , ne sauroil réparer son honneur. — Je vous prie , dit Émarsuille, dites-moi si la ÎMndelcine ' n'a pas plus d'honneur maintenant entre les hommes que sa sœur, qui étoil vierge? — .Te vous confesse , dit Longarine, qu'elle esl louée entre nous de la grande amour qu'elle a portév? à Jésus-Chrisl cl de sa grande pénitence; mais si lui demcure-t-il le nom de pécheresse. — Je ne me soucie, dit Emarsuille, quel nom les hommes me donnent-, mais que Dieu me pardonne el à mon mari aussi, il n'y a rien pourquoi je voulsisse mourir. — Si cette damoisclie aimoit son mari, comme elle devoil , dit Dapoucin, jem'ébahis qu'elle ne mouroil de deuil, en regardant les os de celui, i"! qui, par son péché, elle avoil donné la mort. — Comment I Dagoucin , dit SimonlauU, èles-vous encore à savoir que les femmes n'ont amour ni regret? — Oui, dil-il, car jamais je n'ai osé tenter leur amour, de peur d'en trouver moins que
' Maric-.MadcK'ine, soMir ili-.Marllio ol du F.nzarc. F.os pliis savans co ni m en la leurs <!r ri;\an'j;il(' lu" la coiifntutciil pas a^ccl'auUc Madeleine, dilc la femme pécheresse.
REINE DE ISAVAURE. i27
je désire. — Vous vivez doncques de foi et d"esi)érance, dit \oiiierfide, comme le pluvier, du vent' ?A'ouséles bien aisé à nourrir. — Je me contente, dit-il, de l'amour que je sens en moi et de l'espoir qu'il y a au cœur des dames; mais si je savois dètrc aimé, comme j'esi)ère, j'aurois un si extrême contentement, que je ne le pourrois porter snns mourir. — Gardez-vous bien, dilGuebron, de la peste; car, de cette maladielA, je vous assure. Mais je voudrois savoir <^ qui mademoiselle Oisillc donnera sa voix. — Je la donne, dit-elle, à SimonlauU, lequel, je sais bien , n'épargnera personne. — Autant vaut, dit-il, que me mettiez à sus que je suis un peu médisant. Si ne lairrai-je à vous montrer que ceux que l'on disoit médisants ont dit la vérité. Je crois, mesdames, que vous n'êtes si sottes de croire en toutes les Nouvelles que l'on vous vient conter, quelque apparence ((u'elles puissent avoir de sainteté, si la preuve n'y est si grande qu'elle ne puisse être remise en doute. Aussi, sous espèce de miracle, y a bien souvent des abus; et, pour ce, j'ai envie vous en raconter un, cpii ne sera moins a la louange du prince fidèle ([u'au déshonneur d'un méchant ministre d'Eglise. »