‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 75 sur 118 · UO · texte numérisé non relu

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car j"ai en main riii.><toire dune folle el dune sage-, vous prendrez l'exemple (pii vous plaira le plus, et coiinoîlrez ([u'aulant (pramour fait faire aux méclianls de mécliaiicelés , en un COMU' homicte fai! faire choses dignes de louanges ; car amour de soi esl bon, niai.s la malice du sujet lui fait souvent prendre un nouveau surnom, de foi léger, cruel et vilain. Toutefois, par l'hisîoire que je vous veux à [irésenl raconter, pourrez voir (pi'amour ne change point le cœur, mais le montre tel (pi il et, f(jl aux fols, sage aux sages. »

NOUVELLE XXVL

PI;n;aiil discours il'iin Kr.TKil Pfigii' iir, pour ;n<'ir l.i jotiiss\incc (l'iiiir dunii' de r;im]icliiiie.

l\ y avoil au temps du roi Louis douzième, un jeune seigneur, nommé M. d'A vannes, fils du sire d'AlLret el frère du roi Jean de Navarre', avec knpiel ledit seigneur d'Avannes demeuroil ordinairement. Or, éloil ce jeune seigneur de l'àgc de (piinze ans, tant l:cau el plein de toutes bonnes grâces, (pi'il sembloil n'èlre fait que pour èlre aimé et regardé : ce (pii éloil de tous ceux qui le vo\oieiil, el. plus (pie de nulle aulre, d'une femme demeurant en la ville dePampelune, en Navarre. Laquelle éloil mariée à un fort riche homme, avec Ie(;uel elle >ivoil fort honnèlement; el combien (prdle ne fùl âgée que de vingl-Irois ans, si est-ce cpie, parce que son mari approchoil du ciiupianlième, s'habilloil si modestement (|u'elle sembloil plus vel've (pie mariée: et jamais à noces ni à fcslins hoiiuiie ne la vil aller sans son mari, ducpiel elle eslimoil tant la vertu el la bonté, qu'elle le préféroil à la beauté de lous les autres. Le mari, l'ayant e\i)é!inieiiléi^ si sage, y [iril telle sûreté, (pi'il lui commelloil loules les alTaires de sa maison. Lu jotu-, fut convié ce riche homme avec(pies sa femme aux noces de l'um; de ses i)arenles. Ampiel lieu, pour les honorer, se trouva le jeune seigneur d'Avannes. (pii naturellement ainioit la danse, comme celui (pii eu son teni|)s n'y Irouvoil son jinreil. Après dîner, (pie le bal c()mmen(;a, fut prié, ledit seigneiu' d'Avannes,

' {;;il)ric'I, ^('';.;ll(Mlr (l'A\ninu's, vice-mi di* N.narrc, liis (i'Aliiin , sire d'Allircl , cl friMC (l(<,lo;iii (l'AU)rcl . roi (le Navarre cl cottilo iji' I"oix. Il se dislinfiua (laiis les guerres (fllalie en lf>(i(» cl l.')0:], ainsi i\w «iaiis l'invasion de la Cilaloî^ne par l'armée de I.oiiis Ml, contre rerdiiiand le i;allio|i(|iic cl Isabelle d'Aragon,

VIE ex CO?sTEUUS FRANÇAIS.

par lo liclic lioininc, de vouloir danser. Ecdil scigiîcur lui demanda qui il vouloil qu'il niciià! ; il lui répoudil : « ^loiisieur, s'il y en avoil une plus belk' et plus à mon acct)nimodemcnl que ma femme, je vous la présenlerois, vous suppliant me faire cel lionni'ur de la mener. » Ce que lit le jeune prince, duquel la jeunesse ôloit si grande, qu'il prenoil plus de plaisir à sauter el danser, qu"à regarder la beaulé des dames. Kt celle qu'il menoit, au conlraiie, rcgardoit plus la grâce et beaulé dudil seigneur, que la danse où elle étoit, condjien que, par sa grande prudence, elle n'en fit un seul semblant. L'heure du souper venue, M. d'Avannes dit adieu à la compagnie et se retira au château, où le riche hoiniui^ l'accompagnoil sur sa mule, et, en alianl, lui di(: «(IMonsieur, vous avez aujourd'hui lanl fait d'honneur à mes parents el à moi, que ce me scroit ingratitude si je ne m'offrois avec toutes mes facultés à vous l'aire service. .Te sais, monsieur, que tels seigneurs que vous, qui avez pères rud(^s et avaricieux, avez souvent plus faute d'argent que nous, qui par petit Irain et bon ménage ne pensons (pie d'en amasseï'. Or, est-il ainsi que l^ieu, m'ajant donné femme selon mon désir, ne m'a V()ulu lo'alement en ce monde bailler mon paradis, élani frustré de la joie que les pères ont des enfants. Je sais, monsieur, qu'il ne m'appartient de vous adoiUer pour tel , mais, s'il vous plaît me recevoir pour serviteur et me déclarer vos |)eliles allai rcs , tant que cent mille écus de mon b'ien se pourront étendre, je no faùdrai de vous secourir en vos nécessités. » ISL d'Avannes fut fort joyeux de celle offre, car il avoil un père tel que l'autre lui avoil déchinVé, el, aijrès l'avoir remercié, le nomma son père par alliance^ De celte heurelà, ledit riche homme prit tel amour audit seigneur d'Avannes, que malin et soir ne cessoil de s'erKiuérir s'il lui falloil queUpie chose, et ne cela à sa femme la dévotion qu'il avoil audit seigneur d'Avannes, dont elle l'aima doublement. Et, depuis celle heurc-Ià, ledit seigneur

' Celait fcitainenicnl un souvenir des mœurs de raiicicnne clK'vaierie, que ces pactes d'amilié et de di'votK'ineiil cuire des personnes de dilTâcns sexes et de dilTi.'rens âges, sous les noms de pire par alliance , sanir el frère 2)ar alliance, l'AC CcUc alliance, forincc par serment et souvent sanclionnéc i)ar une messe et une coniMiunion, devenait une vOril.iMe iiarcnlé. On prétend (|ue Clément 31arol donnait à la reine de Navarre le litre de swir par alliance. Voyez ses a'U\res.

d'Avannes n'avoil faute de choses qu'il désirai : il alloil souvent vers ce riche honmic boire el manger avec lui; cl, quand il ne le Irouvoil point, sa femme lui bailloit tout ce ({ii'il demandoit,ct davantage parloit à lui si sagement, l'admonestant d'être veilueux, qu'il la craignoil el l'aimoit plus {jue toutes les femmes du monde. Elle, qui avoil ])ieu el l'honneur devant les yeux , se conlenloil de sa vue el parole , où gît la satisfaction deriionnèlelé cl bon antour, en sorte que jamais elle ne lui fil signe i)arquoi il dût penser cl juger qu'elle eiil aulrc aiVeclion i\ lui que fraternelle cl chrétienne. Durant celle amitié couverte, AE d'Avannes, par l'aide susdite, étoil fort gorgias el bien en ordre '; el, approchant l'âge de dix-sept ans, commença de chercher plus les dames, qu'il n'avoil de coutume. El, combien qu'il eût plus volontiers aimé la sage dame que nulles autres, si est-ce que la peur qu'il avoil de perdre son amilié, si elle cnlendoil tels propos, le fillairc cl s'amuser ailleurs. Et s'alla adresser à une genlillc femme prés de Pampelune, qui avoil maison Ci^ la ville: laquelle avoil épousé un jeune homme qui surtout aimoit les chiens, chevaux el oiseaux ; et commença, pour l'ainour d'elle, à lever mille passe-temps, tournois, jeux de courses, lulles, masques, feslins cl autres jeux, à tous lesquels se Irouvoit celle jeune dame. Pifais , ù cause que son mari étoil fort fantastique ^^5 ses père cl mère, la connoi^sant belle et légère, jaloux de son honneur, la lenoient de si piès, que ledit seigneur d'Avannes ne pouvoit avoir d'elle chose cpie la parole bien courte en (pielque b'al , combien qu'en peu de tem[)3 el de i)iopo8 , a[)erçùl ledit seigneur d'Avannes, qu'autre chose ne défailloit en leur amitié, que le temps cl le lieu. Parquoi, il vint à son bon père le riche homme et lui dit qu'il avoil grand' dévotion d'aller visiter iVoîre- Daîne de Aîonlferrat, le priant relCiiir en sa maison tout son train, ctqu'il y vouloil aller seul; ce qu'il lui accorda. Mais sa femme, qui avoil en sou canir le grand prophète Amour, soupçonna incontinent la vérité du voyage el ne se put tenir de dire à Al. d'Avannes : « Alonsieur, monsieur, la Notre-Dame que vous adorez n'est pas hors des murailles de celle ville. Par(iuoi, je vous supplie sur toutes choses, regardez à votre santé! » Lui, qui la craignoil cl aimoit, rougit

' Fort mai;nifi(|uc et Lien paré.

" l'our fanlas'iiie.

LES NOUVELLES DE LA UEINE DE NAVAIIRE

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8i Torl ;i celle parole, que, sans parler, il lui confessa la vérilé. 1^1 , sur cela, s'en alla ; cl quand il eut achclé une couple de beaux chevaux d'Espagne, s'habilla en palefienier cl déguisa lellcinent son visage, cpie nul ne le connoissoit. Le gcntilhoinnie, mari de la rolic dame qui sur loules choses aiiuoil les chevaux, vil ces deux que M. d'Avannes menoil, cl inconlincnt les vint acheler ; cl, après les avoir achetés, regardant le palefrenier qui les nicnoil si bien, il demanda s'il le voudroil servir. Le seigneur d'Avannes lui dil que oui et qu'il éloil un pauvre palefrenier qui ne savoil aulre mélier que de panser les chevaux, en quoi il s'acquilleroil si bien, qu'il en seroit conicnl. Le genlilhonuDC, forl aise, lui donna la charge de lous ses chevaux, el, enlranl dans sa maison, il dil à sa femme qu'il lui rcconunandoil ses chevaux cl son palefrenier, qu'il s'en alloil au chàleau. La dame, lant pour complaire à son mari que pour n'avoir meilleur passe-lemps, alla visiter les chevaux el regarda le palefrenier nouveau , qui lui sembla honune de bonne grAce^ toutefois, elle ne le connoissoit point. Lui, qui vit qu'il n'étoit point connu d'elle, lui vint faire la révérence en la façon d'Espagne, luiprint elbaisa la main,el, enlabaisanl, la serra si forl, qu'elle le reconnut^ car, en la danse, il lui avoil niaintesfois fait le tour. El, dés l'heure, ne cessa la dame de chercher le lieu où elle pût parler i\ lui à port : ce qu'elle fil le soir même; car, étant conviée en un festin , où son mari la vouloit mener, elle feignit d'être malade et n'y pouvoir aller. Et le mari, qui ne vouloit faillir à ses amis , lui dil : « I\Ia mie, puisqu'il ne vous plaît venir, .je vous prie avoir égard à mes chiens cl sur mes chevaux, afin qu'il ne leur faille' rien.» La dame (rouva celle conunission fort agréable, mais, sans en faire aulre semblant, lui répondit, puisqu'en meilleure chose ne la vouloit employer, qu'elle lui donncroit à connoîlre jiar les moindres combien elle désiroit lui conq)laire. Et n'étoit pas encore le mari hors delà porlc, qu'elle descendit en l'élable , où elle trouva que quelque chose défailloil-, el, pour y donner ordre, donna tant de commissions aux valets d'un côté cl d'autre , qu'elle demeura toute seule avec le maîlre palefrenier. El, de peur que quelqu'un survînt, elle lui dil : «Allez-vous-en dedans mon jardin et m'attendez en un cabinet qui est ■ Manque.

au boni de l'allée.» Cecju'il fit si diligemment, qu'il n'eut loisir de la remercier. El , après (pi'elle eul donné ordre à toute l'écurie, s'en alla voir ses cliiens. f;iisanl scinblable diligence de les faire bien trailer, lanî qu'il sembloil cpie de maîlressc elle fùl devenue chambrière. Et après retourna en sa chaml're, où elle se trouva si lasse, quelle se mil dedans le lit, disant qu'elle vouioil reposer. Toules ses femmes la laissèrent seule, fors une en (pu elle se tioit, à laquelle elle dil : « Allez-vous-en au jardin el me faites venir celui que vous trouverez au bout de l'allée.» La chambrière y alla el trouva le maître palefrenier, qu'elle amena inconlincnt a sa dame, qui la fil saillir dehors pour guetter (piand son mari viendroit. ÎM. d'Avannes, se voyant seul avec la dame , se dé[)ouilla des habillemenls de i)alefrenier, ô!a son faux nez el sa fausse barbe, cl, non connue palefrenier craintif, mais comme tel seigneur ipi'il étoit, sans demander congé à la dame, audacieusement se coucha jirés d'elle, où il fut reçu, ainsi que le plus beau li!s qui fùl en son tenq)s, de la plus folle dame du pays -, el demeura là jusqu'à ce que le seigneur retourna. A la venue duquel, reprenant son masque, laissa le plaisir que par finesse el malice il usurpoil. Enfin le gentilhomme, enirant en sa cour, entendit la diligence qu'avoil faite sa femme de bien lui obéir cl la remercia très-fort. « 3Ion ami , ce dil la dame, je ne fais que mon devoir, il est vrai que qui ne prendroil gKTrde sur les méchants garçons , vous n'auriez chien qui ne fùl galeux ne cheval (pii ne fût maigre. Mais, puisque je connois leur paresse et voire vouloir, vous serez mieux servi que vous ne fûtes oncqucs. » Le gentilhomme, qui pensoit bien avoir choisi le meilleur palefrenier du monde, lui demande que lui en seml)loit. ((.levons assure, monsieur, dit-elle, qu'il sait aussi bien son mélier, que serviteur (|ue vous eussiez pu choisir; mais si a-t-il besoin dèîre solliciié , car c'est le plus endormi vaiel que je vis jamais. » Ainsi demeurèrent longuement le niari el la dame en meilleur amilié qu'auparavant, et perdil tout le soupçon et la jalousie (pi il avoit d'elle ; pource qu'aulanl (pi'elle avoit aimé les festins, danses el compagnies, telle éloil atlenlive à son ménage el se conlenloit bien souvent de ne [)orter siu- sa chemise (pi'tm chamaire ', en lieu (pi'elle avoit accoulumé ' Iloii|)i>elan<Jc, r(il)c de cliaiiiljic, siiiiarrc.

VlKLX COrsTKLr.S 1 TiANCAlS.

frôlrc (jiiatrc liouros à s";K'coùlicr : donl i*l!o é'oil louée do son iiinri ol d'un cliacuii qui Il cntciidoil p;is (jiio lo pire diable cliassoil le iiioiiidro. Ainsi véiinil celle jeunt* daine sous J'Iiypociisie et liabit de fennncde bien, on telle voinpié, rpie raison, conscience, ordre ne n)esiu'o navoil plus de lieu en elle, i'.a que ne pul porter guère longuement la jeune et délicate coniplexion du seigneur d'Avannes^ mais comiiien^-a à devenir tant p;"de et maigre, que, sans porter mas(pie, on le pouvoil bien méconnoître. Toutefois, la folle amour qu'il avoil à cette feimiie, lui rendit lelleinenl les sens hébétés, qifil présumoil de sa force ce (jui eût défailli en celle d'Hercule : dont, à la fin, contraint de maladie et conseillé i)ar la dame , qui ne Tairnoil tant malade que sain , demanda congé i\ son maîlre de se retirer chez ses [)arents, qui le lui donna à grand regret cl lui fit promettre que, quand il seroit sain , il relourneroit en son service. Ainsi s'en alla le seigneur d'Avanncs à beau pied, car il n'avoil à traverser que la longueur d'une rue \ et, arrivé qu'il fut en la maison de son père, n'y trouva que sa femme ', de laquelle Tamour vertueux qu'elle lui i)orloit n'étoit j)oint diminuée pour voyage. IMais , (|uand elle le vil si maigre el décoloré , ne s'y pul tenir de lui dire : « Monsieur, je ne sais comme il va de voire conscience, mais volrc corps n'a point amendé de ce pèlerinage-, et me doute fort que le chemin que vous avez fait par la nuit vous ait plus travaillé que cellui du jour-, car, si vous fussiez allé en Jérusalem à i)ied, vous en fussiez bien venu plus hàlé, mais non pas si maigre cl faible. Or, comptez celle-ci pour une cl ne servez plus tels images, (]ui, en lieu de rcssuscilcrles morts, l'ont mourir les vivants. .Te vous en dirai davantage, mais , si vo'rc corps a péché, je vois bien (pi'il en a telle punilion, (pie j'ai [litié d'y ajouter fâcherie nouvelle. » Quand le seigneur d'Avannes eut entendu lous ces projios , il ne fui pas moins marri que honteux , cl lui dit : « IMadame, j'ai autrefois ouï dire que la repcnlanco suit de bien prés le péché ; cl maintenant, je l'épreuve à mes dépens, vous priant excuser ma jeunesse, ([ui ne se peut châtier qu'en expérimentant le mal qu'elle ne veut croire. » La dame, changeant de propos, le fil coucher en un beau lit, où il fuUpiinze jours,

' Son père par alliniice . le rictie liomnio , donl il ne trouva que la femme.

ne vivant que de restaurants, l'^t le mari et la dame lui tinrent si bonne compagni(\ qu'il avoit toujours l'un d'eux auprès de lui. Kl, combien (pi'il eùl fait les folies que vous avez ouïes, contre la volonté et conseil de la sage dame, si ne diminua-l-clle jamais l'amour vertueuse (ju'elle lui porloit ; car elle cspéroil toujours qu'après avoir passé ses premiers jours en folie, il se relircroit et contraindoit d'aimer honnèlement, cl, par ce moyen, seroit du tout i\ elle. Et, durant ces quinze jours qu'il fut en sa maison, elle lui tint tant de bons propos tendant à l'amour de vertu , qu'il commença à avoir horreur de la folie qu'il avait faite. El, regardant la dame, qui en beauté passoil la folle, connoissant de plus en plus les grâces et vertus qui éloienl en elle, il ne se pul garder, un jour qu'il faisoit assez obscur, chassant toute crainte hors, de lui dire : « IMadame, je ne vois meilleur moyen pour cire tel et si vertueux que vous me prêchez el désirez, que de melire mon canir à être entièrement amoureux de la vertu. Je vous supplie, madame, de me dire s'il ne vous plaît m'y donner toute aide et faveur à vous possible ?» Ea dame, forl joyeuse de lui voir tenir ce langage, lui dil : « Et je vous promets, monsieur, que si vous êtes amoureux de la vertu, comme il appartient à tel seigneur que vous, je vous servirai, pour y parvenir, de toutes les puissances que Dieu a mises en moi. — Or, madame, dil RE d'Avannes, souvenez-vous de volrc promesse cl entendez que Dieu, inconnu du chrétien, sinon par foi, a daigné prendre la chair semblable à celle du pécheur, afin qu'en attirant noire chair en l'amour de §on humanité, tirât aussi notre esprit à l'amour de sa divinité, el s'est voulu servir des moyens visibles pour nous faire aimer par foi les choses invisibles. Aussi, cette vertu que je désire aimer toute ma vie, esl chose invisible, sinon par les cfl'ets du dehors. Parquoi, oslbesoin qu'elleprcnne quelque corps [)ourse faire connoîlre entre les hommes : ce qu'elle a fait, se revêtant du vôtre pour le plus parfait qu'elle a pu trouver; doncques je vous reconnois cl confesse non - seulement vertueuse, mais la seule vertu. El moi, qui la vois reluire sous le voile du plus parfait corps qui oncques fi'il, qui esl le vôtre, la veux servir cl honorer toute ma vie, laissant pour elle loule autre amour vaine cl vicieuse. » La dame, non moins conlcnlc (prémcrveilléc d'ouïr ces pro-

LF.S NOUVELLES DE L

pos, dissimula si bien son conlenlcrnonl, qu'elle lui dil : u IMonsieur, je n'entreprends pas de répondre à voire lliéologie; mais, comme celle (|ui est plus craignanl le mal que croyant le bien , vous voudrois sn|)plier de cesser en mon ondioit les propos , dont vous estimez si peu celles qui les ont crus. Je sais lrés-l)ien (pie je suis femme, non-seulement comme uneautie, mais tant imparfaile, que la vertu feroil plus grand acte de me transformer en elle, (pie de prendre ma forme, sinon (piand elle voudroit C'Ire inconnue en ce monde -, car, sous tel habit que le mien, ne pourioit la vertu être reconnue telle qu'elle est. Si est-ce, monsieur, (pie, pour mon imperfeclion.je ne laisse à vous porter telle affection que doit et peut faire femme craignant Dieu et son honneur. Mais celle alTection ne sera dé-clarc-'e, jusqu'à ce que volrc cceur soil suscepiible de la paliencc que l'aniour vertueuse conmiande. El, à Iheurc, monsieur, je sais quel langage il faut tenir. Mais pensez que vous n'aimez pas lanl votre bien, personne ne honneur, que je l'aime. » Le seigneur d'A vannes, craintif, ayant la larme à lœil, la supplia tri's-fortque, pour sûreté' de ses paroles, elle le voulût baiser : ce qu'elle lui refusa, disant que pour lui elle ne romproit point la coutume du pays. Et, en ce débat, survint le mari, auquel dil 3L d'Avannes : « I\lon père, je me sens tant tenu à vous et à votre femme, que je vous supplie pour jamais me réputer voire fils. » Ce que le bonhomme fil très- volontiers : « Et pour sûreté de celle amilié, je vous baise.» Ce (pi'il fit, et après lui dit : (( Si ce n'étoit de peur d'offenser la loi, j'en ferois autant à ma mère voire femme.» Le mari, voyantcela, commanda à sa femme de le baiser-, ce qu'elle fit, sans faire semblant de vouloir ou non vouloir ce que son mari lui commandoit. A riicure, le feu que la [)arole avoit commencé dallumer au C(eur du pauvre seigneur, commen(;a à s'augmenter par le baiser tant désiré , si fort refiuis cl si cruellement refusé. (]c fait, s'en alla ledit seigneur d'Avannes devers le roi son frère au chAleau, où il fil force beaux contes de son voyage de iMonlferral; et là entendit (pie le roi son frère s'en vouloil aller à Olly et 'J'alîares'.Et, pensant que le voyage seroillong, entra en une grande tristesse , qui le mil jus- (pià délibérer d'essayer, avant que partir, si la

' Il faul lire Olile ol "J'u/fale, noms de deux y)eli(e< viilC'J de la Navarre en Kspagnc, .

A KEINE DE NAVARRE. 413

sage dame lui porloit point meilleure volonté qu'elle lui en faisoit le semblant, et s'en alla loger en une maison d(; la ville, en la rue où elle èloit -, et print un logis vieil et mauvais et lait de bois. Auquel , environ nilMuit , mit h; feu; dont le cri fut fort grand [jar loule la ville, (piil vint à la maison du riche homme, lecpiel demanda par sa fenêtre, où c'étoil quéloil le feu : entendit (pie c'éloil chez Î\L d'Avannes ; où il alla incontinent avec tous les gens de sa maison, et trouva le jeune seigneur tout en chemise en la rue, dont il eut si grandpiiié, qu'il le print entre ses bras ; et, le couvrant de sa robe, le mena en sa maison le plus lot (pi'il lui fui possible, et dit à sa femme, (pii étoit dedans le lit : (( ÏNfa mie, je vous donne en garde ce prisonnier, Irailez-le comme moimême. » El, sitôt quil fui parti , ledit seigneur d'Avannes, qui eût bien \oulu être traité en mari, saula légèrement dedans le lit, espérant que l'occasion el le lieu feroient changer propos à celle sage dame j mais il trouva le contraire; car, ainsi qu'il saillit d'un c(Mé dedans le lit, elh; sortoit de l'autre et print sa chamarre; de laquelle vêtue, s'en vint à lui au chevet du lit, el lui dit : (> Comment, monsieur, avcz-vous pensé que les occasions puissent miner un chaste cœur? Cioyez que tout aiiiii que l'or s'éprouve en la fournaise, aussi fait un coiur chaste au milieu des tentalions, où souvent se trouve plus fort el vertueux (pi'ailleurs cl se refroidit, tant plus il est assailli de son contraire. Parquoi , soyez sûr que, si j'avois autre volonté (pie celle que je vous ai dite, je n'eusse failli à trouver des moyens; desquels, n'en voulant user, je n'en liens compte, vous priant que, si vous voulez que je continue l'alïection, que vous otiez non-seulement la volonté, mais la pensée, de jamais, pour chose (pie vous sussiez faire, me trouver autre ([ue je suis. » Durant ces paroles, arrivèrent ses femmes, auxquelles elle commanda que l'on apportât la collation de toutes sorles de confitures. Mais il n'avoil pour l'heure ne faim ne soif, lanl étoit désespéré d'avoir failli à son entrepiinse , craignant (pic la demonslralion qu'il avoit faite de son désir lui iil perdre la privante (|uil avoit avec elle. Le mari, ayant donné ordre au feu. retourna cl pria tant I\r. d'Avannes (pi'ii demeurai |)our celle nuit en sa maison : (piil lui accord.i : mais fui celle nuit passée eu telle sorte (pie ses yeu\ furent

^iii

VIEUX CO.NTELRS FRANCAm.

|)!us cvcrci's à ideiii'iT ([ii'à dormir. Kt, bien malin, leur alla (lire adieu dans le lil, où, on baisanl la dame, conniil bien qirollc avDil pins do pilié di' son olTv'nsc (lUi; de mauvaise 1 volonté envers lui; (jui lui un cliaiLon (la- i vanlago ajouté au l'eu de son amour. Ajjiès dîner, s'en all;i avec le roi à TalTares -, mais, avant que parlir, encore alla dire adieu à son bon père el à sa dame, qui, depuis le premier commandement de son mari, ne fit plus de diflicnllé de le traiter comme son lils. INJais soyez sur que plus la veilu empèchoit son œil cl conlenance, plus devenoil insupportable-, en sorte que, ne pouvant poitcr la |.!,uerre (pie l'honneur cl l'amom- lui faisoicnt en son cœur (laquelle toutefois avoil délibéré de jamais ne montrer, ayant perdu consolation de la vue el parole d'icelui pour (pii elle vivoil), prinl un(> lièvre continue, causée d'une lumicur mélancorupu; el couverte, lellement, que les exlréinilés du corps lui vinrent toutes froides, cl au dedans brùloit incessamment, l.cs médecins, en la maiii descjuels ne de[)eiul pas la santé des Iionunes, commencéi'cnt à douter fort de sa maladie, à cause d'une oi)ilation qui la rendoil mélancolique, el conseillèrent au mari d'avertir sa fennne de penser à sa conscience el qu'elle étoit en la main de Dieu, connue si ceux qui sont en santé n'y étoient point. Le mari, (pii aimoilsa femme parfaitement, fut si triste de leurs paroles, que, pour sa consolation, il écrivit à IM. d'Avannes, le suppliant prendre la peine de les venir visiter, espérant que sa vue prolltcroil à cette maladie. A (juoi ne tarda le seigneur d'Avannes, incontinent les lettres re(;ues, et s"en vint en poste en la maison de son bon père ; cl, à l'entrée, trouva les serviteurs et femmes de léans, menant tel dueil que niéritoil leur maîtresse : dont ledil seigneur fut si étonné, qu'il demeura à la porte conune ime personne transie, jusqu'à ce qu'il vît son bon père, lequel, en l'embrassant, se print à pleurer si fort, (juil ne lui put dire mol. Et mena ledil seigneur d'Avannes en la chambre de la pauvre malade; la(iuelle, touinanl ses yeux languissants vers lui , le regai'da et lui bailla la main , en le tirant do toute sa foible puissance-, et, en rembrassantel baisant, (il un merveilleux placet ' el lui dit : u 0 monsieur, l'heure est venue qu'il faut (juc toute dissimu-

* Élrango rcfiuOlc, dcclaraliim , a\eii.

lation cesse cl (pie je vous confesse la vérité que j'ai tant de peine à celer : c'est que si vous m'avez porté grande alleclion, croyez que la niieime n'a été moindre. IMais ma douleur a I)assé la vôtre, d'aulant que j'ai eu la peine de la celer contre mon cœur el volonté. Car entendez, monsieur, que Dieu et mon honneur ne m'ont jamais permis de la vous déclarer, craignant d'ajouter en vous ce que je dè^irois diminuer. IMais sachez, monsieur, (pic le mol que si sonvenl vous ai dit m'a tant fait de mal au prononcer, qu'il est cause de ma mort, de la(pielle je me contente, puisque iJieu m'a fait la grince de n'avoir ijcrmis que la violence de mon amour ail mis tache à ma conscience el renommée, car, de moindre feu que le mien, onlélé ruinés plus grands el plus forts édifices. Or, m'en vais-jc contente, puisque avant mourir, je vous ai pu déclarer mon alTection égale à la V(')lre, hormis que l'honneur des hommes et des femmes n'est pas semblable. Vous suj)pliant , monsieur, que dorénavanl vous ne contraignez à vous adresser aux plus grandes el vertueuses dames que vous pourrez, car ca tels ctt'urs habitenl les plus fortes passions et plus sagement conduites. Et la grâce, beauté el honnêteté, qui est en vous, ncpermetironi que votre amour travaille sans fruit. Je vous prie donc vous recorder de ma constance, el n'attribuez point à cruauté ce qui doit être imixité à l'honneur, à la conscience et à la vertu, lesquelles nous doivent être plus chères mille fois que notre propre vie. Or, adieu, monsieur, vous recommandant votre bon père mon mari, auquel je vous prie conter à la vérité ce que vous savez de moi, afin qu'il connoisse combien j'aime Dieu et lui ; el gardez-vous de vous trouver plus devant mes yeux, car dorénavant je ne veux penser qu'à aller recevoir les promesses que Dieu m'a faites avant la constitution du monde. » En ce disant, le baisa et embrassa, de toute la force, descsfoibics bras. Ledit seigneur, qui avoil le cœur aussi mort par compassion qu'elle par douleur, sans avoir puissanc(î de lui dire un seul mot, se retira hors de devant elle et se mil sur un lit qui étoitdans la chambre, oi'i il évanouit plusieurs fois. A Iheure, la dame appela son mari, el, après lui avoir fait beaucoup de remontrances honnêtes, lui recommanda M. d'Avannes, l'assurant qu'aiirès lui, c'éloil la personne du monde qu'elle avoil le plus aimé; et, en baisant son

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iii.iii, lui (lit adieu. El, à riicnro, fil apporlcr le saiul sacrcuionl do I aiilol cl puisaprèa l'onclion, lrsqu('Is elle r(N;ul aYcciiues joio, coninie celle qui éloil sùrcdeyoïi silul. I-]l, voyaiil que la vue lui diiuinuoit el les l'oroes lui défuilloieiU, coiï)niença à dire bien haul son In manus. A ce cri, se leva le sciiîiieur d'Avaniies de dessus le lil , el, en la regardant pileusemenl, lui vit rendre avec un soupir sa glorieuse unie à Celui dont elle éloit venue. Et quand il s'aperçut (pTelle étoil morte , il courut au corps mort, duquel étant vivant il n'approclioit (pren crainte, et alors le vint embrassiM" et baiser de telle sorle, qu'à grand'peine le lui [)ut-on ôler d'entre les bras : dont le mari en fut fort étonné; car jamais n'avoit estimé qu'il lui portât lellc affection. Et, en lui disant : « IMomieur, c'est trop! » ils se retirèrent tous deux de là. Et, après avoir pleuré longuonicnl, l'un, de sa femme, et Taulre, sa dame, M. d'Avannes conta tout le discours de son amilié , conuncnt jus- (ju'à sa mort elle ne lui avoit jamais fait un seul signe où il îrouvàl autre chose que rigueur : dont le mari, i)lus coulent que jamais, augnnnla le regret el la douleur qu'il avoit de l'avoir perdue; cl, toute sa vie, fit service à ]\î. d'Avannes, cpii à l'ii; ure n'avoit que dixliuit ans. Lequel s'en alla à la cour, où il demeura beaucoup d'années, sans vo'.doir ni, voir ni parlera femr.'.e du monde, et porta plus de deux ans le noir.

((^'oilà, mesdames, la différence d'une sage à une folie dame, descpielles se monlrent les dilféienls elTets d'amour; dont l'une en reçut mort glorieuse et louable, et l'autre, renonnnée honteuse et infâme qui fit sa vie Irop longue, car aulanl qsie la mort du saint est précieuse devant iJieu, la mort du [)écheur est Irés-mauvaise. — Yraiment , SalVredanl, dit Oisille, vous nous avez raconté une histoire autant belle (pi'il en soit point. El qui auroil connu les personnes comme moi, la trouveroil encore l)lus belle; car je n'ai point vu un plus beau gentilhomme et de meilleure grâce, que ledit seigneur d'Avannes. — Pensez, dit SalTredaiil, que voilà une bonne el sage fenune (jui, pour se montrer i)lus vertueuse i)ar dehors (lu'elle n'étoit au C(rur, el pour dissimuler un amoui" que la raison de nature vouloit qu'elle portât à im si homièle seigneur, se laissa mourir par faute de se donner le plaisir qu'elle désiroil

V riEÎNE DE NaVaUUE.

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