CINQUIEME JOURNEE
Quand le malin fut venu. M""' Oisille leur prépara le déjeuner spirituel , d'un si très-bon goût, qu'il étoit sulTisant de fortifier le corps et l'esprit; où toute la compagnie fut fort attentive, en sorte quïl scmbloit bien n'avoir jamais ouï sermon qui leur profitât tant. Et, quand ils ouïrent sonner le dernier coup de la messe, s'en allèrent exercer à la contemplation des sainis propos qu'ils avoient entendus. La messe ouïe, et s'élant un peu pourmenés, se mirent à table, se promettant la journée présente devoir être aussi belle que les passées. Lors, Saffredant leur dit, qu'il voudroil que le pont demeurât encore un mois à faire, pour le plaisir qu'il prenoit à la bonne chère qu'ils faisoient. IMais l'abbé de léans y faisoit faire toute diligence à lui possible, pource que ce n'étoit pas sa consolation de vivre entre tant de gens de bien, pour la présence desquels ees pèlerines accoutumées n'alloicnt si privéïnent visiter les saints lieux. Et, quand ils se furent reposés quelque temps après dîner , ils retournèrent à leur passe-temps accoutumé, et, ayant pris chacu:i son siège, demandèrentàParlamenlc, à qui elle donneroit sa voix. « II me semble, dit-elle, que Saffredant commcnccroit bien cette journée-, car je ne vois point qu'il ait le visage propre à nous faire pleurer. — Vous serez donc bien cruelles, mesdames, dit Saffredant, si n'avez pitié d'un cordelior, ducpiel je vous conterai riiistoire.Et, encore que par celles qu'aucune d'entre nous ont récitées ci-devant, vous pourriez penser que ce sont cas advenus aux pauvres damoiselles^donl la félicité de l'exécu-
tion a fait sans crainte commencer l'entreprise 5 si est-ce que, pour vous faire connoître que l'aveuglement de leur concupiscence leur ôtc toute crainte et prudente considération : à cette fin , je vous dirai ce qui advint en Flandres. »
NOUVELLE XLL
Ëlrange et nouvelle pénitence, donnée par un cordclicr confesseur à une jeune damoiselle.
L'année que M""' Marguerite d'Autriche vint à Cambrai , de la part de son neveu l'empereur, pour traiter la paix entre lui et le roi très-chrétien, delà part duquel s'y trouva sa mère M""" Louise de Savoie' ; étoit en la compagnie de ladite dame IMarguerite, la comtesse d'Aiguemonl '% qui emporla en cette assemblée, le bruit d'être la plus belle de toutes les Flamandes. Au retour de cette grande assemblée, s'en retourna la comtesse d'Aiguemonl en sa maison , et, le temps des Avenls venu, envoya en un couvent de cordeliers demander un prêcheur sufiisant et homme de bien , tant pour
' Le traité de Cambrai fut conclu en 1529 par Marguerite d'Aulriclic et Louise de Savoie. Il conOrma la plupart des odrcs que François I" avait faites à C.harles-Quint, et celte i)aix , de peu de durée, s'appela la jjaix des clames, à cause des intermédiaires que le roi et l'empereur avaient choisis.
' C'est Françoise de Luxembourg, comtesse deGavrc, dame de Fienucs, etc., qui avait épousé le comte d'Egmont, Jean, quatrième du nom, ciiambclIniideChiirlcs- Quint. Cette dame, morte en 1557, fut mère du célèbre comte d'I'.gmonl, à qui le ducd'Aibelit trancher la tête en 15GS.
LES NOUVELLES DE LA KEINE DE NAVAHRE
prêcher, que pour confesser elle et (ou le sa compagnie. Le gardien chercha le plus digne qu'il eut de faire telle ofiîce , pour les grands biens qu'ils reccvoienl de la maison d'Aiguemont et de celle de Pieimes ', dont elle étoit. Eux, qui, sur tous autres religieux, désiroient gagner la bonne estime et amitié des grandes maisons, envoyèrent un prédicateur le plus apparent de leur convcnt, lequel, tout le long de l'A vent, fit très-bien son devoir ; et avoit la comtesse grand contentement de lui. La nuit de Noël, que la comtesse vouloit recevoir son Créateur, fi t venir son confesseur ; et, après s'être confessée en une chapelle bien fermée, afin que la confession fût plus secrète, laissa le lieu à sa dame d'honneur, laquelle, après s'être confessée, envoya sa fille passer par les mains de son bon confesseur. Et, après qu'elle eut dit tout ce qu'elle savoit, connut le beau père quelque chose de son secret, qui lui donna envie et hardiesse de lui bailler une pénitence non accoutumée, et lui dit: « Ma fille, vos péchés sont si grands, que, pour y satisfaire, je vous baille en pénitence de porter ma corde sur voire chair toute nue. » La fille, qui ne lui vouloit désobéir, lui dit : a Baillez-la-moi , mon père, et je ne faùdrai de la porter. — Non, ma fille, dit le beau père, il ne seroit pas bon de votre main. Il faut que les miennes propres, desquelles vous devez avoir l'absolution , la vous aient premièrement ceinte; puis après vous serez absoute de tous vos péchés, « La fille, se prenant à pleurer, répondit qu'elle n'en feroitrien. «Comment! dit le prêcheur, ètes-vous une hérétique, qui refusez les pénitences selon que Dieu et notre mère sainte Église l'ont ordonné?— J'use de la confession, dit la fille, comme l'Église l'a commandé, et veux bien recevoir l'absolution et faire la pénitence 5 mais je ne veux point que vous y mettiez les mains, car en celte sorte je refuse votre pénitence. — Par ainsi, dit le confesseur, ne vous puis-je aussi donner l'absolution. » La damoiselle se leva de devant lui, ayant la conscience bien troublée, car elle étoit si jeune, qu'elle avoit peur de faillir par le refus qu'elle avoit fait au beau père. Quand ce vint après la messe, que la comtesse d'Aiguemonteut reçu le corpus Domini,sa dame, voulant aller après, demanda î^
' L'éditeur Gruget a mal hi le nom de Fiennes. Il est probable que la reine de Navarre avait cllc-ruéme mal écrit (.l'/iitjHvmont, au lieu d'F.owmt.
sa fille, si elle éloil prêle. La fille en pleurant lui dit, qu'elle n'èloit point confessée. « Et qu'a • vez-vous tant fait avec ce prêcheur? dit la mère. — Rien, répondit la fille, car, lui refusant la pénitence qu'il m'a baillée, m'a aussi refusé l'absolution.» La mère s'en cnquit si sagement, qu'elle connut l'élrange façon de pénitence, que le beau-père vouloit bailler à sa fille. Et , après l'avoir fait confesser à un autre, reçurent tous ensemble'. Et, si tôt que la comtesse fut retournée de l'église, la dame d'honneur lui fit la plainte du prêcheur, dont elle fut bien marrie et étonnée, vu la bonne opinion qu'elle avoit de lui. Mais son courroux ne la put engarder, qu'elle n'eût bien envie de rire, vu la nouvelle de la pénitence. Si est-ce que le rire n'empêcha point aussi qu'elle ne le fît prendre et battre en sa cuisine, où, à force de verges, confessa la vérité; et après, l'envoya pieds et mains liés, à son gardien, le priant qu'une autre fois il baillât commission à plus gens de bien de prêcher la parole de Dieu.
« Regardez , mesdames , si en une maison si honorable que celle-là, ils n'ont point eu de peur de déclarer leur folie, ce qu'ils peuvent faire aux pauvres lieux, où ordinairement ils vont faire leur requête, où les occasions leur sont présentées si faciles, que c'est miracle, quand ils en échappent sans scandale : qui me fait vous prier, mesdames, de tourner votre mauvaise estime en compassion-, et pensez que celui ^ qui peut aveugler les cordeliers n'épargne pas les dames, quand il les lient à propos. — Vraiment, dit Oisille, voila un bien méchant cordelier! être religieux, prêtre et prédicateur, et user de telle vilenie au jour de Noël, et en l'église sous le manteau de confession, qui sont toutes circonstances qui aggravent le péché. — Comment, dit Hircan, pensez-vous que les cordeliers ne soient pas hommes comme nous cl excusables, et principalement celui-là, se sentant seul de nuit avec une belle fille? — Vraiment, dit Parlameiile, s'il eût pensé à la nativité de Jésus-Chris!, qui étoit représcnlée en ce jour-là, il n'eût pas eu la volonté si méchante. — Voire-mais, dit SafTredanl, vous ne dites pas qu'il lendoit à l'incarnation, avant (pie de venir à la nativités Toutefois, c'étoitun hommcpiein
' Il faut suppléer : le corps de lYotre-Seigneur.
'^ C'e.sl-à-dire, le démon.
^ Voilà une plaisanterie un peu vive .sur tlcux mys-
de mauvais vouloir, vu que, pour si peu croccasion ', il faisoil unosi inochanlo cntropiiso, — Il me semble, dit Oisille, que la comtesse en fit si bonne punition, que ses compagnons y pouvoienl prendre exemple. — Mais à savoir, dil Nomerfide, si elle fit bien de scandaliser ainsi son prochain, et s'il eût pas mieux valu qu'elle lui eiU remontré les fautes doucement, que de les divulguer? — Je crois, dit Guebron, que c'eût été bien fait, car il est commandé de corriger notre prochain, entre nous et lui, avant que de le dire à personne, n'a l'Eglise. Aussi, depuis qu'un homme est déhonlé, ù grande peine se peut-il jamais amender, parce que la honte retire autant de gens du péché que la conscience. — Je crois, dit Parlamente, (ju'envers un chacun, se doit user le conseil de l'Evangile, sinon envers ceux qui le prêchent et font le contraire. Car il ne faut point craindre à scandaliser ceux qui scandalisent les autres. Et me semble que c'est grand mérite de les faire connoîlre tels qu'ils sont, afin que nous nous donnions garde de leurs séductions à l'endroit des filles , qui ne sont pas toujours bien avisées. Mais à qui Ilircan donnera sa voix? — Puisque vous me le demandez, ce sera à vous-même, dit Ilircan, c^ qui nul homme d'entendement ne la doit refuser. — Or, puisque vous mêla donnez, dil Parlamenle, je vous en vais compter une], dont je puis servir de témoins. Et ai toujours ouï dire, que tant plus la vertu est en un sujet débile et foible , assaillie de son très-fort et puissant contraire , c'est à l'heure qu'elle est |)lus louable, et se montre mieux telle qu'elle est. Car si le fort se défend du fort, ce n'est pas cas émerveillablc ; mais si le foible en a victoire, il en a gloire de tout le monde. Pour connoître les personnes dont je veux parler, il me semble que je ferois lort t'i la vérité, que j'ai vu cachée sous un si pauvre vêtement, que nul n'en tenoil compte, si je ne parlois de celle, par laquelle ont été failes actes si honnêtes, qu'ils me contraignent les vous raconter. »
lères de la religion callioliquc. La reine de Navarre semble ici aller au delà dos opinions de la lU-forme. ' Chance, espoir de réussir.
VIEUX CONTEURS PRANflATS.
NOUVELLE XLII
Conliiicncc d'une jeune fille, conlre l'opinidlre poursuilc amoureuse d'un dns f;rands seigneurs de Irancc ; el l'Iieureiix succès (lu'cn cul la damoiscllo.
En l'une des meilleures villes de Touraine, demeuroil un seigneur de grande et bonne maison, lequel y avoit été nourri dés sa grande jeunesse'. Des perfections, grAce cl beauté, et grandes vertus de ce jeune prince, ne vous en dirai autre chose, sinon qu'en son temps ne se trouva jamais son pareil. Étant en l'âge de quinze ans , il prcnoit plus gratid plaisir à courir el chasser, que non pas à regarder les belles dames. Un jour, étant en une église, regarda une jeune fille, laquelle, autrefois, avoit été nourrie, en son enfance, au château, où il demeuroil 5 cl, après la mort de sa mère, son père se relira -, parquoi , elle se relira en Poitou avec son frère. Celle fille, qui avoit nom Françoise, avoit une sœur bâtarde, que sou père aimoit très-fort, et la maria à un sounnelier d'échansonnerie de ce jeune prince, dont elle tint aussi grand étal, que de nul de la maison. Le père vint à mourir, et laissa, pour le partage de Françoise, ce qu'il tcnoit auprès de celte bonne ville. Parquoi , après qu'il fut mort, elle se relira où éloit son bicn^ et, à cause qu'elle éloit û marier, et jeune de seize ans , ne se voulut tenir seule en sa maison , mais se mil en pension chez sa sœur la sommeliére. Le jeune prince, voyant cette fille assez belle, pour une claire brune, et d'une grâce qui passoit celle de son état (car elle sembloil mieux gentille femme el princesse, que bourgeoise), il la regarda longuement : lui, qui jamais encore n'avoil aimé, sentit en son cœur un plaisir non accoutumé; et, quand il fut retourné eu sa chambre, s'cnquil de celle qu'il avoit vue en l'église, el reconnut qu'au- Irefois, en sa jeunesse, elle éloit allée jouer au chàleau aux poupines* avec sa sœur % à laquelle il la fit reconnoîlre : sa sœur l'envoya quérir, et lui fil fort bonne chère, la priant de la venir
' On peut assurer que ce jeune prince n'est autre que François d'Angoulème , qui fui élevé en Touraine dans les châteaux de Loches et de Honioranlin, par sa mère, Louise de Savoie, lorsqu'il ne paraissait pas encore destiné à monter sur le trône. Le sujet de cette rsouvclle doit donc être rapporté au régne de Louis XII avant le mariage <le François, créé duc de Valois, avec Claude de France, en 1514, — * Poupées.
' .Marguerite, sœur de François d'Angoulème,
voir souvent. Ce qu'elle faisoil, quand ilyavoit quelques noces ou assemblée, où le jeune prince la voyoit (ant volontiers , qu'il pensa à Taimer Lien fort, et, pource qu'il la connoissoit de bas et pauvre lieu, espéra recouvrer facilement ce qu'il en dcmandoit -, mais , n'ayant moyen de parler à elle, lui envoya un gentilhomme de sa chambre, pour faire sa pratique -, auquel elle , qui étoit sage et craignant Dieu , dit qu'elle ne croyoit pas que son maître , qui étoit si beau et honnèle prince, s'amusât à regarder une chose si rude ' qu'elle, vu qu'au château où ii demeuroit, il y en avoit de si belles, qu'il n'en falloit point chercher d autres par la ville, et qu'elle pensoit qu'il le disoit de lui-même, sans le commandimcnt de son maître. Quand le jeune prince entendit cette réponse, amour, qui plus fort s'attache où plus il trouve de résistance, lui lit plus chaudement, qu'il n'avoit fait, poursuivre son entreprise : et lui éciivit une lettre, la priant vouloir entièrement croire ce que le gentilhomme lui diroil. Elle , qui savoit très-bien lire et écrire, lut sa lettre tout du long; à laquelle, quelque prière que lui en fît le gentilhomme, ne voulut jamais répondre, disant qu'il n'appartenoit pas à personne de si basse condition, d'écrire à un tel prince ; mais qu'elle le supplioif ne la penser si sotte, quelle estimât qu'il eût telle opinion d'elle, que de lui porter tant damitié, et que, s'il pensoit aussi , à cause de son pauvre état, la cuider avoir â son plaisir, il se trompoit, car elle n'avoit pas le cœur moins honnête que la plus grande princesse de la chrétienté, et n'estimoit trésor au monde, auprès de l'honneur et la conscience-, le suppliant ne la vouloir empêcher de garder ce trésor toute sa vie, car, pour mourir, ne changeroit d'opinion. Le jeune prince ne trouva pas cette réponse à son gré ; toutefois, l'en aima très-fort, et ne failloit de faire mettre son siège où elle alloit à la messe; et, durant le service, adrcssoit toujours ses yeux à cette image. Mais, quand elle l'aperçut, changea de lieu, et alla en une autre chapelle, non pour fuir de le voir (car elle n'eût pas été créature raisonnable, si die n'eût jjrins plaisir â le regarder), mais elle craignoit d'être vue de lui, ne s'estimant digne d'en être aimée par honneur ou par mariage, ne voulant aussi d'autre
' Grossière, comnituie, indigne, rolurièrc.
part, (jue ce fût par folie et plaisir. Et, quand elle vit , quelque lieu de l'église où elle se pût mettre, que le prince se faisoit dire la messe tout auprès, ne voulut plus aller en celte église, mais alloit tous los jours à la plus éloignée qu'elle pouvoil. Et, quand queUiues noces se faisoient au château , elle ne s'y vouloit plus trouver [ combien, que la sanirdu prince l'envoyât quérir souvent), s'excusani sur quelque maladie. Or, le prince, voyant qu'il ne pouvoit parler â elle, il s'aida de son sommelier, et lui promit de grands biens, s'il lui aidoit en cel affaire. A quoi le sommelier s'ofl'rii volontiers, tant pour plaire à son maître, que pour le fruit qu'il en espéroil ; et tous les jours contoit au prince ce qu'elle disoit et faisoit; mais que surtout, tant qu'il lui étoit possible, l'uyoit les occasions de le voir. Si est-ce que le grand désir qu'il avoit de parler à elle à son aise, lui fit chercher un moyen expédient : c'est qu'un jour, il alla mener ses grands chevaux (dont il commençoit bien â savoir le métier) en une grande place de la ville, devant la maison du sommelier, où Françoise demeuroit; et, après avoir fait maintes courses et sauts quelle pouvoit bien voir, il se laissa tomber de son cheval dedans une grande fange, si mollement, qu'il ne se fit point de mal, combien, qu'il se plaignît assez, et demanda s'il y avoit point de logis, où il pût aller changer ses habillements. Or, chacun présentoit sa maison; mais quelqu'un dit que celle du sommelier éloil la plus prochaine et la plus honnête. Aussi, fut-elle choisie sur toutes. Il trouva la cliambre bien accoutrée, et se dépouilla en chemise , car tous ses habillements cloient souillés de la fange, et se mit dedans un lit. El, quand il vit que chacun s'étoit relire pour aller quérir ses habillements, excepté le gentilhomme , appela son hôte et son hôtesse, et leur demanda où étoit Françoise. Ils eurent bien de la peine à la trouver; car, sitôt qu'elle avoit vu ce jeune prince entrer en sa maison, s'en étoit allée cacher au plus secret lieu de la maison ; toutefois, sa sœur la trouva, qui la pria de ne craindre point de venir parler à un si honnête et vertueux prince. « Comment, ma sœur, dit Françoise, vous, que je tiens comme ma mère, me voudriez-YOUs conseiller d'aller parler ù un jeune seigneur, duquel vous savez que je ne puis ignorer la volonté ? « Mais la sœur lui
fil lant de rcmonlrnnccs ol promesses de ne la laisser loule seule, qu'elle alla avec elle , portant un visage si pâle et défait, qu'elle éloit plus pour engendrer pilié, que concupiscence. Et quand le jeune prince la vil près do son lit, la print par la main, qu'elle avoil froide et Iremblanle, et lui dit : « Françoise, m'eslimcz-vous si mauvais homme, si étrange et si cruel, que je mange les fennnes en les regardant ? Pourquoi avez-vous prins une si grande crainte de celui qui ne cherche que votre honneur et avantage ? N'ous savez qu'en lous lieux, qu'il m'a élé possible, j'ai cherché de vous voir et parler à vous, ce que je n'ai su, et, pour me faire plus de dépit, avez fui les lieux où J'avois accoutumé vous voir à la messe, afin que du tout je n'eusse non plus de contentement de la vue, que j'avois de la parole 5 mais tout cela ne vous a de rien servi ; car je n'ai cessé que je ne sois ici venu par les moyens que vous avez pu voir, et me suis mis au hasard de me rompre le cou , me laissant tomber volonlairemcnl, pour avoir le contentement de parler à vous à mon aise. Parquoi, je vous prie, Françoise, puisque j'ai acquis ce loisir ici, avec un si grand labeur, qu'il ne me soit point inutile, et que je puisse, par ma grande amour, gagner la vôtre. « Et, quand il eut longtemps attendu sa réponse et vit qu'elle avoit les lai mes aux yeux et le regard contre terre, la tirant à lui, le plus prés qu'il lui fut possible, la cuida embrasser et baiser; mais elle lui dit : « Non, IMonsieur, non ! ce que vous cherchez ne se peut faire; car, combien que je sois un ver de terre , auprès de vous , j'ai mon honneur si cher, que j'aimerois mieux mourir, que l'avoir diminué, pour quelque plaisir que ce soit en ce monde; et la crainte que j'ai, que ceux qui vous ont vu venir céans, se doutent de celte vérité, me donne la peur et le tremblement que j'ai ; et puisqu'il vous plaît me faire cet honneur de parler à moi , vous me pardonnerez aussi , si je vous réponds selon que mon honneur me le commande. .Te ne suis point si sotte, monseigneur, ne si aveuglée, que je ne voie et connoisse bien la beauté et la grâce que Dieu a mise en vous , el que je crois la plus heureuse du monde, celle qui possédera le corps et l'amour d'un tel prince. IMais de quoi me sert cela, vu que ce n'est pour moi, ni pour femme de ma sorte, et que seulement le dé-
sir scrolt à moi parfaite folie? Quelle raison puis -je estimer, qui vous Casse adresser à moi, sirion que les dames de votre maison ( lesquelles vous aimez , si la beauté et la grâce est aimée de vous) sont si vertueuses, que vous n'osez leur demander, n'espérer avoir d'elles ce que la petitesse de mon état vous fait espérer avoir de moi? El suis sûre, que , quand de telles personnes que moi auriez ce que demandez , ce seroit un moyen pour entretenir votre maîtresse, deux heures davantage, en lui comptant de vos victoires, au dommage des plus foibles. Mais il vous plaira. Monsieur, penser que je ne suis de celte condition : j'ai été nourrie en une maison , où j'ai apprins que c'est d'aimer ; mon père et ma mère ont élé de vos bons serviteurs. Parquoi, il vous plaira, puisque Dieu ne m'a faite princesse, pour vous épouser, ne d'étal, pour être tenue à maîtresse el amie, ne me vouloir mettre du rang des pauvres malheureuses, vu que je vous estime el désire être l'un des plus heureux princes de la chrétienté. El, si pour votre passe-temps , vous voulez des femmes de mon état, vous en trouverez assez en cette ville, de plus belles que moi, sans comparaison, qui ne vous donneront la peine de les prier lant. Arrêtez-vous donc ù celles à qui vous ferez plaisir, en achetant leur honneur; et ne travaillez plus celle qui vous aime plus que soi-même ; car, s'il falloil aujourd hui que votre vie ou la mienne fût demandée de Dieu, je me liendrois bien heureuse d'olTrir la mienne, pour sauver la vôtre. Ce n'est faute d'amour, qui me fait fuir votre personne ; mais c'est pluiôl pour en avoir Irop en votre conscience, el en la mienne ; car j'ai mon honneur plus cher que ma vie. .le demeurerai, s'il vous plaît, IMonsieur, en votre bonne grâce, el prierai loule ma vie Dieu , pour votre prospérité et santé. 11 est bien vrai que cet honneur, que vous me faites, me fera, entre les gens de ma sorte, mieux estimer; car, qui est l'homme de mon état (après vous avoir vu), que je daignasse regarder.^ Par ainsi, demeurera mon cœur en liberté, sinon que de l'obligation, où je veux à jamais èlre, de prier Dieu pour vous ; car autre service ne vous puis-je jamais faire. » Le jeune prince, voyant celle honnête réponse, combien qu'elle ne fût selon son désir , si , ne la poiivoil-il moins estimer, qu'elle éloit.
11 fil ce qu'il lui étoil possible, pour lui faire croire qu'il n'aimcroil jamais femme qu'elle -, mais elle éloit si sa^'e, qu'une chose si déraisonnable ne pouvoil entrer en son cnlcndemenl. Et, durant ces propos, combien que souvent l'on dît que ses habillements éloient venus du château, avoil tant do plaisir et d'aise, qu'il fil dire qu'il dormoil , jusques à ce que l'heure de souper fût venue, où il n'osoit faillir à sa mère, qui éloit une des plus sages dames du monde. Ainsi , s'en alla le jeune prince, de la maison de son sommelier, estimant, plus que jamais, l'honnélelé de cette fille. Il en parloil souvent au gentilhomme qui couchoit en sa chambre -, lequel, pensant qu'argent feroil plus qu'amour, lui conseilla de faire offrir à celle fille quelque honnête somme, pour se condescendre à son vouloir. Or, le jeune prince, duquel la mère étoil la Irésorière, n'avoit que ce peu d'argent pour tous ces menus plaisirs, qu'il print avec tout ce qu'il put emprunter. El se trouva la somme de cinq cents écus, qu'il envoya à celle fille, par le gentilhomme, la priant vouloir changer d'opinion. Mais, quand elle vit le présent, dit au gentilhomme : « Je vous prie, dites à IMonsieur, que j'ai le cœur si bon et honnête, que, s'il falloit obéir à ce qu'il me commande, la beauté et les grâces qui sont en lui m'auroicnl déjà vaincue; mais, là où ils n'ont eu puissance contre mon honneur, loulTargent du monde n'y en sauroit avoir ; lequel vous lui reporterez -, car j'aime mieux l'honnête pauvreté , que tous les biens qu'on sauroit désirer. » Or, le gentilhomme, voyant cette rudesse, pensa qu'il la falloit avoir par cruauté, et vinl à la menacer de l'autorité et puissance de son maîlre. Mais elle, en riant, lui dit : « Faites peur do lui à cellrs qui ne le connoissent point j car je sais bien qu'il est si sage et si vertueux , que tels propos ne viennent de lui, et suis sûre qu'il vous désavouera, quand vous les lui conterez. Mais, quand il seroit ainsi que vous le dites, il n'y a tourment ni mort qui me sût faire changer d'opinion -, car, comme je vous ai dit, puisque amour n'a tourné mon cœur, tous les maux , ne les biens , que l'on sauroit donner à personne, ne me pourroieiit détourner d'un pas, des propos où je suis, m Ce gentilhomme, qui avoil promis à son maîlre de la lui gagner, lui porta cette réponse avec un merveilleux dépit ; et le persuada à la pour-
suivre parlons moyens possibles, lui disant que ce n'éloit pas son honneur, de n'avoir su gagner une telle femme. Alors, le jeune prince, qui ne vouloil point user d'autres moyens, que ceux que l'honnêteté commande, craignant aussi que, s'il en éloil quelque bruit, et que sa mère le sût, elle auroil occasion de s'en courroucer bien fort, n'osa rien entreprendre , jusques à ce que son gentilhomme lui bailla un moyen si aisé, qu'il pensoil déj<à la tenir; et, pour l'exécuter, parleroil au sommelier. Lequel, délibéré de servir son maître, en quelque façon que ce fût, pria un jour sa femme et sa belle-sœur, d'aller visiter leurs vendanges, en une maison qu'il avoil près de la forêt ; ce qu'elles lui promirent. Quand le jour fut venu , le fit savoir au jeune prince, lequel se délibéra d'y aller tout seul , avec le gentilhomme, et fil lenir sa mule secrètement pour partir, quand il en seroit lieure. I\Iais Dieu voulut que, ce jour-là, sa mère accoù- Iroil un cabinet ', le plus beau du monde; et, pour lui aider, avoit avec elle tous ses enfants; et là, s'amusa ce jeune prince, jusqu'à ce que l'heure promise fûl passée. Si ne tint-il à son sommelier, lequel avoit mené sa sœur en sa maison, en croupe derrière lui , et fit faire la malade à sa femme; en sorte, qu'ainsi qu'il éloit à cheval, lui vinl dire qu'elle n'y sauroit aller ; et, quand il vit que l'heure lardoit, que le prince devoit venir, dit à sa belle-sœur : « Je crois que nous en pouvons bien retourner en la ville. — Qui nous en garde? répondit Françoise. — J'attendois Monsieur, dit le sommelier, qui m'avoit promis de venir ici. » Quand la sœur entendit cette méchanceté, lui dit : « Ne l'attendez plus, mon frère; car je sais bien que pouraujourd'hui il ne viendra point.» Le frère la crut et la ramena. Et, quand fut en la maison, montra sa colèri! extrême, disant à son beau -frère qu'il éloil le varlel du diable, et qu'il faisoit plus qu'on ne lui commandoil ; car elle éloit assurée que c'éloit de son invention, et du gentilhomme, et non du jeune prince, duquel il aimoit mieux gagner de l'argent, en le confortant en ses folies, que
' On appelait ainsi le meuble qnc nous nommons serrétairo , cl ([ui était compost' d'un bien plus grand nombre de romparlimens, les uns apiiarens, les autres scerels. Ces sortes do meubles étaient souvent d'une riclicsse remarquable, avec des sculptures en bois, en cuivre cl en argent , des incrustations de métal, de marbre, de pierres préeieu.'es, etc.
Vieux conteurs français.
de faire oiïice d'un bon scrvileiir ; mais, puisqu'elle le connoissoit tel, elle ne demeureroit plus en sa maison. » El, sur ce, envoya quérir son frùre pour remmener en son pays ; el se délogea incontinent d'avecques sa sœur. Le sommelier, ayant failli à son entreprise, s'en alla au cliàleau pour savoir à quoi il tenoil que 1(! jeune prince n'éloit venu, el ne fut guère là, qu'il ne le trouvât sur sa mule, tout seul avec un gentilhomme, en qui il se lioil , et lui demanda : ((Est-elle encore là i' » Il lui conta tout ainsi qu'il en avuit fait. Le jeune prince fut bien marri d'avoir failli à sa délibéralion, qu'il estimoit être le moyen dernier el extrèuk; f}u"il pouvoil prendre. Et puis , voyant qu'il n'y avoii plus de remède, la ciierclia tant, qu'il la tiouva en une conq)aguie, d'où elle ne l)ouvoil fuir ^ et se courrouça fort à elle des rigueurs (nr(;lle lui lenoil, el de ce qu'elle vouloit laisser la coiupagnie de son frère. Laquelle lui dit qu'elle n'en avoil jamais trouvé une plus dangereuse poiu- elle, el qu'il étoit bien tenu à son sommelier, vu qu'il ne le servoit du corps , des biens seulement , mais aussi de l'àme et de la conscience. Quand le prince connut qu'il n'y avoil auire remède, délibéra de ne l'en presser plus, et l'eut toute sa vie en bonne estime. Vn serviteur dudit piince, voyant l'iionnèlelé de celte fille, la voulut épouser -, à (luoi ne se voulut jamais accorder, sans le commandement et congé du jeime prince, auquel elle avoil mis loule son alTeclion. Ce qu'elle; lui (il entendre, et par son bon vouloir, fui fait le mariage, où elle a vécu loule sa vie en boime réputation. El lui fit le jeune [)rince beaucou[) de biens.
« Que dirons-nous ici, mesdames? avonsnous le cœur si bas, que nous fassions nos serviîeurs nos maîtres , vu (jue celle-ci n'a su L'ircî vaincue d'amour ne de lourmenl!' Je vous pri(î (pi'à son exenqjle, nous demeurions victorieuses de nous- mêmes-, car c'est la plus louable vicloire (pie nous puissions avoir. — Je ne vois qu'un mal, dit Oisille : que les acles verlueux n'ont éîé du temps des historiographes • car ceux (pii ont tant loué leurLucrèce, l'eussent laissée du boni de sa plume, pour écrire bien au long les vertus de c(>!le-ci , pource que je les trouve si grandes, (pie je ne les pourrois croire, sans le grand sermeni que nous avons fait de dire vérité. — Je ne trouve
pas sa vertu telle comme vous la peignez, dit Ilircan , car vous avez vu assez de malades dégoûtés délaisser les bonnes viandes cl salutaires, pour manger les mauvaises et dommageables. Ainsi peul-èlre que celte fille aimoil quehjue autre, qui lui faisoit mépriser toute noblesse. » Mais Parlamcnte répondit à ce mot, que la vie et la fin de celte fille montroient que jamais n'avoit eu opinion » à homme vivant, (lu'à celui qu'elle aimoil plus que sa vie, mais non pas plus que son honneur. (( Olez celle opinion de votre fantaisie, dit Saflredanl, el entendez d'ond est venu ce terme ùlwnnear , quant aux femmes. Car peut-être que celles qui en parlent tant , ne savent pas l'intenlion de ce nom. Sachez (pi'au commencement que la malice n'étoit pas tiop grande entre les hommes, l'amour y étoil si naïve el si forte, que dissimulation n'y avoil point de lieu, et éloil plus l(jué , celui qui [)lus parfaitement aimoil. Mais, quand la malice, l'avarice elle ])éclié vinrent saisir le ca'ur des hommes, ils en chassèrent dehors Dieu el l'amour; et en leur lieu prindrent l'amour d'eux-mêmes, hypocrisie et fiction. El, voyant, les dames, n'avoir en leur cœur celle vertu de vrai amour, el que ce nom d'hypocrisie éloil tant odieux entre les hommes, lui donnèrent le surnom d'honneur; tellement, que celles qui ne pouvoienl avoir en elles cel honorable amour, disoienl (pie Ihonneur leur défendoit ; et en ont l'ait une si cruelle loi, que même celles qui aiment parfaitement, dissimulent, estimant vertu être vice. Mais celles /jui sont de bon enlendemenl et de sain jugement, ne tombent jamais en telles erreurs ; car elles connoissent la dilTérence des ténèbres el de la lumière; et que leur vrai amour gît à montrer la pudicilé du cœur, (pii ne doit vivre que d'amour, et non point s'honorer du vice de dissimulation. — Toutefois, dit Dagoucin, l'on dit qu'amour la plus secrète est la plus louable. — Oui, secrète, dit Simonlaull, aux yeux de ceux qui en [)Ourroient mal juger; mais claire cl connue pour le moins aux deux personnages à qui elle louche.— Je l'enlends ainsi, dilDagoucin: si estce qu'elle vaudroit mieux être ignorée d'un C(")lé, et entendue d'un tiers ; et crois que celle femme l'aimoil i)lus fort, d'autant qu'elle ne
' l't'llSl''C.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
se (Ipclaroil point. — Quoi qu'il y ait, dit Longarino, il faut esliincr la vcilu , dont la plus grande csl à vaincre son cœur : el, voyanl les occasions et moyens qu'elle avoit , je dis qu'elle se |)ouvoil nommer la forle femme.
— i'uisqiic vous estimez , dit SalIVcdanl , la grandeur de la verlu par la inorliticalion de soi - môme , ce seigneur éloil plus louable qu'elle, vu l'amour (pi'il lui porloil, et la puissatUe occasion el moyen qu'il en avoit. El, toutefois, ne voulut point olfenser sa règle de vraie auiilié, qui égale le prince et le pauvre \ mais usa d(>s moyens que rhunianilé permet.
— Il y en a beaucoup, dit llircan, qui n'eussent pas fait ainsi. — • D'autant plu;s est-il à estimer, dit Longarine, qu'il a vaincu la comintmc malice des hommes, car qui [leut faire mal, et ne le fait point, c(;[tui-là est bienheureux.— Ace propos, dit Guebron , vous me faites souvenir d'une, qui avoit plus de crainte d'oilenser les yeux des hommes, (|ue Dieu, son honneur et l'amour. — Oi-, Je vous prie, dit Parlamenle, que vous nous la contiez, el, pour ce faire, je vous donne ma voix. — 11 y a, dit(Hi(;bron, des [)ersonnes qui n'onl point de Dieu; ou, s'ils en croient quelqu'iui , l'estiment quehiue chose si loin d'eux, qu'il ne peut voir ni entendre les mauvaises œuvres (piils font, et, encore qu'il les voie, |)cnsent (pi'il soit nonchalant, et qu'il ne les punisse poinl , comme ne se souciant des choses de çà-bas. El de celle opinion même étoil une darnoisellc, de latjuelle, pour I honneur de la race, je changerai le nom, cl la nommerai (lamille; elle disoil souvent que la personne qui n'avoit afl'aire que de Dieu, éloil bien heureuse, si au demeurant elle pouvoil bien conserv(;r son honneur devant les hommes; mais vous verrez, mesdames, que sa prudence ni son hypocrisie ne l'onl pas garantie (jue son secret n'ait été révélé : comme vous verrez par son histoiie, où la vérité sera dite tout au long, horsmis les noms des personnes el des lieux qui seront changés.»
NOUVELLE XLin.
L'Iiypociisie J'iiiii' damo de cour fui drcoiivcrle, par io dOiiièiK'ini'iil do ses iiiiiours, qu'elle pciii^oit bien celer.
En un liés -beau ch.ileau demcuroil une graiule princesse, el de grande autorité, (pii avoit en sa compagnie une darnoisellc nonunée
Camille, fort audacieuse, de laquelle la maîtresse en éloil si fort abusée, qu'elle ne fiiihoil rien que par son conseil , l'esUmanl la plus sage cl vertueuse qui fût de son temps. (]elle Camille reprenoit tant la folle amour, que quand elle voyoit quehpie gentilhomme amoureux de l'une de ses com|)agries, elle les en lançoil fort aigrement, et en faisoit un si mauvais rapport à sa maîtresse, (pie souvent elle lesblàmoil, dont elle éloil beaucoup plus crainle qu'aimée de loule la compagnie-, et, (juaiil à elle, jamais rie i)arl()il à homme, sinon (pie tout haut el avec une grande audace ; tellement, qu'elle avoit le bruit d'être ennemie mortelle de toute amour, combien qu'elle étoil contraire à son cceur ; car il y avoit un gentilhomme au service de sa maîtresse, duquel elle éloit si fort prise, qu'elle n'en pouvoil plus. Si est-ce que l'amour qu'elle avoit à sa gloire et réputation , lui l'aisoil du toul dissimuler son affection. ?dais, après avoir porté cette passion bien un an , ne se voulant soulager, comme les autres, par le regard el la parole, brùloit si fort en son cœur, qu'elle vinl chercher le dernier remède , et , pour conclusion , avisa qu'il valoil mieux satisfaire à son désir, et qu'il n'y eût que Dieu seul ipii connût son cœur, que le dire à un homme, qui le peut révéler quelquefois. Après celle conclusion prise, un jour qu'elle éloil en la chambre de sa maîtresse, regardant sur une terrasse , vit promener celui qu'elle aimoil tant; et, après l'avoir regardé si longuement, que le jour qui se couchoit en emporloil la vue avccques soi, elle appela un petit pape qu'elle avoit, et, en lui montrant le gentilhomme, lui dit : « Voyez - vous bien celui-là qui a ce pourpoint de salin cramoisi , et sa robe fourrée de loups cerviers .^ Allez lui dire qu'il y a quehiu'un de sc^s amis qui veut parler à lui , en la galerie du jardin céans. » El, ainsi que le page y alla, elle passa par la garde-robe de la chambre de sa maîtresse , cl s'en alla en cette galerie , ayant mis sa cornette basse et son touret de nez. Quand le gentilhomme fut arrivé où elle étoil , elle va incontinent rermer les deux portes par lesquelles l'on pou voit venir sur eux, et, sans ôter son loureldenez, en rembrassant bien fort, lui va (lire le plus bas qu il lui lui possible : « Il y a longtemps, mon ami, que l'amour (pie je vous porte m'a fait désirer de trouver le lieu et l'occasion de vous pouvoir voir, mais la
crainte de mon honneur a clé pour un temps si forte, qu'elle m'a contrainte, malgré ma volonté, dissimuler cette passion -, mais, à la fin, la force d'amour a vaincu la crainte, et, pour la connoissance que j'ai de votre honnêteté, si me voulez promettre de m'aimer et de jamais n'en parler ù personne , et ne vous enquérir qui je suis, de moi je vous assure bien , que je vous serai loyale et bonne amie , que jamais n'aimerai autre que vous; mais j'aimerois mieux mourir que vous sussiez qui je suis. )) Le gentilhomme lui promit ce qu'elle demandoit, qui la rendit facile à lui rendre la pareille : c'est de ne lui refuser chose qu'il voulût prendre. L'heure étoit de cinq ou six heures en hiver, qui entièrement lui ôloit la vue d'elle; et, en touchant ses habillements, trouva qu'ils éloienl de velours, qui, en ce temps-là, ne se portoient à tous les jours, sinon par les femmes de bonnes maisons et d'autorité, et, touchant ce qui étoit dessous , autant qu'il en pouvoit prendre jugement par la main, ne trouva rien qui ne fût en très-bon étal , net et en bon point. S'il mit peine de lui faire la meilleure chère qu'il lui fut possible de son côté , elle n'en fit moins du sien , et connut bien le gentilhomme qu'elle étoit mariée. Elle s'en voulut retourner, incontinent, de lu où elle éloit venue ; mais le gentilhomme lui dit: « J'estime beaucoup le bien , que, sans mon mérite , vous m'avez donné; mais encore estimerai-je plus celui que j'aurois de vous à ma requête. Je me tiens si satisfait d'une telle grâce, que je vous supplie me dire, si je ne dois plus espérer de recouvrer encore un bien semblable , et en quelle sorte il vous plaira que j'en use ; car, vu que je ne puis vous connoîlre, je ne sais comment le pourchasser. — Ne vous souciez, dit la damoiselle, mais assurez-vous que tous les soirs, avant le souper de ma maîtresse , je ne faûdrai de vous envoyer quérir; mais qu'à l'heure vous soyez sur la terrasse où vous étiez tantôt. Je vous manderai seul, et qu'il vous souvienne de ce qu'avez promis. Par cela, entendez-vous que je vous attends en cette galerie ; mais si vous oyez parler d'aller à la viande ', vous pourrez bien pour le jour vous retirer, ou venir en la chambre de ma maîtresse ; et surtout, je vous prie, ne cherchez jamais de me connoître , si vous
' C'est-à-dire : sans doute si vous entendez parier de se mctlic à table pour manfjer.
ne voulez la séparation de notre amitié. » La damoiselle et le gentilhomme s'en retournèrent chacun en leur lieu , et continuèrent longuement cette vie, sans qu'il s'aperçût jamais qui elle étoit, dont il entra en grande fantaisie, pensant en lui-même, qui ce pouvoit être; car il ne pensoit point qu'il y eût femme au monde qui ne voulût être vue et aimée, et «e douta que ce fût quelque malin esprit : ayant oui dire à quelque sot prêcheur, que qui auroit vu le diable au visage, l'on aimeroit jamais. En cette doute, se délibéra savoir qui étoit celle qui faisoil si bon visage; et, l'autre fois qu'elle le manda , porta avec lui de la craie, et, en l'embrassant, lui fil une marque sur l'épaule par derrière, sans qu'elle s'en aperçût: et, incontinent qu'elle fut partie, s'en alla hâtivement le gentilhomme en la chambre de sa maîtresse, et se tint auprès de la porte pour regarder le derrière des épaules de celles qui enlroient, el, entre autres, vit entrer madamoiscUe Camille , avec une telle audace, qu'il craignoit la regarder, comme les autres, se tenant très-assuré que ce ne pouvoit être elle ; mais, ainsi qu'elle se tournoit, avisa la croix blanche, dont il fut si étonné, qu'à peine pouvoit-il croire ce qu'il voyoit, et toutefois, ayant bien regardé sa taille, qui étoit semblable à celle qu'il touchoit, les façons de son visage, qui, au toucher, se pouvoient connoître, connut certainement que c'étoit elle ; dont il fut trèsaise de voir qu'une femme qui jamais n'avoit eu le bruit d'avoir serviteur, mais d'avoir refusé tant d'honnêtes gentilshommes, s'étoit arrêtée à lui seul. Amour, qui n'est jamais en un état, ne put endurer qu'il véquît longuement en ce repos, el le mil en telle gloire et espérance , qu'il se délibéra de lui faire connoître son amour, pensant, quand elle seroit connue, qu'elle auroit occasion d'augmenter; et, un jour que celte grande dame alloit au jardin , la damoiselle Camille s'en alla pourmener en une autre allée. Le gentilhomme, la voyant seule, s'avança pour l'entretenir, et, feignant ne l'avoir point vue ailleurs, lui dit : « Madamoiselle, il y a longtemps que je porte une affection sur mon cœur, laquelle, de peur de vous déplaire, ne vous ai osé révéler ; dont je suis si mal que je ne puis plus porter cette peine sans mourir, car je ne crois pas que jamais homme vous sût tant aimer que je fais. » La damoiselle Camille ne lui laissa pas achever son
LES NOUVELLES UE LA REINE DE NAVARRE
propos, mais lui dit avec une Irùs- grande colère : « Avez-vous jamais ouï dire que j'aie eu ami ne serviteur ? Je suis sûre que non ^ et m'ébahis dond vous vient celle hardiesse, de tenir tels propos à une si femme de bien que moi; car vous m'avez assez hantée céans, pour connoîlre que jamais je n'ai aimé autre que mon mari; et, pour ce, gardez-vous de continuer ces propos. » Le gentilhomme, voyant une si grande fiction , ne se put tenir de rire, et lui dire : « 3Iadamoisclie, vous ne m'êtes pas toujours si rigoureuse que maintenant. De quoi vous sert-il d'user envers moi de telle dissimulation? Ne vaut- il pas mieux avoir une amitié parfaite (Qu'imparfaite ? » Camille lui répondit : « .le n'ai en vous amitié parfaite n'imparfaile, sinon comme aux autres serviteurs de ma maîtresse; mais, si vous continuez les propos que me tenez , je pourrai bien avoir telle haine, qu'elle vous cuira.» Le gentilhomme poursuivit encore son propos , et lui dit : « Et où est la bonne chère que vous me faites , quand je ne vous puis voir? Pourquoi m'en privez-vous, maintenant que le jour me montre votre beauté, accompagnée d'une si parfaite et bonne grâce .-^ » Camille, faisant un grand signe de sa croix , lui dit : « Vous avez perdu votre entendement, ou vous êtes le plus grand menteur du monde, car jamais, en ma vie, ne pense vous avoir fait meilleure chère ne pire que je vous fais , et vous prie me dire comment vous l'entendez. » Alors le pauvre gentilhomme, pensant la gagner davantage, lui alla conter le lieu où il lavait vue, et la marque de la croix qu'il avoit faite pour la connoîlre, dont elle fut si outrée de colère, qu'elle lui dit qu'il éloit le plus méchant homme du monde, et qu'il avoit controuvé contre elle une mensonge si vilaine, qu'elle meltroil peine de l'en faire repentir. Lui, qui savoit le crédit quelle avoit envers sa maîtresse, la voulut apaiser; mais il ne lui fut possible; car, en le laissant là furieusement, sen alla où éloit sa maîtresse, laquelle laissa toute la compagnie pour venir entretenir Camille, qu'elle aimoit comme soi-même, et, la trouvant en si grande colère, lui demanda ce qu'elle avoit : ce que Camille ne lui voulut celer, et lui conta tous les propos que le gentilhomme lui avoit tenus, si mal à l'avantage du pauvre gentilhomme, que, dès le soir, sa maîtresse lui demanda qu'il eût à se retirer tout incontinent en sa maison,
sans parler à personne, et qu'il y demeurât jusqu'à ce qu'il fût mandé, ce qu'il fit hâtivement, pour la crainte qu'il avoit d'avoir pis; et, tant que Camille demeura avec sa maîtresse, ne retourna le gentilhomme en cette maison , n'y oncques puis n'ouït nouvelle de colle qui lui avoit bien promis qu'il la pcrdroit dès l'heure qu'il la chercheroit.
«Par cela, mesdames, pouvez -vous voir comme celle qui avoit préféré la gloire du monde à sa conscience , a perdu l'une et l'autre, car aujourd'hui est vu aux yeux d'un chacun ce qu'elle vouloit cacher à ceux de son mari et serviteur, et, fuyant la moquerie d'un, est tombée en celle de tous ; et si ne peut être excusée par simplicité d'une amour naïf, de laquelle chacun doit avoir pitié ; mais accusée doublement d'avoir couvert sa malice du manteau d'honneur et de gloire, et se faire, devant Dieu et les hommes, autre qu'elle n'étoil. 3fais Celui qui ne donne point sa gloire à autrui en découvrant ce manteau, lui en donne double infamie. — Voilà, dit Oisille, une vilaine inexcusable ; car, qui peut parler pour elle , quand Dieu, l'honneur et même l'amour l'accusent? — Qui.? dit Hircan, le plaisir et la folie, qui sont deux grands avocats pour les dames. — Si nous n'avions d'autres avocats , dil Parlamente , qu'eux avec vous, notre cause seroit mal soutenue ; mais celles qui sont vaincues de plaisir, ne se doivent plus nommer femmes, mais hommes, desquels la fureur et concupiscence augmenteleur honneur;car un homme qui se venge de son ennemi, et le tue pour un démentir, en est estimé plus gentil compagnon : aussi est-il, quand il en aime une douzaine avec sa femme. Mais l'honneur des femmes a autre fondement : c'est douceur, patience et chasteté. — Vous parlez des sages, dit Ilircan. — Pource, dit Parlamente, que je n'en veux point connoîlre d'autres. — S'il n'y en avoit point de folles, dit Nomerfide, ceux qui veulent être crus de tout ce qu'ils disent et font, pour suborner la simplicité féminine, se trouveroicnt bien loin de leur espoir. — Je vous prie , Nomerfide , dil Guebron , que je vous donne ma voix , afin que vous donniez quelque conte à ce propos.' — Je vous en dirai un, dit Nomerfide, autant à la louange d'un amant, que le vôtre a été au mépris des folles femmes. »
VIEUX COiNTEURS FllANCAIS.
NOUVELLE XLIV
De deux aiuanls, fini ont subliloiiieiit joui di' leurs amours, cl (il! riieurcusc issue (i'icclles.
Eu la ville do Paris, y av(Mt tloiixciloyonsdc riiôdiocrc (Mal, ruii pnlili(|tie' cl l'aulrc inarcliand de drap do soie , lesquels, do foule ancienneté , se poiloienl forl bonne oiïeclion , et se lianloiont raniilioremcnt. Au moyen de quoi, le fds du i)oliliquo, nomme Jacques, jeune homme assez mettable en bonne compagnie, fréqucntoil souvent, sous la faveur de son père, au logis du marchand ; mais c'étoit à cause d'une belle fille qu'il avoit, nommée Françoise. Et fil Jacques si bien ses menées envers Françoise , qu'il connut qu'elle n'éloit [)as moins aimante qu'aimée. ÎMais, sur ces entrefaites, se dressa le camp de Provence contre la descente de Charles d'Autriche", et fut force à Jacques de suivre le camp, pour l'élat auquel il éloit appelé. Durant lequel camp et dés le commencement, son père alla de vie i\ tré[)as, dont la nouvelle lui apporla double ennui, Vun pour la perle de son père , laulre pour l'inconunodilé de no voir si souvent sa bicn-aiinéo comme il cspéroil à son retour. Toutefois, avec le temps, l'un fut ouMié , l'autre s'augmenta ; car, comme la mort est chose naturelle, principalomonl au père plutôt qu'aux enfants, aussi la tristesse s'en écoule peu h peu. IMais l'amour, au lieu do nous apporter mort, nous rapporte vie, en nous communi(|uanl la propagation des enfants, qui nous reudonl imniorl(!ls-, et cela est une des principales causes d'augmenter nos désirs. Jacques, doncques, étant de retour à Paris, n'avoil autre soin ni pensement, que de se remettre au train de la fréquentation vulgaire du marchand , pour, sous ombre do pure amitié, faire trafic de sa plus chère marchandise. D'auln» part, Françoise, pendant son aljsence, avoit été fort soUicilce d'ailleurs, tant h cause de sa beauté (;uo de son bon espri', et aussi , qu'elle éloit, longtemps y avoit, mariable -, combien que le père ne s'en mît pas fort en
' Allaclié ail service du roi , employé par legouvcrnciuciil.
^ Ce fui dans l'élé de 1536 que CharicsQuinl entra en Provence par le ricniont et alla faire le siège de Marseille ; mais , vaincu par la diseUe et les maladies qui décimaient son armée, il fut forcé de se retirer hoiiteusenienl.
son devoir, fût ou pour son avarice, ou pour trop désir de la bien colloquer' comme fillo unicpio. Ce qui n'apportoil rien à Plionneur do la fillo, pource que les personnes de mainl- nanl se scandalisent beaucoup plus lot que l'occasion ne leur est donnée, et principalement, quand c'est en queUpie point qui louche la pudicilé de la belle fille ou femme. Cela fut caus(î (jue le père ne fit point le sourd ni l'aveugle au vulgaire caquet, et ne voulut ressembler à beaucoiq) d'autres, qui, au lieu de censurer les vices, semblent y provoquer leurs femmes cl enfants ; car il la lenoit de si court, que ceux mômes (jui n'y tendoient que sous voile de mariage, n'avoient point ce moyen de la voir, que bien peu, encore éloit-ce toujours avec sa mère. Il ne faut pas demander si cela fut forl aigre à supporter à Jacques, ne pouvant résoudre en son entendement , que telle austérité se gardAl sans quelque aulre occasion , tellement qu'il vacilloit fort entre amour et jalousie. Si est-ce qu'il se résolut d'en avoir la raison à péril que ce fùl ; mais premièrement, poiu- connoître si elle étoit encore de môme affection qu'auparavant, il alla tant ol vint, qu'im matin à l'église, oyant la ' messe assez près d'elle, il aperçut, à sa conlenauce, qu'elle n'éloit moins aise de le voir, que lui, elle -, aussi, lui, connoissant la mère n'être si siu'e que le père, print quelquefois, comme inopinément, lahardiesse, en les voyant aller de leur logis jusques à l'église, de les accoster avec une familière et vulgaire révérence, et sans se trop avantager, le tout expressément, et a<fin de mieux parvenir à ses attentes, l^ref, en approchant le bout de l'an de son père, il sedélibéra, au changement du ducil, de se nioitre sur le bon bout, et faire honneur à ses ancêlres , et en tint propos à sa mère, ([ui le Irouva bon, désirant fort de le voir bien fïiariè. pource qu'ellcn'avoit pour tous enfants, que lui, et une fille jà mariée bien et honnôtenient. El, défait, cotume damoiselle d'honneur qu'elle étoit, lui poussoil encore le cœur à la vertu par infinité d'exemples d'autres jeunes gens de son Age, qui s'avançoientd'euxmô'.nos, au moins qui se montroienl dignes du lieu d'où ils étoieul descendus. Ne restoil plus que d'aviser où ils se fourniroient. Mais la mère dit : u Je suis d'avis, Jacques , d'aller
' .Marier, établir.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
rboz le compère siro Pierre (c'éloil le père de Frat)(;oise ) ; il est de nos amis, il ne nous voudroit pas lrom[)er. » Sa mère le clialouilloil bicnoùilscdémangcoit. Néanmoins il tint bon, disant : «■ Nous en prendrons là où nous trouverons notre meilleur et ù meilleur marché. Toutefois, dit-il , à cause de la connoissance de feu mon père, je suis l)ien content que nous y allions premier qu'ailleurs. » Ainsi fui prins le complot pour un malin, que la mère el le fds allèrent voir le sire Pierre , qui les recueillit fort bien. Comme vous savez que les marchands ne manquent point de telles drogues , si firent déployer grande quantité de draps de soie de toutes sortes, et choisirent ce qui leur en falloil ; mais ils ne purent tomber d'accord. Ce que .Jacques faisoit h propos, pource qu'il ne voyoit (loint la mère de s'amie -, et fallut, à la fin, qu'ils s'en allassenl, sans rien faire, voir ailleurs quel il y faisoit '. ]\Iais .Tacques n'y trouvoil rien si beau, que chez s'amie, où ils retournèrent quelque lemi)s après. Lors s'y trouva la dame, qui leur fit le meilleur recueil du monde ; et, après les menées qui se font en telles boutiques, la femme du sire Pierre, tenant encore plus roide que son mari, Jacques lui dit : (( El dea, madame , vous èlcs bien rigoureuse! Voilà que c'est, nous avons perdu notre père , on ne nous connoît plus. » Et fit semblant de pleurer et de s'essuyer les yeux pour la souvenance paternelle, mais c'éloil afinde faire sa menée. La bonne femme vefvc mère de Jacques , y alla à la bonne foi, dit aussi : « Depuis sa mort , nous ne nous sommes non plus fréquenlés , que si jamais ne nous fussions vus ; voilà le compte que l'on lient des pauvres femmes vefves. n Alors se racontèrent-elles des nouvelles caresses, se promenant de se visiter plus souvent que jamais. El connue ilsétoienl en ces lermes, vinrent d'autres marchands, que le maître mena lui-même en son arrière-Loulique. El le jcuiic homme, voyant son apoinP, dil à sa mère : «Mais , madamoisellc , j'ai vu que madame venoit bien souvent, les fêtes, visiter lessainls lieux (|ui sont en nos quartiers, et i)rincipalement la relijj;ion '• ; si quelquefois elle daignoit en passant jjrendre son vin, elle nous feroit plaisir el honneur. » La n)archande, (jui n'y
' r/csl-à-dirc : voir ailleurs si la inarcliaiuiist! cl l't meilleure cl moins clin-e.
^ Le momciil favorabie. — ^ Les eouvciis.
pensoit en nul mal, lui répondit qu'il y avoil plus de quinze jours qu'elle avoil délibéré d'y faire un voyage, et que, si le prochain dimanche ensuivant il faisoit beau, elle pourroit bien y aller : qui ne seroil pas sans [jasser par le logis de I:'. damoisellc et la visiter. Celte conclusion prise, aussi fut celle du marché des draps de soie; car il ne falloil pas, pour quehpie peu d'argent, laisser fuir si belle occasion. Le complot prins, et la marchandise emportée, Jacques, connoissant ne pouvoir bien lui seul faire une lellc entreprise, fut contraint se déclarera un sien fidèle ami : si se conseillèrent si bien ensemble, qu'il ne restoit que l'exécution. Parquoi, le dimanche venu, la marchande et sa fille ne faillirent, /u retour de leurs dévolions, de passer par le logis de la damoiselle vefve, où elles la trouvèrent avec une sienne voisine, devisant en une galerie du jardin , el la fille de la vefve, qui alors se promenoil par les allées du jardin avec Jacques et Olivier. Lui, aussiîôl (pi'il vit s'amie , se forma ' en sorle <iu'il ne changea nullement de contenance. Si alla donc eu ce bon visage recevoir la mère el la fille, et aussi, comme c'est l'ordinaire que les vieux cherchent les vieux , ces trois dames s'assirent sur un banc qui leur faisoit tourner le dos vers le jardin, dans lequel peu à peu les deux amants enlrèrenl,se promenant jusques au lieu où éloienl les deux autres-, et, ainsi de compagnie, ils s'enire-caressérent quelque peu, et puis se réunirent au promenoir , où le jeune homme conta si bien son [lileux cas à Françoise, qu'elle ne pouvoil accorder et si n'osoil refuser ce que son ami demandoit, tellement (ju'i! connut qu'elle étoil bien foite aux altères*. IMais il faut entendre que, pendant qu'ils lenoienlces propos, ils passoienl et rcpassoient souvent au long de l'abri où étoient assises les bonnes femmes, afin de leur ôter lout soupçon ; parlant toutefois de propos vulgaires el familiers, el quelquefois un peu rageant '• folâlremenl i)armi le jardin. Et y furent ces bonnes femmes si accouturnécvs par l'espace d'une demi-heure, qu'à la fin Jaccjues fit le signe à Olivier, qui joua fort bien son personnage envers Taulre fille qu'il lenoil , en sorle ([u'elh; ne s'aperçut poinl ([ue les amanls enlrèrent
' .Se préi>.!rn , se composa le visage, dissimula.
- Ininiicludes d'espril . émolions de cœur.
" l'aiiaiïl rage, couruiil ci el là comme des fous.
clans un préau couvert de cerisiers cl bien clos de liaics de rosiers et de groseillers fort hauts, là où ils firent semblant d'allor aballrc dos amandes à un coin du préau ; mais ce fut pour abattre prunes. Aussi, Jacques, au lieu de baisser la colle verte à s'amie, lui baissa la cotto rouge', en sorte que la couleur lui en vint au visage, pour s'être trouvée surprise plus tôt qu'elle ne pensoit. Si eurent-ils si habilenionl cueilli leurs prunes , pourcc qu'elles éloient mûres, qu'Olivier mènie ne le pouvoit croire, n'eiil élé (pi'il vit la fille tirant la vue contrebas ot montrant visage honteux; qui lui donna marque de la vérité, pourcc qu'auparavant elle alloit la lètc levée sans craindre qu'on vît en l'œil la veine qui doit être rouge avoir prins couleur azurée *; de quoi .Jacques s'apercevanf, la remit en son naturel par remontrances à ce nécessaires. Toutefois , en faisant encore deux ou trois tours de jardin , ce ne fut point sans larmes et soupirs, et sans dire maintes fois:' « Hélas ! étoit-ce pour cela que vous m'aimiez ? Si je l'eusse pensé, mon Dieu ! Que ferai-je ? me voilà perdue pour toute ma vie. En quelle estime m'aurez-vous dorénavant ? Je me tiens assurée que vous ne tiendrez plus compte de moi, au moins si vous êtes du nombre de ceux qui n'aiment que pour leur plaisir. Mêlas! que ne suis-je plutôt morte, que de tomber en celte faute ! » Ce n'étoit pas sans verser force larmes qu'elle tenoit ces propos; mais Jacques la réconforta si bien avec tant de promesses et serments, qu'avant qu'ils eussent parachevé trois autres lours de jardin cl qu'il eût fait le signe à son compagnon , ils rentrèrent encore au préau par un autre chemin , où elle ne sul si bien faire, qu'elle ne reçût plus de plaisir à la seconde cotte-verte ^ qu'à la première ; voire , et s'en trouva si bien dés l'heure, qu'ils prirent délibération pour aviser com-
' C'csl-à-dire : au lieu d'abaisser les branches de l'arbre vers son amie , lui mil à bas sa coUc ronge. CeUc expression figurée aurail un tout autre sens avec le verbe donner à la place de baisser, comme on l'a mis dans l'édilion en beau lanf/age de IG'JO; car donner vne cotte verte, c'est jeter une fille sur l'herbe, eldonner une cotte rouge, c'est lui ôter sa virginité.
* On croyait alors reconnaître la virginité des femmes à certains signes extérieurs ; ainsi , on prétendait que la petite veine qui traverse l'œil devait être rouge chez les filles vierges, et azurée chez celles qui ne l'étaient plus.
" C'csl-à-dire, quand iil'eut jetée une seconde fois sur l'herbe.
ment ils se pourroient revoir plus souvent cl plus à leur aise, en attendant le bon loisir du i)ére. A quoi leur aida grandement une jeune femme, voisine du sire Pierre, qui éloil aucunement parente du jeune homine et bien amie de Françoise. En quoi ils ont continué sans scandale (à ce que je puis enlendre; jusques à la consonnnalion du mariage, qui s'est trouvé bien riche pour une fille de marchand, car elle éloil seule. Vrai est que Jacques a attendu le meilleur du lemporel jusques au décès du père, qui étoit si serrant, qu'il lui scmbloit que ce qu'iilenoit en une main, Taulre lui déroboil.
(c Voilà, mesdames, une amitié bien commencée, bien continuée et mieux finie-, car, encore que ce soit le commun d'entre vous, hommes , de dédaigner une fille ou femme depuis qu'elle vous a été libérale de ce que vous cherchez le plus en elle , si est-ce que ce jeune homme étant poussé de bonne et sincère amour, et ayant connu en son amie ce que tout mari désire en la fille qu'il épouse, et aussi la connoissant de bonne lignée et sage , au reste de' la faule que lui-même avoit commise, ne voulut point adultérer 2 ni être cause ailleurs d'un mauvais mariage; en quoi je le trouve grandement louable. — Si est-ce, ditOisille, qu'ils sont tous deux dignes de blâme, voire le tiers aussi, qui se faisoit ininisireou du moins adhérent à tel violcment. — Appelez - vous cela violcment^ dil Saffredanl, quand les deux parties en sont bien d'accord ? Est-il meilleur mariage, que celui-là qui se fait ainsi d'amourclles? C'est pourquoi on dil en proverbe, que les mariages se foiil au ciel , mais cela ne s'entend pas de mariages forcés ni qui se font à prix d'aigent, et qui sont tenus pour bien approuvés depuis que le père et la mère y ont donné consentement. — Vous en direz ce que vous voudrez, répliqua Oisille ; si faut-il que nous reconnoissions l'obéissance paternelle, et, par défaut d'icelle, avoir rccoursauxaulres parents. Autrement, s'il étoit permis à tous et toutes de se marier à volonté, quants mariages cornus trouveroil-on I Est- il à présupposer qu'un jeune homme et une fille de douze à (luinze ans, sachent ce qui leur est propre !' Qui regardcroit bien le conlenncment ' de tous les ma-
' Tour ensuite de, après. — ^ Faire une espèce d'ailullére. — 'Manière d'oire, état, situation.
LES NOUVELLES DE LA IIEJNE DE NAVARRE
riage8,on Irouvcroil qu'il y en a pour le moins autant de ceux qui se sont faits par amourcllcs, dont les issues on sont mauvaises, que de ceux qui ont été faits forcément; pource que ces jeunes gens, qui ne savent ce qui leur est propre, se prennent au premier qu'ils trouvent, sans considération ; puis, peu à peu ils découvrent leurs erreurs, qui les fait entrer en de plus grandes; U'» où, au contraire, la plupart de ceux qui se font forcément , procèdent du discours de ceux qui ont plus vu et ont plus de Jugement que ceux à qui plus il touche ; en sorte que, quand ils viennent à sentir le bien qu'ils ne connoissoicnt , ils le savourent et embrassent beaucoup plus avidement et de plus grande affection. — Voire-mais , vous ne dites pas, madame, dit Hircan , que la fille éloit en haut âge, nubile, connoissanl riniquilé du père, qui laissoit moisir son pucelage, de peur de démoisir ses écus. Et ne savez-vous pas que la nature est coquine? Elle aimoit, elle étoit estimée , elle Irouvoit son bien prêt et se pouvoit souvenir du proverbe , que tel refuse qui après muse. Toutes ces choses, avec la prompte exécution du poursuivant, ne lui donnèrent pas loisir de se rebeller ; aussi avez ouï, qu'incontinent après on connut bien à sa face, qu'il y avoit en elle quelque mutation notable. C'étoit peut-être l'ennui du peu de loisir qu'elle eut pour enjuger si telle chose étoit bonne ou mauvaise; car elle ne se fit pas grandemenl tirer l'oreille pour en faire le second essai. — Or, de ma part, dit Longarinc, je n'y trouverois point d'excuse, si ce n'éloil l'approbation de la foi du jeune homme, qui, se gouvernant en homme de bien, ne l'a point abandonnée, ains l'a bien voulue telle qu'il l'avoit faite ; en quoi il me sembte grandemement louable , vu la corruption dépravée delà jeunesse du temps présent; non pas, pour cela, que je veuille excuser la première faute, qui l'accuse tacitement d'un rapt, pour le regard de la fille , et de subornation à Icndroit de la mère. — El point, l)oint, dilDagoucin : il n'y a rapt ni subornalion ; tout s'est fait de pur consentement, tant du côté des deux mères , pour ne l'avoir empêché , bien qu'elles aient été déçues , que du côté de la lille, qui s'en est bien trouvée ; aussi, ne s'en est-elle jamais plainte. — Tout cela ne procède, dit Parlamcnte, que delà grande bonlé et simplicité de la marchande, qui, sous titre de bonne foi, mena, sans y penser, sa fille à la
boucherie. — IMais ' aux noces, ditSimonlault ; tellement, que cette simi)licité ne fut moins proufilable à la fille, que dommageable à celle qui se laissoit trop aisément tromper par son mari. — Or, puisque vous en savez le conte, dit Nomerfide,je vous donne ma voix pour nous le réciter. — Et aussi je n'y ferai faute, dit Simon la ult , mais que vous promettiez de ne pleurer point. Ceux qui disent, mesdames, que votre malice passe celle des honunes , auroient bien affaire de mettre un tel exemple en avant, que celui quiî maintenant je vous vais raconter, où je prèt(înds non-seulement vous déclarer la grande malice d'un mari, mais aussi la très-grande simplicité et bonté de sa femme.»
NOUVELLE XLV
Un mari, baillant les innorenls ' à sa clianibrièrc, trompoit la siinplicitc (Je sa femme.
En la ville de Tours, y avoit un homme fort subtil et de bon esprit, lequel ètoit tapissier de feu M.le duc d'Orléans % fils du roi François I". Et, combien que ce tai)issier, par fortune de maladie, fût devenu sourd, si n'avoil-il diminué son bon entendement; car il n'y en avoit point déplus subtil de son métier; et d'autres choses, vous verrez comment il s'en savoit aider. Il avoit éjiousé une honnête et femme de bien, avec laquelle il vivoit en grand'paix et repos. Il craignoil fort de lui déplaire; elle aussi , ne cherclioit qu'à lui obéir en toutes choses ; mais, avec la bonne amitié qu'il lui portoit, étoit si charitable, que souvent il donnoit à ses voisines ce qui appartenoit à sa femme, combien que ce fût le plus secrètement qu'il pouvoit. Ils avoienl €n leur maison une chambrière fort en bon point, de laquelle le tapissier fut amou-
• niais csl cmployi^ ici dans le sens de plutôt.
"^ Selon un très-ancien et très-naïf usage , r(^i)andu non-sciilci!icnt en France , mais dans toule l'Enrdpe , les jeunes gens clicrcliaient , le malin de la fête des saints Innocens , à surprendre les femmes au lit , et, quand ils y réussissaient, ils pouvaient corriger la paresse des dormeuses en leur donnant le fouet avec la main. On conçoit que souvent le jeu ne s'arrèlail pas là. Voyez sur celle singulière coutume une Nouvelle inliluléc le Jour des Innocens, dans les Soirées de Wctlter Scott.
' Cliarles de France, duc d'Orléans, troisième fils de François I" et de Claude de France, ne en 1621, conduisit plusieurs fois les armées du roi son père. Ce prince promcllail de faire un grand capitaine, lors- ([u'il niourwl d'une pleurésie en 1616.
VIEUX CUNTELllS TRANCAIS.
roux ; loulcfuis, craignani que sa femme le sût, faisoil souvent semblant de la lancer et reprendre, disant (luc c'éloil la plus paresseuse jjarsc (|ue jamais il avoit vue, cl qu'il ne s'en ébahissoit pas, vu cpie sa maîtresse jamais ne la balloit. Et, un jour qu'ils i)arIoient de donner les innocents, le tapissier dit cl sa femme: « (le seroit belle aumône de les donner h celle paresseuse garseque vous avcz^ mais il ne faudroit pas que ce fût de votre main, car clic est trop foible, el voire cœur Irop piteux '. Si estce que je voulois (Muployorla mienne? Nous serions mieux servis d'elle que nous ne sommes. » La pauvre femme, qui ne pensoit en nul mal, le pria d'en vouloir faire l'exécution , confessant qu'elle n'avoil le cœur ne la force pour la baltre. Le mari, qui accepta volontiers cette commission, faisant le rigoureux bourreau, fil acheter des verges, des plus fines qu'il put trouver. El, pour montrer le grand désir qu'il avoit de ne l'épargner point, les fil tremper dedans de la saumure, en sorte que la pauvre femme eut plus di; pilié de sa chambrière, que de doute de son mari. Le jour des Innocents venu, le tapissier se leva de bon matin, et s'en alla en la chambre liaule, où la chambrière étoit toute seule, et là lui bailla les innocents, d'autre façon qu'il n'avoit dit à sa fenune. La chambrière se print fort à pleurer, mais rien ne lui valut. Toutefois, de peur que sa fenime y survînt, connuença à fraj^per des verges sur le buis du lit, lanl (|u'il les éeoreha el rompil, cl ainsi rompues, les apporla à sa femme, lui disant: «IM'amie, je crois qu'il souviendra des innocents à votre chambrière. » Après que le tapissier s'en fut allé Iiors de la maison, la chambrière se vint jeter à deux genoux devant sa maîtresse, lui disant que sou mari lui avoit fait plus grand tort que jamais on fit à chambrière. Mais la maîtresse, cuidant que ce fût à cause des verges qu'elle pcnsoil lui avoir été données, ne la laissa pas achever son propos, mais lui dit : « IMon mari a bien fait, car il y a plus d'un mois que je suis après lui pour l'en prier 5 el, si vous avez du mal, j'en suis bien aise, et ne vous en prenez qu'à moi ; et encore n'en a-t-il pas tant fait qu'il devoil. » La chambrière, voyant que sa maîlr(\sso approuvoit un tel cas, pensa que ce n'éloil pas un si grand péché qu'elle cuidoil, vu que celle, que l'on eslinjoil (anl femme de bien, en éloil occasion ; ' Enclin à la pillé.
et n'en osa plus parler depuis. Et le maître, voyant que sa femme éloit aussi contente d ôtre trompée, que lui, de la Iromper, délibéra de la contenter souvent, et gagna si bien celle chambrière, qu'elle ne pleuroil [)lus pour avoir les innocents. Il continua celte vie longuement, sans que sa femme s'en aperçût , tant que les grandes neiges vinrent. Et tout ainsi que le tapissier avoit donné les innocents à sa chambrière sur l'herbe en son jardin, il lui en voulu! donner sur la neige. El, un matin, avant que personne fi'it éveillé en sa maison, la mena tout en chemise faire le crucifix sur la neige, et, en se jouant tous deux à se bailler de la neige l'un à l'autre, n'oublièrent le jeu des innocents. Ce qu'avisa une de leurs voisines, qui s'éloit mise à la fenêtre, qui regardoit tout droit sur le jardin, pourvoir quel lcm{)s il faisoil, el, voyant celle vilenie, fut si courroucée, qu'elle se délibéra de le dire à sa bonne commère, afin qu'elle ne se laissât plus tromper d'un si mauvais mari, ni servir d'une si méchante garse'. Le tapissier, après avoir fait tous ses beaux jeux, regarda à l'enlour de lui si personne ne l'avoil vu, et avisa sa voisine à la fenêtre, dont il fui fort marri -, mais, lui, (jui savoil donner couleur à toute tapisserie, pensa si bien colorer ce fait, que sa commère seroit aussi bien Iroinpée que sa femme, et, sitôt qu'il fut recouché, fil lever du lit sa femme en chemise et la mena au jardin, où il avoit mené sa chambrière, et se joua longtemps avec elle avec de la neige, comme il avoit fait avec l'autre, et puis, lui bailla les innocents ainsi qu'à sa chambrière, et après s'en allèrent tous deux coucher. Quand cette bonne femme alla à la messe, sa voisine el bonne amie ne faillit de s'y trouver, el du grand zèle qu'elle avoit, lui pria, sans lui en vouloir dire davantage, qu'elle voulût chasser sa chambrière, et que c'étoit une très-mauvaise et dangereuse garse. Ce qu'elle ne voulut faire, sans savoir pourquoi la voisine l'avoil en si mauvaise estime : qui enfin lui compta comme elle l'avoil vue au malin en son jardin avec son mari. La bonne fenmie se print bien fort à rire, en lui disant; a Hélas, ma commère, m'amie, c'étoit moi. — Comment, ma commère ! dit l'autre, elle étoit tout en chemise, au malin environ les cinq heures. » La bonne femme lui ré[)ondit: «Par ma foi ! ma commère, c'étoit
' F-a fin de cette Nouvelle a Hc imitée par La Fontaine dans le conte do la Servante jnstifice. If, 6.
LES NOUVELLES DE LA REliNE DE NAVARRE.
moi. » L'aulrc, continuant son propos: «Ils se bailloienl, dil-cllc, de la ncif:c Tun à l'autre, puis aux U'iins, puis en autre lieu, aussi i)rivénicul qu'il éloit possible. » l^a bonne femme lui dit : « Hé, hé, ma commère, c'éloit moi. — Voire, ma commère, ce dit l'aulre, mais je les ai vus sur la neige faire (elle chose, et telle qui me semble n'être belle ni honnête. — Ma commère, dit l'autre, je le vous ai dil, et je le dis encore, que c'éloit moi, et non autre cpii ai fait tout ce que vous me dites ^ mais mon mari et moi jouons ainsi privément. Je vous prie ne vous en scandalisez point : vous savez que nous devons complaire î\ nus maris.» Ainsi s'en retourna la commère plus désireuse d'avoir un tel mari, qu'elle n'étoil à venir demander celui de sa bonne commère. El, (juand le tapissier fut retourné, sa femme lui fit le conte tout au long de sa commère. « Or, regardez m'amie , répondit le tapissier, si vous n'étiez femme de bien et de bon entendement, longtemps y a que nous fussions séparés l'un de l'autre; mais j'espère que Dieu nous conservera en noire bonne amitié à sa gloire et à notre contentement.— Amen, mon ami! dil la bonne femme, j'es[)ère, qui- de mon côté, vous n'y trouverez jamais faute. »
« Celui seroit bien incrédule, mesdames, qui, après avoir vu une telle et si véritable histoire, jugeroil qu'il y eût en vous telle n)alice qu'aux hommes, combien (|ue, sans faire tort à nul, pour bien louer à In vérité l'homme et la femme, Ton ne peut faillir de dire que l'un et l'autre ncvaul rien. — Cet honHue-là,dit Parlamenle, étoil merveilleusemenl mauvais-, car, d'un côté, il Irompoil sa chambrière, et, de l'autre, sa femme. — A"ous n'avez pas donc bien entendu le conte, dil Tlircan, pource qu'il est dil qu'il les contenta toutes deux en une matinée; que je trouve un grand acte de vertu, tant au corps (pi'à l'esprit, de savoir dire et faire deux contraires contents. — En cela, répondit Parlamenle, il est doublement mauvais, de satisfaire à la siiiqjlesse de l'une par mensonge, et à la nudice de l'autre par son vice. ]Mais j'entends bien (|ue ces péchés-l;'>, mis devant tel juge (|ue vous, seront toujours pardonnes. — Si, vous assurai-je, dil Ilircan, que je ne ferai jamais si grande ni si dillicilc entreprise, (liw, mais que' je vous rende compte,
' rourvu (jue.
je n'aurai pas mal employé ma journée. — Si l'amour réciproque, dil Parlamenle, ne contente le cœm-, toute auli'e chose ne le peut contenter. — De vrai, dil Siu)onlault, j e crois qu'il n'y a au monde plus grande peine, que d'aimer et n'être point aimé. — .Te vous crois, dil Oisille, el si, me souvient à ce propos d'un conte que je n'avois délibéré de mettre au rang des bons: toutefois, puisqu'il vient à [jropos, je suis contente de m'en ac(iuiller. »
NOUVELLE XLVL
D'un cordclicr, qui fait grand crimo envers les maris fie ballre leurs fenunes.
Dans la ville d'Angoulcme, où se tcnoit souvent le comte Charles', père du roi François, y avoil un cordeher nommé de 'N'allés^, honune savant cl fort grand prêcheur, en sorte que, les A vents, il prêcha en la ville devant le comte ; dont sa réputation augmenta encore davantage. Si advint que, durant les A vents, un jeune étourdi de la ville , ayant épousé une assez belle jeune femme, ne laissoil pour cela de courir partout, autant et plus dissolumenl que les bien mariés. De quoi la jeune femme, avertie, ne se pouvoit taire, tellement que, bien souvent en passant, elle en recevnit ses gngci^ plus tôt; el d'autre façon (pi'elle n'eût voulu, el toutefois , elle ne laissoil , pour cela, de continuer en ses lamentations, et quelquefois jusqu'à injures : [)arquoi le jeune homme s'irrita en sorte qu'il la battit à sang el marque, dont elle se print à ciier plus que devant; el pareillement ses voisines, qui savoient l'occasion, ne se pouvoient (aire, ains crioient publiquement par les rues, dhaul : « El 11, ti, de tels maris ! au diable, au diabîel » De bonne encoiiln> * le cordelier de Valies passoil lors |)ar !à,qui entendit le bruit et l'uccL-sion : si se délil èra d'en toucher un mol le lendemain à sa prédication, connue il n'y faillit pas ; car. faisant venir à [)ropos le mariage et l'amitié que Ufius y devons g,irder. il le collauda'' grandement , biàmaiil les inl'racleuis
' 1,0 lornlc Ciiarlcs d'AiiKOiiIciiie élcinl mort en i:>W, le fait nuoiilé diiiis la Nouvelle est antérieur à relie année -la.
^ C'est sans doule le même (|u'iin r>()lierl de Valle qui a \)\ih\\é Explanafio i II Plini'un. V:\r\f , (îeslier, 1500, iii-4''.
^ expression proverbiale sipninaii! iin'elle en él.iil payée.— ' Celle expre>sion équivaut à par bonheur.
'■> Vaiita.
d'icelui, cl faisant comparaison de l'amour conjugale à l'amour palcrnolle. El si dit, enire aulrcs choses, qu'il y avoil plus de danger et plus griôve punition à un mari de battre sa femme, que de baltre son père ou sa mère : « Car, dit-il, si vous bâtiez votre père ou votre mère, on vous envolera pour pènilonceà Rome; mais, si vous battez voire femme, elle et toutes ses voisines vous envoieronl à tous les diables, c'est-i'i-dire en enfer. Or, regardez quelle dilîérence il y a entre ces deux [)ènitence8, car, de Rome, on en revient ordinairement, mais denfer, ah! on n'en revient point, wu//a es^ redewpll().)y Depuis celle prédication, il fut averti que les femmes faisoienl leurs Acliillcs ' de ce qu'il avoit dit, et que les maris ne pouvoient plus chevir'^ d'elles; à quoi il s'ad visa de mettre ordre, comme à rinconvénient de fenune. Et, pour ce faire, en l'un de ses sermons, il accompara les femmes au diable, disant que ce sont les deux plus grands ennemis de l'homme, et qui le tentent sans cesse, et desquels il ne se peut dépèlier, et par spécial, de la femme: (( Car, dit-il , quant aux diables, en leur montrant la croix, ils s'enfuient, et les femmes, tout au rebours-, c'eslcela qui les apprivoise, qui les fait aller et courir, et qui fait qu'elles donnent à leurs maris infinité de passions'. IMais savezvous que vous y ferez, bonnes gens, quand vous verrez que vos femmes vous tourmenteront ainsi sans cesse, comme elles ont accoutumé? démanchez la croix, et du manche chassez-les au loin-, vous n'aurez point fait Irois ou quatre fois celle expérience vivement, que vous ne vous en trouviez bien, et verrez que, tout ainsi que l'on chasse le diable en verlu de la croix, aussi cliasserez-vous et ferez taire vos femmes en la vertu du manche de ladite croix, pourvu qu'elle n'y soit plus attachée. »
« Voilù une partie des prédications de ce vénérable de Yalles , de la vie duquel je ne vous ferai autre récit, et pour cause, mais bien vous dirai-je quelque bonne mine qu'il fit (car je l'ai coimu), qu'il tenoil beaucoup plus le parti des femmes que celui des hommes. — Si est-ce, madame, dit Parlamenle, qu'il ne la montra
' C'cst-à-dirc, se faisaient forles.
* Venir à bout. Dans le langage familier on dit encore aujourd iiiii ?ie pouvoir jouir de qiicl(/u'u)i. On a fait ain^i jouir de chérir, par corriiplion.
" Tournicn?, peines.
pas à ce dernier sermon, donnant insiruction aux hommes de les maltraiter. — Or, vous n'entendez pas sa ruse, dit Ilircan -, aussi n'ètesvous pas exercilée' à la guerre, pour user des siratagômes y requis, entre lesquels celui-ci est un des plus grands : savoir et mettre sédition civile dans le camp de son ennemi, pourcc que lors il est trop plus aisé à vaincre. Aussi, ce maître moine connoissoilbien, que la haine et courroux d'enirc le mari et la femine, sont plus souvent cause de faire lâcher la bride à rhonnêtelé des femmes , laquelle honnêteté , s'émancipant de la garde de la vertu, se trouve plutôt enlre les mains des loups, qu'elle ne pense èlre égarée. — Quelque chose qu'il en soit, dit Parlamenle, je ne pourrois aimer celui qui auroit mis diverse'* entre mon mari et moi, mèmement jusques à venir aux coups-, car, au battre, faut l'amour. Et toutefois (à ce que j'en ai ouï dire), ils font si bien les chatemiles, quand ils veulent avoir quelque avantage sur quelqu'une , et sont de si attrayante manière en leur propos, que je croirois bien qu'il y auroit plus de danger de les écouter en secret, que de recevoir publiquement des coups d'un mari, qui, au reste de cela, seroit bon. — A la vérité, dit Dagoucin, ils ont tellement découvert leurs menées, de toutes parts, que ce n'est point sans cause, que l'on les doit craindre, combien qu'à mon opinion la personne qui n'est point soupçonneuse, est digne de louange. — Toutefois, dit Oisille, l'on doit soupçonner le mal qui est à éviter; car il vaut mieux soupçonner le mal qui n'est point, que de tomber, par sottement croire, en celui qui est. Le ma part , je n'ai jamais vu femme trompée, pour être tardive à croire la parole des hommes, mais ouï bien plusieurs pour trop promplement ajouter foi à leur mensonge; parquoi, je dis, que le mal qui peut advenir ne se peut jamais trop soupçonner de ceux qui ont charge d'hommes, femmes, villes et Élats. Car, encore quelque bon guet que l'on fasse, la méchanceté et les trahisons régnent assez, et le pasteur, qui n'est vigilant, sera toujours trompé par les finesses du loup. — Si est-ce, dit Dagoucin, que la personne soupçonneuse ne peut entretenir un parfait ami , et assez sont séparés pour un soupçon seulement. — Si vous en savez quelque exemple, dit Oisille, je vous donne ma
' Exercée. — * Querelle, division.
LES NOUVELLES DE LA
voix pour le dire. — J'en sais un si véritable, dit Dagoucin, que vous prendrez plaisir à Touïr. Je vous dirai, mesdames , ce qui plus facilement rompt une bonne amitié : c'est quand la sûreté de Tamilié commence à donner lieu au soupçon. Car, ainsi que croire l'ami est le plus grand iionneur qu'on lui puisse faire, aussi se douter ' de lui est le plus grand déshonneur; pource que, par cela, on l'estime autre que l'on ne veut qu'il soit: qui est cause de rompre beaucoup de bonnes amitiés et rendre les amis ennemis , comme vous verrez par le conte que je vous vais faire. »
NOUVELLE XLVn.
L'n gentilhomme du Perche, soupçonnant à tort l'amilié de son ami , le provoque à exécuter coiilre lui la cause de son soupçon '.
Auprès du pays du Perche, y avoit deux gentilshommes, qui, dés le temps de leur enfance, avoient vécu en si grande et parfaite amitié, que ce n'éloit qu'un cœur, une maison, un lit, une table, et une bourse d'eux deux. Ils vécurent longtemps, continuant cette parfaite amitié, sans que jamais il y eût entre eux deux une seule volonté ou parole, où l'on pût voir la différence des personnes , tant que non-seulement ils vivoient comme deux frères, mais comme un homme tout seul. L'un des deux se maria -, toutefois, ne laissa-t-il à continuer s'abonne amitié, et de toujours vivre avec son bon compagnon , comme il avoit accoutumé. Quand ils étoienten quelque logis étroit, ne laissoit à le faire coucher avec sa femme et lui : il est bien vrai qu'il étoil au milieu '. Leurs biens étoient tout en commun , de sorte que, pour le mariage, en cas qui pût advenir, ne sut être empêchée cette parfaite amitié. Mais , au bout de quelque temps, la félicité de ce monde , qui avec soi porte une mutabilité, ne put durer en la maison , qui étoit trop heureuse ; car le mari , oubliant la sûreté qu'il avoit en son ami, sans nulle occasion, print un très-
' Klre en doule. On emploie à présent se douter dans un autre sens, cl l'on dit douter de quelqu'un.
* Celte Nouvelle a quelque analogie avec celle du Curieux impertinent dans Don Quichotte.
* Autrefois les lits étaient d'une telle largeur, que quatre et même cinq personnes pouvaient y coucher ensemble. C'était un honneur à faire à son hôle que de l'inviter à coucher avec soi et sa femme. Voyez dans les Cent Nouvelles nouvelles, la VII"', intitulée : Le Charreton à Varrià'e-yarde.
REINE DE NAVARRE