‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 79 sur 118 · AQ · texte numérisé non relu

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grand soupçon de lui et de sa fenmie, à laquelle il ne put dissimuler, cl lui en tint quelques fâcheux propos, dont elle fut fort étonnée, car il lui avoit commandé de faire en toutes choses, horsinis une, aussi bonne chère i\ son compagnon comme à soi 5 et néanmoins, lui défendoit de parler à lui, si elle n'étoil en grande compagnie. Ce qu'elle fit entendre au compagnon de son mari , lequel ne la crut pas, sachant (rès-bicn qu'il n'avoit pensé ni fait chose dont son compagnon dût être marri 5 et, ainsi qu'il avoit accoutumé de ne lui celer rien, lui dit ce qu'il avoit entendu, lui priant de ne lui en celer la vérité ; car il ne vouloit en cela, ni en autre chose, lui donner occasion de rompre ratnilic qu'ils avoient entretenue.

Le gentilhomme marri l'assura qu'il n'y avoit jamais pensé, et que ceux qui avoient semé ce bruit avoient méchamment menti. Son compagnon lui dit •. « Je sais bien que la jalousie est une passion aussi importable, comme l'amour-, et quand vous auriez celte opinion, et fût-ce de moi-même , je ne vous en donne point de tort, car vous ne vous en sauriez garder : mais d'une chose qui est en votre puissance, aurois-je occasion de me plaindre, c'est que me voulsissiez celer votre maladie, vu que jamais passion ou opinion, que vous ayez eue, ne m'a été cachée 5 pareillement de moi. Si j'élois amoureux de votre femme, vous ne me le devriez point imputer à méchanceté ; car c'est un feu que je ne tiens pas en ma main, pour en faire à mon plaisir • mais, si je vous le celois, et cherchois de faire connoître à votre femme par démonlrance démon amitié, je serois le plus méchant compagnon qui oncques fut. De ma part, je vous assure bien que, combien qu'elle soit honnête et femme de bien , c'est la personne que je vis oncques (encore qu'elle ne fût votre femme) où ma fantaisie s'adonnoroil aussi peu \ mais, jaçoit (pj'il n'y ait point d'occasion, je vous requiers que si en avez le moindre sentiment de soupçon qui puisse être, que vous me le disiez, ù cette fin que j'y donne tel ordre que notre amitié, qui a tant duré, ne se rompe pour une femme ; car, ({uand je l'aimerois plus que toutes les choses du monde, si ne parlcrois-je jamais ù elle, poiirce que je préfère votre amour à toute autre.» Son compagnon lui jura, par les plus grands sermenls qui lui fluent pos^bles, que jamais n'y avoit pensé, et le pria de faire en sa maison comtne il avoit

accoulumù. L'niUro lui rôpondif : « Puisque vous le voulez, je le ferai ; mais je vous prie que, si -iprés cela vous avez opinion de moi, et que le me dissimuliez, ou que le trouviez mauvais , je ne demeure jamais en voire compagnie. » Au bout de quekiue temps qu'ils vivoient tous deux comme ils avoienl accoutumé, le gonlilhomme marié enira en soupçon plus que jamais, ol commanda à sa femme qu'elle ne lui fil plus le visage qu'elle a voit accoutumé; ce qu'elle dit au compagnon de son mari, le priant de lui-même se vouloir a])slcnir de parler plus à elle , car elle avoil commandement d'en faire autant de lui. Le genlilhomme enlendit, par la parole d'elle, cl par quelcpies contenances qu'il voyoit faire à son compagnon , quil ne lui avoil pas tenu promesse ; parquoi, lui dit, en grande colère : « Si vous ôlesjaloux, mon compagnon , c'est chose naturelle -, mais, après les serments que vous en avez faits, je ne me puis contenter de ce que me l'avez tant celé; car j'ai toujours pensé qu'il n'y eut, entre votre coeur et le mien , un seul moyen ni obstacle ; mais, à mon très-grand regret, et sans qu'il y ait de ma faule, je vois le contraire, parce que non-seulement vous êtes bien sot jaloux de votre femme cl de moi, mais le voulez couvrir, afin que votre maladie dure si longuement qu'elle tourne du tout en haine; et, ainsi que l'amour a été la plus grande que l'on ail vue de noire temps, linimilié soit la plus mortelle. J'ai fait ce que j'ai pu pour éviter cet inconvénient , mais puisque vous me soupçonnez si méchant et le coniraire de ce que je vous ai toujours été, je vous jure et promets ma foi que je suis tel que vous m'estimez , et ne cesserai jamais jusques à ce que j'aie eu de votre fetnmi! ce que cuidez que j'en pourchasse ; et dorénavanl, gardez-vous de moi ; car, puisque le soupçon vous a séparé de mon amilié, le dépit me séparera de la vôtre. » El, combien que son compagnon lui voulût faire croire le coniraire, si est-ce qu'il n'en crut rien, et relira sa part des meubles et biens qui éloient en conunun, cl furent, avec leurs cœurs, aussi séparés, qu'ils avoienl été unis ; en sorte que le gentilhomme, qui n'éloit point marié, ne cessa jamais qu'il n'eût fait son compagnon cocu , comme il lui avoit promis.

« Ainsi en puissc-l-il prendre^ mesdames, à ceux qui , à tort , soupçonnent mal de leurs

femmes ; car plusieurs sont cause de les faire telles qu'ils les soupçoimenl : pource qu'une femme de bien est plus tôt vaincue par un désespoir, que par tous les plaisirs du monde. Et qui dit que le soupçon esl amour, je lui nie; car, combien (pi'il en sorte, comme la cendre (lu feu, ainsi le lue-t-il. — Je ne pense point, (lit ilircan, qu'il soit un plus grand déplaisir l'i homme ou à femme, que d'être soupçonné du coutiaire de la vérilé; et, quant à moi , il n'y a chose qui laiit me fît rompre la compagnie (le mco amis, que ce soupçon-là. — Si n'est-ce pas excuse raisormable, dit Oisille, à une fennne, de se venger du soupçon de son mari, à la honte de soi-même. C'est faire comme celui qui, ne pouvant (uer son ennemi, se donne un coup d'épée au travers du corps, ou, ne le pouvant égraligner, se mord les doigts. Mais elle eût fait plus sagement de ne parler jamais ù lui, pour montrer le tort à son mari, qu'd avoit de la soupçonner ; car le temps les eût tous deux rapaisés. — Si éloit-ce fait en femme de cœur, dit Émarsuitle ; et si beaucoup de femmes faisoient ainsi , leurs maris ne seroient pas si outrageux qu'ils sont.— Quoi qu'il y ait , dit Longarine, la patience rend enfin la femme victorieuse, la chasteté louable, et faut que là nous nous arrêtions.— Toutefois, dit Emarsuillc, une femme peut bien être non chastesanspéché.— Comment l'entendez-vousi' dil Oisille. — Quand elle en prend un autre pour sonmari, répondit Émarsuilte. — Et qui esl plus sotte, dit Parlamenle, qui ne connoîl bien la différence de son mari ou dun autre , en quelque habillement^qu'il se puisse déguiser ?— Il y en a eu, et encore y en a, dit Émarsuitle, qui ont été trompées, demeurant inconlentcs et incoupables de péché. — Si vous en savez quelqu'une, dit Dagoucin, je vous donne ma voix pour la dire ; car je trouve bien étrange qu'innocence et péché puissent être ensemble. — Or, écoutez doncques, dit Émarsuilte, si, par les contes précédents, mesdames, vous n'èles assez averties, qu'il fait dangereux loger chez soi ceux qui nous appellent mondains, et qui s'estiment être chose sainte, et plus digne que nous, j'en ai bien voulu encore ici mettre un exemple, pour vous montrer qu'ils sont hommes comme les autres, et autant malicieux qu'eux ; comme vous verrez par celte histoire. »

LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE

NOUVELLE XLVIII

Deux cordelicrs, une preniiére niiil do noces, primlreiil, l'un après l'aulre, la place de réi)oux, dont ils lurenl bien cliûliés.

Dans un village au pays do Périgord, en une hôlellerie, furent failes les noces d'une fille de léans, où tous les parents et amis s'elTorcèrent faire la meilleure chère qu'il leur éloit possible. Durant le jour des noces, arrivèrent lèans deux cordeliers, auxquels on donna à souper en leur chambre, vu que ce n'étoil point leur étal d'assister aux noces ; mais le principal deux, qui avoit plus d'autorité et de malice, pensa que, puisqu'on le séparoit de la table, qu'il auroit part au lit, et qu'il leur jotieroit un tour de son mélier. Quand le soir fut venu et (juc les danses commencèrent, le cordelier, par une fenêtre, regarda longtem[)s la mariée, qu'il trouva fort belle et à son gré, et s'enquérant soigneusement aux chambrières de la chambre où elle devoit coucher, trouva que c'étoil près de la sienne : dont il fut fort aise, faisant si bien le guet pour parvenir à son intention, qu'il vit dérober ' la mariée, que les vieilles emmenèrent, comme elles ont de coutume ; et, pource que c'étoil de fort bonne heure, le marié ne voulut laisser la danse, mais y étoit si affectionné , qu'il sembloit qu'il eût oublié sa femme; ce que n'avoit pas fait le cordelier; car, incontinent qu'il entendit que la mariée éloit couchée, se dépouilla de son habit gris, et s'en alla tenir la place de son mari ; mais , de peur d'y être trouvé, n'y arrêta que bien peu , et s'en alla jusques au bout d'une allée, où étoit son compagnon, qui faisoit le guet pour lui, lequel fit signe que le marié dansoit encore. Le cordelier qui n'avoit pas satisfait à sa méchante concupiscence, s'en retourna derechef coucher avec la mariée , jusques à ce que son compagnon lui fit signe qu'il étoit temps de s'en aller. Le marié se vint coucher, et sa femme, qui avoit été tant tourmentée du cordelier, qu'elle ne demandoit que le repos, ne se put tenir de lui dire : « Avezvous délibéré de ne dormir jamais, et ne faire que me lourmenler? » Le pauvre mari, (pii ne faisoil que de venir, fut bien étonné, et lui demanda quel tourment il lui avoit fait, vu qu'il n'avoit parti de la danse ? « C'est bien dansé,

* Enlever, disparaître.

dit la pauvre fille -, voici la troisième fois que vous vous êtes venu coucher : il me semble que vous feriez mieux de dormir. » Le mari, oyant ce propos, fut fort étonné, et oublia toutes choses pour entendre la vérité de ce fait ; mais, quand elle lui eut conlé, soupçonna que c'étoientles cordeliers, qui éloient logés léans, et se leva incontinent, et alla en leur chambre, qui étoit tout auprès de la sienne, et (piand il ne les trouva point, seprint à crier à laide, si fort, qu'il assembla tous ses amis , lesquels, après avoir entendu le fait, lui aidèrent avec chandelles, lanlernes, et tous les chiens du village, à chercher les cordeliers ; et, quand ils ne les trouvèrent point dans les maisons, tirent si bonne diligence , qu'ils les atlrapèrent dans les vignes , et là furent traités comme il leur apparlenoit; car, après les avoir bien ballus, ils leur coupèrent les bras et les jambes, et les liiissèrcnt dedans la vigne, en la garde du dieu Bacchus, eldeAénus, dont ils éloient meilleurs disciples que de saint François.

« Ne vous ébahissez point, mesdames, si telles gens , séparés de notre commune façon de vivre, font des choses que des aventuriers auroient honte de faire. Vous émerveillezvous qu'ils ne font pis, quand Dieu retire sa main d'eux ; car l'habit ne fait pas toujours le moine, mais souvent, par orgueil, il le défait. — IMon Dieu , dit Oisille, ne serons-nous jamais hors des contes de ces moines ? » Émarsuite dit : « Si les dames , princes et gentilshommes , ne sont point épargnés, il me semble qu'ils ne doivent lt)urner à déplaisir de ce qu'on daigne parler d'eux ; car la plupart d'eux sont si inutiles, que, s'ils ne faisoient quelque mal digne de mémoire, on n'en parleroil jamais '. On dit vulgairement qu'il vaul mieux mal faire que ne rien faire ; cl notre bouquet sera plus beau, tant plus il sera rempli de différenles choses. — Si vous me voulez pronuttre, dit llircan, de ne vous courroucer point h moi, je vous en raconterai un, de deux personnes, tvi confiles en amour, ciue vous excuserez le pauvre coidelier d'avoir prins sa nécessité où il a pu trouver, vu que celle qui avoit assez à manger, cherchoit sa friandise

' Celle liaiiic ("orilit' les moines, ([u'oii relr()ii\e dan» lous les éfiils cil vers el en prose des premiers prosélytes de l;i Piélormo, lémoigne assez des opinions de la reine de Navarre.

trop indiscrètement. — Puisque nous avons juré de dire la vérité, dit Oisille, aussi avonsnous ' de l'écouter. Parquoi, vous pouvez parler en liberté ; car les maux que nous disons des hommes et des femmes, ne sont point pour la honte particulière de ceux desquels est fait le conte, mais pour ôler l'eslime et la confiance des créatures , en montrant la misère où elles sont sujettes, afin que noire espoir s arrête et s'appuie à Celui seul qui est parfait, et sans lequel tout homme n'est qu'imperfection. — Or doncqiies, dit llircan , sans crainte je raconterai mon histoire. »

NOUVELLE XLIX

Sublilito d'iiiio comtesse, pour lirer sccrèlcmenl son plaisir des hommes, et comme elle fut découverte.

En la cour d'un roi de France, nommé Charles, je ne dirai point le quantième, pour l'honneur de celle dont je veux parler , laquelle aussi, je ne nommerai par son nom propre; il y avoit une comtesse de fort bonne maison 5 mais étoit étrangère. Et, pource que toutes choses nouvelles plaisent, cette dame, à sa venue, tant pour la nouveauté de son habillement, que pour la richesse dont il étoit plein, étoit regardée d'un chacun. Et, combien qu'elle ne fût des plus belles, si avoit-elle une grâce avec une audace tant bonne, qu'il n'étoit possible de plus, la parole et la gravité de môme ; de sorte qu'il n'y avoit personne qui n'eût crainte de l'aborder, sinon le roi, qui l'aima très-fort, et, pour parler à elle plus privénient, donna quelque commission au comte son mari, en laquelle il demeura fort longuement; et, durant ce temps, le roi fit grand'clière avec sa femme. Plusieurs gentilshommes du roi, qui connurent que leur maître en étoit bien traité , prindrent la hardiesse de parler à elle ; et, entre autres, un nommé Astillon, qui étoit fort audacieux et homme de bonne grâce. Au commencement, elle lui tint une si grande gravité, le menaçant de le dire au roi son maître, qu'il en cuida avoir peur; mais lui, qui n'avoit accoutumé de craindre les menaces d'un bien hardi capitaine , s'assura des siennes, et la poursuivit de si près, qu'elle lui accorda de parler à lui seul; lui enseignant la manière comme il devoit venir en sa chambre :

* Il faut souf-cntcndrc^firc'.

A quoi il ne faillit ; et, afin que le roi n'en efit nul soupçon , lui demanda congé d'aller en quelque voyage, et s'en partit de la cour. IMais, dès la première journée, laissa tout son train, et s'en vint de nuit recevoir les promesses que la comtesse lui avoit faites : ce qu'elle lui tint. Dont il dcm(>ura si satisfait, qu'il fut contraint de demeurer sept ou huit jours enfermé en une garde-robe, sans sortir dehors-, et, là, ne vivoit que de restaurants. Durant les huit jours qu'il étoit caché, vint un de ses compagnons faire l'amour à la comtesse ; lequel avoit nom Duracier. Elle tint les termes à ce second , qu'elle avoit fait au premier ; au commencement, en rudes et audacieux, qui tous les jours s'adoucissoient. Et, quand c'éloit le jour qu'elle doimoit congé au premier prisonnier, elle en melloit un second en sa place. Et, durant qu'il y étoit, un autre sien compagnon, nommé Valnebon, fit pareille office que les deux premiers; et, après eux , en vint deux ou trois autres, qui tous eurent part à la douce prison. Cette vie dura assez longuement, et fut conduite si finement, que les uns ne savoient rien des autres. Et, combien qu'ils entendissent assez l'amour que chacun lui portoit, si n'y avoit-il nul qui ne pensût en avoir eu seul ce qu'il en demandoit, et se moquoit chacun de son compagnon, qu'il pensoit avoir failli à un si grand bien. Un jour que les gentilshommes dessus nommés étoient en un banquet^ où ils faisoienl bonne chère, ils commencèrent à parler de leurs fortunes et prisons qu'ils avoienl eues durant la guerre. IMais Valnebon, à qui il faisoil mal de celer longuement une si bonne fortune que celle qu'ils avoient eue, va dire à ses compagnons : « Je sais quelles prisons vous avez eues ; mais, quant à moi , pour l'amour d'une où j'ai été, je dirai toute ma vie louange et bien des autres ; car je pense qu'il n'y a plaisir en ce monde qui approche de celui que l'on a d'être prisonnier.» Astillon, qui avoit été le premier prisonnier, se douta de la prison qu'il vouloit dire, et lui répondit : « Valnebon, sous quel geôlier ou geôlière avez-vous élé si bien traité , que vous aimez tant votre prison ? » Valnebon lui dit : « Quel que soit le geôlier, la prison m'a été si agréable , que j'eusse bien voulu qu'elle eût duré plus longuement ; car je ne fus jamais mieux ne plus content. » Duracier, qui étoit homme parlant,

LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE

connoissanl très-bien que Ton se débaltoit de la prison où il avoil part comme les aulrcs, dit à Valnebon : « De quelles viandes éliez-vous nourri en celle prison, dont vous vous louez si fort ? — Le roi n'en a point de meilleures, ditil , ne plus nourrissantes. — Mais encore, fautil que je sache, ditDuracicr, si celui qui vous tenoit prisonnier, vous faisoit bien gagner voire pain?» Valnebon, qui se doula dôlre entendu, ne se put tenir de jurer : « Hà, vcrlu bleue ! j'avois bien des compagnons, où je pensois être tout seul.» Aslillon, voyant ce différend où il avoit part comme les autres, dit en riant : « Nous sommes tous à un maître, compagnons et amis de notre jeunesse 5 parquoi , si nous sommes compagnons d'une mauvaise fortune, nous aurons occasion d'en rire; mais, pour savoir si ce que je pense est vrai , je vous prie, que je vous interroge, et que vous tous me confessiez la vérité 5 car, s'il est advenu ainsi de nous comme je pense, ce seroit une aventure aussi plaisanle, que l'on n'en sauroit trouver en nul lieu.» Ils jurèrent tous de dire la vérité : si éloit ainsi qu'ils ne la pussent dénier. Il leur dit : « Je vous dirai ma fortune, et vous me répondrez oui ou nenni, si la vôtre est pareille. » Ils s'y accordèrent tous, et à l'heure il dit : « Premièrement, je demandai congé au roi d'aller en quelque voyage. » El ils répondirent : « Et nous aussi. — Quand je fus à deux lieues de la cour, je laissai mon train , et m'en allai rendre prisonnier. » Ils répondirent : «Nous en fîmes autant. — Je demeurai, dit Aslillon, sept ou huit jours caché en une garde-robe, où l'on ne m'a fait manger que restaurants et les meilleures viandes , que je mangeai jamais ; cl, au bout des huit jours, ceux qui me lenoicnt me laissèrent aller beaucoup plus foible que je n'élois arrivé. » Ils jurèrent, qu'ainsi leur étoit advenu. « IMa prison, dit Aslillon, commença à finir tel jour. — La mienne, dit Duracier, commença le propre jour que la vôtre finit , cl dura jusqu'au tel jour. M Valnebon , qui perdoil patience, commença à jurer et dire : « Par le sang-bieu ! à ce que je vois, je suis le tiers, qui pensois ôlre le premier et le seul -, car, j'entrai et en sortis tel jour. » Les autres Irois, quiétoicnlà table, jurèrent qu'ils avoient bien gardé ce rang. «Or, puisque ainsi est, dit Aslillon, je dirai l'étal de noire geôlière : elle est mariée, cl son mari est bien loin. — C'est celle-là propre,

répondirent-ils tous. — Or, pour nous mettre hors de peine, dit Aslillon, moi, qui suis le premier enrôlé, la nommerai-je premier : c'est M""" la comtesse, qui éloit si audacieuse, qu'en gagnanl son amitié, je pensois avoir vaincu César. Qu'à tous les diables soit la vilaine , qui nous a fait lant travailler, et nous réputer si heureux de l'avoir acquise! Il ne fut oncques une telle méchante 5 car, quand elle en lenoil un en cage, elle praliquoit l'autre, pour nèlrc jamais sans passe-temps -, si aimerois-jc mieux être mort, qu'elle demeurât sans punilion. » Ils demandèrent à Duracier qu'il lui en scmbloit, quelle punition elle devoil avoir et qu'ils étoienl tous prêts à la lui donner. « Il me semble, dit-il, que nous le devons dire au roi notre maître, lequel en fait un cas comme d'une déesse. — Nous ne ferons point ainsi, dit Aslillon; nous avons assez de moyens pour nous venger d'elle , sans appeler noire maîtresse. Trouvons-nous demain quand elle ira à la messe, et que chacun de nous porte une chaîne de fer au cou ; et, quand elle entrera, nous la saluerons comme il appartient. » Ce conseil fut trouvé fort bon de toute la compagnie, et firent provision chacun d'une chaîne de fer. Le matin venu, tous habillés de noir, leurs chaînes de fer tournées à l'entour de leur cou, en façon de collier, vinrent trouver la comtesse, qui alloit à l'église ; et, sitôt qu'elle les vit ainsi habillés, se prit à rire, et leur dit : « Où vont ces gens si douloureux.? — Madame, dit Aslillon, nous, vos esclaves prisonniers, sonmies venus pour vous faire service. » La comlesse, faisant semblant de n'y entendre rien, leur dit : « Vous n'êtes point mes prisonniers , et n'entends point que vous ayez occasion de me faire service plus que les autres. » Valnebon s'avança, et lui dit : « Si nous avons mangé voire pain si longuement, nous serions bien ingrats, si nous ne vous faisions service. » Elle fit si bonne mine, feignant de n'y rien entendre, qu'elle cuidoit par celte feinle les élonner; mais ils poursuivirent si bien leur procès, qu'elle entendit que la chose étoil découverte. Parquoi , trouva incontinent moyen de les tromper; car elle, qui avoil perdu l'honneur et la conscience, ne voulut point recevoir la honte qu'ils lui cuidoienl faire; mais, conune celle qui prèféroit son plaisir à tout l'honneur du monde, ne leur en fil pire chère, ni n'en changea décontenance, dont ils furent tant

élorinôs, qu'ils rapporlèrent ci} leur lin la honte qu'ils lui avoicnl voulu faire.

(( Si vous no (rouvcz , mesdames , colle histoire digne de faire connoîlre les femmes aussi mauvaises que les hommes-, j'en chercherai d'aulrcs, pour vous raconter. Toulefois, il me semble que celle-ci sulTil pour vous montrer qu'une femme qui a perdu la honle, est cent fois plus hardie à faire mal, que n'est un homme. 1) Il n'y eut femme en la compagnie, oyant raconter celle histoire, qui ne iil lant de signes de croix , qu'il scmbloil qu'elles voyoiont tous les ennemis d'enfer devant leurs yeux. IMaisOisille leurdil : ((ftîesdame.s luunilions-nous, quand nous oyons cet horrible cas, d'autant que la personne délaissée de Dieu se rend pareille à celui avecques lequel elle est jointe-, car, puisque ceux qui adhèrent à Dieu ont son esprit avecques eux, aussi sont ceux qui adhèrent à son conlrairc, et n'est rien si bestial, que la personne desliluée de resi)ril de Dieu.— Quoi qu'ail fait celle pauvre d;une, dit Émarsuille. si ne saurois-je louer ceux qui se vantent de leur prison. — J'ai opinion, dit Longarine, que la peine n'est moindre à un homme de celer sa bonne fortune , que de la pourchasser ; car, il n'y a veneur qui ne prend plaisir à corner sa prise, ni amoureux d'avoir la gloire de sa victoire. — Yoilà une opinion , dit Simonlault, que , devant tous les inquisiteurs de la loi , je souliendrois hérétique , car il y a plus d'hommes secrets^ que de femmes-, et sais bien, que l'on en trouveroil,qui aimeroienl mieux n'en avoir bonne chère, s'il falloil que créature vivante lentendîl. Parlant, l'Église, comme bonne mère, a ordonné les prêtres confesseurs, cl non pas les femmes , parce qu'elles ne peuvent rien celer. ■ — Ce n'est pas pour cette occasion, ditOisille, mais c'est pourcc que les femmes sont tant ennemies du vice, qu'elles ne donneroienl pas si facilement absolution que les honunes , et .seroienl Irop auslères en leurs péiulences. — Si elles éloicnl autant ', dit Dagoucin , qu'elles sont en leui's réi)()nse.s , elles feroient plus désos[)érer de pécheurs, qu'elles n'en allireroient à salut ; panpioi, Tl^giisc, en toutes sortes, y a Ijien pourvu. Riais, si ne veux-je pas pour cela excuser les gentilshonuues , qui se vantèrent

' C'csl-àdiro , si elles claicnl en réalilo aussi austères qu'elles le sont (iaiis leur:; réponses.

VIEUX CONTETinS FHANÇAl.^.

ainsi de leur prison \ car, jamais homme n'eut honneur de dire mal des femmes. — Puisque le fait éloil commun , dit Ilircan , il me semble qu'ils faisoienl bien de se consoler les uns les autres. — JMais , dit Guebron , ils ne le doivent jamais confesser pour leur honneur méme^ car, les livres de la Table-Ronde nous apprcnent(pje ce n'est point honneur à un chevalier d'en abattre un qui ne vaut rien. Je m'ébahis que celle pauvre femme ne mouroit de honte devant ses prisonniers!' — Celles qui l'ont perdue, dit Oisille, à grand'peine la peuvent-elles jamais recouvrer, sinon celles que forte amour a fait oublier, et de telles en ai vu l)eaucoup revenir.— Je crois, dit Ilircan, que vous en avez vu revenir celles qui y sont allées:, car, forte amour en une femme est fort mal aisée à trouver.— Je ne suis pas de votre opinion, dit Longarine; car je sais qu'il y en a qui ont aimé jusques h la mort. — J'ai tel désir d'ouïr celte Nouvelle, dit Ilircan, que je vous donne ma voix, pour connoîlre aux femmes l'amour, que je n'ai jamais estimé y être. — Mais que vous l'oyez, dit Longarine, vous le croirez, et qu'il n'est plus forte passion , que celle d'amour; mais tout ainsi qu'elle fuit entreprendre choses quasi impossibles, pour acquérir quelque conlenlemcnt en cette vie, aussi minet-elle, plus que toute autre passion, cellui ou celle qui perd l'espérance de son désir, comme vous verrez par cette histoire. »

NOUVELLE L

Un amoureux , après la saignée, rcçoil le don do merci , dont il nîcurt, et sa dame, pour l'amour de lui.

En la ville de Crémone, il n'y a pas encore un an, qu'il y avoil un gentilhomme, nommé messire Jean-Pierre , lequel avoil aimé longuement une dame, qui deineuroil prés de sa maison. IMais, pour pourchas qu'il sût faire, n'en pouvoit avoir la réponse qu'il désiroit, combien qu'elle i'aimût de tout son cœur; dont le pauvre gentilhomme fut si ennuyé et fûché, qu'il se retira en son logis, délibéré de ne [)onrsuivre plus en vain le bien dont la poursuite consommoit sa vie; et, pour en cuider divertii- sa fantaisie, fut ([uelques jours sans la voir : dont il tomba en telle tristesse, cpie l'on le méconnoissoit. Ses parents tirent venir les médecins; et, voyant que le visage lui devcnoit jaune, eslinrèrent que c'éloit une opilation de

LES NOUVKLLKS DE LA UETM: DE NAVAr.P.E.

^cc

Toie, el lui ordonnèrent la saignée. Cède dame, qui avoit tant fait la rigoureuse, sachant (n'^sbien, que la maladie ne lui venoil que de son refus, lui envoya une vieille, en (jui elle se doit, et lui manda, que, puis(ju'elle connoissoit que son amour éloit véritable et non feinte , elle étoit délibérée lui accorder du tout ce que si longtemps lui avoit refusé : elle avoil trouvé moyen de sortir de son logis , en un lieu où privément il la pou voit voir. Le gentilhomme, qui , au matin, avoit élé saigné au bras, se trouvant, par cette parole, mieux guéri , qu'il n'avoit su être par médecine ne saignée qu'il sût prendre , lui manda, qu'il n'y auroit point de faute, qu'il ne se Irotivûl à l'heure qu'elle lui mandoit, et qu'elle avoil fait un miracle évident; car, par une seule parole, elle avoit guéri un homme d'une maladie où tous les médecins ne pouvoienl trouver nul remède. Le soir venu, qu'il avoit tant désiré, sen alla le genlilhonmme au lieu qui lui avoit élé ordomié, avec un si extrême contentement, ([iTil falloit que bientôt prît fin, ne se pouvant augmenter. El ne dura guère, après qu'il fut arrivé, que celle qu'il aimoit plus que son âme le vînt trouver. 11 ne s'amusa pas à lui faire grande harangue ; car, le feu qui le brùloit lui faisoil hâtivement pourcliasser ce qu'à peine pouvoil-il croire avoir en sa puissance ; et, plus ivre d'amour el de plaisir, qu'il ne lui étoit besoin, cuidant chercher par un cô'.é le remède de sa vie, se donnoit par autre l'avancement de sa mort. Car, ayant, pour sa mie , mis en oubli soi-mèiue , ne s'aperçut de son bras, qui se débanda; et la plaie nouvelle, qui se print à s'ouvrir, rendit tant de sang, que le pauvre genlilhonmie en éloit loul baigné; mais, estimant que sa lasselé venoil à cause de ses excès, cuida retourner en son logis. J^ors, Amour, qui les avoit trop unis ensemble, lit eu sorte, qu'en départant d'avec sa mie, son àmc départît d'avec liii; el , par la grande effusion de sang qu'il avoit [)erdu, tomba mort aux pieds de sa mie, (|ui deiueura hors de soimême par élonnemenl, en considérant la perle qu'elle avoil faite d'un si parfait ami, de la mort duquel elle éloit la seule cause, llegardant, d'autre coté, avec le regiel, la honte en laquelle elle demcuroit, si on trouvoil ce corps mort en sa maison; afin d'ignorer la chose, elle et une de ses chambrières, en qui elle se (ioit , porlèrenl le corps mort dedans la rue,

où elle ne le voulut laisser seul; mais, en prenant l'épée du trépassé, se voulut joindre ;\ sa fortune, et, en punissant son cœur, cause de tout le mal, se la passa tout au travers, el tomba son cori)8 mort sur celui de son ami. Le père et la mère de celle fille, en sortant au malin de leur maison , liouvèrenl ce pileux spectacle; cl, après en avoir fait tel deuil, que le cas le méritoil , les enlerrèrent tous deux ensemble.

« Ainsi, vi>it-on , mesdames, qu'une extrémilé d'amour amène un autre malhenr. — A'oilà qui me plaîl bien, dit Sinumlaull, (pinnd l'amour est si égale, que, l'un mourant, l'autre ne veut plus vivre. Et , si Dieu m'eût fait la grAce d'en trouver une telle, je crois que jamais homme n'eùl aimé plus parfaitemeril que moi. — Si, ai-je celle opinion, dit Parlamenle, qu'Amour ne vous eût pas tant aveuglé , que n'eussiez mieux lié voire bras , (juil ne fil; car le temps est passé , que les honuncs oublient leur vie pour les dames. — IMais il n'est pas passé, dit Simonlaull, que les damos oublient la vie de leurs serviteurs pour leurs plaisirs. — Je crois, dit Emarsuilfe, qu'il n'y a femme au monde, qui prenne plaisir à la moii d'un homme, encore ([u'il fût son ennemi. Toulelois, si les honunes se veulent tuer deux-mèmes, les dames ne les peuvent garder. — Si est-ce, dit Safi'redant, que celle qui refuse le i)ain au pauvre mourant de faim, en est estimée la meurtrière, — Si vos requêtes , dit Oisille , é'oienl aussi raisonnables que celles du pauvre demandant sa nécessité, les dames scroienl trop cruelles de vous refuser; mais. Dieu merci, celle maladie ne lue que ceux qui doivent mourir dans l'année. — .Te ne trouve point, madame, dit SafTre.lanl , qu'il soi! une plus grande nécessité, que celle qui fait oublier tontes les autres. Car, quand lamour es! forte, on ne reconnoîl aulre [)ain, ne autre viande, que le regaid ella parole de celle quel'onaime. — Qui vous laisseroiljeùner, dit Oisille, sans vous bailler autre viande , on vous feroit bien changer de propos. — .Te vous confesse», cli!-iî. quele corps })ourroit défaillir; mais lecœurel la volonté, non. — Doncques, dit l*arlamenle , Dieu vous a fait grand'grâcc de vous ;:dresser en lieu, où vous ave/ ou si peu de coutonlemenl. (ju'il vous faut réconforter i^ boire et mander, et dont il me semble que vous vous

acquillez si bien, que devez louer Dieu de celte cruaulé. — Je suis tant nourri au tourment, dit-il, que je commence à me louer des maux, dont les autres se plaignent, — Pcut- L'Irc que c'est, dit Longarine, que votre plainte vous recule de la compagnie , où votre contentement vous fait être bienvenu 5 car, il n'y a rien si fâcheux qu'un amoureux importun. — Mettez, dit Simontaull : qu'une dame cruelle. — J'entends bien, dit Oisille, si nous voulions attendre la tin des raisons de Simonlault, vu que le cas lui touche, nous pourrions trouver coniplies, au lieu de vêpres. Parquoi, allons louer Dieu de ce que cette journée est passée sans grand débat. « Elle commença la première ù se lever, et tous les autres la suivirent ; mais Simonlault et Longarine ne cessèrent de débattre leur querelle, si doucement que, sans tirer épée, Simonlault gagna, montrant que, de la passion plus forte, éloit la plus grande nécessité. Et, sur ce mol, entrèrent en l'église, où les moines les atlendoient. Vêpres ouïes, s'en allèrent souper -, car, leurs questions durèrent tant qu'ils furent à table; et encore le soir, jusques à ce que Oisille leur dit qu'ils pouYoicnt bien aller reposer leur esprit, et

que les cinq Journées étoienl accomplies de si belles histoires , qu'elle avoit grand'peur que la sixième ne fût pareille; car, il n'étoit possible, encore qu'on les voulût inventer, de dire de meilleurs contes, que véritablement ils en avoient raconté en leur compagnie. Mais Guebron leur dit que, tant que le monde dureroit, se feroit tous les jours cas dignes de mémoire ; car « la malice des hommes mauvais est toujours telle qu'elle a été , comme la bonté des bons; et, tant que la malice et la bonté régneront sur la terre, ils la rempliront toujours de nouveaux actes, combien qu'il soit écrit qu'il ne se fait rien de nouveau sous le soleil. DIais, nous, qui avons été appelés au conseil privé de Dieu , ignorons les premières causes, trouvons toutes choses nouvelles, et tant plus admirables , que moins nous les voudrions ou pourrions faire. Parquoi , n'ayez peurque les Journées, qui viendront, nesuivent bien celles qui sont passées, et pensez, de votre part, à bien faire votre devoir. » Oisille dit qu'elle s'en recommandoit à Dieu, au nom duquel elle leur donnoit le bonsoir. Ainsi, se retira toute la compagnie, mettant fin à la cinquième Journée.

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