SIXIEME JOURNEE
Le matin, plus tôt que de coutume, madame Oisille alla préparer la leçon en la salle ; mais tous ceux de la compagnie, aussitôt qu'ils en furent avertis, pour le désir d'ouïr sa bonne insiruclion , se diligenlèrent tant de s'habiller, qu'ils ne la firent guércs attendre. Iille, connoissanlleur cœur, lut l'épîlre Sainl-.Tean l'évangéliste, qui n'est pleine que d'amour. La compagnie trouva celte viande si douce, que, combien qu'ils dcmcurèrenl plus de demiheure qu'ils n'y avoient demeuré les autres jours, si leur sembloit-il n'y avoir pas demeuré un quart. Au partir de là, s'en allèrent ;'i la contemplation de la messe, où chacun se recommanda au Sainl-Esprit, pour satisfaire, ce jour, à leur plaisante audience. Et, après qu'ils eurent dîné et prins repos, s'en allèrent continuer le passe-temps accoutumé. Madame Oisille de-
manda qui .commenceroit celle .Tournée; et alors Longarine répondit: «Madame, je vous donne ma voix; car vous nous avez aujourd'hui fait une si très-belle leçon, qu'il seroit impossible que ne disiez quoique histoire digne de parachever la gloire qu'avez méritée ce matin. — Il me déplaît, dit Oisille, que je ne vous puis dire, cette après-dînée, chose aussi profitable que colle du malin; mais à tout le moins l'invention de mon histoire ne sortira point hors de la doctrine de la sainte Écriture, où il est dit : « Ne vous confiez point aux princes, ni aux fils des hommes, auxquels n'est votre salut. » El, afin que, par faute d'exemple, ne nielliez en oubli cette vérité, je vous en dirai une très-véritable, et dont la mémoire est si récente, qu'à peine en sont essuyés les yeux de ceux qui ont vu ce piteux spectacle. »
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
NOUVELLE LL
Perfidie et cruaulé d'un Italien.
Un duc d'Italie, duquel je tairai le nom, avoit un fils de làge de dix-huit à vingt ans, qui fut fort amoureux d'une fille de bonne et honnête maison -, et, pource qu'il n'avoit pas la liberté de parler à elle comme il vouloit, selon la coutume du pays, s'aida du moyen d'un gentilhomme qui étoit à son service , lequel éloit amoureux d'une jeune damoisclle fort belle et honnOte, servant sa mère; par laquelle faisoit déclarer à s'amie la grande affection qu'il lui portoit, sans que la pauvre fille pensât en nul mal, mais prcnoil plaisir à lui faire service, estimant sa volonté si bonne et honnête, qu'il n'avoit intention dont elle ne pût, avec honneur, en faire le message. Mais le duc , qui avoit plus de regard ' au proufit de sa maison qu'à toute honnête amitié, eut si grand'peur que ces propos menassent son fils jusques au mariage, qu'il y fit mettre un grand guet. Et lui fut rapporté que celte pauvre damoiselle s'étoit mêlée de bailler quelques lettres, de la part de son fils, à celle que plus il aimoit : dont il fut tant courroucé, qu'il se délibéra d'y donner ordre ; mais il ne sut si bien dissimuler son courroux , que la damoiselle n'en fût avertie 5 laquelle, connoissant la malice de ce prince, qu'elle estimoit aussi grande que sa conscience petite , eut une merveilleuse crainte, et s'en vint à la duchesse , la suppliant lui donner congé de se retirer en quelque lieu hors de la vue de lui, jusques à ce que sa fureur fût passée. Mais sa maîtresse lui dit qu'elle essaieroit d'enlendrcla volontéde son mari, avant que luidonner congé. Toutefois , elle entendit bientôt le mauvais propos que le duc en tenoit, et, connoissant sa complexion , non-seulement donna congé, mais conseilla celte damoiselle de s'en aller à un monastère jusqu'à ce que celle tempête fût cessée. Ce qu'elle fit le plus secrètement qu'il lui fut possible, mais non tant que le duc n'en fût averti, qui, d'un visage feint et joyeux, demanda à sa femme où étoit celte damoiselle ; laquelle, pensant qu'il en savoit bien la vérité, la lui confessa , dont il feignit être marri , lui disant qu'il n'éloit point besoin qu'elle fît ces contenances-là, et que de sa part Une lui vou-
' Pour égard.
loit point de mal, et qu'elle la fît retourner, car le bruit de telle chose n'éloit point bon. La duchesse lui dit que, si celte pauvre fille éloit si malheureuse d'être hors de sa bonne grâce , il valoit mieux que, pour quelque temps, elle ne se trouvât en sa présence. Mais il ne voulut point recevoir toutes ces raisons, et lui commanda qu'elle la fît revenir. La duchesse ne faillit à déclarer à la pauvre damoiselle la volonté du duc : dont elle ne se put assurer, la suppliant qu'elle ne tentât point cette fortune , et qu'elle savoil; bien que le duc n'éloit pas si aisé à pardonner comme il en fiùsoit la mine. Toutefois, la duchesse l'assura qu'elle n'auroit nul mal, et le print sur sa vie et honneur. La fille, qui savoit bien que sa maîtresse laimoil, et ne la voudroit tromper pour rien, print confiance en sa promesse, estimant que le duc ne voudroit jamais aller contre telle sûreté où l'honneur de sa femme étoit engagé , et ainsi s'en retourna avec la duchesse. Mais sitôt que le duc le sut, ne faillit de venir en la chambre de sa femme, où, sitôt qu'il eut aperçu celte fille, disant à sa femme: «Voilà une telle qui est revenue,» se retourna vers ses gentilshommes , leur commandant la prendre et mener en prison. Dont la pauvre duchesse , qui sur sa parole Tavoit tirée hors de sa franchise *, fut si désespérée, qu'elle se mit à genoux devant lui , le suppliant que, pour l'honneur de lui et de sa maison, il lui plût ne faire un tel acte , vu que, pour lui obéir, l'avoil tirée du lieu où elle étoit en sûreté. Si est-ce que, quelque prière qu'elle sût faire, ni raison sût alléguer, ne put amollir son dur cœur ni vaincre la forte opinion qu'il avoit prise de se venger d'elle j car, sans répondre à sa femme un seul mol, se retira incontinent le plus tôt qu'il put ; et, sans forme de justice , oubliant Dieu et l'honneur de sa maison, fit cruellement pendre celte pauvre damoiselle. Je ne puis entreprendre de vous raconter l'ennui de la duchesse , car il éloit tel , que doit avoir une dame d'honneur et de cœur, qui sur la foi* voyoit mourir celle qu'elle désiroit sauver ; mais encore moins se peut dire deuil du pauvre gentilhomme qui éloit son serviteur, qui ne faillit de se mctlre en tout le devoir qui lui fut possible, de sauver la vie de s'amie, offrant mettre la sienne au
• Asile, rclraile, lieu de sûreté.
* C'est-à-dire, malgré ou conlrc la foi qu'elle avait promise. Celle phrase est sans doute altérée.
lieu ; mais nulle pilié ne sut loucher au cœur (le ce duc, (lui ne conuoissoil aulre lélicilê que de se venger de ceux quil hayoil. Ainsi fut celte danioiselle innocente mise à mort par le cruel duc , contre la loi d'Iionnètelé, au trèsgrand regret de tous ceu.\ qui la connoissoient.
« Regardez, mesdames, quels sont les effets de la malice, quand elle est jointe à la puissance! — J'avois ouï dire, dit J^ongarine, que la plupart des Ilaliens (je dis la plupart, car il y en a d'autant gens de bien , qu'en toutes les nations ) éloicnt sujets à trois vices par excellence ; mais je n'eusse pas pensé que la vengeance et cruauté fill allée si avani, que, pour si petite occasion , de donner une si cruelle mort. » Saffredant lui dit en riant : « Longaline, vous nous avez bien dit Tun des trois \ices ; mais il faut savoir qui sont les deux autres. — Si vous ne les saviez , répondit-elle, je vous les apprendrois, mais je suis sûre que \ous les savez tous. — Par ces paroles, dit SatTredant , vous m'estimez bien vicieux? — Non fais, dit Longarine; mais ' si bien connoissant la laideur du vice, que vous le pouvez n)ieux qu'un autre éviter. — Ne vous ébahissez, dit Simontaull, de celte cruauté; car ceux qui ont passé l'Ilaiie, en disent de si incroyables, que cette-ci n'est auprès qu'une petite peccalité. — Vraiment, dit Guebron, quand Rivole * lut prise des François , il y avoit un capitaine italien , que Ion estimoit gentil compagnon ; lequel, voyant mort un qui ne lui étoit ennemi, que de tenir sa part contraire de Guelfe à Gibelin , lui arraclia le cœur du ventre, et, le rôtissant sur les charbons à grand'hàle, le mangea , et repondit à quelques-uns qui demandoient quel goût il y pouvoit trouver, que jamais il n'avoil mangé si amoureux et si plaisant morceau que ce lui. El, non content de ce bel acte, tua la femme, et, en arrachant de son ventre le fruit doni elle étoit grosse, le froissa contre les murailles ,clcnq)lit d'avoine les deux corps du mari et de la femme, dedans lesquels il fit manger ses clie\aux. Pensez si celui-là n'eût
' Il faut soiis-oiilomire ici : j'eslime.
^ Wmv Rivoli. Mais je crois qu'il s'ygil pliilùt lie la lirisc (le îiivoUasuilcs Vénitiens paiLouisXiF, enlôut). I.a rcl.ilioii de ccUe dulcnle prinxi; se Iroiive dans lo Livre nouvellement Iranslaté de l'italieuna rime en rime franeoiise , contenant l'advenement du roij de France Louis .\ll à Millnn et la trinmphanle entrce awlict Millaa, elç. Lyon, lôOy, in-4°.
bien fait mourir une fille, qu'il eût soupçonnée lui faire quelque déplaisir? — 11 faut bien , dit Emarsuille, que ce duc avoit plus de peur que son lils fût marié pauvrement, cju'il ne désiroil lui bailler femme ix son gré.
— Je crois que vous ne devez point, répondit Simontault, douter que le naturel d'entre eux est d'aimer, plus que nature, ce qui est créé seulement pour le service d'icelle. — Et voilà , dit Longarine, les péchés que je voulois dire , car on sait bien qu'aimer l'argent, sinon pour s'aider, est servir les idoles. » Parlamente dit que saint Paul n'avoit point oublié leurs vices, et' de tous ceux qui cuidcnt passer et surmonter les autres hommes en prudence et raison humaine, en laquelle ils se fondent si fort, qu'ils ne rendent point à Dieu la gloire qui lui appartient ; a parquoi, IcTout- Puissanl, jaloux de son honneur, rend plus insensés que les bôles enragées, ceux qui ont cuidé avoir plus de sens que tous les autres hommes, leur faisant montrer par œuvre contre naluie, qu'ils sont en sens réprouvé. » Longarine lui rompit la parole, pour dire que « c'est le troisième péché, à quoi la plupart d'eux sont sujets. — Par ma loi ! dilNomerfide, je prends plaisir à ces propos ; car, puisque les esprits que l'on estime les plus subtils et grands discoureurs ont telle punition de demeurer plus sols que les bêtes , il faut donc conclure que ceux qui sont humbles et bas, de petite portée, comme le mien, sont remplis de la sapience des anges. ^ — Je vous assure, lui répondit Oisille, que je ne suis pas loin de votre opinion ; car nul n'est plus ignorant, que celui qui cuide savoir. — Je n'ai jamais vu, dit Guebron, moqueur qui ne fût moqué, trompeur qui ne fût trompé , ni glorieux qui ne fût humilié. — Vous me faites souvenir, dit Sinionlault, d'une tromperie que, si elle étoit honnête, je l'eusse bien volontiers contée. — Or, puisque nous sommes ici pour dire vérité, ce dit Oisille, soit de telle qualité que vous voudiez, je vous donne ma voix pour la dire.
— Puisque la place m'est donnée , dit Simontault, je vous la dirai. »
' 11 l'aul sous-cnlciidic ici; les vices.
LES NOUVELLES DE LA I\E1NE DE NAVAUnE.
NOUVELLE LIL
Du sale déjeuner, préparé par un valet d'apothicaire, à un avocat et un gcnliltiommo.
En la ville d'Alcnçon, au temps du duc Charles dernier ', y avoil un avocal nomtnc Antoine lîaclieré, bon compagnon, et aimant bien à déjeuner au matin. Un jour, étant assis ù sa pt)rte, vit passer un gentilhomme devant lui qui se nonuuoit I^L de la Tirelière, lecjuel, à cause du trop grand froid qu'il faisoit, étoit venu à pied de sa maison en la ville, pour quelque alTaire, et n'avoit pas oublié au logis sa grosse robe fourrée de renards. Et quand il vit Tavocat, qui étoit de sa complexion , lui dit comme il avoit fait ses affaires, et qu'il ne resloit sinon de trouver quelque bon déjeuner. L'avocat lui répondit, que ce déjeuner il Irouveroit assez, mais qu'il eût un défrayeur; et, en le prenant par dessous les bras, lui dit: « Allons, mon compère, nous trouverons possible quelque sot, qui paiera l'écot pour nous deux. 11 y avoit, de fortune, derrière eux le valet d'un apothicaire, fin et inventif, auquel cet avocat menoit toujours la guerre; mais le valet pensa, à l'heure, qu'il sen vengeroit bien sans aller plus loin de dix pas : trouva derrière une maison un bel étron tout gelé, lequel il mit dans un papier, et l'enveloppa si bien, qu'il sembloit un petit pain de sucre. Il regarda où étoient les deux compères, et, en passant devant eux fort hâtivement, entra dans une maison, et laissa tomber de sa manche le pain de sucre, comme par mégarde. Ce que l'avocat leva de terre à grande joie, et dit au seigneur de la Tirelière : « Ce lin valet paiera aujourdhui notre écot; mais allons viveinetil, alin qu'il ne nous trouve sur noire larcin. » Et, en entrant en une taverne, dit à la chambrière: « Faiies-nous beau feu, et nous donnez bon pain el bon vin, cl quelque morceau bien friand, nous avons bien (le quoi payer.» JMa chambrière les servit à leur volonté; mais, en s'ecliaulfantà boire el à manger, le pain de sucre, que l'avocat avoit en son sein, commença à dégeler, dont la piianlcur étoit si grande, que, ne pensant jamais quelle dût saillir d'iui tel lieu, dit h la chambrière: « A'ous avez le plus puant et le plus ord ménage que je vis jamais.. Te crois que vous laissez chier les enfants par la place. » Le seigneur de
' rrcmicr mari «le la rciiio de i\a\arrc, iiumI en loïo.
la Tirelière, qui avoit sa part à ce bon parfum, ne lui en dit pas moins; mais la chambrière, coiirrtHicéc de ce qu'ils l'appeloient ainsi vilaine, leur dit en colère : « Par saint Pierre I mon maître, la maison est si honnête, qu'il ny a merde, si vous ne l'avez ai)portée. )) Les deux compagnons se levèrent de la table, en crachant, el se vont mettre devant le feu pour se chaud'er; et, en se chauflant, l'avocat tira son mouchoir de son sein, qui étoit tout jjlein de sirop de pain de sucre fondu, lequel à la lin mit en lumière. Vous pouvez penser quelle moquerie leur fit la chambrière, à latiuelle ils avoient dit tant d injures, el (juelle honte avoit l'avocat de se voir surmonté, par un valet d'apotliicaire, au métier de tromperie, dont toute sa vie il s'étoil mèlé.îMais, si n'en eut point la chambrière tant de pilié, qu'elle ne les fît aussi bien payer leur écot, comme ils s'étoicnt bien fait servir, en leur disant qu'ils dévoient être bien ivres ; car ils avoient bu par la bouche et par le nez. Les pauvres gens s'en allèrent avec leur honlc et leur dépense; mais ils ne furent pas plulôt en la rue, qu'ils virent le valet de l'apolhicairc, qui demandoit à tout le monde, s'ils avoient point vu un pain de sucre, enveloppé dedans du papier ; et ne surent si bien se détourner de lui , qu'il ne criai à l'avocat : <c iMonsieur, si vous avez mon pain de sucre, je vous prie, rendez-le-moi ; car les larcins ne sont pas bien profitables à un pauvre serviteur.» A ce cri, sortirent tout plein de gens de la ville pour ouïr leur débat, et fut la chose si bien vérifiée, que le valet de l'apothicaire fut aussi content d'avoir été dérobé, que les autres furent marris d'avoir fait un si vilain larcin ; mais, espérant de lui rendre une autrefois, s'apaisèrent.
« Nous voyons bien comnmnément, mesdames, cela advenir à ceux qui prennent plaisir d'user de lellos finesses. Si le genlilho:nmc n'eùl vt)ulu manger aux dépens d'aulrui, il n'eùi pas bu au sien un si vilain breuvaiie. Il est \rai (jue mon conte n'est pas trop net ; mais vous m'avez baille congé de dire la vérilé, laquelle j'ai dite , pour montrer, que, quand un trompeur est trompé, il n'y a nul qui en soit marri. — L'on dit vt)lontiers, dit Ilircan, cjue les paroles ne sont jamais puantes; mais ceux, par (pli elles sont dites, n'en sont quilles à si bon marché, qu'ils ne le sentent bien. — l\
est vrai, dit Oisille, que telles paroles ne puent point 5 mais il y en a d'autres qu'on appelle vilaines, qui sont de si mauvaise odeur, que rame en est plus fâchée, que le corps n'est de sentir un tel pain de sucre qu'avez dit. — Je vous prie, dit Hircan, dites-moi quelles paroles vous savez, qui sont si ordes, qu'elles font mal au cœur et à lAmc d'une honnête femrnc? — Or, il scroit bon, dit Oisille, que je vous dise ce que je n'ai conseillé à nulle femme de dire. — Par ce mot-là, dit Saffredant, j'entends bien quels termes ce sont, dont les femmes se veulent faire répulcr sages , et n'en usent point communément. Mais je demanderois volontiers à toutes celles qui sont ici, pourquoi c'est, puisqu'elles n'en osent parler, qu'elles rient si volontiers quand on en parle devant elles ; car je ne puis entendre qu'une chose qui déplaît tant, fasse rire. — Nous ne rions pas, ditParlamente, pour ouïr dire ces beaux mois-, mais il est vrai que toute personne est inclinée à rire, ou quand elle voit quelqu'un trébucher, ou quand on dit quelque mot sans propos, comme souvent advient que la langue fourche en parlant et fait dire un mot pour l'autre, ce qui advient aux plus sages etmicux parlants. Mais quand, entre vous hommes, vous parlez vilaincmen t par voire malice, sans nulle ignorance, je ne sache femme de bien, qui n'ait telle horreur de telles gens, que non-seulement ne les veulent écouter, mais en fuient la compagnie. ■ — Il est vrai, dit Guebron, que j'ai vu des femmes faire le signe de la croix, ayantouï dire telles paroles, qui ne croissoient ' après que l'on leseûl encore redites. — Mais, dit Simontaull, combien de fois ontelles mis leur touret de nez pour rire en liberté, aulant qu'elles n'éloienl courroucées en feinte.^ • — Encore valoit-il bien mieux faire ainsi, dit Parlamentc, que donner ù connoîtrc que l'on trouvât le propos plaisant. — Vous louez donc, dit Dagoucin, l'hypocrisie des dames aulant que la vertu ? — La vertu seroit mieux, dit Longarine-, mais où elle défaut, se faut aider de l'hypocrisie, comme nous faisons de pantoufles 2, pour faire oublier notre petitesse. Encore est-ce beaucoup que nous puissions couvrir nos imperfections. — Par ma foi ! dit Hircan, il vaudroit mieux quelquefois montrer quelque imperfection, que la couvrir
' C'cst-à-dirc, qui n'élaiont pas pires. - Ce passage ])r()uvc que les pantoullcs ou mules des femmes avaient le talon fort cicvé à celle époque.
si fort du manteau de vertu. — Il est vrai, dit Eniarsuittc , qu'un accoutrement emprunté déshonore autant celui qui est contraint de le rendre, comme il lui a fait d'honneur en le portant. Et il y a aussi telle dame sur la terre, qui, pour trop dissimuler une petite faute, est tombée en une plus grande. — Je me doute, dit Hircan, de qui vous voulez parler, mais au moins ne la nonmiez i)oint. — Or, dit Guebron, je vous donne ma voix, par tel si ' qu'après avoir fait le conte, vous nous direz les noms, et nous jurons de n'en parler jamais. — Or, je le vous promets, dilEmarsuitle, car il n'y a rien qui ne se puisse dire avec honneur. »
NOUVELLE LUI
Diligence personnelle d'un prince, pour élrangcr un importun amour.
Le roi François, premier du nom, étant en un château fort plaisant, où il étoit allé, avec petite compagnie, tant pour la chasse que pour y prendre quelque repos, avoit en sa compagnie un seigneur, autant honnête vertueux , sage et beau prince, qu'il y eût point en sa cour : et avoit épousé une femme, qui n'éloit pas de grande beauté, mais si l'aimoit, la traitoit autant bien, que mari peut faire sa femme-, et se floit tant en elle, que, quand il en aimoit quelqu'une, il ne lui celoit point, sachant qu'elle n'avoit volonté autre que la sienne. Ce seigneur prit fort grande amitié à une dame vefve, qui avoit réputation d'être la plus belle que l'on eût su regarder, et, si ce prince l'aimoit bien, sa femme ne l'aimoit pas moins, et l'envoyoit souvent quérir pour boire et manger avec elle, la trouvant si sage et honnête, qu'au lieu d'être marrie que son mari l'aimât, se réjouissoit de le voir adresser en si honnête lieu , rempli dhonneur et de vertu. Cette amitié dura longuement, en sorte qu'en toutes les affaires de ladite dame, ce prince s'employoit, comme pour les siennes propres, et la princesse, sa femme, n'en faisoit moins. Mais, à cause de sa beauté, plusieurs grands seigneurs et gentilshommes cherchoient fort sa bonne grâce, les uns pour Pamour seulement, les autres pour l'anneau -5 car, outre sa beauté, elle étoit fort riche. Entre autres, y avoit un jeune gentil-
' De telle manière. Nous avions déjà remarqué cette locution dans la 82-^ des Cent Nouvelles nouvelles. ''■ C'est-à-dire, par le mariage.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
homme qui la poiirsuivoit de si prôs , qu'il ne failloil d'clre à son habiller cl déshabiller, et tout du long du jour, tant qu'il pouvoit ôlrc près d'elle. Ce qui ne plut pas audit prince, pource qu'il lui scmbloit qu'un homme de si pauvre lieu et de si mauvaise grAce, ne méritoit point avoir si honnête et gracieux recueil ; dont souvent il faisoit des remontrances à cette dame. Mais elle, qui étoit fille de duc, s'excusoit, disant qu'elle parloit à tout le monde généralement, et que pour cela leur amitié en étoit mieux couverte, voyant qu'elle ne parloit point plus aux uns qu'aux autres. Mais, au bout de quelque temps, ce gentilhomme , qui la poursuivoitcn mariage, fit lellc diligence, plus par imi)orlunité que par amour, qu'elle lui promit de Tépouser, le priant ne la presser point de déclarer le mariage , jusques à ce que ses filles fussent mariées. A l'heure, sans crainte de conscience, alloit le gentilhomme en sa chambre à toute heure qu'il vouloit, et n'y avoit qu'une femme de chambre et un homme, qui sussent leur affaire. Le prince, voyant que de plus en plus le gentilhomme s'apprivoisoit en la maison de celle qu'il aimoit tant, le trouva si mauvais, qu'il ne se put tenir de le dire à la dame : « J'ai toujours aimé votre honneur, comme celui de ma propre sœur, et savez les propos honnêtes que je vous ai tenus, et le contentement que j'ai d'aimer une dame tant sage et vertueuse que vous êtes \ mais, si je pensois qu'un autre, qui ne le mérite pas , gagnât par imporlunilé ce que je ne veux demander contre votre vouloir, ce me seroil chose importable , et non moins déshonorable pour vous. Je vous le dis, pource que vous êtes belle et jeune, etquejusquesiciavezété en sibonne réputation, et vous commencez d'acquérir un très-mauvais bruit. Car, ce nonobstant qu'il ne seroit pareil de maison, de biens, et moins d'autorilé, savoir et bonne grâce, si est-ce qu'il vaudroit mieux , que vous l'eussiez épousé , que d'en mettre tout le monde en soupçon. Parquoi,jc vous prie, dites-moi, si êtes délibérée de le vouloir aimer ; car je ne le veux point avoir pour compagnon, et ainsi le vous laisserai lout entier, et me retirerai de la bonne volonté que je vous ai apportée. » La pauvre dame se print à pleurer, craignant de perdre son amitié, et lui jura qu'elle âimcroit mieux mourir que d'épouser le gentilhomme dont il lui parloit^ mais il étoit tant importun, qu'elle ne le pouvoit
garder d'entrer en sa chambre, à l'heure que tous les autres y enlroient. « De cette heure-là je ne parle point 5 car j'y puis aussi bien entrer que lui, et chacun voir ce que vous faites. Mais aussi l'on m'a dit qu'il y va, après que vous êtes couchée, chose que je trouve si fort étrange, que, si vous continuez celte vie, et vous ne le déclarez pour mari, vous êtes la plus déshonorée femme qui oncques fut. » Elle lui fit tous les sermenis qu'elle put, qu'elle ne le lenoit pour mari , ne pour ami , mais pour un aussi importun gentilhomme qu'il en fut. «Or, puisque ainsi est, dit le prince, qu'il vous fâche, je vous assure que je vous en déferai. — Comment? dit-elle, le voudriez-vous bien faire mourir? — Non, non, dit le prince-, mais je lui donnerai à connoitre, que ce n'est point en tel lieu, ni en telle maison comme celle du roi, où il faut faire honte aux dames : et vous jure (foi de tel ami , que je vous suis), que si, après avoir parlé à lui, il ne se châtie, je le châtierai si bien, que les autres y prendront exemple. » Or, sur ces paroles, s'en alla , et ne faillit pas, au partir de la chambre, de trouver le seigneur, dont étoit question, qui y venoit; auquel il tint tous les propos que vous avez ouïs, l'assurant que la première fois qu'il le trouveroit hors l'heure que les gentilshommes doivent aller voir les dames, il lui feroit une telle peur, que jamais • il lui en souviendroit, et qu'elle étoit (rop bien apparentée, pour se jouer ainsi à elle. Alors le gentilhomme l'assura qu il n'y avoit jamais été, sinon comme les autres , et qu'il lui donnoit congé, s'il l'y trouvoit, de lui faire du pis qu'il pourroit. Or, quelques jours après que le gentilhomme cuidoil les paroles du prince être mises en oubli, il s'en alla voir, au soir, sa dame, et y demeura assez tard. Le prince dit à sa femme, comme la dame qu'il aimoit, avoit un grand rhume; parquoi, sa bonne femme le pria de l'aller visiter pour tous deux, et aussi de lui faire ses excuses de ce qu'elle n'y pouvoit aller; car elle avoit quelque affaire nécessaire en sa chambre. Alors le prince attendit que le roi fût couché, et après s'en alla pour donner le bon soir à sa dame. Mais, en cuidant monter au degré, trouva un valet de chambre qui dcscendoit, auquel il demanda que faisoit sa maîtresse : qui lui jura qu'elle être couchée et endormie. Le prince
' Pour toujours.
VIEUX COINTEURS FRANÇAIS.
descendit le dogrô, et soupçonna qu'il mentoil; parquoi, il regarda derrière lui, et vit le valet qui relournoil en grande diligence ^ il se pouriiiena en la cour devant celle porte, pour voir si le valet rclourneroit point ; mais, un quart d'heure après, le vit encore descendre et regarder de tous côtés pour voir qui éloit en la cour. A l'heure, pensa le prince, que le gentilhomme éloit en la chambre de la dame, et que, pour crainte de lui, n'o^oit descendre : qui le lit encore |)ourmener longtemps, et, s'avisant qu'en la chambre de la dame y avoitune fenôlre qui n'éloit guère haute et regardoit dedans un petit jardin, il lui souvint du proverbe qui dit: « Qui ne peut passer par la porte, saute par la fenêtre.» Donc, soudain appela un sien valet de chambre, etluidil: «Allez-vous-en en ce jardin là derrière, et si vous voyez un genlilhommc descendre parla fenêtre, sitôt qu'il sera à terre, tirez voire épée, cl, en la frottant contre la muraille, criez : 7'Me,^Me.' mais gardez-vous de lui loucher. » Alors le valet de chambre s'en alla où son maître lui avoil commandé, et le prince se pourmena jusques environ trois heures après miniiil. Quand le gentilhomme entendit que le prince éloit toujours en la cour, délibéra de descendre par la fenêtre, et, après avoir jeté sa cape la première , avec l'aide de ses bons amis, sauta dans le jardin; et sitôt que le valet de chambre l'avisa, ne faillit de faire grand bruit de son épée, et cria: «Tue, tuel «Alors le pauvre gentilhomme, cuidant que ce fût son maître, eut si grand'peur, que, sans aviser à prendre sa cape, s'enfuil en la plus grande hàlc qu'il lui fut possible, cl trouva les archers qui faisoicnt le guel, qui furent fort élormés de le voir ainsi courir ; mais ne leur c-sa rien dire, sinon de les prier bien fort de lui vouloir ouvrir la porle , ou de loger avec eux jusques au malin \ ce qu'ils firent, car ils n'avoient pas les clefs. A cette heure-là, vint le prince pour se coucher, et, trouvant sa femme dormant, la réveilla en lui disant : « Dormoz-vous, jna femme? Quelle heure est-il?» Ellelui dit : «Depuis au soir que je me couchai, je n'ai point ouï sonner l'horloge.» Il lui dit: «Ils sont trois heures après minuit passées. — .lésus, monsieur, dit sa femme, où avez-vous lantélé? J'ai grand'peur que votre santé en vaudra pis. — IMadame, dilleprince, je ne serai jamais malade de veiller, quand je garde dedormirceuxquimecuident tromper. »
El, en disant ces paroles, se print lant fort à
rire, qu'elle le pria bien fort de lui vouloir conter ce que c'étoil. Ce quil fit tout du long, en lui montrant la peau de loup que son valet de chambre avoil apportée ; et, après qu'ils eurent passé leur temps aux dépens des pauvres gens, s'en allèrent dormir d'aussi gracieux repos , que les deux autres travaillèrent , en peur et crainte, que leur affaire fût révélée. Toutefois le gentilhomme, sachant bien qu'il ne pouvoit dissinmler devant le prince, vint au matin à son lever, et le supplia qu'il ne le voulût point déceler, et qu'il lui fît rendre sa cape. Le prince fit semblant d'ignorer tout le fait, et tint si très-bonne contenance, (jue le pauvre gentilhomme ne savoit où il en étoit. Si est-ce qu'à la fin il ouït autre leçon qu'il ne pensoil ; car le prince l'assura que, si jamais il relournoil, il le diroit au roi, et le feroit bannir de la cour.
« Je vous prie, mesdames, jugez s'il n'eût pas mieux valu à cette pauvre dame d'avoir parlé franchement à celui qui lui faisoit tant d'honneur de l'aimer et estimer, que de le mettre par dissimulation jusques à en faire une preuve qui lui fut si honteuse? — Elle savoit bien, dit Guebron, que, si elle lui confessoil la vérité, elle perdroit entièrement sa bonne grâce, qu'elle ne vouloil perdre pour rien. — Il me semble, dit Longarine, puisqu'elle avoit choisi un mari à sa fantaisie, qu'elle ne devoit craindre de perdre l'amitié de tous les autres. — Je crois bien, dit Parlamenle, que, si elle eût osé déceler son mariage, elle se fût contentée de son mari ; mais, puisqu'elle le vouloil dissimulerjusques à ce que ses fillesfussenl mariées, elle ne vouloil point laisser une si honnête couverture.— Ce n'est pas cela, dit SalTredant ; mais c'est que l'ambition des femmes est si grande, qu'elle ne se peut jamais contenter d'en avoir un seul, mais j'ai ouï dire que celles qui sonl les i)lu8 sages, en ont volontiers trois, un pour l'honneur, un pour le prouli!, et l'autre pour le plaisir ; et chacun des trois pense être le mieux aimé, mais les deux premiers servent au dernier.— Vous parlez, ce dit Oisille, de celles qui n'oiîl amour ni honneur. — Madame , dit SalTredant , il y en a telle de la condition que je peins ici , que vous estimez bien des plus hoiHièles femmes du pays. — Croyez, dit Ilircan, qu'une femme fine saura bien vivre où toutes les autres mourront de faim. — Aussi,
LES NOUVELLES DE LA REIJN'E DE JNAYARRE
leur dit Longarine, quand leur finesse est connue, c'est bien la mort. — Mais la vie, dit Simonlault , car elles n'estiment à petite gloire , être lépulées plus Unes que leurs compagnes; et ce nom -là de fines, qu'elles ont appris à leurs dépens , fait plus hardiment venir les serviteurs à leur obéissance, que la beauté 5 car un des plus grands plaisirs qui soit entre ceux qui aiment, c'est de conduire leur amitié finement. — Vous parlez, donc, dit Emarsuille, d'une amour méchante ; car la bonne amour n'a besoin d'être couverte. — Ha 1 dit Dagoucin, je vous supplie d'ôter cette opinion de votre tète, pource que tant plus la drogue est précieuse, et moins se doit éventer, pour la malice de ceux qui ne se prennent qu'aux signes extérieurs, lesquels, en bonne ou mauvaise amitié, sont tous pareils-, parquoi les faut aussi bien cacher quand l'amour est vertueuse , que si elle étoit au contraire, pour ne tomber au mauvais jugement de ceux qui ne peuvent croire qu'un homme puisse aimer une dame par honneur, cl leur semble que, s'ils sont sujets à leur plaisir, que chacun est semblable à eux. — Mais, si nous étions tous de bonne foi , le regard et la parole ne seroient point dissimulés, au moins à ceux qui aimeroient mieux mourir, que d'y penser quelque mal. — Je vous assure Dagoucin, dit Hircan , que vous avez une si haute philosophie, qu'il n'y a homme ici qui l'entende, ne la croie; car vous voudriez faire croire que les hommes sont anges, ou pierres, ou diables. — .Te sais bien, dit Dagoucin, que les hofnmes sont hommes, et sujets à toutes passions -, mais si est-ce qu'il y en a qui aimeroient mieux mourir, que, pour leur plaisir, leur dame fît chose contre leur conscience,
— C'est beaucoup de mourir, dit Guebron; je ne croirai cette parole, quand elle scroil dite de la bouche du plus austère religieux ([ui soit.
— Mais je crois, dit Ilircan, qu'il n'y en a point qui ne (iésiren! le conlrairc ; ioulefois, ils font semblant de n'aimer point les raisins , quand ils sont si haut qu'ils ne les peuvent cueillir '. — Mais, dit Nomertidc , je crois que la femme de ce prince fut fort joyeuse que son mari apprenoil ù connoHre les femmes. — Je vous assure que non, dit Emarsuite, mais en fut Irès-marrie, pour l'amour qu'elle lui por-
' Allusion à la fable du llcnard el des raisins.
toit. — J'aimerois autant, dit Saffredant, celle qui rioit quand son mari baisoitsa chambrière. — Vraiment, ditEmarsuitle, vous nous en ferez le conte : je vous donne ma place. — Combien que le conte 8oit court, dit SalTrcdant, si vous le dirai-je ; car j'aime mieux vous faire rire, que parler longuement. »
NOUVELLE LIV
D'une damoisiMIe de si bonne nature, que, voyant son mari qui baisoit sa chambrière, ne s'en fit que rire, el, pour n'en dire autre chose, dit qu'elle rioit à son ombre.
Entre les monts Pyrénées et les Alpes, y avoit ui\ gentilhomme nommé Tliogas, lequel avoit femme, enfants, une fort belle maison, et tant de biens et de plaisir, qu'il avoit occasion de vivre content, sinon qu'il éloil sujet à une grande douleur au-dessous de la racine des cheveux; tellement que les médecins lui conseillèrent de découcher d'avec sa femme. A quoi elle se consentit très-volonliers, n'ayant égard qu'à la vie et à la santé de son mari. Elle fit mettre son lit en l'autre coin de sa chambre vis-à-vis de celui de son mari, en ligne si droite que l'un ni l'autre n'eût su mettre la tôle dehors sans se voir tous deux. Cette damoisclle tenoit avec elle deux ciiambrières, et souvent, que le seigneur et la damoiselleétoient couchés, prenoit chacun d'eux quelque livre de passe-lemps , pour lire chacun en son lit , et leurs chambrières tenoient la chandelle; c'est à savoir, la jeune au seigneur, et l'autre à la damoisellc. Ce gentilhonune, voyant sa chambrière i)lus jeune et i^lus belle (pie sa femme, prenoit si grand plaisir à la regarder, quil iule rrompoit sa lecture pour l'entretenir. Ce que très-bien oyoil la fenune, et Irouvoit bien que ses serviteurs el servantes tissent passer le temps à son mari, pensant c|u"il n'eût amitié à autre qu'à elle; mais, un soir, qu'ils eurent lu plus loriguemeut que de coutume, la damoiselle, regardant du long du côté du lit de son mari , où étoit la jeune chambrière qui tenoit la chandrlle, laquelle elle ne voyoit que par derrière, et ne pouvoil voir son mari, sinon du coté de la cheminée qui retournoit devant son lit: elle le vit contre une muraille blanche, où révcrbéroil la chu lé de la chandelle, et reconnut tiès-bi(Mi le portrait du visage de son Uiari, cl celui de la chambrière, s'ils s'éloi-
gnoient , s'ils s'approchoienl, ou s'ils rioient : dont clic en avoit aussi bonne connoissance, comme si elle les eût vus. Le gentilhomme, qui ne s'en donnoit de garde , se tenant sûr que sa femme ne les pouvoit voir, baisa sa chambrière : ce que pour une fois sa femme endura sans dire mot ^ mais quand elle vit que les ombres retournoient souvent à celte union, elle eut peur que la vérité fût couverte dessous. Parquoi , elle se print tout haut à rire , en sorte que les ombres eurent peur de son ris, et se séparèrent. Et le gentilhomme lui demanda pourquoi elle rioit si fort, et qu'elle lui donnât part de sa joie. Elle lui répondit : « Mon ami, je suis si sotte, que je ris à mon ombre. » Et jamais, quelque enquête qu'il pût faire, ne lui en confessa autre chose. Si est-ce qu'il baisa cette face ombrageuse.
« Et voilà de quoi il m'est souvenu quand vous m'avez parlé de la dame, qui aimoit l'amie de son mari. — Par ma foiî ditEmarsuitte, sima chambrière m'en eût fait autant,jeme fusselevce, et lui eusse tué la chandelle sur le nez. — Vous êtes bien terribe,ditHircan, maisc'eûtété bien employé, si votre mari et sa chambrière se fussent mis contre vous, et vous eussent trèsbien battue; car, pourun baiser, nefautpasfaire si grand cas. Encore eût mieux fait sa femme de n'en sonner mot , et de lui laisser prendre sa récréation, qui l'eût pu guérir de sa maladie. — Mais, dit Parlamenle, elle avoit peur que la fin du passe-temps le fît plus malade. — Elle n'est pas, dit Oisille , de ceux contre qui parle Notre-Seigneur : Nous vous avons lamenté, et vous n'avez point pleuré; nous vous avons chanté, et vous n'avez point dansé; car, quand son mari étoit malade, elle pleuroit, et, quand il étoit joyeux, elle rioit. Ainsi toutes femmes de bien dussent avoir la moitic du bien , du mal , de la joie et de la tristesse de leurs maris, et les aimer, obéir et servir, comme l'Eglise à .Tésus-Christ. — Il faudroit donc, madame, dit Parlamente, que nos maris fussent envers nous comme Jésus- Christ envers son Eglise? — Aussi faisonsnous, ditSaffredant, et, si possible étoit, nous le passerions. Car Jésus-Christ ne mourut qu'une fois pour son Église, et nous mourons tous les jours pour nos femmes. — Mourir? dit Longarine : il me semble que vous et les autres qui sont ici, valez mieux ccus, que ne faisiez grands-
blancs', avant que fussiez mariés. — Je sais bien pourquoi, dit Saffredant : c'est pource que souvent notre valeur est approuvée , mais se sentent bien nos épaules d'avoir longuement porté la cuirasse. — Si vous aviez été contraints, dit Emarsuitle, de porter un mois durant le harnois , et coucher sur la dure, vous auriez grand désir de recouvrer le lit de votre bonne femme, et porter la cuirasse, dont maintenant vous vous plaignez. INIais on dit que toutes choses se peuvent endurer, sinon l'aise, et ne peut-on connoître le repos, sinon quand on l'a perdu. — Cette bonne femme, dit Oisille , qui rioit quand son mari étoit joyeux, avoit bien à faire à trouver son repos partout. — Je crois, dit Longarine, qu'elle aimoit mieux son repos que son mari, vu qu'elle ne prenoit à cœur chose qu'il fit. — Elle prenoit de bon cœur, dit Parlamente , ce qui pouvoit nuire à sa conscience, à sa santé ; mais aussi ne se vouloit point arrêter à petite chose. — Quand vous me parlez de la conscience, vous me faites rire, dit Simontault : c'est chose dont je ne voudrois jamais, fors à bon droit, que la femme eût souci. — Il seroit bien employé, dit Nomerfide, que vous eussiez une telle femme que celle qui montra bien, après la mort de son mari, d'aimer mieux son argent que sa conscience. - — Je vous prie, dit Saffredant, dites-nous cette Nouvelle, et, pour ce faire, je vous donne ma voix. — Je n'avois pas délibéré, dit Nomerfide, de raconter une si courte histoire -, mais, puisqu'elle vient à propos, je la dirai. ))
NOUVELLE LV
Finesse d'une Espagnole, pour frauder les cordeliers du legs lesUimentaire de son mari.
En la ville de Sarragosse, y avoit un marchand, lequel, voyant sa mort approcher, et qu'il ne pouvoit plus tenir les biens qu'il avoit peut-être acquis avec mauvaise foi, pensa de satisfaire à son péché, s'il donnoit tout aux mendiants, sans a\oir égard que sa femme et ses enfants mourroient de faim après son décès. Et, quand il eut ordonné du fait de sa maison, dit qu'il vouloit qu'un bon cheval d'Espagne,
' Les grands-blancs, ou gros deniers blancs, valant dix deniers tournois, furent en usage depuis le règne de Philippe de Valois jusqu'à celui de Louis XIL Le peuple dit encore aujourd'liui six blancs pour doux sous et demi.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
qui éloil presque tout ce qu'il avoil de bien, fût vendu le plus que Ton pourroit , et que l'argent en fût distribué aux pauvres mendiants, priant sa femme qu'elle ne voulût faillir, incontinent qu'il seroit trépassé, de vendre son cheval , et distribuer cet argent selon son ordonnance. Quand renlerremcnt fut fait, et les premières larmes jetées, la femme, qui n'étoil non plus sotie que les Espagnoles ont accoutumé d'èlre, s'en vint au serviteur qui avoil, comme elle, entendu la volonté de son mari, et lui dit: « Il me semble que j'ai assez fait de perle de la personne de mon mari que j'ai tant aimé, sans maintenant perdre le reste de mes biens. Si est-ce que je ne voudrois désobéir à sa parole, mais, oui bien, faire meilleure son inlenlion. Car le pauvre homme pense faire sacrifice à Dieu, de donner après sa mort une somme, dont en sa vie n'eût pas voulu donner un écu en extrême nécessité, comme vous savez. Parquoi , j'ai avisé que nous ferons ce qu'il a ordonné par sa mort, encore mieux qu'il n'eût fait, s'il eût vécu quinze jours davantage; car je surviendrai à la nécessité de mes enfants. Mais , il faut que personne du monde n'en sache rien. » El quand elle eut promesse du serviteur, de le tenir secret, elle lui dit : « Vous irez vendre son cheval 5 et à ceux qui vous diront : Combien? vous leur direz : Un ducat. Mais j'ai un fort bon chat que je veux mettre en vente, que vous vendrez quant et quant pour quatre-vingt-dix-neuf ducats -, et ainsi le chat et le cheval feront tous deux les cent ducats, que mon mari vouloit vendre son cheval seul. » Le serviteur accomplit promptement le commandement de sa maîtresse, car, ainsi qu'il promenoit le cheval par la place, tenant son chat entre ses bras, un gentilhomme, qui autrefois avoit vu et désiré le cheval, lui demanda combien il lefaisoiten un mot. 11 lui répondit: «Un ducat. — Je te prie, ne te moque point de moi. — Je vous assure, monsieur, dit le serviteur, qu'il ne vous coûtera qu'un ducat. Il est bien vrai qu'il faut acheter le chat quant et quant, duquel il faut que j'aie quatre-vingtdix-neuf ducats. » A l'heure, le gentilhomme, qui estimoit avoir raisonnable marché, lui paya promptement un ducat pour le cheval, et le demeurant comme il lui avoit demandé, et emmena sa marchandise; et le serviteur, d'autre côté, emporta son argent, dont sa maîtresse fut fort joyeuse, et ne faillit pas de don-
ner le ducat que le cheval avoit été vendu, aux pauvres mendiants, comme son mari Tavoit ordonné, et retint le demeurant pour survenir à elle et à ses enfants.
« A voire avis, si celle-là n'éloit pas bien plus sage que son mari, et si elle se soucioit tant de sa conscience, que du proufit de son ménage ? — Je pense, dit Parlamente, qu'elle aimoit bien son mari ; mais, voyant qu'à la mort il avoit mal considéré ses affaires, elle, qui connoissoit son intention, l'avoit voulu interpréter au proufit de ses enfants ; dont je l'eslime Irés-sage. — Comment ? dit Guebron, n'estimez-vous pas une grande faute de faillir à accomplir les testaments des amis trépassés ? — Si fait, dit Parlamente, pourvu que le testateur soit en bon sens. — Appelez-vous, dit Guebron, s'égarer, de donner son bien à l'Église et aux pauvres mendiants ? — Je n'appelle point erreur , dit Parlamente , quand l'homme distribue aux pauvres ce que Dieu a mis en sa puissance ; mais de donner tout ce qu'on a à sa mort, et de faire languir de faim sa famille puis après, je n'approuve pas cela : il me semble que Dieu auroit aussi acceptable ', qu'on eût sollicitude des pauvres orphelins qu'on a laissés sur terre, lesquels, n'ayant moyen de se nourrir , et accablés de pauvreté, quelquefois au lieu de bénir leurs pères, les maudissent quand ils se sentent pressés par la faim -, car Celui, qui connoît les cœurs , ne peut être trompé, et ne jugera pas seulement selon les œuvres , mais selon la foi et charité qu'on a eue à lui. — Pourquoi est-ce doncques, dit Guebron , que l'avarice est aujourd'hui si enracinée en tous les états du monde, que la plupart des hommes attendent à faire des biens ^, lorsqu'ils se sentent assaillis de la mort, et qu'il leur faut rendre compte à Dieu ? Je crois qu'ils mettent si bien leurs alTections en leurs richesses, que, s'ils les pouvoient emporter avec eux, ils le feroient volontiers; mais c'est l'heure où le Seigneur leur fait sentir plus grièvement son jugement, qu'à l'heure de la mori ; car tout ce qu'ils ont fait, tout le temps de leur vie, bien ou mal, en un instant se représente devant eux. C'est l'heure où les livres de nos consciences sont ouverts, et où chacun peut y voir le bien et le mal qu'il a fait ; car les Esprits-
' Pour agréable.
* Dans le sens d'aumônes.
V[Et \ CONTEURS FRANÇAIS.
malins ne laissent rien , qu'ils ne proposent au pécheur, ou pour l'induire à une présomption d'avoii' bien vécu , ou ù une défiance de la miséricorde de Dieu, afin de les faire trébucher du droit chemin. ■ — 11 me semble, Hircan , dit Nomerfide , que vous savez quelque histoire i\ ce propos ? Je vous prie, si la pensée est digne de celte compagnie, qu'il vous plaise nous la dire. — Je le veux bien, dit Hircan, et combien qu'il me fûclie de conter quelque chose à leur désavantage, si est-ce que , vu que nous n'avons épargné ni rois, ni ducs, ni comtes, ni barons, ceux-ci ne se doivent tenir offensés si nous les mettons au rang de tant de gens de bien ; mémo que nous ne parlons que des vicieux, car iious savons qu'il y a des gens de bien en lous états, et que les bons ne doivent Cire inléressés pour les mauvais. Laissons donc ces propos, et donnons commencement à notre histoire. »
NOUVELLE LYI.
L'n cordelier marie frauduleuscmenl un ;iulro cordelier, son compagnon, à une belle jeune ilamoiselle, dont ils sont , puis après, lous deux punis.
Dans la ville de Padouc, passa une dame françoise, à laquelle fui rapporte, que, dedans les prisons de l'évôché, y avoit un cordelier; et, s'enquérant de l'occasion, pource qu'elle voyoit que chacun en parloit par moquerie, lui fut dit que ce cordelier, homme ancien, éloit confesseur d'une fort honnête dame , et dévote, demeurée vefve, qui n'avoit qu'une seule fille, qu'elle aimoit tant, qu'il n'y avoit peine (ju'elhî ne prît pour lui amasser du bien et lui trouver un bon j)arli. Or, voyant sa fille devenir grande, éloit continuellement en souci de lui trouver mari, qui pût vivre avec elles deux, en paix et en repos, c"est-ii-dirc qui fût homme de conscience, comme elle s'estimoit Cire. Et, pource qu'elle avoit ou'i dire à quelque sot prûciieur, qu'il vaioit mieux faire mal par conseil des docteurs, que faire bien contre l'inspiration du Saint-Esprit , s'adressa à son pérc confesseur , homme déjà ancien , docteur en théologie, estimé bien vivant de toute la ville ; s'assuranl, par son conseil et bonnes prières, ne pouvoir faillir de trouver le repos d'elle et de sa fille. Et quand elle l'eut bien fort prié de choisir un mari pour sa fille, tel qu'il connoissoit qu'une femme aimant Dieu et son
honneur devoit souhaiter, il lui répondit que premièrement il falloit implorer la grâce du Saint-Esprit par oraisons et jeûnes; et puis, ainsi que Dieu conduiroit son entendement, il espéroit de trouver ce qu'elle demandoit. El ainsi alla le cordelier d'un côté penser à son affain; ; et, pource qu'il entendit de la dame, qu'elle avoit amassé cinq cents ducats tout prêts pour donner au mari de sa fille, el qu'elle prenoit sur elle la charge et nourriture des deux, les fournissant de maison, meubles et accoûlremenls, il s'avisa qu'il avoit un jeune compagnon , de belle taille , agréable visage, auquel il donneroit la belle fille, la niaison , les meubles, sa vie et nourriture assurée, et que les cinq cents ducats lui demeureroient , pour un peu soulager son compagnon. Et se trouvèrent lous deux d'accord. I! retourna vers la dame, et lui dit: «Je crois, sans faute, que Dieu m'a envoyé son ange Raphaël , comme il fit à Tobie , pour trouver un parfait époux à votre fille, car jevous assureque j'ai en main le plus honnête gentilhomme qui soit en Italie, lequel a quelquefois vu votre fille, et en est si bien pris, qu'aujourd'hui, ainsi que j'élois en oraison , Dieu le ma envoyé, et m'a déclaré l'affection qu'il avoil à ce mariage. El, moi, qui connois la maison et ses parents, et qu'il est de vie notable, lui ai promis de vous en parler. Vrai est qu'il y a un inconvénient, que seul je connois en lui : c'est qu'en voulant secourir un de ses amis, qu'un autre vouloit tuer, tira son épée, pensant les départir'-, mais la fortune advint que son ami tua l'autre ; parquoi, lui, combien qu'il n'ait point frappé nul coup, est fugitif de sa ville, pource qu'il assista au meurtre -, el, par conseil de ses parents, s'est retiré en celte ville en habit d'écolier, où il demeure inconnu jusques à ce que ses parents aient mis ordre à son atTaire , ce qu'il espère être de bref. Par ce moyen , faudroit le mariage être fait secrètement, et que vous fussiez contente, que le jour il allât aux lectures publiques, et tous les soirs vînt souper et coucher céans. « A l'heure , la bonne femme lui dit : « Monsieur, je trouve en ce que vous me dites grand avantage , car au moins j'aurai près de moi ce que je désire le plus au monde, d Ce que le cordelier fit, et le lui amena bien en ordre, avec un beau pourpoint de satin cra-
' Séparer.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
moisi, dont elle fut bien aise -, et , apri'îs qu'il fut venu, firent les fiançailles, et, incontint-nl que minuit fut passé, firent dire une messe et épousèrent, et puis allèrent couclier ensemble, jusques au point du jour, que le marié dit à sa femme que, pour n'être connu, il étoit contraint s'en aller au collège. Ayant pris son pourpoint de salin cramoisi et sa robe longue, sans oublier sa coilîe noire, vint dire adieu à sa femme, qui encore étoit au lit, et l'assura que tous les soirs il viendroit souper avec elle, mais que pour le dîner il ne le falloit allcndre ; et ainsi s'en partit et laissa sa femme, qui s'estimoil la plus heureuse du monde d'avoir trouvé un si bon parti. Et ainsi s'en retourna le jeune cordelicr marié, à son vieux père, auquel il porta les cinq cents ducals, dont ils avoienl convenu ensemble pnr l'accord du mariage-, et, au soir, ne faillit de retourner souper avec celle qui le cuidoit être son mari, et s'entretint si bien en l'amour d'elle et de sa belle-mère, qu'elles ne l'eussent pas voulu changer avec le plus grand prince du monde. Celte vie continua quelque temps ; mais, ainsi que. la bonté de Dieu a pitié de ceux qui sont trompés de bonne foi, par sa grâce et bonté, advint qu'un matin il print grande dévotion à cette dame et à sa fille, d'aller ouïr la messe à Saint-François et visiter leur l)on confesseur, par le moyen duquel elles pensoient être si bien pourvues, l'une de beau-fils et l'autre de mari. Et, de fortune, ne trouvant leur confesseur, n'aulre de leur connoissance, furent contentes d'ouïr la grand'messe qui se commcnçoit , attendant s'il viendroit point. Et, ainsi que la jeune dame regardoit attentivement au service divin et au mystère d'icclui, quand le prêtre se retourna pour dire Dominm vobiscum , celte jeune mariée fui loule surprise d'élonnemcnl ; car il sembloil que c'étoil son mari ou un pareil à lui 5 mais, pour cela, ne voulut sonner mot, et allendit jusques à ce qu'il se retournûl encore une fois , où elle l'avisa beaucoup mieux , et ne douta point que ce ne fût lui. Paripioi, elle tira sa mère, qui éloit en une grande contemplation, en lui disant : «Hélas! madame, qui est-ce que je vois ? » La mère lui demanda : « Quoi ? — C'est, dit-elle, mon mari qui dit la messe, ou la personne du monde qui mieux lui ressemble. » Sa mère, qui nel'avoil point bien regardé, lui dit: «Je vous prie, ma fille, ne mettez point celte opinion
dedans voire lèle ; car c'est une chose lotaleniont ini[)Ossible, que ceux qui sonl si saintes gens fissent une telle tromperie ; vous pécheriez grandement contre Dieu, d'ajouter foi à une telle opinion. » Toutefois, ne laissa pas la mère d'y regarder, cl quand ce vint à dire : Ife, missa est, connut véritablement que jamais deux frères d'une venlrée ' ne furent si semblables. Toutefois, elle étoit si simple, qu'elle eût dit volontiers : « Mon Dieu, gardemoi de croire ce que je vois! » Mais, pour ce qu'il touchoit tant à sa fille, ne voulut pas laisser la chose ainsi inconnue, et se délibéra d'en savoir la vérité. Et, quand ce vint au soir, que le mari devoil retourner, lequel ne les avoit aucunement aperçues, la mère vint dire à sa fille: «Nous saurons, si vous voulez, maintenant la vérité de votre mari-, car, ainsi qu'il sera dedans le lit, je Tirai trouver, et, sans qu'il y pense, par derrière, vous lui arracherez sa coiffe, et nous verrons s'il aura telle couronne que celui qui a dit la messe. « Ainsi qu'il fut délibéré, il fut fail; car silcM que le méchant mari fut couché , arriva la vieille dame , et, en lui prenant les deux mains comme par jeu, sa fille lui ôta sa coilTe ; et demeura avec sa belle couronne : dont la mère et la fille furent tant étonnées, qu'il n'étoil possible de plus, et à l'heure appelèrent les serviteurs de lèans pour le faire prendre cl lier jusques au matin, et ne lui servit nulle excuse, ne beau parler. Le jour venu, la dame envoya quérir son confesseur, feignant avoir quelque grand secret h lui dire, lequel y vint hi\livement, et elle le fil prendre comme le jeune, lui reprochant la tromperie qu'il lui avoit faite; et, sur cela, envoya quérir la justice, entre les mains de laquelle elle les mil tous deux. Il est à juger que, s'il y avoit des gens de bien pour juger, ils ne laissèrent la chose impunie.
« Voilà, mesdames, pour vous montrer que tous ceux (pii vouent pauvreté ne sonl pas exempts d'èlre tentés d'avarice, qui est l'occasion de faire tant de maux. — lAIais tant de biens, dit Saffredaiil-, car, de cinq ccnls ducats, dont la vieille vouloil faire trésor, en furent faites beaucoup de chères. El la pauvre fille, qui avoil tant allendu un mari , i)ar ce moyen en pouvait avoir deux, et savoit mieux parler,
' Frères jiimcaiiï.
à la vérité, de toutes hiérarchies. — Yous avez toujours les plus fausses opinions, dit Oisille, que je vis jamais -, car il vous semble que toutes les femmes sont de votre complexion. — Madame, sauf votre grâce, dit Sall'redant; car je voudrois qu'il m'eût coulé beaucoup, et elles fussent aussi aisées à contenter que nous. — Voilà une mauvaise parole, dit Oisille \ car il n'y a nul ici qui ne sache tout le contraire de votre dire. Et, qu'il ne soit vrai', le conte qui est fait maintenant montre bien Tignorance des pauvres femmes, et la malice de ceux que nous tenons meilleurs que vous autres, hommes 5 car elle, ni la fille, ne vouloient rien faire à leur fantaisie, mais soumettoient leur désir à bon conseil. — Il y a des femmes si difficiles, dit Longarine , qu'il leur semble qu'elles doivent avoir des anges. — Et voilà pourquoi, dit Simontault, elles trouvent souvent des diables; principalement celles qui, ne se confiant en la grûce de Dieu, cuident, par leur bon sens ou celui d'autrui, pouvoir trouver en ce monde quelque félicité, qu'il n'est donnée, ni ne peut venir que de Lieu. — Comment, Simontault, dit Oisille, je ne pensois pas que vous sussiez tant de bien ? — Madame, dit Simontault, c'est grand dommage que je ne suis bien expérimenté, car, par faute de me connoître, je vois que vous avez mauvais jugement de moi 5 mais si puis-je bien faire le métier d'un cordelier, puisque le cordelier s'est mêlé du mien. — Yous appelez donc être métier, dit Parlamenle, de tromper les femmes ? et ainsi, de votre bouche même, vous vous jugez ! — Quand j'en aurois trompé cent mille, dit Simontault, je ne serois pas encore vengé des peines que j'ai eues pour une seule. — Je sais, ditParlamente, combien de fois vous vous plaignez des dames ; et, toutefois, nous vous voyons si joyeux et en bon point, qu'il n'est pas à croire que vous ayez eu tous les maux que vous dites; mais la Belle Dame sans merci'^ répond que
Il sied bien que l'on se dédie, Tour en liier ciuclquc confort.
— Yous alléguez un notable docteur , dit Simontault, qui seulement n'est fâcheux , mais le fait être toutes celles qui ont lu ou suivi sa doctrine. — Si est-ce que sa doctrine , dit
' Cette locution équivaut à une autre plus usitée dans ces Nouvelles -. et qu'ainsi ne soit. * Poënic d'Alain Cliarlicr, déjà cité plus haut, p. 356.
Parlamente, est aussi proufilable aux jeunes dames, que nulle que je sache. — S'il est ainsi , dit Simontault, que les dames fussent sans merci , nous pourrions bien faire reposer nos chevaux, et laisser rouiller nos harnois jusques à la première guerre, et ne faire que penser du ménage. Je vous prie, dites-moi si c'est honnête à une dame d'avoir le nom d'être sans pitié, sans charité , sans amour et sans merci 1' — Sans charité et amour , dit Parlamente , ne faut-il pas qu'elle soit ; mais ce mot de merci sonne si mal contre les femmes, qu'elles n'en peuvent user sans offenser leur honneur ; car, proprement merci est accorder la grâce qu'on demande. On sait bien celle que les hommes désirent. — Ne vous déplaise, madame, dit Simontault , il y en a de si raisonnables , qui ne demandent que la parole. — Yous me faites souvenir, dit Parlamenle, de celui qui se contentoit d'un gant. — Il faut que nous sachions qui est ce gracieux serviteur, dit Hircan , et , pour celte cause , vous donne ma voix. — Ce me sera plaisir de le dire, dit Parlamenle, car elle est pleine d'honnêteté. »
NOUVELLE LYII.
Conlo ridicule d'un milord d'Angleterre, qui portoit un gant de femme, par parade, sur son habillement.
Le roi Louis XI envoya en Angleterre le seigneur de Monlmorenci', pour son ambassadeur ; lequel y fut tant bienvenu, que le roi et tous les autres princes Taimôrent et l'estimèrent fort, et même lui communiquèrent plusieurs de leurs affaires, pour avoir son conseil. Un jour, étant en un banquet que le roi lui fit, fut assis auprès de lui un milord, de grande maison, lequel avoit sur son saye attaché un petit gant, comme pour femme, à crochets d'or, et dessus les jointures des doigts, y avoit force diamants , rubis , émeraudes et perles, tant que ce gant étoit estimé à grand
'Guillaume, seigneur de Monlmorenci et d'Écouen, etc., flis de Jean, deuxième du nom, chambellan de France sous Charles VII, et de Marguerite d'Orgemont, sa seconde femme, hérita des titres et des biens de sa maison, quoique né d'un second lit, ses deux frères ayant été déshérités par leur père pour avoir embrassé le parti du duc de Bourgogne contre Louis XI. Ce roi lui conserva toujours une affection parliculièrc. Guillaume, qui commença la branche des ducs de Monlmorenci, fut aussi en faveur sous les règnes de Charles VIII, Louis \II et François I", qu'il servit dans les négociations et dans les armées. Il moiuut en 1631.
LES NOUVELLES DE LA
argent. Le seigneur de Monlmorcnci le regarda si souvent, que le milord s'aperçut qu'il avoit envie de lui demander la raison pourquoi il éloit si bien en ordre ; e(, pource qu'il en eslimoit le conte ôtre fort à sa louange , il commença à dire : « Je vois bien que vous trouvez étrange de ce que si gorgiasement j'ai accoutré un pauvre gant; de quoi j'ai encore plus d'envie de vous dire le sujet, car je vous tiens tant homme de bien , et connoissant quelle passion c'est qu'amour, que, si j'ai bien fait, vous me louerez, ou sinon, vous excuserez l'amour qui commande à tous honnêtes cœurs. Il faut que vous entendiez que j'ai aimé toute ma vie une dame, aime et aimerai encore après ma mort ; et, parce que mon cœur eut plus de hardiesse de s'adresser en un bon lieu , que ma bouche n'eut de parler, je demeurai sept ans sans lui en oser faire semblant, craignant que, si elle s'en apercevoit, je perdrois le moyen que j'avoisde souvent la fréquenter; dont j'avois plus de peur que de ma mort. Mais, un jour, étant dans un pré, et la regardant, me print un si grand battement de cœur, que je perdis toute couleur et toute contenance, dont elle s'aperçut très-bien ; et , en me demandant quej'avois, je lui disquec'étoit une douleur de cœur insupportable; et, elle, qui pensoit que ce fût maladie d'autre sorte que d'amour , me montra avoir pitié de moi ; qui me fit la supplier mettre la main sur mon cœur, pour voir comme il se débattoit : ce qu'elle fit, plus par charité que par autre amitié ; et, lui tenant la main dessus mon cœur, laquelle éloit gantée, il se print à débattre et tourmenter si fort, qu'elle sentit que je disois vérité, et, à l'heure, lui serrai la main contre mon estomac, en lui disant : « Hélas ! madame, recevez le cœur qui veut rompre mon estomac, pour saillir en la main de celle dont j'espère grâce, vie et miséricorde, lequel me contraint maintenant vous déclarer l'amour que tant longtemps vous ai celée ] car, lui ne moi , ne sommes maîtres de ce puissant dieu.» Quand elle entendit le propos que je lui tenois, le trouva fort étrange, et voulut retirer sa main -, mais je la lui tins si ferme, que le gant demeura en la place de sa cruelle main -, et, pource que jamais je n'avois eu, ne ai eu depuis plus grande privante d'elle, j'attachai donc ce gant , comme l'emplAtre le plus propre que je puis donner h mon cœur, et l'ai orné de toutes les plus belles bagues
REINE DE NAYARRE. ^81
que j'avois, combien que les richesses viennent du gant , que je ne donnerois pour le royaume d'Angleterre -, car je n'ai bien en ce monde, que j'estime tant, que de le sentir sur mon estomac. » Le seigneur de Montmorenci, qui eût mieux aimé la main que le gant d'une dame, lui loua fort celte grande honnêteté, en lui disant qu'il éloit le plus vrai amoureux qu'il eût jamais vu, et, puisque de si peu il faisoit tant de cas, combien que, vu sa grande amour, s'il eût eu mieux que le gant, peut-être qu'il fût mort de joie. Ce qu'il accorda au seigneur de Montmorenci, ne soupçonnant point qu'il le dît par moquerie.
« Si tous les hommes du monde étolent de celte honnêteté, les dames s'y pourroient bien fier, quand il ne leur en coùleroit que le gant.
— J'ai si bien connu le seigneur de Montmorenci dont vous parlez, ditGuebron, que je suis sûr qu'il n'eût point voulu vivre en telle angoisse 5 et , s'il se fût contenlé de si peu, il n'eût pas eu les bonnes forlunes qu'il a eues en amour ; car, la vieille chanson dit :
Jamais d'amoureux couard IS'oïez bien dire.
— Pensez, dit Saffredant, que cette pauvre dame retira sa main bien hâtivement, quand elle sentit que le cœur lui débatloit ainsi ; car elle cuidoit qu'il dût trépasser. L'on dit qu'il n'y a rien que les femmes haïssent plus que de toucher les morts. — Si vous aviez autant hanté les hôpitaux que les tavernes, dit Emarsuitte, vous ne tiendriez pas ce langage 5 car vous verriez celles qui ensevelissent les trépassés, que souvent les hommes, quelque hardis qu'ils soient, craignent approcher. — Il est vrai, dit Simonlault , qu'il n'y a nuï à qui on donne pénitence, qui n'ait fait le rebours de ce à quoi il a prins plaisir 5 comme une damoiselle que je vois en bonne maison, qui, pour satisfaire au plaisir qu'elle avoit eu à baiser quelqu'un ([u'elle aiinoit, fut trouvée au malin , à quatre heures, baisant le corps mort d'un gentilhomme qui avoit été tué le jour de devant, lequel elle n'avoit pas moins aimé que l'autre -, et, à l'heure, chacun connut que c'étoit pénitence des plaisirs passés. — Voilà, dit Oisille, comme toutes bonnes œuvres que les femmes font, sont estimées mal entre les hommes. Je ne suis d'opinion que morts ne vifs on doive baiser, si ce n'est ainsi
que Dieu le commande. — Quant à moi , dit Hircan , je me soucie si peu de baiser les femmes , hormis la mienne, que je m'accorde ù toutes les lois que Ton voudra ^ mais j'ai pilié des jeunes gens, à qui vous voulez ôler un si petit conlenlement, el faites nul le commandement de saint Paul, qui veut (jue Ton baise in osculo sancto. — Si s;iint Paul eût été tel homme que vous, dit Nomerfide, nous eussions demandé l'expérience de l'esprit de Dieu, qui parloil en lui. — A la fin, dit Guebron , vous aimerez mieux douter de la sainte Ecriture, ([uc de faillir à l'une de vos petites cérémonies.— A i)ieu ne plaise, dit Oisille, que nous doutions de la sainte Ecriture, vu que peu nous croyons en vos mensonges ; car il n'y a nidle qui ne sache bien ce qu'elle doit croire, c'est de jamais ne mettre en doute la parole de IJieu, et moins ajouter foi à celle des hommes, se détournant de la vérité. — Si crois-je, dit Simoiitault, qu'il y a eu plus (riiommes trompés par les femmes, (pie de IVnuiies par les hommes -, car la petite amour (ju'elles oui pour nous les gai'de de croire la vérité, el la très-grande amour que nous leur portons, nous fait tellement lier en leurs mensonges, que plus tôt nous sommes trompés, que soupçonnés de le pouvoir être. — 11 me semble, dit Parlamente, que vous avez ouï la plainte de quelque sot, déçu par une folle; car voire pi'opos est de si petite autorité, qu'il a besoi[i délre fortifié d'exemples : parcpioi , si vous en savez quelqu'un, je vous donne ma place pour le raconter ; et n'entends pas que, pour un mot , soyons sujets de vous croire ; mais, pour vous écouter dire mal de nous, nos Nouvelles n'en sentiront point de douleur, car nous savons ce qui en est. — Or, puisque j'ai lieu , dit Simontault, je vous dirai. »
NOUVELLE LVIII
l'nc dame do cour se venge pliiisainirienl d'un sien sorvileur d'arnoureltcs.
En la cour du roi François P', y avoit une dame, de fort bon esprit, lacjuelle, par sa bonne grAce, honnêteté, et parole agréable, avoit gagné le cœur de plusieurs serviteurs, dont elle savoit fort bien passer son temps, Tlionneur sauve ', les entretenant si plais;unmenl, (ju'ils ne savoienl ù quoi se tenir d'elle, car les i)lus
' !l r.uiiliail aiijoiiid'lmi écrire avif.
assurés éloient désespérés et les plus désespéréâ en prenoient assurance. Toutefois, en se moquant de la plus grande partie, ne se put tenir d'en aimer fort un, qu'elle nommoit son cousin, lequel nom donnoit couleur à plus long enlretenement. IMais comme nulle chose n'est stable, souvent leur amitié tournoit en courroux , et puis se renouveloit plus que jamais, en sorte que toute la cour ne le pouvoit ignorer. Un jour, la dame, tant pour donner à connoître qu'elle n'avoit atlection en rien, que pour donner un peu de peine à celui pour l'amour duquel elle en avoit beaucoup porté, lui va faire meilleur semblant qu'elle n'avoit jamais fait. Par(iuoi, lui, qui n'avoit ni en armes ni en amours nulle faute de hardiesse, commença h pourchasser vivement celle que maintefois avoit priée : laquelle, feignant ne pouvoir plus soutenii' tant de pitié, lui accorda sa demande, et lui dit que, pour cette occasion, elle s'en alloit en sa chambre, qui étoit un galetas, où elle savoit bien qu'il n'y avoit personne, el sitôt qu'il la verroit i}arlir, qu'il ne faillît point d'aller après, car il la Irouveroil seule, de ' la bonne volonté qu'L'Ile lui portoil. l^e gentilhomme, qui crut à sa parole, fut si content, qu'il se mît à jouer avecques les autres dames, attendant qu'il la vît sortir, pour bientôt aller après; et, elle, qui n'avoit fautede nulle finesse de femme, s'en alla à deux grandes princesses, dcscpielles elle éloil familière, el leur dit : ci Si vous voulez, je vous montrerai le plus beau passe-temps (pie vous vîtes oncques. » Elles, qui ne cherchoient poinl de mélancolie, la prièrent de leur dire que c'éloil. u C'est, ce dit-elle, un tel que vous connoissez autant honnne de bien qu'il en soil point, et non moins audacieux. Vous savez combien de mauvais tours il m'a faits, el qu'à l'iieure que je l'aimois plus fort, il en a aimé d'autres, dont j'en ai i)ortép!us d'ennui, que je n'en ai montré de semblant. Or, maintenant, Dieu m'a donné le moyen de m'en venger: c'est que je m'en vais en ma chambre, qui est sur celle-ci, et incontinent, s'il vous plaît faire le guet, vous le verrez venir après moi, el quand il aura passé les galeries, et qu'il voudra monter le degré , je vous prie vous mettre toutes deux à la fenêtre pour m'aider à crier au larron, et vous verrez sa colère; à quoi je crois qu'il
• On doit sous-cnlcndred cause, ou bien de est pris ici (huis le sens de par.
LES NOUVELLES DE LA HEINE DE NAVAHRE
n'aura poinl mauvaise grûce, cl s'il ne me dil des injures tout haut, je m'allends bien qu'il n'en pensera pas moins en son cœur. » Celle conclusion ne se fil pas sans rire -, car, il n'y avoil genlilhomme à la cour, qui menai plus la guerre aux dames, (jue cellui-là, el éloil laiil aimé el eslimé d'un cliiicun, (pie Ion cùl voulu pour rien se Irouvcr au danger de t^a moquerie. Et sembla bien aux dames qu'elles avoienl bonne part à la gloire, qu'une seule espéroil d'emporler sur le genlilliumme. Parquoi, silôl qu'elles virenl partir celle qui avoil fait l'entreprise, commencèrent à regarder la contenance du genlilhonune, qui ne demeura guère sans cliangcr de place, el quand il eut passé la porie, les dames sorlirenl à la galerie pour ne le perdre de vue 5 el, lui, qui ne s'en douloil pas, va mellre sa cape à l'enloiir de son col, pour se cacher le visage, el descendit le degré jiisques à la cour, puis remonta-, mais, trouvant quehpi'un qu'il ne vouloit pour lémoins, redescendit encore en la cour, el retourna par un autre côté, ce que tout enîièrcment les dames voyoient, dont ne s'aper(,ut oncques -, el quand il parvint au degré, par où il pouvoit sûrement aller en la chambre de sa dame, les deux dames se vont mettre à la fenêtre, et incontinent elles aperçurent la dame (jui éloit en haut, qui commença à crier au larron. tant que sa tôle le pouvoit porter; el les deux dames lui répondirent si fort que leurs voix furent ouïes de tout le chAleau. Je vous laisse i\ penser en quel dépit le genlilhoumie s'enfuit en son logis, non si bien couvert qu'il ne fût connu de celles qui savoient le mystère; lesquelles depuis lui ont souvent reproché, même celle qui lui avoil fait ce mauvais tour, lui disant qu'elle s'étoit bien vengée de lui. I\Iais il avoit ses réponses el défenses si proj)rc3, qu'il leur fit accroire (ju'il se douloil bien de leur cn- Ircprise, et qu'il avoil accordé à sa danu; de l'aller voir pour lui donner quelque passetemps ; car, pour l'amour d'elle, n'eùt-il prins celle peine, pource qu'il y avoit trop longtemps que l'amour éloit dehors -, mais les diunes ne Youloienl recevoir celle vérité, dont encore en est la matière en doute.
« Mais , si ainsi éloit qu'il eût cru celle dnme (comme il n'est vraisemblable, vu (piil éloit tant sage et hardi, que, de son Ageet s(ni îem|)s, a eu peu de pareils, ou poinl qui le pa-sàl,
comme le nous a fait voir sa Irés-hardie et très-valeureuse morl), il me semble qu'il faut que vous confessiez (pie lamour ûc^ hommes vertueux esl telle, que, par trop croire de vérilé aux dames, sont souvent trompés. — En bonne foi , dit Émarsuitle, j'avoue cette dame du tour (pielle a fait; car, puisqu'un ' homme est aimé d'une dame et la laisse pour une autre, elle ne s'en peut trop venger. — Voire, dit Parlamenle, si elle n'est aimée. Mais il y en a qui aiment des hommes sans être assurées de leur amitié, cl quand elles connoissent qu'ils aiment ailleurs, elles disent qu'ils sont muables. Parcjuoi, celles (jui sont sages, ne sont jainais trompées de ces proj)os ; car, elles ne s'arrêtent ni ne croient jamais, qu'à ceux qui sont véritables, afin de ne tomber au danger des menteurs , pource que le vrai et le faux n'ont qu'un même langage. — Si toutes éloient de voire opinion , dit Simonlault , les gentilshommes pouiroienl bien mettre leurs oraisons dedans leurs colTres. Mais, quoi que vous ne vos semblables en sussiez dire, nous ne croirons jamais que les femmes ne soient aussi inciéduics comme elles sont belles. Et cette opinion nous fera vivre aussi contents, que vous voudriez par vos oraisons nous mellre en peine. — Vraiment, dit Longarine, sachant très-bien qui est la dame qui a fall ce bon tour au gentilhomme , je ne trouve impossible nulle finesse à croire d'elle ; car, puisqu'elle n'a pas épargné son mari, elle ne devoit pas épargner son serviteur. — Vous en savez doncques plus que moi, dit Simonlaull ; parquoi, je vous donne ma place, [lour en dire votre opinion.— Puisque le voulez, et moi aussi,» dit Longarine.
NOUVELLE LIX
l'ii gûiilillionimo, pensant accoller en secrol une dos damolselles de sa femme, est par elle surpris.
La dame, de qui vous avez fait le conte, avoit épousé un mari de bonne et ancienne maison, el riche gentilhomme; et, par grande amilié de lun et de l'autre, se fit ce mariage. Elle, qui éloit l'une des femmes du monde parlant aussi plaisamment, ne dissimuloit point h son mari , quelle n'eût des serviteurs, desqu(^ls elle se moquoit el passoil son temps: dont son
' Pour lortqu'iin.
mari avoit sa part du plaisir; mais, à la longue, celle vie lui fâcha -, car, d'un côlé , il trouvoit mauvais qu'elle entretenoit longuement ceux qu'il ne lenoit pour ses parents et amis -, d'autre côlù, lui fùchoil fort la dépense qu'il éloit contraint de faire pour entretenir sa gorgiaseté, et suivre la cour. Parquoi , le plus souvent qu'il pouvoit, se rctiroit en sa maison, où tant de compagnie l'alloil voir, que sa dépense n'anioindrissoit guère en son ménage ; car, sa femme, en quelque lieu qu'elle fût, trouvoit toujours moyen de passer son temps à quelques jeux, danses, et à toutes choses auxquelles honnêtement les jeunes dames se peuvent exercer. Quelquefois que son mari lui disoit, en riant, que leur dépense éloit trop grande , elle faisoit réponse qu'il s'assurât qu'elle ne le feroit jamais cocu-, mais, oui bien, coquin' ; car, elle aimoit si très-fort les accoutrements, qu'il falloit qu'elle en eût des plus beaux et riches qui fussent en sa cour, où son mari lamenoitle moins qu'il pouvoit, et où elle faisoit tout son possible d'aller. Et, pour cette occasion, se rendit toute complaisante à son mari, qui de choses plus difficiles ne la vouloit pas refuser. Or, un jour, voyant que toutes inventions ne le pouvoient gagner à faire ce voyage de la cour, s'aperçut qu'il faisoit fort bonne chère à une femme de chambre à chaperon, qu'elle avoit, dont elle espéroit bien faire son proufit. Et, un soir, elle relira à part celte fille de chambre, et l'interrogea si finement, tant par promesses que par menaces, que la fille lui confessa que depuis qu'elle étoit en sa maison, il n'éloit jour que son maître ne sollicitât de l'aimer; mais qu'elle aimeroit mieux mouiir, que faire rien contre Dieu et son honneur ; et encore, vu Thonneur qu'elle lui avoil fait de la retirer à son service ; qui seroit double méchanceté. Celte dame, enlendan! la déloyauté do son mari, fut soudain émue de dépit et de joie, voyant que son mari, qui faisoit tant semblant de l'aimer, lui pourchassoit secrètement telle honte en sa compagnie, combien qu'elle s'eslimoit plus belle et de meilleure grîlce que celle pour laquelle il la vouloit changer. Mais sa joie éloit qu'elle espéroit prendre son mari en (elle et si grande faute, qu'il ne lui reprochcroit plus les serviteurs, ne la demeure de la cour. El, pour y parvenir,
' Gueux, mendiant.
pria celle fille d'accorder petit à petit à son mari ce qu'il demandoil, avec les conditions qu'elle lui dit. La fille en cuida faire difficulté; mais , assurée par sa maîtresse de sa vie et de son honneur, s'accorda de faire tout ce qu'il lui plairoit. Le gentilhomme, continuant sa poursuite, trouva celle fille, d'oeil et décontenance toute changée : parquoi, la pressa plus vivement qu'il n'avoit accoutumé. Mais, elle, qui savoit son rôle par cœur, lui remontra sa pauvreté , et qu'en lui obéissant, perdroit le service de sa maîtresse, auquel elle s'attendoit bien gagner un bon mari. A quoi lui fut répondu par le gentilhomme, qu'elle n'eût souci de toutes ces choses ; car il la marieroit mieux et plus richement que sa maîtresse ne sau'roit faire, et qu'il conduiroit son affaire si secrètement, que nul n'en pourroit mal parler. Sur les propos, firent leur accord , et, en regardant le lieu plus propre pour accomplir cette belle œuvre , elle va dire , qu'elle n'en savoit point de meilleur, ne plus loin de tout soupçon , qu'une petite maisonnette qui étoit dedans le parc, où il y avoit chambre et lit tout à propos. Le gentilhomme, qui n'eût trouvé nul lieu mauvais, se contenta fort de celui-là, et lui larda bien que le jour et l'heure n'étoient venus. Cette fille ne faillit pas de promesse à sa maîtresse ; et lui conta tout le discours de son entreprise, bien au long, comme ce devoit être le lendemain après dîner, et qu'elle n'y faûdroit point, à l'heure qu'il y falloit aller, de lui faire signe. A quoi elle supplioil bien fort de prendre garde , et ne faillir point de s'y trouver à l'heure, pour la garder du danger où elle se meltoit en lui obéissant : ce que la maîtresse lui jura , la priant n'avoir nulle crainte, et que jamais ne l'abandonneroit, et si la défendroit de la fureur de son mari. Le lendemain venu , après que l'on eut dîné, le genlilhommc faisoit meilleure chère à sa femme qu'il n'avoit encore fait : ce qu'elle n'avoit pas trop agréable ; mais elle feignoit si bien, qu'il ne s'en aperçut point. Après le dîner, elle lui demanda à quoi il passeroit le temps. Il lui dit, qu'il n'en savoit point de meilleur que de jouer aux cents^. A l'heure, firent dresser le jeu; mais elle dit qu'elle ne
' C'ost-à-dire , au piquet, dont les parties sont de cent points. On dit encore un cent de piquet. Le cent est nommé dans la liste des jeux de Gargantua ( iiv. I, ch. 22^
LES NOUVELLES DE LA REIiSE DE NAVARRE.
•iSo
vouloit point jouer, et qu'elle auroit assez de plaisir à les regarder. Et ainsi qu'il se vouloit nicllre au jeu, ne faillit pas de dire à cette fille qu'elle n'oubliât pas sa promesse. Et quand il fut au jeu, elle passa par la salle, faisant signe à sa maîtresse du pèlerinage qu'elle avoil à faire, qui l'avisa très-bien; mois le gentilhomme n'y connut rien. Toutefois, au bout d'une heure, qu'un de ses varlelslui fit signe de loin, dit à sa femme que la tète lui faisoit un peu de mal , et quil ètoit contraint de s'aller reposer et prendre l'air. Elle, qui savoit aussi bien sa maladie que lui, demanda s'il vouloit qu'elle jouât son jeu ; il lui dit qu'oui, cl qu'il revicndroit bientôt. Toutefois , elle l'assura que, pour deux heures, elle ne s'ennuieroit point de tenir sa place. Ainsi s'en alla le genlilliomme en sa chambre, et de là , par une allée, en son parc. La damoiselle, qui savoit un autre chemin plus court, attendit un petit, puis soudain fit semblant d'avoir une tranchée, et bailla son jeu à un autre 5 et sitôt qu'elle fut sortie de la salle, laissa SCS hauts patins , et s'en courut le plus tôt qu'elle put au lieu où elle ne vouloit que le marché se fît sans elle, et arriva à la bonne heure ; car elle entra par une porte en la chambre où son mari ne faisoit que d'arriver, et se cacha derrière lui, écoutant les beaux et honnêtes propos que son mari tenoit à sa chambrière. Mais, quand elle vit qu'il s'approchoitdu criminel ', le print par derrière, en lui disant : « Je suis trop près de vous pour en prendre une autre. » Si le gentilhomme fut lors courroucé jusques à l'extrémité , il ne le faut demander, tant pour être frustré de la joie qu'il espéroit recevoir, que pour voir sa femme le connoîlre plus qu'il ne vouloit , de laquelle il avoit grand'peur de perdre pour jamais l'amitié. IMais, pensant que celte menée vînt de la fille, sans parler à sa femme, courut après elle de telle fureur, que, si sa femme ne lui eût ôtée des mains, il l'eût tuée, disant que c'étoit la plus méchante garse qu'il eût jamais vue, et que, si sa femme eût attendu la fin, elle eût bien connu que ce n'éloit que moquerie ; car, en lieu de lui faire ce qu'elle pensoit, il lui eût baillé des verges pour la châtier ; mais elle, qui se connoissoit en tel métal, ne le print pas pour bon, et lui fît là de si bonnes remontrances,
• C'est-à-diic, qu'il allait cire en flagrant dclil.
qu'il eut grand'peur qu'elle ne le voulût abandonner. Parquoi, il lui fil toutes les promesses qu'elle voulut , et confessa , voyant les bonnes remontrances de sa fenune, qu'il avoil tort de trouver mauvais qu'elle eut des serviteurs 5 car une femme belle et honnête n'est pas moins vertueuse pour èlrc aimée, pourvu qu'elle ne fasse ni ne die chose qui soit contre son honneur 5 mais un homme mérite bien grande punition , qui prend peine de pourchasser une qui ne l'aime point, pour faire tort â sa femme et à sa conscience. Parquoi lui promit qu'il ne l'empôcheroit jamais d'aller à la cour, ne trouveroit jamais mauvais qu'elle eût des serviteurs 5 car, il savoit bien qu'elle parloit plus à eux par moquerie, que par affection. Ces propos-là ne déplurent pas à la dame : car il lui sembloit bien avoir gagné un grand point. Si est-ce qu'elle eslimoit plus son amitié, que toute autre chose, sans laquelle toutes compagnies lui fâchoient, disant qu'une femme bien aimée de son mari, et l'aimant de son côté , comme elle faisoit, portoit avec elle un sauf-conduit de parler à tout le monde, et n'être moquée de nul. Le pauvre gentilhomme mit si grande peine de l'assurer de l'amitié qu'il lui portoit, qu'en la fin ils partirent de ce lieu-là bons amis. IMais, pour ne retourner plus à tel inconvénient, il la pria de chasser cette fille, à l'occasion de laquelle il avoit eu tant d'ennui. Ce qu'elle fit, mais ce fut en la mariant bien et honorablement aux dépens de son mari; et, pour faire enlièrement oublier à la damoiselle cette folie , la mena bientôt à la cour, en tel ordre et si gorgiase qu'elle avoit occasion de se contenter.
(( A'oilà, mesdames, qui me fait dire, que je ne trouve point étrange le tour qu'elle avoit fait à l'un de ses serviteurs, vu celui que nous savons de son mari. — Vous nous avez peint , dit Hircan, une femme bien fine, et un mari bien sot : car, pource qu'il en éloil venu jusques-là, il ne devoit pas arrêter en si beau chemin. — Et qu'cûl-il fait ? dit Longarine. — Ce qu'il avoit entrepris, dit Ilircan ; car autant éioit courroucée sa femme contre lui pour savoir qu'il vouloit mal faire, comme s'il eût mis le mal à exécution-, et peut-êlrc sa femme l'eût mieux estimé, si elle l'eût connu plus hardi et gentil compagnon. — C'est bien dit, dit Emarsuitlc , mais où trouvcrez-vous des
hommes qui forcent deux femmes à la fois? car la femme ciU défendu son droil, et la fille, sa virginilé. — Il esl vrai, dit Ilircan; mais un homme fort cl hardi, ne craint point d'en assaillir deux foibles, et ne faut point d'en venir h bout. — J'entends bien, dit Émarsuille, (pie, s'il eût tiré son épée, il les eût bien tuées toutes deux ; mais autrement , ne vois-je pas fpi'il en eût pu échapper. Parquoi, je vous l)rie nous dire que vous en eussiez fait. — J'eusse embrassé ma femme, dit Ilircan, et l'eusse emportée dehors , et puis, eusse fait de la chambrière ce qu'il m"cùt plu , par amour ou par force. — Hircan , dit Parlamenle, il suffît assez que vous sachiez faire mal, — Je suis sûre, Parlamentc, dit IJircan, que je ne scandalise point l'innocent devant qui jcparlc^ et si ne veux par cela soutenir un mauvais fait 5 mais je ne loue l'entreprise, qui de soi ne vaut rien, et renlroprcneur, qui ne l'a mise h fin , plus par crainte de sa femme, que par amour: je loue qu'un homme aime sa femme, comme Dieu le commande-, mais, quand il ne l'aime point, je ne l'estime guéres de la craindre.— A la véri!é,lui répon'lit Parlamenle, si l'amour ne vous rendoitbon mari , j'cslimerois bien peu ce que vous feriez par crainle. — Vous n'auriez garde, Parlamenle, dit Ilircan ; car l'amour que je vouspoite me rend i)lus obéissant à vous, que la crainte de la luort ni d'enfer. — Vous en direz ce qu'il vous plaira, dit Parlamentc, mais j'ai occasion de in(î conlcnler de ceque j'ai vu et connu de vous; et de ce que je n'ai point su, n'en ai point voulu douter, et encore moins m'en enquérir, — Je trouve une grande folie, dit Nomcrfidc, à celles cpii s'cnquiéicnt de si prés do leurs maris, et les maris, aussi de leurs fenuncs -, car il sullil au jour de sa malice, sans avoir tant de souci du lendemain. — Si esl-il aucuncfois nécessaire, dit Oisille, de s'cnfpiérir des choses qui peuvent toucher l'honneur d'une maison, i)our y donner ordre, mais lion pour faire mauvais jugement^ car il n'y a nul qui ne faille aucunefois. — Il esl advenu, dil (ïuebron, des inconvénients à plusieurs, par faute de bien et soigncusemenl s'enquérir de la faute de leurs femmes. — Je vous prie, dit Longarine , si vous en savez quebjuc exemple , ne la nous vouloir celer, — J'en sais bien, un dit f.uebron, cl, puisque vous I2 voulez, je le vous dirai, »
NOUVELLE LX
Une Parisienne abandonne son mari, pour suivre un clianlre*, puis, contrefaisant la morte, se fil enterrer.
En la ville de Paris, y avoit un homme do si bonnt; nature, qu'il eût fait conscience do croire un homme être couché avec sa femme, quand il l'eût vu. Ce pauvre homme épousa une femme de si mauvais gouvernement, qu'il n'étoit possible de plus, dont jamais ne s'aperçut , ains la traitoit comme la plus femme de bien du monde. Un jour que le roi Louis douzième alla à Paris , celle femme s'alla abandonner à un des chantres dudil seigneur. Et, quand elle vit que le roi s'en alloil de la ville de Paris, el qu'elle ne pouvoit plus voir lo chantre, se délibéra d'abandonner son mari, et de le suivre-, à quoi le chanlre s'accorda, et la mena en ime maison qu'il avoit prés de Blois, où ils véquirent ensemble longtemps. Le pauvre mari, ne trouvant sa femme, la chercha de tous côtés ^ mais enfin lui fut dil qu'elle s'en éloit allée avec le chanlre. Lui, qui vouloit recouvrer sa brebis perdue, dont il avoit fait mauvaise garde, lui écrivit force lettres , la priant de retourner à lui, et qu'il la reprendroit , si elle vouloit élre femme de bien ^ mais elle , qui prenoit si grand plaisir à ouïr léchant du chanlre avec qui elle étoit, qu'elle avoit oublié la voix de son mari, ne tint compte de toutes ses bonnes paroles, et s'en moqua. Dont le mari, courroticé, lui fit savoir qu'il la demanderoit par justice à l'Eglise , puisqu'elle ne vouloit autrement retourner avccques lui. Celle femme, craignant que si la jusiice y meltoit la main, son chantre cl elle en pourroient avoir affaire, pensa une cautelle digne d'une telle main , et , feignant d'èlre malade, envoya quérir quelques femmes de bien de la ville poiu' la venir visiter. Ce que volontiers elles firent, espérant par celte maladie la retirer de cette mauvaise vie ; et, à celte fin, chacim lui faisoit les plus belles remontrances que l'on i)ouvoit. Lors, elle, qui fciguoil d'être grièvement malade, fil semblant de pleurer, et de reconnoître son péché, en sorte qu'elle faisoit pitié à toute la cornpagnitî , qui cuidoit fermement qu'elle pariiH du fond de son cœur. Kl, la voyant ainsi réduile cl repeiilanle, se mirent ci la consoler, en lui disant, que Dieu n'étoit j)as si Lcnible que bcatJtoup de péchem-s indiscrets
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
lepeignoient, et que jamais il ne lui rcfuscroil sa miséricorde -, et, sur ce bon propos, cn- \oyôrcnt quérir un homme de bien pour la confesser. El, le lendemain, vint le curé du lieu, pour lui administrer le saint sacrement, qu'elle reçut avec tant de bonnes mines , que toutes les femmes de bien de la ville, cpii étoient présentes , pleuroient de voir sa dévotion , louant Dieu qui , par sa bonlé, avoit eu pitié de celle pauvre créalure. El après, feignant ne pouvoir plus manger, rexlréme-onclion lui fut apporlée par le curé, et par elle reçue, avec plusieurs bons signes-, car, à peine pouvoil-ellc avoir sa parole, comme l'on eslimoit : demeura ainsi bien longtemps, cl sembloit que peu à peu elle perdoit la vue, l'ouïe et tous les autres sens, dont chacun se print à crier Jésus. El, à cause que la nuit éloil prochaine et que les dames étoient de loin, se relirérenl ; et ainsi qu'elles sorloient de la maison, on leur dit qu'elle éloil trépassée, el, en disant leur De profnndis pour elle, s'en retournèrent en leurs maisons. Le curé demanda au chanire où il vouloit qu'elle fût enterrée ; lequel lui dil qu'elle avoit ordonné d'élre enterrée au cimetière, et qu'il seroit bien de l'y porter de nuit. iVinsi fut ensevelie cette pauvre malheureuse par une chambrière, qui se gardoit bien de lui faire înal, el puis, avecques belles torches, fut portée jusques à la fosse, que le chantre avoit fait faire. Et quand le corps passa par devant celles qui avoient assislé à la voir mettre à l'onction , elles saillirent toutes de leurs maisons, et l'accompagnèrent jusques à la terre, où bientôt la laissèrent femmes et prêtres, mais le chanire ne s'en alla pas -, car, incontinent qu'il vit la compagnie assez loin, lui el son autre chambrière défirent la fosse, d'où il relira s'amic plus vive que jamais, cl remmena secrèlcmcnl en sa maison , où il la tint longuement cachée. Le mari, qui la poursuivoit , vint jusques à Blois demander justice, el trouva qu'elle éloil niorlcet enterrée, par l'attestation de toutes les dames de Rlois, qui lui contèrent la belle fin qu'elle avoit faite : dont le bonhomme fut bien joyeux, croyant que l'Ame de sa femme éloil en paradis , el lui, déi)èlré d'un si méchant corps ; el, avec ce contenlement, retourna i\ Paris, où il se maria avec une belle et honnête, jeune el femme de bien, el bonne ménogère, de laquelle il eut plusieurs enfants, cl demeurèrent ensemble
quatorze ou quinze ans. Mais, à la fin, la renonnnée, qui ne peut rien celer, le vint avertir que sa femme n'éloil poinl morte, ains demcuroit avec ce méchant prêtre : chose (pie le pauvre homme dissimula tant qu'il put, feignant de n'en rien savoir, et désirant que ce fût un mensonge^ mais sa femme, qui éloil sage, en fut avertie, dont elle porloit une si grande angoisse, qu'elle en cuida mourir d'ennui; cl, s'il eût été possil)le, sa conscience sauve, eût volontiers dissimulé sa fortune-, mais il lui fut impossible 5 car, inconliiieul l'Eglise y voulut mettre la main; et, pour le premier, les sépara Ions deux, jusqu'à ce que l'on sût bien la vérité du fait. Alors fut contraint ce pauvre homme de laisser la botme pour chercher la mauvaise, et vint ù Hlois, un pou après que le roi François 1" fui roi '. Auquel lieu trouva la reine Claude ^ cl Madame la régente, devant lesquelles vinl faire sa plainte, demandant celle qu'il eût bien voulu ne trouver poinl, mais force lui éloil : dont il faisoil pitié à toute la compagnie. Et quand sa femme lui fut présentée, elle voulut longuement soutenir qu'il n'éloil point son mari, mais que c'étoil chose aposlée, ce qu'il eût volontiers cru, s'il eût pu. Elle, plus marrie que honteuse, lui dil qu'elle aimoil mieux mourir, que retourner avecques lui, dont il éloil très-content; mais les dames, devant lesquelles elle parloit si déshonnèlement , la condamnèrent qu'elle y relourneroil, et prêchèrent si bien ce chantre, avec forces répréhensions el menaces, qu'il fut contraint de dire à sa laide amie, qu'elle s'en allât avec son mari, et qu'il ne la vouloit plus voir. Ainsi chassée de tous côtés, se relira la pauvre malheureuse, où elle fut mieux traitée de son mari , qu'elle n'avoit mérité.
(( Voilà, mesdames, pourquoi je dis que, si le pauvre mari eût été bien vigilant après sa fenune, ne l'eût pas ainsi perdue : car, la chose bien gardée est diiTicilement perdue, el l'abondance fait le larron.— C'est chose étrange, dil llircan , comme l'Amour est si fort, où il s(Mul)le moins raisonnable. — .î"ai ouï dire,
' Fraiirois I" inoiil.i fur le ironc le i"^ janvier KM5, à la morl de Louis XII.
^ Claude de France , fille de Louis XII el d'Anne de r.rclagne, mariée en lili à François d'AngouIcme, duc i de Valois, morte en li»"2i.
dilSimonlaull, que Ton aura plus loi fail rompre cent mariages, que séparer l'amour d'un prèlre el de sa chambrière. — Je crois bien , dit Émarsuille; car, ceux qui lient les autres par mariages savent si bien faire le nœud, que la mort seule y peut mellre fin; et tiennent les docteurs, que le langage spirituel est plus grand que nul autre : par conséquent aussi, l'amour spirituel passe les autres. — C'est chose, dit Dagoucin, que je ne saurois pardonner aux dames, d'abandonner un mari honnête, ou un ami pour un prèlre, quelque beau et honnête qu'il sût être. — Or, je vous prie , dit llircan, ne vous mêlez point de parler de notre mère sainte Eglise ; mais croyez que c'est un grand plaisir aux pauvres femmes craintives et secrètes de pécher avecques ceux qui les peuvent absoudre-, caril y en a qui ont bien plus dehonte de confesser une chose, que de la faire. — Vous parlez donc, ditOisille, de celles qui n'ont point de connoissance de Dieu, et aussi qui cuident que les choses secrètes ne soient pas une fois révélées devant la compagnie céleste.^ Mais je crois que ce n'est pas pour chercher la confession, qu'elles cherchent les confesseurs \ car, l'Ennemi ' les a si bien aveuglées,
VIEUX COISTEUKS FRANÇAIS.
qu'elles regardent bien plus à s'arrêter au lieu qui leur semble le plus couvert, el le plus sûr, que de soi soucier d'avoir absolution du mal, dont elles ne se repentent [)oint. — Comment donc repentir? dit Saffredant-, mais s'estiment beaucoup plus saintes que les autres femmes 5 el suis bien sûr qu'il y en a qui se tiennent fort honorées, de persévérer en telles amitiés. — Or, vous en parlez de sorte, dit O.siile ù Saffredant, et semble que vous en sachiez quelque chose? Parquoi, je vous prie, que demain, pour commencer la .Tournée, vous nous en veuillez dire ce que vous en savez; car, voilà déjà le dernier coup de vêpres qui sonne -, pource que nos religieux sont partis incontinent, alors qu'ils ont ouï la dixième Nouvelle, et nous ont laissés parachever lous nos débals. » Et, en ce disant, se leva la compagnie, qui s'en alla à l'église, où elle trouva que l'on l'avoil attendue \ et, après avoir ouï leurs vêpres , soupa la compagnie toute ensemble , en parlant de plusieurs beaux conles. Après souper, chacun, selon la coutume, s'en alla un peu cbaltre au pré , et puis reposer, pour avoir le lendemain une meilleure mémoire.