‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 9 sur 118 · GARCE POUR GARCE · texte numérisé non relu

GARCE POUR GARCE

La liuilièmc nouvelle iraile d'un compagnon picard , domeuranl à Bruxelles, lequel engrossa la fille de son maître ; elà celle cause pril congé de haute heure el vinl en Picardie soi marier; el loi après son parlemenl, la mèro de la lillc s'aperçul de l'encolure de ladite fille, laquelle, à quelque méchef ((ue ce fui, confessa à sa mère le cas cl lel qu'éloit, el la mère la renvoya devers ledit compagnon pour lui défaire ce que, lui, avoil fait à sa fille ; cl du refus que la nouvelle mariée fit audit compagnon, el du conte qu'elle lui conta, à l'occasion duquel d'elle se départit incontinent el retourna à sa première amoureuse, laipielle il éi)0usa.

En la ville de Rruxelles, où maintes aventures sont en noire temps advenues, demeuroil, n'a pas longtemps , un jeune compagnon picard, qui servit très-bien et loyalement son

' SorUr. — "^ Sot.

"• Meiiilait comme un bélier, ou embarrassait.

* Avec .de. — " Il vaudrait mieux lire l'ij.

maître assez longue espace ' ; el entre autres services à (juoi il obligea soiulit maître vers lui, il fil tant, par son très -gracieux parler, maintien cl courtoisie, que si avant fut en la grâce de sa lille, qu'il coucha avec elle , et par ses œuvres méritoires elle devint grosse et enceinte. Notre compagnon, voyant sa dame en cet état, no fut pas si fol que d'attendre l'heure que son maître le pourroit savoir et apercevoir : si prit de bonne heure un gracieux congé pour peu de jours, combien qu'il n'eùl nulle envie d'y jamais retourner ^ feignant d'aller en Picardie visiter son père el s;» mère et aucuns de ses parens.El (juand il eul à son maître el à sa maîtresse dit adieu , le Irès-piteux fut à la fdle sa dame , ù laquelle il promit lanlôl retourner : ce qu'il ne fil point, et pour cause, lui, étant en Picardie en Thôtel de son père. La pauvre fille de son maître devenoit si très-grosse, que son pileux cas ne se pouvoil plus celer : dont, entre les autres, sa bonne mère, qui au métier se connaissoil , s'en donna garde la première -, si la lira à part cl lui demanda , comme assez on peut penser, d'ond elle venoit en cet étal et qui l'y avoil mise. Si elle se fit beaucoup presser et admonester avant qu'elle en voulsît rien dire ni connoîlre , il ne le faut jâ demander ; mais, en la fin, elle fut à ce menée, (pi'elle fut contrainte de connoîlre et confesser son pileux fait, cl dit que le Picard, valet de son père, lequel naguère s'en éloit allé, Favoit séduite et en ce Irès-piteux point laissée. Sa mère, toute enragée, forcenée el tant marrie qu'on ne pourroit plus, la voyant ainsi déshonorée, se prend à la tancer, el tant d'injures lui va dire, (}iie la patience qu'aille cul de tous côtés , sans mot sonner ni rien ré[)ondre, éloit assez souflisanle d'éteindre le crime qu'elle avoil commis pour soi laisser engrosser du Picard. Mais, hélas I celle patience n'émeut en rien sa mère à pitié, mais lui dit : « Va-t'en, va-t'en arrière* de moi , et fais tant que lu trouves le Picard qui t'a faite grosse el lui dis qu'il le défasse ce (ju'il t'a fait. Et ne retourne jamais vers moi jusqu'à ce qu'il aura tout défait ce que par son outrage il l'a fait ! » La pauvre fille, en l'état que vous oyez, marrie et désolée par sa fumeuse^ cl cruelle mère, se met à la quête du Picard qui l'engrossa^ el croyez certainement que, avant qu'elle en pilt avoir aucunes nouvelles , ce ne

' Assez longtemps,

LOHl.

Collyre.

LES CEiST NOUVELLES NOUVELLES.

fui pas sans endurer f;rancl'poine cl du malnisc larj^cmenl. En la pariin, coniine Dieu le voulut, après niainlcsgoslcs' qu'elle fil en Picardie, elle arriva, par un jour de dimanche, en un gros villrge au pays d'Arlois, cl si Irès-bien lui Yint, ù ce propre jour, que son aiui le Picard, lequel l'avoit engrossée, faisoil ses noces-, de laquelle choseelle fui incrveilleusemenl joyeuse el ne fui pas si peu assurée, pour à sa mère obéir, qu'elle ne se bouîàl par la presse des gens, ainsi grosse comme elle éloil, et fil lanl, qu'elle trouva son ami et le salua, lequel tantôt la connut, el en rougissant, son salut lui rendit, et lui dit : « Vous soyez la trè.s-bien venue ! Qui vous amène à celte licure, ma mie? — IMa mère, dit-elle, m'envoie vers vous, cl Dieu sait que vous m'avez bien fiiil tancer I Elle m'a chargé et commandé que je vous dise que vous me défassiez ce que vous m'avez fait, et se ainsi ne le faites, que jamais ne relourne vers elle. « L'autre entend tantôt la folie, et au plus tôt qu'il put, il se délU d'elle et lui dit : « Par telle manière, ma mie, je ferai volontiers ce que me requérez et que voire mère veut que je fasse, car c'est bien raison ; mais à cette heure, vous voyez que je n'y puis pas bonnement entendre : si vous prie, tant comme je puis, qu'ayez patience pour meshiii 2, et demain je besognerai à vous. » Elle fut contcnle, el alors il la fit guider et mettre en une cliambre, et commande qu'elle fût très-bien pansée % car aussi bien, elle en avoit bon mestier * à cause des grands labeurs el travaux qu'elle avoit eus en son voyage faisant celle quèle. Or vous devez savoir cl entendre que l'épousée ne tenoil pas ses yeux en son sein, mais se donna très-bien garde et aperçut son mari parler à noire fille grosse, dont la puce lui cn!re en l'oreille, et n'étoit en rien contente , mais trés-troublée et marrie en éloil. Si garda son courroux , sans mot dire, jusqu'à ce que son mari se vint coucher ; el quand il la cuida accoler el baiser, el au surplus faire son devoir, et gagner le chaudeau ", elle se vire, puis d'un côté, puis d'autre, tellement qu'il ne p(Hit parvenir à ses atteintes j dont il est trés-éba!ii et courroucé, cl lui va dire : (( IMa mie , pourquoi faites-vous

* Actions. — - Aujourd'Inii. — '• Trail(!'o, Iiébergro.

'' Besoin.

" On aijportailatix ('poux , au niiliou de la prcrniiTO nuit (lt>s norcs , le cfiauileait, lait de poule , bouillon cliaud ou \\tt sucré.

ceci ? — J'ai bien cause, dit-elle, et aussi, quelque chère que vous fassiez, il ne vous chiiûl' guère de moi ; vous en avez bien d'autres, dont il vous est plus que de moi ! — El non ai, par ma foi! dit-il, ne, en ce monde, je n'aime autr(; femme que vous. — Hélas ! dit-elle, et ne vous ai-jc pas bien vu , après dîner, tenir vos longues paroles à une femme en la salle ? On y voyoit trop bien que c'étoil, el ne vous en sauriez excuser. — Cela, dit-il, notre dame, vous n'avez cause en rien de vous en jalouser.» Et adonc lui va tout au long conter comment c'étoil la nile h son maître de Bruxelles, el coucha avec elle et l'engrossa, et qu'à cette cause il s'en vint par-deçà, el comment aussi, après son parlement, elle devint si très-grosse qu'on s'en aperçut, et comment elle se confessa à sa mère qu'il l'avoit engrossée, et l'envovoil vers lui, afin qu'il lui défît ce qu'il lui avoit fait; autrement, jamais vers elle ne s'en retournai. Quand notre homme eut tout au long conté sa râtelée 2, sa femme ne reprit que l'un de ses points et dit : « Comment! dit-elle ; dites-vous qu'elle dit à sa mère que vous aviez couché avec elle? — Oui, par ma foi! dit-il^ et lui conta tout! — Par mon serment! dit-elle , montra bien qu'elle était bêle : le charrelon de notre maison a couché avec moi plus de quarante nuits , mais vous n'avez garde que j'en dise oncques un seul mot à ma mère, je m'en suis Irès-bien gardée. — Voire, dit-il, de par le diable! le gibet y ait part ! Or, allez à votre charrelon, si vous voulez, car je n'ai cure ^ de vous ! )) Si se leva tout à coup, et s'en vint rendre à celle qu'il engrossa, et abandonna Tautre. Et quand le lendemain on sut cette nouvelle , Dieu sait le grand ris d'aucuns, et le grand déplaisir de plusieurs, espécialemeiit du père et de la mère de l'épousée.

' Importe , soucie.

'^C'est-à-dire , ce qu'il avait sur la conscience.

^ Souci.

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