QUATRIÈME JOURNÉE
Quand je pense à la peine que les anciens sages se sont donnée pour rechercher et éplucher la nature de toute chose, voire si opiniâtrement, que les uns, pour mieux en venir à bout, se sont crevé les yeux, pource qu'ils détournoient et écartoicnt ( ce leur sembloit ) leurs profondes contemplations ; les autres, par imc tro}) hâtive curiosité (comme papillons qui se brûlent à la chandelle) , s'y sont précipités trop avant ^ les autres, pour faire accroire qu'ils avoient trouvé la fève au gâteau, etqu'ils éioicntbionplus habiles qu'on ne les estimoit, se sont lait mourir à i)laisir 5 les autres, pour
* Ilorlensiiis. — - Aoliille.
n'avoir pu sortir, ù leur honneur, de ce qu'ils prétendoient, par un dépit enragé et désespoir dernier, se sont vengés sur eux-mêmes et se sont punis de leur trop grande entreprinse. Je m'étonne qu'entre tous ces grands secrétaires de Nature, qui non-seulement ont eu connoissance de tout ce qui se ménage ici-bas, mais, par une communication entéléchisme-, ont su nouvelles de ce qui se fait le plus secret aux
' C'est à tort que l'ancienne édition mcl courir, ce qui n'a i)as de sens.
'^ 11 fiiudrail plutôt entêléchiste, des âmes. Au seizième siècle, on appelait l'âme entélûrhie, comme la perfection par excellence. Ilonsaid dit, en parlant de sa maîtresse : O mon entélécfiic.
LE PRINTEMPS D'Y VER
cieux ^ il ne s'en liouvc aucun qui nous ait osé dire que c'est qu'amour et quelle est sa vraie nature ; de sorte que, si d'aventure ils sont contraints quelquefois d'en parler, ils y passent si légèrement, qu'on diroit qu'ils marchent à pieds nus sur la braise, et ce peu qu'ils en disent, comme par acquit, est plus obscur que les lettres épliésienncs ou les paroles du Sphinx 5 si bien qu'ils semblent avoir parlé entre leurs dents , de peur dOlrc entendus. Car l'un vous dira que c'est une douce amertume , pource qu'on y reçoit, pour un plaisir, mille douleurs -, l'autre , que c'est une cour sans sergents, pource que ceux qui aiment, obéissent sans contrainte 5 l'autre , une douce tyrannie , pource qu'un amant endure volonlairemcnt^ l'autre, occupation de ceux qui n'ont rien que faire, pource que les moines quelquefols s'y appliquent, de peur d'être oisifs. Bref, chacun l'accoutre de telle manière qu'il veut, et ne savent tous qu'ils veulent dire, tellement qu'il semble qu'ils en veulent faire un mystère si grand, que la langue, ébahie, nele peut exprimer, comme ne se pouvant enseigner que par pratique, en une école muette, plus secrètement que les sacrifices de Ccrès ou de "\'esta. De fait, les plus sages d'entre ces sages, pour expérience, se sont bien montrés docteurs en l'art d'aimer, blâmant ceux qui avoienl l'esprit si grossier, slupide et hébété, que de vivre sans amour , et les estimant autant imparfaits que ceux qui éloient lascifs et débordés, comme nous réputons aussi grand vice que de n'avoir goût ne sentiment aucun des viandes, que d'être trop friand : qui fut cause que, par les lois de Lacédémone, ceux qui méprisoient l'amour étoicnt chassés des jeux publics, et les cnvoyoit-on aux forêts, comme brutaux, converser entre les bêles farouches , avec HippoiyleellMénalion ' ; tellement, qu'un Casimir, roi de Pologne *, qui ne voulut jamais être marié , ou un Edouard III , roi d'Angleterre ', et
' La faille ne parle pas de ce chasseur insensible, qui devait son nom au mont Ménalc ; à moins que ee ne soit le même iMénalion qui rendit mère Alalanle.
^ L'auteur se lro:«p« ; il veut parler de saint Casimir, grand due de Lilhuanie, fils de Casimir III , roi de Tologne, qui refusa deux fois la couronne de Hongrie cl >écut dans les pralitiucs austères de la p(^iiitencc. Il mourut en 1 'is:5, victime, dit-on , de sa cliastelc.
'• Ce fut Kdouard III, (;ui institua, au quatorzième feiécle, l'ordre de la Jarretière, avec la devise houni soit qui mal y pense, parce qu'il avait ramassé la jar-
llenri P% empereur ' , qui, ayant de belles femmes, jamais ne leur touchèrent que de l'œil, n'eussent pas été les bien-venus en c(;tle ville. 31ais Syrithe, lille deSinalde'^, roi des Danois, qui se plaisoil ( comme plusieurs font encore aujourd'hui), à martyriser les honnnes par l'amour de sa beauté ; ou Fare '■, princesse gauloise, qui pleura tant, quand on la voulut marier, qu'elle en devinlaveugle-, oucelAmian \ èvêque d'Alexandrie, qui se creva les yeux pour avoir lascivement regardé quelques femmes 5 ou ce pape Léon ', qui se coupa la main de laquelle il avoit touché ime dame par trop grande charité ; ou, pour faire fin, cet èvêque dcTholose, Louis ", fils de Charles, roi de Sicile, qui ne vouloit voir, ni être vu des fenmies, non plus que nos chartreux d'aujourd'hui, disant, avec ce grand docteur, que : Regarder n'est pas bon, parler est mauvais, et toucher est méchant; si,dis-je, quesilesEsséniens^, tant ennemis des femmes, et autres superstitieux, eussent eu le bon Lycurgue pour juge, ils eussent été en danger d'avoir l'estrapade " pour le moins. Par-
rctière de la comtesse de Saiisbury, qu'il aimait d'un amour tout platonifjue.
'.C'est philôl Henri II, dit leBoileiix ou IcSaint, empereur d'Allemagne, né en 072 et canonisé après sa mort, en récompense de son zèle pour le Sainl-Siége et de ses fondations religieuses. Henri !•■% dit l'Oiseleur, ne porta pas le titre d'empereur et se montra passionné pour le plaisir.
^ Il faut sans doute lire Harald ; mais nous ne (rouvons pas trace de cette Syrithe, dont le nom est certainement altéré.
^ Sainte Fare, vierge, fille d'Agneric , un des principaux officiers de Tliéodebert II , roi d'AusIrasie , morte en C55.
'' C'est ylnnien, ouAnan, ou ylnanin, disciple de saint Marc et premier évé(]ue d'Alexandrie , soixantedeux ans après Jésus-Christ.
"Trois papes du nom de Léon furent mis au rang des saints, Léon I", Léon II et Léon IX ; mais nous ne voyons pas (|u'aucun d'eux se soit coupé la main pour se purifier d'un atlouchcmcnt féminin.
^ Saint Louis, évéquc de Toulouse, né en 127.), <'"lait second fils de Charles II, roi de Xaples et de Jérusalem, et de Marie, fille du roi de Hongrie. Il prit dès l'enfance l'habit de cordelier et passa dans l'exercice de toutes les vertus chrétiennes le peu d'années iju'il vécut. 11 allait à Lomé pour se démeUre de sou éi)iscopat, quand il mourut en J2',)S.
' Les Lsséiiiens formaient chez les Juifs une secte célèbre qui rejetait le mariage et les rapports des hommes avec les femmes, en prétendant que celles-ci ne pouvaient pas cire fidèles à leurs maris.
" L'ancienne édition jiorte astrapadc, ce qui donnerait une autre étymologie à ce mot. C'était un supplice
quoi, puisque Taniour, et selon les pliilosoplics plus ausières , ol selon les législalcurs plus justes, est si nécessaire que mCine, sans lui, le monde périroit, ce n'esl point sans raison que nos senlilshominos et danioiselies, premier que loger un tel hôte , veulent savoir quel il est, et de(|uelles viandes il le faut traiter. El, puisque les anciens en ont tant fait de compte, que les uns , comme les Samiens, lui ont bàli im collège^ les autres, connue les Parienset I.acédéinoniens, un temple séparé de celui de Venus, et avec un service divers, ne dédaignons de lui dresser une école en notre château du Printemps , où, comme deux couteaux qui s'enlraiguisent, cette gaillarde jeunesse, par un exercice allernalif, s'apprend. Etpuisquel'Amour, étant enfant, demande des disciples jeunes, ne faisons comme IlerculC;, qui garda la conquête des pommes liespériennes pour son pénultième labeur, un pou devant qu'aller aux enfers lier Cerbère, ce qui siguifiti qu'il attendit en vieillesse , et sur la fin de ses jours , faire ranior.r. Retournons donc à notre leçon d'hcrsoir', et voyons si nous apprendrons rien de nouveau avec nos maîtres, qui, aussitôt qu'ils furent levés du lit, reconnnencèrent à se donner venue et folâtrer comme ils avoienl accoutumé. A quoi ils s'oi)iniàtrérenl tellement, que la dame eut toutes les peines du monde à les déprendre", et, quelques serviteurs et servantes qu'elle envoyât pour les amener dîner, ne pouvoit leur faire faire retraite. Toutefois, enfin, vaincus d'in».portunité, ils entendirent à quelques trêves et comi)osilion ^ puis, tout hors (riiaîcine, vinrent trouver leur bonne gouvernante, honteux de l'avoir fait iant attendre la fin de leur guerre. Et, pour leurs excuses, s'accusoient tous l'un l'autre. IMais la dame, leur départissant également la faute, dit en riant : a Je ne sais pas la cause de votre débat, mais il faut bien qu'elle soit grande, puisque, pour exercer vos inimitiés, elle vous a fait oublier votre propre commodité, et mieux aimer jeûner, en vous faisant la guerre, que venir dîner en paix. — • Madame, répondit le sieur de Fleur-d'Amour,
invenlc en 15o5 pour des rérorriu-s qui furent exécutés Ituljli(iuement sur la place de l'aris ([u'on appelle encore l'Eslrapade. I,e pulicnt, (ju'on élevait en l'air au moyen d'une poulie, était rejelé violonunent contre terre, et cela à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'il eût les membres brisés.
• Pour hier soir, -^ * Séparer.
l'appélil de vengeance, que Nalurea mis au cœur de tous les animaux, a eu quelque peu le pouvoir sur nous, et puis , le peu de besoin qu'avons de repaître, pour la bonne chère que nous faites, n'aide point à nous melire d'accord, si que, connue la faim fait combaltreles lions et autres bêles cruelles, au contraire le peu d'appétit qu'avons, nous fait quereller. Et, pour ne vous épargner, madame , j'ose bien dire que vous êtes cause de nos débats; car vous nous traitez si bien, que, pour recouvrer notre appétit , il nous faut faire cet exercice. — IMais plutôt, répliqua la dame, vous faites comme les sages Lydiens ', qui, n'ayant rien que manger, pour la grande famine qui leur survint, inventèrent les jeux , pour, passant le temps, tremper ^ leur estomac , qui aboyoit la faim. — Vous dites vrai, madame, répliqua le gentilhomme; mais cela, sauf votre correclion, se doit entendre des jeux de repos , et où il n'y a point de mouvement corporel , comme aux jeux d'échecs, tarots et seiTiblables ; car les athlètes ou escrimeurs, lutteurs , chasseuis et autres qui font exercice violent, ont voloiiliers toujours l'appétit ouvert, comme la bourse d'un médecin. Ainsi, les jeux qui se jouent d'assis peuvent, et non les autres, servir à votre propos, ayant la propriété en eux de détourner l'esprit de la cuisine, pour l'appliquer au gain du jeu. De fait, si vous demandez à ce grand Cardan et autres philosophes qui l'ont précédé, que c'est qu'il faut faire pour longuement endurer la faim , ils vous diront qu'il se faut élreindre et serrer le corps, et ne se mouvoir que bien p(^u. C'est pousquoi les danioiselies, qui ont le corps si délié et ne meuvent que les yeux, appelant cela faire le sage, ne mangent que leur pleine oreille. Vrai est qu'on nous fait aussi fêle d'une herbe nommé spartanie , qui fait jeûner, douze jours suivants, ceux qui en mangent. — Plût à Dieu, répond la dame en riant, que celle herbe crût en notre jardin ; je vous assure que j'aurois bien besoin d'en avoir fait provision , puisque je suis si dépourvue de ce qui est requis pour vous bien traiter selon voire mérile et n)on bon désir. 3îais, quelque déplaisir que je reçoive de ne me pouvoir bien acquitter, je sais qu'il ne me
' Selon Hérodote, les Lydiens, sons le régne d'Atys, Gis de Manés, au milieu d'une affreuse dlselle, inventèrent les jeux des dés, des osselets, de la paume, etc.
" Tour ailretnpsr, tempérer, apaiser.
LE PlllJNTEMPS D'YVER.
servira d'excuse sulfisanle, si vous ne prenez ma bonne alTeclion en payement. » Or , après maintes courtoisies, chacun prinl place à la table, où la bouche étoit plutôt ouverte à mille petits mots facétieux, que non pas aux vivres, bien qu'ils fussent délicieux. Et, après qu'ils eurent prins leur repas et rendu Grâces, ils se levèrent; puis, sous la conduite de leur sibylle, qui étoit la dame du lieu, ils entrèrent en une grotte rustique, sibien ctnaïvemeiitélabouréc ', que JNature se confessoit vaincue par Tartitice liumain; car les limaces, lézards , taupes, grenouilles, sauterelles, coquilles, cailloux , avec tous animaux terrestres et aquatiques , étoient représentés si au vif", parmi les rochers moussclus et toutes sortes de plantes, que non-seulement on eûtcuidé être en un petit désert d'Arabie , et près de quelque ruisseau d'Afrique, où toutes sortes d'animaux se trouvent pour boire, mais on se fût soi-même pensé ermite, et se fùt-on volontiers mis à brouter les racines sauvages , et cueillir les fruits si bien représentés , sinon qu'on les Irouvoit un peu durs et de peu de substance, comme n'étant faits que pour nourrir les yeux. Et ne faut comparer à ce figment'*, le tant renommé ouvrage des Tuileries, de]Meudon,ou d'Anel'', ou le jardin tant artificiel de Licncour, en Normandie. Car, comme j'ai déjà dit, la fée Mélusine, qui bâtit ce château, avoit employé tous les démons et farfadets plus experts en l'art de poterie et sculpture. Or, entre les choses que je remarquai là dedans plus à mon gré , étoit vers le côté de l'Automne, car tout le lieu étoit carié, et chacun quartier rcprésentoit une des saisons de l'année, un Bacchus avec ses grosses joues rouges , barbouillées de vendanges , en croupe sur l'âne de Silenus, duquel il tenoit la queue au lieu de la bride , et étoit suivi, au travers des vignes d'une bande de satyres, qui, avec leurs pieds de chèvres , faisoient force gambades ; et d'iceux aucuns seinbloient se laisser choir du nez à terre , pour s'être empiétrés dans le lorlis ^ d'un cep, les autres sem-
• Travaillée, sculi)lée.
* Avec lanl de vOrilc, si vivans.
^ Ouvrage figuré, de plasliciue, en terre cuilo.
^ Il y avail dans les jardins de ces Irois chàleaiiv ( le second avail élé orné par le cardinal de [.orraine, clic Iroisiomc par Diane de roiliers, ducliesse de Valenlinois) des grollcs factices de la même espèce, en rocailles, avec des imitations de la nature en laicncc pcinlc de Limoges.— -* r.acinc torse, torlillce.
bloient se relever, ayant la barbe toute terreuse; les autres se donnoient la jambette, les autres combattoient avec des papillons -, les autres, se tenant par les mains, dansoient, et leur chanson étoit écrite en feuille de pampre avec la bave des limaçons , dont aucunes contenoient par couplets.
Laissons les prés et forets, Les rivières et fontaines.
Où les nymphes anciennes Tendent linement leurs rets ; Car l'été sec a otc A tout cela sa beauté :
Du zrphir plus les haleines Ne soupirent leurs regrets.
Allons, suivons l'étourneau, Qui , laissant son vert bocage, Va chercher nouvel ombrage Sous le porte-vigne ormeau.
Mais, compagnons, venez voir Un cep de grappes tout noir.
Allons, et qu'on fasse rage De fouler le vin nouveau.
Evœ ! Evœ, Rromien ' !
Je vois ta corne dorée, De beaux pampres décorée.
Et ton Ihyrse mysien ; J'ois ta flûte faite au tour, Bacce, j'entends ton tambour; Ha ! j'ois la voiv déplorée De l'àne silénien.
Père au visage vermeil , Père de force et puissance.
Toujours te suit la ju\ence'-.
Car lu es frère au SoleiP; Folâtre, amoureux d'ébats, liobuslc et fier aux combats, Et non pas, comme l'on pense.
Prompt au paresseux sommeil.
Le tonnerre élincelanl
Dont fut ta mère abolie ,
IN'e blessa ta chair polie :
Ains tu sortis tout brûlant ;
Et dans ton père, ;i deux fois.
Tu achevas les neuf mois ';
Puis, d'un inuid tout plein de lie,
Fui l'ait ton berceau branlant.
' C'est le cri des bacchantes en l'honneur de Ilacclms : Evolie , liromiiis ! Evohe sigîiiûe coiir(i(/e, en grec ; Bacchus s'appelait 7iram(?/5, à cause du bruit que font les buveurs et qui accompagnait les llacchanalcs.
- La jeunesse. — ^ Apollon.
^ .Sémélé, que Jupiter aimait, voulut le voir dans loule sa gloire, cl péril consumés par les foudres qui enlonraicnt leniaitre du tonnerre. liacchus, qu'elle portait dans son sein, fut sauvé par Jupiter, qui le mil dans sa cuisse gauche jusqu'à ce que l'enfanl eût al- Icinl le terme de sa naissance.
YJEUX CONTEURS FRANÇAIS.
Jamais ne tétas le lait ; Béguin ne drapeau n'eus oncques; 'J'u n'eus nourrices qiielcoruiues Autre que ton gnbelel , Lequel , pour souvent lécher, T'eng.irdoit bien d'asséclier '; l'uis, i>re, dansant, adoncqiics Tonibois sur le pré mollet.
Tentliée l'audacieux Senlil (a fiérc puissance, Et rindie eut coniioissancc De Ion bras \ictorieux, (Miand virent Ion char, troublés, Traînés |)ar tigres couplés ; i;t bien senlil ta vengeance Lycurguc le furieux*.
Ayant au monde trotté, Aux enfers le plut descendre.
Où les Furies se rendre Venoienl près de ton côté; Et Cerbère, ce chien noir, Tout étonné de le voir, Léchoit ores la cuisse tendre, Or' ton brodequin crotté.
Aux chênes fis suer miel ,' De lait fis les roches pleines, Et pisser vin aux fontaines, Premier que monter au ciel , Où l'amie ^ tu menas.
Et d'aslres la couronnas.
Bref, tes grâces souveraines Tcuvenl adoucir le fiel.
Sans loi n'est rien de beauté, De grâce et de gentillesse; Aussi d'amour la princesse L'a bien expérimenté.
Quand , dedans un antre vert, T'ayanl baisé à couvert, Enfanta, en grand' liesse.
Des jardins la déité *.
Ami des nymphes et des eaux.
Ami des Sereines '* blondes , Des dryades vagabondes , Ami des i)elits oiseaux Qui vont bccquer le raisin • Hii te pend dessus le sein ; Ami des bergers, des fondes*, Houlelles et chalumeaux;
' De dessécher.
" Ce I.ycurgue, ayant poursuivi les nym|)hcs nourrices de lîacchus, fui frappé d'une telle fureur, qu'il coupa les jambes à son fils et se mulila lui-même. Il fut ensuite mis en pièces par des chevaux sauvages.
^ Ariane, fille de Minos, roi de Crète.
' La fable ne dil pas que Tomone ou Flore naquit des amours de Vénus nu de liacchus. L'ancienne édition porte enfant au lieu û'enfanta, ce qui n'a pas de sens.
^ Tour sjjrùni's. — '' Pour frondes.
Tu vas le foible assurant, Tu conseilles le plus sage, Tu donnes au couard courage, Tu fais le pauvre espérant ; Tu fais rajeunir les vieux.
Tu fais les tristes joyeux; Tu embellis le visage D'un vermeil énamourant '.
Lacche, à ce coup, donne-nous Le moût dans la pleine lonnc !
Ainsi, ta verte couronne Soit préservée des boucs ; Que jamais le limaçon Ne bave sur ta moisson :
Aillent, ainsi je l'ordonne.
Sur les ennemis les choux '' !
Cependant nous chanterons Pour la récompense digne, Les louanges de ta vigne, De toi et les vignerons ; Avec serpes et rouleaux.
Des grappes ferons monceaux, Et sous l'ombrage bénigne Tous courbés, nous râperons '".
Voilà le chant des Bacchanales que disoient ces beaux enfants, avec plusieurs autres folies, que je lairrai de raconter , pour épargner les oreilles du lecteur. Et, pour retourner à nos genlilshoinines , qui étoient ravis en si grande admiration, qu'ils ne pouvoient contenter leurs yeux, tellement, que plus étoient aiïamés de regarder, jusques à ce que la dame, les prenant par la main , leur dit : « Eh bien ! mes amis , passerons-nous ainsi la journée sans rien faire que deviser avec des gens muets .^ 11 vaudra mieux, ce me semble, qu'ayant ici cherché notre aise, nous reprenions les arrhes d'hier. » Adonc , s'élant tous assis en des chaires, qui sembloicnt être faites naturellement de vieux troncs de bois et de rochers cnlrcbrisés, choisirent une ombre fraîche , où éloit un petit ruisselet bien plaisant. Et, renouvelant la piteuse histoire de la princesse Clarinde et ses deux amanis, louèrent la bonne opinion du sieur de Dcl-Accueil, qui atlribuoil les infortunes d'amour, non pas au défaut de l'amie (comme avoit fait son compagnon Fleur-d'Amour), ni à celui de Tami (comme avoit fait IM"" iMarie), mais aux injures des hasards et accidents humains • tellement, que M"'' Marguerite , à qui son rang scmbloit
' Oui fait aimer.
- Les anciens croyaient qu'on se préservait de l'ivresse en mangeant des choux avant de boite. ' Boirons du râpé, vin nouveau.
LE PRJiNTEMrS 1) YVER.
donner ajournement pour dire son opinion , dit : « Foi d'amour 1 monsieur , pui8(iue vous avez été si raisonnable que de modérer par votre avis la rigoureuse cl injurieuse sentence de ce mauvais juge, qui a tant fait de tort aux femmes, je ne serai point ingrate; ains, pour reconnoissance, je suis bien contente de faire un peu part au\ hommes du bon droit des femmes. El ne dirai pas comme a fait ma cousine (peut-être par vengeance), que le mal vienne du côté des hommes, ni aussi du côté des femmes (ja à Dieu ne plaise!); et, toutefois, ne serai de votre opinion , car de dire que ce mal vienne de quelque cas fortuit, ce seroit(mc semble) priver et défrauder Tesprit humain de sagesse et prudence, en lui ôlant le pouvoir de prévoir et de remédier aux accidents, décochés par l'arc de Fortune, qui , à mon avis, n'exerce son régne que sur ceux qui ont faute de sagesse. Et, puisque nous confessons tous qu'elle est aveugle, seroit-ce pas un trop grand outrage de dire que ceux qu'il a plu à Nature parfaite 'qui est Dieu) douer de raison, qui est la claire lumière de lïime, et de prudence, qui est son œil, se laissassent mener à une aveugle et insensée ? Hé! je vous prie, en quoi différcroient-ils des animaux brutaux, sinon qu'ils seroicnt bQaucoup plus sots, voyant le mal, et ne s'en garantissant ? Parquoi, pour garder l'honneur, tant du genre humain en général, que spécialement de ceux qui aiment (auxquels je ne doute point que la violente affection n'obscurcisse un peu l'entendement), il me semble, sauf votre correction , que nous dirions plus sainement , si nous attribuons les misères qui surviennent en amour à la malice de l'envie, qui, par une conjuralion mortelle, se bande toujoiirs contre le bien , et hait les choses bonnes, comme le chat-huant, chauvesouris et autres vilains oiseaux haïssent la belle lumière. Quoi confessant, nous garderons, par une justice sccrèle, à l'amour le rang qui lui est dû, le mettant au nombre des vertus plus excellentes, lesquelles (et non pas les choses basses) sont sujettes à l'envie ; lenvic, dis-je, qui, comme dit ce grave poëtc Ihôbain, a toujours été le fléau des bons -, mais ils sont plus heureux que ceux desquels on a pilié. Disons donc, comme un arrêt, que l'Envie, qui se prend toujours et grimpe contre les choses plus glorieuses et hautes, est la mortelle ennemie d'Amour, qui, sans l'épargner, lui fait
perpétuelle guerre , ce qui me seroit facile à prouver, si, par votre permission, j'élois reçue à ce faire. » Alors la dame, lui présentant le sceplrc fleuri (qui se renouveloit tous les jours de bouquets frais cueillis , comme on renouveloit jadis la vieille navire de Jason ', qu'on montroil par grande singularité , pour avoir été la première du monde), dit : « Sus donc, m'amie , pensez à vous accjuitter envers cette bonne compagnie, et dites quelque chose digne de leur ouïe. » A quoi la damoisellc répond : « Je n'oserois pas promellre cela, ma tante ; sachant que , s'ils ont l'oreille aussi docte et délicate , qu'ils ont montré avoir la langue, il me seroit du tout impossible d"y répondre. Et, si je le cuidois parfaire, il m'en prcndroit comme à ces chantres , Jliarbile et Ilermonide, lesquels , pour trop s'efforcer, se rompirent le gosier. Et confesse bien que, appréhendant la dillicuUé, où je me sens réduite, il me prend envie de faire comme Hipparchion, qui, ayant ouï si bien sonner RuITin, n'osa jamais emboucher la (lùle ; et, comme ce grand avocat d'Alhènes, qui, étonné de la majesté du roi Philippe, demeura muet-, craignant que ma témérité ne me tourne à blâme, puisqu'elle fut si dommageable à Marsyas, qui , avec sou flagcoP, vouloil imiter la lyre d'Apollon. Toutefois, comme le coup d'éperon fait avancer le cheval qui craint le mauvais chemin, en ce mien doute, la révérence que je porte à vos commandements , ma tante , me fait franchir toute crainte, vous priant me servir d'excuse, puisque vous Hiites la partie si inégale , que plutôt la tortue gagneroit le lièvre à la course, que je pusse égaler la puissance que messieurs ont à bien dire. Lestpiels aussi je supplie de se montrer favorables à l'équité de ma cause et se laisser mener à la raison, sans se rendre tant amoureux de leur opinion, que la vérité ne les amène à une repenlance, qui emporte avec soi un demi-pardon, se souvenant que faillir est chose humaine, mais persévérer est brutale ; ou (comme disent les théologiens) rejjenlance est divine, mais opiniâtreté est diabolique ; aussi, que changement de conseil a toujours été médeciîie souveraine d'erreur et connue un port de salut assuré , ce que nous avons accoulumè de connoîlre lou-
' Ce navire, nommé .-//v/o, avait servi à la coïKiiiéle de la loijon d'or en ('.oli-liidc.
- Flùle nibli(iiie, [lipcaux.
602 YJEUX CONTEURS FRANÇAIS
jours Irop lard^ tellement, que non sans cause ce sa^c disoil : a Qu'il faut que la langue se conseille bien au cœur, premier que parler ;» car, outre que de fol juge brève sentence , il nous est toujours fort dilTicilc de nous dédire. Ce que, toutefois, j'espère gagner, si vous prêtez favorable audience à une histoire autant véritable, comme elle vous semblera étrange.» Lors chacun comniença à faire silence ; parquoi, la damoisellc, voyant leurs bouches fermées et leurs oreilles ouvertes, dit :
QUATRIEME HJSTOIRE.
Je ne sais par quel secret jugement la sage mère Nature récompense les défauts qui sont en ses créatures, les douant de quelques singulières grâces, qui amendent bien leur imperfection ; ce qui se voit non-seulement aux animaux déraisonnes ', entre lesquels elle a pourvu d'ouïe merveilleuse ceux qui sont destitués de la vue ; elle a donné vitesse à ceux qui sont les plus craintifs, finesse à ceux qui étoient les plus haïs, et ainsi conséqucmmcnt des autres. Biais cette équité naturelle est gardée principalement envers les hommes ; lesquels, s'ils ont quelque défaut d'un côté, sont si bien avantagés de l'autre, que toute occasion de se plaindre leur est ôlée ; tellement, que nous voyons souvent (comme disoit Ésope) de belles tètes sans cerveau-, et des dilformes, où est logé un bel esprit \ ne plus ne moins qu'il en prend aux i)onniies, disoit Socrate , desquelles les plus contrefaites sont les meilleures. Nous voyons, dis-je, souvent les riches, ignorants et mal compleclionnés; et les pauvres, vertueux. Biais surtout , cette libérale récom[)ense de Nature reluit aux bâtards et enfants dérobés (comme on dit, c'est-à-dire faits à la dérobée), lesquels, désavoués du père, qui est le support cl rapi)ui, oiU coutumièremcnl une subtilité et galanlise d'esprit si grande, qu'ils marchent sans bâton et se poussent d'cux-mômcs aux plus grands honneurs. Or, de ceci je ne m'amuserai à rechercher la cause, d'autant (iu'e!Ic a été traitée par assez de livres ; mais, si vous en faisiez doute, les histoires et fables, toutes d'une voix, portent témoignage de mon dire, étant toutes pleines des gestes illustres des bâtards, lesquels, se sont rendus si admirables,
' Prives Oc ruison.
que la postérité , au lieu d'avoir les fils de putains en opprobre, les appeloit enfants des dieux, ne faisant guère cet honneur qu'aux rois. Or, entre les plus braves et excellents bâtards qui furent oncques, nous devons, à bon droit, enrôler celui dont nous traiterons la pileuse fin, après avoir vécu si bon, vaillant et heureux , que (quelque chose qu'er. disent les moines de Sainte-Geneviève, auxquels il joua un tour de mulet) il mérite bien d'être nommé au rang des princes les plus illustres. Celui dont je vous parle, honorable compagnie, s'appeloil Guillaume le Bâtard. Et, faut entendre qu'il y a environ cinq cent vingt-cinq ans , régnoit en France un prince bon, juste et vaillant, nommé Henri ', lequel cul de grandes guerres pour maintenir son État contre quelques rebelles; comme un Thibaud, comte de Chartres et de Tours, Etienne, comte de Champagne, et autres. Mais, en toutes ses adversités il expérimenta une fidèle amitié en Robert, duc de Normandie'^ ; lequel, aussi se fioit tellement au roi (qu'il avoit obligé par une infinité de bons services), que, s'en allant en pèlerinage à Jérusalem (où il mourut surmonté du travail du chemin, trop fort pour sa vieillesse cassée), il lui recommanda Guillaume, son fils bâtard. Et le bonhomme ne fut point déçu de sa fiance ; car Henri, contre l'opposition des parents légitimes du défunt Robert, mit ce bâtard en possession delà duché. Lequel, comme il étoit né et voué à grandes choses, eut fortune si favorable à son héroïque vertu , que, non content de sa Normandie, la mer ne le put einpècVicr qu'il n'étendit ses limites, et conquit le royaume d'Angleterre, déchassant le roi iliéraldc^, et épousa une belle dame "qui lui apporta guerre dehors et dedans son royaume, h'.quelle il assoupit par sa volontaire mort, laissant trois enfants mâles, Robert, Guillaume et Henri, qui tous trois furent rois, l'un après
' Henri I^', qui tiionta sur le trône en 1001 cl monrul en lOGl). Il vainquit Etienne elTliibaud , fils du coinle de Ciianipagne, ainsi que Gaieran , comte de Meulaii , qui s'étaient révoltés contre lui avec Ludes, dernier fils de son IVére l'.ohert.
- Koliert le Diable, qui mourut en 10;]j, à Nicée, au retour de la Terre-Sainte.
^ Ilarold. Voyez l'admirable ouvrage do M. Augustin Thierry, Histoire de la conquête de l\ln(jlelcne par les lYorntands.
* Maliaud de Flandre, fille de Laudouin V, comte de Flandre, morte en 1053, Il en eut dix enfans,
LE PRINTE31PS DIVER.
l'autre'. Or, de duc ('tant fait roi, encore qu'il fût doué de tant de vertus, qu'il se rendoit recommandable aux plus barbares, si vouloit-il montrer à ses sujets, qu'il étoit bien digne de leur commander, s'elTorçant do complaire et à leurs esprits et à leurs yeux. Parquoi, il délibéra de faire une magnificence digne de sa grandeur, pour son entrée à Londres, ville capitale de son royaume ; et partant, envoya par toutes les cours confédérées des rois chrétiens , ses ambassadeurs, avec présents et lettres , par lesquelles il les avertissoit du bon succès de ses hautes entreprises. Pour lesquelles gratuler par quelque honorable témoignage d'amitié et fraternité, la plupart d'iceuK rois envoyèrent de leurs princes pour (par leur assistance) favoriser la possession de ce nouveau règne; lesquels furent tous recueillis avec tel honneur que leur grandeur méritoit. Et le jour ordonné, qui étoit le quinzième d'avril, étant échu, h; roi fit commencer les jeux destinés pour la solennité et magnificence^; tellement, que toute Tile fut remplie de joie et gaillardise ; et tout étoit en si bonne dévotion de bien faire, que c'éloit à qui plus se monlrcroit, et les pompes si grandes, qu'il n'étoit possible d'y rien désirer plus. Les combats de toutes sortes de bêtes, tant en la terre qu'en Tean , ne manquoient point : joutes, tournois, fausses escarmouches, luttes, mascarades, sauts, volligements, jeux de théâtres, feux de joie, et autres gaillardises étoicnt ordinaires. Et, pour cet effet, le roi avoit fait bâtir un superbe amphilhéûtre à limitation de celui de Nîmes, où, à quelque exercice que ce fût, il se niontroit si adroit, qu'il n'y avoit prince étranger qui ne prisât beaucoup son admirable dextérité. Or, advint qu'un jour que Ton combattoit au tournoi, le roi étant en la lice, glorieux d'avoir rompu force lances, il
' Robert, troisième du nom, duc de .Vormandic, dit le Courtois, ne succéda point à son pire, qui l'avait déshérité de la conrouuc d'Angleterre ; il perdit même son duché, que lui enleva son frère Henri , et resta vingt-huit ans prisonnier jusqu'à sa mort, en li:îl. Guillaume, deuxième du nom, dit le Houx , fut roi d'Angleterre après Guillaume le Coiiciuéranl; et Henri, premier du nom, dit Beau Clerc, également roi, après son frère, mort en 1100.
^ L'histoire ne fait aucune mention de ces réjouissances, qui sont sans doute de l'invention du romancier. Guillaume se fit couronner dans l'ahbayc de Westminster, le jour de >ocl lOGG, et entra dans Londres précédé du pillage el de l'inccndio.
se présenta ù son rang un preux et hardi chevalier, marquis de Lubets ', que le roi de Danemarck avoit envoyé pour tenir son lieu en cette célèbre compagnie; duquel, entre tous ces princes, il avoit élu la vertu bien expérimentée, pour en présence de si bons témoins faire valoir l'honneur des Danois. Ce martjuis avoit peint en son écu le pourtrait d'une dame si parfaite el accomplie en beauté, qu'il sembloit bien qu'elle fût feinte à plaisir pour l'honneur du peintre, à ce que Nature étoit trop débile pour en produire une telle. Or, le roi, voyant ce chevalier, qui à sa contenance lui sembla promettre quelque chose de bon , eut grand désir d'éprouver sa valeur; parquoi, choisissant une lance forte et roide, après le défi accoutumé, fit sonner les trompettes : au signal desquelles, les deux coiiibattants commencèrent a brocher- vivement des éperons ; et, courbés sur leurs écus, couchoient le bois, de grande furie ; quand le roi ( qui, pour atteindre plus droitement , avoit laissé sa visière liaussée), mesurant son homme de loin, avisa dans son écu, duquel il étoit couvert, refligic de cette nompareille beauté, qu'il regarda de si bon œil, que, de peur de gâter chose si précieuse, quand ce vint au joindre, haussa sa lance. Et, le chevalier, n'ayant jamais apprins de combattre avec avantage et vaincre sans résistance, fit le semblable : qui fit que tous les assistants, voyant ce beau coup, commencèrent à rire ; et le roi même, qui se tournant vers son adversaire, dit : « Eh bien! seigneur chevalier, à quel jeu jouons-nous ? il me semble que nous iîous craignons l'un et l'autre. — I\Iais plutôt, répond le marquis, sauf la révérence de Yolre Majesté, sire, il semble que nous ne nous craignions pas beaucoup, ou que nous voulions trouver une nouvelle manière de combattre, savoir est : avec l'ombre de nos lances. De moi, j'aime mieux être vaincu pair à pair par celui qui est coutumier de tout vaincre, que non pas d'être ainsi épargné : en quoi il me semble, sire, que n»"estimez peu. — J'ai bien, dit le roi, occasion de vous avoir en autre estime que ne dites ; mais, puisque vr.us le prenez-là, je veux bien vous dire ce (jui en est, afin qu'en ayez le c(eur net à repos. Sachez, seigneur chevalier, que votre brave
' H faut sans doute lire Lubcch, ville libre d'Allemagne, à cinquante-trois lieues de Copenhague. ' Piquer.
GO-i
VIEUX COJNTEUllS EIUNCAIS.
façon lira donné grande envie de vous essayer ^ mais riionneiir |que je porte à la beaulé, fail ([lie, vous voulant rnaUiailer,jjeme sois mis en hasard de sentir relTort de voire prouesse, voulant à mon propre dommage garantir cette belle qui honore tant votre écu. » A quoi le chevalier répondit : « Foi que je dois aux armes I sire, vous montrez qu'en vous y a autant de courtoisie que de vaillance, dont Thcureuse renommée vous fait tant connoîlre partout. Kl, pour le désir que j'ai d'avoir cet honneur, que d'avoir combattu avec vous, je souhaiterois avoir eu autres armes, puisque celles où je cherchois faveur m'ont fail perdre ce bien cl avantage^ et, au lieu de me faire vaincu par votre vaillance, m'ont fail le vaincu de votre grâce et faveur. El , combien que cette vertu, comme toutes autres, vous soit naturelle et familière, si est-ce que cette courtoisie, de laquelle vous avez usé à celle heure, n'est point mal en.qjloyée. Mais, mon Dieu ! qu'eussiez-vous fait au corps, puisque vous admirez si doucement l'ombre morte en un tableau? car vous devez savoir, sire, que cette dame, dont je porte rehigie, n'a point été plus favorisée de Nature (qui l'a douée de tant de grâces, qu'à peine se pourroil trouver sa pareille) que de Fortune, qui l'a fait naître hérilière de deux royaumes. El sachez , sire , que vous voyez ici le portrait de la princesse de Danemarck et Zélande, sous la faveur de laquelle je prétends combattre, jusques à ce qu'elle ait trouvé un serviteur digne de son mérite, qui s'en acciuitte mieux que moi. » A quoi, le roi, sentant déjà allumer en soi un nouveau feu, dit : « Foi de prince! je ne doute point que sous la faveur de si parfaite créature, on ne puisse vaincre tout ; mais, si oserois-je bien débattre qu'il n'y a prince qui eût si grande envie dèlre son chevalier, que moi , ne qui mieux mérilàl, pour n'avoir jamais été vaincu (pie d'elle : qui fait (et je vous prie excuser l'amour), que je porte un peu d'envie à la glorieuse défense qu'avez entreprise pour l'amour d'elle. Vrai est, que ce qui me fait plus doucement supporter ce grief, est que ce que vous en faites, procède du service naturel que devez à sa grandeur, comme sujet, et non pas comme ami : qui me fail espérer (et ceci lui disoit le roi, en s'en retournant où le souper étoit préparé) que tant s'en faut que me voulussiez causer aucune nuisance en cet
amoureux pourchas, ains pluttjt j'attends de vous toute aide. » A ce langage provenant dune allection (pii ne se pouvoit celer, le marquis, tout éperdu et troublé d'aise, tant pour l'honneur qu'il recevoil en côtoyant le roi seul à seul, que pour le bon succès dune chose inespérée, qui par ce bonheur lui donnoit entrée à de grands avantages, pour le bien qui pouvoit advenir au royaume de Danemarck, par le moyen de telle alliance , dont il auroit été motif et auteur; embrassant la cuisse du roi, dit : « Sire, d'autant que je m'estime bien fortuné du bonheur qu'en ce cas je pourrois moyenner à deux tels royaumes, qui sont Angleterre et Danemarck; aussi, dautant plus serois-je déplaisant, et voudrois grand mal à ma vie, si en ce je ne pouvois de rien profiter et servir. IMais, si l'on se peut assurer des choses mal assurées de ce monde, je me fais fort d'avancer une heureuse fin à vos désirs et à mon devoir, puisque telle est votre royale intention. Car, si jamais ma princesse consent à mariage, il.est plus que certain que, tant pour la claire renommée de vos vertus, que pour mon fidèle rapport, vous gagnerez l'unique place en son jeune cœur; et, de ce, oserois mettre ma tête en otage. » Le roi, autant content qu'il seroil possible d'imaginer, après avoir embrassé le marquis, remercia fort alfeclucusement celle bonne offre, le priant d'en avoir souvenance. Pour laquelle mieux entretenir, il lui donna une dague à la façon du pays, d'une valeur inestimable ; car la poignée étoit d'un chrysolite', et le pommeau, d'un fin rubis. Puis,- se tournant vers les princes et seigneurs étrangers, les recueillit fort magnifiquement, et, pour reconnoissance de l'honneur qu'en celle assemblée ils lui avoienl fait, leur fil de beaux dons, et les honora de son ordre '. Puis, quand ils voulurent retourner, fil conduire un chacun fort honorablement. Mais surtout le marquis de Lubets reçut des témoignages, non-seulement d'une royale magnificence, mais aussi d'une singulière faveur et amitié ; leciuel le roi pria de présenter les plus affeciionnées recommandations aux bonnes grâces de sa maîtresse, avec un bouquet fail de pierreries, si naïvement mises en
' F.sprrc de topnsc.
'^ i;insliHilioi» des ordres de clicvaleric est postérieure à l'époiinc de Guillaume le Confiucraiit, qui n'en créa aucun.
LE PRINTEIMPS D'YVER.
co:
(Tuvre, qu'on oCd dit quo cV'loicnt fleurs fraîchement cueillies, et des lettres, desquelles la teneur s'ensuit :
« Madame, quand Je penseàcequim'esladvenu par votre moyen, je ne sais si je vous dois remercier de l'honneur qu'il vous a plu me faire par le bon devoir de votre serviteur le marquis, ou plutôt vous blâmer du mal que, sans l'avoir mérité, m'avez si doucement pourchassé, me faisant (tant la vertu de votre face s'étend loin) devenir semblable à quelque statue ; non par l'aspect d'une Gorgone, mais par la vue d'une beauté enchanteresse, faisant ses miracles sous une peinture seule; laquelle a tant gagné sur moi, que, de vainqueur des autres, m'a rendu son vaincu. Las ! si IMars eût eu autant de puissance lors, que Vénus, j'eusse, tout armé, repoussé la violence que ma fait cet ennemi caché, ou par force d'armes fusse parvenu h heureuse victoire ; au lieu que, par un si dommageable regard, un feu s'est attisé en moi, qui ne s'éteindra jamais; ains, croissant de plus en plus, me consumera , si je ne suis soulagé par quelque assuré témoignage de vos bonnes grâces ; desquelles l'ombre seule empreinte en ce tableau m"a apporté autant de souci, que j'espère recouvrer de repos (pour récompense) en leur propre sujet : qui sera, lors que, pour me brûler plus vivement, japprocherai de ce feu céleste, qui reluit en vos bcau\ yeuxl Et de ce bien , la douce attente ne flétrira non plus en mon cœur, que ces fleurs assemblées au bouquet, que (baisant les mains de votre excellence, pour gage de son amoureuse affection) vous envoie,
« Celui qui s'est ôlé i\ soi-même, pour se faire tout votre,
« Guillaume, roi d'Angleterre. «
Avec ces lettres closes et scellées du cachet royal, le marquis fil voile, ayant assurance du roi, qu'aussilôt qu'il auroit fait tenir ses états pour la réformation de son royaume, il dépêcheroit ambassades pour traiter ce mariage : se persuadant bien, que le roi ne scroit long, vu la trempe en laquelle il l'avoit laissé, et qu'il tardcroit bien ù ce nouvel amour, qui en avoit l'eau en la bouche, comme témoignoit bien le souci auquel, de libre et gaillard, il l'avoit laissé-, tellement, que tout son plaisir n'étoit qu'î'i se dérober en la solitude de son
cabinet , pour nourrir ses affections en l'admiration des grâces et perfections, desquelles sa nouvelle maîtresse enrichissoit l'écu que lui avoit laissé le marquis -, lequel tenant un jour entre ses mains, après l'avoir altcnlivement regardé et baisé , commença à dire en soupirant : « Las ! qu"il y a de puissance en la beauté, puisqu'une peinture insensible, nous faisant insensibles comme elle, rend les humains d'autant plus asservis , qu'ils ont le cœur brave et généreux ! Mais d'où vient cela, que mon courage indompté s'est sitôt rendu captif sans èlre en rien forcé? O que je fus désavisé quand, h l'appétit d'une vaine peinlure, je laissai la poursuite de la gloire que j'avois acquise à la joute I Et encore fus-je plus insensé de tant chérir et honorer celui, par le moyen duquel j'avois reçu si grand dommage, par qui j'avois été alToIé, par qui j'avois été tué! Las! on dit qu'une pauvre chèvre allaita jadis un louveteau, qui, quand il fut grand, mangea sa nourrice, et qu'un misérable laboureur mit par pitié réchaufl'er en son sein un serpent, qu'il avoit trouvé tout roidedefroid, lequel, quand fut ressuscité, lua de sa morsure vipérine l'auteur de sa vie; mais hélas ! je suis, en mon aveuglée misère, beaucoup plus insensé; car la chèvre et le pasteur ont reçu mal après avoir fait bien, en quoi ils sont plus qu'excusables. Mais moi, j'ai bien fait, après avoir reçu le dommage : au moins, si j'eusse, comme les Bretons, été sage après avoir reçu le coup! Ha! malheureux peintre, qui, d'un pinceau ennemi de l'humaine liberté, as si avarement ramassé, comme un trésor, toutes les perfections requises pour forcer les plus rebelles, et tourmenter les plus paisibles, las ! pourquoi dans le nuage de ces naïves couleurs, as-tu caché je ne sais quoi, qui, ne se contentant d'éblouir les youx corporels, pènèlre (comme les rayons du soleil passant au travers d'une verrière ) jusques au plus secret de l'àme? Laquelle il charme de telle sorte, que force lui est de consentir à sa propre ruine. Dequoi je |)ourrois rendre bon compte, étant réduit en si pileux élal, que le souci est ma viande coutumière, et mes yeux n'ont loisir de dormir, tant ils sont empêchés de larmes continuelles, d Puis , se tournant d'ur) côté sur l'autre, 'changeoit, avec le contraire mouvement du corps, d'une passion en l'autre, cl conlre-disanl à soi-même.
«Mais hélas! chélif, dit-il, pourquoi blàmé-je le peinlre qui a bien inonlré rcxcellencc de son art en ce chef-d'œuvre ? ou pourquoi me prends-je à celui qui de si loin m'a apporté tant de tourment, auquel la rigueur de mon infaillible destin m'avoit ajourné? Ah ! marquis, marquis qui, comme fourrier as en moi marqué logis à TAmour, que bien l'a servi ton écu, par lequel, sans coup frapper, tu m'as vaincu, comme jadis Roger vouloit vaincre par le bouclier enchante, que lui avoit fait son maître Atlas! «Ainsi plaignoil tristement ce pauvre prince sa liberté perdue par l'eiTort d'un nouveau vainqueur ; quand après avoir par un long silence remâché tout le discours de cette alTaire , et s'étant peu à peu rendu chez soimême. « lié quoi ! dit-il, fol et insensé, pourquoi, méconnoissant mon bonheur , me re
sages nous apprennent, il ne faut témérairement croire à toute parole , combien moins à toute peinture? Vu que les peintres sont en possession immémoriale d'une liberté de faire tout à plaisir, selon Icurfantaisie. El que saisje si ce tableau n'a point été quelque ouvrage, fort exquis, d'un qui, en son art, vouloit gagner le jeu de prix, comme nous savons qu'il y a eu toujours contention pour l'honneur ? Puis, étant ainsi bien fait, quelle femme y a-t-il qui ne l'avouât facilement pour sa semblance? Et est-il pas bien aisé de le faire passer pour le portrait de telle qu'on voudra, en lieu où peu de gens y peuvent contredire? Mais encore, posons le cas que ce tableau soit fait à la vraie semblance de la princesse de Danemarck , est-ce pas la coutume des peintres (principalement quand il est question de
bellé-je contre moi? Ha! ha! je connois bien, i peindre les grandes, auxquelles tous veulent
à mes dépens, que comme les choses trop sensibles gàtcnl les sens, aussi la fortune trop bonne corrompt les esprits, et les fait tellement mécompter, qu'ils ne peuvent endurer le bien qui se présente trop grand. Ah ! je serois bien aveuglé si je ne l'apercevois ores en moi, qui, ayant reçu tant de faveur du ciel, que d'avoir, par un moyen si étrange et miraculeux, été adressé au plus grand bien qu'il scroit possible de souhaiter, néanmoins, impatient de mon bonheur, je me tourmente à crédit. O heureuse venue du chevalier ([ui, par le vouloir des cicux, m'a moyenne si avantageux parti ! 0 jour bien fortuné, qui me fit capable d'un bien non attendu , et plus heureuse encore la main industrieuse qui, me donnant connoissance d'une si singulière beauté , a servi de truchement enircmettcur pour agréer si souhaitable alliance ! Las ! quelle A'énus d'Apelles se pourroit comparer à ton ouvrage, gentil ijcintre, qui as eu puissance de gagner le cœur d'un roi ?En quoi lu as plus fait que ce grand Praxitèle, qui contraignit un jeune enfant de venir de nuit embrasser son image de Vénus gnidiennc; ou ceux, qui par une pierre taillée firent mourir d'amour Alcide et Junie au portrait d'une Thespiade, et affolèrent à Corinthe Pilate, de l'amour ardent d'une Hélène de marbre froid ; voire plus que ce Pygmalion, qui devint amoureux de sa propre peinture-, car, tu m'as rendu amoureux d'une personne qu'une grande mer interposée m'empOche d'aimer. Toutefois , 8i comme les
complaire) de n'oublier rien de ce qu'ils ont de beau et d'amender ou farder ce qui est imparfait , tellement que souvent ils font grande honte à Nature. Baste ! posons encore le cas qu'elle soit toute telle , sans que la flatteresse peinture lui ait rien prêté du sien : si n'est-ce pas tout , ains le principal y est encore à dire ; caries peintres, en représentant les traits et linéaments corporels, si ne peuvent-ils imiter ni assujettir à leur pinceau les façons, les grâces, mœurs et complexions spirituelles, qui , ou louables ou vicieuses, éclaircissenlou obscurcissentlabeauté-,et, toutefois, ce sont les choses les plus requises , car les dons de Nature périssent soudain, comme une fleur qui n'a qu'une matinée de vie; mais les vertus do l'esprit se rendent vicloricuses sur l'âge , et triomphent de la vieillesse. Mais combien en voit-on d'aussi laides d'esprit, que belles de corps? tellement que, comme les apolhicaires ne mettent pas les meilleures drogues aux plus belles boîtes, aussi Dieu ne met les vertus aux plus beaux corps. IMais quoi ! où sera la vertu, sinon aux princesses si bien nourries? Point, point -, la vertu ne fait pas tant de compte des somptueux palais, qu'elle daigne laisser la demeurance de sa rustique montagne, et la cour ne fut jamais école de sagesse. Toutefois, quoi qu'il en soit, puisqu'il est question de mariage, qui est l'alTaire le plus hasardeux de notre vie, il ne s'y faut jcler à clos yeux , comme font les Andabates « au combat , de peur que fian- « Gladiateurs qui comballaient les yeux bandés.
LE PRINTEMPS D YYER.
cailles ne clicvauchcnt en selle et les repenlailles en croupe. El me semblent les princes mal advisés, qui, en chose de si grande importance, où il n'y a que pour eux de bien ou de mal, s'en rcmellcnt à des ambassades et légats. De moi, je ne m'en veux fier qu'ù moi-mCmc. » Ainsi, ce pauvre prince, après avoir profondément débattu en soi-même, comme le sanglier qui, après maintes feintes, est contraint de se jeter dans les cordages, résolut d'entendre à cette nouvelle cnticprise, pour laquelle mieux exécuter, délibéra de se transporter sur les lioux en habit dissimulé , donnant à entendre aux seigneurs d'Angleterre, qu'il alloit delà la mer, pour donner ordre à la police de son duché de Normandie ; si que, ayant assemblé tout le conseil, il constitua divers gouverneurs en diverses provinces, lesquels iionora de plusieurs beaux étals, afin de contenter un chacun, s'il eût été possible. Mais il ne faut pas sélonner s'il y faillit bien, quelque peine qu'il y print, constituant les ducs de Glocestre et de Eedford', pour commander aux terres joignantes le fleuve de Tuede et Gavafords-, et le seigneur de Lancaslre , ennemi diceux, en île d'Irlande 5 en quoi faisant, ils suscita entre ces ambitieux un tel mécontentement, que, sans le duc de Sombresset et Norlonbcllaiil^, ils eussent vomi leur rage aux dépens et désavantage du roi, qui leur sembloit si tnauvais économe des états et honneurs. Toutefois , le pauvre roi ne perdit que l'attente, comme vous entendrez. Or, il s'en va, cuidant bien avoir assuré toutes choses, guidé d'un impatient amour, qui, aveugle, l'empèchoit de voir quelle folie c'étoil de laisser ainsi son royaume, nouvellement acquis, en proie -.où il constitua pendant son absence gouverneurs en toute souveraineté, le duc d'York et le comte de Vv'ar-
' Ces noms et les suivans sont mis au hasard, d'aulant pins que la plupart des chefs anglais, qui avaient autorité dans les comtés et les villes, sous Harold, furent expulsés par Guillaume , et leurs biens, partagés entre lesconquérans, qui formèrent une nouvelle noblesse féodale sur le sol de l'Angleterre. Guillaume, avant de retourner en Normandie, après la bataille d'Hastings, laissa comme vice-rois son frère Eudes et Guillaume , fils d'Orbert, avec un conseil composé de quatre seigneurs normands. On n'a pas besoin d'ajouter que le voyage de Guillaume en Danemarclv est aussi fabuleux que le reste de celle Nouville.
* La Tividc est une rivière d'Kcosse ; quant au Gavafords, ce doit être leSaverue.
^ Pour Somerset ç\, A'^ortliumbcrlnniL
vich, et emmena pour compagnons de son voyage le prince de Galles, le ducdeClarencc, le comte d'Arundel et le comte Decrby ; lesquels, tous étant armés, en Normandie surent, et non plus lot , l'entreprise du roi : laquelle chacun loua , s'eslimant heureux d'avoir élé choisi pour si agréable service , auquel tous se délibéroient bien employer. Mais le roi voulut que le prince de Galles demeurût là son lieutenant : auquel ayant donné lanneau de son cachet , que, premier que lui mettre au doigt, il lui approcha de la bouche pour lui apprendre à tenir secret tout le fait, délogea sans trompette avec les autres seigneurs. Or, nos pèlerins mariniers, cherchant terres neuves sous l'adresse que leur donnoit l'étoile de Vénus , furent tant favorisés du bon vent, qu'en moins de deux jours découvrirent Calais , où , ayant prins terre, délibérèrent d'achever le voyage à cheval , tant pour la disposition de leur personne que pour voir le pays, laissant oulefois les capitaines Grey et Matago au navire, lesquels vinrent surgir ' en la côte de Frise , à un petit promontoire , où le fleuve Albe entre dans la mer septentrionale. Ainsi, riant et devisant, les princes voyageurs descendirent vers les Ardennes, dont ilsavoient tant ouï parler-, et là, au sommet d'une petite colline, trouvèrent les tant renommées fontaines-, qui, bon gré malgré, convient les passants à boire, cngendranlcn iceux, une, amour, et l'autre, haine, voire avec telle altération qui! n'est possible de jamais l'éteindre : dont, par une foiàtre cuiiosité , le roi voulut boire, et le [)is fut qu'il voulut tàlcr de l'une et de l'autre, ce qui lui tourna à grand dommage, comme vous entendrez ; car de là vint le dégoût de la princesse de Danemarck , kuiucUe, quelques jours auparavant , passant par là , avoit bu de la fontaine d'amour seulement. De là, nos Anglois arrivèrent à Claiburg, où pourlors étoit la cour, et allèrent faire la révérence au i(ii, selon leur devoir-, le(}uel, sachanlquecètoient gentilshommes anglois venus pour voir le pays, les reçut fort honoralilentent et leur fit quelques caresses i)arliculières, en faveiu" des propos que lui avoit entamés le marquis,\sclon sa charge , comme avez entendu -, et soudain les présenta à la princesse Amire sa fille. I^ors, notre roi anglois, (pii sembloit bien plus être
* Aborder.
- Ces fontaines sont de l'invention de l'auteur.
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YIELIX CONTEURS FRANÇAIS.
lo plus apparent do la troupe , pour sa brave contenance, qu'il ne pouvoit dissimuler, quelque mine qu'il fît, s'avança , et après lui avoir Laisê les mains, dit: « IMadame , quand mes compagnons et moi avons laissé notre pays et toutes nos commodités pour, avec grands travaux, visiter les terres étrangères, notre intention et désir étoit bien de voir et apprendre, à quelque peine , chose qui nous rendît plus sages et dont nous pussions rapporter contentement ; mais nous n'osions pas espérer de rencontrer tant de faveur, que de voir votre excellence, qui est un bien , lequel nous récompense sutTisamment des longs travaux que le chemin nous a fait endurer. Car, combien que la renommée de votre perfection ait étonné toute la terre, même voire pourtrail, ces jours, ait allumé un feu au cœur de notre roi , lequel éclaire toute l'Anglerre, si est-ce que je connois bien et suis contraint do confesser que la langue et la main de rhommesont trop imbéciles pour si digne sujet; tellement, que, s'efforçant de faire leur devoir, vous font un grand tort, faisant d'un éléphant un moucheron. El, puisque vous me donnez congé par votre bénigne audience de dire vérité, je puis assurer, madame , que si la sagesse féale de ce grand roi de Judée a fait laisser ses pays à la reine de Saba, cerlainemcnt voire excellence devroit bien convier les rois qui sont jusques aux derniers bouts du monde, h la venir admirer. — Vraiment, seigneur chevalier!
répondit la princesse, toute rougie d'une vermeille honte, qui donnoit lustre ù sa naturelle blancheur, et baissant ses pudicjues yeux : il semble à vous ouïr parler que vous ne viles jamais que des monstres -, qui fait que vous admirez celles qui sont un peu plus naturelles , et qui , pour le moins, ne font point peur h ceux qui les regardent^ ou bien, vous voulez monirer combien les Anglois , entre autres choses louables qu'ils ont, sont riches en louanges et ont de grâce à faire grand cas de ce qui n'est rien, IMais , pour vous donner plus ample sujet de bien dire , je vous prie que, tout ainsi que votre voyage (à ce que dites) vous apporte quelque prolit, vous fassiez tant, qu'il nous serve et profite aussi. Et, ne soyez chiche (après avoir pris votre aise) de nous a|)i)rendre ce que nous ne savons point, touchant Télat de la tant Oorissanle île d'Angleterre, commençant par le roi même. » Eors,
le chevalier de Mefïï (car ainsi s'éloil fait appeler le roi, partant de Normandie pour venir h sa conquête amoureuse) lui commença ' à discourir quels faveur et crédit il avoit envers la majesié de son roi , jusques h être admis aux plus secrètes et privées affaires ; même comment il avoit vu en son cabinet un écu où étoit la figure de la princesse « comme je reconnois bien en vous voyant, madame, «dil-il ; et avoit participé à beaucoup de soupirs , qui témoignent bien qu'elle n'éloit moins gravée en son cœur qu'en ce tableau. Ainsi, ce bon prêcheur n'oublioit rien de ce qu'il pensoit pouvoir servir à mellre le feu aux allumettes. Et je vous laisse à penser si les oreilles faisoient mal <à cette jeune princesse, qui piéçà éloit amoureuse par fantaisie^. Bien vous peux assurer que , feignant n'avoir bien enlendti tous les propos du gentilhomme, pour la diversilé de la langue et prononciation étrangère, se faisoit redire une chose maintefois ; tellement, que ce pèlerin faisoit pérégriner " l'esprit de cette dame en Angleterre, pour chercher au loin ce qu'elle avoit si auprès d'elle; et, par ces douces paroles, allaitoit le jeune amour que le marquis avoit jà fait concevoir en son tendre cœur. Mais, pour vous dire vérité, il ei'itbien fait autre escare*, si l'eau de la fontaine des Ardennes ne l'eût empêché-, qui, par une secrète opération, avoit engendré une inimilié contrainte, sans qu'il y eût cause aucune de la fonder , si bien que tout ce que disoit le chevalier de IMefTi, n'étoil qu'en s'acquiltant des demandes de la princesse, pour commencer à exercer sa nouvelle inimitié, en la rendant passionnée de chose si éloignée de son pouvoir, qui est bien un des plus extrêmes malheurs. Las ! qu'il y a de force aux enchantements et" aux venins, mais principalement quand ils se font breuvages; qui me fait quasi croire ce que l'on dit de celte fontaine, dont l'eau fait jaunir les cheveux , ou de celle qui fait pour jamais haïr le vin, ou de celle qui enivre ceux qui en lûtent, ou de celle dans laquelle le bois qu'on y jetle s'allume comme un llambeau, ou de celle qui fait changer tout en pierre (même que les entrailles d'un qui en auroit bu, durciroicnt en cailloux), ou bien de celle qui transforme les hommes en femmes
' L'ancienne édition porte commanda, ce qui est nn contre-sens.— ^ Par imagination, on idée. '• Voyauer. — '' Dégât, ravai-'e.
LE PRINTKMPS I) YU'P..
el les femmes on hommes, quand on s'y bai- }:çne. Or, si ces fonlaincs (ransformcnl cl changent si miraciileuscmcnl les corps , pourquoi trouvcrons-no'.is éirange que celles de la lorùt des Ardenucs allèrent les esprits? comme faisoil celle eau d'Élhiopie, dont ceux qui buvoicnl devenoienl enragés. Or, ce pauvre amant expérimenta hier) celle force de l'eau charmée, quand, étant venu de si loin , ayant mis son Élat et sa personne en si grand danger pour l'amour de la princesse Amire , et, après l'avoir tant aimée, sans l'avoir Jamais vue , ores qu'il la voit , il la liait à mort , el ne sait pourquoi, tant y a f|ue, quoique perfection qu'il remarque on elle, il ne se peut garder de la haïr : dont , se dépitant et voulant grand mal ;'i siti-mèmc , ne savoit à qui se prendre, ne à qui demander raison, qu'à sa propie légèreté. Et, sur ces altères, les tables furent couvertes pour le souper, où se trouva le prince de "Wesiphalie, qui délivra le chevalier de Moflî d'une plus grande peine qu'on ne pensoit pas; car, accostant la belle Amire, pour le rang qu'il lenoit enire les plus grands, fil céder nos Angîois, lesquels, voyant entrer en la salle le marquis de Lubels, le coururent embrasser^ auquel le roi dit en Toreillc : a Frère, je vous prie, sur tous les plaisirs du monde, ne dire à personne qui je suis, ains nie nommer le chevalier de ?»Ieiri. » Ce qu'il lui promit et exécuta fort bien; mais, las! ce fut à son dommage, comme nous enlendrons si après, jséanmoins (tant que la dissimulation pouvoit souffrir), ne laissoit de lui faire toute courtoisie digne de sa grandeur ; qui fut cause que cluvun fut d'aulanl plus induit à honorer ces étrangers. Durant le souj)er, le chevalier déguisé regarda d un si bon œil une damoiselle assise vis-à-vis de lui, qu'elle sembla plutôt quchpie angelelle faite do Diou miraculeusement, que non pas une iille née de femme morlolle ; laqui'lle ropul ses langoureux esprits d'une viande (jui lui fut bien malaisée à digérer. Et , après avoir sucé, avec les yeux goulus , le doux venin qui dislilloit de celle beauté, laquelle, par sa présence, obscurcissoil les grâces de la princesse Amire (connne le soleil levant fait perdre de vue les étoiles , voire la lune mémo), il n'eut a\icun repos (»n son Ame, qu'après lo souper. il n'allât savoir quelle ètoil colle ipii l'a voit sitôt dérobé à lui-même, pour le cMpli\.M' sous
le joug de ses bonnes grâces, faisant comme riiydropique, qui n'a silôt goûté de l'eau, qu'il meurt d'envie de se noyer. Las I si le papillon se conlenloit de voir de loin la clarté d'iuie chandelle, il ne scntiroit combien l'approche en est dommageable ; aussi, si ce prince se fût pu contonler de la seule vue de celle damoiselle, il n'eût été de mal en pis ; car, étant arrêtée par le chevalier , elle , qui éloil des mieux apprises , le sut si bien entretenir , qu'elle gagna, par ses bonnes grâces décorées de cotte beuulé qui donne bienséance à tout, la place vraie (pie naguères sa maîtresse avoit tenue en peinture soulomenl. Hal que la puissance d'Ainom- est merveilleuse et étrange I assujettissanl lellcmont les honmies à son volage plaisir, que la cire molle ne se mani(^ point plus aisément, pour èlre convertie on lelles figures qu'on veut, comme les cœurs humaifis sont disposés à tout changemetit, selon que veut celle folle puissance, qui se joue ores de ce pauvre chevalier, ayant elTaco du tout celle première aiiiour, qui sembloit si violente, el renouvelé par un philire caché un autre feu plus chaud ; car l'amour second éteignit le premier, comme la venue du soleil consume la rojoe matulinale. Parlant, ce prince, deslinè (quoi qu'il fùl) à aimer, après s'être baigné aux merveilles d'un si bel objet, il se sentit ravi jusques au tiers ciel, où logent les Amours, cl |)ensoit bien èlre au paradis de beauté, puisqu'il en avoit trouvé la déesse. 11 se pûme, regardatit ses cheveux, son front, sa bouche el son sein ; mais i! meurt quand elle, parle, quand elle rit, (juand son œil glissant l'aperçoit, ou quand olhî fait parler les gestes de sa blanche main (tant une rechute en celle maladie d'amour est dangereuse)! Las! ce pendant (jue le son de divers insiruments dispose un chacun à toute gaillardise et allégresse, le chevalier est seul, Irisle cl pensif, lenanl sa nouvelle maîtresse par la main, qui, avec SOS beaux yeux, lui altachoil la langue, jusques à ce qu'étant honteux de sa honte, après s'être assez aidé des yeux, rompit la prison muette de celte rusticjue vergogne; et, sachant qu'un mal plus est celé, i)lus s'envioillit, et plus il est cnvieilli , moins est curable , lui fit ouverture de sa passion, pour y recevoir le remède désiré; et , dune voix basse, commença à dire : (( Quand iXaluro lit les animaux f|ue nous voyons sur terre, madame, elle leur
"il
6lô
VIEI X CONTELliS FRANÇAIS.
mil quant et quant en la voix une loi coniinune de se plaindre, ayant mal, el leur donna une secrète inclination A cherclier de tout leur pouvoir secours et remède-, tellement, qu'il est aisé à remarquer quelle leur a appris une voix pour gémir autre que celle cpii est pour s'éjouir ^ et leur a lellemcnt enseigné le moyen de se guérir, (pril n'y a quasi aucun d'entre eux qui ne connoisse et ne clicrclie riierbe propre à son mal. IMais, à plus forte raison, l'homme, pour èlre clii"r-d'<euvre et fils aîné d'icelle, doit, pour le mérile de sa raison , participer davantage h celîe communauté nalurellc. Parquoi , vous ne devez trouver étrange, madame, si, étant durement navré, el (peu s'en faut) blessé à mort par l'effort des grâces, donl le ciel , ennemi de mon bien, vous a été trop prodigue, je suisconlraint, pour dernier remède, de faire comme ceux qui sont picpiés du scor[)i()n ; ieniuels le recouvrenl ' el clierchenl médecine en ce donl ils ont reçu le mal; sachant (pie vous èles seule qui pouvez guérir la plaie que m'avez faite. Que si Nature, courroucée contre les humains, vous avoil donné, pour les défaire, un cœur de fer dans molle poilrine, détrempant une secrète rigueur dans une app;iren!c douceur, j'ai bien de quoi me plaindre de ma cruelle aventure qui, me privant de tout aise, m'a amené, à si grand travail, en un pays où les basilics sont convertis en damoiselles, pour tuer plus aisément de leurs yeux les pauvres étrangers; ou bien, je dirai que ceci est l'ile de Circé,où les passants sont retenus en servitude tyrannique, ayant perdu la première forme de leur bonheur. VA me semble le roi de ce pays bien conseillé d'envoyer parmi le monde le portrait de sa fille; car si la moindre de vos perfections se pouvoil aucunement faire voir peinture, aux pays loinlains, je ne sache prince qui ne vînt à force d'armes on ce royaume, non pour l'occuper, mais pour faire gain de vos bonnes grâces, par une conquête plus glorieuse que celle de la Toison d'or tant renommée : lesciuellcs si elles s'acquièrent par un amoureux service, et non par Un camp armé, mon souci a de (pioi recevoir allégement par une tidèle cs|)érance de pouvoir mériter un si grand bien, pour vous aimer
' S'L'mpareiil de ce srorijion. C'était une croyance populaire, que l'on guérissait la morsure du scorpion en écrasani l'insccle sur la plaie.
plus qu'un pauvre cœur humain pourroil souffrir : de quoi je vous ferai preuve sullisante, si le temps se montre favorable à mes désirs. Cependant je vous sujjplie, madame, prendre pitié de celui (pii attend vie ou mort de votn; oui ou nenni ; autrement, vous ne me pouvez longuement être crudie , car le mal est trop violent pour me faire longtemps languir.» Bien que ces proi)Os ne fussent déplaisants à cette jeune dame ( car chacun se plaît bien dèlre loué ; aussi (pie volontiers il n'est malaisé de faire croire aux filles qu'elles sont belles, principalement quand le lidèle conseil du miroir n'y contredit point, toutefois, comme Nature a apprins les plus sages assez bien déguiser selon le personnage qu'il faut jouer, cette gentille infante, qui n'étoit apprentive en telles pratiques (aussi que son esprit éloil trop bon el bien pourvu pour laisser la langue dépourvue de ré[)()nse, arma ses yeux d'un si aigu et tranchant regard, qu'il perça jusques au centre du C(Eur du passionné amant; puis, avec un sourcil hautain , accompagné dun brave souris, lui dit: «Et dea, mon gentilhomme, avez-vous bien en si peu de lemi)s trouvé en moi chose qui vous enhardit de me lenir tel langage? Vous estimiez, je cuide , avoir ici affaire à (pielque simpletle qui , par sa légère créance, donnai espoir à un rusé poursuivant (peu s'en faut que ne die : affronleur), comme sont ceux qui ont tant vu de pays, de parvenir à fin de ses fols désirs , par la feintise de vos belles paroles, dont vous aulres faites jjrovision. lia! vous vous èles un peu mal adressé ; mais vous ne me connoissiez pas, et parlant, je vous excuse, sous condition d'en faire pénitence. Car il vous faut estimer que, encore que Dieu m'ait for( abaissée, il a toutefois mis mon honneur en si sûre garde, que la Fortune, qui peut changer les conditions, el non pas les vertueuses affections, n"a eu el n'aura jamais victoire si grande (pie de me faire consentir à la perte de ce qui m'est le plus recommandé. El je ne dis pas qu'il n'y ait en vous bien de quoi séduire une innocente ; mais certes, chevalier, l'oiseau est fort malaisé à prendre qui a découvert les rets. Donc, cette fois pour toutes, je vous avise que vous battez à froid ' ; parquoi, n'y perdez
' Expression liréc de l'arl du forgeron, (|iii, pour baUre le fer el le rendre malléable, allend (lu'i! soil rougi au feu.
LE PRINTEMPS DYVER.
désormais davantage de temps ^ car quand la corde de Tare rompt, jamais le viseur ne frappera au blanc. De moi, j'estime que celle sera bien trompée (et ne la plaindrai |)oinl), qui rangera son cœur à lainour des étrangers errants, pource que leur aiïeclion est errante et vagabonde connue eux -, parlant, ne soyez plus si inconsidéré. » Sur celte petite querelle , voici une damoiselle, qui , selon la loi du hal continu*, baisant sa main, la présenta au chevalier de IMetTi ; et après une grande révérence, le pria gracieusement de faire un lour de salle pour l'amour de la compagnie : à laquelle, surpris dune petite colère, et dépit dèlre interrompu si mal à propos, répondit d'une langue mal assurée : « Foi de gentilhomme ! madamoiselle, vous m'avez bien mal choisi pour bien entendu à ce métier j toutefois , pour vous montrer qu'autant que jai peu de pouvoir, autant ai-je bonne volonté de complaire aux belles qui vous ressemblent, je vous obéirai. » Adonc commença à faire preuve combien il étoit expert à toute gentillesse ; car, encore quil eût le corps bon et gaillard, si est-ce que la présence de sa fière amie, pour laquelle il eût volontiers volé au ciel, donnoit un grand coup d'éperon à son allégresse, que je pense bien qu'il ne se fût moiitié si dispos, si Cupidon même ne lui eùl prêté ses ailes. Or, après que , selon les lois du jeu, il eut dansé avec la damoiselle, puis après, tout seul 5 lorsqu'il fut temps de choisir une conqjagne, il se sentit tiré par rin\isibie cordelle d'amour, si étroitement, que force lui fut de retourner d'où il étoit départi. Et comme le lièvre , après avoir été poursuivi des chasseurs jusques au bout, enfin vient mourir au gîte, où premier il a reçu l'assaut ; ainsi cet amant vint retrouver celle qui lui avoit donné si vive alleinle,que les marques lui en étoient empreintes au plus profond du cœur; de laipielleil dit : « INIadame, le vulgaire dit que l'aimant attire le fer, mais vous me ferez dire (pie le fer de votre cœur attire l'aimant ; laimant,dis-je, lequel ores vous vient choisir pour mettre fin à ses travaux. » Ainsi, par gracieux devis, la mena au bal , où, suivant le mystère du jeu, après s'être de bien en
' C'csl le nom d'un de ces jeux ou danses en aclion, (jui sunl décrils dans la if/aisriii des Jt-ux de Sorel , el (jui diverlissuienl lu socicté |)olie avanl la fortnalion des bureaux d'osprU.
mieux acquitté, il la laissa, et se rendit d'où il étoit venu, attendant le retour d'icelle en la place prochaine. Cependant il s'accosta d'une damoiselle voisine , lui demandant qui étoit cette dame qui dansoit ; auquel la damoiselle répondit : « Sur mon honneur, monsieur, vous ne pouviez mieux vous adresser pour être bien satisfait de votre demande, qu à moi, qui ai été compagne perpétuelle de son malheur, lequel, quand vous saurez, vous fléchira de compassion. Sacluzdonc, seigneur chevalier, qu'à la dernière guerre qui a été entre les Polonois elles Moscovites', il y eut si grand avantage du côté des îMoscovites aidés des armées païennes, que leurs ennemis, avec toutes les forces chrétiennes, ne purent empêcher leur descente au pays de Russie et toute la Transylvanie : qui élonna si fort les Allemands , qu'ils demandèrent secours au roi de Danemarck, lequel, pour être voisin, devoit être plus ému à résister au commun ennemi. Icelui , avec ses confédérés , leva une puissante armée , et print la cause si à cœur, qu'il s'y voulut Iransporler en personne, où, pour être preux el hardi, il s'engagea si avant, que tout son ost fut défait, et lui, prins blessé. Advint d'autre pari , comme une infortune ne vient jamais seule, que l'armée maritime d'Occident fut agitée de telle tourmente, que les navires et galères furent toutes séparées el agitées çà et là : desquelles un petit nombre, après avoir couru fortune diverse , fut jeté en la côte de Gédrosie- et Caramanie. Et, pource qu'ils se virent peu, n'osèrent mouiller l'ancre; ains, comme corsaires et pirates , écumoient la mer, etdélroussoient les marchands qui venoient de trafiquer au Levant. D'où vint que , comme où il Y a du gain on trouve force compagnons, ces voleurs, avec le temps, se rallièrent d'autres et se fortifièrent tellement , qu'il leur print envie de se hasarder à plus grande entreprise. Par quoi , advint qu'étant poussés en la mar-
' L'imagination du romancier fait seule Ions les frais de (c rùcil, qui n'a pas même une ap(iarence de vcrilé historique.
- La géographie n'est pas ici plus respectée que l'hisloire : la Gé.lrosie est l'ancien nom de la iirovince de Jleklian, qui n'a de port que sur l'océan Indien; tandis (|ue la Caramanie , com|)reiianl les anciens royaumes et [irovinces de l.\cic l'amphylie, Cajipadoce, etc., fait |)artie de la Tuniuie d'Asie et oITre une grande étendue de cOles sur la Méditerranée.
che ' delMède, d'où on dccoiivrc facilement Populenle ville dEcbalancs, et tout auprès une maison de plaisance, où pour lors étoicnt la princesse de Mode, la princesse de Suze et moi; là vinrent aborder ces pirates, qui, ayant butiné et ravagé les choses i)lus précieuses ([uilàéloicnt (cl je vous assure qu'il y en a\oilau!ant qu'en lieu de l'Asie) , enlevèrent ces deux princesses Agées de quatre ans et moi. Le reste des autres lemmes et serviteurs furent laissés Ifi ; mais je ne voulois jamais abandonner ma maîtresse. Soudain les communes d'autour accoururent à la foule pour nous recouvrir'^ ; mais nous J avions déjà passé le golfe et faisions voile en pleine mer , où nous n'arrèlàmes guéres , que nos pirates, contraints de fuir par Nicandcr ■', prince de Syrie, vinrent surgir en l'île de Zélande , où lors étoit la feue reine et madame la princesse Amire sa fille, levant un tribut sur le peuple pour la rançon du roi. Icelle, ayant vu ces deux petites prisonnières , et sachant qu'elles éloient princesses dérobées, les retint pour faire compagnie à sa fille et leur fil rendre par les corsaires leurs bagues et dorures. IMais, peu de temps après , l'infante de ]Mède , pour avoir en celle tendre enfance enduré le tourment de la mer, tomba malade et mourut. Ainsi, ne resta que la princesse de Suze, que vous voyez là, et dont vous émayez ■", nommée Par- Ihénie. Or, la mort de sa compagne coûta beaucoup ; car le père d'icelle paya la rançon du roi de Danemarck, que lenoient les Tarlares, et par vengeance le fit mourir. Et ne doute point que l'on pense bien que nous soyons aussi toutes mortes ; car ce roi , qui ores nous tient , ne veut pas qu'on sache nouvelle de nous jusques à ce qu'il ail eu raison de la mort de son père. Mais, quelque défense qu'il m'ait faite, j'ai juré de le conter à un chacun, et pos- .sible qu'entre beaucoup il se pourra trouver quelque gentil cœur, qui nous voudra secourir en celte nécessité. — Sur mon T)ieu! répondit 1(5 chevalier, vous me contez une étrange aventure, et ne sais comment Fortune a tant osé entreprendre sur celle, qui méritoit par ses divines grâces , être exen)ple de sa tyrannie; mais si la Fortune injuste lui a ôléun royaume terrien, Nature, en récompense, lui a donné
' Fronlièrc. L'ancienne éililion écrit marr/xp, selon la prononciation italienne.
- ï'o}}r reroiirrer, sanver.
' Personnage imaginaire. — ' r.merveillez.
domination et seigneurie sur tous les cœurs humains, la faisant, sans aucun doute, reine de toutes les belles de la terre. » Sur ces propos, le roi , après la collation , donna congé à toute * la compagnie, qui se partit bien contente de la royale magnificence de cette cour , fors le chevalier de IMelli, (pii (comme le cerf, élanl blessé et ne pouvant trouver le diclame pour se guérir, s'en va, languissant, expirer à quelque prochaine fonlairic} se rcliroit morne et pensif, ne pouvant celer combien il avoitla plaicavanten l'àme : ce que les seigneurs qui l'accompagnoicnt excusoicnt assez , cl pour le soulager, lui louoient extrêmement la princesse Amire, y allant à la bonne foi. Sur ces propos , se mirent au lit ; mais las ! c'étoil un lit d'angoisse et travaux |)otn' le chevalier de iVIefii, qui, comme un feu est |)lus ardent quand plus il esl couvert, aussi d'autant plus éloit-il maltraité de sa passion , qu'il ne l'osoit plaindre ne communiquer à ses compagnons , de peur d'èlre non-seulement estimé léger et volage, ayant sitôt changé d'affection , mais malavisé d'avoir tant perdu au cliange, faisant comme les amoureux de Pénélope, qui , ne pouvant rien gagner envers la maîtresse , se prenoient aux servantes. « Toutefois , se disoit-il en se flattant, je ne dois avoir honte de ce dont les princes grecs tant renommés ne sont de rien moins estimés-, lesquels, entre les glorieux combats de Troie, ne dédaignoient l'amour des belles chambrières, au rang desquelles jà à Dieu ne plaise que je vous mette, ma Parlhénie ! car, et le sang illustre dont vous êtes extraite, elles grâces dont le ciel à l'envi vous a ennoblie, méritent bien qu'on vous préfère aux plus excellentes princesses. Que si la Fortune vous a voulu jouer un faux-bon ', si est-ce qu'il n'a pas été en sa puissance de vous empêcher d'être un jour maîtresse d'un grand roi. O que béni soit le jour qui nie donna avis de venir en ce lieu pour y recevoir si grand heur, lequel j'espère qu'il m'accroîtra ! car , quelque rigueur que son chaste front m'ait montrée, en quoi sa généreuse hautessc et bonne nourriture ne s'est pu celer, si est-ce qu'en m'aballanl d'une main, elle m'a relevéde l'aulre, dont j'ai un secret témoignage ; et si, selon l'opinion des sages, Dieu a baillé les oreilles et la queue mobile aux animaux, el, au lieu de
' Manvais lotir.
J.E PK1INTK31PS D'Y VER.
cela, les yeux llcxibles aux humains, pour, par un langage niuel, témoigner les intérieures affections, je me peux promettre Lonne issue de mes désirs par ralTeclion que sa dernière œillade m'a trahie et déceléc. Ce n'est donc à faux litre que j'aime, et ne faut demander [jourquoi , car de demander pourcjuoi l'on aime la beauté, c'est une question d'aveugle à laquelle il faut qu'un muet réponde. Parquoi, il me faut désormais résoudie de m'en retourner avec cette heureuse concpiéle et laisser ici les mar- (jues d'un roi d'Angleterre dissimulé ' par le vouloir d'Amour en un simple chevalier, sans (pic l'on trouve étrange ciu'il m'ait fait changer de nom , puisque lui-même a bien fait changer de forme ù Jupiter, pour montrer qu'il ne se faut soucier coiument, pourvu qu'on parvienne à son désir. » Ainsi fantasioit - ce pauvre amant, quand, tournant ses yeux mal endormis vers la fenêtre , aperçut venir l'aube du jour et ouït les coqs qui, par leur chant, api)eloient les hommes à leur travail ordinaire : dont il reçut tel soulagement , que soudain il se lève cl habille de tout point, sans éveiller aucun de ses conqDagnons -, puis , tout seuict, sort et s'achemine en un petit bosquet prochain, où, se voulant écarter , alla tant , qu'il parvint à un étang fort délectable, pour le voisinage de la forêt Ilercinc , appelée Noirbois et Bacéne la lloisiniére ^; et pour les rochers qui s'élevoienl tout autour, là il s'arrêta, regardant les cygnes qui se baignoienl entre les joncs ; et, se voyant en lieu où les arbres et l'eau seulement pouvoient ouïr sa parole, se couche sur l'herbe cl commença la plainte de ses douleurs ainsi :
Ha ! vous avez lialii volrc rempart, mes yeux j Car depuis ce soir-là que la viles si iielle, r>ayonnaiitc à l'envi d'une claire chandelle, J'ai senli du vainqueur le joug ambilieux.
I.as! de franc et gaillard je deviens soucieux ; (;.ir plus lui obéis, plus elle m'est cruelle ; rius je la veux fuir, plus clic m'encordellc '; Et plus me va chassant, plus suivre je la veux.
Que ferai-je, chélif, puisque, comme un torrent Dus il est empêché, cl plus fort va courant, Ainsi mon désir croit, tant plus l'espoir l'abaisse;
Sinon plaindre, mes yeux, volio déloyauté; Vous plaindre, soir cruel , et vous, douce beauté, {^ui avez tous juré de perdre ma jeunesse !
' Déguisé. — 2 Rêvait, pensait en lui-même,
^ Noms imaginaires, assez mal appropriés au pajs,
' M'encbaine.
Puis, se souvenant de quelque faux contcntetnent que le songe lui avoit donné (comme il n'y a si misérable, qui par songe ne soit quelque fois heureux^, disoit :
Nuit, mère du songer, nourrice de l'Amour, Combien que la fraiclieur niche dans ton ombrage, Et que tu n'aies en toi ([uc de mort une image, Las ! si t'aimé-je mieux que la clarté du jour !
Tu m'as fait voir clos yeux, et m'as fait ouïr sourd, La face, et le parler qui gêne mon courage; l'iepaissant mes désirs com:ne, dedans la cage, La tourlie pait ses fanls d'un gracieux retour.
O glicons , ù te.'sons , que le sommeil oppresse ;
Que je porte d'envie a si longue liesse,
El à l'aveugle, auquel toutes les nuits sont jours 1
Qu'à jamais je me noie en ce sommeil humide,
Ainsi qu'Endymion , ou bien Epiménide ;
On, si dormir est rnorl , (jue je dorme à toujours.
Après , pensant à la résolution qu'il avoit prinse de poursuivre le fd de son entreprise cl se rendre seigneur de son bien désiré, reprint son chant interrompu :
Comme dessus le bord de l'indique rivage La perle git sans los, sans prix et sans honneur. Jusqu'à tant qu'elle soil butin d'un voyageur Qui l'enchâsse dans l'or par un subtil ouvrage;
Ainsi , dessous le joug d'un inique servage, Parlhénie passoit son âge le meilleur; Quand un roi étranger, connoissant sa valeur. L'est venue conquérir par l'heur d'un mariage.
Ainsi l'on lire l'or du sein de sa nourrice ',
Pour le faire reluire en dépit d'avarice,
Et de sa branche ainsi on cueille le bon fruit;
Ainsi, de son rosier, la Oeur on désallie,
Pour en faire un bouquet (jui, d'une main polie,
Doit être, en flétrissant , le bienheureux déduit,
A ces mo's. Echo, cachée dans les bois et rochers, répondit le dernier mot : déduit. De quoi le roi s'clonnant, regarda autour de soi ; mais, ne voyant personne, cuidoil que fût quelque déité, qui, en compassion de son mal, le vint consoler aussi, que ces Septentrionaux ont communication avec les esprits, entre toutes les nations du monde, jusques à ce qu'il s'avisât que c'éloil im Echo; parquoi il l'arraisonna de telle sorte :
s'il le souvient de l'anHuir ancien, Nymphe des bois, du beau Narcisse tien ; Las ! apprends-moi où git mon mal et bien ! Écho: r.hbicn»!
' La terre.
"■ Presque tous les poêles do cette époque se sont
Dis-moi d'où vient que ces penscrs cornus Si \ilement sont en mon cœur venus?
Venus.
Quel hien m'allend [)iMir mon alli'gemenl? Las ! dis-le-moi, car cluicun ;i luit mciil.
'l'ormeiit.
Comment, tormenl ! la fin scroit cruelle. Mais qui pourroil apaiser ma querelle?
i:ile.
Je pourrois donc me sentir réjoui, Si son parler j'avois un coup oui?
Oui.
Ouc faut-il faire'.' apprends-moi mon de\oir; Comment faut-il commencer pour ra\oir?
La voir.
VA, la voyant, faut-il me déceler, Ou seulement jeter soupirs par lair ?
l'arlcr.
?.Fais que faut-il pour mon feu contenter? S'il faut Uiourir, je >oudrois rallenler.
La tenter, l'.l par quels mois se faut il découvrir? Car je suis las de tant de mal soud'rir.
S'odVir.
()m vaudroit mieux écrire, ou bien plaider, Pour sûrement la faveur demander?
Glander.
Comment faut-il ses fa\eurs m'as^ervir, Si je les peux un bon coup desservir?
Servir.
Et si faveur sur faveur j'amoncelle, Oue faut-il faire au gré de ma pucelle ?
Celle.
ftlais à l'amour qu'on voudroit contenter, (^u'est-il plus dur qu'on sauroil inventer?
\entcr.
Par quelle oiTrande, amie, à Cupidon , l'eut-on gagner un amoureux pardon ?
Par don.
Le don est-il aux filles si plaisant?
Mais que faul-il (jue le fasse à présent?
î'ré enl.
Ces bons avoiiissciiionls conlenlo'u'iil foil le curieux amant, qui lui donna ( iivie de poiiisiiivro. l^iriiLioi , se souveiiani de la piineebse Ainire, demanda :
El (juc ferai -je en l'amour de la princesse?
Cesse.
El si quelqu'un dit que j'aime rarlliénie?
Nie.
Ainsi s'entrelenoit en ce solilaire plaisir, se demandant et répondant soi-môine, quand, se
exercés à composer des dialogues de ce genre avec l'écho. Ovide a donné le premier exemple d'un pareil jeu poéli(iue, dans la fable de iNarcissc et de la nymphe Écho.
levant, il avisn, à son oinbro poliie ', que l'heure éloil déjà luuilc.Parqiioi, pensa (luMIéioit temps d'aller voir ses compagnons, lesquels, par sa venue, il ôla d'un grand doute cl souci qu'ils avoient de lui, et les pria d'aller au lever du roi lui donner le bonjour, el l'excuser envers Sa ÎMajesté, s'il n'y alloil, comme son devoir rcquéroit, pour se trouver un peu mal el Otrc contraint de ^^arder la chambre. Ue quoi le roi fut plus (lolenl (pie la belle Parthénie, d'autant (|u'elle seule savoit bien (iiie celte maladie ne tendoit ù la niorl , sinon ix celle qui vient cent fois en une heure. Or, ce pendanl que notre martyr étoit seul et que son souci l'ei'it fail veiller toute la nuit, si ne dormoil-il pas ; ains, pensant à ce que lui avoit dit Echo, délibéroit de faire, par quelque moyen, entendre à la vérité qu'il étoit ^ à sa belle Parlhénie, qui, à ce qu'on dit, vaut autant à dire que f'icrgine en notre lanitne •'. Par([uoi , de peur d'emprunter rien de Télranger, nous rappellerons ci-après f'icrginc. Or, le moyen qu'Amour, qui recueihe les esprits , fit inventer a ce prince , fut de mettre des lellres écrites de sa main au fond d'une boîte de dragées. Ainsi lui arrèîé, et ainsi exécuté soudain ; car la nuit ne fut plulôt venue, que, déguisé avec ses compagnons , auxquels il avoil déclaré toutes ses conceptions, il alla en masqiu; à la cour, où élanl tous, après la révérence faite au roi, chacim s'adressa à celle des dainoiselles, qui plus lui venoit à gré \ mais le chevalier deïMefli présenta sa dragée en une boîte d'argent (oii étoit l'image de Foi, assise sur un roc et tenant l'Amour par les ai les), contre une des jarretières (le sa Yiergine. Durant ces jeux , survint une autre coiupagnie de masques, d'enire lesquels, lui vint de prime-face aborder A'iergine, repous^anl le chevalier de dépit. Et , combien tjue lïll fort grief à notre Anglois, si est-ce, (pie, [lour le respect du lieu, il se sut fort bien contenir, temporisant el dissimulant la revenge (juil en prélcuiloit. Ces jeux de momeries finis, on commen(;a h's danses de boutîons avec sonnettes, mallacins % el divers petits jeux,
' Expression toute latine, parce (|ue l'ombre diminue à mesure que le soleil approche du méridien.
^ Pour gui il était.
" Parlhénie signilie en grec i-ie/v/e. Sébastien FiOuillard a public en 1 ()(■!) une histoire de l'Eglise de Chartres, intitulée Parlhénie.
* lîabelais écrit matachins. C'étaient des boulions
tE PRINTEMPS D'Y VER.
comme ccorchcr l'angivUc, brider l'àne , pren- ' dre la grenouille*, cl autres ; jusques à ce que, le roi leur donnant congé, chacun se relira sans se découvrir. IMais ils ne furent sitôt dehors, (juil se couunença bien d anires jeux ; car nos deux compagnies de masques, mcllant la main aux armes, se vinrent charger d'appoinlemcMil si dru et vivement, que le chevalier de Weili , tout embrasé de colère d'avoir souH'ert une bravade plus longtemps que son grand cœur ne pouvoit porter, marchant à grands pas, se lanra tout furieux au plus épais, comme un brave taureau qui combat pour sa génisse ; et escrima si lourdement, que, du premier coup, il rue le plus prés de lui par terre, lui enfonçant son courroux au corps avec la pointe de l'épée , et vouloil du sang de ce premier marquer tous les autres :, quand les archers de la garde du roi, accourant à ce lumuUe, les vinrent tous happer ; et, pour avoir élé si hardis, que d'avoir fait ce'le esclandre si prés du roi, à une heure si suspecte, les menèrent rudement aux piisons plus prochaines, jusques au lendemain, que le roi en aviberoit à loisir. Cependant, le pauvre chevalier de Mcni, qui, connue les autres, étoil soûl en une chambre grillée, se combloit d'un grand tourment et angoisse : « Car, disoit- il , ceux qui m'ont chargé sont pour certain quelques princes, voire des plus notables de ce pays, qui, ayant eu du pis, feront facilement croire qu'ils auront été assaillis ^ même qu'il y en a un ou deux morls, ou ie suis bien trompé: qui sera cause, qu'employant leur crédit, nous feront mourir honteusement, sans quo j'ose plus me dire roi d'Angleterre 5 car, ou je serois estimé un menteur trop impudent et appert imposteur, ou un espion couvert. En quoi je pourrois incUrc en grande peine le pauvre marquis, qui, trop (idéle en soii amitié, n'auroil vouUi me déclarer.» Sur ces beaux projets, le désolé seigneur entend ouvrir sa porte, et vil soudain entrer le marcpiis de Lubels, qui, pour être connu et honoré du geôlier, avoil liberté d'aller où il vouloil. Icelui, sélanljelé aux pieds du chevalier de IMeiïi, lui dit : a Las !
(liii cxOculaicnl une tiansc armée assez scml)lal»le à la pyirliique. Voyez \'Orr/a'so(/rap/iie de Toinot Aibeaii ( Ksi. Tabourol).
'Ces jeux ou panhjiiiimes eoiiiiiiues el^alanles se soiil conservées dans la pcitilcnces qu'un ordonne au jeu du gage toiuljé.
monseigneur, comment pourrai-je amender mon crime conuuis envers A'otre IMajeslé , moi qui vous ai élé si témérairement assaillir ce soir ? et plùl à Dieu (jue pour payement de ma folie, votre généreuse main m"eùt occis au lieu de mon servilcur I — Comment? dit le chevalier l'embrassant gracieusement: est-ce donc vous, mauvais , (jui nous avez ainsi ébaudis pour nous donner la chasse? Sur ma viel si je vous eusse connu , je n'eusse meshui élé ici amené coucher. — Oui, je vous assure, à mon grand regret, répondit le marquis, c'éloil moimême qui avois l'esprit plus masqué que le visage ; et ne sais pas comment vous m'eussiez connu, vu que je ne me connoissois moi-même , lanl l'amour de la princesse de Suze , contre laquelle je vous trouvois jouant, m'avoit aveuglé \ me faisant vouloir et même pourchasser mal à celui , pour lequel je voudrois endurer tout. — De vrai, répliqua le chevalier, l'Amour s'est montré bien injuste, vous rendant si ennemi de celui qui vous veut tant de bien. Or, ce n"esl pas tout j car, mon grand ami, puisque l'occasion me convie de vous déclarer ce qui nfiNst le plus secret, il faut que je vous prie(^i jamais lamitié eut quelque pouvoir en cœur de chevalier), que vous ajoutiez bienfait sur bienfait, pour toujours plus é:rt)itemeui vous obliger un prince, le plus mal mené d'anK)ur qu'il en fut onc : auquel, puisque vous avez donné le commencement, il faut que vous y mettiez lin , si ne voulez que la mort ly mette. — Hélas! sire, répond le marquis, est-il en ma puissance de vous refuser d'aucune chose? IJé , pourquoi priezvous celui sur lequel vous avez toute puissance el commandement? vous jurant et protestant par le devoir qui m'oblige à votre service car, plus grande chose d'ici-bas ne saurois-je jurer), que si me daigriez faire tant d'honneur que de m'euqjloyer, vous me trouverez lidùle et oLéissanl jusques au bout. — IMe le promettez-vous, l'ami? dit le chevalier. Or, la prière si ulTeclueuse que j'ai à vous faire est que (puisque mon destin, soit bon , soit mauvais, m'a voulu, changeant mes premières intentions, frapper d'un même coin que vous, me faisant misérablement consumer en l'amour de votre mailresse), vous fassiez tant pour moi (si vous' aimez la vie d'un bon ami, el si jamais courtoisie logea en vous), que de me céder le droit que prétendez en notre connnune
amio, lequel je sais ôtic plus aucien, mais non \ lionlc, cl toulc brûlante d'un débit- de curio-
si légilimo cl urgeiil. Pour récompense de | site de voir que c'éloil, rompt le scel cl Irciuva
(pioi , demandez-moi biens , corps cl Ame, alîn j une bogue, où éloil le mariage d"un riche dia-
que je vous inonirc cpie n'aurez, fait ce plaisir | mont et d'une prcicuse émeraudc , qui, par
à un ingrat ; el si j'en suis refusé, nneux me vaudroit avoir été tué ce soir par votre épée, que languir pnr voire rigueiu'. Que si les amours recevoicnt (pielquc conire-écliange, j'espèrerois bien vous ôler la cause de vous plaindre, vous donnant une digne récompense: car je vous ferois 'si l'avez agréable) épouser ma sœur, el pour apanage dotal , vous ferai seigneur des îles Orcades, Irlande cl Cornouailles. — En bonne foi, répond le marquis, la partie est si avantageuse pour moi, et mon devoir si grand envers vous que je serois et fou et méchant, si je n'y consenlois. Parquoi, n'ayez désormais peur que nous joiiions la tragédie d'Aurélio, (|ui tua son anii pour l'amour de sa mie Isabelle, et ne vous tourinenlez sur cet affaire -, car assurez-vous (pie je vous ferai un tour digne de ma vraie amitié. Et dés ores, non -seulement je vous quitte ciMIe où j'ai jusques ici prétendu si grande pari ; ains vous promets, qu'il me coulera la vie, ou je la ferai vôtre, et bientôt.» A telle réponse, le chevalier, outré d'une joie démesurée, ne put faire autre chose qu'embrasser le marquis, plus étroitement qu'Hercule n'embrassa Anlhée, lui recommandant mille el mille fois sa promesse. Ha douce prison! qui ai)porta li!;er!é à deux esclaves d'amour pir une 0(n''ra!ion coniraireà l'aulre! Or, durant telles facicmlcs ', que diriez-vous , honorable conq)agni(;, que faisoit la belle Yiergine ? Sinon, que, rclirée en sa cliambre, el se trouvant seule avec sa damoiselle, nonunée Diane, elle commença à visiter sa dragée, et print sa boîlo pour savoir ce (lu'elle avoit au ventre, laquelle, ou par liAliveté, ou par fortune, elle ouvri! à rebours, de sorte que, étant le couvercle en bas cl le fond en haut, tout se versa sur la table. Lors les lettres qui étoient cachées au fond iombérent quant el quant , cachelées du cachet que soudain elle se souvint avoir vu aux lellres (jue le roi d'Angleterre avoit envoyées à la princesse Amire ; et eût cuidé que ce fussent les mêmes, si elle n'eût lu dessus : « A ma Yiergine, princesse de Suze et reine des beautés , en sa chambre. » Adonc, gelée d'une pudique
leur conjonction, faisoient la figure d'un cœur, et y avoit pour devise : But de mon espérance; (pii fui cause que d'autant plus lui accrut l'envie frelillarde de lire le contenu au papier, qui éloil :
(( Aladame, ayant entendu, après cncpiéte ! Irés-atTeclionnée, les faux tours que Fortune vous a joués poui- montrer sa puissance, je n'ai seulement resté alleint d'un juste deuil • mais me suis Cor! étonne que le ciel, ayant en V(»us aîuassé un trésor de toutes grâces, ne l'a, par ([uelque |)rivilégc, affranchi de celte tyrannie, à la juclle tout est as.sujetti; el me fusse aussi fort émerveillé comment ce peuple danois a le cœur si dur, que vous tenir ici en une captivité indigne de vos mérilcs, sinon ipie leurs hisloires el leurs armoiries nous témoignent qu'ils sont issus de la race d'un ours. Mais ce qui doit sembler plus digne d'admiration est que vous, élant captivée , avez le pouvoir de captiver les plus braves rois , comme j'ai bien expérimenté, quand, ayant laissé les pays el terres de mon obéissance, pour voir si le bruit des beautés de la princesse Amire étoit vrai, et n'en voulant croiie cjuc mes propies yeux pour ma méfiance , ai emprunté le nom du chevalier de Meffi. Et celte défiance a fait que, cherchant le bien en elle, et trouvant le mieux en vous, madame, force m'a été de changer d'affection, a l'avanlage de mon amoureux choix , el me rendre serviteur d(; vos perfections : desquelles jimplore la merci et faveur, pour récompense de mon amoureux service ; désiranl que, comme votre beauté vous a faite maîtresse d'un roi tel que je suis, aussi votre amo'ir vous fasse dame d'un si grand royaume. En quoi vous serez vengée de la cruelle Fortune, et moi, du rigoureux Amour, comme celui qui, pour le comble de tout son bien, désire de pouvoir, avec votre aveu cl consenlem ni, me nonnner à perpétuité,
« I-e captif de vos bonnes grâces,
faits
« Guillaume, roi d'Angleterre. »
.le laisse à juger â ceux qui ont fait en euxmAmes preuve de pareille chose, si ces lellres
Li: PUi.NTEMPS 1)ym:h.
mirent la puce en lorcille à cetlo belle, ei si elles lui aidèrent ;'; passer la nuit en beaueoup de discours fanlaslicpies , (jui, coitinie d'un couteau Iranelinnt de d(Hi\ cô!és , la Messoil d'espoir cl de ciainle , inîerprélanl ces leltros ores à moquerie, et ores se repentant de son mauvais soupçon. A quoi la venue du jour lui apporla délivrance, ou , à tout le moins, allégeance: auquel' le roi envoya (juérir les prisonniers, et ayant su d'eux, pir quelque baie qu'ils conlrouvérenl pour le payer, tout le différend, leur pardonna : !elle:rienl, qu(>cene fu! qu'une risée de cour. "\'rai est qu il leur dit : « Mes amis , si j'ciissc pensée que vous eussiez voulu vous Taii-e connoîUe à telles enseigne;^, je vous eusse fait démasquer dés hier soir. » Adonc, recommoncérenî les passe-temps accoutumés, pendant lesquels le chevalier de Meffî enirefenoit les bonnes grâces de sa Yiergine, qui, le caressant de piteux regards, faisoit semblant que la douceur de la dragée avoit fait opération et avoil, par une nouvelle confiture, délrenq)é ramerluiiic de son cœur : si qu'après divers menus propos, vinrent enfin au principal de leur dessein , après la foi donnée et reçue par les deux parties, à Finslance de la dame , (pii dit à son chevalier : f<3Ionsieur, si vous pensiez, pour être grand, cl moi, pauvre princesse déshéritée, que j'eusse le c(E;!r si mal logé (pic de consentir à quelque vilenie, vous seriez bien tronipé; car j'aimerois mieux passer le reste de mes ans (si Dieu veut qu'il y en ail de reste) avec mes semblables, voii-c è!re accompagnée jusques au tombeau d'une importune misère, emportant avec moi la dépouille d'une chasteté qui n'a jamais cédé aux lempètesde l'orlune: que vivre en la pleine jouissance du maiheuieux bonheur qu'ont celles qui repoussent leur pauvreté avec la perle de leur renommée. jMais, s'il vous plaît mhonorer de votre sainl<; amilié el me lier à vous par un chaste mariage, je veux désormais vivre et mourir en voire loyal service. — Cotnmenl, mignonne ! répondit le chevalier : pensericz-vous bien (jue j'eusse le cœur si lâche c! la face si impudente que d'attenter à polluer, par un lascif amour, cette beauté, que Dieu a mise en vous, comme en un temple inviolal)le ? Non, non, j'allesle l3 Toul-Puissanl, qui connoîl les c<eurs plus
''li faul soii>eiilcii(lioyM'n',
cachés, que, si mes paroles ne sont conformes à mes pensées, le ciel vengeur puisse, avec lous les éléments , onjurer ma ruine, plulôt que je consente jamais à un amour iinpu(li(pie e( autre (]ue dun vrai époux. » A (pioi la \)ucelle répondit, lui serrant la main étroitement : « Jason promelloil bien tout cela quand il vouloit eumiener s'umie, cl, l'ayant, toutefois, il n'en tint rien. ]Mais j'espère qu'une douce iMédée trouvera en vous un loyal .lason. » Tour faire cour!, ayant, ces deux amants, comp!()!é de faire; un pertuis en l'eau ' et prendre la roule d'Angleterre, se séparèrent, ayant, le chevalier, donné à s'aniie pour gage un anneau, où éloit portrait un coq tenant un cadran, où il sembloil (ju il épiât l'heure pour chanter, et dedans éloit écrit opportunité; la- (pielle en attendant, l'infante et sa damoiselle faisoienl porter au navire anglois, par le duc de Clarence, le comie d'Arundel et le comle de Derby ( qui savoit le mot et éloil fort bien fait au loiir du bâton), toutes les hardcs plus précieuses, cpie la nuil elles leur délivroient par une fausse fenêtre^. Or, un jour, le marcpiis vint V!)ir le chevalier de iMelTi et l'avertit (|u"il avoit trouvé U!i moyen fort expédient poiu* le faire jouir de l'accomplissement de ses désirs . (jui éloit que demain il convieroit le roi à venir prendre le dîner à un sien château prochain, où il feroit tant, qu'il seroit possible d'enlever ^'iergine; mais que , de lui , il seroit bon qu'il demeurât un peu après eux, afin de donner moyen au chevalier de s'écha|)per el adoucir to\il le fait envers le courroux du roi ^ puis après, il choisiroit â loisir quelque heure opportune poar s'en aller aussi. Ce qu'étant arrêté, nos Anglois avertirent le capitaine Grey (qui éloil demeuré au navire), afin que lout fût prêt au lendemain, et aussi rinfanle. El chacun joua bien son rôle, que la cour, étant au château du marepiis, nommé Larchcrol , après le dîner, allèrent à la chasse dans la forêt Ilercine, où tant gentilshommes que damoiselles se mirent bien en devoir. I]t ce pendant, nos Anglois, ayant, par
' i;\prpssioii |irû\tMl)iak' (lui ciiuivanl à (elle-' i encore usik'c luînilincnuMil : faire un trou 'hnis la lune, c'esl-à-(liie, (lisparallre.
- CcUe piirasc e.-l loul à fait corromiuie dans l'aii- (icniic édilion : nous nous sommes permis de la rétablir de nianiire à lui donner un sen;'. en ne eliangeanl que (luel'iiie^ mol.-.
un signal , fiiil écarler de la coinpaj-Miie Vicrgine, jouèrent si bien leur rôle, (juils Tcinrnenèrcnl au déçu ' d'un cliacun. Mah il y eut bien à deviner, quand, au soir, on Irouva à dire- ^ iergine cl sa dainoiselle el les Anglois. Parquoi , chacun soudain soupçonna (lu'ils Tavoienl enlevée ; qui élonna fort un chacun : mais surloul le niarcjuis se inonUoit lanl animé, qu'on eût dit (jue le feu lui sorloit des yeux, et supplia le roi lui faire tant de bien, que de permettre de venger le déshonneur el outrage fait à Sa IMajesIé, après laciuelle il éloit le [jIus ollensé, pour avoir Tactc él(! perpétré on sa maison. De qtioi le roi le pria de faire dilit,^ence : el soudain chacun nionla à cheval , pour suivre le maïquis et pour suivre TAnglois; lequel fuyoit par le chemin qu'on lui avoit dit, et le marquis le cherchoit où il savoit bien ne le Irouverpas ; tellement, qu'après avoir longtemps battu la campagne, force fut de se retirer sans rien faire, aussi honteux qu'on voit des lévriers qui retournent, ayant perdu le lièvre. Ainsi fut la fèlc achevée, dont le roi fui si déplaisant, qu'il vouloit dépèclier ambassades pour aller faire ses plaintes au roi d'Angleterre et lui en demander vengeance , sinon qu'il entendit que c'éloit le roi même qui avoit fait le coup. A ce rapport, le roi, par l'avis du conseil , fit prendre le mar(|uis de f.ubcts, qui éloit tout prêt à gagner le haut. IMais, las 1 le pauvre seigneur se hâta trop lentement; car, étant chargé d'avoir fait intelligence et collusion avec le roi d'Angleterre, qu'il pouvoit bien reconnoîlre sous le nom de chevalier de ^lelTi , el , toutefois, tant s'en faut qu'il en eût averti son prince-, que môme avoit prêté aide et faveur A celle injure, et avoit été fauteur de ce rapt, au grand déplaisir de son roi et déshonneur du royaume. Parquoi , après avoir été convaincu par sa propre confession en la torture, fut, comme traître à son prince, décapité en son propre cliAleau de Larcherot, où la conspiration avoit été exécutée 5 duquel tout le bâtiment fut rasé jus(|ues au premier étage, et dessus érigé un gibet, en mémoire perpéluelic du crime. Telle fut la récompense de cet infortuné ministre d'a-
' A riiisu.
' 11 faut lire a'irées. Comme l'ancienne édition porte parloul à dire au lieu de adiré, nous on induisons que ce vieux mol s'ctail allcrc par l'usage au seizième siècle.
mours; lequel (si j'en suis crue) méritera bien d'être enrôlé entre les plus parfaits amis qui furent oncques, d'autant (pi'aprés s'être, en faveur de son compagnon, privé librement de s'ainie, qui lui étoit plus (ju'êlre [)rivé de son ûine, il n'a eu ni la vie, ni l'honneur en recommandation , el n"a estimé rien en ce monde cher, pourvu (ju'il pût couronner le mérite de sa parfaite amitié. Qui ' me fera à jamais estimer ces princes heureux , lesquels sont si riches que d'avoir un ami 5 el , non sans cause , ce grand roi de Perse , enquis (ju'il désiroit le plus, ré|)ondit que c'étoit : <c avoir autant d'amis qu'il y avoit de petits grains en une pomme de grenade. » Or, la cause pourquoi les grands seigneurs sont si pauvres el mal pourvus de tel bien, est qu'ils savent bien chasser les mouches de leur visage , mais ils ne savent point chasser les flalteurs de leurs oreilles -, lescpiels (comme les putains font à leurs amoureux ) désirenl tout bien à leur seigneur, excepté la sagesse, (|ui seule leur ouvriroit les yeux pour s'empêcher de nourrir ce qui les consonuhe, comme le bois fait le feu. Or, pour laisser le pauvre marquis en perpétuel repos , tournons bride vers notre chevalier delMelTi, qui s'en va troublé d'une aise merveilleuse d'être parvenu au but de ses souhaits, et d'emporter s'amie, comme jadis Jupiter fil son Europe, à laquelle il fit tant de courtoisie que lui-même la voulut avoir en trousse, connue un avaricieux qui n'a aucun contentement, s'il ne tient toujours son Irésor. Ainsi ils s'acheminèrent au navire en toute liille, sî bien que, quand d'un coup d'éperon le prince hâloil son destrier, la pucellc |)eurcuse lui serroit tellemiMit le corps, qu'elle le contraignoit de désirer une nuitalion de ce cheval en un lit, pour achever plus doucement leur voyage, le([uel, toutefois, ne dura guéres; car, élant arrivés où leur éciuipagc de mer les atlendoit, ils firent voile avec si grand heur, que le vent, propice à leurs inlenlions, les porta en peu d'heures où leur désir étoit pieçà les amendant -, lelleinenl qu'ils prindrent i)orl en Angleterre au dépourvu -d'un chacun. Et tous, puis après, s'étonnèrentd'unc si grande beauté, mais encore davantage quand ils virent le roi l'épouser si solennellement , par le ministère du cardinal de >'icestrc ■•, el de l'archevôquedo
' Pour Ce qui. — - A rimprovistc. — '" >Yinclieslcr.
LE PRINTEMPS D YVER
Canlorbie ', vu que, pour niHrc accompagnée que d'une damoisclle, ne sembloil poinl digne de sa grandeur. Or, voilà nos amanls bien s,alisfails de loules leurs peines endurées, el semble bien qu'ils dépilenlel Coulent aux pieds la malice de Fortune, qui, se riant d'eux , leur laiiloil de la besogne, qu'ils ne purent démêler, comme vous entendrez ci-aprés. Ha! que mal prend à celui qui se fie en son bonheur, et y cherche assurance, vu que le ris de Fortune n'est qu'une amorce pour nous décevoir, comme celle qui n'a plait^ir qu'à faire tourner sa roue ! comme ce pauvre prince expérimenta bien, (jui, au milieu de ses délices, pensant jouir d'un doux repos, fut agité de nouveaux travaux. Car vous devez entendre que, lorsque toute sa cour étoit i)longée en jeux, plaisirs, et délices , voici arriver un héraut danois, qui, ayant demandé fiéren.ent le chevalier deMelTi, el élanl présenléau roi,luidit, que le très-puissant roi de Danemarck lui envoyoit la tète du marquis de Lubets, avec protestation de ne vivre jamais à rejios , que pour contre-échange il n'eût celle du chevalier de Melîi. Puis, lui présenta un cartel contenant grosses injures et reproches et, pour conclusion , avertissement qu'il feroit un pont de navires pour aller de ses pays en Angleterre, avec si forte armi-e, que jamais le ravissement d'Hélène ne coùia si cher aux Troyens, que feroit celui-ci aux Anglois. A quoi le roi d'Angleterre fit brève réponse, s'excusant sur la force d'amour 5 joint que ce n'éloi! si grand cas d'avoir prins une damoiselle de son bon gré, qui étoit injustement détenue esclave; mais que, si pour cela on vouloit être si forcené que d'al tenter rien contre son repos, il s'essayeroit de montrer, par forces d'armes, que le bon droit éloil de son côté, et qu'au demeiM-ant les menaces n'étoient ipie pour faire peur aux petits enfants. Avec cette réponse, s'en retourna l'ambassodeur. Et quand le printemi)s fut venu, le roi d'Angleterre, averli (pie son ennemi faisoit semblant de le vouloir venir voir, leva une puissante armée pour l'ôlei- Ce celle peine ; parquoi, frétant tout son équipage de guerre, couvrit la mer de navires , où luimême voulu! aller en personne débattre la cause, accompagné de ses princes et barons qu'il lui plut choisir, qui tous, délibérés de bien
' Caiiloibéry.
faire, eurent le vent si à gré, qu'on eut dit qu'ils l'avoienl acheté d'EoIe ; comme on dit (|u'un prince grec en enq)orta de lui une balle pleine pour se conduire '. Or, ils n'eurent guères longuement navigé, ([u'ils découvrirent une grande llotle de navires, qui (comme les matelots jugeoient par les pennonceaux) étoienl estrelins ^ Quoi sachant, le roi commanda aux capitaines d'ordonner tous les vaisseaux, comme ils verroient être à faire , pour, sur la TJiane'-, aller faire une chasse à toute voile sur l'ennemi : qui fut si heureusement exécutée, (pu!. de tout ce grand appareil danois, il n'y en eut que pour un déjeuner ;, car, étaul surpris, el ainsi (pi'ils vouloient lever l'ancre et faire largue, ils furent pris tout à l'aise. Et non content de celte expédition, le vainqueur fit descente aux terres de Westphalie, avec si grands faits d'armes, que les villes frontières, ayant tenu fièrement, apprenoienl aux autres de se rendre sans résistance. Or, ce pendant que ce valeureux roi démèloit ces fusées', enragé de venger la n)ort de son grand ami le marquis de Lubets, plusieurs sédilieux princes qu'ils avoit laissés en Angleterre, pour suppléer à son absence, lui en brouillèrent d'autres, invitant chacim à révolte el rébellion contre ce nouveau tyran, qui, pour son appétit débordé, mettoil tout le royaume d'Angleterre en combustion el ruine , ayant prins une femme qui ne faisoit que déshonneur au pay8,ets'étant mariéà une guerresidangereusc que chacun en pàtissoit pour le plaisir d'un. Et celle raison sembloil avoir quelque couleur [)Our aider les uns à venir à bout de leur dessein , qui éloil de s'emparer du royaume, si les autres, mus de pareille ambition, ne les eussent empêchés. Mais comme la proie demeure entière, tant que deux lionsseballenlàqui l'aura, ainsi ces deux maisons de Lancaslre et Glocestre, s'empèchoient l'une l'aulrede |)arveniràla domination, que l'une et l'autre demandoienl';
' riyssc ayant (Hé ji-li- par la tempolc dans l'empire d'Éole, ce dieu Un donna des onUes qui renlerniaicnt les vents coniraires; mais ses compagnons percèrent ces outres, et lesvenls, en s'cchappiinl , tirent périr tons les vaisseaux d'I'lysse.
'^ Ou csterlinr/s, danois, de lu r.allique.
■' An point du jour.
' Expression mélaphoriquiMMicorc en usage.- \afnsce est le fil qui entoure un fuseau.
' Ces deux maisons rivales n'exislaienl pas encore à répo(]ue où le roniancier a placé sa Nouvelle , et leurs
VlKl X CONTEURS FRANÇAIS.
tellement, que tous les princes, convoqués par un conseil secrel, e( cotninc de main en main, sans le su de la reine, qui n'assistoit jamais aux alTaircs concernant le royaume, ordonnèrent que, pour remellre lélat d'Ani:le!erre en paix, il ctoil besoin d'ùler la cause de la guerre, à savoir : celle nouvelle reine forgée à crédit -, mais (ju'il la falloil faire mourir si couverlemenl , qu'il n'y eût aucune occasion de soupçon, de peur d'irriter le roi , qu'ils savoient l'aimer uni(piement , et non d'une amour volage, encore qu'elle fût enconimencée bien à la volée , et de peur de faiie d'une guerre éirangcre une civile, beaucoup plus pernicieuse et dommageable. En quoi il l'alloit aucunement pardonnera la jeunesse du roi, lequel éîoil assez puni par les travaux qu'il enduroil, et en payoit bien la foile enchère. Or, la reine , comme l'on n'est jamais ni de tous aimé ni de Ions haï, fut soudain avertie de celte cruelle délibération par quelqu'un de la partie, lequel étoit d'un gentil cœur , quiconque il fût. Parquoi , de ce malin, craignant d'élre prévenue, fit un bim juet à tous ses princes , feignant que c'étoit pource qu'elle les voyoit tous assemblés , auquel elle usa de si grande magnificence et déjjloya tant de grâces à leur faire bonne chère, que, si ces barbares eussent eu un cœur humain, ils eussent été amollis d'un repentir de leur inhumaine consl)iralion , et eussen! fait, comme on dit, que firent jadis les rats, qui, en I(mu- assemblée générale, jadis conclurent, pour le bien et sûreté d'eux tous , de mettre une sonnette au col du chat, qui les avoil toujours par surprise, si qu'il sembloit qu'il eût les pieds de laine: mais ces beaux entrepreneurs, quand il fut question de mettre cette sounetle, s'excusèrent tous, et ne se trouva aucun exécuteur'. Après ce célèbre dîner, cette belle princesse, avec un visage de noces, fit une révérence à la conipagnie, feignant avoir quehpie pelile affaire privée en sa chambre, où elle avoil fait apprêter ses domestiques, sans le su d'aucun ; avec lesquels soud.iiin elle retourna en la salle du festin, où tous
(increlles famuiises, qu'on ol luul siiipiis de voir parailre ici sous le rcgiic de Cluillautiic le Conquéranl , n'éclalùicnt qu'au (•oinmencomeut du quinzième siècle. Le seigneur d'Yver Iraite l'histoire un peu Irop sans façon.
• C'est la fable de La Fontaine irnilce d'Lsope : Conseil tenu par les rais. H, 3.
ces convives s'enlre-parloient à l'oreille, armant leur cœiu' d'une impileuse félonie, et se préparant à l'exécution de leur cruel dessein. 3Iais le plus hardi d'entre eux fut bien étonné et surpris, voyant entrer à l'impourvu celle divine beaulé , couronnée de pierreries et parée de ses plus précieux vètemenis , laquelle éloil suivie de ses damoiselles toutes accoutrées en deuil et portant en leurs mains, l'une du venin, l'autre des couteaux, l'autre du feu, l'autre des cordes et tous aiitres instruments mortels. Adoncs'élant la reine mise au milieu des piinces, disci)uruî fort longuement qui elle étoit, de (piel lieu et parentage, les pénibles aventures souiTertes, el (Mitin l'honneur qu'elle avoil re(,'U en ce royiumie par la grâce de son seigneur el mari ; puis, changeant tout en un coup et ses yeux el sa voix : « Il est donc temps, dit-elle, à cette heure, que je paye tant de bien reçu, voire avec usure-, ce qui ne m'est point grief, pour être toute ma vie accoutumée aux misères, sinon que j'ai deuil du tourment et déi>laisir que je sais qu'en recevra celui qui n'avoit point itièrilè de ses sujets si grande ingralilude. Mais bien , puisqu'il est ores question de mourir, el que mon cruel malheur m'a conduite à celte piteuse fin, venez, mes amis, el que votre dur ca'ur élise ici (se tournant vers les ferrements qu'elle avoil fait apporter ) quelle mort il vous plaît que j'endure. Voici tout prêt de quoi me bien traiter, et me voici encore plus prèle, pour franchement endurer toute sorte de tourments qu'il sera possible à ce pauvre corps. Venez donc vous soûler de mon sang innocent \ venez, et puisque ma vie vous déplaîl tant, que ma mort au moins vous contente ! venez , venez , et défaites ce coips, que votre bon roi a si étroitement embrassé! Mourons, mourons, Viergine,el bâtissons de nos eendies un tombeau qui témoigne à jamais combien une chaste vie fut cruellement gucrdonnée. Or, adieu, mon cher scigtseur; quelque part que voire vaillance vous ait conduit. Dieu vous veuille chérir d'ime éternelle félicité, en récomj)ense de la mienne si brève, el que jamais la mémoire de votre chère Viergine ne puisse sortir de votre souvenance! » Puis, se tournant vers sa fidèle damoiselle, la baisa, avec un long adieu. Et, se prosternant en terre, leva ses yeux humides el ses mains jointes vers le ciel , en l'atlenle d'un coup mor- ' tel. Mais , ô combien est grande la puissance
LE PRINTEMPS DVVKR,
diino iniioronlc , accompagnL'C dune discrète parole, puisque tous ces princes, assemblés pour la ruine de celle daine, n'eurent le pouvoir de lui iniTaire- ains, ayant leur dure poitrine rompue de compassion , se jetèrent aux pieds dMcelle, ronipiissanl toute la salle de pleurs et doléances, et lui requérant pardon de leur audace : ce que sa douce amitié leur accorda facilemi'nt, les priant , avec embrassades, de n'être si ennemis de leur roi, qui leur éloit si bon. Auquel pour retourner, il nous faut entendre que tout lui succédoit si bien en ses guerrières entreprises, que, ayant rasé la côte de Frise , il conquit tout le pays qui est entre la louchedu Uliin et celle dAlbe, faisant plus que les Césars, qui jamais ne passèrent outre. El n'eût là planté ses Iropliées, qui aspiroient bien à plus longues étendues, si Fortune, envieuse sur sa vertu héroïque, ne se fût opposée à celle gloire, par le plus élrange accidenl, qu'il seroit possible de penser. Car vous devez entendre , bénigne compagnie , que quand les princes conjurés furent au banquet, commeavcz entendu, un d'iceux, sachant la tragédie qu'on avoil proposéde jouer, ne s'y voulut trouver; ains, pour éviter l'inimitié du roi à Favenir, s'en exempta ; et, se dérobant, vint en diligence trouver le roi en son canqî, afin de témoigner, parce! alibi . qu'il n'éloil assistant ù ceforfail : auquel, après avoir fait Irès-liumble révérence à Sa Alajeslé , d'une face Irisle, lui dit : « Sire, si jamais votre vertu vous a servi, c'est à ce coup qu'il la faut mettre en pratique, et vous armer de constance pour surmonter la douleur que je sais que vous causeront les tristes nouvelles que mon devoir et mon malheur m'ont contraint de vous apporter-, que plût à Dieu que je fusse né sans langue!— Et qu'est-ce, mon ami? dit le roi: comment va tout? et comment se porte ma Yiergine? — Ah! sire , répond le gentilhomme, je ne sais par quel bout commencer pour satisfaire à vos demandes; mais, puisqu'il vous faut savoir tout au vrai, sachez, sire, que vos princes , se déplaisant de cette longue guerre , et estimant que la reine en fût cause, ont, par un conseil sanguinaire, résolu d'y mettre fin ; lin, dis-je, la plus malheureuse du monde; car ils ont , par une félonie enragée , mis à mort la reine , et sont en danger de pis faire, si Votre Majesté, par un bref retour, n'y donne ordre. » El ce disoit l'inforluné messager, ne
cuidant jamais que celle dame, qui, comme il avoit bien vu , se metloit elle-même la corde au cou, comme on dit, eût pu convertir à repentanre ceux qui éloienl en si ardente dévolion d'elTecluei- leur volonté ; et ne se souvenoit (pi'ainsi firent jadis ces braves llomains iMarc Crasse et C. ÎMarius ', qui , parla seule force, l'un, de sa langue, l'autre, de ses yeux, firent tomber et Iccouleau et la volonté cruelle des bourreaux, (^es paroles firent une si griève plaie au cœur du roi , qu'il se laissa choir pi\mé entre les bras du comte d'Orsel, où peu s'en fallut qu'il ne roidît d'une mortelle angoisse. Et bien servit au rapporteur de s'ôler soudain de sa présence, car il eût sans doute été payé de sa peine et diligence par un coup de poignard : aussi, é(oit-Ce bien ce qu'il mériloit pour son fol et malheureux rapport. Or, le roi, revenu h soi, entra en telle fureur, que, si on ne leùt retenu étroitement, il jouoit le personnage d'un Aja\ ou d'un Oreste ; mais chacun s'efforça de le modérer : « Eh quoi ! sire, dit le duc de Clarence, où est ores cette ancienne vertu par laquelle, comme d'uii ferme aviron, vous aviez accoutumé de régir et assurer toutes vos actions parmi les flots divers de la Fortune? Où est celte constance, de laquelle, comme d'une bride, >ous domptiez vos rebelles passions, vous faisant triompher par la glorieuse victoire de vous-même? Aoulezvous, à l'appétit d'un simple rapport , (pii n'est qu'un vent , laisser aussi ébranler votre naturelle magnanimité? Relournez, retouriiez avons, sire, et vous fortifiez d'un courage vraiment royal, pour maller ces furieux mouvements, et prenez loisir de savoir plus à plein comment tout va. Que si votre peuple vous a osé faire cet oulrage , nous sommes pour vous aider ù en prendre une mémorable vengeance, qui vous est plus décente, que ces gémissements féminins : et vous assurez que nous mourrons tous pour votre vengeance. 11 faut, il faut que ce méchant peuple, abusant de votre douce rosée, sente voire liorril-le tonnerre. » A quoi le roi répondit : « Ah ! mes
' Nous ne trouvons pas en quelle circonslance Marcus Licinius Crassus arrêta d'un regard ses assassins. Le dietateur Caius Marins, vaincu et caehé dans les marais de .Miniurnes, frappa de respect el de terreur un Ciinbre (jnon avait envoyé poiir le luer, en lui disant : " Aurns-ln le enurape de tuer Marins ? »
amis, qiril osl nis<j do conseiller autrui, au
prix qui! esl de se conseiller soi-iuêine! Eh !
où voulez-vous que je Ircuvc désormais con-
solalion. sinon on la seule mort, puisque jai
perdu celle qui me faisoit aimer la vie:' lia !
peuple brutal , peuple endurci , peuple de
fer, as-tu bien osé si iiiiiraloment rcconnoîlre
la bonté de ton roi? Ses bienfaits no t'ont-ils
pu émouvoir ? ou son ire puissante ne l'a-
l-el!e pu faire craindre? Hélas! un même
soleil mollit la cire et endurcit la fange : aussi,
le bienfait pagne les bons et irrite les méchants. Mais, hélas! gent cruelle et insensée,
as-tu bien eu le cœur d'offenser celle à qui les lions cl les tigres eussent baisé les pieds? Cette céleste beauté el ses parfaites grâces n'ont-elles pu fléchir la félonie? O Viorgine ! Yiorgine ! ma chère Yiergine, perle vive d'Orient, vous dcvois-je amener entre un peuple sans merci, qui, n'ayant en eux le senlimenl pour connoîlre voire valeur cl mérite , vous onl si malhoiu'cusoment sacrifiée? Las! est-il donc dit, ma Yiergine, que je vous ai pour jajamais perdue , el que plus ne verrai voire face lanl aimée? » Ce disant, tourna la face de l'autre cùté; et, surmonté de sa furieuse passion, tàla d'une main tremblante où son las coMM" [jantoloit^ el, en ce même lieu, appuyant la pointe de sa dague, se jolie d'un courage mortel, si droilement dessus, qu'il se l'enfonça jusques aux gardes; de sorte que ce grand cœur, où la hardiesse el l'amour avoienl toujours fait leur demeure, étant outragé par celui qui le dcvoit si bien défendre, reçut i)aisiblomenl la venue d'une paisible mort, qui , déliant l'âme de tant de travaux , la fil jouir d'un repos éternel '. Et ainsi fui enfin dompté par la douleui' celui (jui ne pouvoil être dompté que par soi-même. Or, les princes, étant autour de lui , ctiidoient qu'il se fût tourné, pour, se conseillant à sa raison, mûrir peu à peu celte a|)re douleur -, mais , le voyant débattre, s'aperçurent trop lard de ce (|ui en éloil, dont ils liront loi deuil , que mériloil ime telle perle. Toutefois, de peur d'épouvanter le camp et donner cœur à l'ennemi, qui redouloit plus le
' C'est pousser un pou loin la libellé (hi roinan que de faire mourir ainsi ("lUillaiinie le Coiî^iiiéraiit , (lui mourul au cliAleau d'ïterrnenlruviile, déiiendant de l'alibaye de Féianij) , le !1 sc[il('mlire I0S7, âgé d'environ soixante ans, après en avoir régné vinut sur l'Angleterre.
roi que les soldats , desquels la conduite est volontiers plus requise que la forn)e, feignirent que le roi éloil malade el vouloit aller passer l'hiver en Angleterre. Parquoi , ayant mis fortes garnisons aux places plus requises pour garder les pays conquis , ployèrent bagage ; el, rentrant dans leurs navires, reprindrent la route d'Angleterre. Incontinent que la reine fut avertie, par ceux qui découvroienl sur le havre la flotte, que le camp relournoil, elle commanda en toute diligence, que tous les états ' se missent en ordre pour aller au-devant du roi el le recevoir en triomphe, où elle-même, avec toutes les dames de sa cour, s'y voulut acheminer. Ainsi, tous les princes marclioiont avec des rameaux de fleurs et porloient en grande pompe une couronne de laurier sur un char tiré par (|iiatre chevaux blancs , environné de chantres el joueurs d'instruments de toutes sortes. Mais, hélas! amiable troupe, où allez-vous de si grande affection ? el toi, pauvre dame (qui, d'extrême joie, ne le peux contenir), las! où volez-vous si hâtivement? Comme si vous ne deviez jamais recevoir assez tôt le mal, qui vous vient trouver on grande diligence I Comme im beau soleil qui tout soudain esl obscurci d'une morne nuée , ainsi cette liesse fut soudain changée en amére tristesse, incontinent que , étant au bord de la mer, ils surent la pileuse aventure. iMais, comme la reine éloil comblée de plus grand'aise , aussi fut-elle troublée de plus forte douleur, quand, hélas! au lieu de son roi , son chevalier de MolTi, qu'elle s'altendoil de recueillir si doucement , elle ne trouva, en une triste litière, que le corps froid, duquel l'ardent amour avoit ôté l'âme; dont l'objet, lui rcmellanl la mémoire de ses violentes affections, la contraignirent de se jeter et étendre, toute pâmée , dessus, l'embrassant si étroitement, qu'on eût dit qu'elle étoit jugée par le tyran IMézence, qui lioit les corps vifs aux morts; sinon qu'elle scmbloit mieux morlo que le vrai mort, qu'elle vouloit vivifier el ressusciter. El, pource qu'il esl impossible, quand bien j'aurois la langue de fer, el la bouche d'acier, el que ma voix seroit d'airain, do dire les morlolles angoisses quondura l'àmo désolée de cette princesse, j'aime mieux n'en
' Les trois ordres ou étals du royaume , clergé , noblesse, peuple.
LE PRINTEMPS D'YVER
dire rien qu'en dire peu , faisant comme ce peintre Timanle , qui, ne pouvant exprimer bien au vif avec le pinceau le deuil d'Agamemnon voyant immoler sa fille unique, lui couvrit la face. Ainsi ce misérable roi Psammilie' nepleuroitpoint, voyant traîner ses chers enfants à la mort, comme il fil quand il vil mener son ami, disant que le deuil de ses enfants éloil trop grand pour pouvoir être pleuré ; et ainsi, la rigueur de l'angoisse eut lant de pouvoir en cette princesse, qu'elle ne put jeter aucun soupir, et fallut la lever morte de ce dernier embrassement. De quoi chacun fui forl étonné, pource que les médecins assuroient que les femmes ne peuvent mourir de tristesse, quelque soudaine et terrible qu'elle puisse être, si que les livres ne font mention que d'une Laodamie ayant entendu la mort de son mari (encore , disent les bons compagnons , ne sait-on si ce fut point de joie). Vrai est qu'aussi Julie * mourut d'une appréhension de Pompée son mari ; mais ce qui la fit mourir, fut pour avoir accouché avant son terme. El, ce qui étonna plus en cette soudaine mort, étoit que cette reine n'avoit point la couleur d'une élouflée^ tellement, qu'après s'être bien empêchés tous à en chercher la cause, n'en trouvèrent d'autre, sinon que l'épingle, qui atlachoil son collet, étant déprise el détachée , avoit , par cet étroit embrassement de ce corps dur, eniré sous la mamelle gauche jusques à son petit bouton, offensant h; cœur , lequel, ne pouvant soulTrir aucun autre mal que la mori, après avoir appelé à soi loul le sang, quitta le gouvernement du corps qui lui avoit été commis. El, ne doute pas qu'un tel accident ne vous semblât étrange, si, de notre temps, l'exemple d'une grande dame de Dauphiiié n'aidoit à nous le faire croire:^ laquelle, poussée en jeu par un gentilhomme, se piqua de son aiguille au pouce 5 dont s'ensuivit convulsion de nerfs, qui, après une fièvre âpre, la livra soudain à la mort'. Et celle fui volontiers la cause que jadis ces Ro-
' Psanimenile , roi d'Egypte, 625 ans avant Josus- Clirist, fut vaincu, délrùné cl mis à mort par Cambysc, roi de l'crsc.
* Elle était fille de César, et aimait si Icndrcment son mari , qu'en \oyant la robe ensanglantée de Pompée, elle crut qu'il avait été tué et mourut des suites d'une fausse couche.
' Ce fut sans doute une allaque de tétanos , terrible maladie alors peu connue des médecins.
mains, l'un, pour s'être heurté du pied contre le seuil de la porte du palais , et l'autre, pour s'être blessé au doigt en ouvrant sa porte, tombèrent tous morts à terre. Or, si ceux-ci, pour s'être seulement blessés au pied ou à la main, ont perdu la vie, ne nous émerveillons si une plaie faite au cœur, a pu avoir autant de force. En quoi nous reconnoîtrons, qu'il a semblé raisonnable ù la céleste volonté, que ceux qui avoienl vécu en une même affection, mourussent pour un coup donné en même endroil. Las ! que la mort des hutnains est attachée à peu de cas, puisqu'une épingle est suffisante pour nous tuer! Et ne faut nous étonner si un Anacréon, en buvant, mourut par un i)ei)in de raisin; ou Ap. Sauscie, en humant un œuf; ou ces deux empereurs , pour s'êlre entors le pied en se chaussant au matin. Ainsi finirent , vertueuse compagnie , les amants, qui n'eurent le déplaisir de vivre l'un sans l'autre. El, comme c'est noire méchant naturel de ne faire compte du bien , sinon après que l'avons perdu , et que le regrci nous apprend sa valeur ; ceux-ci ([ui , en leur vie, avoient été si mal reconnus par leins peuples, ores étant morts, furent plaints de larmes éternelles ; et ces sujets misérables donnèrent témoignage que leur ingratitude éloit morlelle, parles funérailles somptueuses qu'ils célébrèrent, et le tombeau richement élaboré qu'ils firent à leurs princes; oij sachant que, si leurs âmes avoienl encore quelque souci de leurs corps, ils n'auroieni rien plus agréable) ils les mirent , les faisant, en celle conjonction , jouir d'un pareil repos ; puis érigèrent , pom* enseigne de cette glorieuse mort, une image de Loyauté, cjui éloil d'androgyiie figure , et Icnoil en une main une palme, el, en l'autre, une table de fin or, où étoit écrit :
L'orient et l'occident, Par une sainte alliance, Assemblèrent l'excollence De leur trésor le plus grand ; Mais de deux |)eu|)les l'envie, S'opposaiit à si urand bien, Piompil cet heureux lien.
Conjurant contre la vie De deux, que les vrais amours Feront revivre à toujours.
Sous ce tableau étoit dépeint im <'oq el un pigeon, (pii sembloienl s'être enlre-lués l'un l'autre, avec im écrileau li'l :
eu
VIEt X CON'I RLRS FRANÇAIS.
Les armes et les amour; Aient ici leur recours.
Voilà la réparation de la faute que fit ce désolé peuple, décliirant leurs vêtements, leurs cheveux et leur poitrine. Las! quelle compassion de voir rompre les Irompclles, cornels, hautbois, et tous équipa}j;es préparés pour le triomphe, et, au lieu d instruments joyeux , n'ouïr que cris et gémissements désolés, el, au lieu de rameaux verts, ne voir que torches fumantes de tristesse! Ah! impileuse Mort, je ne sais si je le dois blâmer d'avoir, on éteignant cetle royale lumière de verlu, causé si grande angoisse , ou louer de ce que, faisant regretter un bien tant méprisé, tu as fait voir les aveugles et lait connoîlre à un peuple insensé sa faute (combien (|ue ce soit à son grand dommage;, el Tas contraint de faire comme ce grand empereur ', qui si amèrement pleura sur la tète de son capital ennemi Potupée. Ainsi, cet excellent Alelelle fit, par ses propres enfants, porter en terre son grand ennemi Scipion, honorant tant celui qu'il avoit tant haï, montrant que son inimitié éloit mortelle. iMais, hélas ! faut-il que la Verlu ait si dure inimitié avec l'Envie, que, pour s'exempter de son injure, il lui faille avoir recours ù la mort? comme lor, (juand la rouille l'empèchc de montrer sa riche lueur, ne demande qu'à èlrc mis au feu , auquel seul il peut résister, et, parce moyen, se venger el défaire de son adversaire. Or, [)our conclusion, nos Anglois firent \o deuil de leur perte, laquelle ils connurent soudain , et peu
' Jules-César.
après rexpérimentérent : qui fut lorsque les Danois, Saxons, et ceux d'Auslrasie ou Lorraine, se ruant sur ce royaume or|)helin , chassèrent cruellement, pour s'en emparer, les anciens habitants • lesquels vinrent se retirer en cetle partie, que, de leur ancien nom, ils nommèrent Bretagne ( car la Bretagne ancienne s'appelle aujourd'hui Angleterre) ; tellement que, par celle piteuse histoire, vous avez pu voir clairement, gracieuse compagnie, mon dire èlre très-vérilable, que les misères qui surviennent en amour, ne proviennent point d une téméraire fortune, ains sonl machinées par les secrètes malices de l'envie, qui le suit comme l'ombre fait le corps. Qu'ainsi ne soit, voyons un peu les pratiques de ce monstre, et de quelles ruses il combaltil le bonheur de nos si parfaits amants. En premier lieu , le roi ne pouvoit-il pas vivre trèscontent el fortuné avec sa Viergine conquise à force d'amour el non à force d'armes, si le roi de Danemarck, suscité par l'envie, ne se fût opposé à un bien, où il n'avoit aucun intérêt ? Et puis, par la juste volonté du ciel, supprimoil-II pas celte folle arrogance du Danois, si l'envie, se voyant vaincue d'un côté, ne l'efil assailli par un autre, d'où il s'assuroit le plus (comme un bateau (pii , enfonçant par un bout, se dresse de l'autre par une inégale balance) faisant son peuple ennemi de sa félicité, et le suscitant à le travailler, lorsqu'ils lui dévoient prêter tout secours el assistance ? »
Lors , ainsi que chacun faisoil semblant de se vouloir jeter à l'escarmouche, et débattre les matière* plus profondément, la dame remit la partie au lendemain, où, s'il vous plaît, aimable lecteur, nous nous trouverons.
fj: PRINTEMPS D YYKK.
CîNOriKMF JOin^KF.
Je ne mélonnerai i)lii.s si relui ', qui par senlenco divine fui jugé le plus sage d'entre les humains, disoil qu'il ne savoil rien, et si, élant interrogé de quelque chose, il n'en vouloil jamais répondre avec assurance : ains, sans en vouloir être cru, disoil douteusemenl un ((il semble, » ou((peut-èlre, » voulant, par celte modestie nous montrer, qu'il n'y a rien si certain qui ne soit fort incertain , et qu'il se faut assurer que tout est mal assuré et douteux ; qui est cause que tant de gens sont trompés pour se trop assurer, et fonder sur cette branche fragile, qu'on appelle ctiider savoir; de sorte que, comme Ixion (disent nos poètes, couvrant la vérité de mensonges), pensant embrasser la déesse des cieu\ ^, n'embrassa qu'une fausse nuée qui la resscmbloit , d'où furent engendrés des centaures ; aussi, tel se fait fort et se vante de tenir la vraie vérité , lequel, s'il avoit les yeux bien ouverts, verroit que ce n'est que vanité et mensonge , d'où s'engendrent des résolutions aussi absurdes, cornues et monstrueuses, que les songes d'tm malade. Pour cette cause, dis-je, ne m'étonnerai plus, si, en notre collège champêtre, une question, qui sembloit si claire, est si débattue. En quoi il me semble que nous devons savoir bon gré à notre noblesse', qui ne veut, à la mode des orgueilleux sophistes, répondre témérairement, pour après être contraints de se dédire ou d'être démentis par la vérité ; ne à la manière de ce moqueur Thaïes, qui, interrogé lequel avoit été le premier ou le jour ou la nuit, réjjondil que la nuit avoit élé d'un jour seulement plus t(')t; mais comme vrais philosophes sondent tout pour trouver la vérité, qu'ils cherchent pour guide, et , de peur d'être payés en monnoie fausse, éprouvent au poids et au son les raisons qui se proposent. Lesquels si nous allons voir si malin, nous trouverons encore au lit, lassés des folâtres ébats qu'ils se donnèrent au soir, après que nous les eûmes laissés. Sachons donc qu'iceux (comme s'ils eussent voulu prendre les arrérages du passé,
' Salomon. — - .Imion.
• C'csl-à-dire , les <lames et les genlilshomrnes qui çomposaienl le rnllfge champêtre du rliAI<*.iu d'Yvor.
et provision pour l'avenir travail ) ne se réveillent que bien tard ; aussi que le soleil couvert et oITusquè d'un obscur nuage ( causé de la chaleur précédente) sembloit comme d'une courtine favoriser au dormir du matin. Et, ce qui les avertit de se lever, fut un petit tonnerre commençant à grumeler • aux approches de deux contraires qualités conçues en l'air (ce qu'en Poitou on appelle chnline). Or, étant enfin levés ù quelque peine, allèrent, les yeux chargés moitié des reli(|ues du sommeil et moitié de honte, donner le bonjour à la dame, qui eût volontiers accusé leur paresse, sinon qu'elle avisa ses filles habillées à demi 5 encore eût-on dit (ju'elles s'étoient levées , premier qu'être réveillées, de peur d'être les dernières au lit: qui fut cause que toutes querelles cessèrent d'une part et d'autre. Pour lesquelles divertir, la dame les menoit voir les salles et galeries du château, où l'on rencontroit diverses sortes de jeux, comme de palemaille*, de barre, descrime, de bille, de balle, de paume, la jument de bois pour voltiger, et tous autres exercices, qu'elle estimoit servir de sauce pour leur donner appétit; de quoi, après ces grandes promenades, ils n'eurent point faute -, ains se récompensèrent bien du déjeuner que le dormir leur avoit dérobé. Or, pourcc que la dame vit le temps mal disposé à s'ébattre au dehors, et quelle estima «jue ce tonnerre du matin jipporteroit des vents, comme le tonnerre du midi engendre des pluies , elle commanda qu'on servît pour le dîner au couvert '', et voulut que ce fût en la chambre de Ténus. Car, notez que tous les dieux et héros du temps passé donnoient le nom à chacune chambre du chAteau, et les couleurs et les propriétés. Et celte magnificence fut jadis imitée (mais de bien loin), et, parlant, je dis imitée, encore qu'elle ail été précédée par le Romain prodigue Luculle. Or, élajit tous en cette chambre de Aénus, où toutes gaietés de couleurs, chants de tous oisillons domestiques et nourris en des voliers*, toutes odeurs et autres délices
' Pour grommeler. — * Ces! le nième jeu qut> le înail, — •• Pour à couvert, dans la maison. * Pour volière.s.
nbondûiont. Là, los lablos fmonl rouvoilc-, où chacun piiiil place, non sansadiniror la magnificence du lieu, et encore plus du service ; car, comme en la chambre du Soleil tous les vaisseaux éloienl d'or, cl les meubles usiensiles dorés, comme en celle de la Lune, d'argent, et ainsi, des autres : ainsi, en cctle-ci de Vénus, louléloil de cristal peint en vert, jusques aux serviteurs mêmes , qui (comme ils avoient les robes faites exprès) , éloient tous accoutrés en satin vert. Bref, tout éloit si exquis, que si ce philosophe ', qui craclia contre la face du roi, eût été là , il eût é'.é contraint de cracher en sa main, comme au lieu le plus abject. Or, étant tous à table, la dame, pour les scmondre à faire bonne chère, prcisant une coupe , dit en riant qu'elle buvoil à celui qui avoit mieux dormi. Adonc tous la remercièrent et demandèrent de quoi s'acquitter en semblable payement, qu'ils étoient obligés envers ses bonnes grûces^ niais elle s'opî>osa, disant qu'elle n'avoit entendu boire qu'à un, et vonioil savoir qui éloit celuilà. Or, chacun l'avouoit pour tel, jusques à ce que le sieur de Fleur-dAinour dit : u Foi de dormeur! madafne,,ie suis d'avis, suivant votre intention, que celle question se vide, m'assurant que ce sera à mon avantage el profil -, car je fais force sur le mot de mieux, et dis que j'ai mieux dormi qu'aucun , non pour avoir reposé plus longtemps en sommeil, mais j)our avoir en dormant fait double profit, l'un au corps, l'autre à l'àme ;d'aulanl (pie, pendant que le corps reposoi!, l'esprit jouissoit de sa vraie pâture (qui est doclrhie, perceplion et révélaliou des choses inconnues), songeant une <:hose si mystique qu'il y auroit bien de (pioi enipOcher tous les plus spirituels saphnalopaues'-. mages, brahmanes et massorets. Et, ce n'élcit une cho.>c ridicule ou fanalique, comme ces chimères, (pii s'inqiriment aux cerveaux malsains et afl'ectés d'humeurs pesantes-, mais, quelque portenle"-, imporlant quelque chose de considérable, connue le satyre, que songea Alexandre, et mille autres , aux saintes et profanes lettres. (]ar vous devez entendre, dil-il, que, sur le point du jour ( où ces songes gagnent le nom de
' C'est Diof^i'iie, (lui, \isil;iiil un palnis ina,i;nirK|iio, crarba au visngn <ie 50:1 guide, en s'e\ciisaiil de no \y.\^ Irouvei- un endioil plus convenable pour y craclior.
* Savans universels. Mais ce mol est sans doule nlléré. — '' Prodige.
vérité) , il me sembloit voir un beau grand volier tout couvert de diverses fleurs croissantes là autour de bon gré, pour la pàiure des oiseaux de touics espèces qu'on oyoit làdedans chanter à l'envi fort mélodieusement. De là sortit, par un peiluis qu'on n'apercevoit, un oisillon beau en toute perfection \ qui, se fâchant d'èlrc là enfermé soudain , déplia ses ailes, et prend sa volée par les champs. IMais, hélas 1 le misérable n'alla guère loin, car il ne fui plulol dans un arbre prochain, volligeanldc branche en branche, que voici un grand corbeau maigre et défait, et plus laid que s'il eût été trenqié en eau chaude, lequel, prenant de ses griffes ce pauvre petit oiseau, le pressoit el faisoit crier, de telle sorte que je pensois bien qu'il le dépiéçât el dévorât-, mais seulement il lui arracha avec son gros bec toutes ses belles plumes, lesquelles il mangeoil, cl d'autant plus se rendoit maigre et affamé. Ainsi l'oiselet, tout plumé, tomba au pied de l'amandier, gémissant piteusement, el s'en alla tout tremblant à la cage , d'où si léméraircment il éloit sorti ; mais , ainsi ([u'il y vouloit rentrer, les autres, connue ne le connoissant point en cet état, le chassèrent honteusement \ de sorte que force fut au misérable, pour ne pouvoir plus brancher, de se cacher en terre, où wn méchant serpent survint , qui le tua , et le traîna en sa caverne. Or, si quelqu'un a l'esprit d'un Joseph ou d'un Arlémidore ' (comme Pylhagon; avoit l'esprit d'iùiphorbej , qu'il me dénoue celle question, et je l'estimerai quelqueOEdipe. Cependant, je requiers qu'étant jugé le mieux avoii' doruii. on me donne pour me défendre les armes desquelles j'ai été assailli par madame. » Adonc, lui fut présentée la coupe de crijlal vert. Lors, chacun commença à dire son opinion sur linlcrprélalion du songe : l'un prenant le volier pour le mariage; l'oiseau qui en sortit, pour la pucelle dédaigneuse ; le corbeau (pii lui mange son beau plumage, pour la vieillesse; l'amandier, pour le repentir (témoin ramante mal patiente, (pii, s'étanl pendue avec sa ceinture, fut changée en un aiuandier) ; par le serpent, la mort, el par la caverne, le tombeau. L'autre, par un .sens plus hautain el surnaturel, prenoil la cage pour ce
• l);ins la li'ible, Joseph explique le songe de l'haraou ; Arlémidore, d'Épbèse, qui vivait sous le règne d'Aiilonin le Pieux, esl auleur d'un Iraité des songes en grec, inlitulé Oneirorrilirtu).
LE PRINTEMPS D'Y VER
monde, qui, comme un coflre, enserre les humaines sociétés ; Toiseau qui en sort de son fol mouvement , pour TAnie ; le corbeau, pour le péché, qui nous souille et enkiidit ; le serpent, pour le diable ; la caverne, pour lenfer. Un aulre linlerpréloit moralement, et chacun, selon SOI) divers inslinct , ne plus ne moins qu'tm bon cuisinier accoutre un onif en diverses façons : où ils se prol'ondoionl et écarloient lellomenl , que je no pense pas quils n'y fussent encore, si celui cpii leuravoit taillé celte besogne, ne les cfil révoqués de ces spéculalions abstraites, leur montrant qu'ils étoienl plus grands rèveur.s que lui-même ; car lui ne revoit qu'en dormant, et eux revoient, en veillant , et même , qui pis est , étant à table. D'où s'étant levés, firent deux ou Irois tours de salle, regardant attentivement les exquises peintures représentées par les paiois. dont le champ éloit d'un vert si vif, qu'il eût fait honte aux plus fine» émeraudes. Là étoient pourlrailes, d'un art laborieux et subtil, toutes sortes de fleurs, et, parmi icelles, toutes espèces d'oiseaux , avec leurs blasons, par le moyen desquels on pouvoil faire parler des bouquets '. Or, celle salle éloil divisée en de!;x égales parties, l'une desquelk?8 conteuoit les histoires et figures de tous ceux qui avoienl heureusement aimé, et en l'autre, ceux qui avoienl été malheureux en amour: desquels, chacun, en un {)etit rouleau, portoit le discours de ses aventures. Pour la séparation de ces contraires amours, éloit , en un coin , élevé un trône de si grande magnificence et gloire, qu'il ne cédoit point à celui que Phaëton ne pouvoit regarder, sur lequel son |)ére, le Soleil , éioil assis. Sur ce trône, éloit une Vénus en sa gloire , avec sa pomme d'or, environnée de ses Grâces et de sesCupidons, (jui la coilToicnt et ceinluroient de fleurs, le loul étant soutenu par un colosse ayanl la figure d'un homme moitié blanc et noir, si également parti , qu'il avoit le nez de deux couleurs (lel (pi'il en fut vu à Rome, du temps que Torquale éloit chef de l'armée romaine)^ et lenoit de sa main blanche , tournée du côté des heureux amants, un tableau, et de la noire, tournée vers les malheureux, un autre, contenant en rimes toutes féminines :
' Oii voil par ce passage, que la langue des Heurs , qui a iMl^ inventée dans l'Inde à une époque liés-rc- (iilée, élail connue en Fiance an seizième siècle.
r,\ î,.\ MAIN ni.WCFIE.
Si elle est grande, el!e sent sa déesse j Étanl petite, elle en est plus habile ; Celle me plail qui proprement s'habille. Et la beauté mal parée m'oppresse.
Je meurs, voyant une chaste simplesse, Et suis navré d'œiliade trop gciUille ; l'.n /ige nn'ir, l'amour est plus fertile, Mais grand soûlas loge en lleur de jeunesse.
L'embonpoint j'aime, et j'aime la gréielle ; .l'aime la blanche et j'aime la brtinette, I.e beau langage et le honteux silence.
Un ris, un chant, ravit mon î\melette ; ISref, en loul lieu vole mon amourette, i:i en nul lieu xiC fait sa résidence.