TROISIÈME HISTOIRE
Commo il n'y a point de venin si dangereux, que celui qui , sous quelque apparente douceur , cache son amertume-, aussi n'expérimenlons-nous aucun mal si pernicieux, que celui qui est couvert de quelque feinte bonté ; car, pour raj)pnrence du ])ion, le soupçon du mal cesse, qui empêche qu'on ne se donne garde que trop tard. Ohî si Calilina, Sylla, Jules César et leurs semblables eussent pu dissimuler aussi bien leur ambition connue Auguste, que la tyrannie des Romains, qu'on appelle monarchie , n'eût pas été commencée si tard. IMais, quoi ? leur grand courage (où trahison ne trouve jamais logis , car dans un corps de lion n'y a point un cœur de renard) ne leur permeltoil faire comme le crocodile , qui pleure pour manger ceux qui ont pitié de lui et accourent à sa plainte '. Et c'est un malheur si commun, que ceux qui en sont malles doivent prendre réconfort, en ce qu'ils ont beaucoup de compagnons ; car, si nous voulons recueillir les succès divers des républiques jadis plus florissantes , il sera facile à remarquer qu'elles ont toutes été trompées par cet ennemi domestique, qu'on appelle le Beau-Semblant, et la raison a été le bûton commun dont elles ont été battues et abattues. Or , afin que le royaume de France ne soit estimé exempt de celte maladie, nous voyons que ceux pour lesquels nos rois ont plus fait, ont été nos ennemis plus conjurés. Qu'ainsi ne soil, les histoires sont pleines du devoir auquel s'est toujours mise la France pour défendre les papes ; desquels, Charles le Grand restitua deux , qui étoient cassés par le roi des Lombards ^; mais, pour récompense de ces bienfaits, a-t-il tenu aux papes, que la France, leur mère, n'ait élé ruinée et détruite? Lui ont-ils pas toujours fait les plus grandes plaies? A-t-elle jamais eu plus grands ennemis (et il me déplaît bien de le dire, mais encore plus qu'il soit tant notoire) que ces ingrats enfants , qui, après avoir mis
' Celle fable, venue de i'anliquilé, se trouve encore dans lous les naturalistes et les voyageurs du seizième siècle.
''■ Charlemagne prit la défense du pape Adrien I"^' contre Didier, roi des Lombards , qu'il détrôna , cl il se déclara ensuite le i)rolecleur du pape Léon III et du Saint-Siège , protectorat continué par ses successeurs.
le pied superbe, non-seulement sur la gorge de cet empereur ' cl fait servir de laquais, mais sur toutes les couronnes chrétiennes , se sont directement bandés contre les François leurs restaurateurs ; comme le pape Pie montra bien, donnant le royaume de Sicile à Ferrand le bâtard, et la duché de IMilan à Francisciue, au grand préjudice des maisons d'Orléans et d'Anjou, seigneurs légitimes*. Et BonifaceYIÏ, par ses malicieuses excommunications, eût pu ruiner létal des François, selon son intention, s'il eût trouvé quelque Charles le Simple, et non pas ce magnanime Philippe le Bel. IMais il nous sutTira de l'exemple du pape Jules '•, qui, ne se contentant des armes spirituelles (([ui sont incrépalions comminatoires, excommunications et analhémalismes), a voulu frapper plus grand coup , jetant les clefs de saint Pierre pour prendre lépée de saint Paul ; mettant une armée en campagne contre ce bon roi, père du peuple', qui lui avoil donné Boulogne, Servit, Ravenne, Imole, Favence^, Forlinc cl autres beaux domaines, qui ne pu-
• Allusion à la pénitence ignominieuse de l'empereur d'Allemagne Henri IV devant le pape Grégoire VII.
- Ferdinand , Fornand ou Ferrand, roi de Naples et de Sicile, fils naturel d'Alphonse V, roi d'Aragon, perdit deux fois ses Élals et les recouvra deux fois avec le secours des papes l'ie II, Paul II et Sixte IV. Il mourut en IbiJi, avant l'expédition de Charles VIII. Jeanne de Naples avait, par testament, choisi pour héritier René d'Anjou , qui légua les droits de la maison d'Anjou à la couronne de France. Quant au duché de Milan, sur lequel Louis XII revendiquait les droits de Valenline de Milan , femme de Louis , duc d'Orléans, fréie de Charles VI, ce duché avait été usurpé par François Sforza, qui le transmit à ses descendans, au préjudice des liériliers naturels de Galéas Visconli, et ce, avec l'approbation du Saint-Siège.
^ Jules II, ce |)ape belliqueux, qui fil la guerre à Louis Xll, en ISU), lôU et )jl2, s'était ligué avec tous les ennemis de la France. On ne peut prévoir ce qui serait arrivé s'il ne fût mort au commencement île l'année 1513. Voyez les quatrième et cinquième volumes de V Histoire du seizième siècle par le bibliophile Jacob.
* Louis XII fut nommé père du peuple, à la suite d'une maladie (]ui faillit l'enlever et qui mit la France en deuil. A ses obsè(|ucs, les crieurs des corps criaient dans les rues de Taris, en agitant leurs clocheltes : Le bon roi Louis, père du peuple, est mort !
- Il faut lire Ccsène au lieu i\c Servit, et Faenza au Vmida Fdvence. Ce fut à Alexandre VI et non à Jules II que Louis XII lit restituer, en 1501, ces >illcs, comme dépendantes de l'héritage de saint Pierre. Elles furent toutes emportées d'assaut par les troupes françaises que le roi avait mises sous les ordres de César Borgia.
renl gagner Tambition de cet insatiable, qu'il ne fît baigner la terre de sang luiniain , allumant toute la chrétienté pour défaire les François : lesquels il assiégea dedans IMilan, ayant pour exécuteurs de sa sainte rage tous les princes à sa dévotion, sans, toutefois, pouvoir rien proufilcr, car il eut le Dieu du ciel contraire. Or, jjendant que la Sainteté étoit en ces altères, advint un cas fort mémorable, duquel je vous ferai un conle le plus brièvement que rétrange pitié du cas le pourra permettre. Et vous faut entendre , gracieuses damoiscllcs, que ce cruel pape, tendant journellement ses fdeis et appàls pour gagner et attirer à son parti tous les princes, qu'il savoit avoir quelque moyen de nuire aux François, trouva moyen de pratiquer un jeune prince dOmbrie , duquel je lairai le nom , pour le peu de los qu'il acquerra par mon histoire. Icelui, ou pour la révérence qu'il portoit au pape, ou pour l'amour qu'il porloit à l'honneur des armes, se montioit si aiïeclionné, qu'il ne laissa échapper aucune occasion de combattre, où il ne fût des premiers. D'ond advint qu'aprés s'être trouvé en plusieurs périlleuses rencontres (selon que l'inimitié du nom françois \o poussoit et sollicifoil), force lui fut, après que le siège de IMilan fut levé', de s'aller rafraîchir à Maiitoue, comme sa qualité et le rang qu'il lenoit requéroient; il fut fort honorablement reçu par la marquise*, vefve de ce tant renommé Franoesco Gonzaga, qui fut le dernier de ce nom ; duquel elle avoit, entre ses plus précieux trésors, une fille unique, âgée de quinze ans, d'une si exquise beauté, que l'Italie se doit bien glorifier d'avoir produit telle fleur. Icelle, tant à cause de sa grandeur, que pour être le seul souci de ses parents, fut, de sa première jeunesse, nourrie à la vertu et
' s'il n'y a pas confusion , l'auteur veut parler du danger que courut Milan en 1511, lorsque Gaston, duc de Nemours, et le maréchal de Trivulce, s'y enfermèrent avec les troupes françaises pour résister à l'invasion des Suisses qui marcliaicut sur celle ville cl qui ne fiicnl que s'en approcher avant de rentrer toul à coup dans leur pays.
* Elisabeth d'Est, fille d'Hercule I", duc de Ferrarc, avait épousé, en 1490, François de Gonzague, deuxième du nom, marquis de iMantoue, né en liGfi, mort en 1519, un des meilleurs capitaines de son temps, qui commanda d'abord l'aimée Aénilicnne contre les Français, puis l'année française contre les Espagnols, puis l'armée milanaise, etc. Jules H l'avait fait gonfalonier de l'Eglise en l'opposant aux généraux de I.ouis XII.
instruite avec si grand soin , que, si on considéroit les grûces et perfections desquelles le ciel l'avoit richement douée pour les comparer avec les gentillesses de son esprit et honnêtes disciplines que l'élude lui avoit acquises, il seroit difficile à juger si elle étoit plus redevable à l'art ou à la nature; mais il étoit facile à accorder qu'elle n'avoit sa pareille en l'Italie. Que si le pape gagnoit et pratiquoil force gens pour son service par autorité et par argent, elle gagnoit bien autant de cœurs par un trait de ses beaux yeux ; les gageant et soudoyant si bien par la simple opinion de sa bonne grâce, qu'il s'en fût peu trouvé, lesquels, sous cette espérance, n'eussent osé vouloir, par une douce mort, transiger' leur violente alToclion : de quoi , ce prince , que nous nommerons Adilon , m'est fidèle témoin, qui naguères étoit soldat du pape , et maintenant est devenu champion d'une plus puissante déité. Hélas ! il avoit bien expérimenté que valoit un coup de lance; mais il ne savoit encore combien plus vigoureuse étoit une œillade à l'improuvu décochée. Il étoit sorti tant honorablement des plus dangereuses entreprises , et maintenant le voilà abattu sans espoir à la seule vue de celte beauté ; tellement, que bon lui eût été délre né aveugle, puisque ses yeux lui apportent si grand dommage. Las ! pour avoir trop vu , il se voit tellement changé sans savoir comment, qu'il se méconnoît soi-même. Toutefois, comme un lionceau (qui, se fiant en ses allègres forces, défie tout), le premier coup qu'il est assailli, ramasse son agile fureur et redouble son courage pour se rendre vainqueur -, ainsi ce nouveau soldat d'amour se résout de tenir bon contre l'assaut que lui livrent ses propres désirs , bandés les uns contre les autres, comme mutins citoyens, ne trouvant plus rude ennemi que soi-même -, et , bien délibéré de résister à ce premier effort, se donnoit d'une même main la plaie et l'emplâtre : « Il faut, il faut , disoil-il îi part soi, tandis que la nouvelle maladie ne s'est encore appropriée 2 pleinement dedans , tâcher de la pousser dehors par un prompt remède; car la plus souveraine médecineestd'obvierd'heure *, et le feu qui ne fait que commencer à s'allumer, est plus aisé à éteindre, qu'étant jà tout
' Prouver, manifester.
'^ Établie, rendue maîtresse.
' A propos, à temps.
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embrasé. » Oh ! quil y a d'affaire entre bien dire et bien faire 1 qui fait que ceux qui louent ardenunenl la vertu, la suivent et embrassent froidement. Las! voyons ce pauvre amanl qui se conseille le mieux du monde, mais il n'use point de son bon conseil, et ne rougit point, en se démentant soi-même par un repentir duquel soudain il se repent. II livre la forteresse à l'ennemi; il se veut décoilTer de cette inconnue frénésie ; mais, comme le cerf portant sa flèche au flanc, plus il fuit sa mort, d'un pied incertain et égaré, d"aulanl j)lus il se l'avance, faisant toujours entrer le fer dedans son corps par la rencontre des branches épaisses ; ou comme l'oiseau enrèlté, plus il tâche en frétillant se défder, et plus il s'empiètre : ainsi le pauvre prince (nouvelle prinse et conquête d'amour), plus il s'évertue de dompter son mal insolent, et plus il rend sa plaie ouverte et dangereuse ; si bien, que , par ce doux accueil, il se sent tellement gagné, que d'ores en avant il ne loge plus en lui, ains le fourrier d'amour lui a marqué logis dans la face de sa belle Clarinde (car ainsi s'appelait cette belle infante de Mantoue). Las 1 si le simple objet de cette perfection a si fort ébloui, comme rayons trop luisants , les yeux de sa raison , qu'eùl-ce été , je vous prie, s'il eût pratiqué ses bonnes grâces par quelque amiable devis? ou si , par fréquentation , il eût acquis connoissance de ses sages et douces mœurs, et eût observé par expérience de que! rare savoir son gentil esprit étoit enrichi, qu'elle faisoit distiller par le miel de sa langue, pour abreuver les plus doctes oreilles? car , comme j'ai dit , elle n'avoit sa pareille delà les monts , sinon peut-être Cassandre', fille du seigneur Ange Fidcii, Vénitien, laquelle faisoit leçon publique es sept arts libéraux , et étoit bien versée aux deux langues cl en la théologie. Le jeune prince, n'ayant encore qu'à peine vu à demi cette princesse , se retira tout pensif en son logis, oi'i, espérant trouver repos par l'absence et éloignement de ce fiui causoit son mal, il se
sentit assailli de nouvelles algarades. Car, si la /
• Cassandra Fidcii , d'une famille originaire de Milan, naquit vers lin.'). Elle savait les lan^^ucs anciennes el t^ait renommée par ses connaissances étendues en tiisloirc, en pliiiosopliie et en liiéologie. Les papes el les rois lui donnéreiil des témoignages de leur eslime. Klle soutint iiuliiiqucmcnl des liièses plii(osopliiques à Tadoue. Elle vécut jusqu'à l'âge de cent dcjx ans.
présence de" sa douce mort' lui avoit ailisé beaucoup de passions , l'absence corporelle d'icolle, pour être plus vivement empreinte et représentée au plus profond de son cœur, lui étoit nu'Ile fois plus pénible (comme nous voyons une blessure ftiire braucoup plus de mal étant à repos, que lorsque lecoupsedonnoit en la colère); si bien, qu'ayant fait sem])lanl de souper par manière d'acquit, tout songeart et égaré en la forêt des pensées, se met au lit, où, cuidant trouverallégement et repos à ses ennuis, trouva tout à rebours de son attente; car la plume, molle aux autres, lui éloil une dure enclume, sur laquelle il forgeoit mille projets fantastiques, qui, aussitôt qu'ils étaient étoffés, s'évanouissoicnt et i^erdoient en l'air avec un orage de soupirs, qui allumoient le fourneau de ses malsaines conceptions. El plus il làchoil de rompre celte amoureuse trame, et plus il nouoit élroilemcnt le lilol ennemi de sa liberté ; comme nous voyons un cours d'eau renforcer sa violence, quand il est empêché par tme écluse opposée. « Hélas I disoil-il, à quel malheur m'a assujetti mon cruel destin , et d'où vient que je franchis si heureusement les hasards de la guerre , exempt du danger d;'s armes, pour être si mal traité des dames, où chacun trouve assurance PDea! pourquoi ne me puis-je aussi bien défer;drc des tendres (illes, comme je fais des rudes chevaliers? VA\ ' ijourquoi m'onl les cicux asservi à une si foibic puissance ? Au moins, s'ils leur vouloient bailler aux yeux des armes ofl'ensives, que ne m'ont-ils reujparé la i)oitrine d'armes défensives? Ah 1 que bon m'eût été d'être altaltu par l'ennemi, avec la fleur d'Italie; non pas échnpper. pour, traînant mon lien, venir ici mourir en langueur, et finir ma jeunesse sans homieur, comme Achille entre les damoiselles de Lycomèdes-, fondant , ainsi que neige, aux rayons de cette beauté! Lasl pour mon bien el repos, je ne la devois jamais voir, oti, s'il faîloit que je la visse, je ne devois jamais la perdre de vue 1 0
' On sent déjà dans le Printemps d'I'cer rap|irocIie de celle école de fadeurs amoureuses qui l'ut en \ogue pendant la première moitié du dix-sepliéme siècle a\cc. les romans d'Honoré d'IrPé el de .Mlle de Seudéry. (Vêlait dès lors une imitation des sonnets de Pélrar- (|uc et des poésies italiennes, Iradiiiles en vers par lionsard. Desportes et Joacliini DuLellay.
' r.oi de Scyros , à la cour du(]uel Tliétis en\oya son fils Achille déguisé en femme, pour l'empèchcr de prendre pari à la guerre de Troie, où il devait pdrir.
A'IEUX COINTEURS FRANÇAIS.
valeureux chevaliers franroisl qui, sous IMiorreur de voirc prouesse, faites Iroinblcirunivcis, n'ayez, irayez désormais plus (renvic sur la preniièie verludu [jriiico A(lilon,el si je ne vous pcuv plus liuite, sacliez-eii gré à la princesse (le Miinloue , (pii m'a olé le repos pour vous le L'ailler, non pour m'avoir tué ou fait cslropial ', mais pour me cai^liver durement en une élroile prison. El (ju'à l'avenir chacun prenne pxempiL' d'un service si ingratement récompensé en moi; car ([uelle plus grande ingratitude poiirroit-on trouver (pie si mal traiter ceux (pii viennent par Visitation faire honneur et révéi'e.'ice à ime dame? Ahl (picl)ieu a Ijien fait naîlie en un même temps mi pontife sanguinaire; pour la moi1. des corps, et une beauté démesurée i)oui- la mort des esprits , et tout pour la ruine de la pauvre Italie I» A tant le désolé seigneur, s'échauiïant de plus en plus, passa la nuit en larmes et souî)irs , tellement qu'ores se résouldoil- de |)0ursuivre le fil de son nouveau dessein, puisque nui bien ne s'acquiert sans travail , aussi que la cliosc valoit bien la peine; ores se délibéroit de lâcher la prinse et ne se tourmenter à crédit pour une chose tant incertaine, qu'on n'y voyoil rien de quoi asseoir quelque assurance, mais bien une sotte espérance. Qui a point vu un voyageur, lorsqu'il rencontre deux chemins divers, demeurer tout court, en doute lequel des deux il doit élire PTun et l'autre lui seuiblent bons, et si se défie que l'un et l'autre ne le fassent fourvoyer. Ainsi étoit de ce pauvre amant, lequel, après avoir longtemps balancé entre espoir et crainte ses douteuses pensées, sauta du lit en place et s'habille de tout point. Puis, résolu de couper broche à ces nouvelles pratiques, fuyant si loin le cor[)s aimé, que ramour ne le pourroit suivre, monte à cheval et tire son chemin droit à Plaisance, où lors étoit le pape, rassemblant ses forces. Il s'en va, guidé de ses gens et de son cheval ; car celui qui n'éloit plus à soi pour se gouverner, à peine eût-il pu gouverner et conduire autre chose. Il s'en va donc, mais son esprit, qui ne veut plus être son hôte, est demeuré en garnison à Mantoue, laissant le corps comme une statue, qui, poussée du vent, fait semblant parfois de se mouvoir, et n'étoit animé que de son ronge-cœur souci. Etant arrivé à Plaisance, il alla faire la
' Pour estropié.— ^ On dit aujourd'hui rcsolvait.
révérence à la Sainlclé, qu'il trouva fort à propos, en sa chambre, machinant quelque malenconlre aux Fran(;ois -, et après les embrassades accoulumées : « Eh bien! dit .Tules, mon enfant, où vous ètes-vous tant gardé, sans me faire savoir nouvelles de vous 1' .Te vous assure que j'ai eu grande peur de vous avoir perdu, ne trouvant à dire' que vous -, mais ores votre venue m'ôte d'un grand émoi. » Le prince, sachant combien il étoit cher au pape, s'excusa au mieux qu'il put, dissimulant ce qui en étoit, pour la révérence qu'il lui porloil.3Iais pource que chacun lisoit facilement en son visage qu'il étoit maltraité de ses désirs et que quelque ver secret lui rongeoit sajoiccoutumiére, un gentilhomme qui lui éloil plus lavori et familier le supplia tant, (|u'il fallut à toute force et importunilé découvrir fout ce qui en étoit. Parquoi, il lui dit: « Lucidan, mon ami (car tel étoit le nom du gentilhomme), je te remercie du soin que tu as de moi, qui te fait soupçonner que je couve quelque maladie causée d'excès, .le t'assure que ta douteuse conjccluren'a jjoint été loin de vérité; car j'ai été si grièvement navré ( voire en un lieu oùje m'étois retiré pour mon assurance et sauvcté), que je n'attends aucun remède qu'une trop tardive mort. Et te faut savoir que, le siège étant levé de devant Mantouc par l'ennemi , j'élois allé héberger à Blilan , pensant me rafraîchir; mais un tel feu m'y a saisi , et soudain s'est embrasé de telle sorte, que toute l'eau de la mer ne le pourroit éteindre : ce que je vous prie tenir secret, en souvenance de la bonne estime que j'ai de vous , qui ne permet que je vous puisse rien celer, 'd Adonc, lui découvrant son cœur, discourut de fil en aiguille comment il fut atteint et surmonté par le doux recueil - de la princesse Clarinde, et du mal que depuis il en avoil enduré, qui étoitdèjà si grand, qu'il ne pouvoitplus croître. « Conunent ! monsieur, dit Lucidan , si la fortune vous a bien adressé, quelle occasion avez-vous de vous plaindre d'elle? IMais pourquoi êtes- vous si inique en votre boimc cause, donnant contre vous-même accusation et condamnation? pourquoi soupçonnez-vous rigueur et disgrâce, où vous n'avez encore trouvé que toute douceur et courtoisie? et, puisque n'avez aucune matière de mécontentement, pourquoi vous défiez-vous
' Il faut lire adiré, égaré, absent. — * Pour accueil.
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de vos forces et mérites, qui jamais ne rencontreront de refus en gentil cœur? Non, non, bon courage! je vous pruleslc que vous serez en bref jouissant de voire désir , puisqu'il est si bien logé, ou tout mon labeur et industrie me défaùdront ^ et vous prie vous reposer sur la promesse d'un assuré ami et fidèle serviteur. Mais je vous prie (d'autant que Tàge m'a apporté quelque expérience et qu'il n'y a en vous si bon jugement qu'amourn'aveugle), qu'en ceci vous gouverniez par mon conseil, qui est, que sur touie chose vous ayez en singulière recommandation ( si vous cherchez un chemin court et assuré) de faire la couru la mère, et la pratiquer soigneusement et n'y épargner aucune partie de votre devoir ; car, ayant un coup gagné place en la bonne opinion de la mère, les boimcs grâces de la fille vous sont acquises. El pour vous dire ce qui en est, la fille est comme un paroi 'blanc qui reçoit toutes impressions , et si l'on passe la main par-dessus, tout ce qui étoit charbonné seiïace : aussi , elle aime maintenant tout, et maintenant n'aime rien. Les llcurs meurent tous les ans et renaissent tous les ans, mais l'amour des filles naît et meurt tous les jours, sans qu'on y puisse rien voir de certain , fors cette règle infaillible que toujours le dernier chasse le premier , comme l'on voit une onde pousser l'autre, tant la nouveauté plaît à un esprit volage. Autrement, il faudroit dire qu'elles n'ont du tout point d'amour comme trop dures pour un si doux hôle, et que leur peu dalTection erre inconstammenlçà et là, faisant accueil à chacun, d'un visage tel qu'il leur plaît prendre, en dépit de leur copur qu'elles démentent , et n'ont aucune discrétion ou choix, jusques à ce que leurs mères les aient prises au rets ordinaire de mariage. De fait, prenez bien garde si les filles, quand on les pourchasse, ne se remettent pas du tout au vouloir de leurs parents, sans pouvoir ne même oser dire : « J'aime,» sinon lorsqu'elles sont prises au rels de mariage. Ainsi, si l'on voit les mouches voltiger sur toutes les fleurs d'un jardin indilTéremment (selon que la variété les délecte et leur volage plaisir les souffle), sans s'amuser guère jjIus à l'une qu'à l'autre, afin de tàter de tout, errantes, çà et là, jusques à ce qu'une toile d'araignée les ailarrôlécs.
' Ce mol est mainlcnant féminin , malgré son clymologie (panes), qui est masculine.
Parquoi , croyez mon avis , et vous faites fort que, si la mère vous aime et estime, la fille est vôtre, comme l'on dit : f^'ille gagnée, château rendu. » Ces propos d'im ami cntenlivement recueillis , et notés par le jeune prince , enbaumèrcnt et consolidèrent tellement les plaies de son âme, que je ne sais si jamais consolation de ronfesseur contenta davantage le désespéré pécheur. Et pendant cette salubre fomentation', il vint nouvelles que les François, enorgueillis d'avoir si bien repoussé et fait lever le siège de ]Milan , suivoicnt la pointe de leur bonne fortune, sélargissant au grand dégât et dommage des terres de l'Église ; qui fut cause que le pape manda en diligence César Borgia-, qui avoit toutes les forces d'Ombrie et de la Pouille, enjoignant aux Vénitiens et Espagnols de tenir camp et se rassembler pour faire tète à l'audacieux ennemi. Dont advint que les deux armées s'étant rencontrées près d'une petite bourgade appelée Lugo, se coururent sus de (elle furie, que la meilleure part des forces de Jules et des "N'énitiens furent défaites à la première charge % avec peu de perle du coté des François, qui, ne se contentant de leur victoire et dèlre maîtres du camp , faisoient leur compte d'exterminer toute la race de leurs ennemis ; comme ne débattant seulement de l'honneur, mais aussi du salut et vie. Parquoi, Gaston de Foix , duc de Nemours, neveu et lieutenant-général du roi, prince dune souveraine vaillance, époinçonné d'un honneur de gloire et d'une bouillante jeunesse, poursuivit les réchappes de la bataille si vivement, que sa fortune trop pressée et importunée lui fit faux bond , comme un cheval qui . pour être trop piqué , rueetjetle son chevaucheur par terre. Ah! que ce capitaine étoit bien sage, qui disoit que trop contraindre son ennemi étoit lui bailler des armes pour se défendre:
' Traitement , remède.
-L'auteur commet ici une erreur des plus grossières : l'infâme César liorsia , l)àtard de l'infâme pape Alexandre VI, était mort depuis iilusicurs années. II avait déjà disparu de l'Italie , en lôOi, lorsque Jules 11 le fit arrêter et que Conzalvc de Cordoue, vice-roi de Naples, l'envoya prisonnier en Espajine au château de Médina del Canipo. Borgia s'étant échai)pé de sa prison, se réfugia auprès de son Ijeau-frère, Jean d'Albrel, roi do Navarre. 11 fut tué en lâOT dans un déOIé des Pyrénées.
•"• Ce récit donne une bien chétive idée de la célèbre bataille de Ravenne , donnée devant cette ville le jour de raques, 11 avril 1512.
ainsic plus cxpôdicnl éloil de lui faire un pont d'or pour fuir. Car la loi de nécessilé est si dure, disoit le divin Platon, que les dieux mômes n"y peuvent résister; et son disciple • dit que nécessité est mère des fausses vertus, et fait même de faux miracles. De fait, nous voyons que le fils de Crésus, muet de sa nature, voyant, après la prise de la ville deSuze, un soldat qui vouloit tuer son père, s'écria : «Sauvcla couronne! » tant l'affection naturelle eutde puissance, qu'elle amenda un défaut naturel par un nécessaire miracle. Partant, ce grand guerrier duc de Nemours devoit user sobrement de sa glorieuse victoire, obtenue prés Kavcnne,sans réduire les fuyards à une extrême nécessite de défendre, se souvenant qu'un peu auparavant les François (étant pressés par la ligue qui se fit contre Charles luiiliéme*) s'éloienl,avec le fer victorieux, ouvert le chemin qu'à toute force on leur vouloit clore. Ainsi, à ce coup, nos Italiens font, comme on dit, de môme pain même soupe; car étant en route, cl néanmoins pressés à dos et poursuivis si étroitement, après leur déconfiture, se rallièrent, et, d'un courage désespéré, lournérent visage, choquant de Italie violence les plus hardis poursuivants, que le duc de Nemours, pour être des plusûpres, y futoccisavec le seigneur de Montcaravel, d'Alégre le père, et autres notables chevaliers* ; mais le jeune seigneur d'Alégre en eut un peu meilleur marché,
' Arislole.
* Apres l'cxpéflilion Iriomplialc de Ciiarles VIII en Italie, une ligue fui formée contre lui à Venise, en 1595, par l'empereur Maximilien , rarcliiduc riiilippc d'Autriche, Ferdinand, roi d'Aragon, Ludovic Sforza, duc de Milan , et les Vénitiens. Mais le gain de la hataillc de Fornoue permit au roi de France de rentrer dans son royaume, en al)andonnanl successivcnienl toutes ses conquêtes.
= La mort de Gaston de Foix est racontée en détail par riiislorien du clievalier Bavard et par Brantôme. Ce jeune prince péril victorieux, avec tous ceux qui l'accompagnaient , dans la poursuite d'un gros de cavalerie espagnole. Yves d'Alégre était un des meilleurs capitaiiies de l'armée française, et il avait acquis dans les guerres d'Italie la réputation d'un homme de guerre consommé. Son lils. Jaciiucs d'Alégre, seigneur de Viveros, ne fui |)as sauvé, comme le raconte l'auteur du Printemps à' Vver ; mais il tomba sons les yeux de son \ieux père, qui le rléfcndail. « Les corps du comte de F()i\, d'V\es d'Alégre cl de son (ils furent diligemment recherchés cl rapportés, dil la Chronique de Hnmberl l-'cUay, cl dejjuis, conduits avec solennelle et funèbre pompe en la ville de Milan. »
demeurant prisonnier ( après avoir reçu une plaie au bras qui l'empéchoit de plus se défendre ) de messer Francesco ' Gonsaga , lequel l'emmena soudain hors du camp -, et fit sagement, car les François, qui , de malheur, durant ce choc, s'étoient amusés derrière à fouiller les morts, comme pensant jouir du fruit dune victoire assurée, et avoient mal suivi leur bon duc, oyant par i'escopeterie de cette recharge que l'ennemi tournoit visage, accoururent à la foule; mais ce fut si tard , que , comme je l'ai dit, le duc étoitjîi défait : qui fut cause que, n'y pouvant donner autre remède, non plus que le médecin venant après la mort, tournèrent leur regret et pitié d'icelui en cruelle vengeance des ennemis ; et, sans prendre aucun à merci, ils firent des corps humains une inhumaine boucherie. Même ayant entendu que quelquesuns s'étoient sauvés dans Ravenne, ville prochaine, d'une furie indomptée, rassiégèrcnt et la prindrent , oii , bannissant toute rémission et grùce, ils imprimèrent les rigoureuses marques de leur juste colère. Or , après une misérable destruction des meilleures villes d'Italie, principalement de Lombardie, le pape, pour ôtcr les François de ses terres, suscita les Anglois, qui firent descente à (Valais pour assiéger Thérouenne *; qui fut cause qu'on laissa défaillir l'Italie pour se défendre d'Angleterre. Ainsi les potentats, jouissant de quelque repos et prenant haleine, firent délibération sur les rançons et échanges des prisonniers de guerre; si qu'il fut arrêté de rendre le jeune seigneur d'Alégre pour le marquis de Péquière. Or, le seigneur Gonzague l'ayant échappé et sauvé ( comme j'ai dit ) , l'avoit mené en un sien château fort, distant de deux milles ou environ de IMantoue. \A, il étoit fort honorablement traité pour l'élal qu'en faisoient les François et la bonne opinion que les Italiens avoient qu'il
' L'ancienne édition porte à torl Fenlînnndo. Le seul prince du nom de FerdinamI qui fui alors dans la maison de Gonzague était fils de François et avait quatre ou cinq ans.
^ Ce fut en 1513, après la mort de Jules II, que Henri VIII , roi d'Angleterre , de concert avec l'empereur et les Suisses , attaqua la France et s'empara de Terouenne, à la suite de la bataille de Guinegate ou journée des éperons, dans laquelle les Français furent mis en déroute presque sans combat. Avant cette défaite , la perle de la bataille de Novarre, gagnée par les Suisses, avait forcé LaTremouille d'évacuer le Milanais.
LE PRINTEMPS D'YVER
éloit grand seigneur ; lollemcnt qu'un jour enlrc autres qu'il faisoit beau , son délenlour s'cssayant de lui montrer toute oUice de courtoisie, le mena chasser en un bois prochain de son château, où tous deux ils coururent un cerf déparqué, de si vive atTeclion, qu'ils perdirent tous leurs gens sans y penser et sans avoir autre souci (pie h qui seroit premier à la mort de la bète. Et lurent fort ébahis , quand tous égarés ils se trouvèrent prés d'une belle et délicieuse fontaine, si bien couverte de feuillade , que l'enlrée en éloit tolaicmcnt défendue au soleil. En ce lieu délicieux éloit lors, de bonne aventure, une compagnie dedamoiselles, qui, sous cet ombrage, prenoient le frais du jour. Aussitôt que nos chasseurs eurent découvert celle belle assemblée, le seigneur Gonzague, reconnoissanl de loin que c'étoil sa sœur la marquise qui éloit lu venue, accompagnée de sa fille, en avertit son prisonnier, et ensemble donnèrent gaillardement des éperons- puis, au bout de leur carrière, niellant pied à terre, allèrent faire la révérence à la dame -, là où ils ne faillirent de trouver le prince Adilon, qui, ayant Iréve d'armes et non pas d'amour, étoil venu pratifjuer les bonnes leçons de son Lucidan, suivant lesquelles il s'éludioit si enlenlivement de faire la cour à la mère, que la fille tourna celte fine inlention à sollise, l'imputant à quelque puérile ou rustique honte, et se mécontenta si fort de son devoir, qu'elle le print à mépris et dédain. Le jeune seigneur d'Alégre, ayant fait envers la marquise tout l'honneur et révérence que son mérite requéroit, tourna les yeux tout autour de soi ; mais il ne lui fui guère permis d'en disposer si librement, car leurs rayons vagabonds furent soudain arrêtés [)ar les perfections de la jeune princesse, laquelle ayant avisé, seulelle et destituée de compagnie qui l'enlretînl de quelques propos, commença de faire à la mode française, cl, pour ne manquer à son devoir, l'accosta de si bonne façon et renlrcfinl de devis si gracieux, qu'elle avoit bien de quoi se contenter d(; son heureuse venue, qui rccompensoit les défauts ' d'Adilon -, et combien que son port cl maintien, et sa gentille façon, sentant bien sa grandeur et bonne nourriture , ainsi que son équipage el l'honneur que lui déféroil le seigneur Gonzague, le
' Pour compensait les fautes.
rendît fort honoré à toute la compagnie, qui trouvoil néanmoins un peu étrange qu'il avoit si tôt accoste l'infante , contre la coutume du pays, mais encore plus contre le gré du prince jaloux. Toutefois, les grâces don! sa belle jeunesse éloit reconmiandable , le rendoienl tant estime elluiconquétoienllellementlecœurd'un chacun, qu'il falloit, bon gré mal gré, que l'envie baissai la tète. Or, après avoir |)assé cette partie du jour en grand plaisir, la marquise pria son frère el le seigneur d'Alégre de venir cl IManloueavec elle : ce que très-volontiers ils lui accordèrent pour diverses considéralions, Gonzague , pour faire voir à son prisonnier quelque chose digne d'être racontée en France, et d'Alégre, pour continuation du bien encommencé. Adonc prindrcnl le chemin vers la ville, durant lequel Amour, qui jamais ne s'écarloil des yeux de la belle Clarinde, fit si grande plaie au tendre cœur de son nouveau courtisan, que la seule mort y apporta remède, comme vous entendrez. El combien que le pauvre amant eût beaucoup de compagnons en sa misère (car mille et mille éloicnt navrés de l'amour de celle belle), si est-ce qu'il avoit de quoi se consoler en ce qu'aucun n'avoil pari en sa gloire: d'aulan! qu'il fut si heureux et forluné, que, recevant un coup, il en donna un autre. Et si le coup fut grand et dangereux en la poitrine du chevalier, il n'épargna point la jeune princesse, qui, par linespérée vue du ciievalier, se sentit tellement atteinte ù l'improuvu de sa gentillesse, que force lui fui de commencer à apprendre que c'étoil que d'aimer ; tellement qu'ayant à part elle enlentivement remarqué un nombre infini de grâces el vertus en son genlilliouinie françois , el, en faisant secrète conqjaraison , ne savoit laquelle elle devoil plus admirer: mais elle savoil bien qu'on ne lui eût pu rien désirer pour raccomplissemenl d'une humaine perfection ; tellement que, ne pouvant par sa face (qu'elle lenoit découverte pour son avantage) dissimuler le bien qu'elle lui porloil, lui donna taisiblcmenl' hardiesse de découvrir son nouveau mal, afin d'en recevoir allégement par un prompt remède. Parquoi, attiré par une espérance de faveur (pie lui promelloil une si douce beauté (qui, étant cause de sa douleur, s'étoit réservé toute la puissance de guérir) et
' Tufitcment.
quasi par un œil babillard lui on donnoil quelque polile assurance, rompit les liens de.sipicls la crainte ennemie de tout avancemcnl lenoil sa langue attachée, et lui dit, après un profond soupir: « Ah! ah I madame, comment me puurrois-je assez su(ris;iimncnt plaindre de ma rigoureuse fortune, qui, ne se contentant de m'avoir privé de tous mes parents cl amis, sans aucune nouvelle quelle issue ils ont eue à celte hasardeuse bataille, d'où ( pourceque les meilleurs y sont morts) à grande peine pourront-ils être échappés, el no se contentant de nfavoir amené blessé en une terre étrangère , captif do celui qui demandoit ma vie, m'a aujourd'hui, pour du tout m'accabicr, ùlé ce peu qui me restoil d'espérance d'une heureuse liberté, qui me devoitresliluermes|)orles? Car, hélas! depuis .quelques heures en çà, elle m'a si durement asservi aux cxcellenles grâces qui reluisent en vous, qu'au lieu que je n'étois que jusqu'ici prisonnier que de corps , désormais je le suis de corps et d'âme , voire si étroitement, que je ne sais quel élargissement je doive attendre, n'y en ayant point d'autre, que celui-là qu'il plaira à votre douce merci m'octroyer de pleine grâce. El si suis lellement charmé (pardonnez-moi si je no puis mentir), que , comme un patient qu'on endort avec les mandragores pour lui couper un membre, je ne sens point mon mal , ains, au lieu do mal, trouve en ma misère si grand contonloment, qu'il me semble bien n'y avoir en ce monde telle félicité, que la peine que j'endure, ni aucune liberté si douce, que la diuc l)rison de si belle geôlière, ni vie tanl délicieuse qui puisse égaler l'heur et le bien que j'allcnds, mourant en votre amoureux service.» Ce disant , regardoit la princesse d'un œil si langoureux, qu'il lui ôla la force d(> rien répondre, perdant la parole, comme ceux qui ont vu le loup sans y penser. El no pouvant, la passionnée infante, répondre aucune chose, lui serra lellemenl la main , que , par ce langage muet, elle lémoignoil assez quels assauts elle soutenoit en son àine. Parquoi, l'amant, se sentant serrer l'éperon au liane par colle première faveur , reprint son haleine loul embrasée d'affection, et poursuit son propos, disant : <( IMais mon Dieu! quelle étrange aventure, autant contraire à mon attente que favorable à mes désirs , a conduit un chasseur ( duquel le devoir éloil de prendre) en un lieu
ou lui-môme a été prins par les rets gracieux qu'avoit tendus une chasseresse si puissante, (piusnnl de la vertu d'une déesse , m'a rendu semblable à ce pauvre Actéon, sinon (lu'Acléon fut changé en cerf pour avoir vu Diane toute nue, et moi je suis devenu serf pour vous avoir, madame, vu seulement vêtue. Et ne pense pas qu'à ce compte , qui vous vcrroii à nu ne devînt pierre immobile, connue ceux qui rogardoionl la Méduse. Boa! je n'avois jamais cru jusqu'à celle heure quaulour des fontaines on trouvai des nymphes, des dryades, comme on disoil, et si n'eusse pas pensé que leur ronconlro fùl dangereuse. 0 seigneur lîaléas ' ! no craignez point désormais que je me dérobe pour m'cnfuir aux miens -, car je suis tant bien enchaîné ici par la beauté do votre nièce, qu'il ne me faut plus autre garde que sa vue. El coimno jadis les Grecs , après avoir làlé en lîle étrangère du bon lot, tous alfriandés oublièrent l'envie do plus retourner en leur pays, ainsi, doucement amorcé par ses bonnes grâces, qui distillent de ses beaux yeux , je souffrirai plutôt la dure mort, que que l'absence d'elle. El en ceci, las ! vous me faites chèrement payer les bienfaits et bons Irailemcnls reçus do vous, aggravant ma condition contrôla loi dos armes, et votre promesse qui devoil être inviolable 5 car je pouvois sortir de vos mains en y remettant, au lieu do mon corps , quelque rançon d'argent; mais do colle prison ici, dit-il, regardant la princesse , il n'y a autre rançon que la vie, qui me puisse délivior oL alfranchir. Ah I madame, que! désaslre iiourroil-on voir plus conjuré à dolruiVe un misérable, que le mien ? J^as î ne vous émoul-il point à pilié et compassion? Et il est on vous seule do m'en venger, ce que je vous supplie faire bientôt, si vous avez envie de vous garder la vie d'un bon serviteur, lequel avez aujourd'hui conquis, me surprenant par votre embuscade, comme l'oiseleur fait l'oisillon, dont les ailes, dépourvues do prudence, trahissent le corps. » A quoi la belle infante répondit avec un ris blandissanl''. « Eli bien ! monsieur, si la fortune de guerre , qui jamais ne se joue aux couards et poltrons , a voulu qu'ayez été fait prisonnier de mon oncle, je ne vois pas qu'ayez tant d'occasion de
' Ce nom, qui ne s'applique à personne, est cvidemmcnt corrompu : il faut lire Conzayuc. "^ Caressant.
LE PRINTE3IPS D'YVER
vous plaindre , élanl tombé en si bonne main. El me semble que voire .-Klycrse fortune ne vous peut tourner qu\i?;rande gloire, ayant i'ié vaillamment prins en la compagnie des plus courageux et hardis guerriers de France, par un qui, au maniement des armes, ne trouve son pareil en toute ritalie. î\Iais je trouve encore plus étrange de vous voir plaindre de moi, qui, tant s'en faut que je voulusse vous en avoir donné la moindre occasion, qu'au contraire je m'eslimerois bien redevable à ma bonne fortune, si elle m'avoit adressé en lieu où je pusse montrer le bien que je vous désire , comme vous saurez lorsque la bonne occasion s'en présentera, laquelle je chercherai toute ma vie et ne l'aurai si lô( trouvée, que ce ne soit trop lard à mes souhaits. Car les grAces admirables qu'en peu de temps j'ai remarquées en vous, ont tant de puissance à forcer les volontés de ceux qui ont tant soit peu d'humanilé et savent gagner si bonne place aux cœurs des l)lus barbares, que je ne sais de quelle pénitence ou plutôt de quel supplice je punirois (si j'en étois juge) le moindre déplaisir qu'on vous auroitosc pourchasser, si d'aventure il se Irouvoilquelqu'un si dénaturé. — Ahl ah! madame, répondit le chevalier , est-ce donc ainsi que vous traitez vos hôtes, les festoyant de risées pour leur soulagement? Si est-ce, madame, que, quelque chose que (pour la puissance qu'avez sur moi , il vous plaise dire), je vous puis bien assurer que si Nature m'a été chiche des grâces et libérale des affections requises 6 celui qui, par céleste faveur, auroit ce bien que d'être vôtre et avoué de vous pour tel , que toutefois ce peu qui est en ce corps a élé voué cl sera employé à voIre service : en quoi je suis tellement résolu , qu'il n'y a injure du temps ou de ma fortune qui y puisse mettre empêchement. Et quant à ce que demandez quelle cause j'ai de me plaindre de vous, hélas ! madame, ce n'est pas de ce que je suis, par votre inespérée vue, tombé en une éternelle prison ("qui m'éloit, dés ma naissance, préparée pour confiner' mes meilleures affections), car un plus grand bien ne m'eût pu advenir pour récompenser en un jour tous les maux de ma vie. Mais je me plains, madame, de ce que mon aventure m'a adressé en lieu où tout le mérite de tous les vivants n'est digne ne sutTi-
' Enfermer, concenlcr.
sant de rien mériter. Toutefois , s'il étoit permis à un bon vouloir de bien espérer, et si l'Amour étoit si bon maîlre, qu'on gagnât quelque loyer en son fidèle service, j'oserois bien promettre â moi seul l'heur dont j'estime (oui le monde indigne: car, comme iNatures'est éballue à montrer combien elle étoit bonne ouvrière en façonnant votre corps si parfait, pour l'exposer à la merveille ' dun chacun-, aussi, vousa-t-elle bien voulu faire en ma personne un serviteur, qui n'a en loyauté son pareil , et ose bien dire ( pardonnez-moi ce petit tort que je vous fais) qu'elle n"a point recueilli et assemblé plus de grâces en vous, pour vous les mettre à l'abandon-, qu'elle a amassé en mon cœurd'affeclions dévotieuscs à votre loyal service: qui fait que, si les justes récompenses suivent les fidèles travaux, et si, pour èlre bien aimé , on est obligé à bien aimer, j'ai de quoi contenter mon affamé souci, de l'aliment d'un(; espérance de voire faveur et grâce. » A ces mots , Clarinde fut tellement combattue par l'amour et la vergogne, que son pauvre cœur, en celle agonie, nesavoit à qui il se devoit rendre; et la langue, altendant lequel des deux auroit la victoire, setenoit coi. ne servant que d'un fardeau inutile à la bouche, jusques à ce que les forteresses de l'âme , vivement assiégées , se rendirent à la miséricorde du viclorieux Amour, qui, usant de son pouvoir, mit en liberté la parole que la honte avoitlenue prisonnière; laquelle, sortant encore loule tremblanle parla bouche de la pucelle, fut telle: u IMais pourquoi, ami, vous défiez-vous du bonheur qui vous attend pour le couronnement de nos amoureux dé.^ir8p Eh ! quelle plus grande assurance de mon amour voulez-vous , (pje celle que malgré moi je vous déclare à celle heure? Quelle plus haute gloire attendez, que de me mener en triomphe parla victoire qu'Amour vous a acquise sur moi, for(;ant mes rebelles désirs par TelTort de vos bonnes grâces? Mais je vous veux bien avertir de bonne heure (pource que, vous autres François, avez le bruit déire légers et volages, vous vantant cl cherchant louange aux dépens de l'honneur des dames , qui est ou doit èlre conjoint au vôtre propre), que, si en ce cas (et vous en souvienne, premier que passer outre), vous vous mon-
' A l'émerveillement, ;'i l'admiralion.
^ CeUc ithrase ellipliiiue lioil signilicr : pour les mettre à votre disposition.
trcz François, vous Iroiivorez en moi uno dissimulée Ilaliennc, (|ui vous tiendra le bec on l'eau, et ne vous abreuvera que de nioqucrie. Parquoi, ami, je vous recommande foi et secret, qui est la seule couronne pour f^lorifier heureusement les vraies amours, et les faire régner sur l'ennui. Dcquoi vous vous souviendrez, en portant pour l'amour de moi celte ba^ue.» Or, cet anneau avoit pour sa pierre un Cupidon courotuié fort miyiionnement (étant entaillé en un eamoïcu d'amalile'), qui avoit les mains jointes, sinon qu'il meltoit un doigt dans sa bouche -, et au dedans étoit écrit, pour devise : Foi et secret. Je suis bien empêché ci vous persuader que le bien fortuné amant recul ce beau présent : si est-ce (et je vous prie de le croire ) qu'il ne l'eût pas refusé quand ores il eût été aussi chaud que braise. Or, après qu'il l'eut gracieusement remerciée, et des mains et des yeux et de la bouche, cette gracieuse maîtresse, ainsi qu'il vouioil parler encore, voici sortir de la ville force jeune noblesse, en si grande foule qu'on eût dit que la ville s'en alloit par ses portes. Cette compagnie, étant venue au-devant de leur marquise, se mêla brusquement parini ses damoiselles, interrompant les secrets propos de nos amants, lesquels ils conduisirent jusques au palais de la seigneurie; où, étant arrivée toute la troupe, trouvèrent les tables couvertes pour le souper. iMais, hélas! tant d'exquises viandes, servies en si grande pompe et magnificence, n'étoient sullisantes pour rassasier les esprits affamés de ces deux -, lesquels, voyant l'occasion s'être souslrailc de plus conlinuer leurs tant affectionnés propos, ne se convioient durant le banquet (pour la délicale pAture de leurs âmes), que d'œillades, qui, le [jIus souvent, s'entre-choquant à la rencontre, se rcndoienl d'une même atteinte vaincues et viclorieuses. Oh! Amour, que tu es une éliange chose et d'étrange nature! qui, pour la viande plus délicieuse et savoureuse, ne te repais que de peine et souci, dont tant lu dévores, et moins lu te soûles ! Ilélas ! une gourmande sangsue enfin tombe de la plaie faite, se luant par sa propre nourriture! mais toi, goulu , dévorant ù grands morceaux le cœur de les sujets, sans le consumer, lu ne te soûles non plus que l'aigle qui, peri)étuellemenl,
On dirait maiiileiianl : camaieu d'amèUnjstc.
ronge le foie de ce misérable damné'. Ha! que ces passionnés amants en donnent sulTisant lémoignage -, lesquels, comme deux cailloux s'entre-froissent en rendant le feu caché dans leurs entrailles, ainsi, par l'allisement de leurs ardents regards , se consmuoienl mutuellement : dont la violence fut telle, qu'elle ne fut sentie seulement d'eux deux , ains (comme il est impossible de cacher un feu, lequel, et par sa chaleur et par sa clarté, se trahit soi-même) fut soudain aperçue des plus curieux-, et spécialement, du prince Adilon, qui, pour être marqué dun même cachet, ne savoit comment apaiser sa jalouse fantaisie, ne s'empêcher qu'il n'eût toujours l'œil au bois^ Et ne lui fallut guéres soigneusement faire la sentinelle sur la contenance de sa Clarinde, qu'il ne découvrit en bref qu'elle donnoit entrée i\ son ennemi -, lequel, faisant doucement ses approches, lui coupoit Therbe sous le pied, et le décochoit des bonnes grûces où il se cuidoil si bien ancré, que tous les vents ne le dévoient seulement ébranler. Que feral-il ? Las ! ores, d'un œil piteux, il veut détourner sa maîtresse ix son parti, la redarguant^du peu de compte que sa légèreté fait de son ancien service 5 ores , d'un regard cruel, il veut, conmie un basilic, tuer l'amour de son corival -, mais, et en un colé et en l'autre!, ses yeux ne profitent rien , et ne servent que de lui faire tro[) voir, lui engendrant un ver au cœur, qui le rongeoit si au vif, qu'il lui faisoit perdre l'usage de sa dissimulation. Dequoi Lucidan s'apcrcevant, se moejua de son soupçon si mal fondé. «Et, combien, disoit-il, que l'Amour ne'vole jamais, qu'il n'y ait crainte et jalousie sous ses ailes , toutefois, si ne faut-il pas que cette crainte soit aveugle comme il est, ains qu'elle voie où s'appuy'r ; autrement, ce seroit se tourmenter à crédit, et faire conmic l'autruche, qui se pique ellc-nu'me pour se faire courir ". Et j'estime grande simplesse de se formaliser sur un regard, vu que c'est chose coutumiêre entre ceux qui ne se sont
' Le vautour de Promélliéc.
'^ On a un peu cliangé cette plirasc proverbiale, et l'on (lit : avoir l'œil au guet. Il semble quV/rojr l'cil an bois soit une expression empruntée des joules , où les rombattans devaient suivre du reg.ird la direcliou des lai'.ecs ou bois, pour en éviter les eoups.
'' Gourrnandant , réprimandant.
^ Celte faljJc était une de celles qui rendaient autrefois l'histoire naturelle si peu sûre et même si ridicule.
LE PRINTEMPS DIVEP,.
jamais vus de se regarder, et curiousement sa parole, dit : « La, la, il n'est plus temps de
pour se remarquer; principalemenl, quand ce sont étrangers qui se voient rarement : qui étoil la seule cause pourquoi la princesse avoit ainsi les yeux fichés sur ce François par une curiosité féminine. »
Ces raisons attentivement considérées, modérèrent aucunement l'esprit du prince ; non, loutefois, quil ne filt déplaisant' extrêmement d'une maladie de goutte, qui , au changement du temps, avoit saisi le seigneur Gonzague, et fut cause que le sieur d'Alégre séjournoit à la maison de la marquise , où ce jeune prince Adilon éloit si bienvenu, qu'on l'eût volontiers prins pour fils de la marquise -, et je crois qu'il n'y eût point contredit. Or , en fréquentant ainsi privément, advint qu'un jour, entrant tout bellement de chambre en chambre, avisa l'infante seuletle, qui peignoit ses beaux cheveux épars au soleil -, laquelle il n'eut piulôl vue que, poussé d'une gaillarde hardiesse et amoureuse audace, courut vers elle-, et, la saisissant par derrière, lui pressa la tète de ses deux mains, à la manièredeceuxqui, en jouant, veulent faire deviner qui ils sont. Or, de primeface, la belle tressaillit toute, d'une si inespérée surprise;puis, en recueillant ses esprits éperdus, ditavec un petit ris : «Et dea, monsieur d'Alégre, est-ce la courtoisie dont, vous autres François, savez user envers les dames, que de les prendre par derrière ? Vous m'avez pourtant fait grand'peur, cl ne vous eusse pensé si hardi que de venir ainsi prendre d'assaut une fille seulelte en sa chambre. » Si le pauvre prince fut étonné de tels mots, et bien camus, ayant trouvé ce qu'il ne cherchoit pas par sa curiosité, je le vous laisse à juger ; mais il est facile à présumer qu'il eût voulu être bien loin de là; et si ne savoil par quel chemin en sortir , sachant que la honte qu'en recevroit la princesse, le voyant, ne lui pourroit tourner qu'à dommage, comme le contraire exemple de Gigés et Caudales lui donnoit témoignage'^. Parquoi, destituédelout bon conseil, ne savoit faire autre chose pour sauver son honneur, que tenir toujours la lèlc dorée de la princesse, qui, réitérant
' ?our souffnnil, contrarié.
- Selon Ik'rodole, Gygés, fils de Discaliis, qui , à la sollicitalioii dcCandaule, roi deLydic, avail vu la roiiic nu(; dans le Itain . fui contraint par celle reine irritée d'opler enlrc la mort de Candaule cl la sienne propre. Il lua le roi cl lui succéda en épousant sa veuve.
VOUS déguiser; le masque ne sert plus de rien quand le momeur est connu. Laissez-moi, ami; ce n'est à moi (lu'il vous faut cacher. » A cette seconde charge, le pauvre seigneur ne put plus soutenir, voyant si assuré témoignage de la lirivaulé que plus il craignoit. Dont il fut saisi d'un tel dé|)il, ({u'après avoir regardé d'où il étoit venu, gagne de vitesse la porte, et, voyant que plus il dcmeuroil là et pis, se dérobe subitement pour épargner la honte que lui eût apportée sa découverlure. Or, s'il s'en va bien troublé en sa pensée, il ne laissa la princesse moins étonnée, qui, combien qu'elle eût soudain tourné la léte pour voir le fuyard, ne le put apercevoir, pour le voile que lui donnèrent ses cheveux qui lui entournoient la face : dont plus lâchée qu'on ne sauioit dire d'avoir parlé si ouvertement et inconsidérément, d'autre côté, dépitée d'avoir failli à reconnoître ce hardi plaisanleur, commença à fanlasier ' diverses choses , s'assuranl bien que ce néloit son Alègre; et qui plus la fàchoit, étoit le soupçon que ce fût Adilon, qu'elle haïssoit plus qu'il ne l'aimoit : ci; qui fut cause que longtemps après, elle ne le pouvoit regarder qu'avec honte, ne lui elle; sans que l'un ni l'autre s'en disent jamais rien, ni à personne du inonde. Même le prince délibéra de faire meilleure chère qu'auparavant au seigneur d'Alégre, dissimulant la cruelle vengeance qu'il machinoit en son félon courage. O injuste Amour ! que tu as de moyens pour exercer la tyrannie sur les cœurs humains ! desquels tu embrases les uns d'une passion aveugle, les autres d'une jalousie insensée, et ceux qu'il te plaît manier plus rudement, tu les martelles d'un triste désespoir, les faisant avoir recours et refuge à un sanglant appétit de vengeance, comme cet amant dépité sut fort malheureusement pratiquer , quand, se voyant prévenu en ses attentes amoureuses (bien qu'il fût premier occupant) par ce chevalier françois, qui lui sembla mettre injustement sa faux en la moisson d'aulrui , se laissa emporter, comme un chariot traîné par des chevaux indomptés , à la violence de son ennui, qui, pour son repos, lui lit pourchasser la ruine de celui qui ne lui avoil jamais méfait. S'élant ainsi livré à la merci de ce cruel dessein, il employa tout
' Imaginer, repasi^er dans sa Tanlaisic.
son souci h Irouvor quelque moyen expédient pour exécuter sa rajj;e, afin que, n'ayant plus de compagnon qui s'avanlagcAt si fort, la conquête des bonnes gri\ces de s'amie lui fût i)lus facile; car cela coûte moins, qui est marchandé de peu. Or, la façon d'en venir à bout lui sembloit do diiïicile invention , et de plus fûcheuse exécution; car d'assaillir à force d'armes, sous une querelle d'Allemand et forgée à plaisir, celui qu'il savoit bien être adroit et stylé à l'escrime, ne lui sembloit pas sur. Aussi, de l'opprimer par nombre d'hommes, feignant que ce soit en haine du nom françois, le seigneur Gonzaguc, qui lenoit son prisonnier en la sauvegarde et protection de la foi militaire, avoit le cœur si bon, qu'il n'eût souffert une telle lâcheté, ains en eût fait sa cause propre. Enfin, après longues délibérations, il ne trouva chemin plus court ne plus sûr, que s'aider de venin'-, et, puisqu'il ne pouvoit vêtir la peau de lion , résolut de vêtir celle de renard : ce qu'il sut si finement faire, qu'il n'épargna aucune caresse digne d'un vrai ami, pour fêler le sieur d'Alêgre 5 qui, pour être François, avoit le cœur franc et vide de soupçon, mal averti que défiance étoit mère de sûreté. Aussi, en paya-t-il les dépens si rigoureux, qu'il apprint autrui à son propre dommage. Ha! que c'est une chose dangereuse qu'un traître , qui d'une main présente du pain , et de l'autre tient une pierre pour frapper! «Et que celui est bien sage, disoit Bion, qui ne reçoit chacun en son amitié. » Las! je ne m'étonne plus si les sages ont comparé les faux amis à des corbeaux, à des putains*, à des mouches, à des souris, à des lignes % et autres nuisibles bêtes, car toute la malice dos bêles est en un faux ami, comme témoigna bien Adilon. IMais qui n'y eût élé trompé? El qui eût jamais pensé que les fourriers de trahison eussent osé approcher du cœur d'un gentilhomme, de qui l'âge, la façon et la bonne nourriture dévoient défendre rentrée si élroilement? Et qui eût encore moins cuidé qu'Amour même les y eût introduits à son aveu ? Amour, dis-jc, que les peintres ont fait tout nu ; et, toutefois, il est ici voilé, séduisant un esprit, et l'aiguisant à une ingénieuse félonie : qui fut telle, qu'ayant employé grands deniers pour recouvrir " un poison si subtil,
' Poison. — * Il faut plutôt lire ininaises. . * Teignes.— ^ Pour recouvrer.
qu'on ne l'eût connu ni au goût ni à la couleur, qui sembloit être empruntée du sucre (et, sous celte scmblance, ce poison naguère fit mourir un pape'), il trouve moyen do ledistiller dans uneponnnc, la plus belle qu'il put recouvrer, et ce, par la concavité où la queue joint le fruit à son arbre. Là dedanslo venin pénétra de telle sorte, qu'en peu d'heures il eut épandu sa force partout. Ce malheureux fruit, étant ainsi assaisonné, fut par le prince, en grande singularité et recommandation, donné au seigneur françois; cl, combien qu'il lui donnât conune compagnon , si éloit-ce avec intention que ce fût son dernier morceau. Toutefois, son dessein ne succéda pas du tout selon son compte; car ce pauvre gentilhomme, recevant do grande affection ce mortel présent, tant pour le lieu d'où il venoit, que pour la beauté du fruit, le voua soudain (en soi) à celle à qui il s'étoit jà voué lui-même, sachant combien les filles aiment telles viandes ; et ne tarda guère qu'il ne l'allàt trouver, ainsi qu'elle jouoit aux martes avec ses damoiselles : où étant, soudain qu'il eut tiré de sa pochette le fruit infortuné, la jeune princesse ne faut à lui ravir de la main etmellre folàlrement les dents dedans , logeant ainsi , sans y penser , en son foiblet estomac le venin qui gisoit en cette douceur, llélas I sans épargner son hôtesse gracieuse, cet ennemi de pitié ne larda guère à faire sentir sa détestable force, donnant des assauts si tranchants à cette innocente poitrine, que force fut à la pucelle (après avoir, par le changement de sa couleur, témoigné ses angoisses âpres et rigoureuses) de se retirer en sa ciiambrOj-où, vaincue d'impatience, se jette sur un lit, et, en diligence, manda au médecin de sa mère ( qui étoit en la chambre de son goutteux oncle) de venir. Icelui, d'entrée, ayant entendu comment le mal l'avoit saisie, cuidoit que ce fût quelque colique causée de ce fruit cru ; mais ayant fait tirer la langue à sa patiente, la voyant toute cuite et altérée, même découvrant quelques pustules noirâtres, jugea que c'éloient de certaines traces d'un ardent venin ; parquoi, tout sur-le-champ lui fit prendre un fort contre-poison de Mithridale^ Mais
' Sans doute Alexandre VI , qui s'empoisonna luimême sans le savoir, avec le poison qu'il avait fait préparer pour des cardinaux.
* Comme l'histoire rapporte que Mithridatc était inaccessible aux effets des poisons, on avait donné le
LE PRINTEMPS D YVER
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las ! le vonin nvoil drjj'i sngné si avant en si peu (le temps , que sa mortelle opération ne put plus Cire empochée, mais elle fui bien un peu retardée par un acasemenl ' de celte violente douleur : qui Fut cause que le médecin, laissant la princesse un peu à repos, cl la tenant pour préservée, sortit de la chambre, à la porte de laquelle il rencontra le seigneur d'Alégrc, qui atlendoit nouvelles de la disposition de sa dame. Et, ayant entendu parle médecin qu'elle avoit été empoisonnée par une pomme (car le bon homme disoit franchement ce qui en étoit, sans savoir rien de tout le fait;, le désolé amant cuida sortir hors de soi , se sentant coupable de tout ce méchef. Et ce qui plus lui crevoil le cœur, éloil la façon par laquelle il avoit été induit par son traître ami , qui s'éloit servi de lui comme d'un bourreau pour occire la chose de ce monde que plus il aimoit, et le faire puis après punir selon la grandeur d'un tel crime. El cette appréhension lui gêna l'àme d'un dépit si forcené, que dés lors il prinl conclusion d'en faire lui-même la vengeance si cruelle, que sa faute en seroit aucunement amendée. Parquoi, ayant le cœur tenaillé d'angoisse et de rage, se retiroit en lieu favorable pour exécuter son injuste sentence, el armer sa main , d'une impilié cruelle, contre son propre cœur. Las ! ce désespéré vouloil faire révolter tous ses membres, pour, méconnoissant leur maître, conjurer sa ruine, quand il avisa, de fortune, le prince Adilon, auteur de celle méchanceté, lequel côloyoit etobservoit de loin quelle issue prendroit son enlreprinse , et que deviendroit sa pomme , ne plus ne moins que le chasseur ayant frappé^sa proie la suit à la trace, jusques à ce qu'il en voie la mort. Mais ce misérable cherchoit le payement de son méfait; car, comme le sanglier, se sentant féru, se jette furieusement sur celui qui lui a donné le coup, ainsi le seigneur d'Alègre , bien qu'il fût troublé de sa fureur et de l'arrêt de sa mort, n'eut plutôt vu son empoisormeur , qu'il lui courut sus l'épée au poing. Quoi voyant, le traître, étonné du visage ardent de juste colère qui le menaçoit, et convaincu de la conscience de son forfait, ne trouva autres meilleures armes
nom générique de mithridate à tous les conlrc-polsons.
' Il Taul plutôt lire accoisement , calme, assoupissement.
pour se défendre et sauver du danger où il se sentoit ajourné, que ses jambes ; parquoi, jetant manteau etépée par terre, se met en fuite. ÎMais il fut talonné de si prés par le seigneur d'Alégre, (pii, criant d'une voix de lion : « Ah ! Iraître , malheureux, m'as-lu donc donné le boucon de Lombard' ?» le poursuivit si roide, que , malgré ceux qui laccompagnoient pour sa défense, il lui porta la pointe de l'épée sous l'épaule gauche, l'enferrant si avant, que le cœur (le cœur , dis-je , qui fut si méchant et dissimulé) , transpercé , rendit le corps ù la mort. Puis, tout furieux et insensé, noire François inenoit l'épée çà cl là, abattant h s plus pr(!ches de lui, en fendanl la presse plus épaisse : qui fut cause que ces misérables, voyant leur maître mort, commencèrent à gagner le haut 2 sans s'opiniâlrer, tellement, que ce faucheur demeura seul. Lequel, reprenant haleine, reprinl un petit de son bon sens, se voyant à moitié satisfait de celui qui lui avoit pourchassé si grand dommage ; dont, croisant ses bras lassés, en se tournant vers le mort, commença à dire : «Ah ! corps, où logeoit une âme tant infidèle et trompeuse, que je porte d'envie à l'aise qu'ores tu reçois, étant délivré et affranchi des travaux de la vie , tandis que je suis tourmenté de mille morts à ton occasion, et que même, après ta mort, tu me fais languir; mais j'y donnerai bientôt fin désirée. » Ce dit, reprint son chemin vers le palais de la marquise; et, mettant sous le pied toule révérence el respect, alla , d'une contenance troublée, trouver la déplorée Clarinde, qui, en pitueux regrets (comme celui ^ qui, sur le mont Aétien, ayant vêtu la chemise envenimée, allinuoit le feu dont il se devoit brûler ) , plaignoit, non point sa triste mort , qui s'approchoit à grands pas, mais de ce(iue, par une misérable aventure , celui où gisoit tout son bien, étoit cause de ce mal. sachant que, sa bonne foi ayant été en ce malheusemcnt trompée , en feroit injuste pénitence de la coulpe qui n'en étoit point sienne; davantage, de peur qu'il fût chargé envieusemenl, après sa mort,
' Le hoiœon [boccone , bourliôo) lombard riait le nom proverbial qu'on donnait à tous les poisons préparés en Italie, où la science des poisons fut portée au plus baut degré.
^ 11 faut sans doute suppléer un mot omis : le haut du pavé.
^ Hercule, vêtu de la tunique, fatal présent de I)éjanirc, se brûla sur le monlOKta,
de ce maléfice, et puni, loul le souci de la mouraiile princesse éloil comment elle le pourroit jiislilier -, quand, parmi ces discours, elle le voit tombé à ses pieds, avec uneépée sanglante, cl, d'un visage constant, lui dire: «iAladame, voici réjjée (pii a priiis ven^'eance de la tromperie du plus méchant traître que jamais le soleil regarda; lequel, me pensant empoisonner par \ine pomme, m'a, hélas! lait un beaucoup plus grand outrage , me rendant coupable de votre malaise: en quoi il m'a puni i)lus cruellement, qu'il n'espéroit pas. Et, puisque je lui ai fait payer le tort qu'il m'a lait, je vous supplie, madame , prenez satisfaction de celui que j'ai commis vers vous, non pas que par ma mort vous soyez satisfaite (car je confesse que mille morts n'y sulliroienl pas), mais hélas 1 je n'ai autre chose de quoi m'acquiller et réi)arer mon offense. Que si vous eûtes jamais désir de soulager un misérable , je vous supplie, madame, de me décharger de mes angoisses et de nm vie : lors j'aurai la vengeance de mon infortune, qui m'a fait l'auteur de ma propre ruine , en me faisant l'auteur de votre mal. Que si vous ne m'eslimez digne d'un si grand bien, que de mourir par la faveur de votre main, et si vous pensez mon péché trop grand pour un si grand honneur : au moins, madame, prononcez l'arrêt vengeur de ce mien forfait , alin que, le mettant à exécution en votre présence, votre mal en puisse être soulagé. Et, pour Dieu, si jamais pitié logea en votre cœur , ne me déniez celte dernière faveur, que je vous requiers par le service que mon cœur toute sa vie vous a désiré faire. » A quoi la désolée amante, qui avoit senti une fomentation à ses douleurs par la confession de son piteux malfaiteur', toute combattue de douceur et miséricorde;, lui répondit en l'embrassant étroitement : « IJélas I mon cher ami, ne vous semblé-je point assez maltraitée par la rigueur de mon mal, sans que vous me redoubliez le coup et agrandissiez la plaie par votre tourment non mérilé ? Non, non, ami, je meurs ; mais je meurs bien contente et satisfaite, sans que preniez autre peine de me satisfaire, si vous n'avez, d'aventure, envie sur mon contentement-, car, si j'ai quelque cause d'accuser ma destinée, qui m'a ajournée à cette triste tin en la [)remiére fleur de ma jeunesse, j'ai bien, d'autre part, de quoi
' MeiiilritM- digne de i)ilii".
remercier le ciel, qui m'a été si bénin et favorable, que d'abrévier ' un long martyre (auquel l'Amour me préparoil) par une brève mort; me faisant, par celui môme, recevoir le remède, duquel j'avois reçu le mal. Ainsi , ce sage Apollonius'^, interrogé comment il falloit punir un amant, répondit : « Qu'on le laisse vivre! « Las ! puisque je suis sur le point de me décharger pour m'en aller plus galtnent en l'autre vie , je confesse, mon d'Alègre , que vos bonnes grâces et rares vertus avoienl allumé en mon tendre cœur un amour chaste et honnête, qui peu à peu consumoit ma vie; mais le venin, par un autre feu divers, me réduisant en cendre, a eu compassion, ce semble, de ma langueur. lié! ne m'es'-cc donc pas un grand avantage? Parquoi, ami, je vous prie et vous conjure, par l'extrême affection que vous ai portée cl porlerai éternellement (si les âmes bienheureuses se ressentent en l'autre vie de ce qu'elles ont eu plus cher en cette-ci , et si l'amour ne demeure point au tombeau, enseveli avec le corps), je vous prie, dis-je, pour ma dernière prière, et, si j'ai tant de pouvoir sur vous , que m'en avez donné quelquefois, vous commande étroitement, sur peine de mètre délo} al et désobéissant , que désormais, vous viviez heureux et content; car, pour mon intérêt, je vous pardonne de bon cœur ma mort, où vous n'avez blûme aucun, et consens que quelque mieux fortunée que moi jouisse du bien qui à moi seul étoit dû ; pourvu que vous vous souveniez que je vous vais attendre en un meilleur lieu , puisque ce monde a été si contraire à nos chastes désirs. Et ne soyez cependant si hardi , que d'attenter contre votre personne , si n'avez envie de violer notre sainte amitié, que par mon testament et dernière volonté je vous laisse en garde; et, sur cette assurance, je m'achemine joyeusement à la mort , puisqu'elle m'a été si gracieuse, que de me permettre vous pouvoir dire un long adieu et trépasser heureusement entre vos bras. » Durant ces propos, Amour, qui, en dépit de la mort, faisoil son
• Pour abréger.
* Nous ne savons si c'csl Apollonius de Thyanes, pliilosophe pythagoricien qui vivait dans les premières annOcs de l'ère clirOliennc , et qui fut divinisé à cause des prodiges qu'il oporait (sa vie a lHc écrite d'jprés ses livres par PhilostraU') ; ou bien Apollonius d'Kul)ée, philosophe stoïcien, qui eut pour discii»lc l'empereur Marc-Aurùlc.
LE PRINTEMPS D YVER
(lornior effort , assaillit de toulos paris si vivement le ((pur du chevalier, qu'après lui avoir fait soutenir un furieux eonibal, le fit enfin triompher glorieusement par la victoire de ses misères. Car, comme une nacelle agitée ores des vents dépités, ores de vagues mutines, après avoir impétueusement couru forlune quelque temps et balancé sur les flots écumeux avec un espoir désespéré, enfin vient à heurter contre un roc, qui la brise et fait périller 5 ainsi, le triste cœur de l'amant , navré jusques à la mort du déplaisir d'avoir été ministre de l'amère mort de celle où reposoit la douceur de sa vie, et encore plus violemment rompu d'angoisses, oyant les piteuses plaintes de sa désolée maîlresse, qui (comn)e un cygne, aux approches de sa mort, par un langoureux chant, fait gémir la rive prochaine) fondoit en l'ameitume de ses regrets, combattu , dis-je, de diverses appréhensions contraires. Ainsi qu'un capitaine, rudement assailli en plusieurs endroits et destitué de tout secours, enfin quitte la forteresse longuement tenue 5 aussi, ce pauvre seigneur fut forcé de succomber à l'excessif pouvoir de ses ennemis, et livrer le corps à la mort victorieuse -, tellement , que la princesse, par les soupirs embrasés de ses doléances, déroba, sans y penser, l'ûme a son piteux amant, si que, toute étonnée, elle le vil, froid et terni, roidir entre ses bras, comme un enfant s'endort au\ chants de sa nourrice. Ainsi, quand un canon ne peut vomir le feu et le fer qui guerroient dans ses entrailles , force lui est de crever et se rompre en pièces. Or, telle fut la glorieuse fin de notre chevalier François, pour être tant oppressé de diverses passions qu'il ne les put digérer. O bienheureux aman! , qui par ce doux sacrifice as témoigné la grandeur de tes sincères affections, ton ûme, volée ' au troisième ciel, puisse reluire entre les étoiles de ceux qui ont mieux aimé ! ]\Iais, hélas 1 qui pourroit, je ne dis pas exprimer, ains seulement penser la douleur que reçut l'étonnée princesse, sentant à sa belle bouche la froidure du corps, qui jà avoitijayéle tribut de nature ? Las ! elle demeura longtemps pâmée, jusques à ce que, revenue à soi, s'assit à terre, où, regardant d'un (eil transi, en son giron, le beau chef qui n'est plus que la froide dépouille de ses affections, se prinl à tordre ses
^ Pour envolée.
bras et rompre ses beaux cheveux, atournés ' de perles et pierreries. Puis, après un soupir profond, s'écria : « Lasse et défortunée, pourquoi mon cruel malheur me conserve si longtemps la vie, sinon pour me réserver à toute espèce de tourment ? Ah ! mes yeux, falloit-il que vous me fussiez si ennemis, que regarder mort celui dont la vie étoil mon souverain plaisir? las! que ne suis-je née aveugle, plutôt que d'être tant offensée de vous? Et vous, mon cher ami, mon cher d'Alégre, fleur de la noblesse françoise, me devicz-vous, puisque m'aimiez tant, envier et ôter ce bien que j'atlendois pour mon dernier réconfort, qui éloit de mourir sur votre sein gracieux , et que votre douce main me fermât les yeux ? lié ! pourquoi vous ètes-vous saisi de cet heur qui m'étoit dû? Pourquoi , cruel, avez-YOus choisi tout le meilleur pour vous, me laissant en cette angoisse? Ha ! que grand fut le malheur, qui, conjurant contre votre rare vertu, vous amena en ce pays, pour recevoir d'une gent ingrate traitement indigne de vos mérites. Et ce jour fut encore plus ennemi de tout bien, qui, premier, vous donna connoissance de moi, pour vous la vendre si chère. Mais hélas! Nature vous a récompensé aussi d'autre côté, en vous donnant, par un privilège spécial, puissance de mourir quand vous avez voulu. 0 3Iort injuste ! IMort qui me présentes ici les marques de ta cruauté, pourquoi as-tu été si paresseuse à me secourir ? Las! étoit-ce pour me rendre coupable de cette piteuse tragédie et diffamer mon nom envers la postérité, qui à jamais, à jamais regrettera cet incomparable fleuron fenni pour l'amour de moi, et desséché par l'ardeur de mon mal? Oh! trois ou quatre fois heureuse, si je pouvois par ma mort racheter si grande perte, comme cette bonne reine de Thessalie racheta son cher Admèle *, le faisant héritier de sa vie ! Mais, puisque mon destin, me déniant ce bien, consent à ma ruine totale ^ baste , je ne serai pas longtemps serve = de cet obstiné malheur; car je sens déjà ma fin s'approcher, pour m'ouvrir le jardin délicieux des bienheureux, où mon d'Alégre m'attend , encore tout lassé et pantelant de sa course par laquelle il m'a
' Ornt's.
* Alcesle, qui se dévoua pour sauver les jours de son mari, aUeinl d'une maladie mor'.eile. Hercule eul pilié de la douleur d'Adméle et desrendil aux enfers pour en ramener son épouse. — ' Ls('la>e.
devancée. » Qui a vu un pigeon en été se plonger en un frais ruisseau , puis, se portant en l'air à la rame de ses deux ailes , sécher son plumage, élincelant aux ardents rayons du soleil , il voit les yeux de la pileuse Clarinde ; qui, ores baignés en améres larmes, et ores desséchés d'ardents soupirs, témoignent bien (pi'une menée de passions , comme limiers acharnés, la dévoroient jusques ù tant que le venin , surmontant par sa violence la force de nature, commença à démolir ce beau bâtiment, alkunant au tendre cœur de la princesse un brasier plus ardent que le fourneau perpétuel de la montagne de Sicile'. Parquoi, cette voix, qui , par sa douceur, savoil charmer les plus rebelles , peu à peu s'alToiblit ; ces yeux, qui, comme deux flambeaux empruntés du ciel, donnoient merveille aux humains, rayant® dans le cœur par une douce lumière, furent obscurcis d'une mortelle nuée^ la rondeur de ces joues, où les roses s'cpanouissoient en tout temps; et ce front, où Amour avoit bâti son paradis ; et cette bouche, où il rendoit ses gracieux oracles, est blémie, sans différer en rien de la blancheur de sa gorge ivoirine ; si que ce corps, qui naguères se pouvoit appeler le trésor des beautés et le temple des grâces, gît démoli et abattu sous la rigueur de la IMort, comme une fleur, qui, regardée d'un trop ardent soleil , baisse la tèle et se flétrit sur sa brandie. Quoi voyant, la damoiselle de chambre, qui, coinmc fidèle secrétaire, avoit toujours participé à leurs amoureux conseils, et pour néant ^ s'éioit etTorcée de remédier à ce piteux accident, s'écria toute forcenée, troublant non-seulement le palais, mais toute la ville, qui déjà sembloit être en alarme par la mort du prince Adilon ; ce qui fit grandement étonner la marquise, voyant, à son retour de Crémone, où elle étoit allée donner ordre à quelques affaires, ce tumuKe. ]Mais étant arrivée en diligence en sa maison, tomba toute évanouie cnhc les bras des gentilshommes qui la saluoient, avisant sa tant chère fille (ce beau joyau qui la faisoit tant renommer par toute l'Italie), assise contre le pied de son lit et ayant sa bouche morte, collée à celle du chevalier mort. IMiis, étant revenue â soi , après avoir, par la dainoiselle et
* Le nionl Elna, — - Pour rayonnant.
- En vain, iniililcniciil.
par Lucidan même, tout au long entendu le discours de la vie et de la mort des deux amants , ne put faire autre chose, que par pleurs et gémissements, dont elle remplissoit le château, solenniser celte piteuse aventure. Et, voyant qu'il n'y avoit plus aucun remède, et que ces pauvres corps ne demandoient plus que leur dernier lit pour repos perpétuel, elle les conduisit au cercueil des marquis ', accompagnée de toute la ville, qui, et des vêtements et des yeux, témoignoient le deuil qui étoit en leur cœur. Là, ils conjoignirent les morts qui, en leur vie, avoient été si conjoints par loyal amour 5 où, encore aujourd'hui, on voit deux stalues, de leur ressemblance, si bien entaillées en marbre paricn -, qu'il ne reste que le monument pour les remettre en vie; vrai est, qu'à voir leur Irisle contenance, on diroit, qu'il n'y a que la douleur et angoisse qui, leur serrant le cœur, les empochent de parler et se plaindre. Le chevalier est appuyé sur le genou dextre, ayant son épée nue sous le bras: laquelle, pour être faite d'un jaspé marqueté de taches vermeilles, semble être sanglante; et, icelui présente à la princesse une pomme de même pierre, comme si c'étoit un Adam voulant tenter Eve ; et la figure d'Adilon , duquel le corps fut porté en son pays, est par le derrière, avec son épaule percée, qui répandoit le venin sur ce fruit. Auprès des amants est un pilier noir sur lequel il y a un Cupidon mettant un pied sur la tète de la Fortune et l'autre sur la tête de la Mort, avec une couronne , où est écrit : « Victoire des vaincus. » Et lient une lan)" de fin or, dansJaquelIe on lit :
Cor fiierat binis uiuini , mens nna, viator ; Quorum nunc unus conlegil ossa lai)is.
Qui signifie en notre langue :
Ces doux, qui n'avoicnt qu'une amc.
N'ont eu aussi qu'une lamc".
Ceci se lit en ces lettres latines, pource que c'est le truchement des autres langues ; et pour l'honneur de celle de France, est écrit au-dessous :
La pomme, riclie gucrdon De la dt^esse plus iieilc^, Alhinic le vil' brandon
' Les marquis de Manloue, de la maison de Gonzaguo. — - De l'aros. — ^ Tombe,
'' La pomme d'or, dérernée à Vénus |)ar le berger Paris.
LE PRINTEMPS D'YYER.
Qui brûla Troie rebelle ; Mais las ! celle pomme a mis Sous celte pierre polie Les deux plus parlails amis De la France et d'Ilalie.
IMais, que vous semble do ces Irislcs el mal fortunées amours, honorable compagnie? Estil possible de trouver une alTection plus sincère el parl'ailc? El, toulefois , de quel plus grand malheur eût-elle pu cire récompensée, et ce, par un accident externe, advenu sans la faute dcTun ne de TaulrePCc qui avère mon opinion, laciuelie étoil que les mauvais succès viennent d'un hasard incertain : pource que la condition des choses humaines est telle, il faut nécessairement qu'il y ait perpétuel changement de pluie en beau temps, et de beau temps en pluie, comme pareillement de bonheur et malheur \ tellement que, puisque la roue tourne toujours, ceux qui sont au haut doivent faire leur compte de descendre au bas. Partant, quelques philosophes estimoienl les malades plus heureux que les sains, d'autant que les malades attendent santé, et les sains attendent maladie : qui fut cause que ce sage roi d'Egypte ' quitta l'alliance et confédération de Polycrale, roi samien ; pource qu'il étoil si heureux que quelque chose qu'il pût faire, il ne pouvoil savoir que c'étoit de tristesse ; si bien qu'il sembloit que tout fût fait pour lui complaire, comme témoigna le poisson pris, duquel on trouva au ventre l'anneau tant précieux, que ce fortuné roi avoit jeté en la mer expressément pour en avoir deuil et regret. Et l'Egyptien, renonçant à son amitié, n'avoit autre raison, sinon qu'il étoit impossible que si grand heur ne fût talonné-de quelque grand malheur, comme, de fait, il advint : car ce tant heureux, tôt après, fut privé de son royaume, et pendu ignominieusement. Aussi, il me souvient que Téramène, étant en un banquet avec vingt et neuf autres rois, la maison tomba, et par sa ruine occit tous, excepté lui seul ; parquoi, se voyant si heureux, s'écria: «() Jupiter! à quel malheur me gardcs-lu ? » Suivant ce bon exemple, le roi de Macédoine ne recevoit jamais aucune bonne nouvelle , qu'il ne priât les dieux de lui en faire bon marché, adoucissant le malheur
' Amasis , qui écrivait au tyran de Samos : « Vos prospérités m'épouvantent; je souhaite à ceux qui m'intéressent un mélange de biens et de maux. »
- Suivi.
(pi'il doYoit avoir à contre-échange, sachant que, connue disoil ce sage poëlc ', Jupiter a deux vaisseaux, l'un plein de bien, et l'autre (qui est beaucoup plus grand) plein de maux ; d'où il verse sur les humains, comme un roi qui fait largesse à son peuple; mais il y a toujours beaucoup plus d'eau que de vin. Donc, s'il est ainsi que nous sonmics tous assujettis à quelque malheur, qui ne nous peut manquer, quoiqu'il tarde (comme Solon fort bien connoissoit, ne voulant appeler aucun heureux jusques après la mort), et que Forlune ait lant de puissance sur les choses de ce monde, qu'elle s'en fasse appeler reine et déesse, pensions-nous que sa juridiction ne s'étende pas aussi sur les amours, puisqu'il n'y a rien si saint qu'elle ne viole? Non que, pourtant, je veuille accorder qu'il soit en sa puissance d'éteindre l'amour, lequel est éternel, el, s'affranchissant de la loi mortelle, triomphe malgré elle avec la couronne d'une vie immortelle; comme témoignent les astres tant reluisants de Persée el d'Andromède, de Lacchus et Ariane", et mille autres qui, de leur amour, ont allumé le ciel , sans même abandonner ceux qui descendent aux enfers , ainsi que l'âme de l'amoureux Polixène^ déclara-, mais cette marâtre se met en eiTort d'empêcher les effets des louables intentions, en les mattant et tyrannisanl de misères 5 comme un oiseau à qui l'on coupe les ailes pour lui ôter l'usage de sa perfection naturelle. Et ose bien dire que, comme la foudre ne s'adresse qu'aux choses plus hautes et élevées , aussi Forlune n'emploie ses forces que contre les plus sincères amours, dédaignant de lutter contre ce qui est imbécile'*, et cherchant gloire à abattre les choses plus élevées. — Yoire-mais, répondit madamoiselle ]>îarie, comment pourrez-vous excuser la faute des hommes, vu que, par votre histoire, tant d;j mal est venu à cause de leur jalousie ; Icllemonl que, ou il vous faut accuser Ja simplicité du seigneur d'Alègre, qui se /ioit lant en Adilon, qu'il mériloit d'être trompé,
' Homère, dans V IlUaiie.
- La table ne dit pas qu'Andromède, (iile du roi d'I'Uliiopic , (lue Terséc épousa après l'avoir délivrée d'un monstre marin, ail élé changée en astre ; mais bien Ariane, fille de Minos, roi de Crète, (]ui lut aimée de liacchus.
■• (".'est \)\\\[(>\, ramoiireusi: Pi)UxènL', (|ui se tua de désespoir sur le tombeau d'Achille assassiné devant elle. — " Faible.
pourvu qu'il n'y eût que lui cndonimagé, on bien la malice de ce cruel ami, qui, en se vengeant de son ennemi, fit mourir s'amie. Et me semble qu'encore qu'amour ne puisse endurer de compagnon, toutefois si ces doux genlilsbommes eussent eu le zèle d'amitié en quelque recommandation , ils eussent cédé l'un à l'autre, et s'en fussent accordés entre eux, comme ces deux princes grecs qui, en leurs amours, s'aidoient à la parole , sans faire Amour ennemi d'Amitié, dont il semble qu'il soit frère.» A quoi, répliqua le sieur de Ik'1-Accucil : a Je vous confesse bien, madamoiselle, que cela s'est fait jadis, lorsque le monde étoit si bon, que non-seulement on quilloit son amie à qui la demandoit, mais aussi sa fenrnie môme, comme fit Caton à Horlensc' son ami, qui ne l'en osoit requérir ; et estimoient entre amis tout devoir être commun, excepté entre les Scythes l'épée et le verre. I\Iais la race de ces bonnes gens est morte, et n'y en a plus qui veuille imiter ce grand guerrier* qui, ayant juré de jamais ne combattre, pource que son roi lui avoit ôté s'amie Briséide, se fit toutefois menteur pour son ami Patrocle, montrant qu'Amitié avoit en lui plus de force qu'Amour : qui fait c[uc, encore que je blâme fort l'acte d'Adilon, je le blâmerois davantage s'il eût lâchement quitté sa prinsc. IMais je vous prie, madamoiselle , qu'il vous sulTise de la grûce que je fais i\ la princesse, lui pardonnant
d'avoir été si légère, que de quitter un ancien serviteur pour un nouveau,qui étoit étranger et inconnu. — Ce que j'en dis, répond la damoisollc en riant, n'est pour contredire à votre opinion, puisque vous désirez de venir à raison, amendant la faute de monsieur de Flcurd'Amour, et donnant, celte heure, aux dames la louange qui leur est due par l'histoire de cette belle Clarinde, qui non-seulement est digne de pitié d'avoir été empoisonnée par son ami propre, mais de ce qu'en ses grands tourments, au lieu d'être soulagée par quelque consolation, ses yeux ont vu mourir si tristement celui dont la vie seule la contentoit. Duquel j'estime la condition heureuse, non-seulement pour la gloire qu'il a d'être mort d'amour, mais de ce qu'il a eu un si bon témoin de son affection sincère. Et, si s'exempter de mal doit être appelé bien, j'estime que cet amant reçut un grand bien, étant par sa mort exempté du mal qu'il eût enduré, voyant la mort de s'amie. Ainsi Nicoclès étant condamné à boire le venin avec son grand ami Phocion, le requit qu'il bût le premier 5 ce que Phocion, qui ne lui avoit jamais rien refusé en sa vie, lui accorda, à sa mort, encore que ce lui fût chose plus amère que venin même. » Sur ces propos, le maître-d'hôtel, par le commandement de la dame, fit couvrir ' pour le souper, où ils nous prient les laisser aller.