SCENE PREMIERE
LARIOLLE, riTIIOU, LA FEMME MARTINOT, Hommes et Femmes du peuple; puis DESGRAIS.
Ils ontourent l'entrée de l'Arsenal, dont les Gardes Suisses, placés dans l'inlérieiir, les repoussent. Les uns sont giiuipés sur des bornes, les autres sur les marches, les saillies de la façade.
TOCS, criant.
Ne pressez donc pas!., prenez donc garde.
LA FEMME MARTiNOT, sortant de la foule.
Il n'y a pas moyen d'y tenir.
lARiOLLE, de même.
Tiens, c'est vous, voisine Martinot?
LA FEMME MARTINOT.
Ah ! compère Lariolle , quelle foule ! et comme c'est composé! Ils m'ont volé mon manlelet!.. un mantelet tout neuf., véritable dentelle de Bruges!., que je tenais de la femme-dechambre de la Marquise de Sévigné.
LARIOLLE, montrant son habit.
Et moi, donc ! mon pourpoint qui est en lambeaux!
LA FEMME MARTINOT.
Et tout cela pour ne rien voir... que les juges qui passaient en robes rouges... une procession d'écrevisses!.. Beau plaisir, vraiment! Encore, si l'on voyait pendre quatre ou cinq empoisonneurs! je ne dis pas; ça vaudrait la peine de se déranger et d' faire une toilette.
LAHIOLLB.
Bah! Depuis que celte Chambre ardente est établie à l'Arsenal, ils s'assemblent, ils bavardent.. , et on ne punit personne.
LA. FEMME MAfiTlNOT.
Et pourtant, on meurt comme mouches dans ce malheureux Paria!
piTUOD , s' approchant.
C'est à faire dresser les cheveux!
LARIOLLE.
Tous les jours des empoisonnemens!
Ï,A FEMME MARTINOI.
l>es morts subites dont on ne peut deviner les auteurs.
PITHOU
Ça vous prend au moment où on s'y attend le moins.
LABIOLLE.
Dans la rue... ù table.
PITHOV.
Aussi, on n'ose plus dîner en ville.
lARIOLLE.
Ni boire un verre de vin avec un ami.
PITflOU.
11 n'y a pas moyen de vivre comme ça!..
LES SUISSES, mettant Desgrais d la porte. Hors t'ici... trôle!..
DESGRAIS, se débattant.
Chiens de baragouineurs... Ah ben! ah ben ! vous croyez que j'ai peur de vos hallebardes?
PITHOXJ.
C'est Pierre Desgrais!..
LARIOLLE.
Le garçon mercier du coin.
LA FEMME MARTINOT.
Oh! celui-là se fourre partout... il nous dira quelque chose. {A Desgrais, qui se frotte les bras.) Eh bien! Pierre, viens donc par ici... tst-ce que tu as vu la Chambre ardente? DESGRAIS, se frottant toujours.
Pardi! puisqu'elle m'a parlé.
LARIOLLE.
La Chambre?
DESGRAIS
KUe m'a fait mettre à la porte, elle-même... rien que ça!..
Mais c'est égal, j'étais très bien placé... C'est fort gentil, oeil* Chambre ardente... toute tendue de noir, avec des flambeaux allumés.
piTnou.
Des flambeaux!
lA FEMME MABTINOT.
Pour brûler les criminels ?
DESGRAIS
Eh non!., pour éclairer les juges... qui n'y voient goutte,
LARIOLLE.
Comment! on n'a encore rien découvert?
DESCRAis, baissant la voix.
Et on ne découvrira rien.
LA. FEMME MARTINOT, d PitflOU.
Pourquoi donc ?
DESCRAis, de même.
Êtes-vous simples pour votre âge!.. Parce qu'il n'y a que de grands personnages qui se servent de ces petits moyens-là... et que les loups ne se mangent pas enlr'eux... La Comtesse de Soissons est déjà ailée prendre l'air à l'Etranger , on a fermé les yeux... La Duchesse de Bouillon se moque de ses juges... on se bouche les oreilles... Et le Maréchal de Luxembuurg, qui parait aujourd'hui devant la Chambre, en sortira blanc comme neige!.. On se contentera, pour la forme, du pendre deux ou trois pauvres diables qui n'en peuvent mais!.. Dame! la justice est une si belle chose, qu'il ne peut pas yen avoir pour tout le monde!..
TOCS.
C'est afl'reux!.. c'est abominable!..
LA FEMME MARTINOT.
Mais comment n'y a-t-il que des grands seigneurs de compromis ?
DESGRÀIS.
Ce n'est pas étonnant... Ces poisons inconnus que l'on nomme poudres de succesiion... parce que ça vous débarrasse, en un clin d'œil, des parens qui sont tenaces, c'est très cher!., ça n'es-t qu'à la portée des gens riches... et c'est encore une injustice!,, car enfin, j'ai un oncle, moi... {Se reprenant.) Je n'y pen.se pas au moins! Ah ! Dieux... le pauvre cher homme... D'ailleurs, il n'a rien à me laisser... Mais une supposition. Il aurait de nuoi, et je voudrais l'engager à un voyage de long cours, je ne pourrais pas... parce que je n'ai pas une pistole à mon service... Je vous demande si, dans un Etat civilisé, il doit y avoir des préférences aussi révoltantes?
riTHOU.
C'est toujours comme ra.
LA. TEMME MARTINOT.
Tout à l'avaiUage des riches!
LARIOLLE.
Parbleu ! c'est un moyen de se débarrasser du peuple.
DESGRAIS
Oui... le peuple, c'est gênant quelquefois. LA FEMME MARTiNOT, effrayée.
Vous croyez qu'ils en viendront là?
DESGBAIS.
C'est si facile!.. Imaginez, dame Marlinot... On vous empoisonne sans que vous vous en doutiez... en causant avec vous. [La femme Martlnot se recule.) en vous donnant une poignée de main. [Elle retire sa main.) Dans une louite de pigeonneaux : aimez-vous les tourtes de pigeonneaux? LA FEMME îviARTiNOT, tremblante.
Sans doute.
DESGRAIS
Eh bien! n'en mangez plus!.. Dans un biscuit, dans une boisson quelconque... c'est ce qu'ils appellent vous donner un coup de pistolet dons un bouillon... Enfin, il y en a qui poussent la scélératesse jusqu'à vous expédier avec desodt-urs, des essences... du tabac!.. Vous prenez une prise... et puis, Dieu vous bénisse... l'affaire est faite.
La femme Mailiiiot, qui a piis du tabac dans la boîte de Desgrais, le jette à la dérobée.
TOUS
Quelle horreur!
LA FEMME MARXINOT.
Et l'(m ne mettra pas la main sur ces brigands-là!..
Si j'étais Lieutenant de Police ou M. deLouvois, ou seulement notre gracieux monarque, Louis XIV le Victorieux, je les pincerais bien vite!.. D'abord, un entipoisonneur, c'est très ;iisé à reconnaître : c'est ordinairement un homme bien mis, d'une jolie figure, qui a toujours des petites fioles plein ses poches; qui s'approclic de vous d'un ai»- agréable, et... {Bruit sourd au fond.) Qu'est-ce que c'est que ça? piTHOu, regardant.
Le Maréchal de Luxembourg, que Ton amène pour entendre son jugement.
DESGRAIS
Ah ! le vilain bossu !.. Il ne l'a pas volé , celui-là.