SCÈNE X
Les Mêmes, LA MARQUISE, Jvges e< Greffier, la suivant; deux Gardes, s'arrétant à la porte.
Ellf> esl pâle, défaite, les cheveux en désordre. Elle entre en fuyant.
LA MARQUISE, criant.
Lfiissez-moi , laissez-moi ! ne m'approchez pas !
marie, s'élançant vers elle.
C'est el!e.
LA marquise, /a repoussant.
Des tortures!., jamais, jamais!..
MARIE
3Ia mère !..
Ah! Marie ! ma ûlle!
MARIE, se précipitant dans ses bras, qiCelle lui tend. Oui, ta fille, qui accourt te sauver, ou mourir avec toi. LA MARQVisE, uprès ruvoir embrassée à plusieurs reprises. Près de moi!., enfin , je te retrouve! je te presse sur mon cœur!.. [Aux deux huissiers qui se sont rapprochés d'elle.) Oh, ne me l'enlevez pas. C'est ma fille, c'est mon enfant! c'est Dieu qui me l'envoie.
Sur un geste du Président, les deux huissiers se retirent. Les juges se rapprochent, et se parlent à voix hasse.
MARIE, cherchant à rassembler ses idées. Dieu! oui, oui; car, s'il ne m'avait soutenue, jamais je ne serais arrivée jusqu'à toi. Si tu savais tout ce qae j'ai souffert ! LA MARQUISE, la tenant dons ses bras.
Pauvre enfant! Oh, parle! parle, il y a si long-temps que ta voix n'a frappé mon oreille.
Les juges se lèvent, et font un mcuvcm'.nt pour les faire séparer.
ll'i
LE PRÉSIDENT, les retenant.
Au contriiiff... écoulons.
lisse rasseyent. — Le Président fait un sigiie au Greffier, pui prend vivement la plume, tt écrit en écoutant.
LA iMARQCisE, la regardant avec douleur. Mais quel désordre! coainie tes traits sont pâles et akn(lu!> par 1.» souffrance! Comment es-lu donc venue de si loin?
MAUIE.
Je ne croyais pas en avoir la force! Mais quand j'ai su que tu allais paraître devant ce tribunal affreux, rien n'a pu me retenir. Je me suis échappée du coirvenl, seule, sans ressources, ne sichaiit quelle route suivre. Je [)!eurais. j'appelais ma mère. Vingt fois, j'ai cru que la raison allait m'abandonner. Enfin, j'étais tombée do lassitude, je me sentais mourir, lorsqu'un paysan, un brave homme, accouru à mes cris, me relève, ranime mes forces, m'offre de m'accompagner, de me suivre... 11 ne l'accusait pas, lui ! oh non 1 il voyait bien, à mes larmes, que lu étais innocente. {Montrant Brown, qui la regarde avec atieiulrissement.) Le voilà, ma mère, le roilà, mon guide, mon ami! le seul qui m'ail tendu la main, et qui m'ail dit : Appuietoi yiir moi, pauvre enfant I
LA MARQUISE, CmU€.
O mon sauveur!
MARIE
Nous partîmes sur-le-champ, à pied.
LA MARQCISE.
Toi?
MARIC.
Oh, j'étais forle. alors!.. Je ne pleurais plus, j'allais te revoir!.. Nous marchions jusqu'à la nuit, sans repos; souvent, sans nourriture, le soir, nous dt-mandions un a^ile qu'on ne refusait jauuiis à mes prières. Une seule fois, pourtant, je me, nommai... Au^silûl, toutes les portes se referment; on me fuit, on me repou?sf avec horreur! [Lui souriant.) Mais j'ui loulonblié. Je ne me plains plus, je suis heureuse, je suisdans tes bras! Elle tombe dans les bras de la Marquise. LA MARQnsE. l'occablant de caresses.
(>hère eiifant, que de conragt;, que de souffrances! {À part) El quelle punilion pour moi. (Haut.) Mais, maintenatit, je ne crains rien, je puis tout braver, et s'ils me condamnaient.,. MARIE, avec effroi.
O ciel ! que dis-tu ?
LA MARQUISE, l'enirainant vivement sur le devant de la scène, et >i mi-voix.
Tiii-toi, lais-loij il? nous oliservcnl!.. ils épient nos moiq-
lires paroles, el !?'ils houvaifiil Jans nos regards lic quoi iin; perdre !.. Nous n'avons qu'un instant... écoute, Marie, ocoulemoi bien. S'ils me cundatnnaiont, tu peux encore in'arracher au supplitc effroyable. Vois l'enaulier sur-Ie-charnp ; il te reir.etlra un papier, un secret! ïu ne l'ouvriras pa,*. MARIE, bas.
Ob ! ! on, non! C'est pour te justifier, le sauver?
LA MARQUISE, de mCvic.
Oui. Que personne ne puisse te l'enlever; et, quelque paît que je suis, i'ût-ce au pied de l'échafaiid, lu viendrais, lu ne le remettrais qu'i moi, qu'à moi seule! Tu me le promets, ma fille ?
MARIE , les yeux au ciel.
Je le le jure.
LA MARQfiSE, Voyant les gardes c/ui s'approchent d'elle. Eb bien, que voulez-vous encore ? que demandez-vous?
LE PRÉSIDENT
C'est assez, Madame. Il faut que votre fille soit conduite ..
LA MARQUISE, arcc effroi, et reniourant de ses bras. Nous séparer! Mais elle est libre, du moins?
LE PRESIDENT
Elle est sous la main de la justice.
LA MARQUISE, hovs d' elle-viême .
Marie! Oh non, vous voulez m'effrayer. . cela n'est pas po."^sible. Ma fille... mon enfant! Et ponr(|uoi ? quel est donc son crime?
LE PRÉ-iDENT, lentement.
Le votre, peut-être.
l'avocat GÉNÉRAL.
Votre silence vous la donne pour complice.
LA MARQUISE, avêc horj'cur, et la serrant davantage contre elle.
Ah! ah. Monsieur!..
LE PRÉ-iDENT, montrant Marie.
Emmenez-la.
MARIE
Ma mère. ..
LA MARQUISE, la retenant avec force.
Et où donc? où donc? dans un cachot... [Montrant la porte à gauche) Là, peut-être? [Arec horreur.) O Dieux, jamais!.. Des tortures pour ma fille, pour mou enfant... Barbares, vous ne nie 1 arracherez pas. Vous me tuerez plutôt, vous déchirerez ces membres qui la protègent, avant de porter la main sur ma fille... [Voyant que l'on fait un mouvement pour la saisir.) ou
plutôt, ô Dieux, que faut-il donc pour la sauver? quel aveu voulez-vous? (Arec une espèce de délire.) Son âge, sa candeur, ne su(Hsenl-ils pas pour la défendre de tout soupçon? Elle, uia complice !.. Jit de quoi ? De la mort de mon père ? à peine si elle était née. De ma sœur? elle était loin de nous, au couvent, qu'elle ne quittait jamais. De mon mari, de mon frère, du Baron d'Aubray?..
MARIE, recalant effrayée.
Que dit-elle?
LE PRÉSIDENT, aux jugcs, qui font un mouvement.
Silence!
i>A MARQUISE, continuant avec un désordre toujours croissant.
Sa tendresse les aurait défendus. A Saint-Cloud, ce jour fatal, ce crime affreux... pouvait-elle en avoir la pensée?.. Elle pleurait son amour trahi; elle pardonnait à sa rivale... et c'est moi, oui, moi seule!. .
MARIE, avec un cri.
Ma mère !
Ecrivez.
Tous les juges se sont levés par un mouvement spontané.
lE PRÉSIDENT, au greffier.
LA MARQUISE, revenant à elle.
Quoi donc? qu'ai-je dit ?
MARIE, aux juges.
Ne la croyez pas... C'est pour moi, c'est pour me sauver!
LA MARQUISE
Pour la sauver! sans doute. Depuis une heure, vous menacez mon enfant; vous me déchirez, vous me faiîes subir des tortures mille fois plus horribles que celles qui m'attendent là! Oh oui, vous avez raison... c'est un moyen plus sûr. Je dirai tout ce que vous voudrez; je me chargerai de tous les crimes dont on m'accuse.
LE PRÉSIDENT
Ainsi, vous rétractez déjà...
LA MARQUISE, vivemeut.
Rien, rien, car je n'ai rien avoué.
DESGRAis, qui s''ctait levé aussi.
C'est le diable qui s'en mêle!.. Hum! si cette malheureuse cassette, engloutie sous les eaux, pouvait reparaître là, devant elle!
LA MAH-QuisE, avec assurance.
Plût au Ciell.. vous seriez confondus.
MARIE, arec empressement.
Commt'nt ?
LE PRÉSIDENT
Que contenail-elle donc?
LA MARQUISE
Des lettres, des papiers qui auraient proclamé mon innocence ; qui m'auraient justifié à tous les yeux, et t'ait connaître le seul coupable.
MARIE, arec joie.
Est-il possible?.. Ah! maman, rassure-lui; elle n'est pas perdue.
LA MARQUISE
Qu'eiilends-je?
TOUS
Que dites-vous?
MARIE , vivement et avec boiilicar.
J'avais vu le prix que tu y attachais; je l'aurais payée de ma vie. Un batelier est parvenu à la ressaisir sur-le-champ, me l'a remise, et la voilà, je l'apporte !
Elle se précipite prés de Brovvn qui s'est levé, arrache le manteau, et en dégage un petit coffret, qu'elle présente aux juges.
LA MARQUISE, altetCC.
Grand Dieu !
LE PRÉSIDENT
Donnez, donnez.
MARIE , avec triomphe et donnant la cassette aux juges. Oui, oui... c'est moi qui justifie ma mère; c'est moi qui l'arrache de vos mains (La voyant chanceler et allant à elle.) Eh , mais, qu'as-tu donc?.. Cet effroi... celte pâleur.. , LA MARQUISE , tombant sur un siège.
Malheureuse!.. Laissc-raoi.
MARIE
Ma mère. .. Je t'ai sauvée.
LA MARQUISE
Tu m'as perdue!..
MARIE
Ciel!..
LE PÉRSIDEST, regardant le coffret.
Il n'y a pas de clef.
DESGRAis, avec un geste expressif.
Qu'importe!
LA MARQUISE; Se levant à moitié , et voyant qu'on se dispose à briser la serrtire.
Eloignez ma fille!., éloignez-la.
MARIE, à ses pieds.
Non , non... j?iinais !..
LE PBÉ^IDENT, aux huissicrs, et avcc fo7'ce. Brisez ce coffre !
LA MARQUISE, poussarit Un cri, et se cachant la figure. Ah!..
Marie est à ses pieds ; les juges sont dtbout, et entourent le Président. Un huissier s'approche du coffre. La Toile tombe.