SCÈNE III
Les Mêmes, BEAUCHAN.* BEAUCHAN, d'un air aimable.
Je ne tous voyais pas, belles châtelaines! vous guettiez le jeune paladin. [Fredonnant.)
Le voilà de retour Sur l'aile de l'amour.. .
{Baisant ta main de madame de Bracy. ) Chère madame de Bracy. . . mon respect!.. Aimable Agathe!.. {Seretournant vers Dumesnil.) Bonjour, cher d'Aguesseau!
DUMESNIL, froidement.
Hein?..
BEAUCHAN, Souriant.
J'ai dit : cher d'Aguesseau!.. je ne crois pas vous avoir insulté... ( Aux dames. ) Je suis un peu en retard pour le dîner, mesdames, et beaucoup pour... mon bonheur. Il y a une bonne
* Agathe , Beancban , madame de Bracy, Dumesnil,
lieue (le voire châlcau à la ville... je l'ai senti à mon cœur, el à mon appétit... (Â Agathe.) Permettez-moi d'abord de dévorer cette jolie main.
AGATHE, à part , et retirant sa main.
Qu'il est déplaisant.
BEAUCHAIV.
Il ne tant pas m'en vouloir, je m'occupais de vous.
MAD. DE BRACY.
Vous avez fait nos invitations pour demain ?
BEAUCIIAN.
Vous aurez tous les officiers de la garnison !
Air : Faiideville de Fanchon.
Dans les villes de guerre, Uq bal est une affaire Qui s'arrange bientôt :
On a l'infanterie Qui valse, dit-on , comme il faut , Et la cavalerie Se charge du galop.
J'ai passé aussi à la diligence, pour plusieurs objets que j'attendais; entre autres, une tante qui doit venir à ma noce... et la (corbeille qui commençait à m'inquiéter. Je suis tranquille maintenant!
MAD. DE BRACY.
Votre tante est arrivée?
BEAUCHAN.
Non, il n'y a que la corbeille!., mais les caisses sont intactes!., pas la moindre avarie!., et vous verrez quel style : des étoffes damassées à la Louis XIII, des plumes à la Henri III, des porcelaines à la Louis XV, des bijoux gothiques... tout ce qu'il y a de plus nouveau!., un cachemire persan que la douane avait saisi, c€ qui fait que je l'ai payé le double par respect pour les lois, et tout cela palpitant de bon goût... C'est mirifique! AGATHE, (Tan air contraint.
Vous avez eu tort, monsieur.
MAD. DE BRACY.
Vous aurez fait des folies.
BEAUCHAN, avec prétention.
En voyant la mariée, on saura mes raisons.
DUMESNIL, ironiquement.
Et votre tante?
BEACCHAN , passant auprès de Dumesnil.
Oh! elle ne sera pas saisie par la douane; femme charmante ! qui pèse deux cents, et qui est folle de la danse... c'est elle qui
a voulu absolument me marier par goût pour la socuHé, el puis pour mr corrif^er de ce carailèrc fongueux! {En confidence à Duvxesnil.) J'ai en (jualnrAc alVairos cet liiver , mon cher... ça et les bals, je n'en SDrlais pas; il ('.lait Icmps que je quillassc Bordeaux... on se sérail aperçu au recenscnieul ; mais (|ue voulezvous, c'est plu? l'orl (jue moi; un mot c(piivO((ue, un regard <Ie travers. {Montrant que ?a icte part. ) Brrrr... (//a«/.) Aussi, cette chère tante a des peurs... si je \\v me mariais pas aujourd'hui, elle serait capable de se marier demain , pour ne pas laisser éteindre le beau nom des Bcauchan.
M\D. Dp lîHACV.
C'est donc elle qui a envoyé des carions ?
r.KAUCIIAlV.
Oui , SCS carions, ses toilettes de bal.
AIAD. DE mVACY.
Je les ai fait placer dans la chambre verte, à côté de mon neveu... Je parie que vous ave/, oublié le notaire? AGATHE, (( part.
Plut au ciel!
BEAUCIIAN.
Je m'en serais bien gardé... je n'ai trouvé que son maîtreclerc, qui prépare le contrat. 11 parait que c'est un jeune homme de Paris qui vient d'acheter l'étude, et qu'il fait ses visites.
MAD. DK RRACY.
lui effet, fin m'a remis sa carte; je n'ai pas pu le recevoir; c'est le troisième en six mois!
BEAUCIIAÎV.
Oui, ils sont gentils ces notaires.
Air : Léger comme le papillon, (Vieux péchés.)
Aujourd'hui chez ces braves gens C'est ahisi que ça se pratique ; Les gaillards vendent leurs cliens De même qu'un fonds de boutique I Dans telle rue , à l'entresol.
Vous dites : Voyez mon notaire !..
On va demander monsieur Paul...
Et l'on rencontre maître Pierre!
On devrait se faire assurer contre un pareil commerce.
DUMESNIL
Eh ! bien, votre compagnie d'assurance est là.
BEAUCIIAX.
Ma compagnie de l'Union?., oh! diable, du tout!., nous n'assurons que la vie humaine.
DUi\IESNIL.
Vous assurez les hommes?
Les Duels. a
lîEAUCHAN.
Les hommes, les femmes, les enfans, el leurs bonnes: j'assurerais l'univers entier , moi!.. Je m'étais d'abord mis dans les chemins de fer; m:iis je me suis dit : ça ne marche pas, où cela me conduira-t-il?.. au lieu que les assurances, c'est admirable. Figurez-vous... vous donnez un capital de... n'importe la somme ; vous êtes Tigé de... plus ou moins... l'îigc n'y fait rien ; bien, vous voilà assuré, vous êtes tranquille, vous dormez sur les deux oreilles. [Se croisant les bras.) Vous dites : je suis assure... après cela, les naufrages, les maladies, les médecins, tous les accidens possibles, ça tous est égal, ça ne vous regarde plus!., vous mourez... bon! vous venez le lendemain, vous dites: « Monsieur... » c'est-à-dire vous, ou un autre... on vous répond: « Tout de suite, monsieur! » on vous paie à bureau ouvert... principal et accessoires, vous empochez votre argent, et vous vous en retournez à vos affaires bien tranquillement.
DUMESKIL.
C'est superbe! [A part.) Il est d'une bêtise invraisemblable.
Il passe à la droite d'Agathe.
BEAUCHAIV.
Je me suis fait assurer moi-même pour l'exemple , et il me semble que je me porte beaucoup mieux...
On entend une cloche éloignée. M AD. DE BRACT.
Messieurs, le dincr...
BEAUCHAN.
Première base des assurances sur la vie. (^ Agathe.) Le dîner et l'amour, la nourriture de l'âme. (^Appelant.) Ah! Lefèvre!.. Vous permettez, belle maman, que je donne quelques ordres à votre concierge?
MAD. DE BRACY.
Comment donc... n'êtes-vous pas ici chez vous?..
SCÈiXE IV.
Les Mêmes, LEFÈVRE, sortant de son pavillon.*
BEAUCHAN.
Dis-moi, mon garçon... outre ma tante, j'attends quelques autres parens; tu me feras le plaisir de rester là, en sentinelle et de leur indiquer. . .
LEFÈVRE
En sentinelle? soyez tranquille, monsieur, c'est mon ancien état... je me souviens qu'un jour...
* Dumesnil, Agathe, madame de Bracy, Beauchan, LefèTre.
ULALClIARi.
C'est hieii , cVst bien, tu nie conteras cela une autre fois, après dîner. [Souriant.) Quand ce ^'aillard-li'i s'y met, c'est absolument un volume des Victoires et Conquêtes... (Ocrant son bras d vuidaine de Bracy.) Delle-maman... JIAD. DE nUACY.
Non... la main à ma fille!.. Dumesnil, votre bras.
DIMESXIL, (jui allait parler d Agatlie. Impossible de se dire un mot. [Bas d Agathe cl rapidement.) C'«'st é^al, cousine, du courage; ce n'est pas pour rien que je «!uis l'appui de l'innocence et l'effroi du pervers. lîEAUCHAN.
Allojjs donc, avocat-{jénéral , tout sera froid.
Air : Confiant et sincère. (LorgDon.)
Venez, juge équitable, Tout sera refroidi ; Et la justice à table jN'adiuet pas d'alibi.
TOUS
Allons nous mettre à table; Que ce joyeux Festin Soit le prélude aimable Du plus heureux destin.
AGATHE cl DUMESNIL.
D'un plus heureux destin.
Beauclian donne (a main à Agathe, madame de Bracy prend te tiras de Dumesnit; ils sortent par le fond à gauche de l'acteur.
SCÈIVE V.
LEFÈVRE, seul.
Un volume des Victoires et Conquêtes!. .11 a l'air de rire, eneorc!.. hum! il me déplaît, ce muscadin-là, avec ses moustaches de contrebande ! mamzelle Agathe n'a pas l'air non plus d'en être folle, ce qui me le rend encore plus apathique !.. et il se permet de me planter en faction! j'ai bien envie de manger la consigne et d'aller boire un coup !.. (// s'arrête en regardant à travers la grille.) Tiens, un jeune homme à cheval... un parent de l'autre, peut-être? oh! non, il manie trop bien son cheval pour ça.
LÉON, en dehors.
La maison de madame de Bracy , mon ami ?
LEFÈVRE
Vous y êtes, monsieur. [Mettant la clé dans la serrure de la grille.) Mais vous ne pouvez pas entrer par ici avec votre cheval ; donnez-le ù ce petit conscrit de Thomas , c'est le gêné-
rai l'ii chef des ânes du pays. {A Tliomas.) Thomas, tu vas lo conduire au tournc-hridc , ot recommande-le bien au père Michelin. {A Lcon.) Entrez donc, monsieur, {Admirant le cheval.) Une superbe bête!