SCÈNE IV
Les Mêmes, LÉON, en jeune notaire, costume noir et élégant.
Il a coupé ses moustaches et porte des besicles très légères. Il affect* le parler précipité. Il s'approche des dames.'
LÉON, s'' excusant.
Mille pardons \ confus, désespéré... fairei attendre desd;aanes ! il faut être notaire pour éprouver de ces désagrémens-là ; c'est bien mal débuter dans un pays où jç, ^;^'^,, l,')i(Br)neur d'être connu de personne. ,,^,
MAD. DE BRACY, a.llant d lui.
Monsieur...
* Beauchan, M"* de Bracy , Léon , Agathe, Dumesnil.
LÉON ^ lui baisant la main.
Madame tl*; Bracy ? oonibiou je suis heureux de pouvoir enfui ])n'S('nler mes li()nuua{;:es à une clieiile aussi dislin^niéo, aussi niniohlel.. {C/i> rc/ianl t/rs r^ux.) Et votre charmante fdie?.. la voiei sans doute; cela se devine aisément à la ressemblance parfaite. .
Air: De sommeiller cttcor, ma dure.
Ar.ATnK , à pari.
Que vois-je , ô ciel ?
Di'MESNir. , (/ /utrt.
Est-il possibli- ?
MAD. DB BRACY.
Mais qu'est-ce donc î i.Koir , riant.
C'est qu'un me voit!
L'asprcl du no'aiic est terrible;
C'est en tremblant qu'on le leçoit.
(// Agathe.)
Mais jtigHZ. mieux de ma présence ,
De mi)i n'ayez nulle frayeur,
Car je viens, j'en ai l'assurance , [Avec intention.)
M'occuper de vntre bonheur.
AGATHE, bas à Dumesnil.
Il vient me marier lui-même ; joli moyen de sortir d'emharras 1
Elle retourne auprès de sa mère.
DUMESNIL, bas à Léon.
Mais dis-moi donc?
LÉOX , bas.
J'ai gagné le petit clerc. ..j'ai les papiers.
DUMESML , ^«5.
Et le véritable notaire?
LÉOX, bas.
Un faux avis!., à trois lieues d'ici. ..pour un inventaire!.. {Reprenant sa voi.r de notaire . et se tournant vivement vers madame île Bracy qui s'approche de lui.) Je vois que tout le monde sera indulgent, et excusera un retard.
BEAUCHAN, qui est passé à la gauche de Léon, avec fatuité et se dandinant.
11 n'y a que le prétendu, M. le garde-notes, qui ne vous pardonne pas si facilement; (// l'envisage et reste stupéfait.) et je suis d'autant plus surpris de la circonstance, qui fait que... (J lui-même avec terreur.) Ah ! mon Dieu! {Regardant toujours Léon,, et bas à Dumesnil.) Cousin...
DUMESNIL
Plait-il ?
Les Duels, 6
BEAUCHAN, bas.
Mes clievoux so ih'cssent sur ma tête malgré moi ; regardez! c'est lui! ce malheureux que j'ai tué hier! DUMESIVIL, bas en riant.
Et qui s'aA itérait de reveuir.,.
BEAUCHAN.
Je trouverais ça bien déplacé! mais regardez, les mêmes traits !
DUMESXIL, regardant de loin.
Je ne trouve pas; c'est que vous avez l'imagination frappée : celui-ci est plus grand, les yeux plus couverts. BEAUCHAN.
Parce qu'il a des lunettes.
DUMESNIL
Et puis, la démarche, la physionomie...
BEAUCHAN, se remettant.
Oui, au fait, l'autre était bien plus. ..et celui-ci est bien moins...
DUMESNIL
Parbleu !
BEAUCHAN.
Et puis, quand il se retourne, ce n'est plus ça du tout.
AGATHE, d part.
Comme il le regarde, est-ce qu'il se douterait?
LÉON, à Beauchan.
A la manière dont monsieur m'examine, aurais-je déjà eu le bonheur de le rencontrer?
BEAUCHAN, troublé.
ISon! c'est-à-dire si , du moins je croyais. (J part.) Oh! il y a quelque chose! [Haut et comme involontairement.) Pardon, monsieur, vous n'avez jamais été tué? [Se reprenant.) Oh! imbécile ! je voulais dire... vous ne vous êtes pas battu en duel dernièrement.. .
Oh î monsieur ! vous sentez qu'un officier. ..
BEAUCHAN, bas à Dumesnil.
Un officier!
LÉON
Qu'un officier public, un homme de paix et de conciliation ne saurait se permettre... nous autres, notaires, nous ne nous ôatlons qu'avec la plume !
MAD. DE BRACY, revenant auprès d'eux.
Allons, messieurs, vous renouvellerez connaissance un autre
jt)ur : vuilà lies jcuiu'S {(eus qui suiil triiiif ini|iatii'iir(! Liions vite le coiilrat. {J un valet.) De la luiniùiv. AGATHE, à part.
Plus d'espoir!
Je suis prêt !
Le valet a|)porlc un flamlx'.Ti à dt-ux bi-aiiches qu'il |)Osc sur la labi*-.
LÉON, gaiment.
11 va s'iiistuiler à la tabh;.
HEAUCILVN, le suivant i/es yf.u.r.
Décidémont ce n'est pas lui; d'ailleurs ra ne peut pas être lui , puisque je l'ai... Je suis absurde...
Il prend une chaise ; les dames s'assej'<'nt en cercle. Les jeunes oRlcicrs oleiil leurs é|)ée8 qu'ils jetlent sur un canajié avec leuis clia- |)eaux.*
LÉON, toussant et rc {gardant autour de lui.
Hum! vous n'attendez plus personne.
AGATHE, avec empressement.
Et mon oncle, maman ?
MAD. DE BRACY.
Votre oncle Sclniar? est-ce que vous êtes folle? il y a huit jours qu'il m'a écrit que sa goutte l'empêcherait de venir. BEAUCHAN.
C'est comme ma tante, je n'y compte plus, elle aura fait verser la diligence.
DUMESNIL, bas à Léon.
Que vas-tu faire?
LÉON, bas.
Les brouiller! un contrat de mariage... il y a toujours moyen d'élever des difficultés... {Haut et lisant très vite.) » Pardevant »n)aître...hum! hum! «et son collègue, notaires...» vous savez ? le protocole ordinaire... «sont comparus...» vous savez?., les noms du futur en blanc... clauses principales « l'apport de la communauté... «vous savez?
BEAUCHAX.
Vous savez, vous savez.,. si nous savons tout cela, il est inutile de le répéter.
MAD. DE BRACY.
Sans doute. {A Léon.) Vous avez suivi les notes que j'avais envoyées à M. Chevreau ?
LÉON
Exactement. C'est-à-dire, je vous propose un léger chan-
' Ils sont assis dans l'ordre (•uivanl : Bcanchan , Agathe, madame d<; Brary, Dumesnil , Léon à la table ; les officiers et les jeunes gens sont doliout derrière les dames , et les dame» de la «ociélé sont assises sur les canapé*
gcmcnt à l'article ilcs reprises; cela ne peut pas choquer monsieur. (Montrant Beaaclian.) Mais, comme on dit, on ne sait ni qui vit ni qui meurt, n'est-ce pas ?
BEAUCHAN.
Hein? [A part.) Diable d'homme! il a un regard qui me fait IVissonner !..
LÉON
C'est une fiction; mais enfin, un malheur peut arriver, et alors, le préciput conventionnel, stipulé en faveur du survivant, ne pouvant êti'c prélevé sur les paraphernaux , attendu que l'immeuble dotal ne doit être échangé que pour les quatre cinquièmes, après estimation par experts nommés d'office... de legibu:^ 27, Codex^ de donatianibus.., il est clair... BEAUCHAN, qui le suit à peine.
Qu'est-ce qu'il marmotte lu , de legcbus, d'omnibus ?
LÉON
Ça vous paraît embrouillé, mais monsieur... (Montrant I) umesnil . ) qui est du métier, me comprendra parfaitement. DUMESIVIL , gravement.
Je vous comprends déjà, monsieur!
BEAUCHAN.
Il est bien heureux.
DUMESNIL, gravement.
Et quoique parent de la future, j'avoue qu'à la place de monsieur, je ne consentirais jamais à une pareille clause LÉON, s'cc/iau/fant.
Et moi, dans l'intérêt de madame, j'y tiendrais d'autant plus.
DUMESNIL, s" échauffant.
Elle est insolite!
LÉON , s'ccliauffant.
Elle est de droit !
DUMESNIL, mo titrant Beauchon.
Et si monsieur meurt sans enfans, le voilà ruiné !
BEAUCHAN, se levant et allant près de la table. Un moment, je ne veux pas décela : comment si je mourrais, je me trouverais réduit...
LÉON, prenant Beauclian par le bras, comme pour lui faire comprendre.
Du tout! le mort saisit le vif!
BEAUCHAN, effrayé.
Je ne veux pas de cela non plus.
DUMESNIL
AJprs, s'il est impossible de s'entendre.
LÉON, se leiant.
11 laul cuiisuller. ..
I5E.VUCIIA1V.
Oui, fians doute !
AGATHE, à pari , avec joie.
A merveille !
Tuiit le inuiidc se lève.
MAD. DE BKACY.
Permettez, messieurs, permettez... je rends justice au zèle de M. le notaire; mais il me semble.