PAUL, PIERRE
11 est rentré pour preodre une lunette et aperçoit Paul , une jambe déjà hors de la fenêtre.
PIERRE, courant à Paul. Qu'est-ce que c'est?.. PAUL. Ciel!., mon père!..
PIERRE, rtrcTwcnf. Qu'alliez-^vous faire, monsieur?., quitter le bord!., déserter votre poste!.. (A part.) et risquer de se noyer...
PAUL, s" approchant pour prendre la main de son père. Père!.. PIERRE, le repoussant. Il s'agit du service... Appelez-moi lieutenant, monsieur, et éloignez-vous...
PAUL, auec /crmefe. Eh bien! lieutenant, c'est vrai... j'allais m'absenter... j'ai tort... qu'on me punisse...
PIERRE. Oui, sans doute, monsieur... {^Appelant.) Maître Bouquin !
BOUQUIN, entrant. Lieutenant, qu'est-ce que c'est? PIERRE s^ arrête en regardant son fils; pais donnant d Bouquin une longue-vue qu'il a à la main. Portez cela au capitaine , et priez le lieutenant Bidot de me remplacer un moment. {Bouquin disparait. — S^approcliant virement de son fils.) Où alliezvous, monsieur?., où alliez-vous? je veux le savoir!..
PAUL, fièrement. Lieutenant, ma vie militaire vous appartient... ma vie privée ne regarde que mon père...
PIERRE, s' adoucissant. Eh bien! Paul... eh bien! mon fils?.. PAUL. Ah! c'est différent : je vais tout te dire, à toi seul... à toi... {Câlinant.) Vois-tu, père... je suis amoureux!.. PIERRE. Amoureux!., toi aussi!..
PAUL. Oh! mais... tout de bon!..
PIERRE. Comme notre chirurgien-major; ça va gagner tout l'équipage... Et encore cette jeune fille de la rue du Mail, n'est-ce pas? cette Alice, dont vous me rompez la tête?.. PAUL, Eh bien! oui... j'allais la voir.
l'iElVKE. Rue du Muil?
PAL'L. Du tout : elle est ici.
PIERRE. Ici?. .
PAUL. Je l'ospère , du moins... là-bas, du côté de ce bois d'orangers, j'ai cru reconnaître... et j'allais ni'assurer. ..
PIERRE. Une liouc à la nage, pour entrevoir une jeune fille !.. qui est bien tranquille, à Paris, et qui ne songe pas à lui... Vous n'irez point à terre, monsieur!..
PAUL. Comment?
PIERRE, appuyant. Vous n'irez point à terre !..
PAUL, entre ses dents. Quel despotisme ! J'en suis fâché, mais j'irai...
PIERRE. Hum!.. Vous oseriez...
PAUL. J'en ai peur.
PIERRE, s'eviportant. Malgré l'ordre de vos supérieurs?..
PAUL. Malgré l'ordre de mes supérieurs !
PIERRE. Celui de votre père ?
PAUL, hésitant. Mais!..
PIERRE, réprimant un mouvement de fureur. Morbleu!.. (Froidement.) C'est bien : vous garderez les arrêts forcés dans ma chambre, monsieur. Allez-y sur-le-champ, et songez que je suis encore le seul commandant du bord... Voici le capitaine... Sortez !
PAUL, en sortant. Chien de métier! Oh! je trouverai quelque moyen de manger la consigne.
11 sort par la droite tandis que les olFiciers entrent par la gauche, et se rangent des deux côtés pour recevoir le capitaine.
SCÈiVE VI.
PIERRE, GARNIER, BIDOT, CABILLOT, Aspirans, Officiers, Matelots, pMis FROMOiNT.
CHCEUR.
Air: Fragment de Fra Diavolo.
Au bruit de la vague écuinante , Aux cris de nos marins joyeux, Après une si longue attente, En&n nous vous offrons nos vœux.
Sans redouter l'orage.
Affrontant le carnage !
Votre brave équipage, En tous lieux ,
Suivra le courage
De son chef glorieux.
Au bruit de la vague éciunantc , etc.
A la fin de ce chœur, Fromont , en uni/orme , raide , boutonné et le chapeau sur tes yeux , parait à la porte à gauche , descend l'escalier; il glisse à la dernière marche, et s'accroche au câble qui sert de rampe.
TOUS, le voyant trébucher. Capitaine!..
FROMONT. Ne faites pas attention, messieurs. {A part.) Si je commence par me casser le cou, ça ne s. ra pas long... (// regarde autour de lai. ^L'' état-major est en demi-cercle, et se tient à une distance respectueuse du capitaine *. — A part , et poussant un gros soupir.) Me voilà dedans!.. Ma diable de femme n'en a pas eu le démenti.
GARKIER, l)as aux officiers. Il observe la tenue...
FROMONT, d part. J'ai tant crié, cependant, qu'elle m'a bien juré qu'elle me ferait entrer dans une partie plus à ma portée ; l'octroi ou les droits réunis : c'est en terre ferme au moins : mais, jusqu'àce qu'il y ait une vacance, il faut faire mon temps de galère!.. Enfin, puisque nous avons la paix, et qu'on ne se bat plus... {Voyant qu'on Cobserve.) Hum!.. [Haut et regardant la cliambre.) C'est fort gentiment arrangé tout ca ; on a parfaitement tiré parti des localités.
PIERRE. Capitaine, je vais vous présenter vos officiers.
FROMONT. Oui, oui, présentez-moi mes officiers... ça me fera plaisir. {A part.) J'ai une peur de faire quelque bêtise... Heureusement... (Tirant un livre de sa poche.) J'ai trouvé, dans les papiers de mon père, un almanach de marine de ijSo- : ça me guidera; il ne doit pas y avoir eu de grands changemens.
PIERRE, lui présentant Bidot. M. Bidot , lieutenant en second.
FROMONT, saluant. M. Bidot! certainement... il porte bien ça sur sa figure.
PIERRE, présentant un jeune homme. M. Melval, enseigne.
FROMONT. Enseigne! (A part, regardant son livret.) Allons, je n'ai pas pris mes lunettes, me voilà bien avancé. Qu'est-ce que c'est qu'enseigne? {S' approchant de Melval.) Enseigne !.. diable ! jeune homme, je suis bien sûr qu'à votre âge je ne l'étais pas, moi.
PIERRE, présentaiit Garnier. M. Garnier, chirurgien-major de la Salamandre.
FROMONT, lui secouant la main. Ah! ah! docteur... enchante. J'espère que nous ne ferons pas connaissance avec vos petits ustensiles.
GARNIER, riant. Ma foi, commandant, j'ai cru tout-à-rheurc que nous allions commencer par-là.
FROMONT, riant et regardant féchelle au fond. Le fait est que j'ai débuté par luic drôle de glissade.
' Cabillot, CarniiTj Paul, Bidot, Melval, Frouiont.
GARIVIER, 7Ùant plus fort. Si drôle. . . que , sans le respect. . . j 'en aurais ri...
FIIOMOXT, riant plus fort. Comme un bossu... Ne vous gênez pas, docteur, riez, j'aime qu'on soit gai... {Lui frappant sur le ventre.) Ah! ah! ah!., gros papa...
GARNIER, aux officiers. C'est un bon enfant.
PIERRE, en présentant un autre. M. Cabillot, agent comptable.
FROMONT, d part. Agent comptable... c'est celui qui paie. {Haut y allant d lui.) M. Cabillot... enchanté... (Lui présentant sa tabatière.) Prenez donc, c'est du bon: je le fais moi-même... (Mouvement (le surprise de Cabillot. — Fromontse reprenant.) C'està-dire , je l'arrange moi-même... (Haut, et se tournant vers les officiers.) Eh bien! messieurs, je suis très-satislait, je vois que nous nous entendrons parfaitement : moi d'abord je suis disposé à vous regarder tous comme mes cnfans; je n'en ai jamais eu, ainsi ça se trouve bien ; vous m'aiderez de vos conseils...
TOUS. Ah! capitaine...
FROMOXT. Non, non , messieurs, je ne suis pas de ces gens qui viennent : ta, ta, ta, ta, (faisant de grands bras) qui croient tout savoir... Ce que je sais le mieux, moi, comme disait un grand homme... je ne sais pas lequel : c'est que je ne sais rien... ainsi, vivons en paix, en bons amis, en bons camarades, ne soyons pas trop exigcans les ims pour les autres, et fermons les yeux sur bien des petites choses...
TOUS. Bravo, capitaine!..
FROMOXT , à part , enchante. Ça marche tout seul !.. et je crois, au fait, que je m'en tirerai.
PIERRE. Capitaine , l'équipage espère que vous voudrez bien commander les manœuvres.
FROMOXT. Ilein! que je commande les manœuvres... (A part.) Ah l bien non, je ne m'en tirerai pas.
PIERRE, * Si vous voulez monter sur le pont?
FROMOXT, d part. Voilà le diable... je me doutais bien que je n'irais pas loin.
PIERRE, à l'état major. Allons, messieurs!
FROMOXT. Un moment! un moment!.. (A part.) Si je m'en mêle, ils vont me voir barboter comme un canard.
PIERRE. Nous attendons, capitaine...
FROMOXT, avecliumeur. Pardi, moi aussi j'attends !.. (Apart.) J'attends qu'il me vienne une idée !.. Ma foi, j'aime mieux jouer mou sort à croix ou pile et me confier... (Regardant Pierre.) Celui ci à l'air d'un braAc homme. (Haut.) Lieutenant, je désire vous parler en particulier.
' Fromont, Pierre. gU'f -;,.„ ,
PIERRE. A VOS ordres, commandaQt , aussitôt après la manœuvre.
FROMONT. Non, avant la manœuvre!., j'ai mes raisons!
PIERRE. Mais permettez... l'usage.
FROMONT, avec autorité. L'usage, monsieur, est que l'on obéisse àson capitaine. [Otant son chapeau.) Suis-je votre capitaine, oui ou non?
PIERRE. Ah ! pardon !
Il fait signe de s'éloigner.
GARNlER,^(i5 aux autres. Tudieu ! un compère qui a du toupet ! il faudra marcher droit !
CHCEUa.
Air des Carabiniers.
Ahl pour nous quelle heureuse aubaine!
Quel jour d'ivresse et de bonheur !
De notre nouveau capitaine Chantons la gloire et la valeur.
Ils sortent tous par la porte à gauche de l'acteur.