GARNIER, PIERRE
GARMEB, interdit. Il serait possible!., c'est pour loi?..
PIERRE. Oui, mon pauvre Garnier!..
GARNIER. Et qu'as-tu fait? toi, l'officier le plus distingué...
PIERRE. Ne m'interroge pas; une fatalité... Tu connais la j'igucur de nos lois... Mais j'ai la conscience d'avoir rempli mon devoir jusqu'au dernier moment.
GARNIER, arec feu. Ali! jo n'en doule pas...
PIERRE. Cela me sufRt... Mais écoute-moi, mon bon Garnier : il y a vingt ans que nous nous aimons comme frères; le conseil auia bientôt prononcé!., mon affaire est faite, je le sais, et je subirai mon arrêt sans me plaindre... (D'une voix attendrie.) Mais j'ai un fils, Garnier, un pauvre enfant, que je vais laisser seul, et qui est ton filleul!..
GARNIER, ému. S'il ne faut que lui rendre la tendresse d'un père, sois tranquille, Pierre, elle ne lui manquera pas...
PIERRE. Ce n'est pas assez, Garnier: mon pauvre Paul va recevoir un coup affreux; je voudrais qu'il trouvât sur-lechamp des motifs de consolation; en un mot, je ne voudrais pas partir sans avoir assuré son bonheur!...
GARNIER. C'est tout naturel... Eh bien?
PIERRE. Eh bien! il aime quelqu'un, et je crois qu'il est aimé !..
GARNIER. Alors, cela va tout seul, il faut le marierl..
PIERRE. C'est ton avis !
GARNIER. Dès que nous serons à terre , je ferai les démarches...
PIERRE. Tu n'auras pas besoin d'attendre, mon ami , et c'est moi qui fais en ce moment la seule démarche nécessaire.
GARNIER. Comment?
PIERRE. Celle qu'il aime, c'est ta future !
GARNIER. Alice !. . comment il serait possible ?
PIERRE. Il me l'a avoué...
GARNIER. Ah! diable! c'est malheureux!..
PIERRE. Elle ne t'aime pas...
GARNIER, levant le nez et plus étonné. Tu crois?..
PIERRE. Il la connaissait avant toi ; c'est lui qu'elle venait chercher ici. [Garnier fait un mouvement. Pierre le prend dans ses bra'.) Mon bon Garnier , si pour me sauver la vie , je te demandais décéder ta future à mon fils... tu n'hésiterais pas... je le sais. . . eh bien , je t'en prie , pour adoucir ce dernier moment. . .
GARNIER, cmu. N'ajoute pas un mot...
PIERRE, VcmOrassant. Tu consens! Ah! mon ami!., mon bon Garnier!
GARNIER. Silence ! le conseil de guerre a levé la séance.
SCEIVE X.
Les Mêmes, FROMONT, précédé de tout l'élat-major qui se range de côte en silence, BIDOï, PROVENÇAL. *
FROMOiyiT, d'un ton grave. Messieurs, je viens de présider le conseil de guerre!.. C'est gentil un conseil de guerre, ça va vite... fa ne laisse pas aux juges le temps de s'endormir! M. Bidot, qui remplissait les fonctions de rapporteur, nous a dit de très belles choses... sur la discipline et sur les inconvéniens de... je ne sais plus quoi... ce qui m'a paru parfaitement juste ; car cela a entraîné tout le monde. .. et j'ai bien été obligé de signer ma déposition comme les autres...
PAUL , à Pierre. Que veut dire ?
Pierre d'un signe lui impose silence.
GARNIER, à part. Il est perdu !
Alice et Céleste sont entrées après les officiers, et se tiennent derrière eux à droite.
FROMONT. Mais avant d'entendre l'accusé, j'ai pensé qu'il était utile de transporter le conseil sur les lieux, parce que... quelquefois, la plus petite circonstance... la plus simple omission...
PIERRE. A quoi bon , capitaine?., je ne conteste point lofait.
BIDOT. Et les déclarations sont unanimes... tout le monde a vu Pierre Louet lever le poignard sur le capitaine.
PAUL et ALICE. Il serait possible!
BIDOT. Le journal du bord en fait foi !
FROMONT. Eh bien , il n'y aurait pas de mal de relire les dépositions.
PIERRE C'est inutile.
FROMONT. Pardon ! l'accusé n'a pas la parole, et j'insiste.
BIDOT, ouvrant le registre. Soit. (Lisant.) « L'an 18249 ^tc, etc., le conseil de «guerre, i bord de la Salamandre, etc.»
FROMONT. Et ccetera, et ccetcra... jusqu'à présent ça ne dit pas grand chose !
BIDOT. Sont comparus Jacques Bidot, lieutenant en second, André Mclval, Louis Provençal; ils déposent tous dans les mêmes termes. Et plus bas , commandant, de votre main. .. (Lisant. ) « En foi de quoi, nous capitaine de la Salamandre, avons déclaré «qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans les faits ci-dessus.»
TOUS. Qu'entends-jc ?
FROMONT, à Bidot. Eh bien... allez donc! ce ne sont pas des et ccetera , ra! vous n'allez plus, je vais lire moi-même. (Prenant le registre dans les mains de Bidot et lisant.) «Avons dé- » claré. . .
* Garnicr, Bidot, Froumnt , Paul, Pierre.
PIERRE. Capitaine...
FROMONT Silence, Taccusé ! {Lisant.) « Avons déclaré que » ce n'était pas pour épargner les jours de son fils que le lieu- » tenant a levé le poignard sur moi, mais bien pour sauver l'honneur du bord, pour m'empêcher, moi, capitaine, de déserter mon poste, de me conduire en lâche, de crier * sauve qui peut !
PIERRE. Mes amis!..
FROMONT. C'est écrit, c'est signé !
TOUS. Comment!..
FBOMONT, avec chaleur.
Air : Je n'ai point vu ces bosquets de lattriers.
Oui, voilà bien la vérité I
piEBBB , vivement.
Ah! plutôt, que chacun se taise !
Oser écrire un trait de lâcheté Sur un journal de marine française !
Monsieur, monsieur, ce journal, quelque
[jour, Peut devenir de l'histoire.
FBOMONT.
J'y songe !
Et pourquoi, s'il peut à son tour.
Devenir de l'histoire un jour, Y consigniez-vous un mensonge ?
PIERRE, bas. C'est qu'il en est qui tuent, mais qui ne flétrissent pas.
FROmONT. Ta, ta, ta, ta: <iRien n'est beau que le vrai!» D'ailleurs, j'avais envoyé ma démission, hier soir, au ministre., donc je n'étais plus capitaine, donc il n'a fait que son devoir , donc il n'est pas coupable, donc vous ne savez ce que vous dites!
PIERRE, PAUL, GARNIER, l'embrassant et le serrant dans leurs bras. Ah ! monsieur ! digne ami !
PIERRE. Ah! jamais je n'oublierai... vous accuser, vous dévouer, pour me sauver la vie !
BIDOT. Je n'en reviens pas : mais cependant, capitaine, nous avons admiré votre sang-froid!.,
PROVENÇAL. Tout l'équipage a été témoin de votre intrépidité.
FROMONT. Eh ! bien, tout l'équipage avait la berlue.
* Pendant toute cette lecture Pierre veut interrompre Frouionl par ces mots qu'il prononce à chaque phrase : Monsieur... arrêtez... mais... ce n'est pas... Fromont ne l'écoute pas et lit toujours.
Ail ; Bonjour mon ami Vincent.
Le résnmÉ des hauts faits.
Qu'en mon lionn<'ur on recueille. i.
Le voilà ! je me bornais, A trembler comme une feuille 1 Quand j'aurais voulu, tout haut je le dis, IVIe cacher au fond d'un trou de souris ! On met les manoeuvres.
Au rang de mes œuvres ; On dit que j'ai bien commandé surtout!
Eh 1 bien, voyez-vous, La chose entre-nous...
C'est que je n'ai rien commandé du toutl
Que je ne suis pas plus marin qu'un marchand d'allumettes, ou plutôt, qu'un marchand de tabac ; car voilà mon état... à la Carotte d'Or, comme disait Céleste... Cette pauvre Céleste, où est-elle donc?
CÉLESTE, courant à lui. Ah mon Dieu! c'est donc vous... lii quand j' vous soutenais... (Lui sautant au cou.) Comment qu' vous vous portez, net' maître?
FROMONT. Merci, mon enfant; un peu sens dessus dessous! à cause des hauts et des bas. (Aux marins.) Oui, messieurs, un marchand de tabac, qui a du cœur à sa manière... Mais celui qui en a, et plein sa poitrine, c'est votre digne lieutenant, qui sera votre capitaine, j'en réponds, car j'ai donné ma démission en sa faveur.
TOUS. Il a raison... vive le lieutenant! FROMONT. Quant à moi, tout ce que je vous demande quand nous serons à terre, c'est de ne rien dire à ma femme, ma divine Angélique; laissez-lui croire que j'ai été avalé par quelque requin... comme cela, nous ne nous revcrrons plus, et nous vivrons en bonne intelligence!
PAUL. C'est avec nous que vous vivrez.
ALICE. Vous ne nous quitterez plus.
PIERRE. Qui vous empêche de vous fixer près d'eux, à Toulon?
FROMONT. Au fait! je puis y établir un petit débit de tabac!.. Céleste, viendras-tu avec moi?
CÉLESTE. Toujours, notr' maître.
FROMONT, à Garnier et d Pierre. C'est dit. UNE VOIX , dans les hunes. Terre !
TOVS, ensemble. France!
Musique douce , pendant laquelle tout l'équipage se porte à la droite du vaisseau, les yeux fixés sur la mer; à gauche, du côté de la terre ; les mousses et quelques matelots sont sur le hauban et dans les hunes.
PIERRE. Mes amis, Toulon !
rivOMONt. Ah ! le plancher des vaches, c'est ce qu'il me faut. Air : Hardi coureur, (du Lorgnon.)
Des bords chéris, De son pays 1 Quand il revoit l'heureux rivage, Brave maria , Hedit soudain.
Du chant natal le doux refrain.
KBOMONT, au public.
Vous le savez, je crains les ouragans ! Tâchez, messieurs, de conjurer l'orage... Tâchez surtout d'enchaîner tous les vents , Et près du port empêchez un naufrage 1
CHGBCB.
Des hords chéris De son pays , etc.
Tous les matelots sont usr les cordages , le chapeau en l'air. — Le canon tire. — On voit dans l'éloignement la ville de Toulon et le port couvert de peuple.
FIN
OpiVa-comiiiUf rn un actr,